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    Les médias occidentaux et nombre de chercheurs et de spécialistes du conflit syrien se sont surtout focalisés sur l'arrivée de combattants étrangers côté insurrection. Ces volontaires sont venus renforcer, à partir de 2012, les différents groupes djihadistes comme le front al-Nosra, puis l'EIIL en 2013. On s'inquiète, évidemment, du retour de certains combattants radicalisés dans les pays d'origine. En France, le départ, en janvier 2014, de deux adolescents de 15 ans, originaires de la région toulousaine, a relancé l'intérêt pour la question, tout comme l'annonce récente par Manuel Valls de la présence de « 700 Français » en Syrie -un chiffre qui, sans davantage de précisions, ne signifie malheureusement pas grand chose. La dernière estimation sérieuse, en décembre 2013, plaçait à 11 000 au maximum le nombre de ces volontaires étrangers arrivés depuis 2011 en Syrie, côté insurrection, issus en grande majorité du monde arabe, même si le nombre de volontaires issus d'Europe de l'Ouest s'est accru1. Mais qu'en est-il en face, dans le camp du régime ? On sait que la Syrie, dès le départ, a bénéficié du soutien de l'Iran, qui a non seulement ravitaillé le régime, mais engagé certaines de ses troupes sur le terrain, notamment dans un rôle de formation, d'encadrement et de renseignement. Cela ne veut pas dire d'ailleurs que les Iraniens restent en dehors des combats, bien au contraire : ils y ont participé. Surtout, l'Iran a mobilisé ses « intermédiaires », ses relais d'influence dans les pays voisins : le Hezbollah, présent dès 2011, a engagé massivement son appareil militaire en Syrie au printemps 2013, contribuant à sauver le régime, mal en point. Téhéran déploie aussi les milices irakiennes pro-iraniennes, à partir de 2012, en Syrie, et essaie d'élargir l'effort de recrutement. Combien de combattants étrangers, étatiques ou non-étatiques, au total, sont venus se battre pour le régime syrien ? Les estimations varient. Le Hezbollah maintient plusieurs milliers de combattants sur le terrain, mais a fait tourner ses unités : certains évoquent le chiffre de 10 000 hommes passés sur les champs de bataille syrien, un chiffre très élevé. Les Gardiens de la Révolution auraient au moins envoyé 1 000 à 1 500 hommes en Syrie. Les miliciens, enfin, notamment irakiens, représentent une force d'appoint d'au moins 3 500 combattants et peut-être plus de 4 000. Si le total peut au moins se monter à 7-8 000 hommes2, voire 10-15 000 hommes3, certains n'hésitent pas, en particulier côté rebelle, à le porter à beaucoup plus, jusqu'à 40 000 (!). Une chose est sûre : quels que soient les chiffres, l'intervention de ces combattants étrangers, aux côtés du régime, a eu beaucoup plus d'impact sur le déroulement du conflit que celui des volontaires étrangers côté insurrection.

     


    L'Iran


    La République Islamique d'Iran mène un effort soutenu, depuis 2011, pour maintenir Bachar el-Assad au pouvoir, ou à défaut, pour pouvoir utiliser le territoire syrien comme tremplin pour ses intérêts régionaux. Un corps expéditionnaire comprenant des unités des Gardiens de la Révolution, leur unité spéciale, la force Qods, et les services de renseignement et de maintien de l'ordre, est présent en Syrie. L'Iran assure également par air, essentiellement, la logistique du régime, ce qui représente aussi un point vulnérable, si l'espace aérien vient à être contesté. C'est Téhéran, avec le Hezbollah, qui assure également la formation des miliciens destinés à renforcer la masse de manoeuvre du régime, ou à prolonger l'influence iranienne sur place. Le Hezbollah lui-même s'est engagé massivement au printemps 2013, et l'Iran a activé dès 2012 le levier des milices chiites irakiennes pro-iraniennes en formant, notamment, la brigade Abou Fadl al-Abbas, suivie de nombreuses autres en 20134. Les milices créées par Asaib Ahl al-Haqq ou les Brigades du Hezbollah en Irak, pour le combat en Syrie, prennent leurs ordres de Téhéran, et en obtiennent armement et autres équipements. Certaines milices, en Syrie, préfèrent d'ailleurs combattre sous les ordres du Hezbollah libanais plutôt que du régime5. C'est aussi l'Iran qui organise le recrutement de réfugiés chiites afghans sur son son pour épauler les miliciens irakiens en Syrie. Ces Afghans, à la mi-2014, aurait formé leur propre unité, la brigade Fatimyyoun, qui compterait entre 2 500 et 4 000 hommes6.


    Source : http://www-tc.pbs.org/wgbh/pages/frontline/tehranbureau/images/ghasem.jpg


    Dès le départ, les Gardiens de la Révolution et la force Qods tentent d'appuyer la contre-insurrection du régime, en 2011. Quand Bachar el-Assad commence à perdre le contrôle du nord et de l'est du pays à l'été 2012, les Iraniens s'attachent à maintenir le contrôle du régime sur le centre et le sud. C'est aussi à ce moment-là que l'Iran commence à former des miliciens, à la fois pour pallier à la désintégration progressive de l'appareil militaire et, comme on l'a dit, afin de maintenir son influence sur place au cas où le régime tomberait. L'Iran appuie donc à la fois les restes de l'ancien appareil militaire et les nouvelles milices qui fusionnent avec eux.



    Dès mai 2011, il apparaît que le général Suleimani, le commandant de la force Qods, et Mohsen Chizari, le directeur de l'entraînement et des opérations de celle-ci, sont impliqués dans la répression des manifestations anti-régime. Les deux hommes ont activement soutenu les milices pro-iraniennes en Irak, contre les Américains : Chizari avait même été arrêté, avec un autre officier de la force Qods, en 2006, avant d'être expulsé par le gouvernement irakien. L'implication de la force Qods est révélée au grand jour avec l'assassinat, en février 2013, du général Shateri, dans la campagne autour de Damas, alors qu'il se rendait à Beyrouth après avoir visité le front à Alep. Shateri était un officier important de la force Qods qui avait opéré secrètement au Liban depuis 2006 ; il avait servi en Afghanistan et en Irak. On a spéculé sur le fait que Shateri était peut-être venu pour récupérer ou détruire des documents sensibles à l'intérieur de la base d'armes chimiques d'al-Safira, près d'Alep, alors menacée par les rebelles -l'Iran ayant contribué au programme des armes chimiques syriennes.

    Photo du général Shateri, tué en Syrie en février 2013.


    Les Iraniens forment, de toute évidence, de nouvelles unités militaires syriennes. On sait que le 416ème bataillon de forces spéciales a été entraîné par les Iraniens, probablement au complexe de al-Dreij, entre Damas et Zabadani. Les forces conventionnelles des Gardiens de la Révolution participent également à cet effort. 48 d'entre eux, capturés en août 2012, ont été relâchés en janvier 2013. Parmi eux, deux généraux, le commandant et l'ancien commandant de l'unité Shohada de la province de l'Azerbaïdjan occidental ; le commandant de la 14ème brigade Imam Sadegh (province de Bushehr) ; et du personnel lié à la 33ème brigade al-Mahdi (province de Fars). Le déploiement de forces conventionnelles des Gardiens de la Révolution, et pas seulement de la force Qods pourtant chargée des opérations à l'étranger, montre le degré d'implication de l'Iran. Il faut dire que les Gardiens de la Révolution ont l'expérience de la contre-insurrection, ce qui n'est pas forcément le cas de la force Qods : d'ailleurs les unités impliquées viennent de provinces où se sont déroulés des soulèvements réprimés par les Gardiens de la Révolution.



    Il est difficile de dire si les Iraniens influencent véritablement les choix stratégiques du président Assad. On peut remarquer que la décision de combattre pour conserver les centres urbains, dès le début 2012, correspond à un discours de Suleimani en janvier 2012 qui préconisait justement de tenir les villes, et effectivement, la première capitale provinciale, Raqqa, ne tombe qu'en mars 2013. La première offensive en 2012 a lieu à Zabadani, qui a l'avantage d'être proche de la capitale Damas, mais qui est aussi sur le cordon de ravitaillement pour le Hezbollah au Liban. C'est à Zabadani que les Gardiens de la Révolution stationnaient pour leurs opérations au Liban à partir de 1982 ; en outre, jusqu'en 2011, c'est le point de transit et de stockage principal pour les armes à destination du Hezbollah. Le mur construit autour de Homs après le siège de février-mars 2012 rappelle étrangement celui que les Américains avaient bâti autour de Sadr City, à Bagdad, en 2008, pour isoler leurs adversaires. Suleimani et le commandant adjoint de la force Qods, Esmail Ghaani, ont cependant multiplié les critiques contre Assad, lui reprochant en particulier le massacre sectaire de Houla en 2012 et sa gestion beaucoup trop répressive des manifestations. Par ailleurs, l'Iran laisse les groupes djihadistes comme al-Nosra recruter ou chercher des financements via son propre sol, pour renforcer la position de ces acteurs en Syrie, discréditer l'insurrection et renforcer le discours du régime, qui lu-même a laisse sciemment se développer les groupes djhadistes tout en les infiltrant et en négociant des accords avec eux (notamment sur le pétrole)7.



    Source : http://www.worldtribune.com/wp-content/uploads/2012/03/OSGEOINT-14-Feb-2012-UAV-on-Video-Over-Homs-2.jpg



    Téhéran contribue aussi à envoyer des spécialistes du renseignement et du maintien de l'ordre. Le commandant adjoint des forces de maintien de l'ordre iraniennes, Ahmad Reza Radan, fait le voyage à Damas dès la fin avril 2011. Ce sont ces forces qui avaient brisé les manifestations en Iran, en juin 2009. Elles dépendant du ministère de l'Intérieur, et in fine de Khamenei, ce qui montre bien d'ailleurs que le soutien à la Syrie n'est pas le fait que de Suleimani ou des Gardiens de la Révolution, mais bien de l'ensemble du pouvoir iranien. Le chef du renseignement des Gardiens de la Révolution, Hojjat al-Eslam Hossein Taeb, est impliqué dans l'effort dès mai 2011 au moins. En février 2012, un drone iranien Monajer est déjà utilisé au-dessus de Homs. En septembre 2012, Iran Electronics Industries a déjà fourni au moins deux millions de dollars de matériel à la Syrie, dont des brouilleurs radio. Mohammed Nasif Kheirbek, un proche du clan Assad, dont la famille est très impliquée dans l'appareil de renseignement, sert d'intermédiaire avec les Iraniens : il va discuter à l'été 2011 pour l'établissement d'un complexe militaire et de dépôts à l'aéroport de Lattaquié.

    Ahmad Reza Radan.


    L'Iran utilise principalement la voie aérienne pour ravitailler le régime syrien. Les compagnies commerciales sont mises à contribution : Iran Air, Yas Air (qui transportent combattants, munitions, roquettes, canons antiaériens et obus de mortiers). En septembre 2012, une centaine d'appareils commerciaux est déjà impliquée, sans compter les appareils militaires : au moins 3 An-74 et 2 Il-76. Il faut dire que les Gardiens de la Révolution utilisent la Syrie comme hub pour leurs livraisons au Hezbollah depuis au moins l'an 2000. Au départ, les membres de la force Qods sont d'ailleurs acheminés par avion. L'aviation syrienne engage ses Il-76 également, dont au moins un a, en 2012, navigué via l'Iran et la Russie, pour ramener des hélicoptères de combat Mi-25 « remis en condition ». En mars 2011, la Turquie avait saisi un Il-76 de Yas Air transportant des fusils d'assaut, des mitrailleuses, des obus de mortiers ; l'Iran utilise ensuite l'espace aérien irakien. Le passage est facilité par la collusion du ministre du Transport irakien, Hadi al-Amiri, et l'organisation Badr en Irak.


    Source : http://understandingwar.org/sites/default/files/FINAL%20SYRIA%20MAP.jpg


    Par voie de terre, à la fin 2012, il ne restait qu'un seul point d'entrée à la frontière syro-irakienne que pouvait utiliser les Iraniens : Al Walid-At Tanf. Les trois autres ont été perdus de par la progression des Kurdes au nord-est, de l'activité des groupes sunnites en Irak et de l'avance des rebelles syriens. Al Walid-At Tanf, la route la plus au sud, est aussi la plus rapide vers Damas. L'Iran a aussi déployé des navires via le canal de Suez, et ce dès avant le déclenchement de la révolte, en février 2011. L'Alvand et le Kharg rallient ensuite Lattaquié. Deux autres navires font le même voyage en février 2012 vers Tartous. Des tankers ramèneraient du pétrole syrien brut vers l'Iran. Toujours est-il que le soutien iranien au régime syrien passe d'abord par le ravitaillement aérien, qui s'opère sur une base quasi quotidienne.

    Les Iraniens fournissent probablement des pièces pour l'entretien de la flotte de T-72 syriens, des roquettes Falaq-2 (modifiées en Volcano et autres par le régime), des missiles ballistiques Fateh 110, des jeeps et autres véhicules (Morattab Pazhan et Sahra), des roquettes de 107 mm, des obus de mortiers de 120 mm et des fusils anti-sniping lourd en 12,7 mm Sayaf 2, copie du H.S. 50 autrichien. On sait aussi qu'en août 2012 13 officiers des unités de missiles des Pasdarans sont venus entraîner leurs homologues syriens8. En novembre 2013, de nouveaux drones, les Yasir, apparaissent au-dessus de la Ghouta, suivis en avril 2014 par des Shahed 129 modifiés près de Damas. L'Iran serait également partie prenante dans la fabrique de barils explosifs à as-Safira, près d'Alep, avec la Chine, et aurait contribué à mettre au point les munitions au chlore ponctuellement utilisées en 2014.

    Un camion avec deux lance-roquettes Falaq-2 du régime syrien.

    Un membre de la brigade Liwa Abou Fadl al-Abbas pose avec un  Sayad 2 iranien, copie du fusil anti-sniping H.S. 50 de Steyr.


    Dès l'été 2012, alors que le pouvoir reconnaît à demi-mot sa présence militaire en Syrie9, l'Iran commence aussi à former les milices paramilitaires syriennes, et en particulier Jaysh al-Sha‘bi, qui regroupe à la fois des chiites et des alaouites. En septembre, Mohammad Ali Jafari, le chef des Gardiens de la Révolution, reconnaît que cette milice compte déjà 50 000 hommes. Basée sur le modèle de la milice Basij iranienne, cette milice est encadrée, aussi, par la force Qods. Dès le début du conflit en 2011, de nombreuses milices pro-régime se sont en effet constituées : aux comités populaires, minorités armées pour se protéger des sunnites jugés menaçants, se sont ajoutés les milices des gangs criminels de la bande côtière alaouite, les fameux shahiba. D'où le nom générique de shahiba donné à toutes ces organisations. Au printemps 2013, l'Iran est encore présent quand l'ensemble de ces milices est plus ou moins regroupé dans les Forces Nationales de Défense : il en assure probablement l'entraînement. D'ailleurs, des miliciens syriens sont formés en Iran même, comme ces 4 combattants de Homs qui assurent avoir reçu là-bas un entraînement au combat urbain, après avoir été emmené en avion de Lattaquié à Téhéran10. En avril 2014, plusieurs généraux reconnaissent avoir créé les FND comme une seconde Basij. Selon un officier à la retraite des Pasdarans, il y aurait en permanence 60 à 70 officiers supérieurs des Gardiens de la Révolution, en uniforme syrien, sans pièces d'identité11.


    Ce documentaire, réalisé par la BBC à partir d'images fournies par les insurgés syriens, montren des membres de la force Qods des Gardiens de la Révolution opérant dans le pays, où ils ont été tués lors d'une embuscade (août 2013).





    Emblème des Forces Nationales de Défense, la milice pro-régime encadrée et entraînée par les Iraniens en Syrie.



    Les Gardiens de la Révolution et la force Qods se sont fréquemment retrouvés engagés dans les combats en Syrie contre les insurgés. Hormis les 48 « pélerins » capturés en 2012 puis relâchés, et le général Shateri, ces corps ont subi d'autres pertes. Le lieutenant-colonel Amir Reza Alizadeh, par exemple, a été tué à Damas le 1er mai 201312. En avril 2013, une brigade de l'Armée Syrienne Libre de la province d'Idlib capture un officier iranien qui, devant la caméra, reconnaît avoir formé pendant 5 mois des snipers pour le régime13. En janvier 2014, les autorités iraniennes publient la liste de 15 citoyens volontaires morts au combat en Syrie14.

    L'intensification de l'engagement iranien correspond à la période la plus critique du conflit pour le régime, entre novembre 2012 et mars 2013. A partir de novembre, les rebelles ouvrent plusieurs nouveaux fronts au nord, au centre et au sud de la Syrie. Deux attaques à la voiture piégée visent Damas et l'aéroport international de la capitale est attaqué. Mi-décembre, les rebelles capturent l'académie militaire al-Muslimiyah à l'extérieur d'Alep et avancent dans Daraya, au sud de Damas. Le 4 mars 2013, le régime perd sa première capitale provinciale, Raqqa, 6ème ville du pays. Le 20 mars, une voiture piégée explose devant la mosquée Al-Iman Mosque du district de Mazraa, tuant 42 personnes, dont Mohamed Al Buti, un clerc sunnite pro-régime influent. Quatre jours plus tard, les rebelles pilonnent au mortier le centre de Damas. La survie du régime est donc en jeu, avec un recul sur tous les fronts et la capitale sérieusement menacée. C'est pourquoi l'Iran a fait en sorte d'intervenir pour sauver Bachard el-Assad15.

    Le cas le plus emblématique d'implication de l'Iran dans la guerre en Syrie est la mort, le 19 août 2013, d'un réalisateur de documentaire et d'un officier des Gardiens de la Révolution, tués dans une embuscade montée par les rebelles dans la province d'Alep. Le réalisateur s'appelait Hadi Baghbani et l'officier Esmail Heydari. Le premier effectue son second voyage en Syrie en août 2013, pour tourner un film à usage interne sur les officiers d'active des Gardiens de la Révolution ou rappelés de leur retraite afin de former les miliciens pro-régime. Heydari, un officier de carrière des Gardiens de la Révolution, a participé à la formation des miliciens syriens à Téhéran et a effectué plusieurs séjours en Syrie, sur la ligne de front. Le 19 août, les conseillers iraniens accompagnent des miliciens pro-régime dans une reconnaissance au sud-est d'Alep, mais tombent sur la brigade Liwa Dawood, qui dispose d'armes lourdes et même d'un blindé. 6 Iraniens sont tués, dont Baghbani et Heydari16. Pour le centre de renseignement israëlien Meir Amit, il n'y aurait en Syrie que quelques centaines de membres des Gardiens de la Révolution, essentiellement de la force al-Qods. Il y a également des cadres de la milice des Gardiens de la Révolution, la Basij.

    Esmail Heydari, l'officier de la force al-Qods tué dans une embuscade au sud-est d'Alep en août 2013. Un des témoignages les plus manifestes que ces conseillers iraniens participent à l'occasion aux combats, directement.


    Pour le Middle East Media Research Institute (MEMRI), dès le début 2012, des cadres des Gardiens de la Révolution combattent directement sur le terrain, en Syrie. Mohammad Tork, l'un d'entre eux, est ainsi tué à Damas. Amir Kazem-Zadeh, un soldat des Gardiens de la Révolution, est donné pour mort « dans la défense du sanctuaire de Zaynab » ; un classique des déclarations funéraires iraniennes pour annoncer une mort au combat en Syrie. Mehdi Moussavi, un cadre de la milice Basij des Gardiens des la Révolution, est rapatrié en Iran, décédé, le 7 juillet 2013. Le général Mohammad Jamali Paqale, un vétéran de la guerre Iran-Irak, est annoncé tué au combat le 4 novembre 201317.

    L'Iran et la Syrie sont liés, depuis 1980, par une alliance qui est surtout tactique et qui ne repose pas sur des facteurs religieux. L'Iran a besoin de la Syrie dans son « axe de la résistance » et pour donner de la profondeur stratégique au Hezbollah, sa plus belle réussite au Proche-Orient. C'est pourquoi Téhéran axe la stratégie du régime syrien sur le contrôle de la région allant de la bande côtière alaouite à Damas, corridor nécessaire, entre autres, au ravitaillement du Hezbollah et à sa profondeur dans l'espace. Même si Assad tombe, les milices appuyées par l'Iran ou le Hezbollah seraient peut-être capables de prendre à leur charge ce cordon ombilical nécessaire à la survie du mouvement chiite libanais18. De fait, avec l'installation de la guerre civile, la relation entre l'Iran et la Syrie s'est transformée : le premier occupe pour ainsi dire une bonne partie de la seconde, et le général Soleimani, le commandant de la force al-Qods, est le véritable maître des lieux19. En mai 2014, les Iraniens jouent ainsi un rôle clé dans les négociations avec les rebelles pour l'évacuation de certains quartiers de Homs20.

    En juin 2014, le général Hossein Hamedani affirme que la Basij est présente dans 14 provinces syriennes21. Mais pour l'Iran, l'intervention en Syrie a un prix très élevé. Les 70 000 hommes des FND revendiqués à la mi-2014 ont un salaire mensuel de 100 à 160 dollars, pris en charge par l'Iran. Les miliciens irakiens et afghans recrutés par l'Iran reçoivent jusqu'à 500 dollars par mois. Le Hezbollah coûte jusqu'à 100 millions de dollars annuels à l'Iran ; la prime pour un combattant célibataire tué en Syrie se monterait pour la famille à 50 000 dollars. L'Iran paie une bonne partie de l'entretien des avions de combat syriens en Russie, et porte à bout de bras le régime en lui achetant notamment du pétrole. L'inflation en Iran a augmenté de 10% depuis le début de la guerre en Syrie22.

    En octobre 2014, le général Darisavi, des Pasdarans, est déclaré mort au combat en Syrie par les autorités. Selon l'opposition iranienne, en quatre semaines, 16 Iraniens ont été tués en Syrie23. Le 9 janvier 2015, Hossein Ahmadi, un membre de la force al-Qods, est enterré dans la province d'Alborz : c'est le premier membre de l'organisation déclaré officiellement mort au combat en Syrie24. Le nombre des Gardiens de la Révolution tués en Syrie depuis 2011 dépasse probablement la centaine, ce qui reste toutefois modeste (et sans doute sous-estimé) au regard d'un contingent de plus de 1 000 hommes présents en permanence et qui a probablement tourné (comme pour le Hezbollah)25.

    Enterrement de Hossein Ahmadi, membre de la force al-Qods tué en Syrie, en janvier 2015.



    Bibliographie :


    Will Fulton, Joseph Holliday, et Sam Wyer, Iranian Strategy in Syria, Institute for the Study of War, mai 2013.

    Aron Lund, « Who Are the Foreign Fighters in Syria? An Interview With Aaron Y. Zelin », Syria in Crisis/Carnegie for the Middle East, 5 décembre 2013.

    Karim Sadjadpour, « Iran’s Unwavering Support to Assad’s Syria », CTC Sentinel, Août 2013, Special Issue Vol 6. Issue 8, p.11-14.

    Mazis I., Sarlis M., « A GEOPOLITICAL ANALYSIS OF THE ACTIVATION OF THE SHIITE GEOPOLITICAL FACTOR WITHIN THE SYRIAN CONFLICT GEOSYSTEM », Regional Science Inquiry Journal, Vol. V, (2), 2013, pp. 125-144.

    Phillip Smyth, « Hizballah Cavalcade: Iran’s Losses In the “35th Province” (Syria), Part 1 », Jihadology.net, 14 juin 2013.

    Iran in Syria. From an Ally of the Regime to an Occupying Force, Naame Shaam, Septembre 2014.


    2Foreign Fighters in Syria, The Meir Amit Intelligence and Terrorism Information Center, décembre 2013.
    4Will Fulton, Joseph Holliday, et Sam Wyer, Iranian Strategy in Syria, Institute for the Study of War, mai 2013.
    5Iran in Syria. From an Ally of the Regime to an Occupying Force, Naame Shaam, Septembre 2014.
    6Iran in Syria. From an Ally of the Regime to an Occupying Force, Naame Shaam, Septembre 2014.
    7Iran in Syria. From an Ally of the Regime to an Occupying Force, Naame Shaam, Septembre 2014.
    8Iran in Syria. From an Ally of the Regime to an Occupying Force, Naame Shaam, Septembre 2014.
    9Iran in Syria. From an Ally of the Regime to an Occupying Force, Naame Shaam, Septembre 2014.
    10Iran in Syria. From an Ally of the Regime to an Occupying Force, Naame Shaam, Septembre 2014.
    11Iran in Syria. From an Ally of the Regime to an Occupying Force, Naame Shaam, Septembre 2014.
    12Phillip Smyth, « Hizballah Cavalcade: Iran’s Losses In the “35th Province” (Syria), Part 1 », Jihadology.net, 14 juin 2013.
    13Iran in Syria. From an Ally of the Regime to an Occupying Force, Naame Shaam, Septembre 2014.
    15Mazis I., Sarlis M., « A GEOPOLITICAL ANALYSIS OF THE ACTIVATION OF THE SHIITE GEOPOLITICAL FACTOR WITHIN THE SYRIAN CONFLICT GEOSYSTEM », Regional Science Inquiry Journal, Vol. V, (2), 2013, pp. 125-144.
    18Karim Sadjadpour, « Iran’s Unwavering Support to Assad’s Syria », CTC Sentinel, Août 2013, Special Issue Vol 6. Issue 8, p.11-14.
    19Iran in Syria. From an Ally of the Regime to an Occupying Force, Naame Shaam, Septembre 2014.
    20Iran in Syria. From an Ally of the Regime to an Occupying Force, Naame Shaam, Septembre 2014.
    21Iran in Syria. From an Ally of the Regime to an Occupying Force, Naame Shaam, Septembre 2014.
    22Iran in Syria. From an Ally of the Regime to an Occupying Force, Naame Shaam, Septembre 2014.

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    Dans le dernier numéro de 2ème Guerre Mondiale, je signe le dossier de couverture sur la doctrine de combat de la Luftwaffe. Un sujet finalement rarement traité dans ces magazines spécialisés et que j'aborde via le travail de plusieurs historiens militaires, notamment James Corum.

    J'ai également écrit un article sur le cinéma de guerre soviétique à propos de la Grande Guerre Patriotique entre 1945 et 1991. Là encore, je m'appuie sur le travail d'historiens sérieux, notamment ici D. Youngblood, une des spécialistes du sujet.

    Enfin, j'ai consacré la chronique cinéma au récent film Stalingrad de F. Bondartchouk (2013), qui n'est pas inintéressant à analyser au regard des événements actuels en Ukraine, et ce d'autant plus que le réalisateur est un proche du pouvoir russe.

    Bonne lecture !

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    Edward G. Longacre est un historien américain connu pour ses livres et article sur la guerre de Sécession plutôt que sur la Seconde Guerre mondiale (j'avais eu l'occasion d'évoquer un de ses ouvrages ici). Il se trouve que le père de l'historien a servi dans la 100th Infantry Division pendant la Seconde guerre mondiale : Edward G. Longacre rend d'une certaine façon hommage à son géniteur en évoquant le parcours de cette division méconnue pendant le conflit.

