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    La bataille d'El Alamein est un film franco-italien traitant de cet affrontement décisif pour le cours de la guerre en Afrique du Nord. Il dépeint en particulier l'héroïsme de la division italienne de parachutistes Folgore, qui a participé à la bataille. Le casting met surtout en avant les acteurs anglo-saxons : Frederick Stafford (lieutenant Giorgio Borri), George Hilton (lieutenant Graham) et Michael Rennie (qui joue Monty).

    Le film se dispense de préambule : on attaque d'entrée avec une colonne de Bersaglieris qui tente de se frayer un passage à travers un champ de mines, et qui est décimée par le feu précis des Britanniques, en dépit des efforts du sergent Claudio Borri (Enrico Maria Salerno). On voit ensuite Monty arriver au QG de la 8th Army pour remplacer Auchinleck pour insuffler un nouvel esprit au commandement, puis à la troupe. C'est un des rares moments vus du côté allié du film, qui se concentre sur l'Axe et en particulier sur les Italiens. Michael Rennie incarne assez bien Montgomery, grâce aussi à une bonne ressemblance physique. Robert Hossein en Rommel, en revanche, est un peu pâlichon, d'autant que l'époque perpétue encore le mythe d'un Rommel antinazi, flanqué d'un général nazi bon teint, fictif, pour avoir quand même un "méchant".



    Tout le reste du film traite du parcours de la division Folgore, qui tient la ligne au sud du front à El Alamein. Le lieutenant Borri, frère du sergent, cherche à se couvrir de gloire, et finit par capturer un général britannique, mais au prix de lourdes pertes. Le film insiste également sur le fait que les Italiens se soucient davantage de l'alliance avec les Allemands, l'inverse étant moins vrai : le lieutenant Borri porte secours à un Allemand blessé lors d'une patrouille conjointe. Le film se termine sur la résistance désespérée de la Folgore pour couvrir le retrait allemand à El Alamein, où le lieutenant Borri finit par trouver la mort. La note finale porte sur le respect mutuel entre adversaires dans la guerre du désert, là encore, un lieu commun d'une certaine historiographie datée sur lequel on est en partie revenu depuis. La bataille d'El Alamein, malgré son manque de moyens et des matériels anachroniques (M113 côté britannique...), ressemble à certaines productions américaines de la même décennie, sans parvenir à se hisser véritablement à leur niveau toutefois.



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    Avril 1941. Le général Rommel (James Mason) et l'Afrikakorps repousse les Britanniques tout le long de la Libye, jusqu'en Egypte. Encerclée, la garnison du port de Tobrouk, notamment composée par la 9ème division australienne, reçoit l'ordre de tenir deux mois le temps d'être dégagée par une contre-offensive de grande envergure. Le général commandant la garnison (Robert Douglas) choisit le capitaine MacRoberts (Richard Burton), un Britannique, pour commander des Australiens qui viennent de débarquer à Tobrouk. Désappointé par le manque de discipline des Australiens, MacRoberts a la surprise de retrouver parmi eux un de ses anciens professeurs, Tom Bartlett (Robert Newton). Celui-ci, ayant perdu son emploi à cause de l'alcool, s'est engagé dans l'armée en Australie alors qu'il était ivre...

    Les Rats du Désert fait écho à la résistance exceptionnelle des Australiens de la 9th Division, qui tiennent 8 mois face à Rommel, en 1941. La garnison était commandée par le général Leslie Morshead, qui, chose étrange, reste anonyme dans le film. 

    C'est une quasi-suite au filmLe Renard du Désert : d'ailleurs James Mason incarne à nouveau Rommel. Ce film avait beaucoup fait pour propager dans le grand public la légende dorée de Rommel, alors en pleine construction : des critiques ayant été assez virulentes, Mason joue ici un Rommel un peu moins sympathique, qui parle d'ailleurs en allemand et non plus en anglais (!). Mais l'acteur porte néanmoins le véritable foulard de Rommel, que la veuve de ce dernier lui avait donné... Le scénario a été écrit par un Américain qui a côtoyé les Australiens de la 9th Division en Nouvelle-Guinée, après leur transfert dans le Pacifique en 1942. Les scènes de combat ont été tournées dans le désert californien ; certaines images d'archives visibles dans le film proviennent du documentaire Victoire dans le désert (1943).



    Le titre peut induire en erreur car le surnom "rats du désert" est d'ordinaire réservé à la 7th Armoured Division britannique. En réalité, les Australiens ont repris un raccourci de la propagande allemande, qui les décrivait piégés comme des rats, et se sont surnommés d'eux-mêmes les "rats de Tobrouk" (un film du même nom a d'ailleurs été réalisé en 1944). Le réalisateur a choisi ce titre pour faire le pont avec le film Le Renard du Désert. On relève quelques erreurs de détail, la plus flagrante étant que Rommel est maréchal dans le film, alors qu'il n'obtient ce titre qu'en juin 1942, après la chute de Tobrouk. Les images d'archives montrent aussi des véhicules non encore utilisés à l'époque : char M3 Lee américain, chars Crusader et Churchill britanniques, etc. Les vétérans ne se sont pas trop reconnus dans le film, côté allié, en raison de ces imprécisions et d'autres (notamment que les non-Australiens, à part le rôle de Burton, ne sont jamais montrés). En revanche le film a reçu un bon accueil en Angleterre.



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    Richard L. Dinardo est professeur au Command and Staff College de l'US Marine Corps,à Quantico, en Virginie. Il a publié plusieurs ouvrages consacrés à l'armée allemande pendant la Seconde Guerre mondiale, et d'autres sur la guerre de Sécession. Cet ouvrage est son premier travail sur la Première Guerre mondiale, vue ici du côté allemand surtout.

    En introduction, l'historien souligne que le renouveau de l'historiographie sur la Première Guerre mondiale peine à couvrir le front de l'est, y compris en anglais, bien que la lacune se comble progressivement. Côté allemand, on a surtout étudié Tannenberg et la capture des îles de la Baltique en 1917. Il subsiste encore un vaste "trou" historiographique sur les années 1915-1916. Dinardo cherche à remplir en partie ce trou par l'étude de l'offensive dite Gorlice-Tarnow en mai 1915. C'est la première offensive qui rétablit la guerre de mouvement à l'est, en opposition avec la guerre de tranchées à l'ouest, grâce à la puissance de l'artillerie. L'infanterie, et non la cavalerie, sert à l'exploitation. C'est aussi la première offensive à grande échelle coordonnée entre Allemands et Austro-Hongrois, deux alliés qui opèrent non sans tiraillements. Cette offensive est notamment le fait de von Seeckt, l'un des bâtisseurs de la future Reichswehr, et de von Mackensen, un des généraux allemands méconnus du conflit. L'auteur vise à fournir une meilleure compréhension de la guerre à l'est, en particulier du côté allemand.



    Dinardo commence par présenter la situation stratégique avant l'offensive Gorlice-Tarnow. Depuis que le plan Schlieffen a réorienté l'effort allemand principal vers la France et la Belgique, les états-majors allemand et austro-hongrois entretiennent des relations marquées du sceau de l'indifférence, au mieux. Von Moltke correspond avec Conrad von Hötzendorf, mais chacun avance avec ses propres plans. En 1914, les deux alliés mènent en fait deux guerres parallèles. Alors que les Allemands, d'abord surpris par l'offensive russe en Prusse Orientale, remportent finalement le succès  de Tannenberg, les Austro-Hongrois sont battus en Serbie puis en Galicie. Conrad doit abandonner Lemberg, après avoir perdu 350 000 hommes. Les Allemands doivent créer une nouvelle armée, la 9ème, confiée à Hindenburg et Lüdendorff, pour secourir les Austro-Hongrois. Une offensive conjointe devant Varsovie, en septembre-octobre, n'apporte pas les résultats espérés. Hindenburg prend la tête du front est en décembre, remplacé par von Mackensen à la tête de la 9ème armée. Ce dernier mène une campagne couronnée de succès en novembre-décembre autour de Lodz, en Pologne. Mais les Allemands sont incapables d'exploiter leurs succès et peinent à mener une guerre de coalition avec Vienne.

    Difficile de trouver deux personnalités aussi différentes que von Falkenhayn, le chef d'état-major allemand, et Conrad, son homologue austro-hongrois. Falkenhayn est soucieux de l'entrée en guerre possible de l'Italie et de la Roumanie. Il pense que la décision se jouera à l'ouest, opinion que ne partage pas Lüdendorff, ou von Seeckt, qui sert alors en France et qui croit une paix séparée possible avec la Russie. Une série de conférences a lieu fin 1914-début 1915. Falkenhayn place le colonel von Cramon auprès de Conrad : les Allemands sont ainsi très bien informés des décisions de l'état-major austro-hongrois. Conrad lance, en plein hiver, à travers les Carpathes, plusieurs offensives, à partir de janvier 1915, pour dégager la forteresse de Przemysl assiégée par les Russes. C'est un désastre : l'armée austro-hongroise laisse 600 000 hommes dans ces assauts coûteux, le reste de ses réserves entraînées ; la forteresse capitule fin mars, livrant 120 000 prisonniers supplémentaires. La situation des Puissances Centrales à l'est devient critique : seule l'arrivée du corps allemand Beskiden rétablit la situation. Falkenhayn, bien renseigné par von Cramon et après discussion avec Conrad, envisage au mois d'avril une attaque allemande dans le secteur Gorlice-Tarnow. Il s'agit avant tout de soulager la pression russe sur les Austro-Hongrois.

    Falkenhayn débloque la moitié de la réserve stratégique qu'il a créée, en supprimant l'un des régiments des divisions allemandes en ligne, pour l'offensive à l'est. Si la 3ème armée russe dans le secteur de Gorlice-Tarnow est en position exposée, elle a pu bâtir un système défensif sur trois lignes. Côté allemand, Falkhenhayn choisit von Mackensen pour commander la nouvelle 11ème armée qui va conduire l'offensive. Ce dernier a l'avantage d'avoir remporté des succès à l'est, en 1914, mais aussi d'avoir réfléchi à la place du général dans une guerre moderne, dominée par les transmissions à distance. Von Mackensen fait équipe avec von Seeckt, un officier d'état-major qui a établi sa réputation à l'ouest. L'officier opérations de l'état-major de la 11ème armée est von Bock, le futur commandant du Groupe d'Armées Centre en 1941. Les troupes de la 11ème armée sont pour la plupart des unités expérimentées venues du front de l'ouest : corps de la Garde, 41ème corps de réserve, corps bavarois Kneussl (dont le chef d'état-major est von Leeb, le futur commandant du Groupe d'Armées Nord pendant Barbarossa), et 10ème corps allemand. L'ensemble est renforcé par le 6ème corps austro-hongrois. Surtout, la 11ème armée est bien dotée en artillerie, particulièrement en pièces lourdes. Les Français notent les départs du front ouest mais ne transmettent pas l'information aux Russes, qui découvrent l'arrivée de nouvelles troupes fin avril, malgré les précautions des Allemands qui ont parfois vidé toute la population civile des secteurs d'attaque. Les snipers russes abattent néanmoins des officiers allemands dans les jours précédant l'offensive. Von Mackensen dispose de 130 000 soldats allemands, 400 pièces d'artillerie et 300 000 obus en stock. Le plan d'attaque prévoit d'attaquer sur un secteur étroit, entre Gorlice et Tarnow, pour maximiser l'effet de l'artillerie ; une réserve mobile d'artillerie est prévue pour aider l'infanterie à surmonter les obstacles restants. Les Allemands réussissent à créer la surprise opérative, malgré la perte de la surprise tactique : ils ont montré qu'ils pouvaient coordonner leurs efforts avec les Austro-Hongrois.

    L'offensive commence dans la soirée du 1er mai par un tir de harcèlement de l'artillerie. Le lendemain, l'artillerie achève son travail initial et les différents corps passent à l'attaque. Les succès sont au rendez-vous, même si le corps des Gardes a dû affronter une résistance russe particulièrement tenace. La percée opérative est faite en 3 jours. Les Allemands utilisent des tactiques d'infanterie classiques, celles de 1914 en réalité. La décision vient de l'artillerie, bien renseignée par une aviation allemande qui domine le ciel et par les cartes excellentes fournies par les Austro-Hongrois. Les Allemands utilisent l'artillerie pour pulvériser les tranchées russes, les batteries d'artillerie et stopper les contre-attaques. Ils installent aussi rapidement en avant lignes de téléphone et télégraphe. Le Xème corps russe laisse 30 000 hommes sur le terrain en 3 jours, mais les pertes allemandes sont à l'avenant, avec 20 000 hommes hors de combat.

    Entre les 9 et 12 mai, les Allemands, plus ou moins en accord avec les Austro-Hongrois, fixent de nouveaux objectifs à la 11ème armée. Celle-ci doit atteindre la rivière San pour isoler  Przemysl par le nord et l'est, tandis que la 3ème armée austro-hongroise marchera sur la ville par l'ouest et le sud. L'objectif marque la limite possible de l'avance allemande, qui souffre des mauvaises routes, de l'absence de chemin de fer et de pénurie d'obus d'artillerie. Après avoir établi une tête de pont sur la San, et alors que l'entrée en guerre de l'Italie ne fait plus l'ombre d'un doute, les Allemands font une pause opérationnelle. Le prochain objectif est Przemysl. La 11ème armée doit isoler la forteresse par l'est tandis que la prise de la place est laissée, honneur oblige, aux 2ème et 3ème armées austro-hongroises. La forteresse tombe finalement sous un assaut allemand mené par le nord, entre les 30 mai et le 3 juin. L'artillerie lourde a réussi en 4 jours ce que les Russes ont mis plusieurs mois à faire précédemment : il faut dire que l'aviation d'observation a grandement facilité le ciblage. Les Russes ont perdu plus de 400 000 hommes depuis le début de l'offensive.

    Falkhenhayn est conforté par le succès de la 11ème armée. Le 24 mai, l'Italie déclare finalement la guerre à l'Autriche-Hongrie et Conrad devient obsédé par ce seul front. Côté allemand, on envisage d'ores et déjà de pousser la 11ème armée sur Lemberg. Un temps de pause est nécessaire car les pertes ont été sensibles : 28 000 hommes, 20% de l'effectif, en mai. Mais la 11ème armée reçoit des renforts, et peut aligner désormais 700 pièces d'artillerie. L'attaque commence les 12-13 juin contre les positions établies à la hâte des 3ème et 8ème armées russes. Dès le 14 juin, les Russes se replient vers Lemberg. Le 19 juin, devant le Kaiser et Falkhenhayn, la "phalange Mackensen", comme l'appelle la presse, sépare le front russe en deux, la 3ème armée reculant vers le nord et la 8ème armée vers l'est. Les Austro-Hongrois entrent dans Lemberg le 23 juin. Si la 11ème armée a perdu 87 000 hommes en tout, dont 12 000 tués, les Russes laissent 250 000 prisonniers et des centaines de milliers de tués, blessés et disparus. L'offensive neutralise la menace militaire russe contre les Austro-Hongrois pour un certain temps et redonne le moral à ces derniers ; elle neutralise aussi l'entrée en guerre de la Roumanie. Le succès allemand est plus cependant opératif que stratégique, et confirme surtout les choix faits par le tandem von Mackensen/von Seeckt, dont l'étoile brille de plus en plus.

    Falkenhayn veut capitaliser rapidement sur la reconquête de la Galicie, afin de mettre les Russes hors-jeu pour s'attaquer à la décision à l'ouest, et mettre hors de combat la Serbie, en entraînant la Bulgarie du côté de l'Allemagne, et pour relier par voie terrestre les Turcs, qui affrontent Britanniques et Russes, aux puissances centrales. Mais les succès de la 11ème armée ont redessiné le front : un saillant russe s'enfonce désormais à l'ouest en Pologne. Seeckt veut en profiter pour cisailler le saillant en faisant remonter la 11ème armée au nord, entre le Bug et la Vistule, sur Brest-Litovsk. Lüdendorff et Hindenburg envisage un encerclement encore plus vaste, que Falkenhayn juge trop ambitieux au vu des tentatives précédentes, les Russes se repliant facilement par chemin de fer. En réalité, la solution la plus étroite est la plus réaliste côté allemand, en raison des considérations logistiques. Les Allemands connaissent d'ailleurs de nombreuses pertes par maladie, choléra ou typhus, qui créent d'ailleurs une psychose renvoyant à des stéréotypes culturels très négatifs à l'égard des Russes. Pour cette offensive plus conséquente, von Mackensen a sous ses ordres deux armées allemandes et deux armées austro-hongroises -les Allemands dictant de plus en plus les directives à leur allié mal en point.

    Les Russes n'évacuent pas le saillant car il occupe une position stratégique pour lancer de futures offensives. En outre ils y ont bâti des forteresses où sont accumulés canons et dépôts d'obus. Côté allemand, les préparatifs souffrent de l'absence de chemin de fer. En outre la surprise n'est plus de mise. Néanmoins, dès le début de l'attaque, le 13 juillet, le succès est au rendez-vous. Dès le 22 juillet, la Stavka fait évacuer en bon ordre l'ouest du saillant, tout en pratiquant la terre brûlée. Mais la forteresse de Novogeorgievsk n'est pas concernée. Varsovie tombe le 5 août. Falkenhayn décide d'arrêter l'armée allemande sur le Dniepr, le Bug et le Niémen pour rapatrier des corps à l'ouest. La 11ème armée file donc au nord-est sur Brest-Litvosk. La place est finalement investie le 26 août ; les mauvaises routes n'ont pas permis aux Allemands de faire suivre leur artillerie comme de coutume et les combats ont parfois été durs devant les contre-attaques russes. Les forteresses de Novogeorgievsk et de Kovno tombent, livrant des dizaines de milliers de prisonniers et de pièces d'artillerie. La déroute russe pousse alors le tsar Nicolas II à prendre lui-même la tête de l'armée, en remplacement de son oncle. Le succès allemand protège l'Autriche-Hongrie, mais une paix séparée avec la Russie reste impossible. En revanche, les Allemands développent sur les territoires conquis une politique d'occupation. Mais les Russes, hormis la chute des forteresses, ont été capables d'évacuer troupes et matériel en bon ordre. La méthode de von Mackensen et von Seeckt, appuyée par Falkenhayn, était probablement la meilleure, mais elle ne permet pas d'emporter la décision. Les Austro-Hongrois perdent en outre, en 1915, plus de 2 millions d'hommes, soit presque autant que les Russes.

    En conclusion, Dinardo souligne que l'offensive Gorlice-Tarnow a surtout soulagé la pression russe sur l'Autriche-Hongrie, empêcher la Roumanie d'entrer en guerre contre les puissances centrales, et a provoqué bien des remous du côté de l'Entente, notamment entre Français et Russes. Surtout, côté allemand, elle valide les choix de Falkenhayn, qui a quasiment les mains libres pour appliquer ses autres idées. Elle oblige aussi l'armée allemande à ouvrir le corps des officiers à de plus en plus de non-nobles, en raison des pertes. Elle montre également que les Allemands s'imposent de plus en plus aux Austro-Hongrois. En réalité, la victoire montre que Mackensen et Seeckt étaient parmi les meilleurs généraux de l'armée allemande : ayant compris la guerre moderne et capables de mener une guerre de coalition. Avec de bons chefs de corps et de divisions, ils ont su jouer de trois cartes maîtresses : l'artillerie, l'aviation et les communications. Ces atouts leur permettent, à l'inverse d'un Lüdendorff, de creuser un trou dans le front ennemi pour atteindre un objectif opératif ; une pause survient mais jamais trop longue pour éviter que les Russes ne construisent des positions défensives. Ces derniers ont accumulé les handicaps : commandement confus, manque de moyens de transport, tactiques d'infanterie dépassées, tranchées non résistantes à l'artillerie lourde... les Allemands ont réussi, en engageant leur réserve stratégique, à obtenir la surprise opérative et à renverser une situation compromise.

    L'ouvrage de Dinardo se présente comme une étude opérationnelle classique, dans une collection qui par ailleurs insiste sur le lien entre doctrine et technologie. Il souffre peut-être de son étroitesse sur les plans militaire et politique, et on remarque des absences dans la bibliographie, notamment de livres récents parus peu de temps avant cet ouvrage. On aurait aimé aussi plus de détails sur certains aspects, comme l'emploi de l'aviation. Les cartes permettent de suivre les grandes phases de la campagne mais on aurait aimé davantage de cartes tactiques ou sub-tactiques pour suivre certains combats décrits, d'autant que le récit opérationnel est dense. Néanmoins l'ouvrage est servi par plus de 50 pages de notes (!), ce qui est conséquent. L'intérêt principal du livre est de montrer que les choix allemands, aussi pertinents soient-ils, sont limités par l'impossibilité d'exploiter les percées en profondeur, ce qui est lié à des problèmes technologiques et aux contraintes, aussi, du front de l'est. Un parallèle intéressant à faire avec les conclusions de Timothy Dowling sur l'offensive Broussilov de 1916.
     



