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    Ce document est un témoignage assez exceptionnel sur la Grande Guerre vue du côté français. Les médecins ont en effet rarement écrit, comme le rappelle l'historien Stéphane Audoin-Rouzeau dans la préface de cette réédition des carnets de Lucien Laby.

    Ce dernier, âgé de 22 ans, est plutôt issu d'un milieu bourgeois, probablement assez nationaliste, installé dans la Somme. Il est élève à l'Ecole du Service de Santé Militaire de Lyon à la mobilisation. Il est versé dans la 56ème division d'infanterie de réserve, avec le grade d'aspirant, comme médecin auxiliaire avec les brancardiers divisionnaires. Engagé en Lorraine, il connaît la retraite française et même un épisode de captivité où il craint fortement pour sa vie. L'Allemand pilleur, violeur, massacreur : on retrouve nombre de stéréotypes, en partie justifiés lors de l'entrée en France de l'armée allemande durant ces mois d'été 1914. Le moral du médecin, chancelant, remonte au moment de la bataille de la Marne ; Laby combat ensuite sur l'Aisne et reste dans la Somme jusqu'en 1915.

    Fin avril 1915, il est affecté à sa demande dans l'infanterie, au 294è régiment, comme médecin de bataillon. Il s'occupe des premiers soins et des évacuations vers l'arrière et ce jusqu'en 1917. Il participe aux grandes offensives françaises du conflit : Champagne 1915, Verdun 1916, Somme 1916, Chemin des Dames 1917. Les mutineries le laissent perplexe, critique même, tout comme il l'avait été des premiers fusillés en 1914, qui d'après lui méritaient bien leur sort. En juillet puis octobre 1917, il passe sous-aide major puis dans une planque, comme il le reconnaît lui-même, une ambulance chirurgicale mobile. Il travaille désormais à l'arrière, près de Belfort. Au moment de retourner dans l'infanterie, en mai 1918, il attrape la grippe espagnole, qui le met hors-jeu jusqu'en octobre. La fin de la guerre prend un air de fête, avec l'entrée dans Mulhouse puis Strasbourg. Il retourne à l'école de Lyon en janvier 1919, et termine son carnet sur le défilé du 14 juillet de la même année.

    Ce carnet n'a pas été retouché : Laby a consigné ses impressions à partir du 28 juillet 1914, agrémenté de dessins (auquel il tient beaucoup). Le carnet, écrit parfois en pleine action (souvent sous les obus), cherche manifestement à montrer la violence des combats, non la banalité du quotidien. C'est un exutoire et aussi, régulièrement, un exercice d'autocritique. Le carnet de Laby se rapproche de nombreux témoignages de la Grande Guerre :  l'auteur fait montre d'un patriotisme enthousiaste en 1914, qui dure au moins jusqu'en 1916. Pour preuve, la demande à être versé dans un régiment d'infanterie en 1915, ou celle de prendre la tête de la compagnie à Verdun. Corollaire : la haine de l'ennemi, fantasmé, mais Laby a également été témoin des ravages provoqués par l'entrée de l'armée allemande en France. En novembre 1914, il s'organise pour réaliser son rêve : tirer au Lebel et au pistolet sur les "Boches" depuis la tranchée dans l'espoir d'en tuer quelques-uns. Laby ne s'émeut pas, durant l'offensive de Champagne, des corps allemands empilés et décomposés, de ceux déchiquetés par les obus, ou de cet Allemand blessé au ventre qui meurt parce que les brancardiers lui ont donné du chocolat (!). Des sentiments plus humains se font jour néanmoins en 1917. Pourtant, dès 1916, le patriotisme de Laby faiblit, pour s'atténuer presque complètement dès avant l'offensive du Chemin des Dames. Comme beaucoup d'autres, il y a une sorte de ras-le-bol, qui ne verse pas jusque dans la mutinerie. Ce qui explique le choix de la planque en octobre 1917. Pourtant Laby n'hésite pas à vouloir retourner au feu en 1918, et la fin de la guerre est marquée par une bouffée patriotique : la victoire justifie les sacrifices énormes du fantassin français.

    Paradoxalement, les médecins ont peu écrit. Selon l'historien, c'est aussi qu'ils connaissent une crise d'identité. Normalement privés de combat, les médecins et brancardiers se révoltent contre cette situation, comme Laby qui ne rêve que de son baptême du feu. A Verdun encore, il fait le coup de feu avec les blessés légers. Ce besoin de reconnaissance est satisfait par des citations, à défaut de médaille, ardemment convoitée par Laby. La médaille militaire n'arrive qu'en 1918, bien trop tard pour lui. La fierté est là néanmoins. L'originalité du carnet de Laby, c'est la description sans fard de la violence des combats. La description des corps sur le champ de bataille, par exemple. Pendant l'offensive de Champagne, il évoque ces mitrailleurs allemands égorgés par les premiers fantassins français qui ont nettoyé un blockhaus. En avril 1917, il parle sans dénoncer les Allemands d'une vingtaine de prisonniers français executés derrière les lignes. Il dépeint souvent les horribles blessures, mutilations, éviscerations provoquées par les obus d'artillerie. Cette froideur de la description médicale n'empêche pas le sentiment, ainsi en mai 1916 quand on lui amène son meilleur ami, un capitaine, gravement blessé. Laby décrit aussi les cas de commotion, de "battle fatigue", que les médecins français ont alors bien du ma à diagnostiquer : lui-même parle de folie plutôt qu'autre chose. Au point de vue médical, on constate d'après son témoignage, dès 1914, la difficulté à évacuer les blessés, en particuier en plein jour. Chaque attaque provoque un engorgement, à tel point que les brancardiers trient les blessés qu'ils transportent. Le poste de secours est un abri précaire, où les opérations se succèdent au milieu des cris et des obus. Les conditions d'hygiène sont déplorables. L'évacuation vers l'arrière n'est pas forcément meilleure. On comprend dans ces conditions qu'un nombre important de blessés soient morts après avoir reçu leur blessure.

    Laby se fait aussi le relais de certaines rumeurs folles (comme celle voulant que les Allemands aient stocké des obus dans des carrières de l'Aisne avant la guerre). Dès février 1916, au moment de la bataille de Verdun, il souhaite la "bonne blessure" qui lui épargnerait l'enfer des tranchées. Il a côtoyé la mort au plus près. Pourtant, le témoignage ne sembe peut-être pas exceptionnel que le prétend S. Audoin-Rouzeau, même si la première phase de la guerre pour Laby semble bien correspondre à la crise d'identité des personnels de santé qu'il décrit dans la préface. Il critique la hiérarchie, ou les artilleurs tirant des obus de 75 trop court qui entraînent de nombreuses pertes côté français (bagarre avec les artilleurs en mai 1916), mais il recherche toujours la reconnaissance et les médailles. Il cède aussi facilement à la légende des soldats poltrons du Midi (qu'il évoque plusieurs fois, notamment lors d'un cas de suicide), même si son opinion se modifie dans une autre date du carnet. En somme, le témoignage serait plus représentatif qu'exceptionnel de l'état d'esprit régnant dans les tranchées.



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    1921, Dublin. Kerry O'Shea (Don Murray), un Irlandais qui a vécu aux Etats-Unis, est revenu dans le pays de ses parents pour suivre les cours du collège de chirurgie, alors même que les Irlandais luttent pour leur indépendance contre l'Angleterre. Kerry refuse de s'engager dans l'IRA malgré les instances pressantes de son camarade étudiant Paddy O'Nolan (Ray McAnally). Un soir, les deux camarades sont pris dans un échange de tirs entre un membre de l'IRA et les Black and Tans, qui blessent O'Nolan. Celui-ci fait appeler, une fois en sûreté, un de leurs professeurs, Sean Lenihan (James Cagney), qui s'avère être une des chevilles ouvrières de l'IRA. Kerry ayant abandonné un de ses cahiers avec son nom dans la rue, il doit désormais mener la vie d'un clandestin...

    L'épopée dans l'ombre préfigure, par bien des côtés, un film comme Le vent se lève de Ken Loach (2006), qui semble fortement s'en inspirer. Le réalisateur, Michael Anderson, a lui-même joué dans un film de guerre, In Which We Serve, sur la Royal Navy, pendant la Seconde Guerre mondiale (1942). Il réalisera plus tard d'autres films sur la Seconde Guerre mondale : Les briseurs de barrage (1955) et dix ans plus tard, Opération Crossbow.



    Pour L'épopée dans l'ombre, Anderson choisit un thème relativement difficile : la guerre d'indépendance irlandaise. Plus précisément, il met en scène, au travers de destins individuels, la guérilla urbaine et rurale orchestrée par l'IRA et la répression britannique incarnée par les Black and Tans, une force levée par Winston Churchill, alors ministre de la Guerre, pour épauler la police irlandaise au service des Britanniques, la Royal Irish Constabulary, désarçonnée par la guérilla. Leur surnom vient des pièces diverses d'uniformes que portaient ces paramilitaires, qui comptaient de nombreux vétérans britanniques de la Grande Guerre. Les Black and Tans se signalent par des exactions contre les civils irlandais et leurs biens.



    C'est dans cet affrontement sans merci qu'est jeté le personnage principal, Don Murray, un Irlandais d'origine américaine qui a connu les tranchées en France. Et qui refuse de s'engager au début, alors que le film commence sur une scène de faux enterrement (l'IRA cache des armes dans un cercueil) démasqué par les Black and Tans, alors qu'O'Shea se recueille sur la tombe de ses parents. Après l'incident avec son ami Nolan, la blessure de ce dernier se révélant fatale, O'Shea n'a d'autre choix que de suivre Lenihan, son professeur, dans la clandestinité. Il marche sur les traces de son père, qui a combattu lors du soulèvement de Pâques 1916.

    Cagney, déjà en fin de carrière, campe à merveille le commandant de l'IRA, froid, implacable, qui s'est pris à aimer la guerre clandestine et qui n'est prêt à aucune concession, attendant la reddition totale des Britanniques. La scène où s'il oppose à son chef, le "général" (Michael Redgrave), à propos de la signature du traité qui va déchirer l'IRA et conduire à la guerre civile, en est l'illustration. Autre scène d'anthologie : celle où Cagney se tient, au seuil d'une porte à l'arrière-plan, son ombre se découpant dans la lumière entrant dans la pièce. Il tend une Bible à l'otage britannique qu'il a l'intention d'exécuter magré la signature du traité.

    Anderson a un certain génie pour mettre en oeuvre les scènes d'action. Celle de l'embuscade où se retrouvent pris à partie les deux étudiants est déjà fine. Plus encore l'est celle où O'Shea, capturé par les Black & Tans, est interrogé par le colonel Smithson (Christopher Rhodes), dont on ne voit que le poing orné de bagues frappant le visage d'O'Shea, le spectateur voyant la scène à travers les yeux de ce dernier. Mais au final, Anderson renvoie dos à dos les excès des Black and Tans et ceux des jusqu'aux-boutistes de l'IRA, qui refuse le traité au nom d'une forme de guerre totale. L'ensemble est complété par de nombreux personnages secondaires tout à fait brillants parmi lesquels on remarque Richard Harris. En revanche, les personnages féminins, bien que poignants, sont en marge de l'intrigue, soit parce qu'ils ne peuvent se battre comme les hommes de l'IRA, soit qu'ils incarnent l'ennemi, comme l'otage britannique. Cela n'enlève rien à l'intérêt du film, particulièrement réussi.





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    The rapid collapse of a part of the regular divisions of the Iraqi army in June 2014, in the provinces of Nineveh, Kirkuk, Salahaddin and Anbar in particular, caused a strong mobilization among Iraqi Shiites, for the defense of the homeland and shia sanctuaries1. Saraya al Khorasani ("Brigades of Khorasan") is part of this vast body of Shiite militias in Iraq which has appeared for 6 months, but in reality, this group could have a longer history.

    Indeed, in October 2013, Philip Smyth describes Sariyya Tali'a al-al-Khurasani, an Iraqi Shiite militia appeared in September/October on Facebook and which wants to defend the Syrian Shia sanctuary of Zaynab (classical argument to hide intervention in Syria2) while relaying the Iranian discourse. In addition to regularly discuss of Khamenei, the group has the particularity to post many pictures of his fighters next to the flag of the organization. The group's emblem takes the same emblems than the Iranian Pasdaran. The group commander is Ali al-Yasiri, that we see in some photos along with Sayyid Muhammed Jawad al-Madrasi, a Shiite cleric. Equipped with light weapons, the unit operates in Damascus and its neighborhoods ; it is a distinctive sign that his men often wear desert camouflage inspired from US models3. It seems that this group committed in Syria, which we do not know if it was like others powered by preexisting militias in Iraq, has been largely redeployed to Iraq before the surge of the Islamic State in June 2014. The brigades of Khorassan, in fact, have like other Iraqi Shiite militias, received government funding to better integrate the regular security apparatus4.

     

    Saraya al-Khorasani has its own website5 and a Facebook page6. The Khorasani Brigade opened a YouTube channel just one month after the fall of Mosul in July 20147. The first videos, short, are compilations of photos showing the militia around Humvees, other vehicles or flags, or videos of the same type8. The first video a little longer, July 16, shows the group fightingh against IS9. Three days later, another video showing the dismantling of an IED of IS. A video shows July 21 militiamen kissing the Koran, in the Shiite tradition, before getting on the front. Armed Humvee with DshK, 12.7mm, open fire10. A video of 24 July comes back on defusing IED left by the IS11. In another video, July 26, militiamen fight with an M1 Abrams tank of Iraqi army12.






















    Video of August 4, where there is again an M1 tank, tells us that the militia fight near Samarra, famous for its Shiite shrines attacked by al-Qaeda in Iraq in 200613. It shows the militiamen use a light mortar and the same Humvee with dark camouflage, DShK 12.7mm. A pick-up of IS appears to have been destroyed. The brigade has an official singer, Ali Mozhan14. On August 5, a video shows a convoy of the brigade mouting to the front of Amerli, surrounded by the IS. The convoy includes a Humvee with dark color and a ZU-23 towed gun15. August 9 appears the first video of the funeral procession for a "martyr" killed in combat16. On 14 August, a new video shows fighting in Tuz Khormato sector; we see a battery of mortars (with a 82 mm tube)17. Two days later, there is in another video the first technical armed with a Douchka in 12.7 mm18. The technical was soon joined by the dark Humvee equipped with the same machine gun. The militiamen celebrate the day of Qods, where military and religious leadership is present19. It also shows the militia leader in Syria, Ali Yasiri. The "martyrs" are featured in a video on 19 August. At the end of the month, the brigade is still trying to reach Amerli. In a video of 23 August, we see a fighter with a Sayad 2, Iranian copy of the anti-sniping rifle 12.7mm HS 50 from Steyr20. A video of August 28 shows a battery of light mortars in action, and a 12.7 mm machine gun firing from the top of a Humvee21. That same day, a towering column of militiamen, with the dark Humvee and towed gun of 23 mm, is preparing to enter Amerli22. The commander of the unit deployed in Tuz Khormatu, Juwad al-Husnawi, claims to have 800 fighters. Shia fighters quarrel with the Kurds in the village of Salam : a Shia is killed, and militiamen take 6 peshmerga in hostage23.













































    After the liberation of Amerli, shown rather vaguely, militiamen film the slogans written on the IS panels24. Fighting continues in the town25. Dated September 10, videos still show the battle for Amerli with firing mortar of 120 mm and use of a recoilless gun26. In another video of operations against IS, we can still see mortars of 82 mm27. On September 12, we see a first dead body of IS fighter in a video, that the militia stuff strokes with foot28. Another video of the day honors a "martyr" of the brigade29.



















    On October 10, a video of fighting30 shows a jeep equipped with a 106 mm recoilless gun, a 120 mm mortar and a tank of the Iraqi army in support of the militia. Oddly, the faces of the brigade of fighters are blurred, which is rare, as the enemy corpses. October 19, there is a funeral for a "martyr" of the brigade31.









    On 29 November, a video shows the attack of the village of Jalula, in the province of Diyala32. The village was hit by a mortar and 120 mm and for the first time for this host, by one with a jeep equipped with a Type 63 rocket launcher. The militiamen approaching and then followed an exchange of gunfire during which the Shiites have at least one injured. The brigade then enters the town, which flies the flag of IS, soon down. A large number of militiamen are armed with RPG-7. The camera finally focuses on several bodies of IS fighters. Tensions remain high in Jalula between Shiite militiamen and Kurds who also participated in the liberation of the sector33.

























    On December 6, a video is back on the liberation of Jalula34. Rockets go on the town. Dozens of militiamen are engaged. We can see several vehicles of IS destroyed in the streets of the city. On December 10, in a propaganda video, the emphasis is placed on the portrait of Khomeini onboard pickup ; again we see militia kissing the Koran before getting on front35. In a video of December 18, we can see a Mi-17 helicopter of the Iraqi army. There is also a close up of the shoulder patch of the brigade36. The flag is also highlighted. A video of 28 December highlights one of the leaders of the unit37.






