    La 100th I.D. débarque à Marseille en octobre 1944. Elle a cette particularité d'être composée à la fois de cadres de la Garde Nationale et de l'armée régulière. Créée en novembre 1942, elle a dû détacher 3 000 de ses hommes au cours de l'année 1944 pour combler les trous dans les unités déjà engagées en Europe. Elle a donc dû attendre deux années avant de monter en ligne à son tour.

    La division est engagée dans les Vosges et se heurte à la ligne "Hiver" des Allemands, en avant du Rhin. Les "Centurymen" sont parmi les seuls Américains à ne pas lâcher pied lors des assauts initiaux de l'opération Nordwind, en janvier 1945, qui prolonge la contre-offensive des Ardennes. La division s'empare de la ville de Bitche, en Alsace, ce qui lui vaudra un nouveau surnom affectueux ("Sons of Bitche"). Les fantassins américains, rattachés au VIth Corps, traversent le Rhin le 26 mars 1945.

    Les Allemands s'accrochent cependant, même au bord de la défaite. La 100th I.D. va se heurter à une farouche résistance devant la ville d'Heilbronn, entre Heidelberg et Stuttgart. La ville, adossée au Neckar à l'ouest, est protégée par une ceinture de collines dans les trois autres directions. Elle est défendue par des unités qui battent en retraite, comme les restes de la 17. SS-Panzergrenadier Division, par la Volkssturm et la Hitlerjugend, et par des reliquats de l'armée régulière (marins, vétérans de l'Afrika Korps !). Le général Burress, qui commande la division américaine, cherche à limiter les pertes : il fait traverser un de ses régiments au nord de la ville, sur le Neckar, de façon à l'encercler. Mais le commandant du VIth Corps ordonne à Burress d'attaquer les faubourgs nord de la ville avec la 10th Armored Division qui progresse en parallèle au nord de Heilbronn. Les Américains progressent d'abord bien mais le 4 avril, une violente contre-attaque allemande anéantit plusieurs formations américaines, faisant usage de tunnels reliant la ville aux quartiers industriels.

    Burress voit partir la 10th Armored Division et la 63rd Infantry Division, qui étaient censés l'appuyer dans la conquête de Heilbronn et qui sont expédiées dans d'autres directions. Le 397th I.R. vient épauler son confrère le 398th I.R., qui a reçu de plein fouet les contre-attaques allemandes. Les Américains tentent d'établir des ponts en face de la ville, mais les 88 allemands les pulvérisent ; avec des pots fumigènes, il est néanmoins possible de faire une trentaine de véhicules blindés sur l'autre berge, avec qu'un énième pont ne soit encore détruit par l'artillerie. Pendant que le 397th I.R. établit une tête de pont en face du centre-ville, le 398th I.R. progresse par le nord tout en nettoyant les villages environnants. Les GI's sont pris à partie par les mitrailleuses, les Panzerfaüste et même par des Nebelwerfer. Le pilonnage est tellement dense qu'un soldat américain au moins retourne sa propre arme contre lui.

    Les 5 et 6 avril, les deux régiments procèdent au nettoyage de la ville. Dans l'usine Knorr, les compagnies d'armes lourdes trouvent de quoi refroidir leurs mitrailleuses surchauffées (!). Les Américains rencontrent une résistance parfois fanatique d'adolescents de la Hitlerjugend. De nombreux civils allemands sont tués par l'artillerie ou lors du nettoyage des bâtiments. Les Américains portent néanmoins secours à de nombreux travailleurs forcés soviétiques ou roumains prisonniers des combats. Le 9 avril dans l'après-midi, Heilbronn est quasiment nettoyée par le 398th au nord et par le 399th I.R. au sud. Les différents groupes du 397th I.R. font également bientôt leur jonction. La bataille aura coûté à la division 60 tués, 250 blessés et 112 disparus -pour 1 800 Allemands capturés et un grand nombre tués ou blessés. Les "Centurymen" ont rempli leur mission, non sans affronter une dernière résistance désespérée dans une grande ville allemande (100 000 habitants avant la guerre).

    Un ouvrage finalement très classique, sur un historique d'unité, mais à propos d'une division relativement obscure. Surtout, le récit met bien en évidence la résistance parfois désespérée de l'armée allemande et de ses auxiliaires conjoncturels (Volkssturm, Hitlerjugend, autorités locales du parti, etc) sur le front de l'ouest en 1945. Encore une fois, l'entrée en Allemagne n'a pas toujours été une promenade de santé, même du côté anglo-américain.



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    La collection Folio Histoire de Gallimard a la bonne idée, depuis quelques années, de rééditer des "classiques" de l'écriture de l'histoire militaire. Le livre de Michel Lesure, spécialiste du monde ottoman et des rapports entre Venise et la Turquie au XVIème siècle, traite de la bataille de Lépante, et on a probablement pas fait mieux depuis en français.

    Comme l'historien le rappelle en introduction, Lépante fait figure, en Occident, dès le XVIème siècle, de "choc des civilisations". La défaite ottomane est vue comme un miracle. Le vainqueur, Don Juan d'Autriche, devient une légende vivante. Les sources sont pourtant ténues : les témoignages les plus authentiques sont ceux de subalternes ou de simples soldats, les chefs chrétiens n'ayant quasiment pas évoqué la bataille. Et les différentes composantes de la Sainte Ligue se déchirent, ce qui conditionne les sources. Michel Lesure est allé voir du côté des archives ottomanes, et notamment du côté du registre des affaires importantes, une véritable mine. Plus de 300 documents qui, entre 1571 et 1573, concernent la bataille de Lépante et ses suites. C'est ce corpus documentaire qu'il commente extensivement dans le livre.




    En 1570, l'empire ottoman domine la Méditerranée orientale, alors que l'Espagne impose son hégémonie sur la Méditerranée occidentale. Venise, électron libre, est la prochaine cible du sultan Sélim II, qui veut s'emparer de Chypre, colonie vénitienne qui gêne les communications maritimes de son empire. Venise s'est laissée surprendre par l'attaque, d'autant que l'arsenal vénitien a connu un incendie spectaculaire en 1569. Le pape Pie V, monté sur le trône de Saint Pierre, organise une croisade en se reposant d'abord sur Philippe II d'Espagne. Mais la croisade montée par le pape dérange les Vénitiens, qui espèrent encore pouvoir sauver le commerce avec les Turcs. La construction de la flotte, avec des contingents chrétiens multiples, est laborieuse ; Don Juan d'Autriche est finalement nommé à sa tête. Les Vénitiens remplacent le commandant de leurs galères, Zane, par Sébastien Veniero, qui doit faire face à de graves problèmes d'indiscipline. Des galères parviennent à renforcer Famagouste, la place chypriote assiégée par les Turcs, mais Veniero doit également venir à l'aide des villes de Dalmatie qui se soulèvent contre le joug turc. En juillet 1571, la Sainte Ligue est officiellement constituée. Reste à lui trouver des objectifs abordables. Les Turcs, profitant des lenteurs chrétiennes, envoient une flotte en Crète et en Eubée qui doit empêcher la jonction entre les colons vénitiens et la flotte de secours. Sélim II, le sultan, a conservé le grand vizir Mehmed Sokolli, un non Turc comme beaucoup de fonctionnaires ottomans, qui s'est opposé à l'expédition de Chypre soutenue par ses adversaires à la cour. Sokolli préfère la voie diplomatique en resserrant notamment l'alliance française. La flotte turque manque en réalité d'hommes et l'indiscipline règne pendant la campagne chypriote. Sokolli remplace les chefs mais nomme des chefs inexpérimentés dans le combat sur mer. Il faut attendre l'arrivée d'Uludj Ali Pacha, le beylerbey d'Alger, pour que la flotte turque dispose d'un amiral compétent. Le grand vizir rassemble aussi des troupes car l'agitation gagne la Morée, l'Epire et d'autres provinces balkaniques. La flotte turque semble avoir reçu pour mission d'assurer la domination ottomane sur l'Adriatique d'où les raids qu'elle lance jusqu'au mois d'août, avant le départ de la flotte chrétienne vers la Méditerranée orientale. La flotte turque se réfugie à Lépante, et tente de se remettre en condition pour préparer la bataille à venir. Les forteresses proches sont vidées de leurs garnisons, les chefs de la flotte mobilisent les hommes valides. Des désertions surviennent pourtant. Côté chrétien, presque tout le monde est réticent à engager la bataille navale si tard dans l'année. Beaucoup plaident pour des opérations l'année suivante en Afrique du Nord. Mais Philippe II, suivant Pie V, ordonne à Don Juan d'engager le combat. Les relations dans la flotte, entre Don Juan, bâtard royal, Colonna le Romain et Veniero, d'un caractère difficile, ne sont pas des meilleures. Le 2 octobre, un incident éclate entre soldats espagnols, venus compléter les galères des Vénitiens, et ces derniers ; Veniero fait pendre un capitaine de Don Juan. Le Vénitien Barbarigo sera désormais l'interlocuteur de Don Juan. Le 4 octobre, la flotte chrétienne est à Céphalonie ; c'est là qu'elle apprend la chute de Famagouste et de Chypre, et la mise à mort des habitants et du chef de la garnison, abominablement torturé. Chaque camp est mal renseigné sur l'autre mais la confrontation approche.

    Lépante est une des plus grandes batailles navales en Méditerranée. Aux 208 galères, 6 galéasses et 20 à 30 naves chrétiennes font face 180 à 230 galères ottomanes accompagnées de 70 galiotes. Les chrétiens ont cependant l'avantage de la puissance de feu : beaucoup plus de pièces d'artillerie et surtout les galéasses, opérant par paire devant chacune des trois composantes de la flotte, bardée de canons. Les combattants chrétiens sont mieux protégés et utilisent des arquebuses alors que les Ottomans privilégient encore l'arc. 170 000 hommes se font face, dont la moitié de rameurs. Une galère chrétienne accueille en moyenne 100 hommes mais le chiffre peut monter à 2 ou 300. Les deux flottes se découvrent à l'aube du 7 octobre. Les Turcs, qui avaient sous-estimé le nombre de navires chrétiens, découpent en miroir leur dispositif en trois escadres. A l'aile droite chrétienne, Doria cherche à envelopper l'aile turque qui lui fait face, commandée par Uludj Ali, découvrant dangereusement le centre. Avant le choc, les galéasses du centre et de la gauche chrétienne fracassent plusieurs galères turques avec leurs canons. A l'aile gauche chrétienne, les Vénitiens, qui en composent l'essentiel, sont un temps en difficulté, mais viennent à bout du contingent turc qui perd 54 galères sur 60 ; Barbarigo le Vénitien est cependant tué. Au centre, Don Juan est d'abord en infériorité numérique (62 galères contre 87) mais il est renforcé par 26 galères de l'arrière-garde. De furieux corps-à-corps ont lieu sur toute la ligne. La mort d'Ali Pacha, l'amiral turc, désorganise sa flotte. Uludj Ali fait volte-face sur l'aile droite, s'infiltre entre celle-ci et le centre chrétien, coule quelques galères et en capture d'autres, notamment celle des chevaliers de Malte. Puis il doit prendre la fuite avec une trentaine de vaisseaux. La victoire, côté chrétien, est coûteuse : 7 500 morts et 20 000 blessés peut-être, contre 20 à 30 000 pertes côté turc, plus 15 000 rameurs chrétiens libérés. Les chrétiens ont capturé près de 3 500 Turcs, et pas moins de 130 navires. La discorde reprend cependant dans le camp chrétien sur le partage des dépouilles. Les Vénitiens, qui souhaitent certainement se venger de la chute de Chypre, exécutent une bonne partie des prisonniers turcs. Les vainqueurs sont accueillis en triomphateurs, même si Philippe II réserve un accueil froid à Don Juan d'Autriche. C'est aussi que, grisés par leurs succès, les amiraux envisagent les plans les plus fous pour 1572, alors même que Philippe II pense aux intérêts de l'Espagne. Les Vénitiens, sérieusement diminués après la bataille, rechignent à aller de l'avant : tout au plus reprennent-ils quelques positions autour de Corfou pendant l'hiver. En janvier 1572, une tentative contre le fort de Saint-Maure, à Leucate, se solde par un échec cuisant et des représailles contre la population qui s'était soulevée. Veniero est congédié pour maintenir l'alliance avec Philippe II mais la mort de Pie V, en mai 1572, semble venir à bout de la Sainte Ligue.

    L'empire ottoman apprend la nouvelle du désastre fin octobre 1571. Désormais les rôles sont inversés : le grand vizir craint des attaques sur les côtes, des débarquements, des raids. L'armée se décompose, les désertions des sipahis et janissaires expliquent pour le sultan la défaite. Il tente de rétablir son autorité mais la décomposition politique menace aussi, en Asie Mineure, en Albanie. Sélim II peste contre les détournements de fonds, les négligences, craint l'attitude des populations grecques et albanaises, pleines d'espoir après Lépante. Le sultan fait réprimer les mouvements de population par la force, même si certains s'engagent sur des navires corsaires qui font des raids jusqu'en Eubée. Une véritable insurrection gagne le Péloponnèse, du moins dans sa moitié sud, en 1572. Faute de soutien extérieur, la répression turque s'abat ici aussi. Après le désastre, le grand vizir tente de galvaniser les énergies pour la mise en défense de l'empire. Jusqu'en décembre, on remet en état les forteresses, les garnisons, on fabrique des armes et de la poudre, on envoie des renforts pour réprimer les soulèvements. Puis le vizir envisage même des projets offensifs : un raid sur les Pouilles notamment. La priorité reste la reconstruction de la flotte, entamée dès la nouvelle du désastre connue, fin octobre : Uludj Ali, qui revient en vainqueur (!) à Constantinople, en prend la tête. On copie les galéasses vénitiennes, on améliore les canons. Reste le problème des équipages. Lépante a décimé la fine fleur des marins turcs. La pénurie sera difficile à combler. Mais en juin 1572, Uludj Ali peut prendre la mer avec 250 navires : autant que la flotte turque à Lépante.

    Don Juan cherche le combat de rencontre, mais Uludj Ali se place à chaque fois sur un terrain qui lui est favorable. Un an après Lépante, les Espagnols se brouillent de nouveau avec les Vénitiens : la réédition de la bataille n'aura pas lieu. Les Vénitiens négocient en réalité avec les Turcs, une paix si dure que Lépante semble n'avoir servi à rien. La bataille n'a produit aucun vainqueur : la flotte ottomane en sort affaiblie, les Vénitiens ont perdu Chypre. Le rêve de croisade chrétien, lui aussi, disparaît pour longtemps.

    Un travail d'historien basé sur les sources, qui se présente comme un commentaire poussé d'une sélection de documents d'archives. Un très bon complément au volume Osprey sur la bataille, mieux illustré (encore que le livre de M. Lesure ne soit pas en peine de ce côté-là : encart central, cartes), mais qui va moins loin dans l'analyse de la bataille.



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    Cet ouvrage collectif, qui se divise en 15 chapitres, réalisé sous la direction de R. McMahon, et constamment mis à jour en fonction des avancées de la recherche, se destine d'abord aux étudiants ou aux passionnés de la guerre du Viêtnam. Il s'agit d'un recueil de documents ayant trait au conflit, classés par thèmes et précédés de textes d'historiens spécialistes de chaque point abordé dans les différents chapitres. L'ensemble est parfois inégal en fonction des contributions mais reste globalement très intéressant notamment pour qui veut s'initier aux problématiques de la recherche sur la guerre du Viêtnam. Cette édition date d'une dizaine d'années et ne prend donc pas forcément en compte les avancées récentes, mais l'essentiel est là.

    On notera d'ailleurs que le volume donne la parole à tous les courants de l'historiographie de la guerre du Viêtnam (parfois, même souvent, via des extraits d'ouvrages de ces historiens, avec autorisation des auteurs), puisque Michael Lynd, un historien du courant révisionniste, apparaît dès le premier chapitre.



    David Marr aborde l'impact du colonialisme français en Indochine puis Mark Philip Bradley parle des relations entre les nationalistes viêtnamiens et les Américains. Le premier montre combien la structure sociale et le regard intellectuel au Viêtnam ont changé avant 1945 et le second explique de quelle façon une image mythifiée des Etats-Unis a façonné le nationalisme viêtnamien.

    Patrick Hearden souligne combien les intérêts économiques des Etats-Unis, et notamment le redressement du Japon, ont conduit les Etats-Unis à soutenir la France en Indochine. David Anderson présente l'engagement de l'administration Eisenhower aux côtés du régime Diêm, qui jette les bases de nombre de problèmes qui mèneront à l'intervention directe américaine. Ronald Spector rappelle combien la mission de conseillers militaires américains a mal préparé l'armée sud-viêtnamienne qu'elle encadrait à affronter une insurrection et non une menace conventionnelle.

    Michael Hunt souligne que Kennedy et son administration, quant à eux, n'ont jamais envisagé une solution diplomatique sérieuse, braqués sur un anticommunisme virulent et l'emploi de la force. A contrario, David Kaiser explique que Kennedy a cherché jusqu'au bout à ne pas intervenir directement et que le président était persuadé, jusqu'à sa mort, que l'effort militaire portait ses fruits. Robert Dallek, un spécialiste de Johnson, montre que le président américain a choisi l'intervention en raison d'une combinaison de facteurs domestiques, internationaux et personnels, sans compter une volonté permanente de compétition et de vouloir à tout prix l'emporter qui caractérisait sa personnalité. Fredrik Logevall quant à lui pense que Johnson et ses conseillers ont sciemment choisi la guerre en 1965 alors qu'ils avaient la possibilité de l'éviter.

    Le chapitre sur la stratégie militaire américaine au Viêtnam n'est pas le meilleur de l'ensemble. Le colonel Summers, un révisionniste, critique à la fois la stratégie militaire et la direction civile : il est convaincu qu'une autre stratégie aurait permis la victoire des Américains. George Herring en doute fortement mais n'est pas moins critique sur la stratégie américaine, et notamment quant aux déficiences de Johnson sur le plan de la direction militaire du conflit. Le chapitre sur les Américains au combat, en revanche, est parmi les plus intéressants. Christian Appy démontre que les 2,5 millions d'Américains qui ont combattu au Viêtnam ne sont pas représentatifs de leur genération : 80% d'entre eux proviennent des classes populaires, ce qui fait de la guerre du Viêtnam "la" guerre de classe de l'histoire américaine. Il souligne aussi la démoralisation des soldats américains quand ceux-ci constatent le décalage entre les justifications officielles de l'intervention américaine et ce qu'ils voient sur le terrain. Gerard deGroot rappelle que les conditions du combat déstructurent l'armée américaine, victime des tensions raciales, de l'abus de drogues et de l'insubordination rampante.

    Le chapitre sur l'ennemi, Nord-Viêtnam et Viêtcong, est l'un de ceux méritant d'être mis à jour car les travaux récents ont été nombreux sur le sujet depuis quelques années. William Duiker explique que les dirigeants du Nord n'ont jamais dévié de leur ambition de réunifier les deux Viêtnams, même s'ils ont préféré au départ, selon lui, la tactique politique plutôt que militaire. Qiang Zhai souligne que la Chine communiste a surtout soutenu Hanoï entre 1965 et 1968, mais que les tensions ont été vives jusqu'à la rupture sur fond de conflit soviéto-chinois. Sur le Têt, Robert Buzzanco décrit combien derrière le mythe de la défaite militaire communiste se cache une vraie déroute stratégique et politique pour les Sud-Viêtnamiens et leurs alliés américains. William Hammond montre combien la couverture du Têt par les médias a pu influencer les décisions de l'administration Johnson, et notamment celle fatidique du président de ne pas se représenter en mars 1968.

    Le chapitre sur l'allié sud-viêtnamien mériterait là encore une actualisation en raison de travaux récents. Gabriel Kolko souligne combien le régime sudiste était tributaire de l'aide américaine et fonctionnait aussi beaucoup par la corruption, ce qui était de mauvais augure. Bui Diem, ancien ambassadeur du Sud aux Etats-Unis, défend lui l'idée selon laquelle le régime aurait pu évoluer, mais que les Etats-Unis n'ont pas accédé à cette démarche. Pour Melvin Small, Nixon n'a jamais eu de véritable stratégie au Viêtnam et n'a fait que prolonger l'oeuvre de Johnson, retardant d'ailleurs une paix qui a coûté de nombreuses vies américaines. Lewis Sorley, un révisionniste, soutient quant à lui que le général Abrams a virtuellement remporté la guerre en 1970 grâce à la pacification, et que ce sont les contraintes politiques et budgétaires aux Etats-Unis qui ont ruiné ce résultat...

    Charles DeBenedetti démontre que les opposants à la guerre du Viêtnam, au départ, sont issus de contestataires aux essais nucléaires atmosphériques. Puis le mouvement se développe à partir de l'intervention directe en 1965. Paradoxalement, il n'a pas atteint beaucoup de ses objectifs mais a profondément impacté la société américaine. Rhodri Jeffrey-Jones raconte comment les femmes ont été une composante essentielle du mouvement anti-guerre, aidant en particulier à le faire entendre dans l'opinion publique. Adam Garfinkle soutient que le mouvement anti-guerre n'a pas réussi à la stopper mais à contribuer à la prolonger, même s'il partait d'une bonne intention (!).

    Pour Larry Berman, les accords de Paris sont une véritable trahison du Sud-Viêtnam : Nixon et Kissinger promettent un soutien au Sud qui s'avère en réalité défaillant. Robert Brigham rappelle que ni le Nord-Viêtnam, ni le Viêtcong n'ont abandonné l'objectif de réunification après les accords de Paris, quand bien même des divergences ont existé sur la stratégie à suivre. Paul Kennedy montre dans le dernier chapitre l'impact de la guerre du Viêtnam, sur le plan internationale, pour les Etats-Unis, tandis que Marilyn Young décrit combien les mémoires du conflit restent divisées, ce qui désespère Arnold Isaacs.

    Malgré la qualité inégale des contributions, on appréciera le stock de documents fournis ; surtout, l'ensemble constitue une bonne entame aux grandes problématiques du travail historien sur le conflit, aux Etats-Unis. Deux reproches peut-être : le manque de cartes et d'illustrations, et surtout des orientations bibliographiques en fin de chapitre parfois un peu légères ou un peu datées, même pour 2003. On aurait aimé que cet aspect soit plus travaillé pour disposer d'un véritable outil de travail.



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    Avant l'ouvrage écrit par John Ernst, peu d'Américains savaient que l'université d'Etat du Michigan avait été sollicitée par le gouvernement, de 1955 à 1962, pour conseiller le régime sud-viêtnamien dans l'administration civile et les méthodes de police.

    Après l'éviction des Français en 1954, les Américains décident de soutenir Ngo Dinh Diêm, qui prend la tête du Sud-Viêtnam. L'Administration de Coopération Internationale, un organisme américain, doit pourvoir à la construction de l'Etat pour appuyer Diêm.

    Diêm, qui a été un temps en exil avant son retour au Sud-Viêtnam, a rencontré Wesley R. Fishel, un professeur assistant en sciences politiques de l'université d'Etat du Michigan, au Japon, dès 1950. Quand Diêm arrive au pouvoir, Fishel devient une sorte de conseiller informel du dirigeant sudiste, désireux de contrer l'insurrection communiste, d'accueillir les réfugiés venus du Nord et de réformer une administration balbutiante en raison de la politique menée par les Français, qui se réservaient les postes d'importance. Fishel persuade Diêm que l'université du Michigan peut l'aider pour l'administration publique et la police de son Etat. Il est soutenu par Hannah, le président de l'université, qui ambitionne de faire de son établissement un lieu d'envergure mondiale, d'où les liens étroits qui le relie au gouvernement américain.

    Bientôt, une équipe de l'université, le Michigan State University Group (MSUG), est déployé à Saïgon. De mai 1955 à juin 1962 (en trois phases : 1955-1957, 1957-1959, 1959-1962), le MSUG participe à plusieurs programmes, avec plus ou moins de succès. En 1955, à l'arrivée du MSUG, la situation est explosive, Diêm devant affronter ses adversaires politiques par les armes ; plusieurs familles du MSUG périssent dans des émeutes. Le COMIGAL s'occupe des 900 000 réfugiés venus du nord, en majorité catholiques, comme Diêm lui-même. Le MSUG plaide pour une décentralisation de la relocalisation des réfugiés, avec des bureaux dans chaque village. Mais le régime bafoue les droits des montagnards et installe de force les réfugiés catholiques sur des terres parfois défrichées par les montagnards. Ces derniers, et les bouddhistes, majoritaires, considèrent de plus en plus le régime de Diêm comme une entreprise catholique de colonisation. La répression de Diêm les pousse des plus en plus vers l'insurrection.

    Le MSUG développe, finance et organise aussi l'Institut National d'Administration basé à Saïgon. La librairie en particulier s'accroît considérablement, mais les Sud-Viêtnamiens, formés à l'école française, profite peu des nouvelles lectures américaines. Les ouvrages en anglais sont délaissés par les étudiants. Les résultats mitigés sont résumés par cette remarque d'un vétéran du groupe ayant travaillé avec l'institut : certains cadres se sont montrés efficaces, pour preuve, ils ont été assassinés rapidement après avoir pris leurs fonctions dans les campagnes.

    Le programme inclut aussi l'envoi de 179 Sud-Viêtnamiens aux Etats-Unis, aux Philippines et au Japon pour être formés. Les étudiants ne sont pas seulement envoyés à l'université du Michigan mais aussi dans d'autres universités prestigieuses comme Harvard. Ils passent des diplômes reliés à l'administration, en économie ou en sciences politiques. En réalité, l'expérience tourne court en raison de problèmes linguistiques et culturels. Saïgon craint que les étudiants restent aux Etats-Unis et ne soutient pas le programme ; en fait, les étudiants ont le mal du pays et ne songent qu'à rentrer chez eux. D'autres, qui terminent leur cursus, n'obtiennent pas les emplois espérés de retour au Viêtnam, et n'arrivent même pas à récupérer leur ancien emploi.

    Le MSUG encadre aussi la police. Il conseille la Sûreté, rapidement renommée Vietnamese Bureau of Investigation pour redorer son image, et tente de créer une carte nationale d'identité. Diêm s'en sert surtout pour réprimer les opposants. Le MSUG tente également de faire de la Garde Civile une police d'Etat à l'américaine, là où Diêm et ses conseillers souhaitent en réalité une force paramilitaire capable d'agir comme police nationale et en appui de l'armée. Les dissensions laissent une Garde Civile embryonnaire et de peu d'utilité lorsque se déclenche l'insurrection en 1959. La tâche principale du MSUG est d'abord d'enseigner aux policiers à traiter correctement la population ou à relever des empreintes, mais les documents montrent aussi que le groupe a fourni des menottes et entraîné les policiers au tir d'armes à feu à légères.

    Le problème est que le MSUG manque tout simplement de personnel pour assumer à la fois cette tâche d'instruction au Viêtnam et les cours à l'université du Michigan. A un moment, sur les 33 membres du groupe encadrant la police, seuls 4 viennent de l'université, les autres ont été recrutés à l'extérieur. Ces personnes recrutées à l'extérieur reçoivent aussi des diplômes de l'université. Certains font également partie de la CIA. On ne sait pas si ces membres de la CIA étaient vraiment inactifs, à la retraite, ou agissaient de manière souterraine, notamment pour former la police sud-viêtnamienne à la contre-insurrection. Leur présence va en tout cas exposer l'université du Michigan à de violentes critiques.