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    Colette Beaune, spécialiste de Jeanne d'Arc, avait déjà publié un livre faisant autorité sur le sujet en 2004. Pourquoi réécrire un autre livre sur le sujet quatre ans plus tard (le Tempus est une réédition) ? En raison d'un malentendu. Sollicitée par Arte, avec certains de ses collègues français, pour un documentaire sur la Pucelle, Colette Beaune découvre plus tard que la production fait appel aux mythographes et survivalistes (partisans de la survie de Jeanne d'Arc), ce dont elle n'avait pas été prévenue. Les mythes contemporains font aussi partie de l'histoire de Jeanne d'Arc. Ils se développent surtout à partir du XIXème siècle, le siècle de l'histoire de la Pucelle. C'est pourquoi Colette Beaune décide de ne pas laisser le terrain des mythes aux seuls mythographes (!).

    En 1429, la guerre fait rage depuis presque 100 ans entre la France et l'Angleterre, alternant phases de trêve et période de conflits. Le royaume de France est alors divisé en trois : les territoires occupés par les Anglais, ceux tenus par le dauphin Charles, et enfin les possessions des Bourguignons. Le duc de Bourgogne, à bien des égards, est le personnage clé du problème, dans ces années 1428-1429 bien incertaines. Jeanne d'Arc, qui naît à Domrémy, territoire dépendant du roi de France, entend des voix dès l'âge de 13 ans. Elle parvient à rencontrer le dauphin en février 1429, à Chinon. La suite est connue : la libération d'Orléans, la victoire de Patay, l'échec devant Paris, la capture devant Compiègne, le procès, le bûcher à Rouen en mai 1431. Le procès de condamnation est cassé en 1456 par le procès de réhabilitation mené par Charles VII.



    Le mythe de la pauvre bergère a été créé par les Armagnacs. Elle a été proclamée bergère pour des raisons symboliques : les pauvres sont les élus de Dieu. En réalité, Jeanne est issue d'une famille de paysans plutôt aisés, ce qui reste relativement banal dans le royaume de France. Sa famille n'a jamais été noble non plus.

    Le mythe de la fille cachée du roi naît au début du XIXème siècle. Pierre Caze, sous-préfet de Bergerac sous Napoléon, en est l'auteur. Le Moyen Age connaît ces situations : on a beaucoup jasé sur Jean le Posthume, fils de Louis X en 1316. Les bâtards, dans la noblesse, sont relativement bien acceptés, ce qui n'est pas le cas dans les couches populaires. Certains accèdent même au trône (en Castille par exemple). Les documents officiels contredisent la théorie d'une Jeanne d'Arc fille d'Isabeau de Bavière et de Charles VI... ou de Louis d'Orléans, car on glose, aussi, beaucoup sur la paternité de Charles VII. D'ailleurs, le bébé auquel on fait correspondre Jeanne d'Arc était un garçon (!). En réalité, Jeanne se voit comme la fille de Dieu, et rien d'autre.

    Jeanne a été considérée par une prophétesse dans le camp royal. Elle s'inscrit dans le mouvement prophétique bien connu des années 1350-1450. Les rois de France, au début de la guerre de Cent, n'en tiennent d'ailleurs pas beaucoup compte. C'est avec la folie de Charles VI qu'on y prête une oreille plus attentive. Jeanne avait été "annoncée" par une devancière, Marie Robine. Elle fait craquer toutes les limites du modèle. Le camp royal l'a fait pourtant examiner de près, et les théologiens de Poitiers sont à demi-convaincu : ils attendent les signes du prophète... les 6 mois de victoires de 1429 les apportents, mais le procès de condamnation cherchera à montrer que Jeanne était une fausse prophétesse. Le procès de réhabilitation aura la tâche plus facile car toutes ses prédictions (sauf la croisade) se sont réalisées...

    Les voix de Jeanne ont posé problème, y compris aux Armagnacs. C'est ce qui fait tiquer les théologiens de Poitiers. Les juges du procès de condamnation s'en servent pour discréditer Jeanne, qui doit pour la première fois nommer les voix (un saint et deux saintes). Michel d'abord, puis Catherine d'Alexandrie et Catherine d'Antioche. Au XIXème siècle, le débat fait rage sur la question des voix. Des médecins, des psychiatres, proposent des hypothèses parfois risibles (comme celle de la tuberculose contractée en gardant les troupeaux, qui aurait provoqué des lésions au cerveau et donc les visions). C'est pourquoi on fit des voix une supercherie, en se basant sur les textes parlant des Anglais observant Jeanne d'Arc par des trous secrets, dans sa cellule.

    Rapidement, on fait de l'intervention de Jeanne d'Arc une manipulation. A l'hypothèse des Bourguignons (Baudricourt orchestre localement l'affaire) succède celle de Yolande d'Aragon à la fin du XIXème siècle, puis le complot généralisé au XXème siècle. Cette dernière hypothèse se base sur une "internationale franciscaine", favorisée par la maison d'Anjou, et dont Jeanne aurait fait partie. Jeanne aurait été formée par Colette de Corbie à Domrémy.

    En sens inverse, certains mythographes et historiens minimisent le rôle de la Pucelle, en particulier au moment de la béatification et de la canonisation : elle n'aurait rien fait ou presque. En réalité, son rôle est décisif pour dégager Orléans, assiégée depuis octobre 1428, et dont la situation est devenue difficile en mai 1429. C'est elle, obsédée par le sacre, qui pousse le dauphin Charles à partir se faire sacrer à Reims, ce qui va bouleverser le rapport de forces, progressivement. Jeanne n'est pas morte pour la patrie : elle s'est sacrifiée, comme le Christ, pour le salut du royaume, selon ses contemporains.

    Pour certains Armagnacs, la Pucelle avait été trahie. Les Bourguignons n'en disent mot. Le XIXème siècle, là encore, connaît une dispute acharnée sur le thème. Après l'assassinat du duc d'Orléans, les Bourguignons font figure de traître en puissance. Jeanne elle-même a souvent dit qu'elle ne vivrait pas longtemps. Pour autant, Guillaume de Flavy, le capitaine de Compiègne, ne semble pas l'avoir trahie. Le mythe se construit en raison de son assassinat horrible pour des motifs conjuguaux, où Charles VII pardonne facilement aux meurtriers. Sont-ce alors les capitaines de l'armée, ou le roi ? Ce dernier n'a pas fait grand chose pour elle, sans qu'il faille parler forcément de trahison. La victoire du roi sur les Anglais dissipe d'ailleurs les rumeurs, même si on prend prétexte de la mort des juges de Jeanne pour y voir une punition divine. Et Charles VII se rachète avec le procès de réhabilitation, qui le concerne aussi il est vrai.

    Jeanne, putain ou sorcière ? C'est ce que s'acharne à prouver le camp ango-bourguignon, en faisant commencer le processus très tôt, dès Domrémy. Prostituée, ou même lesbienne, comme on l'a affirmé au XIXème siècle. Les juges du procès de condamnation insistent sur l'épisode de la fréquentation de l'Arbre aux Fées, à Domrémy, et sur des objets (anneau, étendard) qui auraient permis à Jeanne de lancer des sorts. Les juges pensent que Jeanne est une devineresse, mais ne peuvent prouver l'association avec le diable. Ils vont donc rechercher l'accusation d'hérésie, non de sorcellerie.

    Pour certains, aucune doute : Jeanne n'a pas brûlé sur le bûcher. Elle aurait même eu droit à certains égards en prison, de la part des Anglais, ce qui ne se vérifie pas. Certes pas mise en cage, les conditions de détention restent spartiates. Elle est jugée par la faculté de théologie de Paris, par des Français, donc, et non des Anglais. Ceux-ci l'auraient fait disparaître en raison de son origine royale, selon les mythographes. Les témoins, nombreux sur la place du Vieux-Marché, n'ont pas parlé de substitution. Les Anglais, pour certains épouvantés, se hâtent cependant de faire la publicité de l'événement. L'idée que Jeanne a survécu naît dès l'époque, en Lorraine, sur la Loire, et se diffuse dans le royaume.

    Les impostures abondent à la fin du Moyen Age. Certains Armagnacs sont mécontents du traité d'Arras passé avec le duc de Bourgogne. Le moment est donc favorable pour Claude des Armoises, la nouvelle Jeanne, pourtant guerrière et au comportement bien différent, qui se fait passer pour la Pucelle. Elle s'intègre dans le jeu politique de principautés du Saint-Empire, est reconnue par des personnages importants de l'épisode Jeanne d'Arc (complices ou non, on ne peut le savoir), finit par se marier (!) à Robert des Armoises, un pauvre chevalier. Elle est accueillie à Orléans au moins deux fois, reconnue par Gilles de Rais (avant son exécution), mais finit par être démasquée lors de sa rencontre avec le roi en 1440, où elle dénonce la supercherie. Elle réapparaît plus tard près de Domrémy. Ce ne sera d'ailleurs pas le seul exemple de "fausse Pucelle".

    Le corps de Jeanne déchaîne aussi les passions. Il a existé plusieurs portraits de la Pucelle, de son temps, mais ils ont été perdus. Restent les miniatures et autres documents. Les mythographes recherchent ardemment une urne contenant les cendres ; les survivalistes la tombe de la dame des Armoises, qu'ils ont cru trouver un temps au château de Jaulny, lié à la famille en question. Ce fut ensuite Puligne-sur-Madon, et enfin Cléry, sépulture de Louis XI, avec le renfort d'un spécialiste ukrainien (!) de la reconstruction faciale, Gorbenko. Les analyses ADN, sur de supposés restes, se sont révélées tout aussi infructueuses.

    Jeanne et Claude se ressemblent néanmoins, en ne respectant pas la condition féminine de leur époque. Elles quittent le foyer familial, ne se marient pas. Elles n'ont pas eu de descendance, même si le cas de Claude reste problématique. Elles portent l'habit d'homme et les vêtements des guerriers masculins. Elles parlent en public, Jeanne dans son rôle de prophétesse, plus facilement accepté.

    Les mythographes, selon l'historienne, ne peuvent accepter qu'une femme, jeune, issue du peuple, ait joué un tel rôle, dès le XIXème siècle. Leurs récits comportent beaucoup de femmes "mauvaises" et peu de bonnes. Un mythe très conservateur, donc, qui fournit des réponses simples aux interrogations qui pèsent sur le parcours de la Pucelle, justifiant toutes les théories du complot.



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    Comme le rappelle Christian Streit dans l'avant-propos de cet ouvrage collectif, la guerre germano-soviétique, avant même son déclenchement, a été pensée, dans le premier semestre 1941, comme une guerre différente par les nazis, soutenus par l'armée, la police et l'administration. Les articles réunis dans ce volume aident à comprendre le processus de radicalisation allemand, qui a été appliqué parfois au-delà de ce qui avait été prévu dans les mesures initiales, par les exécutants eux-mêmes.

    L'année 1941 marque assurément un tournant pour le IIIème Reich, ainsi que le soulignent les trois directeurs de l'ouvrage dans leur introduction. Le processus de radicalisation est déjà à l'oeuvre avec la conquête de la Grèce et de la Yougoslavie, mais il est appliqué à une échelle sans précédent contre l'URSS. L'extermination des Juifs soviétiques et la décimation de la population de l'URSS conduisent in fineà la Solution Finale. L'ampleur de la campagne à l'est met sous pression l'économie allemande. L'entrée en guerre du Japon conduit Hitler à déclarer la guerre aux Etats-Unis. Si les Allemands ont fait preuve de brutalité lors des campagnes de Pologne et de France, celles-ci sont restées limitées. Rien à voir avec l'opération Barbarossa, qui cible les Juifs, les communistes, plus largement une bonne partie de la population soviétique. Les ordres draconiens sont appliqués parfois avec zèle par les exécutants. Les prisonniers de guerre et la population urbaine de l'URSS souffriront particulièrement de la guerre idéologique et du pillage généralisé entrepris par les Allemands. Paradoxalement, le front de l'est, qui devient le front principal de la Seconde Guerre mondiale au moins à lui seul jusqu'en 1943, n'a pas été bien couvert par l'historiographie anglo-saxonne, détournée par les récits allemands des mémorialistes. Contrairement aux historiens allemands, qui commencent à réviser leurs postulats dès les années 1960-1970, les travaux anglo-saxons restent peu nombreux jusqu'aux années 1990 (Dalling ; Reitlinger ; puis Bartov, Mulligan, Schulte). Les historiens allemands sont donc en avance, mais négligent néanmoins la dimension proprement militaire du conflit ; ce sont les Anglo-Saxons, cette fois-ci, qui la font progresser en révisant le côté soviétique, et non allemand, sur lequel il reste manifestement beaucoup à faire. Les Allemands, en revanche, ont méthodiquement travaillé la guerre totale, reprise de l'idée de Lüdendorff, qu'a été l'opération Barbarossa, dans ses aspects idéologiques, économiques, politiques (Gerlach, Hartmann, Hürter, Pohl...). Malheureusement leurs travaux sont souvent uniquement accessibles dans la langue de Goethe. Le présent volume se veut donc une passerelle en anglais sur ces travaux récents. A travers 11 articles, cet ouvrage collectif cherche à faire le point sur la recherche internationale sur l'occupation violente et idéologique de l'URSS pendant l'opération Barbarossa.



    Dans le premier article, David Stahel résume le travail de sa thèse, publiée en ouvrage en 2009, que je reprenais il y a peu sur le blog. La pierre d'angle du plan allemand, consistant à éliminer le gros des armées soviétiques par de gigantesques encerclements près de la frontière, se révèle très optimiste et la campagne se prolonge. En outre, par le bas, l'usure de la Wehrmacht s'accélère dès le début de Barbarossa. Les planificateurs de la Wehrmacht ou de l'OKH n'avaient jamais douté du succès allemand, à tel point que Halder n'osa pas affronter Hitler quand celui-ci évoqua la possibiité de rediriger le groupe d'armées Centre vers Léningrad après les encerclements initiaux. En réalité, les encerclements ne sont pas aussi hermétiques qu'escomptés et les Panzergruppe, sur qui repose l'ensemble du plan allemand, s'usent très rapidement et ont énormément de mal à être ravitaillés correctement. Face aux premières remontées d'une difficulté plus grande que prévue, Hitler décide le 19 juillet de pousser les deux Panzergruppe du groupe d'armées Centre vers le nord et le sud. Mais les armées d'infanterie ne peuvent suffirer à éliminer les Soviétiques au centre. Hitler fonctionne par opportunité : fin juillet, il veut laisser les Panzergruppe du centre se recompléter pendant dix jours et profiter des occasions qui se présentent notamment en Ukraine. La directive 34a étend le front du groupe d'armées vers le nord et le sud. Puis, fin août 1941, après la charte de l'Atlantique, Hitler pense désormais que la guerre va impliquer les Etats-Unis et devenir mondiale, et réoriente l'effort vers les ressources de l'Ukraine notamment. Pour la planification de l'opération Typhon, les Allemands restent convaincus qu'une poussée leur apportera la victoire. En réalité, ni l'Armée Rouge ni l'Etat soviétique ne sont au bord de l'effondrement. Hitler se retrouve avec une guerre qui va durer : Barbarossa a échoué.

    Comme le rappelle Adrian Wettstein, la 4. Panzerdivision, dès la campagne de Pologne, s'était retrouvée mal en point en combat urbain lors de la première incursion dans Varsovie. Il faut dire que la doctrine allemande en matière de combats de rues néglige les grandes villes, comme à peu près toutes les armées de l'époque. Durant les premières campagnes, à part Rotterdam, il y a eu peu de combats de rues soutenus dans les grandes agglomérations. La donne change avec Barbarossa. La planification allemande a fixé des villes comme objectifs géographiques, mais non opérationnels. Pourtant, les Allemands doivent batailler dur dans certaines grandes villes au moment où ils rencontrent le deuxième échelon stratégique soviétique, après la bataille des frontières. Il faut de sanglants combats pour prendre Smolensk, en juillet 1941. La prise de Moghilev coûte également cher à l'infanterie allemande. Les Soviétiques cherchent à tenir les villes, qui sont des carrefours de communication ; en outre Staline veut bloquer les Allemands par tous les moyens ; enfin, les unités blindées et motorisées allemandes de tête sont moins taillées pour le combat urbain que d'autres formations, ce qui explique aussi l'âpreté des combats. Le Panzergruppe 1, au sud, se heurte à forte partie à Dniepropetrovsk. Le nombre de blessés submerge les hôpitaux de campagne, insuffisamment pourvus en raison des carences de la logistique. On comprend dans ces conditions qu'Hitler et certains généraux aient poussé pour un siège de Léningrad, et non l'investissement direct de la ville. La résistance soviétique, parfois au mépris de la population civile (mines et autres pièges laissés dans Kiev, par exemple), radicalise le traitement par les Allemands de la population soviétique, à exterminer par la faim. On songe même à l'emploi de gaz de combat contre Léningrad...

    Félix Römer montre que la planification idéologique de Barbarossa remonte à mars 1941. Les généraux de la Wehrmacht ne bronchent pas. Toute une batterie de mesures sont édictées, dont on a surtout retenu deux : l'ordre des commissaires, et le décret sur la loi martiale. Ce dernier donne aux troupes le pouvoir de prendre elles-mêmes les mesures de rétorsion qu'elles jugent nécessaires contre la population en cas d'attaque. L'ordre des commissaires encourage le meurtre des prisonniers de guerre en uniforme. Plus tard, les vétérans allemands prétendront avoir orchestré une résistance passive, voire active à ces ordres. En réalité, les archives montrent qu'au moins 60% (pour celles disponibles) des formations ont bien reçu les ordres édictés. Certains officiers vont même plus loin. Quand résistance il y a, elle se fait plus sur des critères d'ordre militaire que moral. En conséquence, dès le 22 juin 1941, l'armée allemande exécute un grand nombre de civils, sous l'accusation d'actes relevant des francs-tireurs ou partisans. L'ordre des commissaires est rigoureusement appliqué, par 90% des divisions allemandes selon les dernières recherches : au moins 4 000 sont abattus. Hitler n'annulera l'ordre qu'en juin 1942, bien après l'échec de Barbarossa. L'application de ces ordres criminels montre néanmoins combien la Wehrmacht a intégré le mode de fonctionnement nazi.

    Alex Kay reprend son travail sur la politique de privation de nourriture voulue par les nazis pour l'URSS, orchestrée par le n°2 du ministère de l'Alimentation et de l'Agriculture, le secrétaire d'Etat Herbert Backe. Prévenu en novembre 1940 de la future invasion de l'URSS, Backe enchaîne les rapports et conférences devant les officiels et les généraux. En mars 1941, Backe prévoit déjà de prélever plus de 8 millions de tonnes de grain. Dès le mois de mai, Backe et ses soutiens savent pertinemment, comme ils le reconnaissent eux-mêmes, qu'ils condamnent à la mort des dizaines de millions de Soviétiques. La planification nazie prévoit de raser les grandes villes et d'affamer leur population. Himmler lui-même parle de 30 millions de Soviétiques à exterminer par la famine en juin, juste avant l'attaque. En réalité, le plan ne pourra être exécuté complètement en raison de l'évolution de la situation militaire. Ce sont les prisonniers soviétiques qui en souffriront le plus : 3,3 millions sur 5,7 millions sont morts en captivité, dont 2 millions dès le début de 1942.

    Jeff Rutherford montre comment l'état-major économique est et l'armée allemande ont radicalisé la politique d'exploitation économique dès 1941. L'état-major économique est créé dès février 1941 mais finalisé seulement le 9 juin. Composé de civils, il a en charge la guerre économique et la mise en coupe réglée de l'URSS. La 121. I.D. du groupe d'armées Nord, que Rutherford prend comme exemple, punit les soldats qui vivent sur le pays au début de Barbarossa. Mais dès juillet, vu les difficultés de ravitaillement, les restrictions sont levées. L'arrivée des soldats allemands fragilise le tissu économique et agricole du nord-ouest soviétique. Bientôt la Wehrmacht prélève sans sourciller. L'état-major économique ne peut s'occuper des civils soviétiques au vu des ponctions réalisées par l'armée. La 121. I.D. stationne à Pavlovsk, petite localité près de Léningrad. Les réquisitions condamnent à la mort des milliers de Soviétiques ; les survivants en viennent au cannibalisme pour ne pas mourir de faim. En février 1942, la Wehrmacht reçoit pour ordre de ne plus rien fournir aux civils ; en plus de la nourriture, elle prend même les vêtements d'hiver. La 121. I.D. est en réalité, comme beaucoup d'autres formations, prête à sacrifier la population civile pour assurer sa subsistance.

    Paolo Fonzi explique que l'Allemagne est très dépendante de ses importations, et l'exploitation des pays occupés profite à la population allemande. Dès l'été 1940, les ressources étrangères servent à l'économie de guerre allemande. L'exploitation, en 1941, ne suffit cependant pas en raison d'une administration tentaculaire et des besoins de l'économie de guerre. Dès décembre 1940, les Allemands envisagent de créer une nouvelle monnaie dans les territoires conquis. Mais l'application ne suit pas. Les questions économiques ont pourtant pris le pas sur les questions politiques. La Banque Centrale prévue ne voit le jour qu'en avril 1943.