    January 11, 2015, a video was posted on an operation in the village of Aziz38. We recognize Ali al-Yasiri, the head of the brigade. For this operation, in addition to light mortars and traditional Humvee, the brigade seems to have been reinforced by armored vehicles of the Iraqi army. Besides the traditional demining scene, we see that many militiamen are equipped with American light weapons (M-16, etc). On 28 January, a new video39 shows an interview with Ali Yasiri, which this time seems to have recovered (the crutches are gone). Another vidéo from January 3040 continues to show the fight for Aziz, apparently in late December 2014. Shiite militiamen destroyed a technical with a ZU-23 gun, twin-tube of 23 mm. The operation involves several dozen men at a minimum, and for the first time, we notice the presence of adolescents. The militias are backed by a bulldozer and a technical also armed with a 23 mm twin-tube. Again, Saraya al Khorasani seems to have an armored vehicle in the Iraqi army. Shiite flags accompany the fighters on the frontline.































    Saraya al-Khorasani is an integral part of this nebula of Iraqi Shiite militias, more or less headed by Iran, which have been created to support the Syrian regime or following, more recently, the advance of IS in Iraq . This group appears to be related to the Pasdaran, as indicated by symbols and statements, more than Kataib al-Imam Ali I have studied last fall. In terms of equipment, however, the similarities are important : Soviet light weapons (AK-47, PK, RPG-7 ...), perhaps a lesser presence of American weapons (one video only where we see men equipped with M-16). Heavier armament is very similar : mortars (light or heavy, from 50 to 120 mm), light armored vehicles (Humvee armed with machine guns, Iranian Safir vehicle armed with a LRM Type 63, technicals), and still the anti-sniping rifle Sayad 2. Again, the militiamen are embedded with Iraqi army, as videos of August showed the presence of a M1 tank, while in November, armored vehicles support the assault on Jalula. Moreover, some Humvees of the brigade seem to have been provided by the Iraqi army. Geographically, Saraya al-Khorasani has limited scope (see map) : the group is before Samarra in August and combat Tuz Kuzmatu and Amerli until September before being redeployed to take Jalula in November-December. It remains in the provinces of Salahaddin (east) and Diyala, northeast / east of Baghdad.








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    Si les Britanniques sont nombreux à rejoindre le djhad en Syrie et maintenant en Irak, le voisin irlandais contribue lui aussi à ce phénomène inédit dans l'histoire du djihad contemporain.

    L'un des premiers Irlandais repérés en Syrie est Houssam Najjair, un Irlandais d'origine libyenne. « Irish Sam » est né d'un père libyen et d'une mère irlandaise (convertie à l'islam il y a 30 ans). Il combat d'abord en Libye contre le régime de Kadhafi, où il est surnommé « le sniper de Dublin » puis en Syrie. Ses motivations relèvent du « djihad défensif », mais on note aussi qu'il a pris goût à la vie de combattant. En Syrie, Irish Sam cherche à entraîner les rebelles contre le régime de Bachar el-Assad. Il parvient à gagner la province d'Idlib où opère une brigade dirigée par son beau-frère, Mehdi Harati. L'Irlandais forme des groupes de snipers (sa spécialité), participe à la maintenance des armes, conduit des convois de vivres vers Alep1. Houssam a écrit un livre sur son expérience en Libye.

    Irish Sam sur un toit, près d'Alep, en août 2012, en mission d'escorte d'un convoi humanitaire.



    Mehdi Harati, habitant de Dublin, est marié à une Irlandaise et père de quatre enfants. Il a participé à la flottille se dirigeant vers Gaza en mai 2010. En 2011, il crée la « brigade de Tripoli », une des premières unités à se diriger dans la capitale en août. Après la chute de la ville, il devient commandant adjoint du conseil militaire. Mais il est ensuite rétrogradé et redevient commandant de brigade. C'est alors qu'il effectue un premier voyage en Syrie, à des fins humanitaires. Il est contacté par des rebelles qui lui demandent d'établir une unité similaire sur place2.

    A droite, Medhi al-Harati, avec Irish Sam à gauche, en Libye.


    Shamseddin Gaidan, un jeune musulman de Dublin âgé de seulement 16 ans, est tué en février 2013. D'origine libyenne, le jeune homme avait profité d'un séjour en vacances en Libye en août 2012 pour gagner la Syrie via la Turquie. Il avait manifesté le désir de partir se battre aux côtés des rebelles libyens dès 2011. C'est le deuxième Irlandais à trouver la mort en Syrie, après Hudhaifa El Sayed, un Irlandais d'origine égyptienne venant de Drogheda, tué dans le nord du pays en décembre 20123. Alaa Ciymeh, un Irlandais d'origine jordanienne (et palestinienne), fils d'un habitant de Dublin, est tué en mai 2013. Il tenait depuis 2008 un petit commerce en Jordanie. Hisham Habash, un Libyen d'origine palestinienne ayant grandi en Irlande, diplômé de l'université de Dublin, est tué en juin 2013 dans le nord-est de la Syrie, près de Raqqa4.

    Shamseddin Gaidan.

    Hudhaifa el Sayed.
    Alaa Ciymeh.



    L'étude de l'ICSR d'avril 2013 précise que 26 Irlandais ont rejoint la Syrie depuis 2011. A cette date, l'Irlande est l'un des pays les plus concernés par le djihad syrien en raison de sa petite population. Peter Neumann confirme que la plupart des combattants irlandais sont d'origine libyenne. Ils appartiennent souvent à un groupe, Liwa al-Ummah, qui a combattu Khadaffi. Après leur retour en Irlande, ils sont repartis combattre le régime en Syrie. A ce moment, leurs motivations sont religieuses mais sans verser dans l'idéologie radicale d'al-Qaïda5.

    En juin 2014, le chiffre des Irlandais impliqués dans le djihad n'a pas trop évolué puisqu'il plafonne à 30 personnes, selon les autorités6. En février 2015, un Irlandais de l'Etat Islamique qui a fait défection (il avait servi dans l'Armée Syrienne Libre avant d'être contraint à rejoindre l'EI) prétend que 40 Irlandais combattent au sein de l'Etat Islamique. Celui-ci rechercherait particulièrement les Irlandais comme tireurs d'élite7. Les Irlandais djihadistes sont souvent avec les Britanniques. Abou Omar affirme aussi que les Tchétchènes jouent un rôle important au sein de l'EI, servant de troupes de choc. Les Irlandais ont combattu à Kobane et seraient maintenant dans la province de Deir-es-Zor. Le département d'Etat américain estime quant à lui que 70 Irlandais ont déjà rejoint le djihad syrien. Abou Omar n'a pas connaissance de femmes irlandaises ayant rejoint la Syrie8.


    2Foreign fighters from Western countries in the ranks of the rebel organizations affiliated with Al-Qaeda and the global jihad in Syria, The Meir Amit Intelligence and Terrorism Information Center, janvier 2014.
    4Foreign fighters from Western countries in the ranks of the rebel organizations affiliated with Al-Qaeda and the global jihad in Syria, The Meir Amit Intelligence and Terrorism Information Center, janvier 2014.

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    Kataib al-Imam Ali (Les Brigades de l'imam Ali) fait partie de la nébuleuse de milices chiites créées au moment de la poussée de l'EIIL, devenu ensuite Etat Islamique, en juin 2014, en Irak. Le secrétaire général du groupe est Shabal al-Zaidi, impliqué dans le mouvement sadriste et qui a été un temps le commandant de l'Armée du Mahdi de Moqtada al-Sadr1. J'avais décortiqué la naissance du groupe et son évolution jusqu'en septembre 2014. A ce moment-là, j'avais fait de Kataib al-Imam Ali la subdivision sud du groupe Asaib Ahl al-Haq. Pour Matthew Levit et Phillip Smyth, ce groupe est en fait la branche armée du Mouvement de l'Irak Islamique, né en juin 2014. Néanmoins, les liens avec l'Iran sont bien avérés : Qassem Soleimani, le chef des Pasdarans, a posé avec Zaidi, et un autre membre important des Pasdarans, Abou Mahdi al-Muhandis, a également été vu avec la brigade2. Je reviens maintenant sur la période séparant cette dernière date du mois de mars 2015.



    Le 22 septembre, une vidéo met en avant les snipers de la brigade. C'est toujours le même homme qui est responsable du Sayyad 2, fusil antisniping de 12,7 mm, copie iranienne du Steyr HS.50, depuis les débuts de la brigade3. D'autres opèrent avec des SVD Dragunov. Le 24 septembre, un documentaire soigneusement monté présente les combattants de la brigade, débarquant d'un Humvee couleur sombre souvent vu dans les vidéos du groupe, armé d'une mitrailleuse lourde de 12,7 mm4. Dans un convoi, on distingue au moins 4 Humvees, en plus des technicals. Le 28 septembre, une autre vidéo montre le convoi funéraire d'un « martyr » de la brigade, Utnan Haider Hassan5. Le 30 septembre, un montage reprenant des images anciennes permet de voir clairement que les convois de technicals de la brigade sont précédés par un Humvee, qui ouvre a marche à bonne distance6.

    Le Sayyad 2 en action, avec toujours le même tireur.

    Dans ce convoi, on distingue au moins 4 Humvees.

    Un membre du groupe parle devant la caméra, près d'un RPG-7.

    Un Humvee précède les technicals de la brigade.


    Une vidéo du 5 octobre présente la brigade au combat7. Les Humvees tirent à la mitrailleuse lourde. Un mortier de 82 mm ouvre le feu. Un véhicule Safir fourni par l'Iran, équipé d'un LRM Type 63, expédie ses roquettes. Le lendemain, le secrétaire général de la brigade est filmé lors d'un de ses discours8. Un poème à la gloire de la brigade (11 octobre) permet de voir un hélicoptère de l'armée irakienne qui intervient en appui9. Une vidéo du 12 octobre montre la brigade lors d'une tentative de briser les lignes de l'Etat Islamique à l'université de Tikrit. La brigade capture quelques AK-47 et des munitions10. Le 15 octobre, une autre vidéo présente les mortiers en action ; on voit aussi au moins un corps de combattant de l'Etat Islamique11. Dans une vidéo de poème du 22 octobre, on aperçoit un BMP-1 de l'armée irakienne qui soutient les combattants de la brigade. On peut voir également un drapeau vert reprenant l'emblème de la brigade. En plus des poèmes, chansons, et autres opérettes, la brigade met également en ligne les sermons des prières12.

    Mortier de 82 mm en action.

    Un Humvee avec Douchka ouvre le feu. Notez l'emblème de la brigade sur la portière.

    Un Safir iranien avec LRM Type 63 ouvre le feu.

    Encore un Humvee avec tourelle.

    Le secrétaire général du groupe, al-Zaidi, pendant un discours officiel.

    Un hélicoptère de l'armée irakienne appuie la brigade. Il s'agit d'un Bell IA-407, probablement du Squadron 21 (merci à Arnaud Delalande).

    A l'assaut près de l'université de Tikrit.

    Corps d'un combattant de l'EI.

    Mortier en action.

    Encore une variante, verte, du drapeau de Kataib al-Imam Ali.

    Un véhicule blindé BMP-1 de l'armée irakienne appuie les miliciens.


    Le 1er novembre, une vidéo reprend une fiction sur Hussein, l'imam chiite, au visage masqué, dont les miliciens sont présentés comme les héritiers13. Le 8 novembre, une nouvelle vidéo montre une opération de la brigade dans un village de la province de Salahuddine. Plus précisément, il s'agit de déminage dans des salines14. Une autre vidéo datée du même jour montre une autre opération dans le même secteur. Dans une séquence mise en ligne le 19 novembre, on assiste encore à des manoeuvres de déminage15. Le 21 novembre, le média de la brigade organise un premier vrai reportage au front, avec un présentateur interrogeant les combattants. Le 29 novembre, une vidéo montre les miliciens chiites repoussant une attaque de l'EI sur la base aérienne de Balad16.

    Convoi de Humvees en opération.

    Tir à la M2H de 12,7 mm au sommet d'un Humvee.

    Déminage dans les salines de la province de Salahuddine.

    Les artificiers de la brigade font exploser des IED de l'EI.

    Premier reportage du média de la brigade, avec présentateur.

    Près de la base aérienne de Balad, les miliciens font le coup de feu avec l'EI.


    Le 27 décembre, une assez longue vidéo présente la formation d'une unité tout à fait originale : Kataib Ruh Allah Isa bin Mariam, composée de chrétiens des plaines de la province de Ninive17. Cette unité a rallié Kataib al-Imam Ali ; entraînée à camp Taji, au nord de Bagdad, elle est engagée près de Mossoul.

    Les combattants chrétiens portent des T-Shirts avec l'emblème de la brigade.

    Déclaration du bataillon chrétien rejoignant Kataib al-Imam Ali.

    Un MT-LB sur le camp d'entraînement.

    Plusieurs BMP-1 sont également stationnés au camp.

    La croix aux côtés du drapeau de la brigade, illustrant la collaboration entre chiites et chrétiens irakiens.


    Une vidéo du 3 janvier 2015 montre plusieurs armes lourdes en action : une mitrailleuse de 12,7 mm, un véhicule Safir armé d'un canon sans recul18 de 10619. Une autre vidéo, le 6 janvier, montre les funérailles du « martyr » Saad Jabbar Hamas20. La vidéo du 12 janvier montre les combattants de la brigade en action : technicals, Dragunov. Le 13 janvier, une nouvelle vidéo montre l'atterrissage d'un C-130 de l'armée irakienne, d'où descendent manifestement des volontaires de la brigade21.

    Un Safir avec canon sans recul de 106 M40.

    Une Douchka en pleine action.

    Convoi d'un "martyr" de la brigade.

    Tireur au Dragunov.

    Les volontaires débarquent du C-130.

    Le C-130 de l'aviation irakienne.


    Le 19 février, une vidéo postée sur la page Facebook de la brigade montre l'atelier de réparation de véhicules de Kataib al-Imam Ali22. Les ouvriers travaillent notamment sur un Humvee sombre à l'avant complètement arraché. L'atelier fabrique aussi des LRM artisanaux montés sur technicals. Le 28 février, la page Facebook de la brigade met en ligne une vidéo montrant de nombreux véhicules du groupe, dont un technical avec tourelle et un Safir iranien doté d'un canon sans recul M40 de 106 mm23, probablement fourni aussi par l'Iran24. Sur une vidéo mise en ligne sur la page Facebook de la brigade, le 3 mars, on peut voir un BMP-1 irakien marqué de l'emblème de Kataib al-Imam Ali25. La brigade semble engagée dans la grande offensive menée depuis la veille pour reprendre Tikrit à l'Etat Islamique26

    L'atelier artisanal fabrique des LRM.

    Monté sur la plage arrière d'un technical.

    Un Humvee à l'avant détruit.

    Le Safir à canon sans recul de 106.

    Un technical sans doute mis au point dans l'atelier vu précédemment.


    Ce qui semble bien être un BMP-1 arbore l'emblème de Kataib al-Imam Ali.


    Source : Phillip Smyth.

    Présence de Kataib al-Imam Ai d'après les documents du groupe. On remarque la concentration dans la province de Salahuddine.


     

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    Géant du XXème siècle, figure emblématique du lion britannique, symbole héroïque de la Seconde Guerre mondiale, Winston Churchill appartient aujourd'hui autant à la légende qu'à l'histoire. Durant une carrière exceptionnellement longue s'étendant sur près de trois quarts de siècle, l'homme a accumulé les actions d'éclat, mais aussi les échecs retentissants. C'est de façon inattendue, presque fortuite, qu'il a inscrit à jamais sa place dans l'histoire, puisque c'est son accession au pouvoir en 1940 qui lui a permis d'opérer sa rencontre avec le destin de l'Angleterre et le sort du monde. Fondée sur des analyses rigoureuses et sans complaisance, émaillée d'anecdotes, cette réédition de la biographie historique sortie en 1999 entend retracer et faire comprendre l'itinéraire d'un personnage hors normes, aussi inclassable que talentueux, capable de démesure et d'aveuglement aussi bien que d'intuitions fulgurantes, romantique et réaliste, combinant sans effort l'imaginaire et la realpolitik, un chef de guerre implacable, que sa carrière a conduit des feux encore brillants de l'ère victorienne aux jours sombres de Hitler et aux affres de la guerre froide, en passant par les hauts et les bas de la Première Guerre mondiale et par une pénible traversée du désert dans les années 30. De là un ouvrage passionnant écrit par un historien qui est à la fois un spécialiste de l'histoire de l'Angleterre et de l'histoire de la Seconde Guerre mondiale. François Bédarida, qui avait fondé et dirigé l'Institut d'histoire du temps présent, était directeur de recherche au CNRS et secrétaire général du Comité international des sciences historiques.