    Si certains universitaires sont attirés par un voyage dans un pays "exotique" et des salaires alléchants, d'autres, de retour aux Etats-Unis, publient des articles critiques sur le régime de Diêm et le soutien américain. Deux paraissent dans The New Republic en 1961 et 1962 : l'un des deux énerve tellement Diêm qu'il décide de mettre fin au contrat du MSUG en juin 1962. Fishel lui-même, désespéré par l'absence de volonté de Diêm de conduire des réformes, quitte le Viêtnam en 1958. En 1966, un article sulfureux paraît dans Ramparts, que John Ersnt décrit comme un magazine libéral catholique de la côte ouest. L'article comprend des erreurs mais associe l'université du Michigan avec la CIA dans des opérations clandestines. Fishel devient un bouc-émissaire et sort complètement discrédité dans la communauté universitaire ; certains pensent que sa mort prématurée, dans les années 1970, vient de la polémique autour de sa participation au programme. Mais Hannah, le président de l'université du Michigan, porte une lourde responsabilité dans l'engagement de son établissement dans ce programme. Il a soutenu le côté positif de son entreprise alors même que le MSUG a été incapable de mener à bien la construction d'un Etat tel que cela était envisagé au départ. 



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    En 2013, la police danoise enquête sur Abou Ahmed, la mosquée Quba d'Amagen et l'organisation charitable Hjælp4Syrien1. Le lieu et l'organisation serviraient en effet de base de recrutement et de collecte de fonds pour le djihad syrien. Copenhague surveille en fait depuis le mois de mars l'activité de cette organisation qui semble appuyer le front al-Nosra. Ahmed est bien connu des services de police pour avoir parrainé spirituellement deux jeunes Danois qui avaient voulu organiser des attentats à Copenhague. Le groupe aurait apporté un soutien financier à un ancien détenu danois de Guantanamo tué en Syrie en février 2013, Slimane Hadj Abderrahmane. En août, un autre Danois, Abu Omar Altunes, trouve également la mort en Syrie. A ce moment-là, la police estime que 65 Danois au moins sont partis pour le djihad syrien, dont 6 ont déjà trouvé la mort. Le 16 août 2013, un djihadiste, Abu Khattab, poste une vidéo où il appelle des Danois à se joindre au djihad2. Quelques jours plus tard, une autre vidéo montre Khattab et trois autres combattants tirer sur 6 photos de personnes perçues comme « ennemies de l'islam » (un agent de police, des ministres, un avocat, un dessinateur de caricatures, l'imam Ahmed Akkari, qui s'était violemment impliqué dans l'affaire des caricatures de Mahomet en 2006, avant de dire qu'il le regrettait)3

     

    En mai, la brigade des Muhajireen annonce la mort, deux mois plus tôt, d'un djihadiste danois, Sørensen. Celui-ci aurait voyagé en Egypte, au Yémen, au Liban et en Libye avant de rejoindre le groupe armé. Il a été emprisonné au Yémen et au Liban et, selon ses dires, torturé dans le premier pays. Il suit au Yémen les cours de l'université Imam de Sanaa, avec l'imam Abdulmajid al Zindani, lié à Ben Laden. Sørensen a ensuite vécu trois ans en Egypte avant de partir faire la guerre en Libye, puis de rejoindre la Syrie. Il trouve la mort dans la province de Lattaquié4. En octobre 2013, les salafistes danois de Kaldet til Islam intensifient leur effort de propagande dans les prisons après la mort de leur chef, Shiraz Tariq, en Syrie. Tariq serait mort le 25 septembre dans la province de Lattaquié : lui aussi faisait partie du groupe d'Omar ash-Shishani, lié à l'EIIL. Tariq commandait probablement le contingent danois du groupe5. Le 17 novembre 2013 survient l'annonce de la mort de deux Danois supplémentaires, dont un jeune de 17 ans, tués à Alep6. Le 13 janvier 2014, les insurgés confirment que Abou Khattab, dont le sort était en suspens depuis plusieurs mois, a bien été tué en novembre dans les combats, pendant que deux autres Danois étaient blessés. Depuis l'été 2012, ce serait plus de 80 Danois, selon les autorités, qui seraient partis en Syrie, dont 7 au moins, jusqu'ici, ont été tués7.


    Abou Khattab.-Source : http://cphpost.dk/image/box/25351/1920/1080.jpg


    Kenneth Sorensen.-Source : http://www.longwarjournal.org/images/Kenneth-S%C3%B8rensen-Muhajireen-Brigade.png



    Les motivations des volontaires danois semblent assez variées. Certains partent pour aider des frères sunnites, d'autres pour renverser une dictature jugée ignoble. D'autres partent pour établir la charia, voire un califat islamique, ou tout simplement pour subir le martyre. Enfin, des volontaires recherchent tout simplement l'aventure. La plupart sont des hommes de 16 à 25 ans, majoritairement issus de l'immigration musulmane, mais il y a aussi des convertis danois. Le groupe est donc plus jeune et diversifié que les contingents précédents (Afghanistan, Somalie, Irak). Parmi les immigrés, certains sont liés aux milieux criminels. Le recrutement se fait notamment par la sensibilisation via les vidéos et les réseaux sociaux. Il semble, encore une fois, que certains criminels partent pour le « rachat des fautes ». La majorité des volontaires a rejoint le front al-Nosra ou l'EIIL. La moitié des personnes est déjà retournée au Danemark, et plusieurs ont effectué des aller-retour8.

    Big A est l'un des chefs de gangs les plus connus du Danemark, à Copenhague. De son vrai nom Abderozzak Benarabe, il a rejoint le djihad en Syrie et a été approché par un journaliste du Guardian, qui a suivi son parcours en 2012. Big A franchit la frontière en rampant sous les barbelés turcs, puis une voiture le conduit dans la province d'Idlib, à Sarjeh. Avec un autre Danois avec lequel il a fait le voyage, il intègre une brigade d'Ahrar al-Sham qui comprend 25 hommes, dont un Canadien d'origine irakienne et 4 Ouzbeks -les autres sont des Syriens. Il n'est pas engagé dans le combat près de la ville d'Ariha : au contraire, son commandant de brigade le renvoie au Danemark pour collecter des fonds, tâche où il estime qu'il sera plus utile. Il retourne en Syrie après avoir collecté de l'argent et du matériel, puis retourne à Copenhague où la guerre des gangs fait rage. Après s'être exilé au Maroc car recherché par les autorités danoises, il est arrêté et emprisonné à Copenhague9.


    Fin juin 2014, une étude du Centre d'Analyse Terroriste danois estime que plus de 100 personnes sont parties pour la Syrie, que 15 au moins y ont été tuées et que de plus en plus de femmes gagnent également ce pays. Certains Danois combattent aussi avec l'Etat Islamique en Irak. La plupart des Danois qui font le djihad en Syrie proviennent des cercles islamistes de Copenhague, Aarhus et Odense. Quelques-uns sont liés aux milieux criminels. Le recrutement se fait surtout par la propagande menée par les islamistes. La moitié des personnes concernées est revenue au Danemark et, selon le centre, la plupart tentent de tracer un trait sur leur expérience combattante en Syrie et de reprendre leur vie d'avant10.

    Le Danemark est le pays scandinave où se trouve les cercles islamistes radicaux les plus établis historiquement parlant. Hizb-ut-Tahrir y est bien implanté et des prêcheurs radicaux opèrent dans certaines mosquées. De nombreux candidats au djihad syrien sont cependant proches d'une autre organisation, Kaldet til Islam, calquée sur Sharia4UK et qui est en contact avec le fondateur de celle-ci, Omar Bakri, réfugié au Liban. En 2012, les sympathisants de Kaldet til Islam s'étaient rassemblés sur Kongens Nytorv, la grande place de Copenhague, pour écouter les slogans de Bakri au téléphone, depuis le Liban. Ces manifestations peuvent sembler contre-productives mais en réalité, les vides dans la législation danoise permettent au mouvement de se faire connaître et de recruter plus facilement11.

    En septembre 2014, le Danemark, relativement à sa population musulmane, est le deuxième pays d'Europe occidentale à envoyer le plus de combattants en Syrie12. Les Danois sont particulièrement radicalisés et rejoignent en masse l'Etat Islamique pour participer à la construction du califat. Les volontaires sont majoritairement des hommes de moins de 40 ans ; le Danemark ne compte pas encore un contingent féminin très important, contrairement à la Suède où selon les spécialistes jusqu'à 30% des recrues sont des femmes. Le Danemark privilégie, pour les combattants de retour au pays, des séances avec des psychiatres, parfois en présence de la famille. Le programme a déjà traité 30 djihadistes dont plusieurs de retour de Syrie : il s'agit de les réinsérer dans la vie sociale au Danemark. La plupart des sujets ont perdu leurs illusions au contact de la réalité en Syrie ou en Irak, mais beaucoup refusent aussi de rejoindre ce programme13.

    Talha, un jeune homme qui a combattu en Syrie, est devenu l'idole des jeunes candidats au départ dans la ville d'Aarhus. Il a fait partie d'un groupe islamiste pendant 9 mois avant de revenir au Danemark en octobre 2013. Il condamne les exécutions d'otages étrangers par l'Etat Islamique mais approuve la mise à mort des soldats syriens et irakiens. Talha ne comprend pas pourquoi les Danois ont peur des djihadistes qui reviennent au Danemark. Pourtant, la plupart se radicalisent très rapidement : à Aarhus, ils viennent parfois des gangs et notamment du quartier ghetto de Gellerupparken. Le quartier a accueilli les immigrants à partir des années 1960 : le chômage y est très important et les ambulances ne peuvent plus s'y rendre sans une escorte policière. Talha, lui, a été influencé par les vidéos montrant les exactions commises par le régime syrien contre les sunnites. Il a rejoint la Syrie en octobre 2012, servant d'abord dans l'humanitaire, puis ralliant très vite un groupe lié à Ahrar al-Sham. Il a servi dans des batteries d'artillerie autour d'Alep, et d'après lui, Ahrar al-Sham entretenait de bonnes relations avec l'EIIL (ancêtre de l'EI). Pour les autorités danoises, la majorité des 30 Danois d'Aarhus partis en Syrie sont liés à la mosquée Grimhojvej, ce que dément son porte-parole, Oussama el-Saadi. La police a entamé un dialogue dans la mosquée pour dissuader les jeunes de partir : les responsables refusent de condamner l'Etat Islamique et soutiennent toujours l'idée d'un califat islamique au Moyen-Orient14.

    En novembre 2014, le service de renseignements danois affirme que l'Etat danois a versé à 28 combattants danois de l'Etat Islamique des allocations chômage, alors que ceux-ci étaient déjà partis en Syrie15. Le système social danois procure 108 euros par jour à ces combattants, même si certaines ont touché des allocations moins élevées. En octobre, al-Monitor raconte l'histoire de Araby Ibrahim, un Danois arrêté au Liban qui a combattu en Syrie, d'abord avec Ahrar al-Sham, puis avec le front al-Nosra pour enfin rejoindre l'Etat Islamique. Son cousin Munzer al-Hassan, un Suédois, a été tué par les forces de sécurité libanaises. Capturé par Ahrar al-Sham en janvier 2014 alors qu'il combattait avec l'EIIL, il a été arrêté en juin au Liban alors qu'il était rapatrié par son père, qui participerait depuis le Danemark à l'acheminement de combattants en Syrie. Allan Sorenson, un journaliste danois, estime que 200 Danois au moins sont partis faire le djihad, deux fois plus que l'estimation des services de renseignement. Pour Magnus Rangstrop, les motivations sont de l'ordre de la sortie du gang criminel, l'attrait de l'aventure et aussi la croyance au Jugement Dernier et à la fin des temps16.


    8Truslen mod Danmark fra personer udrejst til Syrien, PET, Center for Terroranalyse, 24 novembre 2013.

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    Cet ouvrage est la réédition en poche d'un livre paru en grand format dès 2007 chez Ellipses. Les deux auteurs cherchent à présenter au grand public l'ordre des chevaliers teutoniques, moins connu en France que les Templiers ou même que les Hospitaliers. Il s'agit de combler un vide, les historiens français étant peu nombreux à s'intéresser au sujet, mais l'objectif est aussi de ne pas traiter seulement la période médiévale de l'ordre mais également son histoire jusqu'à la période contemporaine. D'autant que l'ordre teutonique a une influence directe sur l'histoire de certains Etats actuels.

    La naissance de l'ordre teutonique s'inscrit dans l'apparition de la guerre sainte au sein du monde chrétien occidental. Cette guerre sainte rencontre le pélerinage, revigoré aux Xème-XIème siècles, pour donner naissance à la croisade. La création des Etats latins de Terre Sainte accouche d'un ensemble précaire, entouré par les musulmans. C'est alors qu'apparaissent les Hospitaliers puis les Templiers, bientôt militarisés et liés de près à la Papauté. Les Teutoniques, quant à eux, naissent au moment de la Troisième Croisade, pendant le siège d'Acre. Un hôpital se crée spontanément du fait d'Allemands du Nord, soutenus par le duc de Souabe ; bientôt cet ordre en gestation reçoit aussi l'appui de l'empereur Henri VI. La création est sanctionnée par le pape Innocent III en 1199. En réalité, un hospice pour les pélerins allemands existaient déjà à Jérusalem avant 1187 : l'ordre ne naît pas donc ex nihilo.



    Les débuts de l'ordre sont mal connus mais probablement difficiles. Les Teutoniques peinent à recruter. Il faut l'arrivée de Hermann von Salza comme grand maître, en 1209, pour que l'ordre s'impose comme un acteur politique et diplomatique de premier plan. Le grand maître participe à la cinquième croisade, aide Frédéric II à négocier l'accord avec le sultan égyptien pendant la sixième. Il soutient l'empereur contre le pape, même s'il tente ensuite de les réconcilier. Il a obtenu de la papauté l'exemption écclésiastique et féodale pour son ordre. C'est à ce moment-là que l'ordre teutonique se dote de statuts, qui ne changeront pas beaucoup avant le XVème siècle. Parallèlement les Teutoniques s'installent en Galilée, au nord-est d'Acre, où ils bâtissent le château de Montfort. La reconquête mamelouke détruit progressivement cette base territoriale, même si les Teutoniques font preuve de vaillance au siège d'Acre, en 1291. Reste que les chevaliers de Terre Sainte se heurtent de plus en plus au grand maître, plus tourné vers la Prusse et la Livonie. L'ordre obtient des terres à Chypre, en Petite Arménie, dans le Péloponnèse, dans la péninsule ibérique, dans les Pouilles et en Sicile (baillage modèle de l'ordre au XIIIème siècle), en Lombardie, en Italie centrale (où l'ordre dispose d'un procureur permanent auprès du pape), en France (dans l'Aube, la Nièvre, à Montpellier, Arles et quelques autres endroits, dans la Meuse notamment). Dans le Saint Empire, le maître d'Allemagne a la haute main sur les baillages de Hesse et de Thuringe, ainsi que sur celui d'Alsace. On compte aussi ceux d'Utrecht et des Vieux-Joncs, et les baillages plus pauvres et périphériques de Lorraine et de Westphalie. Celui de Franconie est créé plus tardivement. En Bohême et en Moravie, en Autriche, dans l'Adige, et à Coblence, les baillages échappent au contrôle du maître d'Allemagne, un personnage de plus en plus important dans l'ordre à partir de 1235. Dans l'Empire, l'ordre est plus implanté au centre et au sud ; dans cette dernière région le recrutement est quasi familial et les responsabilités dynastiques.

    En 1211, les Teutoniques ont reçu du roi André II de Hongrie l'autorisation de s'implanter dans le Burzenland, pour repousser les Coumans. Mais l'aventure tourne court : le roi, inquiet d'une installation teutonique pérenne, les chasse une dizaine d'années plus tard. Les Teutoniques en tirent les leçons quand le prince polonais Conrad de Mazovie les appelle, en 1225, pour combattre les Prutènes, rétifs à la conversion et à l'emploi de la force. Ils obtiennent de Grégoire IX, via le légat Guillaume de Modène, une bulle qui complète la bulle d'or impériale de Rimini et qui leur confirme la possession des territoires investis. Les Teutoniques prennent également la suite des Porte-Glaives en Livonie, écrasés à la bataille de Saüle (1236) par les Lituaniens. En Prusse, les Teutoniques commencent par la conquête de la partie ouest, et fondent Elbing. Ils doivent combattre le prince polonais Svantopolk de Pomérélie, inquiet de leur installation. Ils poussent vers l'est tandis que les frères de Livonie se rabattent au sud. Mais le désastre de Durben (1260) provoque un immense soulèvement parmi les Prutènes, que les Teutoniques surmontent, notamment, grâce à l'apport de combattants extérieurs venus les appuyer. Ceux-ci viennent du monde germanique. L'administration teutonique se met en place, non sans mal. La colonisation est d'abord urbaine, et partagée avec les Prutènes dans le monde rural. En Livonie, les Teutoniques se heurtent à la noblesse terrienne, à la bourgeoisie de Riga et à son archevêque. Après le désastre en Terre Sainte et de violents débats, le grand maître finit par s'installer en Prusse, dans la petite commanderie de Marienbourg, en 1309.

    Devenu sédentaire, le grand maître fait de Marienbourg une forteresse-capitale de son ordre. Celui-ci fait fortune au XIVème siècle par la colonisation, le dynamisme urbain et surtout par sa position entre Europe occidentale et la Baltique pour le commerce. L'ordre assure la paix pour que la Hanse puisse faire fructifier ses affaires, même si des tensions existents entre les Teutoniques et les villes prussiennes. Les reise se multiplient au XIVème siècle contre les Lituaniens : elles attirent désormais au-delà du monde germanique, en France, en Angleterre. Ce sont des razzias mais aussi un phénomène culturel, parfois une tradition familiale. Si les reise deviennent un thème littéraire, il n'en demeure pas moins que les Teutoniques ne peuvent venir à bout des Lituaniens, parfois considérés comme des partenaires. De l'autre côté, l'ordre a annexé en 1308 la Pomérélie, région de Dantzig, un territoire pour la première fois chrétien. Les princes polonais ne cessent de contester leur légitimité aux Teutoniques : la paix de Kalicz (1343) ne met pas fin au contentieux. D'autant que l'ordre a perdu l'appui des Staufen, même s'il est soutenu par les Luxembourg ; la papauté, au XIVème siècle, repliée à Avignon, se détourne de lui. L'ordre est est devenu une puissance régionale parmi d'autres. Le tournant se produit entre 1382 et 1386 : la succession polonaise échoit à un prince lituanien, baptisé, Ladislas Jagellon, qui unit les deux forces en une seule sous le parapluie chrétien. La Livonie conquiert plus par achat, avec les Danois (1346) que par la guerre, et peine à s'entendre avec la Prusse -le recrutement en Allemagne étant différent.

    Les chevaliers suivent la règle établie au XIIIème siècle. A ce moment-là, il suffit d'être libre pour y entrer ; la clause de bonne naissance n'intervient que plus tard. La règle monastique s'applique, avec des adaptations pragmatiques en particulier pour le caractère militaire de l'ordre. Les peines sont proportionnées aux délits. A côté des frères chevaliers, on trouve des frères clercs, pour les fonctions religieuses, et des frères sergents, qui ne semblent pourtant pas avoir été très nombreux. On trouve aussi des frères convers pour les tâches domestiques ou manuelles, des familiers de l'ordre et un petit élément féminin. Les commanderies ne vivent pas en autarcie mais fonctionnent en réseau. Les grands offices par contre se sédentarisent en Prusse après 1309. L'ordre hérite de beaucoup de forteresses plutôt qu'il n'est véritablement un bâtisseur de châteaux. Il veille à la construction et l'entretien des places fortes, mais il faut importer beaucoup de matériaux de construction en Prusse. Les techniques architecturales reflètent celles de l'Europe à la même époque. Ce qui est original, c'est la polyvalence des fonctions des châteaux teutoniques, véritables forteresses-couvents. La liturgie est particulièrement chargée. Les Teutoniques pratiquent la dévotion mariale et celle du Christ. lls comptent peu de saints sortis de leurs rangs. Les écrits produits par l'ordre visent, pour les premiers, à l'édification religieuse. Dès le XIIIème siècle, des chroniques font l'histoire de l'ordre, avec des hauts et des bas, mais plus régulièrement en Prusse qu'en Livonie. Ce sont les frères clercs qui monopolisent les chroniques.

    L'ordre conteste l'accession de Ladislas au trône : pourtant, il fait face désormais à un adversaire chrétien, reconnu par la papauté. Les Teutoniques se heurtent à la propagande polonaise alimentée par la fondation de l'université de Cracovie. Ils s'emparent néanmoins du Dobrinerland, de l'île de Gotland puis de la Nouvelle-Marche. La Samogitie, que les Teutoniques contrôlent depuis 1404, n'est jamais pacifiée : un soulèvement reçoit l'appui du grand-duc lituanien Witold, bientôt rejoint par Ladislas Jagellon. L'incursion en territoire teutonique, en 1410, se solde par la lourde défaite de l'ordre à Tannenberg. Henri de Plauen parvient cependant à sauver Marienbourg et la victoire polono-lituanienne reste incomplète. Mais l'ordre est définitivement affaibli. La contestation urbaine monte en Prusse et les provocations à l'égard de la Pologne entraînent de nouveaux conflits. En 1466, la seconde paix de Thorn (la première avait été conclue après Tannenberg, en 1411) réduit les possessions de l'ordre à une peau de chagrin ; le grand maître devient vassal du roi de Pologne. Les Teutoniques doivent restaurer l'économie rurale et faire face à la montée en puissance d'une noblesse locale. Après des tentatives d'alliance sans lendemain avec la Moscovie, le grand maître Albert de Brandenbourg-Ansbach se convertit aux idées luthériennes et sécularise la Prusse en 1525. La Livonie poursuit son propre chemin, tandis que le maître d'Allemagne prend le pas sur le grand maître dans l'Empire.

    Si l'ordre surmonte la sécularisation prussienne, les querelles religieuses dans l'Empire l'amputent encore d'un certain nombre de possessions. Les conversions et désertions se multiplient, en particulier parmi les frères clercs. L'ordre est à la merci des princes, ses privilèges et exemptions sont souvent bafoués. Le centre de l'ordre se transfère à Mergentheim, en Franconie. La Livonie, malgré l'habileté de ses maîtres, finit par succomber à la pression moscovite en 1560. Maximilien de Habsbourg devient le premier grand maître de l'ordre à appartenir à la famille impériale. Les statuts teutoniques sont revus en 1601-1602. lls sont adoptés en 1606 et restent en vigueur jusqu'en 1809. Maximilien ouvre des séminaires de prêtres. L'ordre se replie sur lui-même, dans un recrutement nobiliaire. Le recrutement est également de plus en plus "allemand". Les offices sont souvent tenus d'ailleurs par des membres de la famille impériale. Les Teutoniques continuent de perdre des territoires devant les puissances étrangères où les princes non catholiques aux XVIIème-XVIIIème siècles. Louisi XIV est l'un des fossoyeurs de l'ordre, même si ce dernier acquiert encore quelques terres en Silésie. Les familles de l'Empire se disputent encore la grande maîtrise, pourtant réservée aux Habsbourg. Les Teutoniques combattent encore les Ottomans, notamment au XVIIème siècle, à Vienne ou en Crète. Un régiment Hoch und Deutschmeister est créé au sein de l'armée impériale (1695).

    La poussée des armées françaises révolutionnaires fait encore perdre des commanderies aux Teutoniques, dès 1795-1796. En 1809, Napoléon supprime purement et simplement l'ordre sur le territoire de la confédération du Rhin, mais il survit dans les autres territoires. Le sanctuaire autrichien se révèle précieux. L'ordre renaît véritablement à partir de 1834-1835 et se cléricalise. La fonction hospitalière renaît mais l'ordre sert aussi à "caser" des rejetons de la famille impériale. La branche féminine se développe en parallèle. Elle se développe sur les marges de l'empire Habsbourg. Peter Rigler, un théologien, recrée les couvents de moines teutoniques dans la seconde moitié du XIXème siècle. Après la Première Guerre mondiale et la disparition de la monarchie Habsbourg, la transformation en ordre purement religieux s'accélère. L'ordre conserve ses positions en Tchécoslovaquie et en Yougoslavie. Mais les nazis, en 1938, suppriment de nouveau l'ordre et continuent en 1939 en Tchécoslovaquie. Pendant la guerre, de nombreux frères sont déportés. Après 1945, l'ordre subsiste dans le sud de l'Allemagne et développe une familiarité laïque. Ce sont les familiers qui prennent la plupart des initiatives assurant la survie de l'ordre jusqu'à nos jours. En 2002, l'ordre regroupait un millier de personnes, surtout dans l'aire germanique.

    L'histoire de l'ordre intéresse évidemment au premier chef la Prusse et la Pologne. Pour les Prussiens cultivés, il occupe même une place centrale, malgré les critiques qui sont parfois formulées à son encontre. En Allemagne, il ne suscite au départ que de l'indifférence, sauf chez les familles nobles ayant participé à l'ordre. Il n'y a guère que les grands maîtres pour entretenir le souvenir, dans l'espoir de reconquérir certaines terres. Les Lumières s'en prennent violemment aux conversions forcées des Prutènes. Johannes Voigt est le premier à réhabiliter les Teutoniques à l'âge romantique. Treitschke, en 1862, en fait des hérauts du nationalisme allemand et les fondateurs de l'Etat moderne. Ce qui n'empêche pas d'autres historiens comme Rancke d'être plus nuancé. Néanmoins, le mythe teutonique est né : il est propagé par la "Société de la Marche de l'Est", qui organise de grandes manifestations, à Marienbourg et ailleurs. Les pangermanistes récupèrent aussi le mythe, tandis que Guillaume II lui donne un caractère quasi officiel. La victoire de 1914 près du champ de bataille de Tannenberg reçoit aussitôt cette dénomination pour effacer le désastre de 1410. Les nazis ne font que reprendre cette image teutonique pour leur propagande, Hitler le premier. Après 1945, l'ordre disparaît quasiment de études historiques pour ne réapparaître que dans les années 1990 à destination du grand public. En Pologne, il faut également attendre le XIXème siècle pour que se construise la figure du Teutonique, à travers l'oeuvre, notamment, du poète Mickiewicz. Konrad Wallenrod contribue à la légende noire de l'ordre, vu comme allemand. Les romanciers le prolongent au XXème siècle : Les chevaliers teutoniques de Sienkiewiecz (1900) en est le pilier. La Pologne reconstruite après la Première Guerre mondiale enseigne cette image à l'école, tout comme la république populaire après 1945. Le film d'Aleksander Ford, en 1960, en est la traduction au cinéma. Une lecture plus neutre s'impose à la fin du XXème siècle. En interne, l'historiographie teutonique ne sort des vieilles chroniques qu'au tournant des XVIIIème et XIXème siècles. Après la dissolution de 1809, les historiens de l'ordre auront fort à faire pour rassembler à Vienne des archives éparpillées un peu partout. En France, l'ordre teutonique passe des lettres au XVème siècle à l'histoire savante au tournant des XVIIIème et XIXème siècles. Les romantiques vénèrent les Teutoniques, mais la science historique française, influencée par l'émigration polonaise, se montre plus critique, envisageant l'ordre comme un ferment nationaliste. Le Teutonique reste cantonné à l'histoire savante même si les lettres de l'extrême-droite française reprennent un peu l'image pendant l'entre-deux-guerres. Il survit après 1945 comme le montre le succès du Roi des Aulnes, et la bande dessinée reprend le stéréotype défini par Eisenstein.