    Wendy Lower insiste sur le basculement d'une recherche orientée sur l'histoire militaire pure à des travaux reliant le génocide des Juifs soviétiques à la planification militaire et à des problématiques de sécurité. Dans son article, elle évoque la participation des alliés de l'Allemagne à l'occupation et à l'extermination des Juifs en Ukraine. Parmi les alliés, le plus réceptif à la question juive a été sans conteste la Roumanie. Dès les débuts de Barbarossa, Antonescu expulse des Juifs dans les territoires allemands et hongrois, puis finit par créer la Transnistrie pour les parquer dans le cadre d'une mort lente. Les Hongrois, pourtant moins réceptifs, emploient 40 000 Juifs dans des bataillons de construction : beaucoup périssent en URSS. Des milliers de civils soviétiques, souvent non-juifs, sont également massacrés, ce qui provoque d'ailleurs le dégoût des Allemands (!). Les Hongrois participent aussi, par exemple, à la liquidation du ghetto de Haisyn en mai 1942. De la même façon, dès le mois d'août 1941, ils ont joué un rôle important dans le massacre de Juifs à Kamenets-Podolsk, un des plus importants avant Babi Yar. Même le petit contingent slovaque a participé à des massacres de civils sous couvert de lutte antipartisans et à des exécutions de Juifs. En Ukraine, les Allemands laissent souvent faire les nationalistes ukrainiens de l'OUN qui se chargent d'exciter la foule pour conduire de sanglants pogroms, à Lvov par exemple. En octobre, les Roumains organisent le massacre de 35 à 40 000 Juifs dans la ville d'Odessa. Les Allemands comme les Roumains ont en réalité besoin d'auxiliaires locaux, faute de bras.

    Leonid Rein examine le processus d'extermination des Juifs en Biélorussie, territoire rapidement occupé par les Allemands après le déclenchement de Barbarossa. En plus des Einsatzgruppen, de nombreux bataillons de l'Ordnungspolizei vont également opérer en Biélorussie. Les préjugés racistes remontant à la Grande Guerre se combinent avec ceux installés par les nazis à l'encontre des "Juifs de l'est". En un mois et demi, la Biélorussie est conquise par les Allemands. Le 28 juin, jour de la chute de Minsk, le 309ème bataillon de police commet un premier massacre important à Bialystok, tuant plus d'un millier de Juifs. Les Allemands imposent le port de l'étoile, la création de Judenräte, et constituent des ghettos, à la durée de vie relativement brève. L'extermination systématique commence dès le mois d'août avec l'action de la brigade de cavalerie SS, qui tue plus de 25 000 Juifs en moins deux semaines. Les fusillades des Einsaztgruppen et bataillons de police s'enchaînent à l'automne, en particulier dans les villes : Moghilev, Vitebsk, Borisov, Gomel. Mais de nombreux Juifs parviennent à échapper aux massacres. Les SS cherchent ensuite d'autres méthodes pour atténuer les effets psychologiques chez les hommes impliqués : d'où l'emploi de camions à gaz, au printemps 1942 en Biélorussie, ou peut-être avant. La collaboration des différentes instances, de la SS à l'armée en passant par l'administration, est avérée.

    Stephen Lehnstaedt décrit l'occupation de Minsk, capitale de la république de Biélorussie dont 1,6 millions d'habitants sur 9 millions périssent durant la guerre. Les historiens, en particulier allemands, ont largement défriché le terrain depuis les années 1990, en particulier Christian Gerlach. Paradoxalement, si l'occupation allemande est bien connue, la recherche a négligé pour le moment le sort de ceux ayant subi l'occupation en Biélorussie. Dès juillet 1941, les Allemands créent un ghetto dans Minsk, où sont entassés plus de 100 000 Juifs. En novembre arrivent plus 16 000 Juifs allemands. Le Stalag 352, à côté de la ville, recèle 100 000 prisonniers et 30 000 hommes de 18 à 45 ans arrêtés préventivement. Les détenus sont laissés littéralement sans nourriture et meurent de faim. C'est au Stalag que les SS et soldats allemands exécutent aussi des Juifs ou des civils. Les Allemands, victimes de leurs préjugés racistes, vivent entre eux, souvent dans des baraquements. Ils s'ennuient et ont peu d'activités dans leur temps de libre. D'où la vague de violence qui submerge la ville. L'occupant pille les biens juifs à son profit. L'alcool coule à flot et les nuits d'ivresse deviennent une sorte de rite de passage pour les nouveaux arrivants, en particulier dans la police. Le tout favorise les meurtres contre les locaux.

    Martin Holler rappelle que le cas du massacre des Tziganes a souvent été négligé, en particulier dans le camp soviétique. Il y a bien pourtant radicalisation, en particulier après l'invasion de la Yougoslavie, où les Allemands mettent sur le même pied Juifs et Tziganes, et les Oustachas commencent à massacrer les Juifs en Croatie. La thèse classique veut que les Einsatzgruppen aient eu du mal à identifier les Tziganes, en particulier nomades, cibles privilégiées de l'extermination. En réalité, l'Einsatzgruppe D d'Ohlendorf commet un premier massacre à Nikolaïev en octobre 1941 puis, après l'entrée en Crimée, massacre systématiquement les Tziganes. 30% pourtant ont survécu, protégés par les Tatars qui les ont fait passer pour leurs, tout en participant parfois aux massacres. Ohlendorf invoque à Nuremberg des raisons de sécurité, relayant tous les stéréotypes nazis sur cette population. En réalité, Ohlendorf a pris sur lui de mener une politique d'extermination totale des Tziganes, qui fera des émules dans les autres Einsatzgruppen, particulièrement en Biélorussie au printemps 1942.

    L'invasion de l'URSS a aussi des conséquences sur les autres territoires occupés. Thomas Laub montre que le début des actes de résistance à partir d'août 1941 durcit la répression allemande, qui exerce des représailles collectives. Le commandement militaire en France occupée tente de s'y opposer : Hitler l'écarte et nomme au printemps 1942 un responsable SS qui contrebalance l'influence de l'armée. Streccius et von Stülpnagel, les premiers commandants militaires, avaient développé la politique des otages, supervisé le régime de Vichy, cherchant à maintenir l'ordre, protéger les soldats allemands tout en exploitant le pays. L'invasion de l'URSS change le rapport de forces. Les communistes rejoignent la résistance et favorisent les actions d'éclat. Après l'arrestation et l'exécution de deux communistes lors d'une manifestation à Saint-Denis, les communistes abattent deux Allemands dans le métro parisien le 21 août 1941. Malgré les mesures prises par le commandement militaire, les attaques continuent en septembre et en octobre. Hitler exige des représailles collectives, ce qui conduit à des exécutions massives d'otages choisis en priorité parmi les communistes. Stülpnagel démissionne de lui-même début 1942 ; Hitler le remplace par son cousin, qui a servi à l'est, et nomme Oberg comme gradé SS. Ce dernier accélère la déportation des Juifs, que les autorités françaises avaient prises en charge d'elles-mêmes auparavant, sans demande particulière des Allemands. Hitler accroît également le recrutement pour le travail forcé en Allemagne. Mais l'action discrédite le gouvernement de Vichy et renforce la résistance naissante. Hitler n'a pas réussi à instiller sa radicalisation en France, que les Allemands ne peuvent considérer comme l'URSS.

    En conclusion, les directeurs de l'ouvrage insistent sur le retournement de la guerre contre l'Allemagne avec l'invasion de l'URSS en 1941. Le principe de guerre totale prend une nouvelle ampleur avec la guerre à l'est : Hitler cible les adversaires politiques et raciaux, y compris non-combattants, alors même que pour lui la victoire ne fait pas de doute, avant le début de la campagne. La guerre se mène donc sur deux fronts, à l'avant et à l'arrière, encore que la séparation entre les deux soit parfois ténue. Jamais la séparation entre occupants et occupés n'aura été aussi forte qu'en URSS. C'est à la fois le succès des premières semaines de Barbarossa et la résistance soviétique, inattendue, qui précipitent la radicalisation et l'extermination, où collaborent étroitement SS, Wehrmacht et autres entités (bataillons de police, alliés de l'Axe, etc). Pour les Allemands, éviter la répétition de la défaite de 1918 passe par la destruction de l'arrière adverse. A tel point que le lexique employé semble désigner la guerre à l'est comme une guerre raciale et non étatique.

    Cette compilation d'articles par des chercheurs internationaux ne remplace pas la lecture de tous les ouvrages récents sur le sujet (que l'on trouvera cité dans les nombreuses notes du volume), mais elle permet de se tenir à jour, le plus rapidement possible, des acquis récents de la recherche par le biais de l'anglais. Incontournable, même si les contributions sont inégales.



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    Il y a un peu moins de dix ans, Stéphane François, chercheur spécialisé dans l'étude des droites radicales, publiait un ouvrage consacré au mythe de l'ésotérisme et de l'occultisme nazi, que j'ai commenté sur le blog.

    Ce petit volume vise en quelque sorte à actualiser le propos. Le champ d'études a été délaissé par les universitaires, soucieux de ne pas fréquenter un sujet "chausse-trappes", et investi par conséquent par une myriade d'auteurs plus ou moins sérieux. Car Stéphane François montre en réalité que l'occultisme nazi n'existe pas : c'est bien un mythe. Tout commence avec Le Matin des Magiciens, en 1960, qui ouvre le registre de "l'histoire mystérieuse". On réécrit l'histoire des hommes et des civilisations sous un aspect fantastique. Le phénomène touche le grand public avec la revue Planète, inaugurée en 1961, et des collections bon marché comme celle de J'ai Lu. Entre ésotérisme et occultisme, cette littérature se divise en plusieurs sous-courants. Néanmoins les partisans de l'occultisme nazi partagent souvent l'apologie du nazisme, un révisionnisme affiché et la mythologisation des dirigeants nazis. A cela se rajoute le bricolage anthropologique et  la dimension raciale. Il faut dire que les spéculations sur l'occultisme nazi sont nées dès l'époque du régime, ce qui explique que le thème se diffuse encore aujourd'hui facilement dans la culture de masse (films, jeux vidéos). Après une poussée dans les années 1960-70, le thème décline dans les années 1980 avant de rebondir dans les années 2000 avec l'avènement d'Internet et des nouvelles technologies.



    Le mythe de la "société secrète" qu'aurait été la société Thulé ne tient pas. Conglomérat d'ésotéristes racistes, la société n'a pas été non plus à l'origine du nazisme, Hitler n'en faisant pas partie, même si elle a un temps possédé le journal du parti. Hitler modifie la croix gammée, beaucoup utilisée par les occultistes et par d'autres organisations. Il a fréquenté les aryosophes mais les a ensuite condamnés, comme Liebenfels. Hitler a été mis en scène par d'anciens nazis comme une sorte de médium, voire de dieu. En réalité, les personnages les plus impliqués dans l'occultisme ont été Hess et Himmler. Ce dernier cherche avant tout à bricoler une religion néogermanique, avec son lieu de culte, le Wewelsburg, et son vernis scientifique, l'Ahnenerbe. Les SS ont-ils été pour autant néopaïens ? Le fait qu'Himmler fréquente des personnages comme Wiligut ou Rahn a pu le laisser croire. La SS ressemble plus à un clergé répressif, dénoncé par les églises allemandes persécutées comme païen. Les nazis se rapprochent plus d'un christianisme germanisé, et ont d'ailleurs attaqué les mouvements néopaïens. Les partisans de l'occultisme nazi voient en Karl Hausofer un maître à penser d'Hitler : or celui-ci n'a été qu'un penseur parmi d'autres. De même, l'engagement massif d'universitaires, dont des médecins proposant une médecine alternative, leur a valu des railleries de la part de certains confrères.

    Le thème s'est popularisé en raison de sa reprise par des auteurs professant ouvertement leur sympathie nazie après la guerre (Landig, Serrano, Devi). Peu étudiée, cette culture radicale se caractérise surtout par le rejet d'une pensée vue comme dominante, officielle même. D'anciens SS comme Saint-Loup, sensibles au thème, ont voulu propager une nouvelle foi sur les ruines du national-socialisme. Hitler réfugié en Antarctique comme soucoupe volante, vu comme un initié, Himmler comme un grand-prêtre, les SS comme un ordre de chevalerie mystique, un christianisme aryanisé : tels sont en gros les composantes du monde créé par ces auteurs. Le discours est surtout très antisémite. Jean Mabire, auteur prolifique et bien connu dans la droite radicale en France, s'est intéressé au thème, comme le montre un ouvrage paru en 1977 : simplement il revient plus au paganisme, aux sources völkisch de la SS qu'au nouveau monde forgé par les auteurs précédents. D'autres auteurs ont propagé le thème à travers la collection Les énigmes de l'univers : Robert Charroux, Jean Angelini et Michel Bertrand, Jean-Michel Bourre et d'autres qui évoluent plus dans le mysticisme et le New Age, ce dernier évoluant vers un versant pessimiste et antidémocratique au fil des décennies. Van Helsing réutilise ce discours dans un sens antisémite, négationniste et conspirationniste. C'est un rajeunissement du même thème, mais sa diffusion est sans précédent. Paradoxalement, les fondateurs de Planète, Pauwels et Bergier, n'étaient pas du tout des adeptes de l'occultisme nazi. Mais leurs discours a donné des munitions à ceux, animés de moins bonnes intentions, qui ont forgé le mythe. Si certains frisent la maladie mentale, d'autres sont parfaitement conscients de leurs idées, comme Jean-Claude Monet, de la famille du peintre, ou les anciens SS.

    Le thème se diffuse rapidement dans la culture populaire, à la fois celle de masse ou bien dans des contre-cultures. Les films de nazixploitation, au tournant des années 60-70, y contribuent. Un film comme Le portier de nuit conduit à ce qu'un spécialiste a appelé "l'esthétisation de l'extraordinaire". Plus largement, des films comme les Indiana Jones,Hellboy ou Iron Sky ont largement contribué à la diffusion du mythe. Une BD comme Wunderwaffen le reprend aussi, contrairement à ce que dit Stéphane François : il n'est pas question seulement d'une supériorité technologique allemande, mais bien aussi de thèmes renvoyant à l'occultisme nazi. La BD et les comics ont été parmi les premiers à s'en faire le relais : qu'on pense à Captain America, récemment adapté en film, qui montre l'expoitation du mythe. S'y rajoutent le thème de la survivance du nazisme et celui de la découverte de l'Amérique par les Vikings "aryens". L'occultisme nazi est même repris dans des variantes musicales, comme le National Socialist Black Metal, dérive du Metal, incarnée par le Norvégien Virkenes. L'influence reste cependant marginale.

    Le mythe n'est donc pas neuf : il commence dès les années 30 et connaît un second souffle à partir des années 1960. Il résulte largement d'un "bricolage", mais il répond bien à la définition du mythe. Pour certains groupes d'extrême-droite qui s'en revendiquent, c'est une façon de ne pas admettre que le IIIème Reich a été vaincu. La fascination pour le nazisme et la SS, qui elle non plus n'est pas neuve, élargit l'audience. Le mythe renaît dans un moment où l'on cherche aussi à comprendre le nazisme : époque des explications psychologisantes, marxisantes, qui ne répondaient pas à tout. D'où le besoin de combler avec autre chose -l'occulte. Le mythe est sociologique : il légitime une vision du monde, de plus en plus conspirationniste, et Hitler transformé en chaman païen par certains est le gourou d'un millénarisme (!). Le mythe a également une fonction politique : s'il fascine, c'est que les sociétés occidentales évoluent aussi vers la quête d'une transparence de plus en plus recherchée.

    En conclusion, Stéphane François rappelle la renaissance du mythe dans les années 2000, grâce à Internet. Le mythe intègre des registres politiques, culturels, religieux. L'acceptation du mythe facilite l'intégration d'autres sous-cultures. Difficile, comme le reconnaît le chercheur, d'expliquer sa popularité, en dehors de la démarche de création d'une véritable identité pour certains militants politiques. Comme le rappelle l'auteur dans ses dernières pages, le nazisme et son arrivée au pouvoir elle-même n'avaient rien de magique : ils sont le produit d'un concours de circonstances, d'une époque et n'avaient rien d'inéluctable.




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    Comme de nombreuses autres milices chiites irakiennes pro-iraniennes (Saraya al-Khorasani, etc), Kataib al-Imam Ali participe à l'offensive sur Tikrit lancée à l'initiative de l'armée irakienne (27 000 hommes engagés) mais où les milices tiennent un rôle phare -avec les unités de mobilisation populaires chiites, intégrées de fait dans l'armée depuis juin 20141. Ce conglomérat de forces opère cette fois sans le soutien aérien américain ou de la coalition, comme cela a été le cas pour toute présence chiite côté irakien. Ce sont les Iraniens qui travaillent étroitement avec les milices populaires ou leurs milices tremplins en Irak, fournissant un appui d'artillerie et autre. Le général Qassem Soleimani, le chef de la force spéciale al-Qods des Pasdarans (les Gardiens de la Révolution), a d'ailleurs été vu sur la ligne de front de Tikrit aux côtés de certains responsables de milices chiites. La bataille de Tikrit est en quelque sorte un test pour voir si l'armée irakienne et ses alliés de circonstance sont capables de reprendre une grande ville sunnite à l'Etat Islamique.

    Carte de la situation à Tikrit. Le deuxième logo "Militia", à peine lisible, semble représenter Kataib al-Imam Ali, qui opèrerait donc à la fois à l'est et à l'ouest de la ville.

    Comme souvent dans le cas des groupes armés impliqués dans les conflits irakien ou syrien, la page Facebook de Kataib al-Imam Ai a été supprimée au moment de l'offensive sur Tikrit pour être recréée quelques jours plus tard. Une première vidéo, publiée sur la page le 7 mars2, montre à la fois des convois de la brigade montant vers le front de Tikrit (avec le technical déjà aperçu, monté dans l'atelier du groupe que j'évoquais dans mon précédent billet, équipé d'une tourelle lourde avec mitrailleuse ; un Humvee sombre avec mitrailleuse DshK de 12,7 mm en tourelle ; de nombreux véhicules iraniens, dont des Safir) et un tir par un LRM Type 63 monté sur un Safir iranien, de nuit (au vu des images le groupe dispose au moins de 2 véhicules de ce type). On distingue également un camion léger embarquant sur la plate-forme arrière un canon antiaérien bitube ZU-23 de 23 mm pour le tir au sol.

    Convoi montant vers le front. Un Humvee avec Douchka.

    Convoi avec technicals et véhicules iraniens.

    Un camion léger avec un bitube antiaérien ZU-23 en plate-forme arrière.

    Safir équipés de LRM Type 63 faisant feu de nuit.

    Un technical réalisé par l'atelier de la brigade, avec tourelle supérieure.


    Le 8 mars, Kataib al-Imam Ali met en ligne sur sa page Facebook une photo d'un véhicule blindé BMP-1 aux couleurs du groupe3. En décembre 2014 déjà, on avait pu voir le bataillon composé de chrétiens de la brigade s'entraîner dans un camp au nord de Badgad avec des BMP-1 appartenant probablement à l'armée irakienne4. Puis, fin février 2015, une vidéo met en scène au moins un BMP-1 marqué cette fois-ci de l'emblème de la brigade. L'acquisition de BMP-1 marque un bond significatif par rapport aux technicals, Humvees et autres véhicules légers dont disposait Kataib al-Imam Ali depuis juin 2014. Le même jour, une nouvelle vidéo montre à nouveau des convois de véhicule de la brigade montant au front5. Un dirigeant du groupe parle devant une image de l'opération réalisée probablement par l'armée irakienne et où le drapeau irakien, de manière intéressante, a été recouvert par un emblème de la brigade. Dans cette même vidéo, on peut voir en action un mortier de 120 mm et à nouveau un LRM Type 63, cette fois-ci de jour.

    Mortier de 120 mm en action.

    Le Type 63 monté sur Safir ouvre le feu, de jour.

    Un BMP-1 aux couleurs de la brigade. L'acquisition de véritables véhicules blindés pris sur l'armée irakienne marque une augmentation significative des capacités militaires du groupe.

    Al-Zaydi parle devant un poster de l'offensive sur Tikrit, où le sigle irakien a été remplacé par un emblème de la brigade (!).


    Le 9 mars, la page Facebook publie deux photos de Tikrit bombardées par l'artillerie. A noter la complexité croissante de la communication de Kataib al-Imam Ali : en plus de vidéos maintenant montées comme de véritables reportages de télévision, avec présentateur et effets spéciaux, l'utilisation de réseaux sociaux et autres sites de partage (chaîne Youtube, etc) est soigneusement contrôlée. Le groupe illustre ses communiqués sur Facebook par des images souvent répétées, qui n'en dévoilent pas beaucoup sur l'équipement du groupe, que l'on peut uniquement déterminer à partir des vidéos, le plus souvent. Ce même jour, le groupe annonce la parution du deuxième numéro de son journal, ce qui là encore montre la sophistication rampante de son appareil de propagande6. Il y a parfois des photos nouvelles, comme celle montrant des pick-up et au moins 3 Humveesà tourelle7.


    Deux photos de Tikrit sous les bombardements.

    Extrait du deuxième numéro du journal de la Brigade.

    Une nouvelle photo montrant, à l'arrière-plan, 3 Humvees à tourelle de couleur sombre.