    Le prologue de cet ouvrage commence par les funérailles de Churchill -renversement assez surprenant !-, le samedi 30 janvier 1965, cérémonie à la mesure du personnage, qui appartient autant à l'histoire qu'à la légende. A tel point que beaucoup d'Anglais, avec la disparition du personnage, ressentent la fin d'une époque, assimilent la disparition de Churchill non seulement à une douleur personnelle, mais également à la fin de la Pax Britannica. L'opération Hope Not, nom de code donné aux funérailles nationales de Churchill, est en soi exceptionnelle par son objet : le destinataire est le seul roturier à bénéficier de ce privilège au XXème siècle, après le second Pitt, Nelson, Wellington et Gladstone dans les siècles précédents. Quelques chiffres : 7 000 soldats et 8 000 policiers sur le trajet du cercueil, celui-ci disposé sur l'attelle d'artillerie qui avait servi pour les funérailles de la reine Victoria, tirée par 150 marins de la Royal Navy ; 90 coups de canons, un pour chaque année vivante du défunt ; 110 nations représentées dans la cathédrale Saint-Paul ; la moitié de la population britannique qui suit l'événement à la télévision tout comme 10 % de la population mondiale.

    Dans son introduction, François Bédarida définit l'objet de sa biographie. Il s'agit de traiter d'un géant du XXème siècle, être d'exception et de contradictions, dernier aristocrate à avoir dirigé l'Angleterre, et qui n'a connu la gloire que grâce aux cinq années de la Seconde guerre mondiale où il est Premier Ministre, entre 1940 et 1945. La biographie de Bédarida se veut un éclairage du personnage, sans nouveaux documents exploités qui amèneraient des conclusions fracassantes. L'auteur s'inscrit ainsi dans le retour de l'individu, et de la biographie, dans l'historiographie des trente années qui précèdent l'écriture de son livre. Problème principal : Churchill est un personnage qui a déchaîné les passions. A une légende dorée, largement fournie par Churchill lui-même qui a légué ses mémoires à la postérité, s'oppose une légende noire qui ne manquent pas de plumes, y compris celles des révisionnistes. Entre les deux, une histoire critique, démythifiante, mais qui fait la part des choses. Cette biographie souhaite donc présenter le vrai Churchill, dans la sphère publique et privée, le sens à donner à sa vie, la relation entre l'homme, son pays, et son temps.

    Neuf chapitres répondent à cette question. Le premier s'intitule « Une jeunesse dorée 1874-1900 ». C'est le 30 novembre 1874 que naît Churchill, descendant d'une illustre lignée remontant à un partisan du roi pendant la guerre civile du XVIIème siècle, et surtout du duc de Malborough, le vainqueur des armées de Louis XIV sous la reine Anne. Churchill naît d'ailleurs à Blenheim, seule demeure aristocratique d'Angleterre ayant droit à l'appellation de « palais » à l'égal des résidences royales. Inutile de dire que Churchill est né dans un milieu très privilégié, mais dans une branche cadette de la famille Malborough, ce qui lui permet plus tard d'entrer à la Chambres des Communes. Son père, Randolph Churchill, est un député conservateur qui prône pour le parti tory l'adhésion des classes populaires urbaines, en lieu et place des ruraux. Personnage fantasque, chancelier de l'Echiquier en 1886 dans le gouvernement de Lord Salisbury, il gâche cependant cette opportunité par une démission feinte finalement acceptée, et meurt criblé de dettes, ravagé par la syphillis, en 1895, sans s'être beaucoup occupé du jeune Winston. La mère de Churchill, Jennie, était la fille d'un grand brasseur d'affaires newyorkais, Leonard Jerome. Très vite, elle vit séparée d'un commun accord avec son mari, accumulant les conquêtes, à tel point que l'on soupçonne le frère de Churchill, né en 1880, de n'être que son demi-frère. Femme mondaine, emblématique de la Belle Epoque, elle disparaît en 1921 en ne s'étant pas plus occupé de Churchill que son époux. Ce dernier souffre toute sa vie de cette absence affective : il passe par des cycles de bonne humeur alternant avec des phases d'abattement, ce qu'il appelle son « black dog ». Après Harrow, Churchill choisit la voie militaire en entrant au prestigieux collège de Sandhurst où il entre non sans mal en 1893. Il est pris dans la cavalerie, et se distingue en histoire et en français. Le 20 février 1895, il devient sous-lieutenant du 4th Queen's Own Hussars, l'année du décès de son père. Tiraillé par des soucis d'argent, il part avec son régiment pour l'Inde, à Bangalore, en 1896. Il en profite pour se cultiver, mais il a déjà reçu son baptême du feu : en novembre 1895, il a pris part à une bataille comme volontaire dans l'armée espagnole alors en lutte contre les insurgés cubains, bientôt soutenu par les Etats- Unis. Il inaugure une carrière de journaliste avec le Daily Graphic pour renflouer ses fonds défaillants. En 1897, il rejoint la Malakand Field Force qui combat une insurrection aux confins de l'Inde et de l'Afghanistan. Correspondant du Daily Telegraph, il est témoin des atrocités qu'engendrent la lutte contre la guérilla. The Story of the Malakand Field Force, livre paru en 1898, est un succès littéraire. En juillet 1898, Churchill arrive à se faire transférer au 21ème Lanciers qui suit l'expédition de Lord Kitchener partie à la reconquête du Soudan. Le 2 septembre, il participe à la bataille d'Ondourman contre les derviches, qu'il relate pour le Morning Post, et où il abat plusieurs adversaires durant la charge du 21ème lanciers ; mais ce sont les canons et les mitrailleuses Maxim de Kitchener qui déciment les derviches, ceux-ci abandonnant 10 000 morts et 25 000 blessés sur le terrain, lesquels seront pour l'essentiel achevés par les détrousseurs de cadavres. Churchill retourne en Inde en mars 1899 et démissionne de l'armée en mai pour se consacrer à la politique. En novembre 1899, il fait paraître The River War sur la guerre au Soudan. Le 31 octobre, il repart comme correspondant de guerre du Morning Post au Natal, où vient d'éclater la guerre contre les Boers. Capturé dans une embuscade le 15 novembre, il est l'auteur d'une évasion rocambolesque dans la nuit du 12 au 13 décembre, dont le récit fait de lui le héros de l'Angleterre alors que le sort des armes est défavorable aux Britanniques. Le 4 juillet 1900, après la victoire britannique, il rentre en Angleterre et publie deux ouvrages sur le conflit.


    Vient alors « L'ascension d'un homme d'Etat 1900-1914) » A l'automne 1900, Churchill est élu député conservateur d'Oldham, ville ouvrière du Lancashire. Très loin du milieu d'origine de ses électeurs, il cultive l'héritage paternel du torysme démocratique et s'affiche en homme politique national plutôt qu'en homme de parti. En 1903, il prend ainsi le contre-pied de la proposition conservatrice de retour au protectionnisme économique et prône le libre-échange. Le 31 mai 1904, il rejoint aux Communes les libéraux. Churchill est travaillé par une vision grandiose et romantique de la nation, qui ne tombe pas dans le jingoïsme : la politique intérieure, pour lui, dépend de la puissance extérieure britannique. Churchill entre au gouvernement avec les libéraux en 1905 et ne quitte plus les fonctions gouvernementales pendant 10 ans. Il est d'abord sous-secrétaire d'Etat aux Colonies. A ce titre, il accorde le self-government en 1906 aux Boers vaincus, mais cela au prix de l'asservissement des populations noires ; Churchill partage largement les préjugés raciaux et colonialistes de son milieu et de son temps. Pour les colonies, il est partisan de la mise en valeur et de l'exploitation économique des terres de la Couronne. Il fait une tournée d'inspection de près de 6 mois dans ces territoires, africains notamment. En 1908, il devient chef du Board of Trade, c'est à dire ministre du Commerce et de l'Industrie dans le gouvernement Asquith. Il fait figure d'étoile montante aux côtés de Lloyd Georges, deux figures que tout oppose ou presque. Confronté pour la première fois à la misère sociale, il doit se poser la question de l'intégration des classes inférieures dans une société stable, en préservant l'ordre existant. Churchill déconnecte le libéralisme politique de son alter ego économique et souhaite l'intervention de l'Etat, non pas dans un socialisme avant-coureur, mais pour tuer dans l'oeuf, justement, le socialisme qui monte à travers le Labour Party naissant. Répondre concrètement aux aspirations, aux revendications, donc, sous couvert d'émancipation. Il crée les labour exchanges, sorte d'agences pour l'emploi, et une forme de salaire minimum dite trade boards pour certaines catégories professionnelles. Enfin, il met en place l'assurance chômage en 1911. Il s'oppose aussi violemment à la chambre des Lords, et transfère sa base électorale à Dundee, en Ecosse, ville industrielle en récession. En 1910, Churchill est à la tête du Home Office, le ministère de l'Intérieur. Il réforme l'administration pénitentiaire dans un sens libéral, s'oppose à l'enfermement des débiles mentaux mais se pose la question de leur stérilisation. Il est également un opposant du mouvement des suffragettes et de l'agitation syndicaliste ouvrière -moins par conviction profonde, d'ailleurs, que parce que cela ne relève que la politique intérieure qui ne le passionne guère. En 1911, en revanche, Churchill brise deux grèves des dockers et des cheminots ; lors d'une opération de police dans l'East End, à la suite de la mort de trois policiers, Churchill accourt sur les lieux à peine sorti de son bain et s'expose à l'échange de coups de feu, épisode pittoresque baptisé « la bataille de Sidney Street ». Au printemps 1908, d'un autre côté, Churchill a épousé Clémentine Hozier, fille d'une grande famille écossaise, dont il aura un fils et trois filles survivants (en plus d'une fille morte en bas-âge). Ce mariage, assez heureux malgré les tempêtes, stabilise quelque peu le personnage. Churchill, en jeune ambitieux, cherche alors à accompagner les développements modernes de la société dans la grande tradition whig, une sorte de paternalisme à l'égard des classes populaires inscrit dans le respect de la hiérarchie. La politique sociale conditionne la politique impériale. Cependant, il s'est attiré la haine du camp conservateur qu'il a renié, mais aussi la méfiance des libéraux qu'il a rejoints. Churchill n'est pas un homme de parti, même s'il reste un tory : il navigue au centre, cherche le compromis, d'où son goût pour les gouvernements de coalition. En 1911, à la sortie de la crise d'Agadir, il est promu Premier Lord de l'Amirauté, à la tête du Ministère de la Marine. Tournant dans sa carrière : désormais, Churchill peut mettre en oeuvre ses principes de grandeur dans la politique extérieure. Il était déjà membre depuis 1909 du Comité de Défense de l'Empire, pour lequel il avait rédigé un mémorandum en 1911 qui prévoyait déjà dans ses grandes lignes les débuts de la Grande Guerre sur le plan militaire (invasion de la Belgique par les Allemands, retournement dû à une victoire française, importance du théâtre d'opérations franco-allemand). Fraîchement accueilli par les marins britanniques qui tiennent à leurs prérogatives, Churchill constitue pourtant un état-major en 1912, carence de la Royal Navy d'alors, et améliore le sort des simples matelots. En 1913, il change le mode de propulsion de la flotte : le mazout prend la place du charbon, ce qui donne naissance à l'Anglo-Persian Oil Company pour assurer un ravitaillement pérenne. En 1912, il a crée également la composante aéronavale, le Royal Naval Air Service, car il a pressenti le rôle de l'aviation en devenir dans l'art de la guerre futur. Il surveille de près le réarmement naval allemand, se rendant très impopulaire dans le IIème Reich, mais grâce à lui, la flotte britannique est prête en 1914. Churchill, dans ses actes comme dans ses paroles, reste un soldat avant tout. Sur le problème irlandais, Churchill, qui semble au départ avoir rallié la position fédérale du Home Rule, alors que son père s'était violemment élevé contre cette proposition, a sous-estimé comme les libéraux la volonté de résistance des protestants de l'Ulster. Il envisage peut-être une action armée contre l'Ulster Volunteer Force qui se constitue, mais devant les huées des conservateurs, il recule, d'autant que la guerre arrive bientôt. Après l'ultimatum de l'Autriche-Hongrie à la Serbie, Churchill, pris au dépourvu par l'enchaînement des événements, défend une ligne de fermeté : dans la nuit du 1er au 2 août 1914, il ordonne la mobilisation générale de la flotte, faisant preuve d'un sang-froid que peu de ses collègues manifestent.

    Dans « Un temps d'épreuves : des revers de la guerre aux traverses de la paix 1914-1922 », Churchill est d'abord le maître de l'Amirauté britannique. Mais l'opinion britannique est déçue par l'absence de grande bataille navale à caractère décisif, et au contraire atterrée par les revers anglais sur mer du début de la guerre ; la défense d'Anvers menée par Churchill lors de la « course à la mer » échoue et la ville tombe au bout d'une semaine, le 10 octobre 1914. Puis viennent les premiers succès : la bataille des Falklands, et surtout la création par Churchill d'un service de décryptage des codes ennemis, après la naissance du MI5 et du MI6 en 1909 (Secret Service Bureau). Mais arrive alors le désastre des Dardanelles, la grande oeuvre de Churchill, échec qui le hantera toute sa vie. Celui-ci fait partie en effet des « Easterners », c'est à dire les dirigeants britanniques qui prônent une stratégie périphérique, en allant combattre la
    Turquie et non en s'enlisant sur le front occidental. Churchill veut se servir de la supériorité navale britannique pour créer un théâtre d'opération secondaire, prendre les Détroits et s'emparer de Constantinople. Ce projet fait suite à une autre réflexion prévoyant une attaque dans la Baltique. En janvier 1915, le projet est validé. Mais Churchill, emporté par sa fougue, néglige de prendre en compte tous les paramètres pour une telle opération, et notamment n'écoute pas certains conseils des officiers britanniques. Le 18 mars 1915, l'escadre anglo-française qui s'avance dans les Détroits subit de lourdes pertes par le fait des mines maritimes, même si elle détruit le gros des batteries turques. On passe alors à une stratégie amphibie : le 25 avril, un corps expéditionnaire débarque dans la presqu'île de Gallipoli, essentiellement composé de troupes ANZAC (Australiennes, Néo-Zélandaises, Canadiennes). Mais l'armée turque tient les hauteurs et une guerre de tranchées s'installe vite, similaire à celle du front occidental. L'échec est total est l'évacuation se déroule le 8 décembre 1915 ; 250 000 hommes ont été perdus, quasiment pour rien. Le 17 mai, déjà, Churchill a été limogé et il démissionne le 12 novembre du poste de chancelier du duché de Lancastre qu'on lui a confié pour le dédommager. Il se jette alors dans une nouvelle passion : la peinture. Mais de novembre 1915 à mai 1916, il part au front en France comme officier du Queen's Own Oxfordshire Hussars. En juillet 1917, Lloyd Georges le rappelle pour le Ministère des Munitions : Churchill devient alors adepte d'une « guerre du matériel ». Il doit faire face aux grèves de l'aristocratie ouvrière et à la montée du socialisme inspiré par la Révolution bolchevique. Il passe beaucoup de temps en France, notamment avec son homologue français, un certain Louis Loucheur. De 1919 à 1921, il dirige le Ministère de la Guerre et le Ministère de l'Air dans le gouvernement de coalition de Lloyd Georges, consécutif à l'implosion du parti libéral ; il fait
    preuve de modération dans les conditions imposées à l'Allemagne vaincue. Il organise la démobilisation des soldats britanniques, mais, confronté aux problèmes de la Russie et de l'Irlande, il empêche le modernisation de l'outil de défense anglais, particulièrement dans le domaine aérien. Churchill, en revanche, est un vigoureux partisan de l'intervention britannique en Russie contre les Rouges ; esseulé, il offre alors de soutenir les armées blanches ; son slogan « Kill the Bolchie, Kiss the Hun » reste fameux. Il est alors violemment attaqué par le parti travailliste. Cette posture s'explique par l'antagonisme idéologique très fort entre Churchill et ce que représente à ses yeux les bolcheviks. Sur l'Irlande, Churchill est d'abord partisan de la manière forte et soutient la formation des « Black and Tans » et des « Auxiliaries », ces troupes qui vont répandre la terreur sur l'île d'Eireann. Constatant l'échec de la politique de répression, il se rallie au plan de partition, d'autant plus qu'il entretient de bonnes relations avec Michael Collins, qui tombe plus tard dans la guerre civile entre nationalistes irlandais. De 1921 à 1922, il passe au ministère des Colonies. Il installe le roi Fayçal dans ce qui devient l'Irak et son frère Abdallah en Transjordanie, conseillé par Lawrence d'Arabie. En Palestine, Churchill, s'il adhère à la déclaration Balfour de 1917, ménage la chèvre et le chou sans grand résultat. En revanche, il soutietn Mustapha Kemal, dans lequel il voit un gage de stabilité, contre les Grecs, en dépit de la politique philhéllène de Lloyd George. En Afrique, Churchill prône la ségrégation mais garde à l'esprit la richesse du continent. En octobre 1922, la défaite des Grecs aidés par des troupes britanniques à Chanak et la fronde des conservateurs mettent fin au gouvernement de coalition et donc, aux responsabilités de Churchill. 