    Au final, une synthèse qui remplit bien son objectif initiale : une histoire dépassionnée de l'ordre, non limitée à la Prusse et à la période médiévale. Une belle remise en perspective d'un acteur majeur de la fin du Moyen Age ayant survécu à la tourmente jusqu'à nos jours. On regrette que comme dans l'édition d'origine, les cartes soient reportés en fin de volume, ce qui oblige sans cesse à s'y reporter.



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    Le 22 janvier 2015, le ministre de l'Intérieur, Bernard Cazeneuve, annonce que 73 Français sont morts en Syrie ou en Irak, sur un total estimé de 1 400 personnes impliquées dans des départs vers ces deux pays1. Une coopération plus étroite avec la Turquie, entamée en septembre 2014 et renforcée depuis les attentats contre Charlie Hebdo en janvier dernier, permettrait d'intercepter plus facilement les djihadistes à leur retour en France2. En chiffres absolus, le nombre de Français a explosé entre janvier 2014 et janvier 2015, augmentant de 130% : en nombre absolu, les Français forment le plus gros contingent d'Europe occidentale. Le nombre de femmes est en progression. Près de 190 djihadistes sont déjà revenus sur le sol français3.

    Le témoignage d'un jeune Niçois de 19 ans parti faire le djihad en Syrie puis revenu en France montre bien le décalage entre les aspirations des apprentis djihadistes et la réalité sordide sur le terrain4. Parti en décembre 2013, ce jeune homme est revenu en juin 2014 et a été arrêté puis incarcéré. Délinquant, ayant déjà purgé un an de prison, il rencontre à sa sortie, dans une cité niçoise, un correspondant local de l'Etat Islamique qui le recrute pour le djihad. La réalité est cependant beaucoup plus dure : la formation militaire s'accompagne d'une pratique religieuse frénétique et imposée, difficile à supporter pour le jeune homme qui n'y est pas habitué. Il a pourtant retrouvé des camarades niçois sur place -ils sont 19 à être partis venant de la même barre d'immeubles... Plus tard, il rejoint la province d'Idlib et passe sous les ordres de Abou Abdel Larmane, un émir marocain parlant français. L'un de ses camarades niçois qui veut rentrer est jugé sommairement puis décapité. Le jeune Niçois lui-même devient bourreau, exécuta nt des Syriens qui refusent de payer l'impôt à l'Etat Islamique. Le jeune homme, à bout de nerfs, ment pour échapper au conflit : il prétend pouvoir recruter d'autres personnes s'il repart en France, et fausse compagnie à ses accompagnateurs à Bruxelles5.

    Autre profil, ce délinquant du Loir-et-Cher, qui ne s'est pas présenté au tribunal correctionnel de Blois : converti à l'islam en prison, il serait parti pour la Syrie en décembre 2014. Il vient d'une famille recomposée où le père était lui-même un délinquant. Il s'est converti durant son séjour dans la prison de Châteaudun, puis a continué à fréquenter des fondamentalistes à Dreux6. Fin janvier 2015, c'est un couple d'Orléanais, déjà repérés par les services de renseignements, qui est arrêté par hasard, après un début d'incendie près de leur immeuble : ils étaient en possession d'armes et souhaitaient manifestement rejoindre l'Etat Islamique en Syrie7. Le 27 janvier, un coup de filet de la police à Lunel conduit à l'arrestation de 5 personnes, dont 3 de retour de Syrie. Lunel est l'une des villes de départ les plus importantes pour le djihad syrien : une vingtaine de personnes en tout, dont 6 au moins ont été tuées depuis octobre 2014. Parmi les 6 morts, on est loin de profils de désoeuvrés : un étudiant en informatique, un gérant de café et un maçon. La mosquée al-Baraka de Lunel, qui pencherait pour le fondamentaliste, est pointée du doigt. Mais le taux de chômage est également très important dans la localité8. En janvier 2015, 2 Ardéchois et un Drômois ont trouvé la mort en Syrie. Ce sont tous des majeurs, âgés de moins de 35 ans. Un autre Ardéchois, blessé en Syrie, a été interpellé à son retour en France et placé en détention9. Une dizaine d'autres personnes originaires de ces deux départements seraient toujours en Syrie actuellement.

    On sait désormais qu'une dizaine de Français combattant en Syrie ou en Irak sont d'anciens membres de l'armée. L'un d'entre eux, devenu émir dans la province syrienne de Deir es-Zor, forme les nouveaux arrivants. D'autres sont des spécialistes des explosifs. L'un d'entre eux a même servi au sein du 1er RPIMa, unité classée forces spéciales, avant de faire partie d'une société de sécurité privée et de se radicaliser lors d'un séjour dans les pays du Golfe. Licencié, il a ensuite gagné la Syrie. Il avait quitté l'armée française en 199810. Le 3 février, un coup de filet de la police française démantèle une filière d'acheminement de combattants en Syrie. 8 personnes sont arrêtées en Seine-Saint-Denis et en région lyonnaise, dont 3 de retour de Syrie11. Omar Diaby/Omsen, le chef spirituel des Français d'al-Nosra, est toujours à la tête de sa katiba : il continue de donner des interviews aux journalistes français12. Mercredi 11 février, l'Etat Islamique annonce qu'un Français, Abou-Talha al-Faransi, figure parmi les 3 kamikazes ayant attaqué au camion piégé un campement de miliciens chiites près de camp Speicher, au nord de Tikrit, dans la province de Salahaddine13.





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    Actualité oblige, le dernier hors-série du magazine DSI est consacré à la menace posée par l'Etat Islamique et aux forces armées qui le combattent, ou bien celles de la région qui seraient potentiellement amenées à l'affronter.

    Pour ma part, je signe ici un court article consacré à l'évolution des forces du régime syrien ; je rappelle que je travaille, maintenant plus irrégulièrement, sur le conflit syrien depuis l'été 2013. Ce papier vise surtout à montrer l'évolution des forces militaires du régime depuis 2011. Après une présentation de l'armée syrienne (surtout terrestre) avant la révolution, j'insiste sur le passage de la contre-insurrection à la guerre civile (2011-2012) avant d'exposer l'intervention étrangère massive en faveur du régime à partir de 2013 (Hezbollah, miliciens irakiens et autres, Iran). Je termine enfin sur la poussée de l'Etat Islamique en 2014 et les dynamiques actuelles des forces du régime, en particulier le manque d'effectifs.

    Bonne lecture !

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    Outre le dossier, un article et la fiche cinéma, je propose aussi, p.4 de ce numéro, une lecture croisée (et critique) des trois récentes synthèses françaises sur le front de l'est, celle de Nicolas Bernard, celle de Philippe Richardot et celle de Boris Laurent, que j'ai toutes les trois fichées plus en détail ici même.

    - la chronique Actualité de Vincent Bernard sur l'Afghanistan pendant la Seconde Guerre mondiale ressemble à celle que j'ai pu faire sur l'Irak dans le numéro précédent. Sauf que les sources, cette fois, ne sont pas citées.

    - Benoît Rondeau fait une comparaison entre les Première et Seconde Guerres mondiales, influence et permanence. La place manque peut-être pour être plus complet sur certains aspects (armes, tactiques, etc). L'auteur connaît en outre mieux certains fronts que d'autres : s'il est vrai que l'armée tsariste comme l'Armée Rouge affichent un mépris prononcé pour la vie de leurs soldats (p.18), il n'en demeure pas moins que le constat n'est pas valable pour les deux forces sur l'ensemble des conflits correspondants. L'armée tsariste a évolué entre 1914 et 1917, tout comme l'Armée Rouge. Par ailleurs Benoît Rondeau ne mentionne pas ses sources : il a travaillé à partir de ses propres connaissances et de ses ouvrages, ce qui explique aussi le déséquilibre selon les fronts.

    - je ne vois pas très bien où veut en venir Vincent Bernard dans la chronique Ecrire l'histoire en comparant les attentats du 11 janvier dernier et la défaite française de 1940. La France aurait renvoyé une image négative d'elle-même pendant des années avant le "sursaut" des manifestations après les attentats ? Je ne suis pas convaincu. De même, la réhabilitation (parfois probablement excessive) de la performance de l'armée française en 1940 semble désormais bien ancrée dans une partie du grand public, grâce à une myriade d'auteurs "surfant" sur le thème, alors qu'on ferait bien, sans doute, d'être un peu plus nuancé, à l'image d'un discours peut-être trop révisionnistes sur les performances de l'armée allemande au début de la Seconde Guerre mondiale.

    - Philippe Listemann (anciennement auteur pour Aéro-Journal, je ne sais pas s'il y officie encore) évoque le parcours des Tchécoslovaques dans la RAF. La partie finale sur les contraintes politiques pesant sur ces pilotes, mériterait d'être développée. Que les Français aient mieux accueilli les Tchécoslovaques que les Polonais, c'est possible, mais contrairement à ce qui est affirmé p.63, le gouvernement français en 1938 est présidé par Daladier, radical de droite, et la France n'a pas forcément soutenu jusqu'au bout les républicains espagnols... c'est d'autant plus dommage que là encore, les sources du propos ne sont pas mentionnées, chose habituelle toutefois dans Aéro-Journal.

    - la fiche Personnage du numéro, signée Vincent Bernard, est consacrée à Reinhard Heydrich.

    - la fiche Uniformes est consacrée à un capitaine du 171ème RIF.

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    Marshall L. Michel est un spécialiste de la guerre aérienne du conflit viêtnamien. Lui-même a été pilote de F-4 Phantom en 1972, au moment de l'opération Linebacker II qu'il évoque dans ce livre. Il avait prévu d'évoquer cette opération, très débattue, dans son premier ouvrage consacré aux combats aériens au-dessus du Viêtnam, entre 1965 et 1972. La partie étant trop longue, il a finalement envisagé un ouvrage à part pour traiter de Linebacker II.

    Cette opération a fini par incarner la puissance militaire américaine. Beaucoup d'Américains associent l'opération Linebacker II à la fin de la guerre du Viêtnam. Le récit de Michel s'écarte cependant des histoires officielles de l'USAF. Nixon avait envisagé une opération frappant les atouts nationaux du Nord-Viêtnam, pour provoquer un choc psychologique. Il s'agit de contraindre Hanoï à la paix alors que le Sénat américain menace de couper les fonds pour maintenir la présence militaire dès janvier 1973, que les négociations de paix approchent de leur terme et que l'opposition à la guerre enfle aux Etats-Unis. Les équipages de B-52 et les planificateurs ont eu tout le temps de mettre au point leurs tactiques de bombardement et anti-DCA pendant les sept années d'opérations Arc Light au Sud-Viêtnam. Malheureusement, le SAC, au lieu de mener une opération au niveau opératif, se présente comme une organisation hypercentralisée effectuant un "micromanagement" jusqu'au moindre détail tactique.


     

    Les Américains ont pu remporter des batailles, mais ont bien perdu la guerre. L'USAF est persuadée que la défaite vient des administrations présidentielles successives, qui ont joué au général en chef au lieu de se tenir à leur rôle de commandant en chef. Pourtant, Nixon a donné carte blanche à l'état-major pour mener l'opération Linebacker II, sans aucune restriction politique. L'USAF peut ainsi choisir elle-même ses cibles. Elle va cependant vite découvrir qu'il n'y a eu qu'une bascule de ce pouvoir entre Washington et Omaha. En effet, alors que l'opération aurait dû être menée par la 8th Air Force depuis Guam, elle va être récupérée par le SAC basé à Omaha, dans le Nebraska.

    Le général Meyer, qui commande le SAC, prend rapidement une décision qui va fortement influer sur le déroulement de Linebacker II. C'est le SAC, et non les planificateurs pour les B-52 présents sur le théâtre d'opérations, qui organiseront les missions des bombardiers. Michel met en avant le fait que le SAC est complètement passé à côté des tactiques conventionnelles modernes et des procédures mises en oeuvre au Viêtnam depuis l'intervention américaine.

    Le SAC décide ainsi que les B-52 attaqueront le Nord-Viêtnam par les mêmes routes d'approche, aux mêmes altitudes et avec les mêmes routes de sortie. Les B-52 ne peuvent même pas effectuer de manoeuvres évasives face aux SA-2 pendant leurs "runs" de bombardement et doivent même attendre l'ordre du SAC pour brouiller les radars de guidage des SAM nord-viêtnamiens. Le SAC, qui dirige donc la bataille depuis l'autre côté du monde, est incapable de prendre en compte l'avis des équipages de bombardiers après les premières nuits de bombardement. Tout simplement parce que l'opinion des pilotes va à l'encontre des procédures établies depuis la naissance du SAC après 1945 et d'un modèle de prise de décision par le haut.

    Les Nord-Viêtnamiens ont eux aussi leur propre histoire de Linebacker II, qu'ils surnomment "le Dien Bien Phu des cieux". Ils considèrent l'opération comme un tremplin vers la victoire et la réunification du pays. Les bombardements ont resoudé la population derrière ses dirigeants, alors même que le moral n'était pas au plus haut avant les frappes. L'opération a aussi une place psychologique, car les Nord-Viêtnamiens ont pu, pour la première fois, abattre des B-52, symbole de la domination technologique et militaire des Etats-Unis.

    Le SAC avait compté appliquer ses procédures de bombardement nucléaire à une offensive aérienne conventionnelle, sans intégrer les autres composantes de la puissance aérienne américaine. Aucune aide n'est demandée à la Navy ou au Tactical Air Command pour la planification ou la frappe des cibles. Il a fallu attendre que les tactiques rigides du SAC entraînent des pertes insupportables aux yeux du pouvoir politique américain pour que l'organe prenne enfin en compte certaines critiques. Le SAC n'a jamais voulu admettre qu'il manquait d'informations sur les procédures de brouillage du B-52 contre les SA-2, qui d'ailleurs auraient pu être testées avec des matériels capturés. Cela aurait pu montrer, par exemple, l'extrême vulnérabilité des B-52 au moment du virage à 45° après le "bombing run", défaut qui apparaît dès la première nuit de frappes le 18 décembre. 3 B-52 sont perdus et 2 autres endommagés. Le 20 décembre, troisième nuit des raids, ce sont 6 B-52 qui sont abattus, victimes de la relocalisation des missiles SA-2 pour profiter de leur point faible et de malheureux concours de circonstances. La quatrième nuit, 2 B-52 sont encore perdus, même si les Nord-Viêtnamiens rencontrent une pénurie importante de missiles. Dans la nuit du 26 au 27 décembre, la planification est passée, après les critiques, à la 8th AF, qui organise une vague de 120 B-52 frappant par des voies différentes, ce qui sature les défenses anti-aériennes nord-viêtnamiennes. 2 B-52 sont abattus mais le 27 décembre, Hanoï annonce son retour à la table des négociations. Les accords de Paris permettent le retour des prisonniers américains, mais le Nord conserve ses soldats au Sud et les Etats-Unis sont hors-jeu. Certains pensent qu'une opération de ce type, plus précoce, aurait abouti plus tôt à ce résultat. Mais les militaires américains n'avaient jamais envisagé une opération du type de Linebacker II avant 1972 ; par ailleurs, le Nord n'a jamais dévié de son objectif de réunir les deux parties du pays, comme le montre le timing de l'offensive finale contre le Sud, savamment choisi.

    Michel montre aussi, à la fin de son livre, comment le SAC tente de réécrire l'histoire à sa façon après les accords de Paris. C'est lui qui est à l'origine du mythe selon lequel le SAC aurait à lui seul "gagné la guerre du Viêtnam", grâce à Linebacker II. Les rapports internes au SAC, pourtant, provenant de la hiérarchie, pointent les mêmes déficiences que les équipages. Ces rapports étaient prévus pour ne jamais sortir du SAC. Mais en 1977, Dana A. Drenkowski, ancien pilote de F-4 pendant Linebacker II, publie des articles dans l'Armed Forces Journal puis dans Soldier of Fortune pointant les défaillances du SAC -en forçant parfois le trait. Drenkowski est victime d'une véritable cabale orchestrée par le SAC et ses soutiens, qui détruit complètement sa réputation. Néanmoins, le SAC est suffisamment ébranlé par l'affaire pour vouloir bâtir une histoire officielle balayant ces accusations, en grande partie fondées. Le résultat est le travail conjoint de McCarthy, quii commandait le Wing de B-52D sur la base d'Andersen à Guam, et d'Allison, navigateur sur B-52 pendant l'opération. Leur ouvrage commun devient l'histoire officielle du SAC sur Linebacker II, dont l'influence ne se dément pas jusqu'à ce jour.

    Très instructif, le livre de Michel se complète par de précieux annexes, qui analysent les résultats de Linebacker II, les "légendes urbaines" autour de l'opération, le nombre de SAM tirés. Indispensable pour qui s'intéresse à la guerre du Viêtnam.



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    1915. Le jeune  Mickael Morisson quitte le pays de Galles pour trouver du travail en Amérique. Pendant ce temps, à New York, le capitaine Anderson, commandant du paquebot Lusitania, apprend que son navire est transformé en croiseur auxiliaire, donc armé. En outre, il transporte un prototype ultramoderne de locomotive pour les Britanniques, conçu par la société Vanderbilt. Alfred Vanderbilt Junior en personne fait également le voyage à bord du Lusitania...



    La collection Grand Angle, chez Bamboo Editions, a sorti un nombre important de titres liés à la Première Guerre mondiale, centenaire oblige. On retrouve les deux scénaristes de la série Ambulance 13, dont le premier tome était remarquable. Ici, pas de guerres de tranchées, mais un scénario centré sur les enjeux politiques et industriels, et l'espionnage, avec le drame du Lusitania, dont le naufrage remua sérieusement les Etats-Unis avant leur entrée en guerre en 1917. La force du propos tient à l'évocation de l'histoire avec un grand H vue à travers des destinées individuelles, à la fois de personnages ayant réellement existé ou de personnages fictifs. Quant à l'histoire, elle est évoquée dans un petit supplément de 6 pages à la fin du premier volume. Comme le rappelle Patrice Ordas, la Cunard avait des liens étroits avec le gouvernement britannique, et ce dès la guerre de Crimée où elle assure le transport de troupes. Malheureusement aucune référence n'est citée à la fin du supplément. Je suis moi même incapable de dire si la BD s'inscrit bien dans l'historiographie récente du sujet, faute de lectures -à corriger, donc.

    Le deuxième tome passe aux choses sérieuses avec le torpillage du bateau. Néanmoins, les auteurs développement vraiment leur scénario à partir des personnages et de l'espionnage, non à partir de la "grande histoire". Il y a donc un suspense maintenu pour le troisième tome. Néanmoins, Grand Angle livre à nouveau une BD plus qu'intéressante sur un des événements marquants de la Première Guerre mondiale.



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    Steve McKendrick (Alan Ladd), un Canadien, se porte volontaire, en Angleterre, en 1940, pour l'école des troupes aéroportées. Il montre une certaine aptitude à la tâche et au commandement mais refuse d'assumer de plus hautes responsabilités. Il fréquente une des plieuses de parachutes de sa base, Penny Gardner (Susan Stephen). Le major Snow (Leo Genn), qui perçoit le potentiel de McKendrick, n'arrive cependant pas à le faire envoyer dans une école d'officiers. Une fois formés, les parachutistes sont désignés pour effectuer un raid particulièrement audacieux, à Bruneval, en France occupée...

    Red Beret (Paratrooper en version américaine, comme le montre l'affiche ci-contre) est inspiré d'un livre sur l'opération Biting (le raid sur Bruneval) écrit en 1940 par Hilary Saint George Saunders. Le rôle principal était dévolu au départ à l'acteur britannique Richard Tood, ancien para (qui incarne le major Howard dans Le jour le plus long), mais celui-ci déclina l'offre. C'est donc l'acteur américain Alan Ladd qui prit le rôle, et il a fallu réécrire entièrement le scénario.



    Le Parachute Regiment de l'armée britannique a facilité la production du film en fournissant armes, matériels et lieux de tournage, notamment des bases aériennes. Si le début du film, qui se concentre sur l'entraînement des parachutistes, vise à l'authenticité, il n'en va plus de même dès qu'on aborde les opérations des parachutistes. Les scènes d'action manquent singulièrement de souffle, d'autant que les Allemands sont encore équipés d'armes et de véhicules britanniques (!), ce qui nuit singulièrement à la crédibilité de l'ensemble. Le film semble surtout être taillé pour Alan Ladd et les états d'âme de son personnage, en réalité un Américain, ce que l'on découvre au fur et à mesure du film. Pas le meilleur film de Terence Young.



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    Le Hezbollah est coutumier de la formation, de l'entraînement et de l'encadrement de milices. Il l'avait déjà fait pendant la guerre Iran-Irak (1980-1988) aux côtés des Gardiens de la Révolution iraniens. Le Hezbollah participe ainsi à la formation de Jaysh al-Shabi (puis des Forces Nationales de Défense), l'armée populaire liée à la structure de l'armée syrienne en pleine recomposition depuis le début de la guerre civile. Cette initiative prouve d'ailleurs que le régime syrien a su reconfigurer son armée pour faire face à une menace irrégulière et asymétrique, avec une milice formée sur le modèle de la Basij iranienne1. Dès le début 2012, Jaafar Athab, membre d'une milice irakienne pro-iranienne, Asa’ib Ahl al-Haq, est tué à Hama2. C'est le général Suleimani, le commandant de la force Qods, qui aurait donné l'ordre aux milices irakiennes pro-iraniennes, Asa’ib Ahl al-Haq et les Brigades du Hezbollah notamment, d'envoyer leurs combattants en Syrie dès 2012. Pour les Iraniens, le contrôle de la zone autour du sanctuaire de Zaynab, au sud de Damas, est essentiel : non seulement les rebelles pourraient encercler la capitale et assiéger l'aéroport international de Damas, mais en outre, le pélerinage sert de couverture au transit des Gardiens de la Révolution et autres activités clandestines. Le plus grand hôtel de Sayyeda Zaynab, l'hôtel As-Safir de Damas, est possédé par la riche famille des Nahas, une famille chiite qui a des liens étroits avec le clan Assad. Le général Shafiq Fayyad, le cousin de Hafez el-Assad, a commandé la 3ème division blindée qui a joué un grand rôle dans la répression du soulèvement des Frères Musulmans en 1982 puis dans l'échec de la tentative de coup d'Etat de Rifaat, le frère de Hafez, en 1984. Or Fayyad a marié son fils dans la famille Nahas. On mesure combien, pour l'Iran, la Syre constitue la « 35ème province » du pays3.



    Les premiers indices de la participation de miliciens chiites étrangers aux combats en Syrie commencent à filtrer à l'automne 2012, par des interviews avec ces combattants ou par le biais du gouvernement irakien4. La plupart de ces miliciens servent dans la brigade Liwa Abou Fadl al-Abbas. Leur nombre est difficile à évaluer mais un milicien irakien parlait déjà, en octobre 2012, de 200 Irakiens partis en Syrie, provenant de scissions du courant de Moqtada al-Sadr et de milices armées formées par l'Iran sous l'occupation américaine de l'Irak. L'organisation Badr, un mouvement politique créé par l'Iran dans les années 1980 pour combattre Saddam Hussein, annonce que le mouvement s'arme et s'équipe pour éventuellement participer au conflit. Début octobre 2012, Abou Hajeer, le chef de la brigade Liwa Abou Fadal al-Abbas, revendique déjà 500 combattants. Cette brigade rassemble plusieurs sous-unités dont certaines portent des noms importants de la religion chiite : brigade Ali Akbar, brigade al-Qasim, brigade Malik al-Ashtar. Au moins une unité est nommée d'après un des martyrs de la brigade (Ahmad Karaya). En Irak, l'organisation du recrutement de volontaires s'est accélérée à partir de la fin 2012 : des convois entiers de bus de pélerins transportent des combattants et des armes. En octobre 2012, le comité de recrutement de la province de Diyala, où l'affrontement entre chiites et sunnites irakiens est très vif (c'est un bastion de l'Etat Islamique en Irak, devenu ensuite EIIL en avril 2013), prétend avoir expédié 70 combattants en Syrie. Si la majorité des volontaires sont chiites, il y a aussi des sunnites et des Druzes. La plupart des combattants chiites irakiens sont motivés par le désir de prévenir, en Irak, le renouveau des violences sectaires de 2006, qui avaient coûté la vie à des centaines de chiites et de sunnites. Pour le moment, la plupart de ces milices restent basées en Irak, et expédient des combattants en Syrie : les groupes armés présents en Syrie ne cherchent pas, comme les factions rebelles, à contrôler des territoires syriens5.


    Les groupes armés irakiens qui envoient des combattants en Syrie

    La présence de miliciens chiites irakiens en Syrie commence à apparaître au grand jour entre janvier et mai 20136. En mars, les premières photos et notices de « martyrs » tués au combat apparaissent : les morts appartiennent à deux organisations, Asa’ib Ahl al-Haq (La ligue des Justes) et Kata’ib Hizballah (Les Brigades du Hezbollah). Pour le premier groupe, il n'y a pas eu d'annonces officielles, simplement des funérailles dans plusieurs villes irakiennes. Les Brigades du Hezbollah, au contraire, ont massivement diffusé sur le web (le premier martyr est Ahmed Mahdi Shuweili), même si les deux groupes n'indiquent jamais où les combattants ont été tués. Créés sous l'occupation américaine de l'Irak, ces deux groupes armés ont reçu une aide massive du Hezbollah et des Gardiens de la Révolution iraniens. On peut donc considérer que ces deux milices sont de simples paravents du régime de Téhéran. Plus tard, certaines notices de martyrs prouvent d'ailleurs que les miliciens sont d'abord passés par l'Iran avant de gagner la Syrie ; leurs corps sont rapatriés via la frontière irako-iranienne. On apprend en outre que les combattants d'Asa’ib Ahl al-Haq servent en fait au sein de la brigade Liwa Abou Fadl al-Abbas7. A partir du mois de mai, la confusion est grande dans l'identification des morts en raison de l'engagement massif du Hezbollah à al-Qusayr ; or certains membres du Hezbollah qui font partie de la brigade Liwa Abou Fadl al-Abbas sont aussi tués près du sanctuaire de Zaynab, au sud de Damas.