    Le 10 mars, le reporter attitré de Kataib al-Imam Ali intervient dans un long reportage auprès des combattants de la brigade participant à l'offensive sur Tikrit8. Il commence son explication devant le camion léger sombre déjà aperçu armé d'un bitube antiaérien de 23 mm en plate-forme arrière. On aperçoit sur les premières images un porte-char transportant un véhicule blindé M113, peint en couleur sombre, ce qui signifie là encore probablement qu'il a été récupéré sur la brigade des stocks de l'armée irakienne. Le camion avec bitube de 23 mm arbore un drapeau sur lequel on reconnaît, à gauche, un personnage qui est peut-être Abbas. Dans la suite du reportage, on peut de nouveau voir les Safir et Humvee de la brigade. Le reporter interviewe successivement les responsables de la logistique (avec images de fabrication de rations pour les combattants) et des miliciens. L'un d'entre eux a attaché un foulard rouge à son M-16, en référence à la couleur arborée par Abbas, le demi-frère de l'imam Ali, vénéré par les chiites pour son rôle dans la bataille de Kerbala. On distingue ensuite les Safir armés de LRM Type 63, lesquels sont d'ailleurs utilisés ensuite pour un pilonnage nocturne des positions de l'Etat Islamique, avec encore une fois un mortier de 120 mm.

    Le camion bitube AA de 23 mm.

    Humvees, et véhicules iraniens.

    De la nourriture pour les combattants au front.

    Interview des cuistots.

    Deux combattants armés de mitrailleuses PK soviétiques (à gauche et à droite) et deux autres armés de M16 américans ou leurs copies iraniennes. Celui qui parle au micro a attaché un foulard rouge à son arme.

    Safir avec Type 63.

    Toujours le Safir vu de l'arrière.


    Le Type 63 ouvre le feu presque à l'horizontale : l'objectif est proche.




    Début du reportage devant le bitube de 23 mm.

    Un porte-chars avec un véhicule blindé M113 de construction américaine. La brigade l'a probablement obtenu de l'armée irakienne.





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    Alors que Kataib al-Imam Ali pleure l'un de ses commandants militaires, Abou Hassanein, Heidari, mort en « martyr » pendant l'offensive sur Tikrit, un autre combattant de la milice chiite devient de semaine en semaine une vitrine du groupe : Abou Azrael1.

    Depuis quelques jours, les articles de presse de grands quotidiens occidentaux (comme le Daily Mail2) se multiplient à propos de ce personnage emblématique de la milice chiite irakienne Kataib al-Imam Ali, en première ligne de l'offensive pour reprendre Tikrit à l'Etat Islamique. Cette visibilité explique sans doute, d'ailleurs, l'intérêt que lui porte la presse. On apprend dans ces articles que « le père de l'ange de la mort » (traduction de son nom de guerre Abou Azrael) est un ancien professeur d'université de 40 ans, qui a quitté son travail en juin 2014 pour rejoindre cette milice nouvellement formée après la chute de Mossoul. Abou Azrael, un barbu au crâne chauve, pose fièrement sur une photo de Kataib al-Imam Ali avec un M4 dans une main et une hachette dans l'autre. Adepte des selfies et des courtes vidéos lui et ses camarades se reposant après les combats, Abou Azrael est également doté d'un certain sens de l'humour. On le voit ainsi se moquer des combattants de l'Etat Islamique en utilisant un talkie-walkie pris sur l'adversaire. Un certain nombre de mythes entoure donc déjà le personnage et sont repris par la presse occidentale : Abou Azrael serait le champion de taekwondo irakien (!), chose qui n'a jamais été confirmée. Il adore les lions : il apparaît sur une affiche avec cet animal et une photo le montre en train de photographier lui-même un lion en cage. Comme beaucoup de miliciens ou autres combattants irréguliers des conflits syrien ou irakien, Abou Azrael cherche en fait à faire partager sa vie de soldat sur les réseaux sociaux. D'ailleurs un spécialiste comme Phillip Smyth, qui travaille sur les combattants chiites en Syrie et en Irak, doute fortement du « background » universitaire d'Abou Azrael, soldat mis en avant par Kataib al-Imam Ali à des fins de propagande, en raison de son engagement intensif dans l'offensive sur Tikrit3.



    L'analyse des documents produits par Kataib al-Imam Ali que j'ai menée depuis l'été 2014 montre qu'effectivement, Abou Azrael apparaît de bonne heure dans les vidéos du groupe, en particulier, où son intervention est récurrente. Abou Azrael est visible dès la deuxième vidéo mise en ligne par Kataib al-Imam Ali sur sa chaîne Youtube, le 15 août : lors de combats dans le district de Tuz Khuzmatu, on le voit inspecter un pick-up détruit de l'EI4. On le voit dans l'une des autres premières vidéos5 postées par la milice, le 18 août 2014. Quelques jours plus tard, on l'aperçoit à plusieurs reprises dans une autre vidéo, un montage des combats menés par Kataib al-Imam Ali6. On le revoit dans un poème vidéo du 1er septembre qui ressasse des images pus anciennes déjà postées par la milice7. Le 24 septembre, il parle longuement à la caméra, assis dans un Humvee et tenant un RPG-7, pour ce qui semble être une bande-annonce pour un documentaire monté par le média de la milice8. Le 29 novembre, on le voit pour la première fois faire le coup de feu avec son M4 près de la base aérienne de Balad, attaquée par l'Etat Islamique9. La milice n'hésite d'ailleurs pas à reposter la vidéo mi-décembre10, preuve d'une mise en avant progressive d'un combattant certes déjà présent dans les médias du groupe, mais pas plus que d'autres miliciens particuliers (le sniper manipulant fréquemment le fusil lourd en 12,7 mm Sayyad 2 iranien) ou que les responsables principaux. C'est donc bien avec l'offensive sur Tikrit qu'Abou Azrael se retrouve propulsé en avant par la propagande de Kataib al-Imam Ali : il s'agit de mettre en avant un modèle de combattant chiite, capable de contrebalancer sur le plan psychologique les figures similaires de l'Etat Islamique. D'ailleurs la dernière vidéo de la chaîne Youtube du groupe, le 12 mars 2015, met en scène le reporter fétiche de la milice en train d'interroger, entre autres, Abou Azrael11. On est manifestement en présence d'une stratégie de communication.

    Une des premières apparitions d'Abou Azrael dans les vidéos de la milice (à droite).

    Vidéo du 15 août : près d'un pick-up détruit de l'EI.

    Vidéo plus tardive, même séquence.

    Dans un montage vidéo.

    Le même montage vidéo (août 2014).

    Témoignage pour un documentaire, avec RPG-7, à bord d'un Humvee.

    Le coup de feu sur la base aérienne de Balad (novembre 2014).



    D'ailleurs la page Facebook« Personnage public »12, qui rassemble ses fans, et qui compte plus de 250 000 « J'aime » à l'heure où j'écris ces lignes, n'a été créé que fin février 2015, comme toutes les pages Facebook associées ou presque qui relaient toutes les mêmes photos ou vidéos. La page principale renvoie aussi vers d'autres réseaux sociaux qui publient des documents similaires, montages, vidéos, photos13. Sur la page principale, les photos montrent aussi qu'Abou Azrael est proche du commandement de la milice, dont son secrétaire général, al-Zaydi14. Le 24 février, une vidéo le montre en train de se diriger vers un avion de transport (An-32B et C-130 sont visibles15) sur un terrain d'aviation16. La page fait également de la publicité pour l'entraînement des recrues17. Le 27 février, on voit Abou Azrael tirer à la mitrailleuse lourde DShK de 12,7 mm18

    Avec les responsables de la milice (février 2015).

    Le mythe : Abou Azrael et le lion.

    ... et sur le poster.

    Pour changer, avec une mitrailleuse PK.
     

    Abou Azrael prend parfois la pose avec des armes, comme avec ce RPG-7 le 1er mars19. Le 2 mars, il se fait prendre en photo devant un hélicoptère Mi-35 de l'aviation irakienne20. Le 4 mars, alors que la bataille pour reprendre Tikrit a commencé, il filme une batterie de mortiers de la milice en action21. Le même jour, une nouvelle photo le montre armé d'une épée22. Le lendemain, un autre cliché présente Abou Azrael servant la mitrailleuse de sabord d'un hélicoptère23. Une autre photo le montre au volant d'un pick-up de l'EI capturé24. Le 6 mars, après l'épée, c'est une hachette qu'arbore Abou Azrael25. Le 10 mars, Abou Azrael relaie une vidéo de son ami photographe Zaidi Ahmed Kazim, qui filme une pièce de 155 mm en train d'ouvrir le feu26. Un poster le présente dans le pick-up de tête d'un convoi de Kataib al-Imam Ali27. Sur une autre photo du 10 mars, on le voit tenir ce qui semble bien être un fusil de sniping lourd Sayyad 2 iranien en 12,7 mm28. Un autre cliché le montre avec plusieurs miliciens devant un camion équipé d'une roquette de gros calibre, apparemment dans le secteur de Nadjaf29. Le 11 mars est mise en ligne la fameuse vidéo où Abou Azrael, avec un talkie-walkie pris à l'EI, se moque d'eux à distance -mais il a la main droite bandée30. Le même jour, une autre photo montre encore Abou Azrael devant deux camions avec roquettes31. Le 13 mars, Abou Azrael est pris en photo devant un Humvee couleur sombre marqué de l'emblème de Kataib al-Imam Ali32. On le voit aussi le même jour devant un technical armé d'un LRM33. Abou Azrael a même droit à des animations où on le voit terrasser les adversaires de l'EI comme personnage de dessin animé34. Il a également eu l'honneur d'un reportage télé35.


    Pose avec le RPG-7.

    Devant un Mi-35.

    L'épée à la main.


    Mitraileur de sabord.

    La hachette.


    En tête de convoi.


    Avec le Sayyad 2.

    Devant un camion avec roquette lourde.



    On nargue l'EI.

    Le combattant de milieu est également très visible dans les médias du groupe.


    Interrogé par le reporter de Kataib al-Imam Ali.






    15Merci à Arnaud Delalande pour l'identification.

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    1952, pendant la guerre de Corée. A bord du porte-avions USS Oriskany arrive le journaliste James A. Michener (Louis Calhern) pour prendre en notes un récit de guerre. Il rencontre d'abord le commandant, puis le chirurgien du bord, Ken Dowling (Walter Pidgeon), qui lui raconte une "histoire miracle" arrivée au moment du Noël précédent. L'histoire concerne une escadrille embarquée de F9F Panther, commandée par le Lieutenant Commander Paul Grayson (Frank Lovejoy), une tête brûlée qui n'hésite pas à prendre tous les risques pour lui et ses pilotes afin d'attaquer de plus en plus bas une voie de chemin de fer réparée chaque jour, en Corée du Nord, après les destructions infligées par les avions américains...

    Men of the Fighting Lady (parfois appelé aussi Panther Squadron, d'où le titre biaisé en français), est un film inspiré d'une histoire vraie, racontée par le Commander Harry Burns, de l'US Navy, qui ramène à bon port un pilote aveuglé pendant une mission. Le film est également inspiré des récits de James A. Michener, le personnage parfaitement réel que l'on voit au début du film venir sur l'Oriskany, à propos des combattants américains en Corée.



    Tourné sur l'Oriskany, au large de la Californie, en 1953, le film utilise également de nombreuses images d'archives du conflit, en particulier pour les scènes d'attaque au sol -où l'on peut d'ailleurs reconnaître parfois d'autres appareils comme des F4U Corsairs, et même des séquences manifestement tournées pendant la Seconde Guerre mondiale, dans le Pacifique ou en Europe. La célèbre scène du crash d'un F9 sur le pont du porte-avions est une scène authentique qui a eu lieu durant les essais de l'appareil (on la voit aussi dans le film La bataille de Midway, quand Charlton Heston se crashe sur le pont d'un porte-avions dans son Dauntless). Le pilote a d'ailleurs miraculeusement survécu au crash, très impressionnant. L'histoire racontée dans le film, survenue le 22 mars 1952, concernait des pilotes de Skyraiders, mais le pilote blessé a été ramené par son camarade sur un terrain au sol des Marines, non sur un porte-avions. Sorti juste après la fin du conflit, le film a été bien accueilli, notamment en raison du réalisme des séquences aériennes mêlant vrais appareils et images d'archives. Il faut dire aussi que contrairement à d'autres films "aériens" sur la guerre de Corée, celui-ci n'implique quasiment pas d'histoire sentimentale ou familiale : le seul sujet ou presque et la vie des pilotes sur un porte-avions durant la guerre de Corée, et le quotidien frustrant de leurs missions de combat.



    Concernant les appareils visibles, outre l'Oriskany, des scènes ont également été prises en tandem sur le Princeton. Les Panther, type F9F-5, qui sont les plus nombreux, appartiennent à la VF-192, d'autres à la VF-191 et un seul à la VF-71 ou 72 basée sur le porte-avions Bonhomme Richard. On aperçoit également un hélicoptère de secours en mer Sikorsky HO3S du squadron HU-1.

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    Cet ouvrage paru en Folio Histoire en 2010 est une continuation de la thèse de 3ème cycle (soutenue en 1972) et de tout le travail de l'historien Roger Dupuy. L'historien maîtrise donc bien le sujet de la Garde Nationale, acteur de nombreux événements et de débats historiographiques cruciaux autour de la Révolution : la force publique, la citoyenneté, le droit à l'insurrection, la domination de Paris et des classes moyennes sur la Révolution, etc. La Garde Nationale bénéficie d'une image très controversée, représentant pour certains le peuple en armes, pour d'autres un facteur de désordre. Prévenir la réaction et contenir les excès populaires : un équilibre difficile à atteindre que les gardes nationaux n'arrivent pas toujours à honorer, pour preuve les combats de juin 1848 où ils se retrouvent face-à-face sur les barricades. L'historien choisit un plan chronologique, qui montre certes que la Garde Nationale reste modérée en dépit de la radicalisation d'une petite bourgeoisie, qui décortique aussi de meilleure façon des journées importantes de la Révolution comme le 14 juillet 1789 ou le 9 Thermidor. Surtout, le travail s'attache à redécouvrir un personnage en particulier, La Fayette, très présent au fil des pages.

    Malheureusement le texte, dense, ne s'accompagne ni de données statistiques (sous forme de tableaux par exemple), ni de cartes, défaut renforcé par le déséquilibre du propos : la période entre le début de la Révolution et le début du Directoire (1789-1795) occupe déjà la moitié de l'ouvrage (!), ce qui peut se comprendre de la part d'un historien de la Révolution, mais qui est dommageable au vu de l'ambition initiale présentée dans le titre. La période napoléonienne est particulièrement expédiée, et il semble que l'auteur ne tienne pas donc des dernières avancées historiographiques sur la Restauration. Autre problème : le livre reste très centré sur la situation parisienne, et s'aventure peu en province, ce qui est regrettable au vu des problématiques justement attachées à la Garde Nationale. D'autant que Roger Dupuy n'utilise pas les comparaisons internationales, et ne se penche pas, ce faisant, sur les fonctions ordinaires des gardes nationaux et de leur confiscation de la sécurité publique. On a donc là une histoire politique très classique, comme le définit l'auteur en introduction, mais un peu incongrue sur le plan historiographique, en tout cas pour le XIXème siècle.

    C'est manifestement un choix délibéré de l'auteur que de se placer à contre-courant de l'historiographie actuelle de la Révolution, dans le prolongement de Louis Girard et avec une étude centrée sur Paris. C'est aussi la réévalution du rôle de La Fayette, qui a eu un rôle décisif à la tête de la Garde Nationale parisienne. Roger Dupuy analyse le processus de radicalisation en 1791-1792 : il y a plus d'après lui lassitude des partisans de l'ordre constitutionnel, qui parfois basculent du côté des insurgés, mais même le 10 août, on voit encore des bataillons tirer sur les assaillants des Tuileries. La Garde Nationale, dès avant le 10 août, mais encore plus après, s'aligne sur les sections de sans-culottes, en particulier sous la Terreur. Elle disparaît finalement dans le rôle qui a été le sien avec l'avènement du Directoire. Peut-être l'historien, d'ailleurs, ne revient-il que trop tard, et trop peu, sur les rapports entre la Garde Nationale et l'armée. Plus largement, les choix de l'auteur, notamment le déséquilibre en faveur de la période révolutionnaire, ne permettent pas de comprendre vraiment pourquoi l'institution perdure une fois la Révolution terminée et les raisons du maintien "d'une institution citoyenne et bourgeoise".

    La question centrale à laquelle répond finalement l'historien, c'est plutôt celle selon laquelle la Garde Nationale a toujours constitué, dans son siècle d'existence, une source de légitimité politique. Mais elle est aussi toujours partagée entre le changement de régime et son maintien. La Garde Nationale finit par ne plus rassembler des citoyens aux opinions partagées mêlés ensemble, mais bien des bataillons aux idées radicalement différentes. L'analyse de l'historien est aussi que la bourgeoisie exerce, via la Garde, un contrôle sur les classes populaires, mais aucune étude de fond ne vient appuyer la théorie dans le livre. Roger Dupuy se met aussi en porte-à-faux avec l'école dite "révisioniste" de François Furet, en démontant l'idée "d'année heureuse" en 1790 -tout comme le fait aussi l'analyse de la radicalisation en 1792 décrite ci-dessus, ou la réhabilitation de La Fayette.

    Il est dommage que l'ouvrage, qui comprend près de 30 pages de notes, ne soit pas pourvu d'une bibliographie récapitulative.

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    Comme le rappelle Christian Streit dans l'avant-propos de cet ouvrage collectif, la guerre germano-soviétique, avant même son déclenchement, a été pensée, dans le premier semestre 1941, comme une guerre différente par les nazis, soutenus par l'armée, la police et l'administration. Les articles réunis dans ce volume aident à comprendre le processus de radicalisation allemand, qui a été appliqué parfois au-delà de ce qui avait été prévu dans les mesures initiales, par les exécutants eux-mêmes.

    L'année 1941 marque assurément un tournant pour le IIIème Reich, ainsi que le soulignent les trois directeurs de l'ouvrage dans leur introduction. Le processus de radicalisation est déjà à l'oeuvre avec la conquête de la Grèce et de la Yougoslavie, mais il est appliqué à une échelle sans précédent contre l'URSS. L'extermination des Juifs soviétiques et la décimation de la population de l'URSS conduisent in fineà la Solution Finale. L'ampleur de la campagne à l'est met sous pression l'économie allemande. L'entrée en guerre du Japon conduit Hitler à déclarer la guerre aux Etats-Unis. Si les Allemands ont fait preuve de brutalité lors des campagnes de Pologne et de France, celles-ci sont restées limitées. Rien à voir avec l'opération Barbarossa, qui cible les Juifs, les communistes, plus largement une bonne partie de la population soviétique. Les ordres draconiens sont appliqués parfois avec zèle par les exécutants. Les prisonniers de guerre et la population urbaine de l'URSS souffriront particulièrement de la guerre idéologique et du pillage généralisé entrepris par les Allemands. Paradoxalement, le front de l'est, qui devient le front principal de la Seconde Guerre mondiale au moins à lui seul jusqu'en 1943, n'a pas été bien couvert par l'historiographie anglo-saxonne, détournée par les récits allemands des mémorialistes. Contrairement aux historiens allemands, qui commencent à réviser leurs postulats dès les années 1960-1970, les travaux anglo-saxons restent peu nombreux jusqu'aux années 1990 (Dalling ; Reitlinger ; puis Bartov, Mulligan, Schulte). Les historiens allemands sont donc en avance, mais négligent néanmoins la dimension proprement militaire du conflit ; ce sont les Anglo-Saxons, cette fois-ci, qui la font progresser en révisant le côté soviétique, et non allemand, sur lequel il reste manifestement beaucoup à faire. Les Allemands, en revanche, ont méthodiquement travaillé la guerre totale, reprise de l'idée de Lüdendorff, qu'a été l'opération Barbarossa, dans ses aspects idéologiques, économiques, politiques (Gerlach, Hartmann, Hürter, Pohl...). Malheureusement leurs travaux sont souvent uniquement accessibles dans la langue de Goethe. Le présent volume se veut donc une passerelle en anglais sur ces travaux récents. A travers 11 articles, cet ouvrage collectif cherche à faire le point sur la recherche internationale sur l'occupation violente et idéologique de l'URSS pendant l'opération Barbarossa.