    Celui-ci entame alors « Un parcours erratique 1922-1939 ». Abattu, Churchill, devantl'implosion du parti libéral, revient progressivement vers le parti conservateur. Lorsque Baldwin triomphe, aux élections de 1924, Churchill, qui a été élu député à Epping, reçoit le poste de l'Echiquier. Il doit faire face aux problèmes engendrés par la Grande Guerre : la crise des industries traditionnelles, la concurrence étrangère, et un chômage structurel qui s'implante dans l'île. En rétablissant la convertibilité de la livre avec l'étalon-or, le 28 avril 1925, Churchill joue le pari du commerce extérieur contre le redressement intérieur. C'est, selon ses propres mots, la plus grosse erreur de sa vie. Face à la grève générale des Trade Unions et des mineurs en 1926, son langage belliqueux n'a pas l'heur de plaire à tous. La question de l'emploi devient centrale dans le jeu politique britannique, et Churchill n'arrive pas à faire reculer le chômage. Battu par les travaillistes en 1929, les conservateurs, et Churchill, sont relégués au second plan. Pire encore : celui-ci rate la succession de Baldwin à la tête du parti conservateur, face à Neville Chamberlain. Il tente d'instrumentaliser sa farouche opposition à l'octroi du statut de dominion à l'Inde britannique pour gagner la partie ; mais il n'est pas écouté, et retombe dans l'oubli, la pire période étant celle de 1935-1936 où sa « traversée du désert » (1929-1939) atteint des sommets. En janvier 1936, le roi Georges V meurt ; son fils, Edouard VIII, montre sur le trône, mais se pose le problème de sa relation avec l'Américaine Wallis Simpson, deux fois divorcée. Les conservateurs imposent le choix entre le mariage et la couronne : Churchill, lui, soutient le roi. L'abdication d'Edouard le 10 décembre consacre l'échec de Churchill. Homme d'exception, Churchill, comme le pensent certains contemporains, n'est décidément pas un homme des temps de paix. Il écrit alors beaucoup, une histoire de son ancêtre Malborough, notamment, entre 1929 et 1938. Initié à la méthode historique, il a un
    profond respect pour les professeurs d'université : il dicte, effectue un grand travail de documentation, et se charge de la relecture et de l'assemblage final, aidé par ses collaborateurs Maurice Ashley, John Wheldon et Bill Deakin. Dans son discours, l'histoire narrative prime, de même que l'hégémonie du politique et du militaire, conception déjà dépassée, à ce moment-là, de l'histoire. S'il n'est pas déterministe, Churchill ne croit pas que l'histoire puisse servir à tirer des leçons du passé ; il est fortement marqué par une vision binaire, le bien contre le mal, la liberté contre la tyrannie, dans la pure tradition whig de l'histoire. Au printemps 1924, il s'est installé avec sa famille dans le manoir de Chartwell, où il rédige l'essentiel de ses ouvrages. Il reçoit, il se découvre un nouveau hobby : la maçonnerie, il entretient son jardin et il peint, surtout (ses toiles se vendent aujourd'hui entre 100 et 150 000 livres chez Sotheby's). Il voyage beaucoup, en France, aux Etats-Unis, et s'attache Frederick Lindemann, qui tient la chaire de physique à l'université d'Oxford, et Brendan Backen, propriétaire du Financial News et du Financial Times. Cela compense les déboires de famille : les moments de tension avec sa femme Clémentine, le destin heurté de son fils, Randolph, et le parcours erratique de ses filles Diana et Sarah, la première finissant par se suicider en 1963. En 1933, Churchill a pris conscience du danger que constitue l'arrivée d'Hitler au pouvoir : il y voit surtout une résurgence de l'Allemagne nationaliste et revancharde, à contrer par l'alliance avec la France. Sur l'homme, bien qu'il ne se fasse aucune illusion sur le personnage et ses méthodes, l'accablant de philippiques, il demeure parfois fasciné par sa puissance : 
    « Hitler, monstre ou héros ? Ce sera à l'histoire de se prononcer. » dit-il en 1937. Il prône surtout une politique de réarmement ; au ministère de l'Air, il conserve des relations qui lui permettent d'argumenter, chiffres à l'appui, sur l'urgence d'une réorganisation de la défense aérienne. C'est chose faite à partir de 1935, mais les avertissements de Churchill, largement déconsidéré depuis plusieurs années, n'y sont pas forcément pour grand chose. Cela ne l'empêche pas de se ranger plutôt dans le camp de l'appeasement, comme le montre trois crises : quand l'Italie attaque l'Ethiopie, Churchill ne prend pas partie pour les sanctions à la SDN, et d'ailleurs il couvre d'éloges depuis plusieurs années Mussolini. Surtout parce qu'il espère le détacher de l'Allemagne et l'intégrer dans une alliance avec la France et le Royaume-Uni. Lorsque l'Allemagne réoccupe la Rhénanie en mars 1936, il accepte le fait accompli. Enfin, lors du déclenchement de la guerre civile espagnole, ses sympathies vont plutôt au camp franquiste ; il faudra attendre 1938 pour qu'il rejoigne le soutien aux républicains, tout comme il subordonne alors l'intérêt national à la collaboration éventuelle avec l'URSS. Il dénonce vigoureusement la politique munichoise de Chamberlain, arrivé aux affaires en juillet 1937, mais qui n'a pas grande expérience en politique étrangère. En mars 1939, lorsque les Allemands occupent la Tchécoslovaquie, Churchill voit sa position confortée : il bénéficie à la fois de la conjoncture, qui lui donne raison, mais aussi de son absence prolongée des affaires, qui l'exonère de toute responsabilité.

    Et voilà Churchill de retour à « L'Amirauté 1939-1940 ». Chamberlain l'appelle à ce poste dès le 3 septembre, jour de la déclaration de guerre à l'Allemagne. Churchill impose alors un esprit offensif, lassé qu'il est par la « Phoney War ». La guerre sur mer commence d'ailleurs mal, avec la perte du porte-avions Courageous et surtout du cuirassé Royal Oak à Scapa Flow, tous deux torpillés par des U-Boote allemands. Churchill caresse à ce moment-là plusieurs projets assez originaux : il reprend son idée de 1914 d'une opération amphibie dans la Baltique ; il envisage une opération en Suède pour couper la route du fer à destination de l'Allemagne ; enfin, il veut lancer des mines flottantes sur les principaux cours d'eau allemands tout en minant également les approches des pays scandinaves. Plus généralement, il s'accroche à des conceptions dépassées, défendant encore la primauté des navires de surface, tels les dreadnoughts, et sous-estime l'importance de l'aviation ; plus grave, il néglige comme beaucoup de ses collègues la menace sous-marine, qu'il juge maîtrisée. Après l'invasion de la Finlande par l'URSS, le 30 novembre 1939, Churchill, contrairement à ses alliés français qui envisagent de bombarder l'Union Soviétique, garde la tête froide et développe alors l'idée d'un débarquement en Norvège. Les hésitations diplomatiques et militaires retardent le projet, si bien que Churchill est complètement surpris par l'annonce de l'invasion allemande de la Norvège, le 9 avril 1940. Si la Royal Navy parvient dans un premier temps à décimer la Kriegsmarine au large des fjords norvégiens, la supériorité de la Luftwaffe, ajoutée à des atermoiements stratégiques et à un manque de moyens, condamne les débarquements anglo-français. Le 28 avril, les troupes alliées quittent la Norvège talonnées par les troupes de montagne allemandes. Paradoxalement, c'est Chamberlain qui va tomber devant le fiasco norvégien, alors que c'est Churchill qui a construit et finalement appliqué le projet. Ce dernier s'impose face à l'autre prétendant au poste de Premier Ministre, Lord Halifax : nous sommes le 10 mai 1940, jour de l'invasion de la Belgique, des Pays-Bas et de la France par l'armée allemande. A 18h15, Churchill devient enfin Premier Ministre d'Angleterre. Prenant la tête d'un gouvernement de coalition, appréhendé par les conservateurs, il prononce le 13 mai son fameux discours : « Je n'ai à vous offrir que de la sueur, du sang, des larmes et la victoire. » .

    C'est alors pour lui « L'heure la plus belle 1940-1941 ». Churchill doit faire face à la défection française : le 15 mai, il est réveillé par le président du Conseil français, Paul Reynaud, qui, affolé, lui déclare : « Nous avons perdu la bataille. ». Il faut alors garder les escadrilles de chasse en Angleterre pour pallier à une éventuelle reddition française ; à Dunkerque, Churchill donne des ordres pour sauver le plus de Français possible, conscient de l'effet dramatique du rembarquement sur l'opinion hexagonale. Les 130 000 soldats français évacués sont de peu de poids face à l'armistice demandé par Pétain et obtenu, et surtout face à l'attaque de Mers-el-Kébir le 3 juillet où Churchill accepte la mise à mort de marins français pour prix du désarmement de la flotte d'Afrique du Nord française. Churchill doit aussi lutter contre un courant inclinant à la paix, groupé autour de Lloyd George ; il impose la résistance à outrance et le 18 juin, le jour où De Gaulle lance son vibrant appel, il annonce que la bataille d'Angleterre est sur le point de commencer. Bénéficiant de l'unanimité autour de sa personne en temps de guerre, dans le gouvernement et dans la population, il neutralise le duc de Windsor, pronazi, pion éventuel des Allemands. En octobre 1940, il consolide sa position en prenant la tête du Parti Conservateur. Insufflant la résistance et l'esprit combattif à ses compatriotes par ses discours et ses virées sur le terrain, il laisse une plus grande marge de manoeuvre que pendant la Grande Guerre aux militaires. Véritable warlord de l'Angleterre en guerre, il se sert du cinéma pour galvaniser, aussi, les Britanniques. La bataille d'Angleterre est finalement remportée par la RAF, qui bénéficie de certains atouts sur la Luftwaffe (radars, avantage de la situation défensive) mais profite aussi des erreurs de l'adversaire (arrêt des bombardements sur les terrains d'aviation et les usines aéronautiques en faveur du Blitz, qui n'arrive pas à casser le moral de la population anglaise comme escompté). La bataille d'Angleterre sauve le pays, alors bien en peine pourtant de contre-attaquer ; c'est cependant la première défaite d'Hitler, et Churchill ne se fait pas faute d'exploiter à la démesure un affrontement somme toute limité. Le Blitz dure d'ailleurs jusqu'en mai 1941. Churchill ne pense alors qu'à amener les Etats-Unis dans le conflit. D'autant plus que la bataille de l'Atlantique a commencé dès l'automne 1940 : face au chef de la Kriegsmarine, l'amiral Raeder, qui comme Churchill reste partisan des navires de surface, l'amiral Dönitz, lui, met au point la tactique des « meutes » sous-marines et la guerre à outrance par les U-Boote. Obsédé par la grandeur impériale et l'histoire britannique, Churchill maintient la flotte en Méditerranée au lieu de la replier sur Gibraltar et au-delà : s'il obtient ainsi la neutralisation de la flotte italienne et la déroute de l'armée du Duce en Cyrénaïque, il ne peut empêcher la chute des Balkans aux mains de l'Axe et le débarquement de l'Afrikakorps de Rommel. C'est bien lui, en revanche, qui est à l'origine d'Ultra, le grand service de décodage du chiffre allemand, dans la tradition de la Grande Guerre. Les codes saisis de la machine Enigma permettent ainsi de lire successivement les ordres de la Luftwaffe, de la Kriegsmarine en 1941 puis de la Wehrmacht l'année suivante. Le système Ultra joue surtout un rôle crucial dans la bataille de l'Atlantique ; en revanche, il est faux de dire que Churchill savait à l'avance que la Luftwaffe allait raser la ville de Coventry, en novembre 1940, et qu'il était au courant de l'attaque japonaise contre Pearl Harbour en décembre 1941. Dans la guerre du renseignement, Churchill est aussi l'inspirateur du Special Operations Executive (SOE), auquel il donne l'ordre « d'embraser toute l'Europe » : c'est la concrétisation de sa vision d'une guerre irrégulière, de déstabilisation de l'ennemi de l'intérieur.

    Vient enfin le temps de la « Grande Alliance 1941-1945 ». Churchill est au centre de cette Grande Alliance, terme qu'il a lui-même choisi d'après l'épisode similaire au temps de Malborough, après l'entrée en guerre de l'URSS le 22 juin 1941 et des Etats-Unis le 7 décembre suivant. Churchill, malgré le pacte germano-soviétique, a toujours pensé que les deux puissances en viendraient à l'affrontement. Il offre donc une main tendue à l'URSS, malgré son lourd passé d'anticommuniste virulent. Mais l'alliance anglo-soviétique pose des problèmes : d'abord, la question lancinante du second front, que les Britanniques sont bien incapables d'établir en 1941-1942, et à partir de 1943, la question polonaise, après la découverte de Katyn et la mort du général polonais Sikorski dans un accident d'avion. Avec les Etats-Unis, Churchill croit dans ce qu'il appelle la « special relationship ». Mariage plus que de raison, cependant, de la part des Américains. La signature de la charte de l'Atlantique, en août 1941, montrait déjà qu'à côté de l'idéalisme rooseveltien, dans la tradition des 14 points de Wilson, Churchill insufflait une dose de réalisme, ou supposé tel. C'est lui qui définit l'Occident, foyer de la culture et de la démocratie amené à lutter contre la tyrannie, promis à un bel avenir. Pour Churchill, l'axe de ces quatre années de guerre est bien l'axe anglo-américain. Si au départ la puissance militaire britannique est supérieure, la formidable machine de guerre américaine inverse le rapport de forces dès 1943. Churchill sait bien aussi que l'alliance avec l'URSS, où l'Allemagne s'use de plus en plus, est indispensable, sans perdre de vue la menace que constitue, selon lui, le communisme soviétique. Dans les grandes conférences interalliées, Américains et Britanniques vont pourtant vite s'opposer sur la conduite de la guerre. Si tout le monde est d'accord pour décréter que la priorité revient à l'écrasement de l'Allemagne (Germany First), les Américains, en bons élèves de Napoléon, veulent aller au plus court en débarquant en France pour atteindre le coeur de l'ennemi, l'Allemagne elle-même. Churchill, lui plaide comme à son habitude pour les opérations périphériques, en premier lieu contre le maillon faible de l'Axe : l'Italie. D'où le spectre de cette opération Jupiter, farfelue, d'un débarquement en Norvège, ou les démarches pour inciter la Turquie neutre à rejoindre le camp allié, auquel on peut lier un éphémère plan de conquête du Dodécannèse. Churchill croit aussi à un effondrement interne possible de l'Allemagne, d'où son insistance sur les théâtres méditerranéens et moyen-orientaux. A la conférence de Casablanca, en janvier 1943, il obtient le débarquement en Sicile pour juillet, continuation de la stratégie périphérique ; depuis l'année précédente, par ailleurs, le Bomber Command écrase les villes allemandes sous les bombes, avec aussi peu de résultats que la Luftwaffe durant le Blitz : le moral des Allemands ne flanche pas. Si Churchill reste si réticent face au projet de débarquement en France, c'est aussi parce
    qu'il est pétri de la grandeur impériale britannique, privilégiant le Mare Nostrum à la victoire décisive seule. En outre, il préfèrerait attendre que l'Allemagne soit véritablement saignée à blanc pour lancer une opération qu'il craint coûteuse en hommes (c'est le souvenir des hécatombes de la Grande Guerre), opinion partagée par les Américains, mais c'est également qu'il a une piètre opinion de l'armée britannique, qui a connu toute une série de revers en 1942 face aux Allemands et aux Japonais avant la grande victoire d'El-Alamein. Avec De Gaulle, les relations sont compliquées : si Churchill a propulsé le général à la tête de la France Libre, ils ne s'en sont pas moins violemment heurtés, notamment au Moyen-Orient, lors de la prise de Saint-Pierre-et-Miquelon en décembre 1941, et à la veille du débarquement en Normandie. Sur le plan intérieur, Churchill conserve la collaboration du parti travailliste, exige la mobilisation totale de l'économie et des ressources humaines britanniques, au prix d'un sévère rationnement. Sur le plan politique, il doit faire face à trois moments de contestation : en mai 1941, après la perte de la Grèce et la chute de la Crète ; en janvier 1942, lorsque les Japonais déferlent sur le Pacifique ; et à la mi-1942, lorsque sur tous les fronts les nouvelles sont mauvaises (Afrikakorps aux portes de l'Egypte notamment). Mais après El-Alamein, il ne sera plus jamais inquiété. En revanche, il s'oppose au rapport Beveridge du 1er décembre 1942, qui prône le Welfare State pour le système de protection sociale britannique. Il tente de contre-attaquer en réformant l'enseignement, en 1944, mais sa « réforme » pérennise plutôt l'ancien système victorien et les inégalités existantes. A la conférence de Téhéran, en décembre 1943, Churchill est bien obligé d'accepter aussi l'évolution des rapports de force : c'est la première rencontre entre les 3 « Grands », mais c'est surtout le choix de la stratégie américaine pour un débarquement en France en 1944, et le début des sphères d'influence que chacun tente d'établir. Le piétinement des Alliés en Italie enterre définitivement la stratégie périphérique de Churchill. Rome est libérée seulement le 5 juin, veille du débarquement en Normandie. Churchill doute jusqu'au bout du succès de l'opération : d'un côté, la supériorité aérienne et navale, une logistique titanesque ; de l'autre, le mur de l'Atlantique, l'excellence supposée de l'armée allemande, contre lesquels Churchill appuient la création des ports artificiels dits Mulberries, et surtout les chars « Funnies », ces engins blindés spécifiquement modifiés pour écraser les casemates et autres retranchements du mur de l'Atlantique, et qui épargneront bien des pertes aux Britanniques sur Gold, Juno et Sword le jour du D-Day. La réussite du débarquement n'empêche pas Churchill de revenir à sa stratégie périphérique : il arrache le maintien du débarquement en Provence, réalisé le 15 août. Mais déjà, à ce moment-là, Churchill doit affronter une crise grave : le lancement des premières armes V sur l'Angleterre. Le 13 juin, le premier V-1 frappe le sol britannique. A partir de septembre, ce sont les V-2 qui
    rejoignent leurs petits frères dans le matraquage allemand. Jusqu'en mars 1945, ce sont 9 000 V-1 et 1 200 V-2 qui sont expédiés sur l'Angleterre, tuant près de 9 000 personnes, en blessant 25 000, et réalisant la moitié des destructions du Blitz. Le coup est dur pour le moral de la population. En octobre 1944, à Moscou, Churchill entérine un partage des zones d'influence, dans la plus pure ligne de la realpolitik, mais sans trouver de solution à la question polonaise. A la mi-décembre, lorsque les communistes grecs de l'ELAS, alliés de la Grande Alliance, tentent de prendre le pouvoir -vision ici un peu datée, cf les travaux de Mark Mazower-, Churchill expédie des troupes britanniques depuis l'Italie pour rétablir l'ordre et maintenir sur son trône le souverain. A Yalta, en février 1945, le rapport de forces est écrasant en faveur des Soviétiques, alors que les Anglo-saxons piétinent sur le front de l'ouest et ont mal préparé la réunion. Celle-ci ne fait qu'entériner la domination soviétique, alors que Churchill réalise que le troisième Grand, qu'il représente, ne l'est déjà plus. Toutefois, Churchill n'a pas été plus malin que Roosevelt, qu'il déclare idéaliste à souhait face à l'ogre soviétique dans ses mémoires écrits pendant la guerre froide. L'impératif de terminer la guerre exigeait le maintien de la Grande Alliance. Après la victoire, en mai 1945, Churchill ne voit pas venir l'orage : il a négligé le front intérieur, les Anglais aspirent à la reconstruction, et le camp conservateur est battu aux élections de juillet.