    Un grand nombre de chiites irakiens tués en Syrie appartient à la brigade Asa’ib Ahl al-Haq, qui a des liens étroits avec le Hezbollah8. Cette milice (qui comprend 2 à 3 000 hommes), formée en 2006 par une scission de l'Armée du Mahdi de Moqtada al-Sadr, avait combattu les Américains pendant l'occupation de l'Irak et avait notamment aidé à introduire les fameux IED « explosively formed penetrator ». Au vu du nombre de martyrs, c'est sans doute l'un des pourvoyeurs les plus importants. En juillet 2013, le groupe annonce que les combattants dépêchés en Syrie font partie d'une unité spéciale : Liwa Kafil Zaynab. Les vidéos du groupe insistent maintenant sur la coopération avec l'armée syrienne et le Hezbollah. Un ancien leader sadriste, Muhammad al-Tabatabai, qui fait peut-être partie de l'encadrement du groupe, est venu visiter les combattants en Syrie en juillet 20139. Le mouvement a des liens étroits avec l'Iran10. Le 26 avril 2014, un attentat-suicide vise un rassemblent du groupe à Bagdad, tuant 37 personnes. L'attentat est revendiqué par l'EIIL, qui indique que c'est une réponse à l'engagement de Asa’ib Ahl al-Haq en Syrie. L'aile politique du mouvement, menée par Qais Khazali, s'est alliée avec le parti de Nouri al-Maliki pour les élections législatives. 10 des personnes tuées dans l'attentat sont des vétérans de la Syrie. Pour les opposants de Maliki, celui-ci infiltre des combattants chiites djihadistes, sectaires, dans les rangs des forces militaires et de sécurité, notamment dans une force spéciale paramilitaire, les « Fils de l'Irak », chargée de combattre l'EIIL. Les miliciens d'Asa’ib Ahl al-Haq auraient également remplacé la police irakienne dans la province d'Anbar, et seraient apparus, en uniformes réguliers, à Bagdad. Les miliciens sont également présents dans la province de Diyala, frontalière de l'Iran. Ils auraient commis de nombreuses exécutions sommaires. Egalement engagés depuis la révolte dans la province d'Anbar en décembre 2013, orchestrée par l'EIIL, ils y ont déjà perdu au moins un tué. Les miliciens pourchasseraient aussi les sunnites anti-Maliki autour de Bassorah. Moqtada al-Sadr, chiite qui s'oppose à Malili, a violemment condamné Asa’ib Ahl al-Haq et des affrontements armés ont même eu lieu à Bagdad entre sa milice, l'arme du Mahdi, et Asa’ib Ahl al-Haq. Celle-ci, pour maintenir son influence, argue des attaques de l'EIIL commises contre les chiites irakiens11.


    Emblème de AAH.-Source : http://upload.wikimedia.org/wikipedia/en/f/fb/Asaib-ahl-alhaq_logo.jpg


    Quant aux Brigades du Hezbollah (400 hommes d'élite), elles ont des liens étroits avec la force Qods des Gardiens de la Révolution iraniens : basées à Baghdad, elles font passer en contrebande et stockent des armes iraniennes en Irak. En décembre 2009, le groupe avait acquis une certaine notoriété en piratant un drone Predator américain. Jamal Jafar Muhammad, alias « l'Ingénieur », qui serait le chef de l'organisation, pourrait également être l'un des bras droits du général Suleimani, qui dirige la force Qods. Il aurait participé aux attentats de 1983 contre les ambassades américaine et française au Koweït, et à une tentative d'assassinat de l'émir du pays en 1985, à l'époque où l'Iran essayait d'empêcher le soutien occidental à l'Irak pendant le conflit contre ce pays12. Jaysh al-Mukhtar, une milice chiite formée le 4 février 2013, a été constituée par le secrétaire général des Brigades du Hezbollah en Irak. C'est un paravent pour l'envoi de combattants irakiens en Syrie13. Abu Karrar al-Hamidawi, un des cadres des Brigades du Hezbollah, a servi dans cette milice avant d'être tué en Syrie le 4 avril 2013. Asa’ib Ahl al-Haq et Kata’ib Hizballah sont incorporées dans le projet du président irakien Maliki de former une division spéciale, pour la protection de Bagdad, composée de miliciens chiites14.


    AAH publie de nombreuses photos d'insurgés syriens tués pour montrer son "efficacité".-Source : http://4.bp.blogspot.com/-cSTBFOMigUY/Ulu-zybbxxI/AAAAAAAAGRQ/eQNEXLkcvrg/s1600/9.jpg


    Harakat Hizballah al-Nujaba est un groupe créé par les Brigades du Hezbollah et Asa’ib Ahl al-Haq pour acheminer les combattants en Syrie, et peut-être aussi par les Brigades du Jour Promis, la milice qui a succédé à Jaysh al-Mahdi de Moqtada al-Sadr. Il a formé, en plus de Liwa’a ‘Ammar Ibn Yasir, la principale milice, qui opère à Alep, et de Liwa’a al-Imam al-Hasan al-Mujtaba, qui elle est dans l'est de la Ghouta (voir plus loin), une autre milice, Liwa’a al-Hamad, à partir de juillet 2013. Le premier martyr n'apparaît que le 5 décembre. Il n'y a quelques vidéos qui montrent ce dernier groupe en action15.

    Autre milice irakienne qui intervient dans les combats en Syrie : Kata’ib Sayyid al-Shuhada (KSS : 200 hommes), présente au sud de Damas pour défendre le tombeau de Zaynab, et qui semble être surtout un réservoir de miliciens pour ce faire16. La première mention du groupe date du 14 avril 2013 : elle a porté plusieurs noms, Kata’ib Karbala et Kata’ib Abu Fadl al-Abbas, et a envoyé des combattants qui ont servi dans la brigade Abou Fadal al-Abbas. Certaines sources affirment que la milice serait issue de scissions des Brigades du Hezbollah, et que Abu Mustafa Sheibani, un des personages importants ayant participé à la création de ces groupes spéciaux soutenus par l'Iran en Irak, en serait le chef. Sheibani, qui a la double nationalité irakienne et iranienne, était connu en Irak pour diffuser les « explosively formed penetrator (EFP) roadside bombs ». Là encore, des corps de combattants tués en Syrie passent par la frontière Iran-Irak, révélant la source du financement important du groupe. Une seule vidéo, en juin 2013, mettait en scène la milice en Syrie. Au moins 4 de ses combattants ont été tués en Syrie ; le recrutement semble se faire notamment à Bassorah. Fin août 2013, le total des morts est porté à 8. Il est possible que cette milice soit la branche militaire en Syrie d'une organisation irakienne de Bassorah, le mouvement Sayyid al-Shuhada. A l'été 2013, elle prétend avoir envoyé 500 combattants en Syrie, qui serviraient, pour la plupart, dans l'est de la Ghouta, les zones rurales autour de Damas. L'organisation a peut-être, selon Philip Smyth, servi de paravent à l'organisation Badr irakienne. 8 combattants sont tués ou portés disparus dans l'est de la Ghouta à la fin août, au moment des fameuses attaques chimiques. A noter que sur les vidéos et photographies mises en ligne, les miliciens portent un emblème distinctif bien reconnaissable. Cette milice se distingue aussi des autres par le grand nombre de photos ou de vidéos mettant en scène des cadavres de rebelles, parfois mutilés. Dans son iconographie de propagande, elle montre seulement Khamenei et l'Ayatollah Muhammed Baqir Hakim, l'un des fondateurs de l'organisation Badr en Irak, ce qui renforcerait l'hypothèse des liens avec cette organisation17. Le 24 septembre 2013, la télévision syrienne annonce la mort du chef de KSS, Abu Layth, tué dans l'est de la Ghouta18.




    Emblème de KSS-Source : http://azelin.files.wordpress.com/2013/06/untitled187.png?w=277&h=275


    En février 2013, Hadi al-Amiri, le chef de l'organisation Badr irakienne (liée à Téhéran), prend prétexte de la livraison d'armes de la Turquie et du Qatar à al-Qaïda comme déclaration de guerre aux rebelles syriens19. Au départ, l'organisation Badr est la milice du Conseil Suprême pour la Révolution Islamique en Irak, avant de s'en détacher et de se constituer comme formation politique. En 2006, elle aurait rassemblé 10 000 miliciens. Le groupe a reçu fonds, entraînement et armement de l'Iran, et ce même avant de devenir autonome. L'organisation durcit sa posture après le 20 mai 2013, jour où un attentat vise un bus de pélerins chiittes près de Tikrit, en Irak, ciblant peut-être des conseillers iraniens venant former des combattants de la milice. Le 17 juin, l'organisation Badr annonce la mort d'un premier milicien, Yasin Muhammed al-Zayn, qui aurait péri à Zaynab. Le 13 juillet 2013, elle proclame avoir déjà envoyé 1 500 combattants en Syrie. L'organisation pleurt ses morts qui appartiennent à une formation spéciale créée pour les besoins de la guerre syrienne, Quwet Shahid al-Sadr20. Le 28 juillet, après l'annonce de la mort d'un deuxième martyr, l'organisation Badr rebaptise cette force expéditionnaire Quwet al-Shahid Muhammed Baqir al-Sadr, d'après le nom de l'ancien chef du mouvement Dawa en Irak. Sadr a joue un rôle important, comme clerc à Nadjaf, dans la formation de l'idéologie qui sera appliquée en Iran à partir de 1979 par Khomeini : il a été exécuté en 1980 par Saddam Hussein. Les miliciens utilisent plus fréquemment que les autres les versions du M-16 (dont la carabine M-4) dont certains équipés de lunettes de visée. Ils utilisent aussi ce qui est apparemment la copie iranienne du fusil anti-sniper Steyr HS. 5021.


    Logo de l'organisation Badr.-Source : http://azelin.files.wordpress.com/2013/06/untitled249.png?w=162&h=268


    Al-Muqawama al-Islamiyya fi al-Iraq-Faylaq al-Wa’ad al-Sadiq, un groupe dirigé par Al-Muqawama al-Islamiyya fi al-Iraq-Faylaq al-Wa’ad al-Sadiq, serait basé à Nadjaf, en Irak. Le nom du groupe renvoie aux provocations du Hezbollah et à la capture de deux soldats israëliens qui avait entraîné la guerre contre Tsahal en 2006. On ne sait pas si le groupe a été créé à cette date ou plus tard, en 2010-2011. En août 2012, il annonce se tourner vers des projets civils, mais un an plus tard, il envoie ses premiers combattants en Syrie. La première vidéo ne date que de janvier 2014 mais a pu être tourné avant : on y voit une subdivision de la milice, Kata’ib Musa al-Khadhim-Sariyya ‘Ammar Ibn Yasir, attaquer un Humvee. Comme Harakat al-Nujaba, le groupe semble être un paravent iranien reconfiguré pour envoyer des combattants irakiens en Syrie. De manière intéressante, le groupe prétend combattre à Alep, où opère déjà Liwa’a ‘Ammar Ibn Yasir : cela confirme effectivement la présence remarquée de davantage de miliciens chiites dans le secteur en décembre 2013-janvier 201422.


    Les milices irakiennes basées en Syrie


    La brigade Liwa Abou Fadl al-Abbas (LAFA) est apparue à l'automne 2012 et confirme, si besoin, est que la guerre civile syrienne s'oriente vers un conflit de plus en plus sectaire23. L'organisation se fixe comme objectif la défense du sanctuaire chiite de Sayida Zaynab et des populations chiites environnantes au sud de Damas. Elle réunit une minorité de combattants syriens et une majorité de combattants chiites étrangers. Dans l'esprit, elle reflète ce qu'ont pu être les brigades internationales pendant la guerre d'Espagne. Cependant, cette milice fait appel à de nombreux combattants de Asa’ib Ahl al-Haq ou des Brigades du Hezbollah, soutenues par l'Iran, a des uniformes, des armes flambant neuves, une structure de commandement et s'identifie avec le Hezbollah libanais. L'influence de l'Iran est évidente dans la structure de l'organisation. Le nom du groupe lui-même renvoie à la rupture historique entre les chiites et les sunnites, Abou Fadl al-Abbas étant un combattant chiite qui s'illustre à la bataille de Kerbala et qui était le porte-drapeau de l'imam Hussein. Une vidéo fameuse montre un combattant de la brigade hissant le drapeau de celle-ci sur le dôme doré du sanctuaire de Zaynab.



    Source : http://azelin.files.wordpress.com/2013/05/untitled35.png?w=960


    Au départ, LAFA est formée comme la plupart des Comités Populaires syriens, à partir de chiites vivant à proximité du sanctuaire de Zaynab. La plupart des membres initiaux sont des réfugiés chiites irakiens qui ont souvent été miliciens dans leur pays d'origine. A part un Syrien, tous les dirigeants du groupe ont des racines irakiennes. Abou Fatima al-Musawi devient plus tard le chef de Liwa Assad Allah al-Ghaleb (LAAG), dont les symboles sont proches de AAH. Un autre membre de LAAG, Qasim Abdul Mamuri, est un membre d'AAH24.

    Le groupe armé rassemble à la fois des chiites irakiens, formés et armés par l'Iran, et des chiites libanais, dont des combattants du Hezbollah. Les uniformes et la tactique du tir semi-automatique, pour améliorer la précision et économiser les munitions, relieraient LAFA au mouvement libanais. Mais dès le mois d'août 2012, le Hezbollah était présent autour du sanctuaire de Zaynab : Hassan Selim Meqdad, capturé par les rebelles, est supposé être un cadre de l'organisation libanaise. Sous la torture, visiblement, il avait reconnu la présence de 250 hommes autour du site. En avril 2013, Haidar Haj Ali est tué en Syrie : on croit d'abord qu'il est de la LAFA, mais il appartient en réalité au Hezbollah, et il a manifestement péri près du sanctuaire de Zaynab. Les emblèmes utilisés par LAFA rapprochent celle-ci du Hezbollah, et, derrière, de l'Iran. On sait que la milice a un secrétaire général, comme le Hezbollah, Abou Ajeeb (qui vient du vilage de Nubl, près d'Alep) ; un autre chef important est Abou Hajar (il s'agit de noms de guerre). Des photos où l'on voit le groupe opérer avec des véhicules de police ou des équipements plus lourds de l'armée syrienne laissent penser que la milice est intégrée, d'une façon ou d'une autre, aux opérations des forces du régime. Equipée de technicals, de fusils de précision Dragunov, d'armes légères et même de pièces d'artillerie, LAFA semble opérer de manière efficace en combat urbain. On sait par ailleurs que LAFA est soutenue, près du tombeau de Zaynab, par les miliciens syriens25. Au total, la brigade LAFA comprendrait entre 500 et 1 500 hommes, selon les sources. LAFA ne défend pas seulement le tombeau de Zaynab : elle protège aussi d'autres sites considérés comme saint par les chiites. La tombe de Al-Sayyida Ruqayya, la fille d'Husayn bin Ali, est située dans la campagne autour d'Alep ; la tombe de Al-Sayyida Sakinah, une autre fille d'Husayn bin Ali, se situe elle dans le faubourg de Daraya, à Damas26. Liwa al-Taff, une force créée en mai 2013, et qui comprend plusieurs centaines de combattants répartis en au moins trois bataillons, appuie les opérations de LAFA27.




    Le 5 juin 2013, le jour même de la victoire à al-Qusayr, une nouvelle milice chiite basée à Damas, Liwa’a Zulfiqar (LZ), apparaît sur Facebook28. En réalite, ce nouveau groupe est issu de LAFA, probablement dans l'intention d'agir sur le moral des rebelles en laissant croire qu'un véritable flot de combattants chiites afflue en Syrie pour aider le régime. La plupart des miliciens sont tirés de Liwa’a al-Yum al-Mawud -de Moqtada al-Sadr-, de Asa’ib Ahl al-Haq et des Brigades du Hezbollah. D'après une dépêche de Reuters datée du 19 juin, il se pourrait que LZ soit une création nouvelle suite à des combats ayant opposé les forces du régime syrien aux miliciens irakiens chiites eux-mêmes (!) à Damas ! Malgré tout, les miliciens chiites irakiens demeurent dépendants de l'armée syrienne pour obtenir le matériel lourd (blindés, artillerie, etc) nécessaire à certaines opérations. La création de LZ correspondant aussi à un changement d'emblème pour LAFA. Le nom de la nouvelle formation lui-même est symbolique : Zulfiqar est l'épée à deux pointes de Mahomet, que celui-ci aurait donnée à Ali sur son lit de mort, symbolisant pour les chiites la passation de pouvoir de l'un à l'autre. Les combattants de LZ se distinguent aussi par le port de tenues à camouflage désertique, contrairement à ceux de LAFA. Son commandant est Fadel Subhi, alias Abou Hajar, qui vient de LAFA. Il est tué à Deraa le 16 septembre 2013 et son corps est rapatrié à Nadjaf, en Irak. Abou Shahed, qui vient aussi de LAFA, a pris le relais29.



    Source : http://azelin.files.wordpress.com/2013/06/untitled236.png?w=300&h=225


    Liwa’a ‘Ammar Ibn Yasir (LAIY) est le premier groupe composé de miliciens chiites irakiens à ne pas combattre au sanctuaire de Zaynab30. LAIY intervient dans la zone au nord d'Alep et dans la cité elle-même, ce qui tend à prouver que contrairement à ce que l'on pensait jusque là, les miliciens étrangers ne sont pas employés qu'à Damas ou dans de grandes offensives comme à al-Qusayr, mais aussi pour des opérations de combat urbain plus quotidiennes. Le groupe apparaît fin mai 2013 sur le web et le 4 juin procède aux funérailles très hautes en couleur de 7 combattants tués en Syrie. Le nom de l'unité lui-même est encore une fois très instructif : Ammar Ibn Yasir était l'un des compagnons d'Ali, connu pour sa loyauté. Sa tombe, à Raqqa, en Syrie, a été détruite par les insurgés après la prise de la ville en mars 2013. La milice met souvent en avant dans ses documents iconographiques Akram al-Kaabi, le chef d'une autre milice chiite, Asa’ib Ahl al-Haq, ce qui suggère qu'encore une fois, ce nouveau groupe n'est peut-être qu'un paravent d'une structure antérieure. En plus des 7 tués du 4 juin 2013, un autre mort est enterré le 3 juillet suivant. Sur Youtube, les vidéos sont postées sous un utilisateur appelé Brigades de l'Armée du Mahdi, une référence explicite à Moqtada al-Sadr, qui a été réticent à envoyer des combattants en Syrie et qui est en délicatesse avec le pouvoir iranien. La milice cherche probablement ainsi à se gagner les faveurs de volontaires irakiens supplémentaires. Sur les vidéos, on peut voir très nettement que les miliciens chiites irakiens arborent un brassard jaune : pour les insurgés, cela les identifie immédiatement comme combattants étrangers. Le Hezbollah avait distribué des brassards identiques pendant la bataille d'al-Qusayr et on sait que LAFA en porte aussi à Damas. En août 2013, LAIY avait déjà perdu 10 tués en Syrie31.



    Logo de LAIY.-Source : http://azelin.files.wordpress.com/2013/07/untitled273.png?w=300&h=166


    Le 23 juillet 2013 apparaît une nouvelle milice, Liwa’a al-Imam al-Hasan al-Mujtaba-Sariyya Shahid Ahmed Kayara (LIHM), qui combat dans les environs urbains et ruraux de Damas, et particulièrement au sud-est de la capitale, près de Shebaa. La milice porte le nom du deuxième imam chiite. Elle se singularise par la reconnaissance, en son sein, de plusieurs bataillons. Elle prétend en effet disposer d'une unité de mortiers, d'une autre de roquettes, et de plusieurs bataillons d'infanterie, dont une force d'intervention rapide, le bataillon Ashtar. La propagande de la milice colle moins aux Iraniens, ce qui serait peut-être une façon d'élargir le recrutement dans le monde chiite. Comme les autres milices, LIHM met en valeur, en particulier dans ses vidéos, les snipers32.

    Fin septembre 2013, une autre milice se fait jour : Sariyya al-Tali’a al-Khurasani (STK), nommée d'après Abou Muslim al-Khurasani, un combattant du VIIIème siècle qui a contribué à la chute des Omeyyades. L'organisation prétend être basée à Erbil, au coeur du Kurdistan irakien : elle opère uniquement dans les zones rurales autour de Damas. La création officielle date du 8 octobre 2013. Comme les autres milices, elle met en avant la défense du tombeau de Zaynab et l'idéologie iranienne. L'organisation met en ligne de nombreuses photos et vidéos de ses combattants avec une insistance particulière sur des poses à côté du drapeau de la milice. Le logo est inspiré de celui des Gardiens de la Révolution. La milice ne semble pas recevoir de combattants d'autres groupes irakiens. Contrairement aux autres groupes également, elle donne rapidement le nom de son chef, Ali al-Yasiri. L'armement est semblable à celui des autres formations, le groupe utilisant aussi des mortiers légers. Comme l'organisation Badr, les photos montrent régulièrement des clercs chiites aux côtés des combattants33.


    Logo de STK-Source : http://azelin.files.wordpress.com/2013/10/untitled416.png?w=218&h=243


    La dernière milice d'origine irakienne apparue en Syrie est Liwa Assad Allah al-Ghaleb (LAAG)34. Cette milice a été formée fin 2013 par A’qil Al-Mousawy, qui répond au nom de guerre d'Abou Fatimah. Ce dernier a formé cette nouvelle milice après avoir été commandant dans Liwa Abou Fadal al-Abbas. Après être revenu en Irak, il recrute pour constituer sa propre unité. LAAG est engagé à Daraya, au sud de Damas, à la fin 2013, puis dans le faubourg de Qadam, non loin de l'autoroute Damas-Deraa. L'inexpérience des combattants entraîne de lourdes pertes dans les premiers engagements. Gagnant progressivement de l'expérience, la milice est engagée avec d'autres groupes irakiens à Mleha, dans l'est de la Ghouta. En plus de chiites irakiens, elle est désormais composée de chiites et de Druzes syriens. Ces derniers viennent de la ville de Jaramana, proche de Mleha. LAAG suit, sur le plan religieux, l'autorité de Sheikh Qassem Al-Ta’y, dont la branche syrienne, dirigée par Sheikh Ibrahim Dawa, finance cette milice. LAAG emploie, à la mi-mai 2014, des roquettes de type Volcano contre Mleha : une vidéo, qui met en scène les tirs, est la première du genre à montrer des miliciens étrangers en Syrie, pro-régime, utiliser ce type de matériel.





    • Les autres milices


    Le nationalisme arabe, contrairement à ce que l'on pourrait croire, est loin d'être mort. Il est même encore présent dans de nombreux pays arabes d'Afrique du Nord et du Moyen-Orient. Les nationalistes arabes ont ainsi formé leur propre milice en soutien du régime syrien, la Garde Nationaliste Arabe35. Formée en avril 2013, celle-ci comprend 4 bataillons, dénommés Wadih Haddad (un chrétien palestinien, nationaliste arabe, membre du FPLP), Haydar al-Amali (un penseur nationaliste arabe libanais, mort en 2007), Mohamed Brahmi (un Tunisien fondateur du Mouvement Populaire Arabe Nationaliste et Socialiste, tué en juillet 2013 par les islamistes) et Jules Jammal (un chrétien syrien officier de la marine syrienne, passé au rang de héros pour avoir soi-disant coulé un navire français en 1956 pendant la crise de Suez).


    Emblème de la Garde Nationaliste Arabe.-Source : http://3.bp.blogspot.com/-cG-w7b29Wtw/UsKLQCS7jDI/AAAAAAAAIIQ/7iB-mi0keZ0/s1600/1.jpg


    L'idéologie du groupe rallie le discours du régime syrien, face aux intérêts sionistes, insiste sur la libération de la Palestine, vante les mérites de Nasser et ceux de la République Arabe Unie entre la Syrie et l'Egypte entre 1958 et 1961. Dans l'iconographie figurent aussi Hugo Chavez, le Hezbollah et Saddam Hussein. La Garde Nationaliste Arabe procède à des recrutements via des réseaux comme la Jeunesse Nationaliste Arabe, présente à Sidon au Liban, à Gaza et en Egypte. La milice comprend de nombreux combattants du monde arabe, dont des Irakiens et des Egyptiens. Elle collabore étroitement avec l'armée syrienne et se trouve dans les provinces de Damas, Homs, Alep et Deraa. Elle est surtout présente à Damas et aux alentours, et aurait pris part à l'offensive dans le Qalamoun en novembre 2013.


    Combattants du bataillon Mohamed Brahmi dans le Qalamoun.-Source : http://4.bp.blogspot.com/-nQQ7n6LP7Tw/UsKNuRjRkdI/AAAAAAAAIJc/4pBP8OyvVu0/s1600/10.jpg


    D'après Al-Akhbar, la Garde Nationaliste Arabe aurait été formée en mai 2013, après un raid aérien israëlien sur la Syrie (probablement un de ceux contre le matériel destiné au Hezbollah), et serait dirigée par un Libanais originaire de Jamal Amal, au sud du pays, Abu A’ed. Elle se compose à l'origine de membres de la Jeunesse Nationaliste Arabe. Abu A’ed a combattu en Irak contre les Américains. D'après le frère de ce dernier, c'est en collaboration avec l'armée syrienne que la Garde Nationaliste Arabe installe alors son camp sur le mont Qassioun, qui surplombe Damas. Le nombre de combattants, et particulièrement ceux recrutés en Egypte et en Palestine, aurait cru de manière importante au moment des menaces de frappes occidentales sur la Syrie, en septembre 2013, avant l'accord sur les armes chimiques du régime. La Garde Nationaliste Arabe collabore avec les réguliers syriens et les Forces Nationales de Défense : elle interviendrait dans les provinces de Damas, Deraa, Homs et Alep. Parmi les recrues, il y aussi des Irakiens, des Tunisiens, des Yéménites et même des Syriens. Le groupe est financé, entraîné, armé et encadré par le régime. L'effectif avoisinerait les 1 000 hommes et les pertes se monteraient au moins à 50 tués. La plupart des hommes ont entre 18 et 30 ans ; d'anciens officiers des armées égyptienne et irakienne, ou des groupes palestiniens, serviraient d'instructeurs et de conseillers pour les forces du régime. Ainsi le docteur Jamal, 36 ans, ancien officier de l'armée égyptienne. Il a quitté celle-ci après que le président Morsi ait soutenu l'insurrection syrienne et appelé à une intervention occidentale. Le premier tué du groupe, Ahmed Osman, appelé Abu Bakr al-Masri, est mort dans le Qalamoun en octobre 2013. La plus jeune recrue, Fidaa al-Iraqi, un Irakien de 16 ans, a été blessé lors de combats dans la province de Quneitra. Un jeune Libanais de 25 ans, qui lui a été blessé dans la province de Deraa, confirme que la Garde Nationalise Arabe combat aux côtés du Hezbollah et du Parti National Socialiste Syrien (voir ci-dessous). La Garde Nationaliste Arabe a aussi recruté 70 Syriennes qui assurent des tâches de sécurité. Dalal, une jeune femme de 22 ans originaire de Raqqa, a d'abord soutenu l'insurrection ; mais elle a été horrifiée par la mainmise des djihadistes sur Raqqa, puis par la décapitation d'un homme dans la province d'Idlib36. A la mi-mai 2014, la Garde Nationaliste Arabe est engagée sur le front de Mleha, dans l'est de la Ghouta. Comme la milice irakienne et syrienne Liwa Assad Allah al-Ghaleb, elle utilise désormais des roquettes Volcano37.