    Dans le premier article, David Stahel résume le travail de sa thèse, publiée en ouvrage en 2009, que je reprenais il y a peu sur le blog. La pierre d'angle du plan allemand, consistant à éliminer le gros des armées soviétiques par de gigantesques encerclements près de la frontière, se révèle très optimiste et la campagne se prolonge. En outre, par le bas, l'usure de la Wehrmacht s'accélère dès le début de Barbarossa. Les planificateurs de la Wehrmacht ou de l'OKH n'avaient jamais douté du succès allemand, à tel point que Halder n'osa pas affronter Hitler quand celui-ci évoqua la possibiité de rediriger le groupe d'armées Centre vers Léningrad après les encerclements initiaux. En réalité, les encerclements ne sont pas aussi hermétiques qu'escomptés et les Panzergruppe, sur qui repose l'ensemble du plan allemand, s'usent très rapidement et ont énormément de mal à être ravitaillés correctement. Face aux premières remontées d'une difficulté plus grande que prévue, Hitler décide le 19 juillet de pousser les deux Panzergruppe du groupe d'armées Centre vers le nord et le sud. Mais les armées d'infanterie ne peuvent suffirer à éliminer les Soviétiques au centre. Hitler fonctionne par opportunité : fin juillet, il veut laisser les Panzergruppe du centre se recompléter pendant dix jours et profiter des occasions qui se présentent notamment en Ukraine. La directive 34a étend le front du groupe d'armées vers le nord et le sud. Puis, fin août 1941, après la charte de l'Atlantique, Hitler pense désormais que la guerre va impliquer les Etats-Unis et devenir mondiale, et réoriente l'effort vers les ressources de l'Ukraine notamment. Pour la planification de l'opération Typhon, les Allemands restent convaincus qu'une poussée leur apportera la victoire. En réalité, ni l'Armée Rouge ni l'Etat soviétique ne sont au bord de l'effondrement. Hitler se retrouve avec une guerre qui va durer : Barbarossa a échoué.

    Comme le rappelle Adrian Wettstein, la 4. Panzerdivision, dès la campagne de Pologne, s'était retrouvée mal en point en combat urbain lors de la première incursion dans Varsovie. Il faut dire que la doctrine allemande en matière de combats de rues néglige les grandes villes, comme à peu près toutes les armées de l'époque. Durant les premières campagnes, à part Rotterdam, il y a eu peu de combats de rues soutenus dans les grandes agglomérations. La donne change avec Barbarossa. La planification allemande a fixé des villes comme objectifs géographiques, mais non opérationnels. Pourtant, les Allemands doivent batailler dur dans certaines grandes villes au moment où ils rencontrent le deuxième échelon stratégique soviétique, après la bataille des frontières. Il faut de sanglants combats pour prendre Smolensk, en juillet 1941. La prise de Moghilev coûte également cher à l'infanterie allemande. Les Soviétiques cherchent à tenir les villes, qui sont des carrefours de communication ; en outre Staline veut bloquer les Allemands par tous les moyens ; enfin, les unités blindées et motorisées allemandes de tête sont moins taillées pour le combat urbain que d'autres formations, ce qui explique aussi l'âpreté des combats. Le Panzergruppe 1, au sud, se heurte à forte partie à Dniepropetrovsk. Le nombre de blessés submerge les hôpitaux de campagne, insuffisamment pourvus en raison des carences de la logistique. On comprend dans ces conditions qu'Hitler et certains généraux aient poussé pour un siège de Léningrad, et non l'investissement direct de la ville. La résistance soviétique, parfois au mépris de la population civile (mines et autres pièges laissés dans Kiev, par exemple), radicalise le traitement par les Allemands de la population soviétique, à exterminer par la faim. On songe même à l'emploi de gaz de combat contre Léningrad...

    Félix Römer montre que la planification idéologique de Barbarossa remonte à mars 1941. Les généraux de la Wehrmacht ne bronchent pas. Toute une batterie de mesures sont édictées, dont on a surtout retenu deux : l'ordre des commissaires, et le décret sur la loi martiale. Ce dernier donne aux troupes le pouvoir de prendre elles-mêmes les mesures de rétorsion qu'elles jugent nécessaires contre la population en cas d'attaque. L'ordre des commissaires encourage le meurtre des prisonniers de guerre en uniforme. Plus tard, les vétérans allemands prétendront avoir orchestré une résistance passive, voire active à ces ordres. En réalité, les archives montrent qu'au moins 60% (pour celles disponibles) des formations ont bien reçu les ordres édictés. Certains officiers vont même plus loin. Quand résistance il y a, elle se fait plus sur des critères d'ordre militaire que moral. En conséquence, dès le 22 juin 1941, l'armée allemande exécute un grand nombre de civils, sous l'accusation d'actes relevant des francs-tireurs ou partisans. L'ordre des commissaires est rigoureusement appliqué, par 90% des divisions allemandes selon les dernières recherches : au moins 4 000 sont abattus. Hitler n'annulera l'ordre qu'en juin 1942, bien après l'échec de Barbarossa. L'application de ces ordres criminels montre néanmoins combien la Wehrmacht a intégré le mode de fonctionnement nazi.

    Alex Kay reprend son travail sur la politique de privation de nourriture voulue par les nazis pour l'URSS, orchestrée par le n°2 du ministère de l'Alimentation et de l'Agriculture, le secrétaire d'Etat Herbert Backe. Prévenu en novembre 1940 de la future invasion de l'URSS, Backe enchaîne les rapports et conférences devant les officiels et les généraux. En mars 1941, Backe prévoit déjà de prélever plus de 8 millions de tonnes de grain. Dès le mois de mai, Backe et ses soutiens savent pertinemment, comme ils le reconnaissent eux-mêmes, qu'ils condamnent à la mort des dizaines de millions de Soviétiques. La planification nazie prévoit de raser les grandes villes et d'affamer leur population. Himmler lui-même parle de 30 millions de Soviétiques à exterminer par la famine en juin, juste avant l'attaque. En réalité, le plan ne pourra être exécuté complètement en raison de l'évolution de la situation militaire. Ce sont les prisonniers soviétiques qui en souffriront le plus : 3,3 millions sur 5,7 millions sont morts en captivité, dont 2 millions dès le début de 1942.

    Jeff Rutherford montre comment l'état-major économique est et l'armée allemande ont radicalisé la politique d'exploitation économique dès 1941. L'état-major économique est créé dès février 1941 mais finalisé seulement le 9 juin. Composé de civils, il a en charge la guerre économique et la mise en coupe réglée de l'URSS. La 121. I.D. du groupe d'armées Nord, que Rutherford prend comme exemple, punit les soldats qui vivent sur le pays au début de Barbarossa. Mais dès juillet, vu les difficultés de ravitaillement, les restrictions sont levées. L'arrivée des soldats allemands fragilise le tissu économique et agricole du nord-ouest soviétique. Bientôt la Wehrmacht prélève sans sourciller. L'état-major économique ne peut s'occuper des civils soviétiques au vu des ponctions réalisées par l'armée. La 121. I.D. stationne à Pavlovsk, petite localité près de Léningrad. Les réquisitions condamnent à la mort des milliers de Soviétiques ; les survivants en viennent au cannibalisme pour ne pas mourir de faim. En février 1942, la Wehrmacht reçoit pour ordre de ne plus rien fournir aux civils ; en plus de la nourriture, elle prend même les vêtements d'hiver. La 121. I.D. est en réalité, comme beaucoup d'autres formations, prête à sacrifier la population civile pour assurer sa subsistance.

    Paolo Fonzi explique que l'Allemagne est très dépendante de ses importations, et l'exploitation des pays occupés profite à la population allemande. Dès l'été 1940, les ressources étrangères servent à l'économie de guerre allemande. L'exploitation, en 1941, ne suffit cependant pas en raison d'une administration tentaculaire et des besoins de l'économie de guerre. Dès décembre 1940, les Allemands envisagent de créer une nouvelle monnaie dans les territoires conquis. Mais l'application ne suit pas. Les questions économiques ont pourtant pris le pas sur les questions politiques. La Banque Centrale prévue ne voit le jour qu'en avril 1943.

    Wendy Lower insiste sur le basculement d'une recherche orientée sur l'histoire militaire pure à des travaux reliant le génocide des Juifs soviétiques à la planification militaire et à des problématiques de sécurité. Dans son article, elle évoque la participation des alliés de l'Allemagne à l'occupation et à l'extermination des Juifs en Ukraine. Parmi les alliés, le plus réceptif à la question juive a été sans conteste la Roumanie. Dès les débuts de Barbarossa, Antonescu expulse des Juifs dans les territoires allemands et hongrois, puis finit par créer la Transnistrie pour les parquer dans le cadre d'une mort lente. Les Hongrois, pourtant moins réceptifs, emploient 40 000 Juifs dans des bataillons de construction : beaucoup périssent en URSS. Des milliers de civils soviétiques, souvent non-juifs, sont également massacrés, ce qui provoque d'ailleurs le dégoût des Allemands (!). Les Hongrois participent aussi, par exemple, à la liquidation du ghetto de Haisyn en mai 1942. De la même façon, dès le mois d'août 1941, ils ont joué un rôle important dans le massacre de Juifs à Kamenets-Podolsk, un des plus importants avant Babi Yar. Même le petit contingent slovaque a participé à des massacres de civils sous couvert de lutte antipartisans et à des exécutions de Juifs. En Ukraine, les Allemands laissent souvent faire les nationalistes ukrainiens de l'OUN qui se chargent d'exciter la foule pour conduire de sanglants pogroms, à Lvov par exemple. En octobre, les Roumains organisent le massacre de 35 à 40 000 Juifs dans la ville d'Odessa. Les Allemands comme les Roumains ont en réalité besoin d'auxiliaires locaux, faute de bras.

    Leonid Rein examine le processus d'extermination des Juifs en Biélorussie, territoire rapidement occupé par les Allemands après le déclenchement de Barbarossa. En plus des Einsatzgruppen, de nombreux bataillons de l'Ordnungspolizei vont également opérer en Biélorussie. Les préjugés racistes remontant à la Grande Guerre se combinent avec ceux installés par les nazis à l'encontre des "Juifs de l'est". En un mois et demi, la Biélorussie est conquise par les Allemands. Le 28 juin, jour de la chute de Minsk, le 309ème bataillon de police commet un premier massacre important à Bialystok, tuant plus d'un millier de Juifs. Les Allemands imposent le port de l'étoile, la création de Judenräte, et constituent des ghettos, à la durée de vie relativement brève. L'extermination systématique commence dès le mois d'août avec l'action de la brigade de cavalerie SS, qui tue plus de 25 000 Juifs en moins deux semaines. Les fusillades des Einsaztgruppen et bataillons de police s'enchaînent à l'automne, en particulier dans les villes : Moghilev, Vitebsk, Borisov, Gomel. Mais de nombreux Juifs parviennent à échapper aux massacres. Les SS cherchent ensuite d'autres méthodes pour atténuer les effets psychologiques chez les hommes impliqués : d'où l'emploi de camions à gaz, au printemps 1942 en Biélorussie, ou peut-être avant. La collaboration des différentes instances, de la SS à l'armée en passant par l'administration, est avérée.

    Stephen Lehnstaedt décrit l'occupation de Minsk, capitale de la république de Biélorussie dont 1,6 millions d'habitants sur 9 millions périssent durant la guerre. Les historiens, en particulier allemands, ont largement défriché le terrain depuis les années 1990, en particulier Christian Gerlach. Paradoxalement, si l'occupation allemande est bien connue, la recherche a négligé pour le moment le sort de ceux ayant subi l'occupation en Biélorussie. Dès juillet 1941, les Allemands créent un ghetto dans Minsk, où sont entassés plus de 100 000 Juifs. En novembre arrivent plus 16 000 Juifs allemands. Le Stalag 352, à côté de la ville, recèle 100 000 prisonniers et 30 000 hommes de 18 à 45 ans arrêtés préventivement. Les détenus sont laissés littéralement sans nourriture et meurent de faim. C'est au Stalag que les SS et soldats allemands exécutent aussi des Juifs ou des civils. Les Allemands, victimes de leurs préjugés racistes, vivent entre eux, souvent dans des baraquements. Ils s'ennuient et ont peu d'activités dans leur temps de libre. D'où la vague de violence qui submerge la ville. L'occupant pille les biens juifs à son profit. L'alcool coule à flot et les nuits d'ivresse deviennent une sorte de rite de passage pour les nouveaux arrivants, en particulier dans la police. Le tout favorise les meurtres contre les locaux.

    Martin Holler rappelle que le cas du massacre des Tziganes a souvent été négligé, en particulier dans le camp soviétique. Il y a bien pourtant radicalisation, en particulier après l'invasion de la Yougoslavie, où les Allemands mettent sur le même pied Juifs et Tziganes, et les Oustachas commencent à massacrer les Juifs en Croatie. La thèse classique veut que les Einsatzgruppen aient eu du mal à identifier les Tziganes, en particulier nomades, cibles privilégiées de l'extermination. En réalité, l'Einsatzgruppe D d'Ohlendorf commet un premier massacre à Nikolaïev en octobre 1941 puis, après l'entrée en Crimée, massacre systématiquement les Tziganes. 30% pourtant ont survécu, protégés par les Tatars qui les ont fait passer pour leurs, tout en participant parfois aux massacres. Ohlendorf invoque à Nuremberg des raisons de sécurité, relayant tous les stéréotypes nazis sur cette population. En réalité, Ohlendorf a pris sur lui de mener une politique d'extermination totale des Tziganes, qui fera des émules dans les autres Einsatzgruppen, particulièrement en Biélorussie au printemps 1942.

    L'invasion de l'URSS a aussi des conséquences sur les autres territoires occupés. Thomas Laub montre que le début des actes de résistance à partir d'août 1941 durcit la répression allemande, qui exerce des représailles collectives. Le commandement militaire en France occupée tente de s'y opposer : Hitler l'écarte et nomme au printemps 1942 un responsable SS qui contrebalance l'influence de l'armée. Streccius et von Stülpnagel, les premiers commandants militaires, avaient développé la politique des otages, supervisé le régime de Vichy, cherchant à maintenir l'ordre, protéger les soldats allemands tout en exploitant le pays. L'invasion de l'URSS change le rapport de forces. Les communistes rejoignent la résistance et favorisent les actions d'éclat. Après l'arrestation et l'exécution de deux communistes lors d'une manifestation à Saint-Denis, les communistes abattent deux Allemands dans le métro parisien le 21 août 1941. Malgré les mesures prises par le commandement militaire, les attaques continuent en septembre et en octobre. Hitler exige des représailles collectives, ce qui conduit à des exécutions massives d'otages choisis en priorité parmi les communistes. Stülpnagel démissionne de lui-même début 1942 ; Hitler le remplace par son cousin, qui a servi à l'est, et nomme Oberg comme gradé SS. Ce dernier accélère la déportation des Juifs, que les autorités françaises avaient prises en charge d'elles-mêmes auparavant, sans demande particulière des Allemands. Hitler accroît également le recrutement pour le travail forcé en Allemagne. Mais l'action discrédite le gouvernement de Vichy et renforce la résistance naissante. Hitler n'a pas réussi à instiller sa radicalisation en France, que les Allemands ne peuvent considérer comme l'URSS.

    En conclusion, les directeurs de l'ouvrage insistent sur le retournement de la guerre contre l'Allemagne avec l'invasion de l'URSS en 1941. Le principe de guerre totale prend une nouvelle ampleur avec la guerre à l'est : Hitler cible les adversaires politiques et raciaux, y compris non-combattants, alors même que pour lui la victoire ne fait pas de doute, avant le début de la campagne. La guerre se mène donc sur deux fronts, à l'avant et à l'arrière, encore que la séparation entre les deux soit parfois ténue. Jamais la séparation entre occupants et occupés n'aura été aussi forte qu'en URSS. C'est à la fois le succès des premières semaines de Barbarossa et la résistance soviétique, inattendue, qui précipitent la radicalisation et l'extermination, où collaborent étroitement SS, Wehrmacht et autres entités (bataillons de police, alliés de l'Axe, etc). Pour les Allemands, éviter la répétition de la défaite de 1918 passe par la destruction de l'arrière adverse. A tel point que le lexique employé semble désigner la guerre à l'est comme une guerre raciale et non étatique.

    Cette compilation d'articles par des chercheurs internationaux ne remplace pas la lecture de tous les ouvrages récents sur le sujet (que l'on trouvera cité dans les nombreuses notes du volume), mais elle permet de se tenir à jour, le plus rapidement possible, des acquis récents de la recherche par le biais de l'anglais. Incontournable, même si les contributions sont inégales.



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    Il y a un peu moins de dix ans, Stéphane François, chercheur spécialisé dans l'étude des droites radicales, publiait un ouvrage consacré au mythe de l'ésotérisme et de l'occultisme nazi, que j'ai commenté sur le blog.

    Ce petit volume vise en quelque sorte à actualiser le propos. Le champ d'études a été délaissé par les universitaires, soucieux de ne pas fréquenter un sujet "chausse-trappes", et investi par conséquent par une myriade d'auteurs plus ou moins sérieux. Car Stéphane François montre en réalité que l'occultisme nazi n'existe pas : c'est bien un mythe. Tout commence avec Le Matin des Magiciens, en 1960, qui ouvre le registre de "l'histoire mystérieuse". On réécrit l'histoire des hommes et des civilisations sous un aspect fantastique. Le phénomène touche le grand public avec la revue Planète, inaugurée en 1961, et des collections bon marché comme celle de J'ai Lu. Entre ésotérisme et occultisme, cette littérature se divise en plusieurs sous-courants. Néanmoins les partisans de l'occultisme nazi partagent souvent l'apologie du nazisme, un révisionnisme affiché et la mythologisation des dirigeants nazis. A cela se rajoute le bricolage anthropologique et  la dimension raciale. Il faut dire que les spéculations sur l'occultisme nazi sont nées dès l'époque du régime, ce qui explique que le thème se diffuse encore aujourd'hui facilement dans la culture de masse (films, jeux vidéos). Après une poussée dans les années 1960-70, le thème décline dans les années 1980 avant de rebondir dans les années 2000 avec l'avènement d'Internet et des nouvelles technologies.



    Le mythe de la "société secrète" qu'aurait été la société Thulé ne tient pas. Conglomérat d'ésotéristes racistes, la société n'a pas été non plus à l'origine du nazisme, Hitler n'en faisant pas partie, même si elle a un temps possédé le journal du parti. Hitler modifie la croix gammée, beaucoup utilisée par les occultistes et par d'autres organisations. Il a fréquenté les aryosophes mais les a ensuite condamnés, comme Liebenfels. Hitler a été mis en scène par d'anciens nazis comme une sorte de médium, voire de dieu. En réalité, les personnages les plus impliqués dans l'occultisme ont été Hess et Himmler. Ce dernier cherche avant tout à bricoler une religion néogermanique, avec son lieu de culte, le Wewelsburg, et son vernis scientifique, l'Ahnenerbe. Les SS ont-ils été pour autant néopaïens ? Le fait qu'Himmler fréquente des personnages comme Wiligut ou Rahn a pu le laisser croire. La SS ressemble plus à un clergé répressif, dénoncé par les églises allemandes persécutées comme païen. Les nazis se rapprochent plus d'un christianisme germanisé, et ont d'ailleurs attaqué les mouvements néopaïens. Les partisans de l'occultisme nazi voient en Karl Hausofer un maître à penser d'Hitler : or celui-ci n'a été qu'un penseur parmi d'autres. De même, l'engagement massif d'universitaires, dont des médecins proposant une médecine alternative, leur a valu des railleries de la part de certains confrères.

    Le thème s'est popularisé en raison de sa reprise par des auteurs professant ouvertement leur sympathie nazie après la guerre (Landig, Serrano, Devi). Peu étudiée, cette culture radicale se caractérise surtout par le rejet d'une pensée vue comme dominante, officielle même. D'anciens SS comme Saint-Loup, sensibles au thème, ont voulu propager une nouvelle foi sur les ruines du national-socialisme. Hitler réfugié en Antarctique comme soucoupe volante, vu comme un initié, Himmler comme un grand-prêtre, les SS comme un ordre de chevalerie mystique, un christianisme aryanisé : tels sont en gros les composantes du monde créé par ces auteurs. Le discours est surtout très antisémite. Jean Mabire, auteur prolifique et bien connu dans la droite radicale en France, s'est intéressé au thème, comme le montre un ouvrage paru en 1977 : simplement il revient plus au paganisme, aux sources völkisch de la SS qu'au nouveau monde forgé par les auteurs précédents. D'autres auteurs ont propagé le thème à travers la collection Les énigmes de l'univers : Robert Charroux, Jean Angelini et Michel Bertrand, Jean-Michel Bourre et d'autres qui évoluent plus dans le mysticisme et le New Age, ce dernier évoluant vers un versant pessimiste et antidémocratique au fil des décennies. Van Helsing réutilise ce discours dans un sens antisémite, négationniste et conspirationniste. C'est un rajeunissement du même thème, mais sa diffusion est sans précédent. Paradoxalement, les fondateurs de Planète, Pauwels et Bergier, n'étaient pas du tout des adeptes de l'occultisme nazi. Mais leurs discours a donné des munitions à ceux, animés de moins bonnes intentions, qui ont forgé le mythe. Si certains frisent la maladie mentale, d'autres sont parfaitement conscients de leurs idées, comme Jean-Claude Monet, de la famille du peintre, ou les anciens SS.

    Le thème se diffuse rapidement dans la culture populaire, à la fois celle de masse ou bien dans des contre-cultures. Les films de nazixploitation, au tournant des années 60-70, y contribuent. Un film comme Le portier de nuit conduit à ce qu'un spécialiste a appelé "l'esthétisation de l'extraordinaire". Plus largement, des films comme les Indiana Jones,Hellboy ou Iron Sky ont largement contribué à la diffusion du mythe. Une BD comme Wunderwaffen le reprend aussi, contrairement à ce que dit Stéphane François : il n'est pas question seulement d'une supériorité technologique allemande, mais bien aussi de thèmes renvoyant à l'occultisme nazi. La BD et les comics ont été parmi les premiers à s'en faire le relais : qu'on pense à Captain America, récemment adapté en film, qui montre l'expoitation du mythe. S'y rajoutent le thème de la survivance du nazisme et celui de la découverte de l'Amérique par les Vikings "aryens". L'occultisme nazi est même repris dans des variantes musicales, comme le National Socialist Black Metal, dérive du Metal, incarnée par le Norvégien Virkenes. L'influence reste cependant marginale.