    C'est alors le « Soleil couchant 1945-1965 » de Churchill. Battu sur le plan politique, attristé par les déboires familiaux, le personnage est hanté par la prise de conscience du déclin de l'Empire britannique, que la guerre laisse exsangue. Il ne s'intéresse pas à la politique intérieure, ne se fait pas le héraut de l'opposition, ne rejoint pas les jeunes conservateurs : il défend en revanche coûte-que-coûte le rattachement de l'Inde à l'Empire jusqu'à l'indépendance de 1947. Il se met alors à écrire, notamment ses mémoires de guerre, qui connaissent un succès éclatant. Il conserve aussi le statut d'homme mondial, ce que confirme le discours à l'université perdue de Fulton, dans le Missouri, où sa formule du « rideau de fer » fait le tour du monde en 1946. Le terme n'est pas nouveau : employé par une délégation travailliste partie en URSS dans les années 20, utilisé par Churchill pendant la guerre dans des échanges avec Truman, il l'avait aussi été... par Goebbels, dans un article de Das Reich du 24 février 1945. Sur l'Europe, Churchill avait adhéré au plan Briand, et milite pour des Etats-Unis d'Europe dans l'après-guerre ; mais des Etats-Unis d'Europe où les Britanniques sont en retrait. A Zurich, il appelle de ses voeux la réconciliation franco-allemande ; en mai 1948, il préside le congrès de La Haye. Sa théorie des trois cercles (Royaume-Uni et son Empire, le monde anglophone, l'Europe Unie, les Anglais faisant partie des trois) montre cependant qu'il compte d'abord sur les deux premiers pour l'avenir de son pays. Europe atlantique, donc, contre l'Europe « carolingienne » de Schuman et Adenauer. La victoire des conservateurs en octobre 1951 le ramène au poste de Premier Ministre : cette fois, il choisit l'accommodement avec la politique du Welfare State, dénoncée plus tard par Thatcher. Il assiste au couronnement
    d'Elizabeth II en juin 1953. En revanche, il échoue dans la relation spéciale avec les Etats- Unis, aussi bien sous Truman qu'avec Eisenhower. Le Royaume-Uni dispose de la bombe atomique en 1952 ; en 1953, avec la mort de Staline, Churchill rêve d'une rencontre Est-Ouest  pour désamorcer les tensions. Il ne peut s'opposer à la vague de la décolonisation, et le projet de rencontre avec les Soviétiques disparaît. Sur le canal de Suez, il croit en fait l'Etat hébreu, selon lui pôle de stabilité et de présence occidentale dans la région. Churchill est un sioniste convaincu, partisan de la déclaration Balfour, et qui milite pour la création d'un Etat juif dès la Seconde guerre mondiale et les premières rumeurs d'atrocités commises par les Allemands. Confronté aux extrémistes juifs du groupe Stern et de l'Irgoun, il en vient à donner la Palestine à l'ONU, acceptant de facto la partition entre Juifs et Arabes. Churchill, finalement, démissionne le 5 avril 1955. Il voyage, il peint, mais il s'ennuie ;sur le plan politique, il arrête sa carrière de député en 1963 sur l'insistance pressante de son épouse. Sa santé se dégrade : victime d'un hémorragie cérébrale en 1953, il a une nouvelle attaque en 1956. Dans la nuit du 9 au 10 janvier 1965, une dernière salve le conduit à la mort, le 24 janvier, à 8h, à la même heure et au même jour que son père 70 ans auparavant. 


    François Bédarida revient dans son dernier chapitre sur « La parole, la croyance et la grâce. ». Churchill a été un homme du verbe : non sans difficulté, il a maîtrisé l'art oratoire, notamment grâce à une excellente connaissance de la langue et à une mémoire phénoménale. Cette maîtrise est liée de près à son engagement en politique. Ses formules célèbres, qui ont l'air d'être improvisées sur le moment, sont en fait le fruit d'une longue gestation. Churchill a été élevé dans la bonne tradition anglicane, mais demeure fondamentalement a-religieux, agnostique à la fin sa vie : la religion pour lui, est avant tout un phénomène social et culturel. Elle ne le sert que parce qu'elle représente, en ce XXème siècle où l'Empire décline, un instrument de régulation sociale, mais aussi l'un des piliers du royaume et de la domination britannique. En 1940 et encore en 1943, il n'hésite pas à brandir le combat de la civilisation chrétienne contre le paganisme nazi. Mais la vraie religion de Churchill, c'est la nation, c'est l'empire, dans sa perspective de Victorien. Il s'élève jusqu'à sa mort contre l'idée de déclin. Il croit à la science et au progrès, et cet optimisme nourrit chez lui une grande curiosité. Enfin, sa passion pour l'histoire est nourrie de ce progrès : le meilleure exemple étant l'histoire anglaise elle-même qu'il a si souvent, à sa manière, raconté. Est-il un leader charismatique selon la classification de Max Weber ? Churchill réunit les trois critères : une situation de crise, une communion avec le peuple et un processus de communication et de ritualisation accepté. Mais bien plus, Churchill concentre les trois formes de légitimité du chef : traditionnelle, par son origine aristocratique ; légale, par son accession au pouvoir selon la voie démocratique et constitutionnelle ; et charismatique, qui a été le don de sa personnalité et de son action. Voilà pourquoi Churchill balance entre charisme et raison dans l'exercice du pouvoir, si l'on suit Max Weber : grande originalité que ce leadership trinitaire.

    Dans sa conclusion, Bédarida dégage quatre champs intéressants pour l'historien dans l'étude de Churchill et dans son historiographie. Le premier est la rencontre entre le personnage et son destin, à l'âge mûr, au bout d'une carrière somme toute très heurtée. Le deuxième est la capacité de Churchill, patricien qui a été le leader le plus populaire de son pays, à allier sans hésiter les convictions au pragmatisme. Aristocrate issu d'un milieu aisé, il n'a que fort peu rencontré les Britanniques du quotidien, n'ayant pris le métro qu'une fois dans sa vie : alliant la tradition de l'histoire whig au torysme démocratique de son père, Churchill allie une conception hiérarchique de la société à une forme de paternalisme, où les « born to rule » dirigent les destinées du pays. Le troisième champ est l'énergie et la volonté infatigable du personnage : une existence d'action et de combat motivée par l'ambition, le goût de paraître, l'aspiration à une grande gloire. Le dernier champ, enfin, c'est de voir Churchill comme un victorien immergé dans le XXème siècle et sa modernité. Nostalgique de la Belle Epoque, fidèle au passé, à l'héritage, Churchill ne veut pas démériter face aux grandes figures de l'époque victorienne. Mais ce sont bien les cinq années de guerre qui ont fait le personnage, antinomique pourtant, en tant que patricien, nationaliste et romantique rallié à la démocratie, qui a sauvé l'Angleterre par sa volonté, figure d'exception s'élevant à l'exception du moment historique de 1940.

    L'objectif défini en introduction est bien rempli : F. Bédarida éclaire, avec cette biographie, le personnage de Churchill, dans toutes ses facettes.



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    1er août 1914. Florian Dimai (Luis Trenker) et Arthur Franchini (Luigi Serventi) escaladent ensemble un pic du Tyrol. Amis de cordée, ils sont bientôt séparés par la guerre. Dimai rejoint un régiment de Jäger de l'empire autrichien. Engagé en Galicie, le régiment est rappelé dans le Tyrol en mai 1915, après l'entrée en guerre de l'Italie du côté de l'Entente. Le petit village de Dimai et de ses camarades est occupé par les Italiens, dont fait partie Franchini. La ligne de front permet tout juste aux Tyroliens d'apercevoir leur village en contrebas, sans y avoir accès....

    Berge in Flammen, film allemand de 1931, est entre autres réalisé par Luis Trenker, qui a écrit le roman servant de source d'inspiration, et qui se base sur sa propre expérience. Tourné dans les Dolomites, c'est en quelque sorte le pendant du film Les hommes contre (1970), sauf qu'ici le point de vue est plutôt autrichien, et que le discours est beaucoup moins antimilitariste.

    La séquence initiale donne le ton : l'Autrichien et l'Italien gravissent ensemble la montagne, mettant en scène la force de la nature et l'exploit humain, mais ne vont pas pour autant hésiter une seconde à se faire la guerre dans leurs armées respectives. Les Tyroliens répondent d'ailleurs ardemment à la mobilisation, et le réalisateur ne s'attarde pas sur le mélodrame du départ, préférant montrer la colonne de Tyroliens partant en guerre, serpentant au milieu des montagnes.



    L'entrée en guerre de l'Italie contre la Triple Alliance, en mai 1915, alors que les Tyroliens combattent en Galicie contre les Russes, est perçue comme une véritable trahison. Le réalisateur montre adroitement que certains soldats croient tout d'abord que l'Italie est entrée en guerre à leurs côtés (!). Rapatrié dans le Tyrol, les Jäger ont le malheur de découvrir leur village occupé par l'ennemi, juste au-delà la crête qu'ils occupent face aux Italiens. Là encore, le réalisateur insiste sur le combat que livre l'homme face à la nature. Plus que les obus d'artillerie, les tireurs d'élite ou les mitrailleuses, ce sont le froid ou les avalanches qui font mourir les soldats à leur poste de garde ou engloutissent les convois de ravitaillement. Les Autrichiens manquent de se faire surprendre par une attaque nocturne des Italiens, qu'ils repoussent finalement, dans une scène de combat remarquablement bien faite pour l'époque, jusqu'au combat au corps-à-corps.



    Mais la Grande Guerre est aussi une guerre industrielle. Faute de pouvoir emporter la position adverse, les Italiens décident de creuser à la perçeuse mécanique un tunnel à partir de cavernes, pour le bourrer d'explosifs et faire sauter le retranchement autrichien. Dimai, qui se rend compte le premier ce qui se trame, se porte volontaire pour mener une reconnaissance afin de déterminer l'emplacement du tunnel. Parmi les pertes subies lors de la mission, un Tyrolien fauché par un tireur d'élite pour avoir seulement un peu trop levé la tête afin d'observer son village natal...



    Dans le village, l'occupation italienne n'est pas montrée sous un jour caricatural. Les Italiens qui cantonnent chez la femme de Dimai, dont son ami, se comportent bien. La femme de Dimai cède pourtant au désespoir lorsque des blessés autrichiens capturés lui annoncent la mort de son époux en Galicie, phénomène classique des guerres de tout temps. Dimai part en mission seul pour obtenir des renseignements, car les Autrichiens n'ont pas les moyens matériels de creuse une contre-sape. Il en profite pour passer dans son village et réconforter son épouse, mais il ne peut rester, car il a fortuitement appris de la bouche d'un Italien cantonné chez lui la date de l'exposion souterraine. Le retour de Dimai, blessé au bras par l'un des siens accidentellement, permet aux Tyroliens d'évacuer leur position et de repousser l'assaut italien.



    Le 10 août 1931, Franchini et Dimai, amputé du bras gauche, visitent l'ancien champ de bataille alpin, décalque de la première scène qui semble insister sur la fraternité d'armes, au-delà des nations. C'est Trenker lui-même qui a imposé cette séquence, soucieux d'insister sur la réconciliation après la Grande Guerre. Mais le film héroïse largement la guerre, qui prolonge le caractère sportif de l'alpinisme, l'homme affrontant à la fois son égal mais aussi la nature meurtrière. D'ailleurs, l'un des caméraman du film, Sepp Allgeier, tournera la séquence d'ouverture du film nazi Le Triomphe de la Volonté. Le montagnard du Tyrol tel qu'il est présenté dans le film devient, quelque part, l'homme guerrier sur lequel un régime revanchard peut éventuellement compter.



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    On estimait, en septembre 2013, qu'une centaine de Canadiens avait rejoint le djihad syrien, soit beaucoup plus que leurs homologues américains. Certains médias parlent de 3 Canadiens qui aurait déjà été tués en Syrie, sans que les autorités aient confirmé le chiffre. Un cinéaste américain, Bilal Abdul Kareen, qui a vécu au milieu d'un groupe islamiste pendant un an, prétend avoir croisé 20 à 30 Canadiens. D'après lui, l'un d'entre eux, Abou Muslim, aurait participé aux combats autour de l'aéroport de Damas en août 20131.

     

    En décembre 2013, le gouvernement canadien évoquait « des douzaines » de citoyens partis en Syrie, sans être plus précis. Le Canada a mis sur sa liste d'organisations terroristes le front al-Nosra en novembre 2013, et depuis avril 2014, la législation s'est renforcée pour empêcher les candidats au djihad de quitter le sol canadien. Ali Dirie, membre du groupe terroriste Toronto 18 (qui avait été démantelé en 2006 au milieu de la préparation d'attentats), a pourtant gagné la Syrie après avoir purgé une peine de prison : relâché en 2011, il y est mort en septembre 2013. D'origine somalienne, né en 1983, Dirie a joué visiblement un rôle important dans la radicalisation de certains détenus en prison, mettant en lumière l'absence de structure canadienne pour éviter ce processus2. Un autre Canadien, le fameux Abou Muslim, est apparu dans un documentaire britannique tourné en Syrie au milieu d'un groupe armé composé essentiellement de combattants étrangers3.


    Ali Dirie, vu ici en 2000.-Source : http://www.thestar.com/content/dam/thestar/news/gta/2013/09/25/toronto_18_ali_mohamed_dirie_convicted_in_plot_dies_in_syria/dirie.jpg.size.xxlarge.promo.jpg


    Le premier Canadien à périr en Syrie est probablement Jamal Mohamed Abd al-Kader, né et élevé au Canada, mais dont la famille, d'origine kurde, vient du nord-est de la Syrie4. Devenu étudiant, il choisit de rejoindre le djihad et arrive en Turquie en juillet 2012. Il franchit la frontière et rallie la brigade Asifat a-Shimal de l'Armée Syrienne Libre, avant de rejoindre Ahrar al-Sham. Il combat d'abord à Alep durant l'été et l'automne 2012, puis rejoint Damas en décembre jusqu'à sa mort le 26 février 2013. Etudiant au parcours normal, il avait cependant été arrêté par la police en décembre 2010 avec deux amis en possession d'une arme sans avoir de permis5. Dès juillet 2011, Thwiba Kanafani, avait rejoint les rebelles syriens, puis, après plusieurs mois, était revenu au Canada pour rallier de l'aide pour le djihad.