    Combattants de la Garde Nationaliste Arabe à Mleha.-Source : https://syrianfreepress.files.wordpress.com/2014/05/arab-nationalist-guard-2.jpg




    Le Front Populaire de Libération de la Palestine-Commandement Général (FPLP-CG), un paravent de la Syrie qui précède de longue date la guerre civile, a été lui aussi impliqué dans le conflit, et y a subi des pertes38. Depuis les années 1970, avec les prises d'otages dans les avions ou les attentats à la bombe, ce groupe aux tactiques innovantes est devenu une milice parmi d'autres au service du régime Assad. Fondé par Ahmad Jibril, le groupe réunissait des militants désireux de passer à l'action plutôt que d'ergoter sur le marxisme. Après la fin de la guerre froide, le FPLP-GC dépend étroitement de l'appui syrien. Il s'associe également avec l'Iran, proche allié du clan Assad. Jibril n'a de fait aucune idéologie : d'aucuns le décrivent comme un « révolutionnaire nihiliste ». Il faut dire que Jibril a servi dans l'armée syrienne, puis a fondé, en 1961, le Front de Libération de la Palestine (FLP). Le groupe est constitué de Palestiniens ayant servi eux aussi dans l'armée syrienne, et avec l'arrivée au pouvoir de Hafez el-Assad, le groupe est étroitement lié à l'appareil militaire de Damas. D'ailleurs, pendant la guerre civile libanaise (1975-1990), le FPLP-GC participe à la « guerre des camps » contre l'OLP d'Arafat. La guerre civile syrienne est un choc car le groupe est attaqué sur tous les fronts : dans ses camps d'entraînement au Liban, dans les camps de réfugiés près de Beyrouth, et à son QG de Damas. Des scissions et des défections sont intervenues.


    Le camp de réfugiés palestiniens du Yarmouk, au sud de Damas, créé dans les années 1950, est devenu un quartier à part entière. Ses 150 000 habitants sont même davantage des Syriens que des Palestiniens. Dès juin 2011, le QG du FPLP-GC à Yarmouk est incendié. La milice du groupe réagit et abat 14 personnes, en blesse 43 autres. En juillet 2012, 17 membres de l'Armée de Libération de la Palestine, une milice pro-Assad, sont kidnappés alors qu'ils se rendent à Alep, puis assassinés. La milice de 2 000 hommes du camp du Yarmouk commence alors à se déchirer. Dès le mois d'août, le FPLP-GC mène des opérations dans le camp avec l'armée syrienne, et crée une milice paravent pour ce faire, le Comité Populaire-Camp de Réfugiés du Yarmouk. Elle établit des checkpoints dans le camp et commence à subir des pertes face aux Palestiniens pro-insurrection et aux insurgés syriens : 3 tués le 7 septembre, un cadre, Adel Hasan, en octobre, tué dans un camp de réfugiés de la province de Deraa. Les Palestiniens pro-insurrection forment bientôt leur propre unité, Liwa al-Asifah (Brigade Tempête), armée par les insurgés syriens. Les attentats à la bombe dans le camp se multiplient dans les mois suivants. Les insurgés et les Palestiniens alliés visent en particulier les camps d'entraînement du FPLP-GC, comme Rihaniyya, pris en novembre 2012. En décembre, la pression est elle que Jibril quitte Damas, le mouvement étant chassé du camp Yarmouk. L'aviation syrienne commence dès lors à le pilonner. Les insurgés répliquent en assassinant le chef opérations du FPLP-GC, Madel Elian. Le site internet du groupe est également neutralisé à plusieurs reprises. Les pertes ont été lourdes dans les combats du Yarmouk ; Nidhal Alani, un des commandants les plus expérimentés, a été tué. En avril 2013, 6 combattants trouvent la mort dans une des nombreuses tentatives de réinfiltrer le camp.

    Les scissions et défections ont été fréquentes depuis les débuts du FPLP-CG. Dès la guerre civile libanaise, le mouvement y répond avec la plus féroce violence. En 1977, Muhammad Zaydan part avec ses hommes, en désaccord avec le soutien apporté aux Syriens au Liban. Il fonde le Front de Libération de la Palestine. Un an plus tard, Jibril fait placer une bombe dans le QG du mouvement à Beyrouth, qui tue 200 personnes, dont l'essentiel des cadres du groupe. Le mort du fils de Jibril, Jihad, qui commandait les forces du FPLP-CG au Liban, en 2002, serait peut-être due à des querelles internes. En avril 2010, des affrontements armés éclatent dans un camp de la Bekaa après que Jibril ait limogé un chef local. Après l'implication du FPLP-CG aux côté du régime syrien en août 2012, le camp de Sabra, près de Beyrouth, se déchire. 6 membres du Comité Central du mouvement seraient partis en signe de protestation. Et même Khalid Jibril, le fils d'Ahmad, chef des unités spéciales du mouvement, aurait tenté de rejoindre Gaza en février 2013. Une scission, le FPLP-CL (Commandement Libre), combattrait même aux côtés des rebelles syriens.

    Au Liban, en octobre 2012, le QG du FPLP-CG au camp de réfugiés de Ain al-Hilweh, à Sidon, est attaqué par des inconnus armés. En janvier et mars 2013, des sunnites pro-insurrection syrienne attaquent les bureaux du mouvement au même endroit. Le mouvement réplique en tirant des roquettes, en novembre 2012, sur des villages, puis en enlevant un chef sunnite important de la Bekaa, Shaykh Arfan al-Maarabouni. Le FPLP-CG, placé dans le Chouf et la Bekaa, peut lancer des roquettes sur le Liban et la Syrie. Pour conserver une certaine activité, le mouvement s'est rappoché de l'Iran depuis l'été 2012. Il faut dire aussi que l'encadrement vieillit : Jibril a plus de 70 ans, un des chefs historiques, Ibrahim Salama, est mort en mai 2013. La seule alternative pour cette coquille de plus en plus vide est de s'accrocher désespérement à ses soutiens, Syrie et au besoin, Iran.

    Le Parti Social Nationaliste Syrien (PNSS) apporte aussi la contribution de sa branche militaire, que l'on reconnaît à l'emblème du zawba’a (typhon). Plus connu pour son activité au Liban, les cadres du PNSS ont été mobilisés dans les Forces Nationales de Défense et les comités populaires. Mais les indices se multiplient montrant que le PNSS opère de manière indépendante. Les éloges aux martyrs tombés au combat se multiplient, comme celui de Muhammad Ali Awad, un Libanais tombé au combat dans la province de Homs à la fin décembre 2013. Le rôle important du PNSS au Liban renforce encore l'intérêt d'une analyse de son implication en Syrie. Fondé en 1932 par un Grec orthodoxe juste à l'extérieur de Beyrouth, le PNSS défend une idéologie plutôt séculière et pan-syrienne, défendant l'idée d'une « Grande Syrie » qui par certains côtés emprunte beaucoup aux nationalismes européens. Il utilise un discours de « résistance » et d'anti-impérialisme, bien que ses détracteurs lui reprochent fréquemment de verser dans l'extrême-droite, voire le fascisme pur et simple. Bien qu'ayant un recrutement transconfessionnel, le PNSS semble aujourd'hui davantage s'activer pour armer les chrétiens face à une insurrection considérée comme dominée par les sunnites.


    Emblème du PNSS.-Source : http://upload.wikimedia.org/wikipedia/commons/thumb/e/e9/Logo_of_the_Syrian_Social_Nationalist_Party.svg/600px-Logo_of_the_Syrian_Social_Nationalist_Party.svg.png


    Malgré ses faibles moyens, la branche militaire du PNSS au Liban est connue pour ses actions éclairs et audacieuses. Le PNSS est ainsi à l'origine de l'introduction des attentats-suicides contre les Israëliens après l'invasion du Liban en 1982 et probablement responsable de la mort du président Bashir Gamayel. Le PNSS a combattu aux côtés du Hezbollah contre Israël, mobilisant encore pendant la guerre de l'été 2006. En mai 2008, ses éléments participent à la défaite des miliciens sunnites dans les rues de Beyrouth. Les sunnites répliquent d'ailleurs en tuant 11 membres de l'organisation à Hadra, puis en mutilant les cadavres. Le PNSS a également fait le coup de feu à Tripoli contre les sunnites radicaux qui prennent le parti des insurgés syriens, en mai 2012 puis en juin 2013. Les combattants du PNSS, essentiellement des Libanais et des Syriens, opèrent dans les provinces de Homs et de Damas, mais on les a vus aussi à Tartous, dans les provinces de Suweida et Deraa, et même récemment à Morek, dans la province de Hama39. A la mi-mai 2014, après l'évacuation de Homs par les insurgés syriens, les miliciens du PNSS qui stationnent dans la ville affrontent par les armes les miliciens syriens, pourtant eux aussi pro-régime, des Forces Nationales de Défense, dans le quartier de Hamadieh. La cause des incidents serait peut-être que les FND, qui ont commis de nombreux pillages, s'en sont pris à des maisons chrétiennes. Or le PNSS est la première milice pro-régime syrien a tenté d'exercer, selon Philip Smyth, une forme de contrôle territorial en Syrie. Le parti a mis en place ses propres drapeaux sur les zones conquises et a lancé un nouveau site internet complètement indépendant du régime syrien. Le PNSS, qui comprend de nombreux chrétiens libanais, et qui est pourtant plutôt séculier, pourrait ainsi jouer de la carte « chrétienne » pour renforcer son emprise territoriale. Il profite aussi du rejet par la population des FND, considéré comme de véritables pillards40.


    • Les combattants ou formations « exotiques »


    Si la majorité des combattants étrangers venus soutenir le régime Assad vient d'Irak et du Liban, et suit l'idéologie iranienne, d'autres ne viennent pas forcément de pays arabes avec de fortes minorités chiites41. Des rumeurs font ainsi état de la présence de combattants afghans, pakistanais et même d'un Africain de l'ouest du continent au sein de LAFA, la principale milice pro-iranienne. Dès la fin janvier 2013, les rumeurs s'accumulent sur la présence chiites afghans, peut-être issus de la minorité des Hazaras. Les rebelles en particulier s'ingénient à insister sur la présence d'Afghans et de Pakistanais, impossible à vérifier, d'autant que les éléments restent épars. Muhammed Suleiman al-Kuwni, dont la mort est annoncée par LAFA puis par l'Iran les 26-27 juillet 2013, serait un combattant venu de Côte-d'Ivoire, où vit un demi-million de musulmans chiites. On sait que le Hezbollah a développé un réseau de financement et même de recrutement dans ce pays, mais on ne peut là encore vérifier que ce combattant en est bien originaire.

    Récemment, un journal afghan a affirmé, le 15 janvier 2014, que les Gardiens de la Révolution recruteraient effectivement parmi la communauté chiite afghane. Ils auraient expédié 120 hommes en Syrie rien que durant les deux derniers mois, dont 28 ont été tués et 8 blessés. Les morts ont été enterrés dans le cimetière iranien de Mashad et les blessés soignés dans un hôpital des Gardiens de la Révolution. D'après des vétérans eux-mêmes, les Gardiens recrutent parmi la communauté afghane réfugiée en Iran (2,5 millions de personnes) en promettant notamment la résidence permanente aux volontaires. Fin novembre, un journal lié aux Gardiens de la Révolution avait déjà annoncé la mort de 10 Afghans réfugiés en Syrie : deux des martyrs avaient été enterrés à Qoms, ce qui tend à prouver que les Gardiens fournissent une compensation financière aux familles des volontaires42.

    Plusieurs centaines de combattants chiites pro-régime seraient aussi originaires de la péninsule arabique, notamment du Yémen. En juin 2013, un officiel irakien évoquait la mort de 9 Saoudiens, 8 Bahreinis et 6 Koweïtiens chiites morts au combat en défendant le sanctuaire de Zaynab, enterrés à Nadjaf. Le premier Saoudien tué en Syrie en combattant pour le régime serait Ahmad Adnan al-Qar'ush, de la région chiite d'al-Qatif. Il a combattu pour LAFA et a été tué en mai 2013. Les médias saoudiens rapportent quant à eux la présence, dans la région de Damas, de l'organisation terroriste saoudienne Hezbollah Hijaz. En août 2013, le journal arabe Al-Sharq Al-Awsat, basé au Royaume-Uni, affirme que des centaines de combattants chiites houthites, au Yémen, une insurrection soutenue par l'Iran, combattraient en Syrie. Le Yémen avançait déjà le chiffre de 200 houthites en mai 2013 et en juin, 6 d'entre eux auraient été tués dans la province de Deraa. Certaines photos postées sur Facebook laissent supposer que quelques Somaliens combattraient aussi dans les rangs de LAFA.

    Début mars 2014, des hommes supposés venir des Etats-Unis combattant pour le régime syrien multiplient les vidéos les montrant sur le champ de bataille publiées sur Internet. « Wino », du gang Westside Armenian Power de Los Angeles, et « Creeper », du gang Surenos 13, lié à la mafia mexicaine. « Wino » s'appelle en fait Nerses Kilajyan ; selon les chercheurs américains, il est en Syrie depuis décembre 2012, comme l'indique son profil Facebook. Il se montre en photo avec plusieurs autres américains et combat manifestement sous le commandement du Hezbollah. Les motivations restent difficiles à expliquer : Nerses a peut-être des liens familiaux avec la Syrie, mais l'argent semble la motivation la plus pausible43. Surtout, il appartient peut-être à la minorité arménienne américaine, sans être citoyen américain lui-même ; or les chrétiens arméniens de Syrie ont pour partie rejoint les milices pro-régime44. Certaines vidéos ou photos semblent avoir été prises dans la région d'Alep.



    • Encadrement, idéologie caractéristiques et engagement des milices étrangères en Syrie :

    Dans la presse et les médias, les volontaires irakiens sont souvent présentés comme désorganisés, mal entraînés45. En réalité, insister sur les volontaires fait partie d'un récit cherchant à regrouper l'effort irakien, en particulier parmi les chiites, derrière le bouclier iranien. Les volontaires constituent la majorité des recrues mais ils sont sélectionnés par les autorités syriennes et iraniennes et soumis à un entraînement sévère, notamment assuré par le Hezbollah. Sur le plan idéologique, les volontaires acquiescent au discours véhiculé en Iran. L'apparition des milices irakiennes à partir de mars 2013 permet de constater que les recrues viennent essentiellement des provinces de Bassorah, Maysan, Nadjaf et Bagdad.

    L'argument principal pour justifier l'intervention des miliciens irakiens chiites est la défense du sanctuaire chiite de Zaynab, au sud de Damas ; à l'est de ce dernier se trouve l'aéroport international de la capitale syrienne. L'intérêt stratégique du site est donc évident. Les Irakiens eux-mêmes en font des chansons, comme celle d'Ali Muwali, « Ya Zaynab », qui est reprise dans de nombreuses vidéos des milices irakiennes opérant en Syrie. Zaynab, la soeur de Hussein, a le caractère d'une quasi sainte pour les chiites, d'où l'importance accordée à sa sépulture. En réalité, l'Iran est présent de longue date autour du sanctuaire, où il détient des propriétés et dispense un enseignement religieux conforme à celui du régime iranien. Progressivement, les milices irakiennes étendent leur objectif à la défense de tous les tombeaux chiites -et pas seulement en Syrie- et non à celle de Zaynab seulement. Même le Parti National-Socialiste Syrien, une formation politique pourtant séculière, a repris l'argument religieux de la défense du sanctuaire de Zaynab. Depuis juin 2014, et le redéploiement de certains miliciens en Irak contre l'EI, s'ajoute le souvenir de la destruction par al-Qaïda du sanctuaire al-Askari de Samarra46. Le Hezbollah développe ensuite un discours panchiite, affirmant intervenir en Syrie pour protéger des villages frontaliers majoritairement peuplés de chiites. L'Iran, suivi par le Hezbollah, s'empresse de qualifier les rebelles syriens de takfiris, et cède au discours conspirationniste faisant des Américains, et plus largement de l'Occident, les soutiens occultes des islamistes radicaux de l'insurrection syrienne47.

    Source : Phillip Smyth, THE SHIITE JIHAD IN SYRIA AND ITS REGIONAL EFFECTS, Policy Focus 138, The Washington Institute for Near East Policy, février 2015.

    Source : Phillip Smyth, THE SHIITE JIHAD IN SYRIA AND ITS REGIONAL EFFECTS, Policy Focus 138, The Washington Institute for Near East Policy, février 2015.

    L'entraînement des miliciens irakiens se ferait notamment en Iran, sous la direction des Gardiens de la Révolution. Il durerait deux semaines dans des camps de Sanandaj, une ville de l'ouest du pays. Les volontaires reçoivent 50 dollars par jour, soit 1 500 dollars par mois, en plus d'une prime de 12 000 dollars à l'engagement. En novembre 2013, la demande de combattants serait telle que le salaire moyen serait passé à 2 500 dollars48. Les Iraniens forment également plus longtemps certaines recrues dans des camps spéciaux tenus par la force Qods à Varamin. Les volontaires sont ensuite expédiés par groupes de 10 à 15 en avion à Damas. Une fois arrivé, après une rencontre avec les chefs de milices chiites, ils sont convoyés en bus. Les vétérans des combats en Irak ont parfois l'expérience des combats urbains et en rase campagne. Les milices chiites irakiennes emploient des fusils d'assaut AK-47 et dérivés, des mitrailleuses PKM, des fusils de précision et des RPG-7. Non seulement elles montent des checkpoints ou des positions défensives, des embuscades et des contre-embuscades, mais elles servent parfois, aussi, d'infanterie appoint pour les unités blindées/mécanisées syriennes. Elles manoeuvrent également leurs propres technicals. Les miliciens chiites insistent sur la manipulation de telle ou telle arme : cela fait partie de leur entraînement en Iran, où ils reçoivent une formation spécifique sur un armement donné pendant 45 jours. Les snipers, en particulier, sont mis en avant par LAFA, LAIY et LZ, avec des fusils d'assaut FAL ou Steyr SSG 69 à lunette, et des versions modifiées du Dragunov SVD. Les tireurs d'élite servent parfois au sein d'escouades ou de manière plus indépendante, en solitaire ou en binôme.

    Depuis octobre 2013, Philip Smyth note, parmi les photos et vidéos de combattants des milices chiites, une présence plus important des armes anti-snipers49. Ces armes sont peut-être des copies iraniennes du Steyr HS. 50 de 12,7 mm, une arme qui porte jusqu'à 1 500 m. L'Iran en avait reçu 800 en 2007 (les Américais en ont retrouvé une centaine en Irak, et au moins un soldat a été tué par une telle arme), mais il est probable que les miliciens manipulent, de fait, des copies, le Sayad-250. Téhéran a pu en convoyer au régime syrien par avion ou celui-ci s'est « servi » lors de livraisons précédentes d'armes par l'Iran au Hezbollah, en tant qu'intermédiaire de transit. En Syrie, en plus du Hezbollah libanais, les milices alimentées par Harakat Hizballah al-Nujaba sont fréquemment vues avec cette arme. Cette augmentation des images de matériel anti-sniper est peut-être destinée à des fins de propagande ; l'arme est probablement devenue plus répandue avec la prolifération des milices chiites ; enfin, le régime a mené plusieurs offensives à l'automne qui ont pu conduire à davantage utiliser cet équipement.

    La question du nombre de miliciens, en particulier irakiens, qui participent aux combats en Syrie, est l'une des plus sensibles. Comme on l'a dit au début de cet article, certaines sources parlent de 3 500 à 4 000 hommes. En juin 2013, Philip Smyth faisant le décompte suivant : entre 800 et 2 000 combattants51. Dans un article du journal Elaph, basé à Londres, Viviane Aqiqi, qui écrit depuis Beyrouth, évoque le chiffre de 5 000 miliciens chiites irakiens déjà formés et expédiés en Syrie par les Gardiens de la Révolution : 500 pour As’ib Ahl al-Haq, 600 pour les Brigades du Hezbollah, 400 pour Kata’ib Sayyid al-Shuhada, 2 000 pour Liwa al-Youm al-Mawud, 200 pour Saraya Tala’i al-Khurasani, 300 pour Quwet al-Shahid Muhammed Baqir al-Sadr, 500 pour Liwa Abul-Fadl al-Abbas et 150 pour les brigades de l'imam Hussein52. En juin 2013, Philip Smyth, d'après les notices des martyrs, avait établi qu'une à deux douzaines de combattants irakiens chiites étaient tués chaque mois en Syrie53. Les chiffres semblent cependant dérisoires face aux besoins militaires du régime : d'après une étude rebelle (à prendre avec précaution, mais qui recoupent certaines observations de spécialistes), Assad ne pourrait compter que sur à peine 40 000 hommes de l'ancienne armée régulière, et jusqu'à 45 000 miliciens, des Forces Nationales de Défense ou autres54. Ce qui est quasiment certain, c'est que les effectifs de l'armée syrienne, qui comptait plus de 300 000 hommes en 2011, sont tombés à 100 000, ou même un peu moins, aujourd'hui. D'où le recours aux miliciens, regroupés en 2013 sous l'ombrelle des Forces Nationales de Défense, mais qui n'alignent encore que 50 000 hommes. On voit l'importance des contingents étrangers, souvent rapidement disponibles et prêts à combattre, et qui ont souvent fait la décision là où ils sont intervenus (comme le Hezbollah à al-Qusayr)55. Il est fort probable qu'actuellement, sur le terrain, les étrangers pro-régime soient plus nombreux que les djihadistes étrangers de l'insurrection : en tout, depuis le début, il y a en eu peut-être 30 000, avec 8 000 présents simultanément selon un décompte récent, alors qu'en face, on peut aller jusqu'à 15 000 volontaires étrangers avec peut-être 6 000 présents simultanément sur le terrain Sur ces 8 000, on peut diviser en 3 000 du Hezbollah et 5 000 des autres formations56. Le centre d'informations israëlien Meir Amit, lui, parle en mars 2014 de 7 à 8 000 volontaires étrangers présents sur le terrain, dont plusieurs milliers du Hezbollah57. Il note aussi que sur 71 Irakiens tués en Syrie, la plupart viennent des faubourgs de Bagdad ou du sud de l'Irak. La plupart sont aussi des vétérans du combat contre Israël avec le Hezbollah ou contre les pays occidentaux en Irak. Sur les 4 à 5 000 combattants étrangers hors-Hezbollah, 2 à 3 000 opèreraient pour LAFA ou les groupes associés.

    La plupart des combattants irakiens acceptent le concept révolutionnaire de l'Iran de Khamenei, le wilayat al-faqih, qui donne aux autorités islamiques de justice la souveraineté sur le peuple (concept qui n'est pas reconnu par le séminaire de Nadjaf en Irak). La religion chiite inclut aussi une forte dimension eschatologique : le retour du Mahdi est censé vaincre l'Antéchrist lors du Jugement Dernier. Le retour de l'imam caché est annoncé par un certain nombre de signes, dont l'irruption d'une armée impie venue de Damas, qui doit être défaite par le Mahdi. Pendant la bataille d'al-Qusayr, les chiites ont commencé à assimiler les rebelles sunnites à cette armée de tyrans, vus comme de nouveaux Omeyyades persécutant la famille du prophète. Dès juillet 2012, Yasser Habib, un prêcheur exalté qui officie depuis Londres, à appeler le Hezbollah à intervenir en Syrie pour protéger le sanctuaire de Sayyida Zaynab, fournissant ainsi une première justification. L'ayatollah Sistani de Nadjaf, très attaché à la tradition quiétiste de son école, n'a pas approuvé le départ de combattants chiites en Syrie. Le Hezbollah, dès l'été 2013, justifie son intervention en Syrie pour la défense des villages chiites menacés par les « mécréants » sunnites et pour la défense des lieux saints du chiisme58. Il serait intervenu en Syrie pour suivre un taklif shar’i, un ordre religieux impératif de l'ayatollah suprême iranien59.

    Les milices pro-iraniennes sont en général de petites formations, comme on l'a vu, auxquelles on attribue des missions précises. Les volontaires irakiens, acheminés à l'aéroport de Damas ou à proximité, forment le noyau d'élite de groupes moins solides. Ces troupes d'élite, surtout celles liées au Hezbollah, sont ensuite employées au-delà de l'encadrement, du renseignement et de la formation. Elles contribuent à sécuriser l'aéroport de Damas dès janvier 2013, puis celui d'Alep. Elles deviennent ensuite des formations d'infanterie régulière avec armement lourd : artillerie, mortiers, véhicules blindés, chars. Les milices, après la victoire de Qusayr, sont surtout engagées à Homs et dans l'est de la Ghouta, de juin à septembre 2013. Certaines gardent les lignes de communication entre Damas et Suweyda. A la fin août et en septembre, elles sont même engagées à Deraa, au sud. Puis, en octobre, on les voit intervenir dans la reconquête de faubourgs de Damas, à l'ouest, à l'est et au sud60.

    Les milices chiites irakiennes qui interviennent en Syrie ont par ailleurs appuyé la contre-offensive du régime irakien d'al-Maliki, un chiite, contre la province d'Anbar, après le soulèvement piloté par l'EIIL61. LZ, KSS et Asa’ib Ahl al-Haq ont publié des messages soutenant l'offensive du gouvernement irakien. Ces groupes tentent de se confondre avec les forces de sécurité et l'armée irakiennes, et de présenter l'armée irakienne comme une armée chiite, défendant des intérêts sectaires. Ils relient aussi leur engagement en Syrie au combat contre l'EIIL en Irak. Certaines milices auraient peut-être redéployé des combattants de Syrie vers la province d'Anbar.