    Le mythe n'est donc pas neuf : il commence dès les années 30 et connaît un second souffle à partir des années 1960. Il résulte largement d'un "bricolage", mais il répond bien à la définition du mythe. Pour certains groupes d'extrême-droite qui s'en revendiquent, c'est une façon de ne pas admettre que le IIIème Reich a été vaincu. La fascination pour le nazisme et la SS, qui elle non plus n'est pas neuve, élargit l'audience. Le mythe renaît dans un moment où l'on cherche aussi à comprendre le nazisme : époque des explications psychologisantes, marxisantes, qui ne répondaient pas à tout. D'où le besoin de combler avec autre chose -l'occulte. Le mythe est sociologique : il légitime une vision du monde, de plus en plus conspirationniste, et Hitler transformé en chaman païen par certains est le gourou d'un millénarisme (!). Le mythe a également une fonction politique : s'il fascine, c'est que les sociétés occidentales évoluent aussi vers la quête d'une transparence de plus en plus recherchée.

    En conclusion, Stéphane François rappelle la renaissance du mythe dans les années 2000, grâce à Internet. Le mythe intègre des registres politiques, culturels, religieux. L'acceptation du mythe facilite l'intégration d'autres sous-cultures. Difficile, comme le reconnaît le chercheur, d'expliquer sa popularité, en dehors de la démarche de création d'une véritable identité pour certains militants politiques. Comme le rappelle l'auteur dans ses dernières pages, le nazisme et son arrivée au pouvoir elle-même n'avaient rien de magique : ils sont le produit d'un concours de circonstances, d'une époque et n'avaient rien d'inéluctable.




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    Comme de nombreuses autres milices chiites irakiennes pro-iraniennes (Saraya al-Khorasani, etc), Kataib al-Imam Ali participe à l'offensive sur Tikrit lancée à l'initiative de l'armée irakienne (27 000 hommes engagés) mais où les milices tiennent un rôle phare -avec les unités de mobilisation populaires chiites, intégrées de fait dans l'armée depuis juin 20141. Ce conglomérat de forces opère cette fois sans le soutien aérien américain ou de la coalition, comme cela a été le cas pour toute présence chiite côté irakien. Ce sont les Iraniens qui travaillent étroitement avec les milices populaires ou leurs milices tremplins en Irak, fournissant un appui d'artillerie et autre. Le général Qassem Soleimani, le chef de la force spéciale al-Qods des Pasdarans (les Gardiens de la Révolution), a d'ailleurs été vu sur la ligne de front de Tikrit aux côtés de certains responsables de milices chiites. La bataille de Tikrit est en quelque sorte un test pour voir si l'armée irakienne et ses alliés de circonstance sont capables de reprendre une grande ville sunnite à l'Etat Islamique.

    Carte de la situation à Tikrit. Le deuxième logo "Militia", à peine lisible, semble représenter Kataib al-Imam Ali, qui opèrerait donc à la fois à l'est et à l'ouest de la ville.

    Comme souvent dans le cas des groupes armés impliqués dans les conflits irakien ou syrien, la page Facebook de Kataib al-Imam Ai a été supprimée au moment de l'offensive sur Tikrit pour être recréée quelques jours plus tard. Une première vidéo, publiée sur la page le 7 mars2, montre à la fois des convois de la brigade montant vers le front de Tikrit (avec le technical déjà aperçu, monté dans l'atelier du groupe que j'évoquais dans mon précédent billet, équipé d'une tourelle lourde avec mitrailleuse ; un Humvee sombre avec mitrailleuse DshK de 12,7 mm en tourelle ; de nombreux véhicules iraniens, dont des Safir) et un tir par un LRM Type 63 monté sur un Safir iranien, de nuit (au vu des images le groupe dispose au moins de 2 véhicules de ce type). On distingue également un camion léger embarquant sur la plate-forme arrière un canon antiaérien bitube ZU-23 de 23 mm pour le tir au sol.

    Convoi montant vers le front. Un Humvee avec Douchka.

    Convoi avec technicals et véhicules iraniens.

    Un camion léger avec un bitube antiaérien ZU-23 en plate-forme arrière.

    Safir équipés de LRM Type 63 faisant feu de nuit.

    Un technical réalisé par l'atelier de la brigade, avec tourelle supérieure.


    Le 8 mars, Kataib al-Imam Ali met en ligne sur sa page Facebook une photo d'un véhicule blindé BMP-1 aux couleurs du groupe3. En décembre 2014 déjà, on avait pu voir le bataillon composé de chrétiens de la brigade s'entraîner dans un camp au nord de Badgad avec des BMP-1 appartenant probablement à l'armée irakienne4. Puis, fin février 2015, une vidéo met en scène au moins un BMP-1 marqué cette fois-ci de l'emblème de la brigade. L'acquisition de BMP-1 marque un bond significatif par rapport aux technicals, Humvees et autres véhicules légers dont disposait Kataib al-Imam Ali depuis juin 2014. Le même jour, une nouvelle vidéo montre à nouveau des convois de véhicule de la brigade montant au front5. Un dirigeant du groupe parle devant une image de l'opération réalisée probablement par l'armée irakienne et où le drapeau irakien, de manière intéressante, a été recouvert par un emblème de la brigade. Dans cette même vidéo, on peut voir en action un mortier de 120 mm et à nouveau un LRM Type 63, cette fois-ci de jour.

    Mortier de 120 mm en action.

    Le Type 63 monté sur Safir ouvre le feu, de jour.

    Un BMP-1 aux couleurs de la brigade. L'acquisition de véritables véhicules blindés pris sur l'armée irakienne marque une augmentation significative des capacités militaires du groupe.

    Al-Zaydi parle devant un poster de l'offensive sur Tikrit, où le sigle irakien a été remplacé par un emblème de la brigade (!).


    Le 9 mars, la page Facebook publie deux photos de Tikrit bombardées par l'artillerie. A noter la complexité croissante de la communication de Kataib al-Imam Ali : en plus de vidéos maintenant montées comme de véritables reportages de télévision, avec présentateur et effets spéciaux, l'utilisation de réseaux sociaux et autres sites de partage (chaîne Youtube, etc) est soigneusement contrôlée. Le groupe illustre ses communiqués sur Facebook par des images souvent répétées, qui n'en dévoilent pas beaucoup sur l'équipement du groupe, que l'on peut uniquement déterminer à partir des vidéos, le plus souvent. Ce même jour, le groupe annonce la parution du deuxième numéro de son journal, ce qui là encore montre la sophistication rampante de son appareil de propagande6. Il y a parfois des photos nouvelles, comme celle montrant des pick-up et au moins 3 Humveesà tourelle7.


    Deux photos de Tikrit sous les bombardements.

    Extrait du deuxième numéro du journal de la Brigade.

    Une nouvelle photo montrant, à l'arrière-plan, 3 Humvees à tourelle de couleur sombre.


    Le 10 mars, le reporter attitré de Kataib al-Imam Ali intervient dans un long reportage auprès des combattants de la brigade participant à l'offensive sur Tikrit8. Il commence son explication devant le camion léger sombre déjà aperçu armé d'un bitube antiaérien de 23 mm en plate-forme arrière. On aperçoit sur les premières images un porte-char transportant un véhicule blindé M113, peint en couleur sombre, ce qui signifie là encore probablement qu'il a été récupéré sur la brigade des stocks de l'armée irakienne. Le camion avec bitube de 23 mm arbore un drapeau sur lequel on reconnaît, à gauche, un personnage qui est peut-être Abbas. Dans la suite du reportage, on peut de nouveau voir les Safir et Humvee de la brigade. Le reporter interviewe successivement les responsables de la logistique (avec images de fabrication de rations pour les combattants) et des miliciens. L'un d'entre eux a attaché un foulard rouge à son M-16, en référence à la couleur arborée par Abbas, le demi-frère de l'imam Ali, vénéré par les chiites pour son rôle dans la bataille de Kerbala. On distingue ensuite les Safir armés de LRM Type 63, lesquels sont d'ailleurs utilisés ensuite pour un pilonnage nocturne des positions de l'Etat Islamique, avec encore une fois un mortier de 120 mm.

    Le camion bitube AA de 23 mm.

    Humvees, et véhicules iraniens.

    De la nourriture pour les combattants au front.

    Interview des cuistots.

    Deux combattants armés de mitrailleuses PK soviétiques (à gauche et à droite) et deux autres armés de M16 américans ou leurs copies iraniennes. Celui qui parle au micro a attaché un foulard rouge à son arme.

    Safir avec Type 63.

    Toujours le Safir vu de l'arrière.


    Le Type 63 ouvre le feu presque à l'horizontale : l'objectif est proche.




    Début du reportage devant le bitube de 23 mm.

    Un porte-chars avec un véhicule blindé M113 de construction américaine. La brigade l'a probablement obtenu de l'armée irakienne.





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    Alors que Kataib al-Imam Ali pleure l'un de ses commandants militaires, Abou Hassanein, Heidari, mort en « martyr » pendant l'offensive sur Tikrit, un autre combattant de la milice chiite devient de semaine en semaine une vitrine du groupe : Abou Azrael1.

    Depuis quelques jours, les articles de presse de grands quotidiens occidentaux (comme le Daily Mail2) se multiplient à propos de ce personnage emblématique de la milice chiite irakienne Kataib al-Imam Ali, en première ligne de l'offensive pour reprendre Tikrit à l'Etat Islamique. Cette visibilité explique sans doute, d'ailleurs, l'intérêt que lui porte la presse. On apprend dans ces articles que « le père de l'ange de la mort » (traduction de son nom de guerre Abou Azrael) est un ancien professeur d'université de 40 ans, qui a quitté son travail en juin 2014 pour rejoindre cette milice nouvellement formée après la chute de Mossoul. Abou Azrael, un barbu au crâne chauve, pose fièrement sur une photo de Kataib al-Imam Ali avec un M4 dans une main et une hachette dans l'autre. Adepte des selfies et des courtes vidéos lui et ses camarades se reposant après les combats, Abou Azrael est également doté d'un certain sens de l'humour. On le voit ainsi se moquer des combattants de l'Etat Islamique en utilisant un talkie-walkie pris sur l'adversaire. Un certain nombre de mythes entoure donc déjà le personnage et sont repris par la presse occidentale : Abou Azrael serait le champion de taekwondo irakien (!), chose qui n'a jamais été confirmée. Il adore les lions : il apparaît sur une affiche avec cet animal et une photo le montre en train de photographier lui-même un lion en cage. Comme beaucoup de miliciens ou autres combattants irréguliers des conflits syrien ou irakien, Abou Azrael cherche en fait à faire partager sa vie de soldat sur les réseaux sociaux. D'ailleurs un spécialiste comme Phillip Smyth, qui travaille sur les combattants chiites en Syrie et en Irak, doute fortement du « background » universitaire d'Abou Azrael, soldat mis en avant par Kataib al-Imam Ali à des fins de propagande, en raison de son engagement intensif dans l'offensive sur Tikrit3.



    L'analyse des documents produits par Kataib al-Imam Ali que j'ai menée depuis l'été 2014 montre qu'effectivement, Abou Azrael apparaît de bonne heure dans les vidéos du groupe, en particulier, où son intervention est récurrente. Abou Azrael est visible dès la deuxième vidéo mise en ligne par Kataib al-Imam Ali sur sa chaîne Youtube, le 15 août : lors de combats dans le district de Tuz Khuzmatu, on le voit inspecter un pick-up détruit de l'EI4. On le voit dans l'une des autres premières vidéos5 postées par la milice, le 18 août 2014. Quelques jours plus tard, on l'aperçoit à plusieurs reprises dans une autre vidéo, un montage des combats menés par Kataib al-Imam Ali6. On le revoit dans un poème vidéo du 1er septembre qui ressasse des images pus anciennes déjà postées par la milice7. Le 24 septembre, il parle longuement à la caméra, assis dans un Humvee et tenant un RPG-7, pour ce qui semble être une bande-annonce pour un documentaire monté par le média de la milice8. Le 29 novembre, on le voit pour la première fois faire le coup de feu avec son M4 près de la base aérienne de Balad, attaquée par l'Etat Islamique9. La milice n'hésite d'ailleurs pas à reposter la vidéo mi-décembre10, preuve d'une mise en avant progressive d'un combattant certes déjà présent dans les médias du groupe, mais pas plus que d'autres miliciens particuliers (le sniper manipulant fréquemment le fusil lourd en 12,7 mm Sayyad 2 iranien) ou que les responsables principaux. C'est donc bien avec l'offensive sur Tikrit qu'Abou Azrael se retrouve propulsé en avant par la propagande de Kataib al-Imam Ali : il s'agit de mettre en avant un modèle de combattant chiite, capable de contrebalancer sur le plan psychologique les figures similaires de l'Etat Islamique. D'ailleurs la dernière vidéo de la chaîne Youtube du groupe, le 12 mars 2015, met en scène le reporter fétiche de la milice en train d'interroger, entre autres, Abou Azrael11. On est manifestement en présence d'une stratégie de communication.

    Une des premières apparitions d'Abou Azrael dans les vidéos de la milice (à droite).

    Vidéo du 15 août : près d'un pick-up détruit de l'EI.

    Vidéo plus tardive, même séquence.

    Dans un montage vidéo.

    Le même montage vidéo (août 2014).

    Témoignage pour un documentaire, avec RPG-7, à bord d'un Humvee.

    Le coup de feu sur la base aérienne de Balad (novembre 2014).



    D'ailleurs la page Facebook« Personnage public »12, qui rassemble ses fans, et qui compte plus de 250 000 « J'aime » à l'heure où j'écris ces lignes, n'a été créé que fin février 2015, comme toutes les pages Facebook associées ou presque qui relaient toutes les mêmes photos ou vidéos. La page principale renvoie aussi vers d'autres réseaux sociaux qui publient des documents similaires, montages, vidéos, photos13. Sur la page principale, les photos montrent aussi qu'Abou Azrael est proche du commandement de la milice, dont son secrétaire général, al-Zaydi14. Le 24 février, une vidéo le montre en train de se diriger vers un avion de transport (An-32B et C-130 sont visibles15) sur un terrain d'aviation16. La page fait également de la publicité pour l'entraînement des recrues17. Le 27 février, on voit Abou Azrael tirer à la mitrailleuse lourde DShK de 12,7 mm18

    Avec les responsables de la milice (février 2015).

    Le mythe : Abou Azrael et le lion.

    ... et sur le poster.

    Pour changer, avec une mitrailleuse PK.
     

    Abou Azrael prend parfois la pose avec des armes, comme avec ce RPG-7 le 1er mars19. Le 2 mars, il se fait prendre en photo devant un hélicoptère Mi-35 de l'aviation irakienne20. Le 4 mars, alors que la bataille pour reprendre Tikrit a commencé, il filme une batterie de mortiers de la milice en action21. Le même jour, une nouvelle photo le montre armé d'une épée22. Le lendemain, un autre cliché présente Abou Azrael servant la mitrailleuse de sabord d'un hélicoptère23. Une autre photo le montre au volant d'un pick-up de l'EI capturé24. Le 6 mars, après l'épée, c'est une hachette qu'arbore Abou Azrael25. Le 10 mars, Abou Azrael relaie une vidéo de son ami photographe Zaidi Ahmed Kazim, qui filme une pièce de 155 mm en train d'ouvrir le feu26. Un poster le présente dans le pick-up de tête d'un convoi de Kataib al-Imam Ali27. Sur une autre photo du 10 mars, on le voit tenir ce qui semble bien être un fusil de sniping lourd Sayyad 2 iranien en 12,7 mm28. Un autre cliché le montre avec plusieurs miliciens devant un camion équipé d'une roquette de gros calibre, apparemment dans le secteur de Nadjaf29. Le 11 mars est mise en ligne la fameuse vidéo où Abou Azrael, avec un talkie-walkie pris à l'EI, se moque d'eux à distance -mais il a la main droite bandée30. Le même jour, une autre photo montre encore Abou Azrael devant deux camions avec roquettes31. Le 13 mars, Abou Azrael est pris en photo devant un Humvee couleur sombre marqué de l'emblème de Kataib al-Imam Ali32. On le voit aussi le même jour devant un technical armé d'un LRM33. Abou Azrael a même droit à des animations où on le voit terrasser les adversaires de l'EI comme personnage de dessin animé34. Il a également eu l'honneur d'un reportage télé35.


    Pose avec le RPG-7.

    Devant un Mi-35.

    L'épée à la main.


    Mitraileur de sabord.

    La hachette.


    En tête de convoi.


    Avec le Sayyad 2.

    Devant un camion avec roquette lourde.



    On nargue l'EI.

    Le combattant de milieu est également très visible dans les médias du groupe.


    Interrogé par le reporter de Kataib al-Imam Ali.






    15Merci à Arnaud Delalande pour l'identification.

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    Des septembre 2012, des informations font état de la mort de Tunisiens combattant aux côtés du bataillon al-Furqan, un groupe armé de la province d'Idlib qui combat aux côtés du front al-Nosra1. En mars 2013, les autorités tunisiennes estiment que 40% des combattants étrangers de l'insurrection syrienne sont tunisiens2. Les deux-tiers combattraient au sein d'al-Nosra (la branche « officielle » d'al-Qaïda en Syrie, en conflit avec l'Etat Islamique). La plupart des djihadistes tunisiens seraient alors originaires de la ville de Ben Gardane, au sud de Tunis. La ville est située dans la province de Médenine, à la frontière avec la Libye. Le Qatar alimenterait en argent des organisations non-gouvernementales tunisiennes pour procéder au recrutement, offrant jusqu'à 3 000 dollars par personne. Les combattants sont regroupés et entraînés dans des camps situés dans le triangle désertique entre la Libye, la Tunisie et l'Algérie, acheminés jusqu'en Turquie puis insérés en Syrie. Les groupes djihadistes libyens ont établi des camps d'entraînement dans la province de Ghadames, à moins de 70 km de la frontière tunisienne. Les volontaires complètent leur entraînement militaire pendant 20 jours3 dans la province de Zawiyah, puis gagnent le port de Brega pour Istanbul, avant de finir à la frontière syrienne. Certains combattants tunisiens entrent aussi par le Liban, en particulier s'ils doivent gagner Damas ou ses environs ; quand c'est Alep ou d'autres villes du nord, ils passent par la Turquie.

     

    A l'automne 2013, le phénomène semble un peu mieux cerné. Il n'est pas limité à une classe sociale pauvre, qui effectivement fournit des volontaires : des diplômés des classes moyennes ou supérieures participent aussi au djihad4. Si au départ le sud de la Tunisie, traditionnellement plus islamiste, comprend les gros bataillons, aujourd'hui des Tunisiens partent du centre et du nord du pays -Bizerte étant devenu l'un des bastions de la cause. Ayman Nabeli quitte la ville de Tabalba, dans la province centrale de Monastir, pour combattre dans les rangs de l'EIIL (Etat Islamique en Irak et au Levant, prédécesseur de l'Etat Islamique avant juin 2014). Né en 1986, cadet d'une famille de huit enfants, il n'est pas au départ particulièrement religieux. C'est après la révolution de 2011 qu'il devient un salafiste. Les salafistes tunisiens ont en effet investi les mosquées après la victoire du parti Ennahda aux élections, et en particulier celle d'al-Iman, proche de la maison d'Ayman. Malgré les démarches de sa famille, les autorités tunisiennes se montrent relativement complaisantes à l'égard des salafistes. Des vols entiers de Turkish Airlines transportent les volontaires pour le djihad jusqu'à Istanbul. Dans les faubourgs de Tunis, l'Etat a disparu avec la chute de Ben Ali et l'Ennahda impose sa présence notamment par le biais de mosquées contrôlées par des salafistes. Le ministre de l'Intérieur tunisien a déclaré que ses services ont d'ores et déjà empêché 6 000 hommes (!) de se rendre en Syrie... un Tunisien avait tourné une vidéo pour Jaysh al-Muhajireen wa al-Ansar, le groupe d'Omar Shishani désormais rallié à l'EIIL, en juillet 20135. En mai de la même année, le ministre des Affaires Etrangères tunisien avait pourtant reconnu la présence d'un maximum de 800 Tunisiens en Syrie, une radio locale parlant de chiffres beaucoup plus importants, avec pas moins de 132 Tunisiens tués en février 2013 dans la région d'Alep, la plupart originaires de Sidi-bou-Zid, là où avait commencé la révolution en 20116. Mais ces chiffres semblent largement surestimés, la radio étant par ailleurs coutumière de la diffusion d'informations erronées.