    Jamal Mohamed Abd al-Kader.-Source : http://4.bp.blogspot.com/-b6Nu8F5Mslc/UhFvrrkdzjI/AAAAAAAAFV4/0GoBTw1Rf9M/s1600/jamal+abd+qader.jpg


    Récemment, un djihadiste américain, Abu Turab Al-Muhajir, a annoncé la mort d'Abou Muslim l'an passé lors de l'assaut de la base aérienne de Minnagh6. Abou Mouslim, alias André Poulin, est utilisé dans une vidéo de recrutement de l'EIIL, bien après sa mort au combat, en juillet 20147. D'après lui, il y aurait peut-être 100 Canadiens en Syrie, ce qui correspond à l'estimation haute de l'ISCR. Andre Poulin, c'était son vrai nom, venait de l'Ontario, et s'était converti à l'islam en 2009. Il était passé devant la justice pour avoir menacé son hôte, un musulman, car il avait une liaison avec la femme de ce dernier. Un autre Canadien, Damian Clairmont, alias Abu Talha al-Canadi, a également été tué à Alep. Il s'était converti à l'islam après une tentative de suicide. En novembre 2012, il avait annoncé à sa mère qu'il se rendait en Egypte pour apprendre l'arabe, mais les services de sécurité canadiens pensaient qu'il a rejoint la Syrie. Il était surveillé car il faisait partie d'un groupe extrémiste à Calgary : il n'aurait pas gagné Le Caire mais Istanbul. Il appelle sa mère depuis la Syrie en février 20138. Il avait porté plusieurs noms et selon certaines sources, il aurait rejoint le front al-Nosra : il aurait d'ailleurs été blessé puis exécuté par des combattants de l'ASL9.


    Damian Clairmont.-Source : http://i.cbc.ca/1.2497627.1389806171!/fileImage/httpImage/image.jpg_gen/derivatives/16x9_620/mustafa-al-gharib-damien-clairmont.jpg



    En avril 2014, un autre Canadien apparaît dans une vidéo de propagande de l'EIIL : Farah Mohamed Shirdon, âgé de 20 ans, originaire de Calgary dans l'Alberta. Il étudiait jusqu'en 2012 au moins au Southern Alberta Institute of Technology. Dans la vidéo, il brûle son passeport canadien et menace le Canada et les Etats-Unis. Shirdon vient d'une famille d'origine somalienne tout à fait aisée : son père, Abdi Farah Shirdon, est un ancien Premier Ministre de la Somalie qui a survécu à plusieurs attentats des Shebaab. La soeur et la mère de Shirdon habitent à Calgary et sont très impliquées dans les affaires religieuses de la communauté10. Shirdon est l'un des derniers Canadiens identifiés comme étant parti se battre en Syrie, mais il n'est pas le seul. Umm Haritha, une jeune femme de 20 ans, quitte le Canada en décembre 2013 avec une valise à moitié vide et 1 500 dollars, contre l'avis de ses parents, et se rend en Turquie. Une semaine plus tard, elle est en Syrie et épouse Abu Ibrahim al-Suedi, un combattant suédois d'origine palestinienne qui combat pour l'EIIL. Le 5 mai dernier, le Suédois périt dans une attaque kamikaze menée par un combattant de la faction rivale de l'EIIL, le front al-Nosra. Umm Haritha, sur son compte Twitter, prétend avoir rejoint la Syrie par conviction. Sa radicalisation date de quatre mois à peine avant son départ, moment où elle commence à porter le niqab. Depuis qu'elle est veuve, elle réside à Manbij, une ville proche de la frontière turque contrôlée par l'EIIL. Elle publie beaucoup de photos de la vie quotidienne de la ville, et baptise même Raqqa, le bastion de l'EIIL, le « New York de la Syrie ». Elle ne compte pas revenir au Canada11.




    D'après Amarnath Amarasingam, il y aura évoqués par les autorités12. Les Canadiens, moins nombreux que d'autres Occidentaux, ont cependant été largement utilisés par la propagande de l'Etat Islamique. Shirdon est ainsi apparu dans une vidéo de VICE en septembre 2014. John Maguire, d'Ottawa, menace son pays d'origine dans une autre vidéo de décembre 2014. Il aurait été tué devant Kobane en janvier 201513. Selon Amarnath Amarasingam, sur les 35 à 40 Canadiens identifiés, 5 à 7 sont des femmes et la même proportion est constituée de convertis. 12 ont déjà été tués : 7 de l'Alberta, 4 de l'Ontario et 1 de Québec. La plupart sont des musulmans issus des pays du Moyen Orient ou d'Asie du Sud-Est. Le contingent canadien semble se former par les liens de groupes et sociaux entre combattants.

    John Maguire, dans la vidéo de l'EI.


    Le groupe de Calgary, dans l'Alberta, dont font partie Clairmont et Shirdon, est assez varié. Salman Ashrafi, diplômé de l'université de Lethbridge, part en novembre-décembre 2012 et meurt dans un attentat suicide en Irak un an plus tard. Clairmont, d'autre part, est un converti, instable, mais qui a visiblement eu une grande influence dans le recrutement. Ahmed Waseem, de l'Ontario, a des liens avec le groupe de Calgary : il est revenu se faire soigner en 2013 au Canada et malgré la surveillance mise en place autour de lui, a réussi à repartir en Syrie. Si le contingent de Calgary est le plus visible dans les médias canadiens, c'est en fait l'Ontario qui fournit le gros du bataillon -la moitié du total. Poulin vient de la petite ville de Timmins, 43 000 habitants, qui ne compte aucune mosquée et une faible présence musulmane. Il rencontre Muhammad Ali, un jeune homme en échec scolaire, qui finit par partir en Syrie en avril 2014, bien après la mort de Poulin. Celui-ci a également fréquenté 4 autres jeunes hommes de Toronto (Tabirul Islam, Abdul Malik, Noor, et Adib) qui sont partis depuis en Syrie, sont revenus au Canada en 2013 avant de repartir en 2014. A Edmonton, 3 Canadiens d'origine somalienne (Hamsa and Hirsi Kariye et leur cousin Mahad Hersi) ont été tués en Syrie et 10 personnes seraient parties depuis cette ville rien qu'en 2014. Début mars 2015, ce sont 6 autres personnes qui ont quitté le Québec pour rejoindre l'Etat Islamique (Bilel Zouaidia, Shayma Senouci, Mohamed Rifaat, Imad Eddine Rafai, Ouardia Kadem, et Yahia Alaoui Ismaili). Il y a aussi Lama Sharif al-Shammari, cette femme canadienne partie le 23 novembre 2014 pour rejoindre l'EI, arrivée en Syrie le 8 décembre, et qui a depuis fait le tour de toute le territoire contrôlé par l'organisation. Elle est apparue à Raqqa, Kobane, Alep, Deir es-Zor et Mossoul, en Irak. D'origine saoudienne, cette jeune femme assiste et encourage les exécutions publiques : elle sert peut-être de véhicule à un changement de propagande de l'EI, souhaitant mettre en avant la place des femmes pour attirer de nouvelles recrues14.

    Salman Ashrafi.


    Le gouvernement canadien s'inquiète du retour de ces personnes parfois radicalisées après avoir combattu en Syrie et maintenant en Irak. Thwaiba Kanafani, une jeune femme, a fait des voyages pour aider l'ASL en 2011-2012 mais a perdu depuis ses illusions sur la révolution syrienne. C'est surtout depuis que le Canada a rejoint la coalition contre l'Etat Islamique que la menace se fait plus précise. Le 20 octobre 2014, Martin ‘Ahmad’ Rouleau, un sympathisant de l'EI, jette sa voiture sur deux militaires près de Montréal, et tue l'un d'entre eux, Patrick Vincent. Deux jours plus tard, Michael Zehaf-Bibeau abat le caporal Nathan Cirillo, avant d'être lui-même tué, au National War Memorial devant le parlement d'Ottawa. Les combattants canadiens de l'EI s'empressent de louer ces attaques.

    Michael Zehaf-Bibeau vu ici une arme à la main.


    Des Canadiens rejoignent maintenant, aussi, les Kurdes syriens. Gill Rosenberg, une jeune femme d'origine juive, annonce en octobre 2014 s'entraîner dans les rangs de l'YPG. En novembre, un groupe baptisé 1st North American Expeditionary Force et constitué par Ian Bradbury, annonce former d'anciens soldats canadiens à rejoindre les Kurdes de l'YPG, à Ottawa. Bradbury parle de 60 anciens soldats (!), mais le seul à avoir rejoint les Kurdes est Dillon Hillier, 26 ans, qui revient d'ailleurs au Canada en janvier 2015. Récemment, un deuxième ancien soldat canadien, Brandon Glossop, qui avait quitté l'armée canadienne en 2013, aurait également rejoint les Kurdes syriens15.

    Brandon Glossop.





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    Colette Beaune, spécialiste de Jeanne d'Arc, avait déjà publié un livre faisant autorité sur le sujet en 2004. Pourquoi réécrire un autre livre sur le sujet quatre ans plus tard (le Tempus est une réédition) ? En raison d'un malentendu. Sollicitée par Arte, avec certains de ses collègues français, pour un documentaire sur la Pucelle, Colette Beaune découvre plus tard que la production fait appel aux mythographes et survivalistes (partisans de la survie de Jeanne d'Arc), ce dont elle n'avait pas été prévenue. Les mythes contemporains font aussi partie de l'histoire de Jeanne d'Arc. Ils se développent surtout à partir du XIXème siècle, le siècle de l'histoire de la Pucelle. C'est pourquoi Colette Beaune décide de ne pas laisser le terrain des mythes aux seuls mythographes (!).

    En 1429, la guerre fait rage depuis presque 100 ans entre la France et l'Angleterre, alternant phases de trêve et période de conflits. Le royaume de France est alors divisé en trois : les territoires occupés par les Anglais, ceux tenus par le dauphin Charles, et enfin les possessions des Bourguignons. Le duc de Bourgogne, à bien des égards, est le personnage clé du problème, dans ces années 1428-1429 bien incertaines. Jeanne d'Arc, qui naît à Domrémy, territoire dépendant du roi de France, entend des voix dès l'âge de 13 ans. Elle parvient à rencontrer le dauphin en février 1429, à Chinon. La suite est connue : la libération d'Orléans, la victoire de Patay, l'échec devant Paris, la capture devant Compiègne, le procès, le bûcher à Rouen en mai 1431. Le procès de condamnation est cassé en 1456 par le procès de réhabilitation mené par Charles VII.



    Le mythe de la pauvre bergère a été créé par les Armagnacs. Elle a été proclamée bergère pour des raisons symboliques : les pauvres sont les élus de Dieu. En réalité, Jeanne est issue d'une famille de paysans plutôt aisés, ce qui reste relativement banal dans le royaume de France. Sa famille n'a jamais été noble non plus.

    Le mythe de la fille cachée du roi naît au début du XIXème siècle. Pierre Caze, sous-préfet de Bergerac sous Napoléon, en est l'auteur. Le Moyen Age connaît ces situations : on a beaucoup jasé sur Jean le Posthume, fils de Louis X en 1316. Les bâtards, dans la noblesse, sont relativement bien acceptés, ce qui n'est pas le cas dans les couches populaires. Certains accèdent même au trône (en Castille par exemple). Les documents officiels contredisent la théorie d'une Jeanne d'Arc fille d'Isabeau de Bavière et de Charles VI... ou de Louis d'Orléans, car on glose, aussi, beaucoup sur la paternité de Charles VII. D'ailleurs, le bébé auquel on fait correspondre Jeanne d'Arc était un garçon (!). En réalité, Jeanne se voit comme la fille de Dieu, et rien d'autre.

    Jeanne a été considérée par une prophétesse dans le camp royal. Elle s'inscrit dans le mouvement prophétique bien connu des années 1350-1450. Les rois de France, au début de la guerre de Cent, n'en tiennent d'ailleurs pas beaucoup compte. C'est avec la folie de Charles VI qu'on y prête une oreille plus attentive. Jeanne avait été "annoncée" par une devancière, Marie Robine. Elle fait craquer toutes les limites du modèle. Le camp royal l'a fait pourtant examiner de près, et les théologiens de Poitiers sont à demi-convaincu : ils attendent les signes du prophète... les 6 mois de victoires de 1429 les apportents, mais le procès de condamnation cherchera à montrer que Jeanne était une fausse prophétesse. Le procès de réhabilitation aura la tâche plus facile car toutes ses prédictions (sauf la croisade) se sont réalisées...

    Les voix de Jeanne ont posé problème, y compris aux Armagnacs. C'est ce qui fait tiquer les théologiens de Poitiers. Les juges du procès de condamnation s'en servent pour discréditer Jeanne, qui doit pour la première fois nommer les voix (un saint et deux saintes). Michel d'abord, puis Catherine d'Alexandrie et Catherine d'Antioche. Au XIXème siècle, le débat fait rage sur la question des voix. Des médecins, des psychiatres, proposent des hypothèses parfois risibles (comme celle de la tuberculose contractée en gardant les troupeaux, qui aurait provoqué des lésions au cerveau et donc les visions). C'est pourquoi on fit des voix une supercherie, en se basant sur les textes parlant des Anglais observant Jeanne d'Arc par des trous secrets, dans sa cellule.

    Rapidement, on fait de l'intervention de Jeanne d'Arc une manipulation. A l'hypothèse des Bourguignons (Baudricourt orchestre localement l'affaire) succède celle de Yolande d'Aragon à la fin du XIXème siècle, puis le complot généralisé au XXème siècle. Cette dernière hypothèse se base sur une "internationale franciscaine", favorisée par la maison d'Anjou, et dont Jeanne aurait fait partie. Jeanne aurait été formée par Colette de Corbie à Domrémy.

    En sens inverse, certains mythographes et historiens minimisent le rôle de la Pucelle, en particulier au moment de la béatification et de la canonisation : elle n'aurait rien fait ou presque. En réalité, son rôle est décisif pour dégager Orléans, assiégée depuis octobre 1428, et dont la situation est devenue difficile en mai 1429. C'est elle, obsédée par le sacre, qui pousse le dauphin Charles à partir se faire sacrer à Reims, ce qui va bouleverser le rapport de forces, progressivement. Jeanne n'est pas morte pour la patrie : elle s'est sacrifiée, comme le Christ, pour le salut du royaume, selon ses contemporains.

    Pour certains Armagnacs, la Pucelle avait été trahie. Les Bourguignons n'en disent mot. Le XIXème siècle, là encore, connaît une dispute acharnée sur le thème. Après l'assassinat du duc d'Orléans, les Bourguignons font figure de traître en puissance. Jeanne elle-même a souvent dit qu'elle ne vivrait pas longtemps. Pour autant, Guillaume de Flavy, le capitaine de Compiègne, ne semble pas l'avoir trahie. Le mythe se construit en raison de son assassinat horrible pour des motifs conjuguaux, où Charles VII pardonne facilement aux meurtriers. Sont-ce alors les capitaines de l'armée, ou le roi ? Ce dernier n'a pas fait grand chose pour elle, sans qu'il faille parler forcément de trahison. La victoire du roi sur les Anglais dissipe d'ailleurs les rumeurs, même si on prend prétexte de la mort des juges de Jeanne pour y voir une punition divine. Et Charles VII se rachète avec le procès de réhabilitation, qui le concerne aussi il est vrai.

    Jeanne, putain ou sorcière ? C'est ce que s'acharne à prouver le camp ango-bourguignon, en faisant commencer le processus très tôt, dès Domrémy. Prostituée, ou même lesbienne, comme on l'a affirmé au XIXème siècle. Les juges du procès de condamnation insistent sur l'épisode de la fréquentation de l'Arbre aux Fées, à Domrémy, et sur des objets (anneau, étendard) qui auraient permis à Jeanne de lancer des sorts. Les juges pensent que Jeanne est une devineresse, mais ne peuvent prouver l'association avec le diable. Ils vont donc rechercher l'accusation d'hérésie, non de sorcellerie.

    Pour certains, aucune doute : Jeanne n'a pas brûlé sur le bûcher. Elle aurait même eu droit à certains égards en prison, de la part des Anglais, ce qui ne se vérifie pas. Certes pas mise en cage, les conditions de détention restent spartiates. Elle est jugée par la faculté de théologie de Paris, par des Français, donc, et non des Anglais. Ceux-ci l'auraient fait disparaître en raison de son origine royale, selon les mythographes. Les témoins, nombreux sur la place du Vieux-Marché, n'ont pas parlé de substitution. Les Anglais, pour certains épouvantés, se hâtent cependant de faire la publicité de l'événement. L'idée que Jeanne a survécu naît dès l'époque, en Lorraine, sur la Loire, et se diffuse dans le royaume.