    1Matthew Levitt et Aaron Y. Zelin, « Hizb Allah’s Gambit in Syria », CTC Sentinel, août 2013, special issue . Vol 6. Issue 8, p.14-17.
    2Will Fulton, Joseph Holliday, et Sam Wyer, Iranian Strategy in Syria, Institute for the Study of War, mai 2013.
    3Will Fulton, Joseph Holliday, et Sam Wyer, Iranian Strategy in Syria, Institute for the Study of War, mai 2013.
    4Christopher Anzalone, « Zaynab’s Guardians: The Emergence of Shi`a Militias in Syria », CTC Sentinel jjuillet 2013 . Vol 6. Issue 7, p.16-21.
    5Carl Yonker, Iran’s Shadow Warriors: Iraqi Shiʿi Militias Defending the Faithful in Syria and Iraq, Tel Aviv Notes, The Moshe Dayan Center, Volume 7, Number 23, 10 décembre 2013.
    6Phillip Smyth, « Hizballah Cavalcade: Roundup of Iraqis Killed in Syria, Part 1 », Jihadology.net, 11 mai 2013.
    7Phillip Smyth, « Hizballah Cavalcade: Roundup of Iraqis Killed in Syria, Part 2 », Jihadology.net, 17 mai 2013.
    8Phillip Smyth, « Hizballah Cavalcade: Roundup of Iraqis Killed in Syria, Part 3 », Jihadology.net, 2 juin 2013.
    9Phillip Smyth, « Hizballah Cavalcade: Asa’ib Ahl al-Haq’s Liwa’a Kafeel Zaynab », Jihadology.net, 14 août 2013.
    11Nicholas A. Heras, « Iraqi Shi’a Militia Asa’ib Ahl al-Haq Expands Operations to Syria », The Jamestown Founda tion, Terrorism Monitor, Volume XII Issue 10, 16 mai 2014.
    12Thomas Strouse, « KATA’IB HEZBOLLAH AND THE INTRICATE WEB OF IRANIAN MILITARY INVOLVEMENT IN IRAQ », The Jamestown Foundation, Terrorism Monitor, VOLUME VIII, ISSUE 9, H 5, 5 mars 2010.
    13Shi'ite Foreign Fighters in Syria, The Meir Amit Intelligence and Terrorism Information Center, 18 mars 2014 .
    15Philip Smyth, « Hizballah Cavalcade: Liwa’a al-Hamad: Harakat al-Nujaba’s Latest Shia Militia in Syria », Jihadology.net, 21 décembre 2013.
    16Phillip Smyth, « Hizballah Cavalcade: Kata’ib Sayyid al-Shuhada: Another Supplier of Iraqi Shia Fighters in Syria », Jihadology.net, 3 juin 2013.
    17Phillip Smyth, « Hizballah Cavalcade: Kata’ib Sayyid al-Shuhada Emerges: Updates on the New Iraqi Shia Militia Supplying Fighters to Syria », Jihadology.net, 9 septembre 2013.
    18Shi'ite Foreign Fighters in Syria, The Meir Amit Intelligence and Terrorism Information Center, 18 mars 2014 .
    19Phillip Smyth, « Hizballah Cavalcade: Breaking Badr: Is Iraq’s Badr Organization Operating In Syria? », Jihadology.net, 25 juin 2013.
    20Phillip Smyth, « Hizballah Cavalcade: Breaking Badr, The New Season: Confirmation of the Badr Organization’s Involvement in Syria », Jihadology.net, 12 août 2013.
    21Phillip Smyth, « Hizballah Cavalcade: The Badr Organization’s Syrian Expeditionary Force: Quwet al-Shahid Muhammed Baqir al-Sadr », Jihadology.net, 18 octobre 2013.
    22Phillip Smyth, « Hizballah Cavalcade: Faylak Wa’ad al-Sadiq: The Repackaging of an Iraqi “Special Group” for Syria », Jihadology.net, 13 janvier 2014.
    23Phillip Smyth, « Hizballah Cavalcade: What is the Liwa’a Abu Fadl al-Abbas (LAFA)?: Assessing Syria’s Shia “International Brigade” Through Their Social Media Presence », Jihadology.net, 15 mai 2013.
    24Phillip Smyth, THE SHIITE JIHAD IN SYRIA AND ITS REGIONAL EFFECTS, Policy Focus 138, The Washington Institute for Near East Policy, février 2015.
    25Hezbollah Involvement in the Syrian Civil War, The Meir Amit Intelligence and Terrorism Information Center, 17 juin 2013.
    26Shi'ite Foreign Fighters in Syria, The Meir Amit Intelligence and Terrorism Information Center, 18 mars 2014 .
    27Shi'ite Foreign Fighters in Syria, The Meir Amit Intelligence and Terrorism Information Center, 18 mars 2014 .
    28Phillip Smyth, « Hizballah Cavalcade: Liwa’a Zulfiqar: Birth of A New Shia Militia in Syria? », Jihadology.net, 20 juin 2013.
    29Testimony of Mr. Phillip Smyth, Research Analyst at the University of Maryland – Laboratory for Computational Cultural Dynamics, House Committee Foreign Affairs Committee – Subcommittee On Terrorism, Nonproliferation, and Trade, 20 novembre 2013, Hearing: Terrorist Groups in Syria.
    30Phillip Smyth, « Hizballah Cavalcade: Liwa’a ‘Ammar Ibn Yasir: A New Shia Militia Operating In Aleppo, Syria », Jihadology.net, 20 juillet 2013.
    31Matthew Levitt et Aaron Y. Zelin, « Hizb Allah’s Gambit in Syria », CTC Sentinel, août 2013, special issue . Vol 6. Issue 8, p.14-17.
    32Phillip Smyth, « Hizballah Cavalcade: Liwa’a al-Imam al-Hasan al-Mujtaba: A Shia Militia Fighting in Rif Dimashq/Ghouta », Jihadology.net, 5 octobre 2013.
    33Phillip Smyth , « Hizballah Cavalcade: Sariyya al-Tali’a al-Khurasani: A New Combat-Tested Shia Militia in Syria », Jihadology.net, 29 octobre 2013.
    35Aymenn Jawad Al-Tamimi, « The Arab Nationalist Guard: A Pro-Assad Militia », Brown Moses Blog, 1er janvier 2014.
    36Rana Harbi, « Arab nationalists take up arms in the battle for Syria », Al-Akhbar English, 5 mai 2014.
    38Phillip Smyth, « THE POPULAR FRONT FOR THE LIBERATION OF PALESTINE-GENERAL COMMAND (PFLP-GC) AND THE SYRIAN CIVIL WAR », Middle East Review of International Affairs, Vol. 17, No. 2 (Eté 2013), p.55-72.
    39Chris Zambelis, « Assad's Hurricane: A Profile of the Paramilitary Wing of the Syrian Social Nationalist Party », Terrorism Monitor Volume: 12 Issue: 6, The Jamestown Foundation, 20 mars 2014.
    41Phillip Smyth, « Hizballah Cavalcade: The Lion of Damascus, and Afghans, and Africans! Oh My!: Fighters From Exotic Locales In Syria’s Shia Militias », Jihadology.net, 30 juillet 2013.
    45Phillip Smyth, « From Karbala to Sayyida Zaynab: Iraqi Fighters in Syria’s Shi`a Militias », CTC Sentinel, août 2013, special issue . Vol 6. Issue 8, p.28-32.
    46Phillip Smyth, THE SHIITE JIHAD IN SYRIA AND ITS REGIONAL EFFECTS, Policy Focus 138, The Washington Institute for Near East Policy, février 2015.
    47Phillip Smyth, THE SHIITE JIHAD IN SYRIA AND ITS REGIONAL EFFECTS, Policy Focus 138, The Washington Institute for Near East Policy, février 2015.
    48Shi'ite Foreign Fighters in Syria, The Meir Amit Intelligence and Terrorism Information Center, 18 mars 2014 .
    49Phillip Smyth, « Hizballah Cavalcade: Khamenei’s Cannon: .50 Caliber Anti-Material Rifles & Shia Fighters in Syria », Jihadology.net, 24 décembre 2013.
    51Michael Knights, « Iran's Foreign Legion: The Role of Iraqi Shiite Militias in Syria », PolicyWatch 2096, The Washington Institute, 27 juin 2013.
    53Michael Knights, « Iran's Foreign Legion: The Role of Iraqi Shiite Militias in Syria », PolicyWatch 2096, The Washington Institute, 27 juin 2013.
    55Jeffrey White, «  Assad's Indispensable Foreign Legions », PolicyWatch 2196, The Washington Institute, 22 janvier 2014.
    56« Shiite Foreign Fighters in Syria: Facts, Narratives and Regional Impact », NGC Blog, 24 janvier 2014.
    57Shi'ite Foreign Fighters in Syria, The Meir Amit Intelligence and Terrorism Information Center, 18 mars 2014 .
    58« Shiite Foreign Fighters in Syria: Facts, Narratives and Regional Impact », NGC Blog, 24 janvier 2014.
    59Testimony of Mr. Phillip Smyth, Research Analyst at the University of Maryland – Laboratory for Computational Cultural Dynamics, House Committee Foreign Affairs Committee – Subcommittee On Terrorism, Nonproliferation, and Trade, 20 novembre 2013, Hearing: Terrorist Groups in Syria.
    60Testimony of Mr. Phillip Smyth, Research Analyst at the University of Maryland – Laboratory for Computational Cultural Dynamics, House Committee Foreign Affairs Committee – Subcommittee On Terrorism, Nonproliferation, and Trade, 20 novembre 2013, Hearing: Terrorist Groups in Syria.
    61Phillip Smyth, « Hizballah Cavalcade: Selling Sectarianism: Shia Islamist Groups & Maliki’s Anbar Offensive », Jihadology.net, 3 février 2014.

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    1950. La Corée du Nord envahit la Corée du sud. Les Américains doivent en urgence mettre leur armée sur le pied de guerre pour soutenir l'armée sud-coréeenne enfoncée par les communistes. Le corps des Marines bat le rappel de ses réservistes et autres éléments disponibles. Le capitaine Hansen (Richard Carlson), marié, père de deux enfants, réserviste des Marines et vétéran de la Seconde Guerre mondiale dans le Pacifique, rejoint comme commandant de compagnie le bataillon du lieutenant-colonel Corbett (Franck Lovejoy). L'entraînement est accéléré pour préparer l'unité à la contre-offensive américaine : le débarquement à Inchon, en septembre 1950...

    Bataillon de fer (traduction française pour le moins étrange de la célèbre réplique du général des Marines O. P. Smith) a été tourné alors que la guerre de Corée n'était pas encore terminée. A côté des acteurs déjà cités figure au casting, dans le rôle du major Knox, Peter Julien Ortiz, un officier décoré des Marines qui a servi dans l'OSS.




    Le film est un hommage à la 1st Marine Division et notamment à son combat désespéré contre les Chinois lors de la bataille du réservoir de Chosin, en novembre-décembre 1950, qui inspire le titre. La Warner propose le projet de film au corps des Marines en décembre 1950, et le scénario est d'ailleurs écrit par un ancien Marine, Milton Sperling. Un accord formel est finalement donné en août 1951 et le tournage commence à Camp Pendleton, avec création au bulldozer d'une route et de neige artificielle, puis de villages nord-coréens aussi authentiques que possible. Le général des Marines Shepherd estime que le corps a contribué à hauteur de 1 million de dollars à la production.



    Bataillon de fer n'est pas un des films américains les plus marquants sur la guerre de Corée, contrairement aux productions d'un Samuel Fuller notamment. Les personnages sont relativement conventionnels : l'officier réserviste devant faire ses preuves, l'officier de carrière obsédé par la réussite de sa mission mais aussi par la survie de ses hommes, le plus jeune frère d'une fratrie engagé à 17 ans et qui reste le seul survivant de sa famille... les scènes de combat ne sont pas une réussite, du moins au début, avec le débarquement à Inchon. Elles sont meilleures sur la fin du film, avec les combats du réservoir et la retraite américaine vers Hungnam. Un divertissement moyen, sans plus.

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    En Finlande, les premières rumeurs à propos de combattants partis en Syrie commencent à circuler dans les médias à partir d'août 20121. Un an plus tard, le ministère de l'Intérieur confirme que plus de 20 Finlandais ont déjà rejoint les groupes islamistes radicaux sur place. Ce phénomène marque la radicalisation, en filigrane, de musulmans finlandais depuis environ deux ans. La population musulmane finlandaise, très réduite au départ, s'est accrue dans les années 1990 par l'apport de nombreux réfugiés. On l'estimait à 50 à 60 000 personnes en 2011, dont 90% de sunnites. Ce sont des musulmans de la deuxième génération, mal intégrés, originaires de zones de conflit, qui se sont radicalisés. Cependant, la plupart des musulmans radicalisés sont liés, de fait, à des groupes islamistes ou autres avec des enjeux locaux, même si plusieurs organisations comme al-Qaïda, les Shebaab, le Hezbollah sont représentées en Finlande. Les Shebaab, en particulier, sont plus visibles car ils ont recruté dans la communauté somalie finlandaise (15 000 personnes en 2012). Le processus semble se restreindre à partir de 2012, moment où les Shebaab s'associent très nettement à al-Qaïda et commencent à avoir recours à des méthodes classiques de l'organisation comme l'attentat à la voiture kamikaze.

    On pense qu'il n'y a pas eu de Finlandais engagés en Afghanistan. Le premier combattant étranger finlandais mis en évidence est Abu Ibrahim, parti combattre en Tchétchénie et arrêté par les autorités géorgiennes. Son père est un officier de l'armée finlandaise. Le plus gros contingent reste donc celui débauché par les Shebaab entre 2007 et 2009, avant la radicalisation de ce dernier mouvement vers al-Qaïda. On évoque aussi, peut-être, la présence d'un Finlandais auprès du Front National de Libération de l'Ogaden, en Ethiopie. C'est avec la guerre en Syrie que le contingent de volontaires finlandais est le plus important. Après les rumeurs dévoilées en août 2012, un premier martyr finlandais, Kamal Badri, est identifié en janvier 2013 : il a été tué à Alep. Quelques mois plus tard, les autorités commencent à parler d'une dizaine, puis d'une vingtaine de personnes parties en Syrie. Le portrait d'ensemble reste encore peu clair, faute d'informations suffisantes, même si l'on peut en déduire que la communauté musulmane radicalisée, en Finlande, se structure davantage depuis deux ans.

    En mars 2014, le service de renseignement et de sécurité finlandais estime que plus de 30 personnes ont déjà rejoint la Syrie, majoritairement dans les rangs du front al-Nosra, de l'EIIL, voire du groupe Jaish Al Muhajireen Wal Ansar2. La mobilisation est facilitée par l'effet d'entraînement du conflit syrien, la montée en puissance de l'islam radical en Finlande et par l'accès relativement facile au territoire de la Syrie. La frange de l'islam radical en Finlande compterait maintenant plusieurs centaines de personnes, ce qui augmenterait les candidats potentiels au djihad. Par ailleurs, la législation finlandaise ne peut appréhender des personnes qui souhaitent partir pour combattre à l'étranger, même en rejoignant un groupe terroriste. La plupart des volontaires finlandais sont partis seuls, même s'il y a au moins un cas où la famille a accompagné le djihadiste sur place. On a signalé la présence de Finlandais dans les provinces d'Idlib, Alep et Raqqa ; au moins deux Finlandais sont morts ; certains seraient revenus dans leur pays natal, d'autres auraient fait des aller-retour.

    Quatre combattants seulement ont été clairement identifiés. Muhammad est arrivé de Somalie en 1993, à l'âge de deux ans. Il a été élevé et éduqué en Finlande, à Espoo, avant de gagner la Turquie en décembre 2012 et de rejoindre l'EIIL. Il ne compte pas revenir en Finlande. Abou Mansour, repéré par le MEMRI en décembre 2013 lors d'un discours public à Raqqa, est probablement la même personne. Marwan, né en 1993, est un jeune converti à l'islam de Turku. Sa mère est finlandais et son père namibien. Après avoir bouclé son service militaire, il prétend vouloir étudier l'islam à l'étranger, gagne la Syrie à l'été 2012, a vec sa femme, et combat dans une unité au nord d'Alep qui comprendrait d'autres Finlandais. Il serait mort à Alep en juin 2013. Son profil Facebook indique qu'il a combattu dans la province d'Idlib en mars-avril 2013 ; parmi ses « amis », un autre combattant finlandais, Abu Anas al-Finlandi. Rami, né vers 1992 de mère finlandaise et d'un père issu d'un pays arabe, a vécu à Helsinki avant de gagner le sud de la Turquie en juillet 2013. Il avait eu une scolarité difficile, marquée par des problèmes d'abus d'alcool et un comportement délinquant. Converti à l'islam à l'adolescence, il sollicite l'imam de sa mosquée pour partir en Syrie. Abu Anas al-Finlandi, qui serait né vers 1993, originaire d'Espoo, aurait rejoint l'EIIL à la fin 2013 ; il a été tué en février 2014 pendant les affrontements entre l'EIIL et les autres groupes insurgés. Malgré le peu de renseignements sur les volontaires finlandais, on constate que ce contingent attire les recruteurs étrangers : Omar Bakri Mohammad, du groupe anglais al-Muhajiroon, aurait rencontré des combattants finlandais en Syrie et en Somalie, et Anjem Choudary est venu en Finlande en mars 2013, laissant penser qu'il aurait peut-être l'intention de développer un mouvement Sharia4Finland, à l'image de ceux déjà créés ailleurs en Europe3. Choudary était venu soutenir un Norvégien emprisonné, Mullah Krekar, ancien leader d'un groupe terroriste kurde d'Irak, Ansar al-islam4.


    Abou Anas al-Finlandi.-Source : http://neildoyle.com/wp-content/uploads/2014/02/Abu-Annas-from-Finland-killed-in-Syria-300x178.jpg


    A la mi-octobre 2014, selon les autorités finlandaises, ce sont 45 habitants du pays qui seraient partis pour le djihad syrien (37 hommes et 8 femmes). 31 d'entre eux ont la nationalité finlandaise, mais ils représentent pas moins de 17 origines différentes. La plupart viennent des grandes villes de l'ouest (Turku et Tampere) et du sud (Helsinki et sa banlieue) de la Finlande. L'âge des volontaires va de 18 à 50 ans, mais la plupart ont la vingtaine. Moins de 10 sont des mineurs. On sait en revanche qu'un enfant est déjà né en Syrie et qu'une des femmes est enceinte. Cependant, pour le journal finlandais Helsingin Sanomat, les autorités n'ont pas recensé tous les départs : d'après le quotidien, il y aurait eu au moins 55 départs, et certains hommes ont emmené leurs familles avec eux. Si l'on compte parmi les volontaires d'anciens travailleurs humanitaires, des mercenaires, et des membres de la diaspora irakienne et syrienne en Finlande, la plupart partent cependant pour participer au conflit armé. Depuis l'été 2013, l'écrasante majorité des Finlandais rejoint ce qui est devenu l'Etat Islamique, et ces volontaires sont les plus radicaux. Au moins 4 des femmes du contingent se revendiquent clairement, elles aussi, de l'EI. Une vingtaine de Finlandais seraient déjà revenus au pays ; 4 auraient été arrêtés et condamnés (dont 1 in abstentia) par le biais d'un article de la législation finlandaise, tous ont des liens avec l'EI. Ils ont été appréhendés sur l'accusation de meurtre et aussi parce qu'ils préparaient du recrutement voire des opérations terroristes en Finlande. Au moins 3 Finlandais sont morts en Syrie, le dernier étant formellement identifié en juin 2014, mais selon les services de renseignement, le nombre pourrait être doublé. Au moins 20 à 30 Finlandais restent donc présents en Syrie, surtout avec l'Etat Islamique ; 2 ont revendiqué avoir franchi la frontière pour gagner l'Irak5.

    Muhammad, le dernier tué finlandais officiellement identifié, était âgé de 23 ans et originaire de la communauté somalienne. Sur son profil Facebook, il indiquait que faire le djihad équivalait à « 50 pélerinages à La Mecque ». Son nom de guerre était Abu Mansuur Somali. Il avait quitté la Finlande et sa ville natale d'Espoo pour la Syrie en décembre 2012. Un an plus tard, il téléphone à sa soeur et lui indique ne jamais vouloir revenir en Finlande. Muhammad aurait appartenu à l'EIIL, devenu depuis l'EI, qui semble particulièrement attirer les Finlandais : les 3 morts identifiés ont tous appartenu à ce groupe. La visibilité de l'EI sur les réseaux sociaux et son idéologie exercent un attrait manifeste, selon Juha Saarinen, spécialiste du contingent finlandais6.

    Un journal finlandais a récemment eu l'occasion d'échanger avec un jeune Finlandais, socialement désoeuvré, qui a combattu durant 5 mois au sein de l'EI. Agé d'une vingtaine d'années, originaire de l'est de la Finlande, il a rejoint la Syrie en septembre 2014 avec un ami letton. Converti par Internet il y a deux ans, le jeune Finlandais a rencontré son ami par ce biais et a poursuivi son apprentissage de l'islam sur des forums radicaux. Il cache sa conversion à ses parents jusqu'au Noël 2013. Sa mère est soulagée, croyant à d'autres problèmes, mais son père, en revanche, craint déjà son départ pour le djihad. Le jeune homme souhaite étudier dans une université islamique et pense à la Malaisie. Mais l'ascension du groupe d'Abou Bakr al-Baghdadi le fait changer d'avis pendant son service militaire, au printemps 2014. C'est alors qu'il rencontre son ami letton à Helsinki. Puis, ne trouvant pas de travail, il cherche des contacts de l'EI sur les réseaux sociaux. Il part finalement en Syrie en septembre 2014. Il ne mène pas des opérations militaires mais effectue des tâches de surveillance ; il est passé par Homs, Hama et Raqqa7. En février 2015, les services de renseignement finlandais estiment désormais à plus de 60 le nombre de personnes parties en Irak et en Syrie8.



    1Juha Saarinen, « GUEST POST: The History of Jihadism in Finland and An Early Assessment of Finnish Foreign Fighters in Syria », Jihadology.net, 21 novembre 2013.
    3Juha Saarinen, « The Finnish Foreign Fighter Contingent in Syria », CTC Sentinel, March, 2014, Volume 7, Issue 3, p.6-10.
    5Juha Saarinen, « The Clear Banner: Update on the Finnish Foreign Fighter Contingent », Jihadology.net, 18 octobre 2014.

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    David Stahel est un historien qui s'intéresse particulièrement à l'histoire militaire allemande de la Seconde Guerre mondiale. Il a étudié en Europe, au King's College de Londres puis à Berlin. Il enseigne depuis 2012 dans une université australienne. Ce livre reprend sa thèse doctorale.

    La thèse de Stahel est pour le moins iconoclaste : il défend l'idée selon laquelle la défaite allemande sur le front de l'est, après le déclenchement de l'opération Barbarossa, se dévoile de fait au bout de quelques semaines seulement. Stahel utilise pour ce faire les archives militaires allemandes de Fribourg, Potsdam et de l'université Humboldt de Berlin, et y ajoute des sources déjà publiées plus des témoignages parus après la guerre (sans compter les sources secondaires). Son propos se découpe essentiellement en deux parties : la première s'intéresse à la planification de Barbarossa, la seconde (beaucoup plus volumineuse) aux deux premiers mois de la campagne, jusqu'en août 1941. Comme il le souligne en introduction, la recherche sur la planification allemande de la campagne a été relativement pauvre. Stahel montre aussi que les historiens, même parmi les plus sérieux, ayant travaillé sur le front de l'est (dans le monde anglo-saxon notamment), restent confondus devant les victoires initiales de la Wehrmacht, sans prendre en compte l'usure terrible de celle-ci qui obère de fait toute chance de victoire dès la fin 1941. Les travaux des historiens est-allemands et soviétiques, pendant la guerre froide, ont été balayés d'un revers de main par les Occidentaux. Reste les thèses opposées de Fugate et Stolfi, le premier stipulant que les Soviétiques ont préparé un plan, dès février 1941, pour attirer les Allemands sur leur second échelon stratégique ; le second expliquant que le plan allemand a été près de réussir. Mais les deux thèses manquent sérieusement de sources pour être perçues comme valides -d'autant que Stolfi a aussi la fâcheuse tendance à exonérer l'armée allemande de tout crime de guerre. Les historiens allemands commencent à remettre en cause la version "classique" du récit de Barbarossa seulement dans les années 1980. Il faut dire que pendant très longtemps le récit a été dominé par les mémorialistes allemands, parfois en cheville avec les Américains. Mais les recherches se concentrent surtout sur la bataille de Smolensk et la crise entre Hitler et l'OKH. Stahel pense que le point culminant de l'offensive allemande est atteint dès la fin août 1941, ce qui remet en question la trilogie traditionnelle des tournants sur le front de l'est, Moscou, Stalingrad et Koursk. Il explique aussi que l'histoire allemande sous le nazisme explique un certain désintérêt dans le monde universitaire pour les questions proprement militaires, comme celles qu'il se propose de traiter dans son livre.



    La planification de l'opération contre l'URSS commence dès juin-juillet 1940, alors que les premières armées allemandes sont redéployées à l'est. Elle est d'ailleurs le fait de la Wehrmacht et non de Hitler, dont les idées sont encore assez vagues sur le sujet. Ce n'est qu'à la fin juillet 1940 que l'opération est envisagée par le Führer comme la destruction de l'Etat soviétique et l'occupation des régions occidentales de l'URSS. Le plan de Marcks, le premier, est marqué par un mépris total des Soviétiques, même si le général allemand anticipe le repli soviétique dans la profondeur de l'espace de l'URSS. Lossberg peaufine le plan de Marcks, développe l'attaque sur trois axes, mais perçoit les difficultés logistiques. Il soulève aussi la question des populations hostiles au pouvoir soviétique. Mais aucun des deux ne doute de la victoire allemande. La directive n°18 de Hitler, en novembre 1940, sanctionne l'amorce de plan. Paulus, chargé de l'évaluer, en voit les limites, mais n'en dit rien à Hitler. Halder est braqué, dans la deuxième phase du plan, sur la prise de Moscou, qu'Hitler ne juge pas forcément indispensable. La directive n°21 de décembre 1940 montre d'ailleurs l'importance des ailes nord et sud pour le Führer.

    En janvier 1941, il s'agit encore pour Hitler, en frappant l'URSS, de priver les Anglais d'un allié possible. Halder, et Bock, le commandant du futur groupe d'armées Centre, s'inquiètent cependant des distances et des considérations logistiques. D'autant que les signes alarmants sur le ravitaillement en matières premières de l'Allemagne et la motorisation de l'armée se multiplient. Hitler renforce le groupe d'Armées Sud, au grand désespoir de Halder, qui reste tourné vers Moscou. Bock envoie son officier opérations, Henning von Treschkow, auprès de l'OKH, pour être sûr que le Panzergruppe de Hoth pourra boucler l'encerclement autour de Minsk et non être redirigé trop rapidement vers le nord. Parallèlement, Hitler change de discours et insiste, à partir de mars 1941, sur le caractère idéologique de la guerre ménée contre l'URSS, une véritable guerre d'annihilation. L'armée allemande accepte sans sourciller, et répond même parfois au-delà des espérances du Führer. Elle participe à la rédaction des "ordres criminels", dont le fameux ordre sur les commissaires. Il s'agit aussi pour l'Allemagne de faire main basse sur des ressources économiques, quite à laisser mourir de faim les Soviétiques, tout en exterminant les Juifs et les cadres du parti communiste.

    La production de guerre allemande souffre alors de plusieurs défauts, le principal étant de ne pas être convertie pour une production de masse. Au contraire, après la victoire contre la France, celle de l'armée de terre est même restreinte. Les Panzer III, IV et le StuG III, les meilleurs matériels blindés allemands pour Barbarossa, sont moins nombreux que les T-34 et KV-1 soviétiques, mais les Allemands bénéficient des lacunes terribles de l'Armée Rouge dans la phase initiale des hostilités. La Wehrmacht a la chance d'affronter une force peu préparée pour la guerre qui va lui être imposée. Stahel, qui se concentre surtout via ses archives sur les Panzergruppe 2 et 3 du Groupe d'Armées Centre, montre que si le premier est équipé à l'allemande, le second compte de nombreux chars tchécoslovaques et des camions français pour l'infanterie motorisée. L'infanterie allemande, quant à elle, est peu motorisée, mal entraînée pour la guerre qui va se dérouler à l'est.  Elle est mal armée sur le plan antichar. En outre, numériquement, elle ne peut soutenir la comparaison avec l'Armée Rouge. La victoire ou la défaite repose donc sur les formations blindées et la Luftwaffe. Celle-ci est déjà écartelée entre plusieurs fronts, où l'usure se fait sentir. En outre elle a aussi gravement sous-estimé l'adversaire soviétique. Mais le talon d'Achille de la Wehrmacht, selon Stahel, est sa logistique. L'armée allemande manque tout simplement de camions et d'essence pour ses formations motorisées. La voie ferrée ne peut tout simplement pas compenser ce manque en URSS, mais les Allemands négligent cet aspect des préparatifs par leur trop-plein de confiance et la sous-estimation grossière de l'adversaire. Barbarossa était prévue pour commencer le 15 mai 1941. Mais la campagne des Balkans reporte l'opération au 22 juin, en plus d'écarteler davantage encore les forces allemandes. Aucune opposition ne se manifeste parmi les généraux allemands quant au plan de l'opération.