    Le parcours de Aymen Saadi, qui a failli faire sauter ses explosifs près d'un mausolée présidentiel, celui de Bourguiba, au sud de Tunis en octobre 2013, illustre la variété du recrutement. La ville de Zarghouan, à l'est de Tunis, n'est pourtant pas un bastion connu de l'islamisme. Aymen a d'excellentes notes à l'école, en particulier en langues et en histoire. Fin 2012 pourtant, il se radicalise, montrant une influence venue des salafistes, puis gagne les camps d'entraînement libyen en mars 2013. Il se retrouve pourtant bardé d'explosifs en Tunisie, et non en Syrie. Abou Talha, originaire d'une ville près de la frontière libyenne, a combattu près d'Alep. Il a passé six mois au sein d'une brigade islamiste en 2012. Il s'est alors rendu en Syrie seul avant de prendre contact avec les rebelles à la frontière turque, ce qui montre peut-être que les réseaux plus sophistiqués et organisés ne se sont constitués qu'à la fin 2012-début 2013. Un commandant syrien apprend aux recrues le maniement de l'AK-47, du RPG et des pistolets, le tout entrecoupé de séances de lecture du Coran et autres cours religieux. Abou Talha a combattu côte-à-côte avec le front al-Nosra7. Le 24 juillet 2013, l'EIIL annonce la mort d'un kamikaze tunisien, Hamza al 'Awni, alias Abu Hajer al Tunisi. Né à Sousse, diplômé en tant qu'ingénieur, Awni cherche à rejoindre la Tchétchénie en 2003. Entré en Syrie en septembre 2012, il mène son attaque kamikaze le 10 juillet 20138. La page Facebook d'Ansar al-Sharia fait l'éloge des combattants tunisiens morts en « martyrs » en Syrie9.

    Abou Ayman est un exemple de volontaire recruté par Ansar-al-Charia10. Architecte à Tunis, il décide de partir se battre en Syrie avec deux voisins. Il prend l'avion pour Amman en Jordanie, où il faut réussir à passer la frontière, surveillée par les renseignements jordaniens. Une fois l'insertion effectuée, Abou Ayman et ses compagnons se séparent. Lui-même atterrit finalement dans les combats des faubourgs de Damas. Il intègre une unité, Ansar al-Chariaa, qui comporte 300 combattants dont de nombreux étrangers (Tchétchènes, Kosovars, et Tunisiens). En août 2013, Aaron Zelin avait interrogé un combattant tunisien de retour de Syrie, dans la province de Nabeul, à l'est de Tunis. Originaire d'un milieu modeste, ce combattant est revenu avec de l'argent qui lui a permis d'aider sa famille à mieux vivre. Son patron, un salafiste qui a des liens avec l'Arabie Saoudite, avait financé une partie de son voyage vers la Turquie. Il a combattu probablement avec al-Nosra : il était devenu plus « religieux » en 2011, après la révolution tunisienne, en suivant d'abord Ennahda, puis les salafistes. Sa mosquée était dépendante d'Ansar al-Sharia, avec un imam égyptien venu d'Arabie Saoudite. Il semblerait qu'Ansar al-Charia dirige alors ses combattants vers al-Nosra, et s'en portent garants : trois autres hommes étaient partis avec ce volontaire, dont un a été tué. A son retour, il est arrêté à sa descente de l'avion et détenu pendant trois mois et demi, avant d'être relâché11.

    En ce qui concerne les camps d'entraînement en Libye par lesquels passeraient les volontaires tunisiens et autres, ils seraient notamment le fait du mouvement Ansar al-Charia en Libye, une ancienne brigade rebelle qui avait combattu Kadhafi en 2011, avant de mener l'attentat qui avait coûté la vie à l'ambassadeur américain du consulat de Benghazi en septembre 201212. Saif Allah bin Hussein, alias Abu Iyad al-Tunisi, relâché en 2011, faisait partie de l'ancien réseau de Tareq Maarufi, qui avait des liens avec al-Qaïda : il a créé Ansar al-Charia à la fin avril 201113. C'est cette organisation qui organise le transit et le passage dans des camps mobiles des volontaires dans tout l'est libyen, près de la frontière tunisienne. Selon les rapports officiels, des douzaines d'Algériens et de Tunisiens arrivent chaque semaine pour être formés dans ces camps, avant de partir par avion avec de faux passeports libyens à Benghazi, Ansar al-Charia bénéficiant de complices dans l'aéroport. Ayman Saadi, arrêté le 30 octobre 2013 près du mausolée de Bourguiba, est probablement passé par ces camps de Benghazi et Derna mais les Libyens l'ont ensuite renvoyé en Tunisie, et non en Syrie. On ne sait pas si Saadi a eu des liens avec Ansar al-Charia en Libye. On sait en revanche que les deux mouvements tunisien et libyen sont en relation : le premier reçoit notamment des armes du second.


    Abou Iyad al-Tunisi.-Source : http://www.dailystar.com.lb/dailystar/Pictures/2013/12/30/237423_mainimg.jpg


    En février 2014, le ministre de l'Intérieur déclare que 400 djihadistes tunisiens sont revenus du champ de bataille syrien14. La déclaration survient après que la garde nationale et l'agence de contre-terrorisme aient été mises en échec dans la capture de Kamel Zarrouk, le numéro 2 d'Ansar al-Sharia, à l'intérieur d'une mosquée d'un faubourg de Tunis. Zarrouk aurait ensuite rejoint les rangs de l'EIIL en Syrie. Ancien videur de boîte de nuit à Tunis, il a commencé à recruter pour le djihad syrien en 201115. Selon l'étude récente du centre Meir Amit consacré aux volontaires des pays arabes pour le djihad syrien, les Tunisiens constituent un contingent très important, contrairement aux djihads précédents en Irak ou en Afghanistan : il y aurait plus d'un millier de Tunisiens qui combattent en Syrie. L'origine géographique se confirme : Sidi Bouzid, Ben Gardane, près de la frontière libyenne, Zarat, dans le district de Gadès, à l'est du pays, se signalent particulièrement comme lieux de départ des volontaires. L'origine sociale est variée bien que la plupart proviennent de milieux modestes ; les volontaires sont recrutés dans les mosquées tenues par les salafistes, d'autres sont influencés par les vidéos et autres documents mis en ligne sur Internet à propos du djihad16. En avril 2014, Abu Iyad al-Tunisi, le chef d'Ansar al-Charia, a appelé dans un document audio les Tunisiens à partir faire le djihad en Syrie, au sein des rangs de l'EIIL. Récemment, le groupe, déclaré organisation terroriste par le gouvernement tunisien à l'été 2013, serait peut-être en train de se rebaptiser en Shabab al-Tawhid. Cela marquerait peut-être une association de plus en plus étroite avec le mouvement libyen du même nom, Ansar al-Charia17. Le parti Ennahda, au pouvoir en Tunisie, et associé aux Frères Musulmans, a d'abord laissé partir les volontaires, probablement en raison de son hostilité envers le régime syrien. Mais les médias donnent une grande publicité au phénomène et de nombreux Tunisiens, en particulier laïcs, commencent à s'en inquiéter et à craindre des attaques par les vétérans revenus du champ de bataille syrien. En juin 2013, les médias britanniques rapportent qu'une vingtaine de familles sont parties en Syrie chercher leurs enfants, certaines ont même été emprisonnées. Fin mars 2013, le gouvernement tunisien fait arrêter, pour la première fois, un salafiste qui se vantait d'avoir passé 8 mois en Syrie. Mais le pays compte 6 000 mosquées... Un an plus tard, en février 2014, le ministre de l'Intérieur reconnaît l'impossibilité de détenir les combattants qui reviennent de Syrie en raison de failles dans la législation18.

    Ansar al-Charia de Tunisie a été un groupe leader dans l'utilisation des réseaux sociaux19. Il s'en sert pour rejeter l'accusation de terrorisme, et montrer ses soutiens, comme ceux de l'EIIL en Syrie. Le groupe les emploie aussi pour diffuser une propagande anti-gouvernementale, comme les propos de Abu Qatada al-Filistini, basé en Angleterre, et auprès duquel Abou Iyad al-Tunisi a vécu quand il était en exil. Le groupe joue aussi sur de possibles réactions brutales des forces de sécurité contre la population, une technique classique des djihadistes pour leur drainer des soutiens. Ansar al-Charia insiste aussi sur la centralité de la charia comme fondement de la loi et de l'Etat.

    En juin 2014, le ministre de l'Intérieur tunisien annonce que 2 400 Tunisiens sont déjà impliqués dans le djihad syrien, dont 80% combattent désormais avec l'Etat Islamique20. Des combattants tunisiens de l'EI sont repérés sur des vidéos d'exécutions en Irak, comme celle de ces 5 garde-frontières irakiens21. Les Tunisiens continuent donc de constituer un des plus gros contingents de combattants étrangers du djihad syrien et maintenant irakien. L'ICSR, institut britannique spécialisé dans l'étude du phénomène, place en janvier 2015 la fourchette de Tunisiens partis en Syrie entre 1 500 et 3 000 ; la barre haute en fait le premier pays fournisseur de volontaires, devant la Jordanie et l'Arabie Saoudite qui la rejoignent sur la fourchette basse22. Les Tunisiens constitueraient, avec ce chiffre, 25% des combattants étrangers du djihad. La plupart de ces combattants sont âgés de 18 à 27 ans : la plupart viennent du milieu scolaire ou universitaire, mais il y a aussi des fonctionnaires23. Début octobre, les autorités tunisiennes arrêtent un groupe de 6 personnes préparant des attaques dans la région de Bizerte. D'après le ministre de l'Intérieur, pas moins de 1 500 personnes ont été arrêtées en 201424. Le 16 octobre 2014, Nidhal Selmi, un footballeur célèbre de l'Etoile Sportive du Sahel, est tué au sein de l'Etat Islamique en Syrie. Depuis l'été 2013, son attitude avait changé et il prônait ouvertement le djihad. Il avait disparu en février 2014. Son frère Rayan combat toujours auprès de l'EI25.

    Nidhal Selmi, un ancien joueur de foot devenu combattant de l'Etat Islamique, tué en Syrie.


    Foreign Policy raconte l'histoire de Slim Gasmi, 28 ans, qui quitte son faubourg de Hay Hlel pour la Libye en septembre 2013, cherchant de l'argent. Radicalisé par un camarade tunisien converti au djihad, il meurt en Syrie le 1er avril 2014. Le 25 décembre 2013, il avait appelé sa famille de Turquie où il s'apprêtait à franchir la frontière. Il a combattu avec l'EIIL dans la province de Deir-es-Zor26 avant d'être capturé par le front al-Nosra qui l'a enrôlé dans ses propres troupes27. Raouf Kerfi, originaire du quartier Al-Kabaria, au sud de Tunis, tombe au combat en février 2015 avec l'Etat Islamique. Il était parti en Syrie en 2013. Makrem Harakati, qui avait rejoint en 2012 le front al-Nosra avant de rallier l'EI, est également tué le même mois28. Le 15 mars 2015, Khaled Abdaoui Mokni, alias Abou Hidra Attounsi, est tué en Syrie avec l'Etat Islamique. Au total, ce sont déjà 600 Tunisiens qui auraient trouvé la mort au djihad syrien/irakien et le même nombre qui seraient revenus dans leur pays après y avoir combattu. Les vols entre Tunis et Istanbul se multiplient : 4 à 5 quotidiennement, avec de plus en plus de jeunes femmes en plus des hommes. Les couples se marient à l'insu de leurs parents en Tunisie, souvent dans des groupes radicaux, et prennent prétexte d'une lune de miel en Turquie pour se jouer des dispositifs de surveillance29.

    Raouf Kerfi.


    En 2014, 23 membres des forces de sécurité tunisiennes ont été tués au combat contre des militants islamistes, dont 30 ont été eux-mêmes abattus. Les opérations se concentrent dans le nord-ouest du pays, comme en 2013, à la frontière avec l'Algérie. Boubaker al-Hakim, un djihadiste tunisien, a revendiqué en décembre 2014 son appartenance à l'EI, et le meurtre de 2 hommes politiques tunisiens laïcs, Chokri Belaid et Muhammad Brahmi. En novembre, l'armée tunisienne avait arrêté 2 Syriens à la frontière avec l'Algérie ; le même mois, la brigade Okba ibn Nafaa, un groupe radical tunisien, avait annoncé son ralliement à l'EI. L'armée intervient jusqu'à hauteur de 2 000 soldats et 1 000 hommes des forces spéciales dans le nord-ouest du pays, mais aussi, jusqu'en janvier 2015, pour démanteler des cellules dans la région de Kasserine ou au nord de Tunis. Le gouvernement tunisien, qui renforce la lutte contre les islamistes radicaux, crée en décembre 2014 une nouvelle force anti-terroriste, et renforce sa coopération en matière de renseignements avec plusieurs pays. Les autorités visent aussi les ressources financières des islamistes : une opération à Ben Guerdane en octobre aboutit à la saisie de 700 000 dollars en liquide. Mais le démantèlement par la force d'une cellule le 24 octobre à Oued Ellil, un faubourg de Tunis, montre que la présence djihadiste s'étend : 5 des 6 personnes abattues lors de l'opération sont des jeunes femmes radicalisées dans les mois précédents30.


    1Mohamed Ben Ahmed, « African Militants Killed in Syria Fighting Alongside al-Qaeda », Al-Monitor, 10 septembre 2012.
    2Nesrine Hamedi, « Tunisian Jihadists Fighting in Syria », Al-Monitor, 24 mars 2013.
    3Aaron Y. Zelin, «  New Evidence on Ansar al-Sharia in Libya Training Camps », The Washington Institute, 8 août 2013.
    4Hazem al-Amin, « Tunisia’s 'Road to Jihad' in Syria Paved by Muslim Brotherhood », Al-Monitor, 23 octobre 2013.
    11Aaron Y. Zelin, « Meeting a Returned Tunisian Foreign Fighter from the Syrian Front », The Washington Institute, 8 novembre 2013.
    12Ludovico Carlino, « Ansar al-Shari’a: Transforming Libya into a Land of Jihad », Terrorism Monitor Volume: 12 Issue: 1, The Jamestown Foundation, 9 janvier 2013.
    13The Phenomenon of Foreign Fighters from the Arab World in the Syrian Civil War, Most of Them Fighting in the Ranks of Organizations Affiliated with Al-Qaeda and the Global Jihad, The Meir Amit Intelligence and Terrorism Information Center, mai 2014.
    16The Phenomenon of Foreign Fighters from the Arab World in the Syrian Civil War, Most of Them Fighting in the Ranks of Organizations Affiliated with Al-Qaeda and the Global Jihad, The Meir Amit Intelligence and Terrorism Information Center, mai 2014.
    18The Phenomenon of Foreign Fighters from the Arab World in the Syrian Civil War, Most of Them Fighting in the Ranks of Organizations Affiliated with Al-Qaeda and the Global Jihad, The Meir Amit Intelligence and Terrorism Information Center, mai 2014.

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    Jean Tulard, figure historique de l'étude de la période napoléonienne en France, avait sorti en 2012, en grand format, ce volume dédié à Napoléon, chef de guerre. C'est une synthèse sur l'art de la guerre tel que le pratiquait le personnage, de ses débuts à sa défaite finale. Tallandier le réédite aujourd'hui en collection de poche (Texto).

    Le livre se découpe en trois parties. Dans la première, l'historien explique comment Napoléon préparait la guerre. C'est qu'il était justement un génie de l'organisation, ce qui explique pour bonne partie ses succès. Napoléon, lors de sa formation militaire sous la monarchie absolue, a été influencé par l'exemple du roi de Prusse Frédéric II. Surtout, il a lu Guibert, grand théoricien français du XVIIIème, et s'en souviendra. Du Teil, commandant de l'école d'artillerie Auxonne, enseigne à Napoléon comment se servir du canon pour créer des brèches dans la ligne ennemie. Il ignore Grandmaison et sa "petite guerre", ce qui explique les difficultés face à la guérilla. Surtout, Napoléon a un sens pratique : il lit les anciens, mais se forme sur le terrain.

    Napoléon bénéficie d'une administration qui garde un compte précis des personnels, des régiments, des généraux. Berthier, son chef d'état-major, devient ministre de la Guerre dès 1799. En 1802, on crée un ministère de l'Administration de la guerre qui s'occupe des tâches purement administratives. Ce dernier s'occupe de l'intendance, de la solde, mais pas de la production des fusils et des canons. L'état-major de Napoléon a pour missions de faire exécuter les ordres aux corps d'armée : tout le système est tendu par la personne de Napoléon, qui devient moins efficace à partir de 1809. Berthier pilote l'état-major principal, copié au niveau des corps d'armée et des divisions. Les maréchaux, recréés en 1804, commandent surtout les corps d'armée en campagne. Leur qualité est variable. Berthier, bon chef d'état-major, ne se révèle pas sur le terrain. D'autres sont courageux mais manquent de sens stratégique (Murat, Lannes...). Davout, Suchet sont parmi les meilleurs. Les jalousies entre maréchaux font des ravages, particulièrement en Espagne et dans les ultimes campagnes. On compte aussi plusieurs centaines de généraux. 200 ont été tués au combat. Ce sont surtout les colonels, à la tête des régiments, qui font figure de "pères" de la troupe.



    Le soldat napoléonien est recruté, depuis 1798, par la conscription. Mais tous les appelés ne partent pas, certains sont exemptés, remplacés, et un décret fixe le nombre de soldats nécessaires. Le système donne une armée nationale, mais le recrutement rencontre des résistances dès la campagne en Espagne en raison des multiples levées d'hommes (2,5 millions en tout !). Il existe des écoles militaires mais la formation du soldat est courte, parfois précipitée en raison des pertes. Les revues servent aussi à l'instruction. Napoléon parle à ses troupes avant et après la bataille, pour les motiver et les féliciter. Il crée la Légion d'Honneur, décoration suprême : 80% de la trentaine de milliers de titulaires en 1814 sont des militaires. L'avancement se fait plus dans l'état-major que sur le terrain, mais Napoléon veille à ne pas oublier blessés et invalides. L'enthousiasme en revanche n'est plus de mise chez les soldats dès 1806. Les effectifs gonflent, l'armée est plus hétérogène, son comportement moins discipliné, aussi. De plus en plus, l'armée de Napoléon rassemble des contingents étrangers, avec un sommet atteint durant la campagne de Russie. La langue n'est pas forcément un problème. Napoléon, s'il renforce le rôle de l'artillerie au fur et à mesure du temps, se sert d'armes plus anciennes : fusil modèle 1777 révisé en l'an IX de la Révolution pour l'infanterie, système Gribeauval pour l'artillerie autour du canon de 12... il met au point en revanche l'artillerie à cheval, mais néglige les aérostats et les fusées Congreve, alors qu'il développe le télégraphe. Napoléon développe les manufactures d'Etat pour la production d'armes. 

    Napoléon n'engage pas une campagne avant d'être bien renseigné sur l'ennemi. Aux ambassadeurs s'ajoute les espions comme Schulmeister, qui opère dès 1805, sous le contrôle de Savary, aide de camp de l'empereur avant de devenir minstre de la Police. Napoléon est familier avec le Dépôt de la Guerre qui comprend un cabinet topographique pour la production de cartes. Il peut compter sur le général Bertrand, excellent topographe et spécialiste des fortifications. Il met un soin particulier à se procurer de bonnes cartes, par exemple, pour la campagne de Russie. Dès 1805, Napoléon crée le Trésor de guerre pour financer ses campagnes militaires. Les pays vaincus sont lourdement ponctionnés. L'Administration extraordinaire fournit une cassette à l'empereur, en 1810, pour financer ses campagnes. Au pillage organisé s'ajoute le pillage anarchique des troupes en campagne. La Garde, élite de l'armée napoléonienne, est l'héritière de la Garde du Directoire. La Vieille Garde, où l'on recrute sur la taille du soldat, est complétée par une Moyenne et une Jeune Garde, et des unités prestigieuses, mamelouks, lanciers polonais. En 1812, c'est une véritable armée dans l'armée, 40 000 hommes. Napoléon veut créer un modèle pour l'armée mais aussi impressionner l'ennemi : la Garde n'est engagée que lors des moments de crise dans les batailles, comme à Eylau, ou dans les moments décisifs. En 1813-1814, faute d'effectifs, elle est souvent engagée en première ligne. C'est une arme psychologique.

    La deuxième partie revient sur la guerre napoléonienne elle-même, qui commence toujours par des manoeuvres, celles des corps d'armée. Ceux-ci enveloppent l'adversaire puis se concentrent rapidement sur un champ de bataille choisi. Le corps d'armée, utilisé en 1800, est une armée miniature, avec infanterie, cavalerie et artillerie, qui se déplace de manière autonome. Les ordres donnés par Napoléon à chaque corps d'armée sont précis. Le système se grippe à partir de 1809, car certains bons commandants de corps d'armée sont immobilisés en Espagne quand éclate la guerre avec l'Autriche, et l'armée compte de plus en plus de corps étrangers. En Russie, même problème renforcé par la taille énorme de l'armée et les distances. Napoléon manoeuvre très vite avec ses corps d'armée, utilisant le secret et la surprise, pour contraindre par exemple, sans combat, les Autrichiens encerclés à la reddition dans Ulm, en 1805. Napoléon sait aussi attirer l'adversaire dans un piège sur un terrain choisi, comme à Austerlitz, ou profiter de l'erreur d'un général adverse, comme à Friedland. Mais en 1806, il manque de se faire surprendre par les Prussiens. En 1812, il ne parvient à remporter de bataille décisive contre les Russes. Malgré les échecs, Napoléon sait encore fait preuve de rapidité en 1815 : mais à Waterloo, sa stratégie offensive se heurte au solide système défensif des Anglais. La non prise en compte des conditions climatiques, le manque de reconnaissances, les problèmes de liaison ont assuré la défaite française : Napoléon est alors meilleur à la manoeuvre que sur le champ de bataille à proprement parler.