    Les impostures abondent à la fin du Moyen Age. Certains Armagnacs sont mécontents du traité d'Arras passé avec le duc de Bourgogne. Le moment est donc favorable pour Claude des Armoises, la nouvelle Jeanne, pourtant guerrière et au comportement bien différent, qui se fait passer pour la Pucelle. Elle s'intègre dans le jeu politique de principautés du Saint-Empire, est reconnue par des personnages importants de l'épisode Jeanne d'Arc (complices ou non, on ne peut le savoir), finit par se marier (!) à Robert des Armoises, un pauvre chevalier. Elle est accueillie à Orléans au moins deux fois, reconnue par Gilles de Rais (avant son exécution), mais finit par être démasquée lors de sa rencontre avec le roi en 1440, où elle dénonce la supercherie. Elle réapparaît plus tard près de Domrémy. Ce ne sera d'ailleurs pas le seul exemple de "fausse Pucelle".

    Le corps de Jeanne déchaîne aussi les passions. Il a existé plusieurs portraits de la Pucelle, de son temps, mais ils ont été perdus. Restent les miniatures et autres documents. Les mythographes recherchent ardemment une urne contenant les cendres ; les survivalistes la tombe de la dame des Armoises, qu'ils ont cru trouver un temps au château de Jaulny, lié à la famille en question. Ce fut ensuite Puligne-sur-Madon, et enfin Cléry, sépulture de Louis XI, avec le renfort d'un spécialiste ukrainien (!) de la reconstruction faciale, Gorbenko. Les analyses ADN, sur de supposés restes, se sont révélées tout aussi infructueuses.

    Jeanne et Claude se ressemblent néanmoins, en ne respectant pas la condition féminine de leur époque. Elles quittent le foyer familial, ne se marient pas. Elles n'ont pas eu de descendance, même si le cas de Claude reste problématique. Elles portent l'habit d'homme et les vêtements des guerriers masculins. Elles parlent en public, Jeanne dans son rôle de prophétesse, plus facilement accepté.

    Les mythographes, selon l'historienne, ne peuvent accepter qu'une femme, jeune, issue du peuple, ait joué un tel rôle, dès le XIXème siècle. Leurs récits comportent beaucoup de femmes "mauvaises" et peu de bonnes. Un mythe très conservateur, donc, qui fournit des réponses simples aux interrogations qui pèsent sur le parcours de la Pucelle, justifiant toutes les théories du complot.



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    Comme le rappelle Christian Streit dans l'avant-propos de cet ouvrage collectif, la guerre germano-soviétique, avant même son déclenchement, a été pensée, dans le premier semestre 1941, comme une guerre différente par les nazis, soutenus par l'armée, la police et l'administration. Les articles réunis dans ce volume aident à comprendre le processus de radicalisation allemand, qui a été appliqué parfois au-delà de ce qui avait été prévu dans les mesures initiales, par les exécutants eux-mêmes.

    L'année 1941 marque assurément un tournant pour le IIIème Reich, ainsi que le soulignent les trois directeurs de l'ouvrage dans leur introduction. Le processus de radicalisation est déjà à l'oeuvre avec la conquête de la Grèce et de la Yougoslavie, mais il est appliqué à une échelle sans précédent contre l'URSS. L'extermination des Juifs soviétiques et la décimation de la population de l'URSS conduisent in fineà la Solution Finale. L'ampleur de la campagne à l'est met sous pression l'économie allemande. L'entrée en guerre du Japon conduit Hitler à déclarer la guerre aux Etats-Unis. Si les Allemands ont fait preuve de brutalité lors des campagnes de Pologne et de France, celles-ci sont restées limitées. Rien à voir avec l'opération Barbarossa, qui cible les Juifs, les communistes, plus largement une bonne partie de la population soviétique. Les ordres draconiens sont appliqués parfois avec zèle par les exécutants. Les prisonniers de guerre et la population urbaine de l'URSS souffriront particulièrement de la guerre idéologique et du pillage généralisé entrepris par les Allemands. Paradoxalement, le front de l'est, qui devient le front principal de la Seconde Guerre mondiale au moins à lui seul jusqu'en 1943, n'a pas été bien couvert par l'historiographie anglo-saxonne, détournée par les récits allemands des mémorialistes. Contrairement aux historiens allemands, qui commencent à réviser leurs postulats dès les années 1960-1970, les travaux anglo-saxons restent peu nombreux jusqu'aux années 1990 (Dalling ; Reitlinger ; puis Bartov, Mulligan, Schulte). Les historiens allemands sont donc en avance, mais négligent néanmoins la dimension proprement militaire du conflit ; ce sont les Anglo-Saxons, cette fois-ci, qui la font progresser en révisant le côté soviétique, et non allemand, sur lequel il reste manifestement beaucoup à faire. Les Allemands, en revanche, ont méthodiquement travaillé la guerre totale, reprise de l'idée de Lüdendorff, qu'a été l'opération Barbarossa, dans ses aspects idéologiques, économiques, politiques (Gerlach, Hartmann, Hürter, Pohl...). Malheureusement leurs travaux sont souvent uniquement accessibles dans la langue de Goethe. Le présent volume se veut donc une passerelle en anglais sur ces travaux récents. A travers 11 articles, cet ouvrage collectif cherche à faire le point sur la recherche internationale sur l'occupation violente et idéologique de l'URSS pendant l'opération Barbarossa.



    Dans le premier article, David Stahel résume le travail de sa thèse, publiée en ouvrage en 2009, que je reprenais il y a peu sur le blog. La pierre d'angle du plan allemand, consistant à éliminer le gros des armées soviétiques par de gigantesques encerclements près de la frontière, se révèle très optimiste et la campagne se prolonge. En outre, par le bas, l'usure de la Wehrmacht s'accélère dès le début de Barbarossa. Les planificateurs de la Wehrmacht ou de l'OKH n'avaient jamais douté du succès allemand, à tel point que Halder n'osa pas affronter Hitler quand celui-ci évoqua la possibiité de rediriger le groupe d'armées Centre vers Léningrad après les encerclements initiaux. En réalité, les encerclements ne sont pas aussi hermétiques qu'escomptés et les Panzergruppe, sur qui repose l'ensemble du plan allemand, s'usent très rapidement et ont énormément de mal à être ravitaillés correctement. Face aux premières remontées d'une difficulté plus grande que prévue, Hitler décide le 19 juillet de pousser les deux Panzergruppe du groupe d'armées Centre vers le nord et le sud. Mais les armées d'infanterie ne peuvent suffirer à éliminer les Soviétiques au centre. Hitler fonctionne par opportunité : fin juillet, il veut laisser les Panzergruppe du centre se recompléter pendant dix jours et profiter des occasions qui se présentent notamment en Ukraine. La directive 34a étend le front du groupe d'armées vers le nord et le sud. Puis, fin août 1941, après la charte de l'Atlantique, Hitler pense désormais que la guerre va impliquer les Etats-Unis et devenir mondiale, et réoriente l'effort vers les ressources de l'Ukraine notamment. Pour la planification de l'opération Typhon, les Allemands restent convaincus qu'une poussée leur apportera la victoire. En réalité, ni l'Armée Rouge ni l'Etat soviétique ne sont au bord de l'effondrement. Hitler se retrouve avec une guerre qui va durer : Barbarossa a échoué.

    Comme le rappelle Adrian Wettstein, la 4. Panzerdivision, dès la campagne de Pologne, s'était retrouvée mal en point en combat urbain lors de la première incursion dans Varsovie. Il faut dire que la doctrine allemande en matière de combats de rues néglige les grandes villes, comme à peu près toutes les armées de l'époque. Durant les premières campagnes, à part Rotterdam, il y a eu peu de combats de rues soutenus dans les grandes agglomérations. La donne change avec Barbarossa. La planification allemande a fixé des villes comme objectifs géographiques, mais non opérationnels. Pourtant, les Allemands doivent batailler dur dans certaines grandes villes au moment où ils rencontrent le deuxième échelon stratégique soviétique, après la bataille des frontières. Il faut de sanglants combats pour prendre Smolensk, en juillet 1941. La prise de Moghilev coûte également cher à l'infanterie allemande. Les Soviétiques cherchent à tenir les villes, qui sont des carrefours de communication ; en outre Staline veut bloquer les Allemands par tous les moyens ; enfin, les unités blindées et motorisées allemandes de tête sont moins taillées pour le combat urbain que d'autres formations, ce qui explique aussi l'âpreté des combats. Le Panzergruppe 1, au sud, se heurte à forte partie à Dniepropetrovsk. Le nombre de blessés submerge les hôpitaux de campagne, insuffisamment pourvus en raison des carences de la logistique. On comprend dans ces conditions qu'Hitler et certains généraux aient poussé pour un siège de Léningrad, et non l'investissement direct de la ville. La résistance soviétique, parfois au mépris de la population civile (mines et autres pièges laissés dans Kiev, par exemple), radicalise le traitement par les Allemands de la population soviétique, à exterminer par la faim. On songe même à l'emploi de gaz de combat contre Léningrad...

    Félix Römer montre que la planification idéologique de Barbarossa remonte à mars 1941. Les généraux de la Wehrmacht ne bronchent pas. Toute une batterie de mesures sont édictées, dont on a surtout retenu deux : l'ordre des commissaires, et le décret sur la loi martiale. Ce dernier donne aux troupes le pouvoir de prendre elles-mêmes les mesures de rétorsion qu'elles jugent nécessaires contre la population en cas d'attaque. L'ordre des commissaires encourage le meurtre des prisonniers de guerre en uniforme. Plus tard, les vétérans allemands prétendront avoir orchestré une résistance passive, voire active à ces ordres. En réalité, les archives montrent qu'au moins 60% (pour celles disponibles) des formations ont bien reçu les ordres édictés. Certains officiers vont même plus loin. Quand résistance il y a, elle se fait plus sur des critères d'ordre militaire que moral. En conséquence, dès le 22 juin 1941, l'armée allemande exécute un grand nombre de civils, sous l'accusation d'actes relevant des francs-tireurs ou partisans. L'ordre des commissaires est rigoureusement appliqué, par 90% des divisions allemandes selon les dernières recherches : au moins 4 000 sont abattus. Hitler n'annulera l'ordre qu'en juin 1942, bien après l'échec de Barbarossa. L'application de ces ordres criminels montre néanmoins combien la Wehrmacht a intégré le mode de fonctionnement nazi.

    Alex Kay reprend son travail sur la politique de privation de nourriture voulue par les nazis pour l'URSS, orchestrée par le n°2 du ministère de l'Alimentation et de l'Agriculture, le secrétaire d'Etat Herbert Backe. Prévenu en novembre 1940 de la future invasion de l'URSS, Backe enchaîne les rapports et conférences devant les officiels et les généraux. En mars 1941, Backe prévoit déjà de prélever plus de 8 millions de tonnes de grain. Dès le mois de mai, Backe et ses soutiens savent pertinemment, comme ils le reconnaissent eux-mêmes, qu'ils condamnent à la mort des dizaines de millions de Soviétiques. La planification nazie prévoit de raser les grandes villes et d'affamer leur population. Himmler lui-même parle de 30 millions de Soviétiques à exterminer par la famine en juin, juste avant l'attaque. En réalité, le plan ne pourra être exécuté complètement en raison de l'évolution de la situation militaire. Ce sont les prisonniers soviétiques qui en souffriront le plus : 3,3 millions sur 5,7 millions sont morts en captivité, dont 2 millions dès le début de 1942.

    Jeff Rutherford montre comment l'état-major économique est et l'armée allemande ont radicalisé la politique d'exploitation économique dès 1941. L'état-major économique est créé dès février 1941 mais finalisé seulement le 9 juin. Composé de civils, il a en charge la guerre économique et la mise en coupe réglée de l'URSS. La 121. I.D. du groupe d'armées Nord, que Rutherford prend comme exemple, punit les soldats qui vivent sur le pays au début de Barbarossa. Mais dès juillet, vu les difficultés de ravitaillement, les restrictions sont levées. L'arrivée des soldats allemands fragilise le tissu économique et agricole du nord-ouest soviétique. Bientôt la Wehrmacht prélève sans sourciller. L'état-major économique ne peut s'occuper des civils soviétiques au vu des ponctions réalisées par l'armée. La 121. I.D. stationne à Pavlovsk, petite localité près de Léningrad. Les réquisitions condamnent à la mort des milliers de Soviétiques ; les survivants en viennent au cannibalisme pour ne pas mourir de faim. En février 1942, la Wehrmacht reçoit pour ordre de ne plus rien fournir aux civils ; en plus de la nourriture, elle prend même les vêtements d'hiver. La 121. I.D. est en réalité, comme beaucoup d'autres formations, prête à sacrifier la population civile pour assurer sa subsistance.

    Paolo Fonzi explique que l'Allemagne est très dépendante de ses importations, et l'exploitation des pays occupés profite à la population allemande. Dès l'été 1940, les ressources étrangères servent à l'économie de guerre allemande. L'exploitation, en 1941, ne suffit cependant pas en raison d'une administration tentaculaire et des besoins de l'économie de guerre. Dès décembre 1940, les Allemands envisagent de créer une nouvelle monnaie dans les territoires conquis. Mais l'application ne suit pas. Les questions économiques ont pourtant pris le pas sur les questions politiques. La Banque Centrale prévue ne voit le jour qu'en avril 1943.

    Wendy Lower insiste sur le basculement d'une recherche orientée sur l'histoire militaire pure à des travaux reliant le génocide des Juifs soviétiques à la planification militaire et à des problématiques de sécurité. Dans son article, elle évoque la participation des alliés de l'Allemagne à l'occupation et à l'extermination des Juifs en Ukraine. Parmi les alliés, le plus réceptif à la question juive a été sans conteste la Roumanie. Dès les débuts de Barbarossa, Antonescu expulse des Juifs dans les territoires allemands et hongrois, puis finit par créer la Transnistrie pour les parquer dans le cadre d'une mort lente. Les Hongrois, pourtant moins réceptifs, emploient 40 000 Juifs dans des bataillons de construction : beaucoup périssent en URSS. Des milliers de civils soviétiques, souvent non-juifs, sont également massacrés, ce qui provoque d'ailleurs le dégoût des Allemands (!). Les Hongrois participent aussi, par exemple, à la liquidation du ghetto de Haisyn en mai 1942. De la même façon, dès le mois d'août 1941, ils ont joué un rôle important dans le massacre de Juifs à Kamenets-Podolsk, un des plus importants avant Babi Yar. Même le petit contingent slovaque a participé à des massacres de civils sous couvert de lutte antipartisans et à des exécutions de Juifs. En Ukraine, les Allemands laissent souvent faire les nationalistes ukrainiens de l'OUN qui se chargent d'exciter la foule pour conduire de sanglants pogroms, à Lvov par exemple. En octobre, les Roumains organisent le massacre de 35 à 40 000 Juifs dans la ville d'Odessa. Les Allemands comme les Roumains ont en réalité besoin d'auxiliaires locaux, faute de bras.

    Leonid Rein examine le processus d'extermination des Juifs en Biélorussie, territoire rapidement occupé par les Allemands après le déclenchement de Barbarossa. En plus des Einsatzgruppen, de nombreux bataillons de l'Ordnungspolizei vont également opérer en Biélorussie. Les préjugés racistes remontant à la Grande Guerre se combinent avec ceux installés par les nazis à l'encontre des "Juifs de l'est". En un mois et demi, la Biélorussie est conquise par les Allemands. Le 28 juin, jour de la chute de Minsk, le 309ème bataillon de police commet un premier massacre important à Bialystok, tuant plus d'un millier de Juifs. Les Allemands imposent le port de l'étoile, la création de Judenräte, et constituent des ghettos, à la durée de vie relativement brève. L'extermination systématique commence dès le mois d'août avec l'action de la brigade de cavalerie SS, qui tue plus de 25 000 Juifs en moins deux semaines. Les fusillades des Einsaztgruppen et bataillons de police s'enchaînent à l'automne, en particulier dans les villes : Moghilev, Vitebsk, Borisov, Gomel. Mais de nombreux Juifs parviennent à échapper aux massacres. Les SS cherchent ensuite d'autres méthodes pour atténuer les effets psychologiques chez les hommes impliqués : d'où l'emploi de camions à gaz, au printemps 1942 en Biélorussie, ou peut-être avant. La collaboration des différentes instances, de la SS à l'armée en passant par l'administration, est avérée.