    Dès le 22 juin, les Allemands se rendent comptent que la guerre à l'est sera bien différente des campagnes précédentes. Les Soviétiques se défendent avec l'énergie du désespoir. Côté allemand, les pertes sont déjà lourdes, surtout en officiers. On signale même des pénuries d'essence. Si les Allemands percent facilement, la rencontre avec les nouveaux chars soviétiques, T-34 et surtout KV-1 au départ, créent un choc. Le Panzergruppe 2 de Guderian peine, au sud, à refermer la première poche de Bialystok-Minsk. La dichotomie de l'armée allemande, entre ses petites pointes blindées et le gros de l'infanterie à pied, apparaît déjà au grand jour. Halder, pressé d'avancer sur Moscou, ordonne de pousser vers le Dniepr et la Dvina, alors que le commandant de groupe d'armées souhaiterait d'abord liquider correctement les poches formées. Des soldats soviétiques dépassés par l'avance allemande infestent les arrières de la Wehrmacht, attaquant le train logistique déjà hypertendu. Guderian, qui souhaite aller de l'avant, est rappelé à l'ordre par Bock qui veut achever l'encerclement de Minsk dans les formes. Les soldats allemands, victimes d'une logistique déficiente, mettent encore davantage à sac le territoire soviétique. L'URSS, quant à elle, se jette dans une mobilisation totale. Le 3 juillet, la poche de Minsk est liquidée par l'infanterie allemande, déjà épuisée par les marches forcées nécessaires pour suivre les blindés. Quand les Allemands entament le franchissement de la Dvina et du Dniepr, les Soviétiques ont déjà commencé à changer leurs tactiques.

    Le Groupe d'Armées Sud progresse moins rapidement que ses deux voisins. Le Groupe d'Armées Nord avance plus, mais ralentit progressivement. Les pertes allemandes jusqu'au 3 juillet se montent déjà à plus de 100 000 hommes, dont plus de la moitié de malades. L'état des routes et le climat entravent l'effort allemand, mais les pertes des Panzergruppe du Groupe d'Armées Centre sont déjà élevées en blindés, pour l'essentiel sur panne, mais avec aussi 10% de pertes définitives. Hoth brise la contre-offensive de Timoshenko vers Lepel, qui a pris les Allemands au dépourvu. Guderian approche avec plus de difficultés du Dniepr. L'Armée Rouge mobilise des millions d'hommes, commence à remplacer sa flotte de chars obsolète décimée dans les premières semaines, évacue vers l'arrière ses usines. Les Allemands voient leurs camions, leurs véhicules à chenilles tomber en panne. Les ponts solides sont rares, tout comme les cartes de l'URSS, peu nombreuses côté allemand. En juillet, Halder commence à comprendre qu'Hitler ne souhaite pas forcément une poussée sur Moscou. Mi-juillet, le Führer lorgne de plus en plus sur l'Ukraine et ses richesses naturelles, qui doivent permettre à l'Allemagne de soutenir la guerre. Les Allemands n'arrivent pas à remettre en état suffisamment vite le système ferroviaire, et les formations soviétiques dépassées par les chars continuent d'attaquer la logistique. Les fantassins allemands s'épuisent à fouiller forêts et marais, remplacés ensuite par des divisions de sécurité et des unités SS.

    La pointe blindée allemande s'use, et les commandants de corps opèrent de plus en plus isolément, ce qui n'arrange rien. Hoth ne peut tenir Velikie Luki. Au sud, les choses ne vont guère mieux. Guderian, plutôt que de boucler la poche en formation autour de Smolensk, ne pense qu'à conquérir la tête de pont de Yelnya. Les forces allemandes sont trop peu nombreuses pour des objectifs démesurés. En juillet, la directive 33 d'Hitler réoriente une partie des forces du groupe d'armées Centre vers son voisin du nord. Hitler, devant l'opposition de Halder et de Brauchitsch, renouvelle l'ordre par la directive 33a. Le 23 juillet, les Soviétiques lancent une grande contre-offensive sur Smolensk, qui frustre les Allemands du bouclage de la poche. La division Das Reich et le régiment Grossdeutschland souffrent dans la tête de pont de Yelnya, alors même que les Soviétiques se battent encore à Moghilev, sur le Dniepr ! Hitler tend désormais à vouloir des encerclements plus petits, et hésite encore sur la direction stratégique de la campagne, au grand désespoir de Halder. Non seulement les Allemands s'usent, mais les Soviétiques se renforcent. Leur artillerie pallie le manque de qualité par la quantité de pièces ; les Katyushas entrent pour la première fois en action près de Smolensk en juillet 1941. La Luftwaffe a opéré des coupes sombres dans les VVS mais n'a pu les détruire. Subissant des pertes, tiraillée entre plusieurs missions, elle n'est parfois plus capable d'assurer la supériorité aérienne. En outre Hitler insiste pour conduire des bombardements sur Moscou. La Luftwaffe souffre en fait des mêmes carences que l'armée de terre.

    Le Groupe d'Armées Centre manque d'infanterie. A Yelnya, la situation est particulièrement critique devant les assauts répétés des Soviétiques. L'encerclement de Smolensk est réalisé le 27 juillet, mais pour la suite de la campagne, les Allemands doivent prendre en compte l'usure de leur pointe blindée et la résistance renouvelée des Soviétiques. Les Panzergruppe 2 et 3 n'ont plus que 30% de leurs chars, et les pertes en personnel chez Guderian ont été lourdes. Bock perd en outre le VIII. Fliegerkorps de von Richthofen fin juillet. La poche de Smolensk ne peut être hermétiquement close et s'ouvre à l'est, laissant passer des milliers de fuyards soviétiques. L'infanterie allemande ne suffit pas à la tâche. L'Allemagne manque de réserves stratégiques, en hommes mais par exemple aussi en munitions. Goebbels doit d'ailleurs retravailler la propagande auprès de la population allemande, pas forcément dupe de ce qui se passe sur le front. Hitler visite le QG de Bock début août. Les Allemands déclarent la bataille de Smolensk terminée le 5 août, mais en réalité, l'insuccès de leurs manoeuvres stratégiques est patent. Les Japonais d'ailleurs ne s'y trompent pas : ils occupent le sud de l'Indochine française en juillet 1941 et refusent de se jeter dans une guerre contre l'URSS, renforcés dans la course au sud par les embargos américains dont ils sont victimes suite à leurs manoeuvres. Les Allemands bénéficient du concours des Italiens, des Finlandais, des Roumains, des Hongrois, des Slovaques, bientôt d'Espagnols, mais la coalition est trop disparate pour être réellement utile à la Wehrmacht.

    Le front se pose un peu début août, permettant aux Allemands de se réorganiser alors que les Soviétiques ne lancent plus que des assauts limités. Les soldats allemands témoigent de la ténacité des soldats soviétiques, alors qu'eux-mêmes sont épuisés physiquement et moralement. Les Allemands n'arrivent pas à retirer leurs formations motorisées du front pour les reconstituer, d'autant plus que le système logistique ne permet pas de les recompléter comme il faudrait. Il faut engager les blindés pour repousser les assauts soviétiques perçant les lignes de l'infanterie, mal soutenue par la Luftwaffe. Les premières unités de partisans continuent d'attaquer la logistiquement allemande, surtout pour des questions de survie. Halder croit toujours la victoire allemande possible. Après une nouvelle directive du Führer, von Bock estime que la Wehrmacht est passée "à une guerre de positions". Le groupe d'armées doit en effet envoyer une partie de ses forces vers le nord tout en attaquant vers le sud, ce qui rend toute défense à long terme impossible. Hitler est alors omnubilé par sa vision idéologique de la guerre à l'est et la politique internationale. Parallèlement, les soldats allemands continuent de souffrir le martyre, notamment dans la tête de pont de Yelnya. Ils constatent le décalage entre la propagande fournie au pays et leur propre situation. Tout repose alors sur la capacité à reconstituer les deux Panzergruppe du groupe d'armées Centre, fer de lance de l'attaque.

    Comme Stahel le souligne en conclusion, l'absence de ligne stratégique claire du côté d'Hitler a grandement handicapé les commandants sur le front. Hitler choisit finalement à la fin août de privilégier les axes nord et sud, et non Moscou. Guderian lui-même se rallie à l'option sud pour complaire au Führer. Les opérations allemandes connaissent à nouveau le succès, mais usent encore davantage le potentiel blindé. En réalité, le choix d'Hitler était probablement le meilleur mais cela ne remet pas en question le fait que Barbarossa était mal planifiée et ne pouvait venir à bout de l'URSS. Le Blitzkrieg allemand a été mis en échec. En 1942 l'Allemagne ne peut plus avancer que sur un tiers du front. Les généraux allemands ont montré leurs limites sur le plan stratégique, concentrés qu'ils sont sur les aspects opérationnels et tactiques. Les succès initiaux ont détruit la capacité allemande à remporter la guerre.

    Le travail de Stahel, adossé à une bibliographie d'une vingtaine de pages (les notes sont avec le texte, tout comme les illustrations et les cartes, en parallèle du récit, assez nombreuses), se doit d'être lu par tout passionné du front de l'est qui se respecte.



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    Juillet 1918. Alors que Clémenceau passe en revue les troupes australiennes, le lieutenant-colonel Stucker continue de mener la guerre au front avec son groupe de nettoyeurs de tranchée. Parmi eux, le soldat Freeman, un aborigène, qui compte bien attendre le "temps du rêve" de ses ancêtres. Mais Freeman, dont les pratiques sont réprouvées par le commandement, tout comme l'attitude de Stucker, passera le témoin à ce dernier...

    Un dernier tome très dense pour cette série Le temps du rêve, un peu hors-norme dans la production de bandes dessinées liée au centenaire de la Grande Guerre. L'évocation des nouvelles tactiques alliées, combinant chars et avions, p.4-5, montre l'effort documentaire des auteurs. De même que la mise en scène des nettoyeurs de tranchée, comme dans le tome précédent. Plus originale est l'apparition de Marcel Mauss, qui vient discuter avec le soldat Freeman (!). Plus classique sans doute est l'évocation du problème du reclassement des anciens soldats, complètement transformés par la guerre. Ce qui est intéressant, c'est que les auteurs montrent par exemple le traitement dans les hôpitaux sur deux volets : celui répressif, inefficace, et celui plus à l'écoute des soldats et qui tente de les apaiser par d'autres moyens que les traitements de choc en vigueur à l'époque. LA BD ne s'arrête pas à l'armistice, heureusement : elle montre combien les semaines suivantes ont été tumultueuses. L'ambivalence des anciens combattants est incarnée par le capitaine Eliott, qui rejoint d'abord un groupe bolchevik des docks anglais (groupe qui lui-même méprise les travailleurs immigrés) avant de rejoindre une formation d'extrême-droite (dont le livre de chevet est Les Protocoles des Sages de Sion), puis ne trouvant aucun sens à ces combats, Eliott décide de partir se battre contre les bolcheviks de Russie. Stucker lui-même finit à Hermannsburg, là où tout a commencé, avec une conclusion peut-être un peu expédiée. Néanmoins, c'est vraiment une série qui vaut le détour, à recommander.





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    L'Allemagne, contrairement à la France ou au Royaume-Uni au sein de l'UE, s'est opposée à l'envoi d'une aide militaire ou à une intervention directe pour renverser Bachar el-Assad. Ce qui n'a pas empêché un nombre croissant d'Allemands de rejoindre le djihad en Syrie1. Les médias allemands parlent d'ailleurs depuis quelques mois d'un véritable « camp d'entraînement » allemand en Syrie destiné à attirer les volontaires pratiquant la langue de Goethe. Le phénomène n'est pas nouveau. En 2009, un camp « allemand » s'était ainsi installé au Pakistan pour alimenter le Mouvement Islamique d'Ouzbékistan lié à al-Qaïda. En 2012, le renseignement allemand évoque une véritable « colonie salafiste » allemande en Egypte, comprenant plus de 60 combattants, dont le fameux rappeur Denis Cuspert (« Deso Dogg ») qui avait échappé à la surveillance des services de sécurité allemands et qui combat maintenant en Syrie. A la mi-novembre, la police allemande indique d'ailleurs que « Deso Dogg » compte mener des attaques contre l'Allemagne, ce que celui-ci dément aussitôt dans une vidéo. Des rumeurs font état de son décès à la fin novembre 2013 mais il semblerait plutôt qu'il soit hospitalisé en Syrie ou bien en Turquie.



    Les Allemands, selon un spécialiste, ne se trouvent pas en majorité dans le front al-Nosra et l'EIIL, qui, victimes de « l'espionnite », se méfient par exemple des nouveaux convertis comme « Deso Dogg ». Les services de sécurité allemands avaient déjà été mis sur la sellette dès 2012 par le New York Times qui affirmait qu'un Tunisien qui aurait peut-être servi de garde du corps à Ben Laden, un an avant les attentats du 11 septembre, avait tranquillement vécu en Allemagne pendant un certain temps. Sami A., du fait de son expérience et de son entraînement dans les camps d'Affghanistan, aurait constitué une source d'afflux de volontaires pour le djihad. Une estimation, en décembre 2013, fait état de 230 Allemands, selon l'hypothèse haute, qui seraient partis en Syrie. En mars, le nombre n'était que de 60, avant de passer à 150 en août. Le länder de Hesse a dû installer un dispositif spécial de surveillance pour freiner les départs d'adolescents vers le djihad syrien. Sur 23 cas étudiés, la plupart des recrues ont moins de 25 ans et 9 sont encore à l'école. Le ministre de l'Intérieur a donc créé un dispositif pour différencier les tendances radicales parmi les candidats au départ, sur le modèle de ce qui a été fait pour les mouvements néonazis ou d'extrême-droite.

    Des combattants allemands auraient aussi participé à des massacres de chrétiens syriens. L'Allemagne craint que le retour de ces combattants ne radicalise la frange salafiste et la tension est vive avec la Turquie, accusée d'avoir maintenue une frontière poreuse avec la Syrie et d'avoir favorisé l'accès des volontaires européens au champ de bataille syrien. En janvier 2014, les services de sécurité allemands estiment que 270 personnes sont déjà parties se battre en Syrie, certaines étant revenues en Allemagne. Le nombre, en augmentation depuis le second semestre 2013, comprend à la fois des hommes jeunes entre 18 et 25 ans mais aussi des mineurs et des femmes. Une quinzaine d'Allemands aurait déjà trouvé la mort en Syrie2.

    Philip B. alias Abou Ousama, un djihadiste allemand qui intervient dans une vidéo de fin novembre 2013. Agé de 26 ans, il était livreur de pizzas à Dinslaken, une ville de Rhénanie du Nord/Westphalie où le recrutement est particulièrement important.


    En novembre 2013, Burak Karan, un ancien joueur allemand de l'équipe nationale des moins de 17 ans, d'origine turque, est déclaré mort en Syrie, tué lors d'un raid aérien sur Azaz, à la frontière turque, le 11 octobre précédent. Karan avait commencé à évoluer dans l'équipe des moins de 17 ans en 2003, après avoir débuté dans l'équipe de Wuppertal à l'ouest du pays. Il met fin à sa carrière prometteuse en 2008, à 20 ans. Il tombe sous l'influence d'un islamiste, Emrah Erdogan, qui tente de l'emmener en Afghanistan avec lui-même et son frère. Ce dernier est tué par une frappe de drone américain en octobre 2010 ; Emrah, qui reste dans la zone frontalière avec le Pakistan jusqu'en janvier 2011, part rejoindre les Shebab en Somalie en février, est arrêté en Tanzanie en juin 2012 puis extradé en Allemagne. Burak contacte, en 2011, Mohamed Mahmoud, imam de la mosquée de Solingen et leader du groupe Millatu Ibrahim interdit par les autorités à la mi-2012. Mahmoud a depuis été emprisonné en Turquie en essayant de rejoindre la Syrie. Burak Karan part en Syrie avec sa femme et ses deux enfants, début 2013, soi-disant pour aider à distribuer de l'aide humanitaire ; mais une photo publiée par un groupe armé syrien le 22 octobre 2013 le montre avec une AK-47 à la main et lui donne le pseudonyme de Abou Abdullah al-Turki3.


    Burak Karan.-Source : http://www.hurriyet.com.tr/_np/5211/22185211.jpg


    En février 2014, une vidéo confirme que Deso Dogg, alias Abu Talha al-Almani, a survécu à ses blessures, reçues en novembre 2013 après un raid aérien dans le nord de la Syrie. Denis Cuspert, de son vrai nom, né en 1975 à Berlin, avait abandonné le rap en 2010 pour se convertir en prêcheur islamique. Fin 2011, il se lie avec Mohamed Mahmoud, alias Abu Usama al-Gharib, un Autrichien d'origine égyptienne. Ce dernier, condamné à la prison en 2008, dirige une plate-forme de propagande djihadiste. Il avait quitté l'Autriche pour Berlin après sa sortie de prison en septembre 2011. Avec Cuspert, il gagne le land de Rhénanie-du-Nord-Westphalie où ils fondent une association salafiste, Millatu Ibrahim. En juin 2012, les autorités allemandes interdisent l'association après des affrontements entre salafistes et policiers à Bonn, qui font deux blessés parmi ces derniers. Cuspert, qui prend alors le nom de guerre de Abu Talha al-Almani, quitte l'Allemagne. Il gagne la Syrie à l'été 2013, mais dans ses vidéos de propagande, comme celle de novembre 2013, il ne prêche pas pour un retour en Allemagne afin d'y prolonger le djihad ; son but est d'encourager des Allemands à venir se battre en Syrie. En février 2014, on le voit distribuer des vêtements d'hiver à des enfants dans les zones contrôlées par les rebelles ; les dons viennent d'Allemagne et les vêtements ont été fournis par le front al-Nosra. Les autorités allemandes estiment alors qu'au moins 270 personnes sont impliquées, depuis 2011, dans le djihad en Syrie4.

    Selon les autorités allemandes, les volontaires bénéficient d'un important soutien financier de la communauté musulmane. Des milliers d'euros sont collectés par donation. Un camp d'entraînement pour les volontaires allemands a été établi dans le nord de la Syrie, et accueille des Allemands qui viennent surtout du land de Rhénanie du Nord-Westphalie (où vit un tiers de la communauté musulmane germanique). D'autres viennent de la Hesse, de Berlin, de Bavière et de Hambourg. Un centre d'information aurait même été bâti sur place pour diffuser de la propagande pour le djihad en Allemagne5. Les volontaires seraient recrutés par les prêches des imams radicaux et par sollicitation sur Internet6.

    Certains indices laissent penser que les Allemands partis en Syrie servent ensemble dans certaines formations. Philip Berger, un converti, et Mustafa K., viennent de Lohberg, un quartier de la ville de Dinslaken, dans l'ouest de l'Allemagne. Pas moins de 7 jeunes gens de ce quartier sont partis faire le djihad en Syrie, où il forment la « brigade de Lohberg »7. Le 22 avril 2014, Deso Dogg est donné pour mort après un double attentat-suicide du front al-Nosra contre l'EIIL dans l'est de la Syrie8. Mais l'ancien rappeur allemand a survécu : après avoir prêté allégeance à l'Etat Islamique, il apparaît dans de nombreuses vidéos et documents de propagande de cette organisation.

    David G., alias Abou Dawoud al-Amani, 19 ans, originaire de Kempten, en lien avec le groupe de Dinslaken. Membre de l'EIIL, tué lors de combats entre le groupe et d'autres rebelles syriens.


    En août 2014, Philip Bergner, un Allemand originaire de Dinslaken en Rhénanie-du-Nord-Westphalie, jette son véhicule kamikaze sur un poste kurde en Irak, tuant au moins 20 personnes. C'est l'un des premiers kamikazes allemands de l'Etat Islamique. Selon les services de renseignement allemand, en janvier 2015, plus de 600 nationaux sont partis se battre en Irak et en Syrie. 60 y auraient déjà trouvé la mort9 et 180 seraient revenus en Allemagne. Pour Daniel H. Heinke et Jan Raudszus, auteur d'un article sur les combattants allemands10, il y a une continuité entre les réseaux historiques du djihad allemand et le conflit syrien/irakien. La maison multiculturelle, une communauté de Neu-Ulm dans le sud du pays, a convoyé des combattants en Bosnie et en Tchétchénie. L'un de ses membres les plus éminents, Reda Seyam, qui s'est installé à Berlin, à continuer à le faire pour la Syrie, avant de rejoindre lui-même le pays en 2014 et d'occuper des responsabilités au sein de l'EI à Mossoul. Il aurait été tué en Irak par une frappe aérienne américaine en décembre 2014.

    Le recrutement en Allemagne s'est intensifié depuis 2013, en particulier autour de l'organisation radicale Millatu Ibrahim, qui a fourni le noyau des djihadistes allemands en Syrie. Les djihadistes allemands présents sur place sont utilisés par l'Etat Islamique pour sa propagande : non seulement la figure de Cuspert, mais aussi pour la traduction de Dabiq, la revue de l'EI, en allemand (premier numéro), et pour d'autres documents des médias al-Hayat et al-Ghurb. La majorité des Allemands rejoint l'EI, ce qui est logique car les candidats au départ sont les plus radicaux et le groupe concentre un certain nombre d'Allemands, qui aurait créé à l'été 2014 leur propre brigade.

    Les services de renseignement allemands ont pu étudier le profil de 378 Allemands sur les 600 au moins qui sont partis. 89% sont des hommes. L'âge moyen est de 26,5 ans et les deux tiers ont moins de cet âge. Les deux tiers également sont nés et ont grandi en Allemagne. Les femmes qui partent sont en général plus jeunes et il s'agit souvent de converties. Dans le contingent allemand on trouve aussi quelques familles qui ont accompagné les combattants. Le niveau d'éducation est moins élevé que la moyenne nationale. Fait intéressant, 249 des 378 combattants ont commis des actes délinquants avant leur radicalisation. Les convertis, qui intéressant tant les médias, ne constituent que 18% du groupe. Surtout, 72% des combattants avaient des liens avec le salafisme avant leur départ. La radicalisation, dans le cas allemand, se fait par des contacts sociaux plutôt que par Internet. Sur les 128 dont on connaît le processus de radicalisation, moins de la moitié se sont radicalisés en moins d'une année. Le processus est donc assez long même s'il a eu tendance à reculer depuis l'an dernier. La moitié des Allemands revenus en Syrie est encore active sur la scène radicale dans le pays.

    Ismail Cetinkaya s'engage dans la radicalisation à Hambourg. Il est le fils de Turcs originaires de Mardin, à la frontière syrienne11. Agé de 33 ans, il parle parfaitement l'arabe et dirige un cercle d'arts martiaux. Il a affronté lors d'un tournoi Deso Dogg à Berlin, en mars 2010, mais n'a aucune considération pour l'ancien rappeur passé à l'Etat Islamique. Mais la propagande marche, comme pour Kreshnik B., fils d'une famille originaire du Kosovo, joueur dans un club juif de Francfort, parti combattre en Syrie et arrêté à son retour en Allemagne. Ou comme pour David G., de l'Allgau dans le sud de l'Allemagne, parti à 18 ans après avoir quitté son apprentissage et qui a été tué en Syrie. Converti à 16 ans, il avait suivi l'exemple de son ami Mustapha K., parti en Syrie avant lui. Sa première tentative échoue à l'aéroport de Munich, ses parents ayant pris les devants. Il prend ensuite le train pour la Serbie et la Hongrie, puis gagne la Bulgarie et la Turquie par ses propres moyens.

    Dans le contingent allemand, on trouve maintenant une centaine de femmes, dont la moitié sont parties à l'été 201412. La majorité ont entre 16 et 27 ans : elles viennent de tous le pays, du lac de Constance, des Alpes, des bords du Rhin, de la Ruhr, de Brême, de Hambourg, de Augsbourg, comme Fatma B., 17 ans. Avec sa soeur aînée Amine, elle se laisse entraîner par un des radicaux de la ville, commence à porter le voile. Elle veut épouser un jeune Marocain de 16 ans rencontré sur Internet. Elle part en décembre 2013. Le père de Fatma part un mois plus tard avec Amine et retrouve la trace de Fatma dans un village près de Lattaquié, dans la « maison allemande », une place sûre où nombre d'Allemands sont réorientés ensuite vers le reste de la Syrie. Il parvient à la ramener. Deux soeurs de la Ruhr arrêtées en novembre 2014 à l'aéroport de Düsseldorf, après que leur famille ait prévenu la police, menacent leurs parents de mort après avoir été appréhendées. Jenny S., 17 ans, a fréquenté une mosquée radicale de Brême, Masjidu-I-Furqan, avant de partir en Syrie. Sarah O., 15 ans, est partie suivre l'enseignement d'une école islamique algérienne avant de gagner la Syrie. Samra K. (16 ans) et Sabina S. (15 ans) ont écouté les prêches radicales de Mirsad O. à Vienne.

    Les Allemandes déjà arrivées en Syrie font de la propagande pour attirer de nouvelles recrues. Un blog tenue par l'une d'entre elles, au pseudonyme de Muhajira, met évidemment en avant les aspects uniquement positifs et alléchants de la vie sur place. Les services de renseignement craignent le retour de ces femmes radicalisées, candidates idéales pour des attentats notamment suicides. Karolina R., de la région de Bonn, a rejoint la Syrie avec son mari et leur enfant de 7 mois en mai 2013. Ayant rejoint depuis l'Etat Islamique, elle a été arrêtée et jugé à son retour en Allemagne. Andrea B., de la ville d'Immenstad en Bavière, se convertit à l'islam en 2012, quitte son conjoint avec lequel elle avait eu deux enfants. Début 2014, elle emmène ses deux filles (3 et 7 ans) en Syrie pour devenir l'épouse d'un combattant du front al-Nosra. Elle est également arrêtée à son retour en mai 2014. La sociologue Berna Kurmaz, qui travaille sur les cas de Brême, explique que ces jeunes femmes ont souvent des problèmes familiaux et se sentent rejetées par la société, incomprises. Une fois sur place, elles sont tenues en dehors de la réalité brutale du conflit. Plusieurs femmes, dont les maris ont été tués, sont laissées à leur sort en Syrie, faute de mieux.


    1Benjamin Weinthal, « The German jihadists' colony in Syria », The Long War Journal, 19 décembre 2013.
    4 John Rosenthal, « German rapper, now jihadist still alive in Syria », Al-Monitor, 21 février 2014.
    5 Fin juillet 2013, le site Shamcenter est lancé en 5 langues différentes, dont l'allemand : http://www.spiegel.de/international/germany/german-camp-collection-point-for-german-jihadists-in-syria-a-929026.html
    6Foreign fighters from Western countries in the ranks of the rebel organizations affiliated with Al-Qaeda and the global jihad in Syria, Meir Amit Intelligence and Terrorism Information Center, 3 février 2014.
    10Daniel H. Heinke et Jan Raudszus, « German Foreign Fighters in Syria and Iraq », CTC Sentinel Vol 8 Issue 1, janvier 2015, p.18-21.

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