    Sur le champ de bataille, Napoléon ne charge pas à la tête de ses hommes : il est toujours en retrait, pour bien observer le déroulement des opérations. Il choisit souvent de déployer l'infanterie en ligne, précédée par des voltigeurs, renforcée par des colonnes d'assaut qui suivent immédiatement, avec la cavalerie prête à charger en cas de percée. L'artillerie a un rôle de plus en plus important : les batteries sont concentrées sur un point précis pour ouvrir une brèche, la cavalerie devant achever l'ennemi entamé. L'organisation en corps d'armée permet d'avoir des troupes fraîches pour enfoncer l'adversaire ébranlé. En revanche, Napoléon néglige ses lignes de retraite, ce qui lui coûte parfois cher, notamment à Leipzig. Après la bataille, Napoléon recherche la destruction de l'armée ennemie : la cavalerie française s'en charge en 1806 contre les Prussiens, mais à Ligny, avant Waterloo, ceux-ci parviennent à s'échapper. Le champ de bataille présente souvent un aspect terrifiant. Napoléon, plus sensible selon Jean Tulard au sort des blessés qu'on ne l'a dit, a néanmoins négligé le service d'ambulances : beaucoup de blessés ne sont pas sauvés. On enterre souvent les morts dans des charniers. On comptabilise les pertes et on les communique à la population, avec pensions pour les veuves. Le récit officiel de la bataille se transforme, dès 1805, en Bulletin officiel de la Grande Armée. Il participe à la propagande impériale, comme les arcs de triomphe ou les colonnes de victoire.

    Le sort des prisonniers est variable. En 1799, Napoléon fait exécuter plusieurs milliers d'Egyptiens pris à Jaffa. En Europe, il est plus clément : prisonniers saxons libérés en 1806, tout comme les Autrichiens pris à Austerlitz. Les Anglais sont les mieux traités. Les prisonniers français, en revanche, sont assez mal traités, notamment ceux des "pontons" (vieux navires de guerre démâtés utilisés comme prisons) anglais et surtout espagnols. En Russie, certains prisonniers sont torturés et mis à mort, d'autres s'intègrent dans la société russe. Combien des morts sous Napoléon ? Les estimations chiffrées sont difficiles. Les pertes concernent moins de 10% des effectifs jusqu'en 1809, mais augmentent ensuite. Napoléon laisse souvent le soin de négocier la paix, même après des victoires, à d'autres, comme Talleyrand. Entre 1803 et 1815, il bafouera souvent les traités de paix.

    La troisième et dernière partie revient sur la défaite. Napoléon perd militairement en 1815 mais a déjà perdu psychologiquement, économiquement et sur le plan maritime contre l'Angleterre. Dès 1808 et l'Espagne, les germes de la défaite sont installés. Napoléon, dès la campagne d'Italie, a su organiser sa propagande, par l'écrit, mais aussi par l'image, avec les tableaux, sans parler des monuments qui inscrivent les victoires dans le paysage : colonne Vendôme, arc de Triomphe, ponts rebaptisés, oeuvres ennemies pillées... dans la guerre de la propagande cependant, la France est battue par les pamphlets anglais dès 1803. Les caricatures anglaises inondent le continent. Napoléon ne prend sa revanche qu'avec le Mémorial de Sainte-Hélène, publié après sa mort en 1823, et qui entretient le mythe. Sur mer, Napoléon a manqué d'une flotte efficace et méconnaît la stratégie maritime. Il est pourtant l'héritier d'un solide instrument, la flotte de Louis XVI, plus impressionnante par ses navires que par ses équipages. Désorganisée par la Révolution, la flotte française ne peut plus rivaliser avec les Anglais, qui prennent définitivement l'ascendant avec la victoire de Trafalgar. Seule la guerre de course porte quelques coups aux Anglais.

    Pour compenser l'absence de la flotte, Napoléon décide de fermer le continent à l'Angleterre : c'est le blocus économique. Le décret de Berlin suppose d'être capable d'interdire les débarquements de marchandises. Si le nord de l'Europe se ferme rapidement, en particulier avec l'alliance russe en 1807, une guerre oppose douaniers et contrebandiers. Les Anglais trouvent des marchés de substitution, les conquêtes de Napoléon pour élargir le blocus lui aliènent les populations et l'opinion, et il se fait lui-même contrebandier... en favorisant les commerçants français. Napoléon n'a pas su faire face, aussi, au réveil du sentiment national qui alimente la guérilla, en Calabre dès 1806 mais surtout en Espagne en 1808. Les soldats français affrontent tout un peuple en armes, et subissent de lourdes pertes. L'empereur n'ayant pas vraiment de solutions, ses subordonnés expérimentent diverses stratégies. Suchet tente de séparer la population des rebelles, on crée des troupes spécialisées pour lutter contre la guérilla. Mais à l'inverse de la rébellion du Tyrol, écrasée car plus soutenue par l'étranger, l'Espagne a toujours bénéficié du soutien anglais. La France n'arrive pas d'ailleurs à susciter de guérilla en 1814-1815 contre les envahisseurs étrangers. Jusqu'en 1823, sous la Restauration, l'image de Napoléon chef de guerre est violemment attaquée. Le Mémorial de Sainte-Hélène inspire en revanche les romantiques, Hugo, Dumas. Jomini, ancien officier de Napoléon passé à l'ennemi, tente de forger des lois scientifiques de la guerre à partir de ses campagnes. Le génie napoléonien subit une éclipse après la chute du Second Empire en 1870 : les historiens républicains se montrent très critiques sur l'empereur, même comme chef militaire. Reste la passion entretenue par la droite nationaliste et l'étude très serrée que fait l'armée française des campagnes de Napoléon jusqu'en 1914. Joffre et Foch se revendiquent de lui, contrairement à Pétain. Malheureusement Jean Tulard arrête son analyse de la mémoire de Napoléon chef de guerre en 1945. On trouve d'ailleurs à la fin du chapitre cette phrase incongrue : "la nouvelle histoire d'abord, les programmes scolaires ensuite vouent Napoléon à l'oubli." . Manifestement Jean Tulard n'a pas regardé depuis longtemps les programmes scolaires et cède à un discours bien à la mode dans la bouche de certains conservateurs, qui voient des disparitions là où il n'y en a pas... au collège, Napoléon constitue un moment important du programme de 4ème, lequel consacre même une étude de cas, au choix parmi d'autres, à la guerre (!) pour illustrer les transformations apportées en France par la période révolutionnaire et impériale... en ce qui concerne la "nouvelle histoire", je renvoie à un petit essai que j'avais écrit il y a quelques temps ici.

    En conclusion, l'historien souligne que les guerres napoléoniennes ont surtout été franco-anglaises : l'Angleterre, avec son système défensif et ses contre-attaques, a été la seule en mesure de tenir en échec l'empereur. L'Angleterre ne s'engage pas directement mais achète des alliés terrestres contre Napoléon et tient la mer. Le blocus économique se retourne contre Napoléon. L'Angleterre triomphe par le sentiment national qui précipite la chute de la domination napoléonienne, mais elle est endettée et la misère, avec la révolution industrielle, va s'aggraver dans les classes laborieuses. La France n'est pas ruinée en 1815, mais pointe un nouvel ennemi, la Prusse, qui réalisera plus tard autour d'elle l'unité allemande.

    L'ouvrage se complète d'annexes fournis (liste des batailles, extraits de textes de l'époque sur tel ou tel aspect, recrutement, infanterie, etc) et d'une bibliographie bien classée par thème, ce qui est pratique. Hormis la phrase déplacée sur l'enseignement et l'historiographie relevée dans les dernières lignes du texte, avant la conclusion, il manque peut-être juste aux livres quelques illustrations et cartes (malgré la présence de quelques-unes au fil des pages). On peut aussi regretter que la partie "Défaite" n'aborde pas complètement les raisons de la défaite militaire de Napoléon. Au final, une bonne entame pour découvrir Napoléon sous l'angle du chef de guerre, qui sera probablement inutile à ceux connaissant bien le sujet.




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    Pendant la Seconde Guerre mondiale. Le lieutenant Taylor (John Mills) et tout l'équipage de son sous-marin, le Sea Tiger (P61), obtiennent une semaine de permission après une patrouille infructueuse. Hobson (Eric Portman) va à terre pour tenter de sauver son mariage, sans grand succès, tandis que Corrigan (Niall MacGinnis) marche sans grande hâte vers son mariage. Mais les permissionnaires sont rappelés d'urgence : le Sea Tiger reçoit une mission spéciale de l'Amirauté, couler le nouveau cuirassé allemand Brandenbourg avant son passage dans le canal de Kiel et sa sortie d'essai en mer Baltique...

    Film tourné pendant la guerre, Plongée à l'aube, comme de nombreux films de ce type, a une dimension quasi documentaire sur les sous-mariniers britanniques pendant le second conflit mondial. L'acteur John Mills, qui incarne le commandant du Sea Tiger, a d'ailleurs passé une patrouille sur un sous-marin pour en entraînement sur la Clyde. Le tournage s'est servi des sous-marins P614 et P615 (repeints successivement en "P61"), des sous-marins initialement commandés aux chantiers navals britanniques par la Turquie en 1939 mais réquisitionnés par la Royal Navy au déclenchement de la guerre. Ils sont un peu plus petits que les sous-marins britanniques de la classe S.



    La première demi-heure du film est lente, car le réalisateur présente les principaux membres de l'équipage à terre, et les rapports entre eux, cruciaux pour la mission à venir. Mais il prend soin de montrer toutes ces scènes en intérieur, pour correspondre au sentiment d'huis clos du sous-marin... le reste du film contient la mission, qui bien sûr ne se déroule pas tout à fait comme prévu. Le film relève certes du cinéma de propagande, mais son côté réaliste, à la fois quant au service sous-marin mais aussi quant aux réactions des personnages (le commandant perd son calme quand l'équipage n'arrive pas à maintenir stable le submersible au moment de torpiller le cuirassé ; les offciers qui doivent répéter des ordres pour qu'ils soient bien exécutés) n'en fait pas une caricature du genre. Bien entendu le Brandenbourg, le cuirassé du film, est fictif.



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    Pierre Grandet est un égyptologue, qui a étudié à l'université Paris-IV Sorbonne et qui a enseigné à l'université catholique de l'Ouest d'Angers. On lui doit plusieurs ouvrages dont celui-ci, paru initialement en 1993, consacré au pharaon Ramsès III. Un pharaon qui laisse sa trace dans l'histoire avec le temple de Médînet Habou, construction qui raconte sa victoire sur les Peuples de la Mer.

    Peu connu, Ramsès III, qui règne de 1184  à 1153 avant notre ère, est le dernier grand phararon du Nouvel Empire et le principal de la XXème dynastie. On l'a souvent ignoré parce qu'il a voulu imiter Ramsès II, et que certains ont préféré le soi-disant original à la soi-disant copie. Est-il cependant possible de procéder à la biographie du pharaon ? Concernant Ramsès III, les sources abondent, notamment les inscriptions. Deux sortent du lot : celles du temple de Medinet Habou et  surtout le papyrus Harris I du British Museum, probablement réalisé par Ramsès IV à la mort du souverain. L'Egypte de Ramsès III se divise encore entre Haute et Basse-Egypte, mais le delta a tendance à se couper entre ses parties est et ouest, tandis que le Fayoum prend de l'importance. Les pharaons sont établis à Pi-Ramsès, dans le delta. L'Egypte a alors renoncé, pour la deuxième fois, à mener le "Grand Jeu" du Proche-Orient contre l'adversaire hittite.



    La paix signée par Ramsès II en 1259, après Qadesh, demeure inviolée jusqu'à sa mort en 1212. Après le règne de Mérenptah, la confusion s'installe au pouvoir avec plusieurs règnes très courts marquant la fin tumultueuse de la XIXème dynastie. C'est probablement du milieu des officiers de l'armée qu'est issu Sethnakht, fondateur de la XXème dynastie, qui ne règne que quelques années, mais rétablit l'autorité de la monarchie sur tout le pays.

    Ramsès III succède à son père qui ne règne que quelques années. Il est investi à Karnak, mais il est soucieux de sa légitimité : sa titulature montre qu'il veut incarner l'idéal du souverain au long règne, du chef militaire et du roi sage et juste. C'est aussi le moment où pharaon devient le représentant sur terre d'un dieu aux multiples facettes. De ses deux épouses principales, Ramsès III a 5 fils, dont 3 lui succèderont. Le pharaon s'installe à Pi-Ramsès, capitale tournée vers le Levant et la Méditerranée, et y bâtit des constructions. Il réorganise rapidement l'administration et l'armée. En l'an 5 du règne, Ramsès III mène une démonstration de force en Nubie, pourtant l'une des plus calmes des colonies égyptiennes. L'économie de l'Egypte ancienne obéit à un mode redistributif, où le pharaon concentre les richesses puis les répartit entre les institutions. A Pi-Ramsès, le pharaon dispose de la Maison du Roi. Les services administratifs comprennent un grand intendant, chargé de l'économie du royaume, et un bureau des dépêches du seigneur du Double-Pays, pour la correspondance. Un directeur des prêtres de tous les dieux s'occupe des affaires du culte. Les deux vizirs, un pour la Haute-Egypte et l'autre pour la Basse-Egypte, sont fondus en un seul à l'an 29 du règne. Il contrôle l'administration de son territoire et veille à l'application des ordres royaux. Le Trésor royal, qui s'occupe des magasins, et le directeur du double grenier de Pharaon, qui approvisionne en grain les institutions et les mercenaires étrangers, sont des fonctionnaires de poids.

    La sépulture funéraire de Ramsès III, le temple de Médînet Habou, résume également son programme politique. C'est même son premier acte politique après son avènement. Situé en face de Louqsor, c'est une copie du Ramesséum. Réalisé par Amenmosé, il ne fut érigé probablement qu'en l'an 5 du règne. C'est un "château d'éternité" et une véritable ville en soi. Achevé en l'an 12, il est décoré de scènes représentant la victoire contre les Peuples de la mer. Le pharaon affecte au complexe plus de 64 000 travailleurs sous son règne, et l'ensemble est desservi par 150 prêtres aux fonctions hiérarchisées. Une flotte de bateaux est affectée au transport des vivres pour ce sanctuaire. Deîr el-Médînéh est le village fermé des artisans chargés des travaux dans la vallée des Rois. Les fonctions dans le village reposent largement sur l'hérédité, comme ailleurs. A la fin du mois, les ouvriers sont payés en nature, en plus d'être ravitaillés par un corps spécial de l'extérieur. Ils travaillent 8 jours et ont ensuite 2 jours de repos. La tombe de Ramsès III est l'une des plus monumentales du complexe.

    Les guerres menées par le pharaon, à l'inverse de ses prédécesseurs, vont surtout être défensives, en réaction contre des invasions, libyennes ou des Peuples de la mer notamment. L'armée, qui a joué un rôle considérable en Egypte depuis la XVIIIème dynastie, est cantonnée dans des garnisons-forteresses et dans des réseaux de postes fortifiés. L'armée se divise entre infanterie et charrerie, avec plusieurs divisions de 5 000 hommes. Des généraux commandent ces divisions réparties en régiments de 1 000 hommes, eux-mêmes divisés en compagnies de 200 hommes. On est moins renseigné sur la charrerie mais on suppose que 500 chars se divisaient en régiments d'une centaine d'unités et en escadrons de 20. Les attelages royaux sont à part. L'armée dispose d'états-majors assez étoffés et les garnisons ont des arsenaux et des armureries. Elle est surtout à recrutement égyptien mais comprend des contingents étrangers, notamment d'anciens prisonniers de guerre (Nubiens, Libyens, Asiatiques, Egéens...). La flotte est mal connue mais a ses bases principales à Memphis et Pi-Ramsès. Face aux Libyens, les prédécesseurs de Ramsès III ont établi un système de surveillance à l'ouest, mais les Libyens infestent le delta. En l'an 5, suite à une invasion, le pharaon écrase les envahisseurs, en tue 12 000 et en capture 4 000. Trois ans plus tard survient le choc de l'invasion des Peuples de la mer, dont certains ne sont pas inconnus des Egyptiens. L'invasion détruit l'Ougarit et fait tomber les Hittites. Les Peuples de la mer s'attaquent ensuite à l'Egypte, et sont défaits lors d'une bataille terrestre puis d'une autre bataille amphibie. La victoire est totale, mais les Peuples de la mer s'installent en Palestine, où l'Egypte ne contrôle plus que deux secteurs restreints. En l'an 11, les Libyens font une nouvelle tentative, mieux préparée, ayant acquis aussi des armes égéennes. Mais l'incursion est défaite et les Libyens abandonnent, selon les inscriptions égyptiennes, plus de 2 000 morts et autant de prisonniers, que Ramsès III s'empresse de recruter pour son armée, ce qui ne sera pas sans poser problème plus tard, les Libyens prenant de plus en plus de place sur la scène politique.

    La paix retrouvée, le pharaon peut se consacrer au développement du pays. Le chef des archivistes du Trésor royal, Penpatho, réalise une grande tournée des temples en l'an 15 du règne. Cette mission entraîne un programme systématique de réorganisation et de nouvelles constructions voulues par Ramsès III. A Thèbes, où le pharaon a déjà bâti Médînet Habou, il augmente aussi la puissance temporelle de l'institution, avec 2 400 km² de terres cultivables. Le culte du domaine d'Amon est soigneusement organisé, son clergé puissant. Ramsès III fait aussi bâtir un temple-reposoir à Karnak. Le temple d'Amon est restauré et redécoré. Il laisse aussi de nombreux objets cultuels, en or massif pour beaucoup. Quelques travaux sont également réalisé à Louqsor. Ramsès III restaure aussi Héliopolis, quelque peu délaissée. Il entretient, dès l'an 9 de son règne, par des donations, les grandes fêtes de la crue du Nil. A Memphis, ville du dieu Ptah, Ramsès III restaure également, mais dans une ampleur moindre qu'à Thèbes ou Héliopolis : 3 000 travailleurs seulement, 28 km² de terres arables. On trouve également la trace de travaux tout au long de l'Egypte, dans d'autres villes moins importantes. Trois expéditions sont menées à l'étranger pour ramener des ressources pour tous ces travaux. En l'an 20, une est conduite dans le pays de Pount (littoral de la mer Rouge). Une autre va à Timna pour y chercher du cuivre. Une autre gagne le Sinaï.

    La fin du règne de Ramsès III est marqué par deux événements qui illustrent une réalité loin de l'idéal affiché : les grèves à Deîr el-Médîneh, qui montre les carences de l'administration, et la conspiration dite "du harem". Le jubilé du règne (fête-sed, ou trentenaire), a néanmoins lieu à Memphis. C'est peu avant le jubilé, en l'an 29, que commencent les grèves, provoquées par des défauts de paiement des salaires. Les grains ont été détournés. Peu avant la mort du roi, la conspiration du harem, impliquant plus de 30 personnes, dont beaucoup seront exécutées, est montée par Tiy, probablement une épouse secondaire du pharaon, qui veut faire monter sur le trône son fils Pentaouret au lieu du prince Ramsès, héritier légitime. En plus de hauts fonctionnaires, la conspiration implique aussi des échansons et au moins un général. Déjouée car probablement trahie de l'intérieur, la conspiration avorte juste avant la mort du pharaon ; certains juges, corrompus par les prévenus, passeront également sur le banc des accusés. Ramsès III meurt en 1153. Son fils, Ramsès IV, lui succède et le fait enterrer : c'est probablement à cette occasion qu'est rédigé le papyrus Harris I, source si précieuse sur le règne. Exhumée par des pillards dès la fin de la XXème dynastie, la dépouille est remise en terre sous Smendès, puis atterrit finalement dans une sépulture désaffectée de reine de la XVIIIème dynastie, où elle est découverte en 1871. Elle est conservée au musée égyptien du Caire.

    Pierre Grandet rappelle en conclusion que Ramsès III est le dernier grand pharaon du Nouvel Empire. L'Egypte se fragmente ensuite entre plusieurs entités. Le système de redistribution conduit à des dépenses somptuaires qui fragilisent tout l'ensemble, à des fins politiques. La perte des territoires extérieurs empêche de bénéficier des richesses qui alimentaient le système sous les prédécesseurs de Ramsès III, sans parler des invasions extérieures. L'incapacité de remplir la redistribution mine le contrat social entre le pharaon et son peuple. La légitimité passe aux autorités locales.

    Avec ce livre, servi par une abondante iconographie (cartes, plans, représentations des inscriptions et de leurs dessins...), de non moins abondantes notes (près de 40 pages), Pierre Grandet réalise un travail soigné de vulgarisation sur un pharaon méconnu du Nouvel Empire (à tel point qu'il a été plagié sans scrupule par un autre auteur...).



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