    Stephen Lehnstaedt décrit l'occupation de Minsk, capitale de la république de Biélorussie dont 1,6 millions d'habitants sur 9 millions périssent durant la guerre. Les historiens, en particulier allemands, ont largement défriché le terrain depuis les années 1990, en particulier Christian Gerlach. Paradoxalement, si l'occupation allemande est bien connue, la recherche a négligé pour le moment le sort de ceux ayant subi l'occupation en Biélorussie. Dès juillet 1941, les Allemands créent un ghetto dans Minsk, où sont entassés plus de 100 000 Juifs. En novembre arrivent plus 16 000 Juifs allemands. Le Stalag 352, à côté de la ville, recèle 100 000 prisonniers et 30 000 hommes de 18 à 45 ans arrêtés préventivement. Les détenus sont laissés littéralement sans nourriture et meurent de faim. C'est au Stalag que les SS et soldats allemands exécutent aussi des Juifs ou des civils. Les Allemands, victimes de leurs préjugés racistes, vivent entre eux, souvent dans des baraquements. Ils s'ennuient et ont peu d'activités dans leur temps de libre. D'où la vague de violence qui submerge la ville. L'occupant pille les biens juifs à son profit. L'alcool coule à flot et les nuits d'ivresse deviennent une sorte de rite de passage pour les nouveaux arrivants, en particulier dans la police. Le tout favorise les meurtres contre les locaux.

    Martin Holler rappelle que le cas du massacre des Tziganes a souvent été négligé, en particulier dans le camp soviétique. Il y a bien pourtant radicalisation, en particulier après l'invasion de la Yougoslavie, où les Allemands mettent sur le même pied Juifs et Tziganes, et les Oustachas commencent à massacrer les Juifs en Croatie. La thèse classique veut que les Einsatzgruppen aient eu du mal à identifier les Tziganes, en particulier nomades, cibles privilégiées de l'extermination. En réalité, l'Einsatzgruppe D d'Ohlendorf commet un premier massacre à Nikolaïev en octobre 1941 puis, après l'entrée en Crimée, massacre systématiquement les Tziganes. 30% pourtant ont survécu, protégés par les Tatars qui les ont fait passer pour leurs, tout en participant parfois aux massacres. Ohlendorf invoque à Nuremberg des raisons de sécurité, relayant tous les stéréotypes nazis sur cette population. En réalité, Ohlendorf a pris sur lui de mener une politique d'extermination totale des Tziganes, qui fera des émules dans les autres Einsatzgruppen, particulièrement en Biélorussie au printemps 1942.

    L'invasion de l'URSS a aussi des conséquences sur les autres territoires occupés. Thomas Laub montre que le début des actes de résistance à partir d'août 1941 durcit la répression allemande, qui exerce des représailles collectives. Le commandement militaire en France occupée tente de s'y opposer : Hitler l'écarte et nomme au printemps 1942 un responsable SS qui contrebalance l'influence de l'armée. Streccius et von Stülpnagel, les premiers commandants militaires, avaient développé la politique des otages, supervisé le régime de Vichy, cherchant à maintenir l'ordre, protéger les soldats allemands tout en exploitant le pays. L'invasion de l'URSS change le rapport de forces. Les communistes rejoignent la résistance et favorisent les actions d'éclat. Après l'arrestation et l'exécution de deux communistes lors d'une manifestation à Saint-Denis, les communistes abattent deux Allemands dans le métro parisien le 21 août 1941. Malgré les mesures prises par le commandement militaire, les attaques continuent en septembre et en octobre. Hitler exige des représailles collectives, ce qui conduit à des exécutions massives d'otages choisis en priorité parmi les communistes. Stülpnagel démissionne de lui-même début 1942 ; Hitler le remplace par son cousin, qui a servi à l'est, et nomme Oberg comme gradé SS. Ce dernier accélère la déportation des Juifs, que les autorités françaises avaient prises en charge d'elles-mêmes auparavant, sans demande particulière des Allemands. Hitler accroît également le recrutement pour le travail forcé en Allemagne. Mais l'action discrédite le gouvernement de Vichy et renforce la résistance naissante. Hitler n'a pas réussi à instiller sa radicalisation en France, que les Allemands ne peuvent considérer comme l'URSS.

    En conclusion, les directeurs de l'ouvrage insistent sur le retournement de la guerre contre l'Allemagne avec l'invasion de l'URSS en 1941. Le principe de guerre totale prend une nouvelle ampleur avec la guerre à l'est : Hitler cible les adversaires politiques et raciaux, y compris non-combattants, alors même que pour lui la victoire ne fait pas de doute, avant le début de la campagne. La guerre se mène donc sur deux fronts, à l'avant et à l'arrière, encore que la séparation entre les deux soit parfois ténue. Jamais la séparation entre occupants et occupés n'aura été aussi forte qu'en URSS. C'est à la fois le succès des premières semaines de Barbarossa et la résistance soviétique, inattendue, qui précipite la radicalisation et l'extermination, où collaborent étroitement SS, Wehrmacht et autres entités (bataillons de police, alliés de l'Axe, etc). Pour les Allemands, éviter la répétition de la défaite de 1918 passe par la destruction de l'arrière adverse. A tel point que le lexique employé semble désigner la guerre à l'est comme une guerre raciale et non étatique.

    Cette compilation d'articles par des chercheurs internationaux ne remplace pas la lecture de tous les ouvrages récents sur le sujet (que l'on trouvera cité dans les nombreuses notes du volume), mais elle permet de se tenir à jour, le plus rapidement possible, des acquis récents de la recherche par le biais de l'anglais. Incontournable, même si les contributions sont inégales.



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    En Finlande, les premières rumeurs à propos de combattants partis en Syrie commencent à circuler dans les médias à partir d'août 20121. Un an plus tard, le ministère de l'Intérieur confirme que plus de 20 Finlandais ont déjà rejoint les groupes islamistes radicaux sur place. Ce phénomène marque la radicalisation, en filigrane, de musulmans finlandais depuis environ deux ans. La population musulmane finlandaise, très réduite au départ, s'est accrue dans les années 1990 par l'apport de nombreux réfugiés. On l'estimait à 50 à 60 000 personnes en 2011, dont 90% de sunnites. Ce sont des musulmans de la deuxième génération, mal intégrés, originaires de zones de conflit, qui se sont radicalisés. Cependant, la plupart des musulmans radicalisés sont liés, de fait, à des groupes islamistes ou autres avec des enjeux locaux, même si plusieurs organisations comme al-Qaïda, les Shebaab, le Hezbollah sont représentées en Finlande. Les Shebaab, en particulier, sont plus visibles car ils ont recruté dans la communauté somalie finlandaise (15 000 personnes en 2012). Le processus semble se restreindre à partir de 2012, moment où les Shebaab s'associent très nettement à al-Qaïda et commencent à avoir recours à des méthodes classiques de l'organisation comme l'attentat à la voiture kamikaze.

    On pense qu'il n'y a pas eu de Finlandais engagés en Afghanistan. Le premier combattant étranger finlandais mis en évidence est Abu Ibrahim, parti combattre en Tchétchénie et arrêté par les autorités géorgiennes. Son père est un officier de l'armée finlandaise. Le plus gros contingent reste donc celui débauché par les Shebaab entre 2007 et 2009, avant la radicalisation de ce dernier mouvement vers al-Qaïda. On évoque aussi, peut-être, la présence d'un Finlandais auprès du Front National de Libération de l'Ogaden, en Ethiopie. C'est avec la guerre en Syrie que le contingent de volontaires finlandais est le plus important. Après les rumeurs dévoilées en août 2012, un premier martyr finlandais, Kamal Badri, est identifié en janvier 2013 : il a été tué à Alep. Quelques mois plus tard, les autorités commencent à parler d'une dizaine, puis d'une vingtaine de personnes parties en Syrie. Le portrait d'ensemble reste encore peu clair, faute d'informations suffisantes, même si l'on peut en déduire que la communauté musulmane radicalisée, en Finlande, se structure davantage depuis deux ans.

    En mars 2014, le service de renseignement et de sécurité finlandais estime que plus de 30 personnes ont déjà rejoint la Syrie, majoritairement dans les rangs du front al-Nosra, de l'EIIL, voire du groupe Jaish Al Muhajireen Wal Ansar2. La mobilisation est facilitée par l'effet d'entraînement du conflit syrien, la montée en puissance de l'islam radical en Finlande et par l'accès relativement facile au territoire de la Syrie. La frange de l'islam radical en Finlande compterait maintenant plusieurs centaines de personnes, ce qui augmenterait les candidats potentiels au djihad. Par ailleurs, la législation finlandaise ne peut appréhender des personnes qui souhaitent partir pour combattre à l'étranger, même en rejoignant un groupe terroriste. La plupart des volontaires finlandais sont partis seuls, même s'il y a au moins un cas où la famille a accompagné le djihadiste sur place. On a signalé la présence de Finlandais dans les provinces d'Idlib, Alep et Raqqa ; au moins deux Finlandais sont morts ; certains seraient revenus dans leur pays natal, d'autres auraient fait des aller-retour.

    Quatre combattants seulement ont été clairement identifiés. Muhammad est arrivé de Somalie en 1993, à l'âge de deux ans. Il a été élevé et éduqué en Finlande, à Espoo, avant de gagner la Turquie en décembre 2012 et de rejoindre l'EIIL. Il ne compte pas revenir en Finlande. Abou Mansour, repéré par le MEMRI en décembre 2013 lors d'un discours public à Raqqa, est probablement la même personne. Marwan, né en 1993, est un jeune converti à l'islam de Turku. Sa mère est finlandais et son père namibien. Après avoir bouclé son service militaire, il prétend vouloir étudier l'islam à l'étranger, gagne la Syrie à l'été 2012, a vec sa femme, et combat dans une unité au nord d'Alep qui comprendrait d'autres Finlandais. Il serait mort à Alep en juin 2013. Son profil Facebook indique qu'il a combattu dans la province d'Idlib en mars-avril 2013 ; parmi ses « amis », un autre combattant finlandais, Abu Anas al-Finlandi. Rami, né vers 1992 de mère finlandaise et d'un père issu d'un pays arabe, a vécu à Helsinki avant de gagner le sud de la Turquie en juillet 2013. Il avait eu une scolarité difficile, marquée par des problèmes d'abus d'alcool et un comportement délinquant. Converti à l'islam à l'adolescence, il sollicite l'imam de sa mosquée pour partir en Syrie. Abu Anas al-Finlandi, qui serait né vers 1993, originaire d'Espoo, aurait rejoint l'EIIL à la fin 2013 ; il a été tué en février 2014 pendant les affrontements entre l'EIIL et les autres groupes insurgés. Malgré le peu de renseignements sur les volontaires finlandais, on constate que ce contingent attire les recruteurs étrangers : Omar Bakri Mohammad, du groupe anglais al-Muhajiroon, aurait rencontré des combattants finlandais en Syrie et en Somalie, et Anjem Choudary est venu en Finlande en mars 2013, laissant penser qu'il aurait peut-être l'intention de développer un mouvement Sharia4Finland, à l'image de ceux déjà créés ailleurs en Europe3. Choudary était venu soutenir un Norvégien emprisonné, Mullah Krekar, ancien leader d'un groupe terroriste kurde d'Irak, Ansar al-islam4.


    Abou Anas al-Finlandi.-Source : http://neildoyle.com/wp-content/uploads/2014/02/Abu-Annas-from-Finland-killed-in-Syria-300x178.jpg


    A la mi-octobre 2014, selon les autorités finlandaises, ce sont 45 habitants du pays qui seraient partis pour le djihad syrien (37 hommes et 8 femmes). 31 d'entre eux ont la nationalité finlandaise, mais ils représentent pas moins de 17 origines différentes. La plupart viennent des grandes villes de l'ouest (Turku et Tampere) et du sud (Helsinki et sa banlieue) de la Finlande. L'âge des volontaires va de 18 à 50 ans, mais la plupart ont la vingtaine. Moins de 10 sont des mineurs. On sait en revanche qu'un enfant est déjà né en Syrie et qu'une des femmes est enceinte. Cependant, pour le journal finlandais Helsingin Sanomat, les autorités n'ont pas recensé tous les départs : d'après le quotidien, il y aurait eu au moins 55 départs, et certains hommes ont emmené leurs familles avec eux. Si l'on compte parmi les volontaires d'anciens travailleurs humanitaires, des mercenaires, et des membres de la diaspora irakienne et syrienne en Finlande, la plupart partent cependant pour participer au conflit armé. Depuis l'été 2013, l'écrasante majorité des Finlandais rejoint ce qui est devenu l'Etat Islamique, et ces volontaires sont les plus radicaux. Au moins 4 des femmes du contingent se revendiquent clairement, elles aussi, de l'EI. Une vingtaine de Finlandais seraient déjà revenus au pays ; 4 auraient été arrêtés et condamnés (dont 1 in abstentia) par le biais d'un article de la législation finlandaise, tous ont des liens avec l'EI. Ils ont été appréhendés sur l'accusation de meurtre et aussi parce qu'ils préparaient du recrutement voire des opérations terroristes en Finlande. Au moins 3 Finlandais sont morts en Syrie, le dernier étant formellement identifié en juin 2014, mais selon les services de renseignement, le nombre pourrait être doublé. Au moins 20 à 30 Finlandais restent donc présents en Syrie, surtout avec l'Etat Islamique ; 2 ont revendiqué avoir franchi la frontière pour gagner l'Irak5.

    Muhammad, le dernier tué finlandais officiellement identifié, était âgé de 23 ans et originaire de la communauté somalienne. Sur son profil Facebook, il indiquait que faire le djihad équivalait à « 50 pélerinages à La Mecque ». Son nom de guerre était Abu Mansuur Somali. Il avait quitté la Finlande et sa ville natale d'Espoo pour la Syrie en décembre 2012. Un an plus tard, il téléphone à sa soeur et lui indique ne jamais vouloir revenir en Finlande. Muhammad aurait appartenu à l'EIIL, devenu depuis l'EI, qui semble particulièrement attirer les Finlandais : les 3 morts identifiés ont tous appartenu à ce groupe. La visibilité de l'EI sur les réseaux sociaux et son idéologie exercent un attrait manifeste, selon Juha Saarinen, spécialiste du contingent finlandais6.

    Un journal finlandais a récemment eu l'occasion d'échanger avec un jeune Finlandais, socialement désoeuvré, qui a combattu durant 5 mois au sein de l'EI. Agé d'une vingtaine d'années, originaire de l'est de la Finlande, il a rejoint la Syrie en septembre 2014 avec un ami letton. Converti par Internet il y a deux ans, le jeune Finlandais a rencontré son ami par ce biais et a poursuivi son apprentissage de l'islam sur des forums radicaux. Il cache sa conversion à ses parents jusqu'au Noël 2013. Sa mère est soulagée, croyant à d'autres problèmes, mais son père, en revanche, craint déjà son départ pour le djihad. Le jeune homme souhaite étudier dans une université islamique et pense à la Malaisie. Mais l'ascension du groupe d'Abou Bakr al-Baghdadi le fait changer d'avis pendant son service militaire, au printemps 2014. C'est alors qu'il rencontre son ami letton à Helsinki. Puis, ne trouvant pas de travail, il cherche des contacts de l'EI sur les réseaux sociaux. Il part finalement en Syrie en septembre 2014. Il ne mène pas des opérations militaires mais effectue des tâches de surveillance ; il est passé par Homs, Hama et Raqqa7. En février 2015, les services de renseignement finlandais estiment désormais à plus de 60 le nombre de personnes parties en Irak et en Syrie8.



    1Juha Saarinen, « GUEST POST: The History of Jihadism in Finland and An Early Assessment of Finnish Foreign Fighters in Syria », Jihadology.net, 21 novembre 2013.
    3Juha Saarinen, « The Finnish Foreign Fighter Contingent in Syria », CTC Sentinel, March, 2014, Volume 7, Issue 3, p.6-10.
    5Juha Saarinen, « The Clear Banner: Update on the Finnish Foreign Fighter Contingent », Jihadology.net, 18 octobre 2014.

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    David Stahel est un historien qui s'intéresse particulièrement à l'histoire militaire allemande de la Seconde Guerre mondiale. Il a étudié en Europe, au King's College de Londres puis à Berlin. Il enseigne depuis 2012 dans une université australienne. Ce livre reprend sa thèse doctorale.

    La thèse de Stahel est pour le moins iconoclaste : il défend l'idée selon laquelle la défaite allemande sur le front de l'est, après le déclenchement de l'opération Barbarossa, se dévoile de fait au bout de quelques semaines seulement. Stahel utilise pour ce faire les archives militaires allemandes de Fribourg, Potsdam et de l'université Humboldt de Berlin, et y ajoute des sources déjà publiées plus des témoignages parus après la guerre (sans compter les sources secondaires). Son propos se découpe essentiellement en deux parties : la première s'intéresse à la planification de Barbarossa, la seconde (beaucoup plus volumineuse) aux deux premiers mois de la campagne, jusqu'en août 1941. Comme il le souligne en introduction, la recherche sur la planification allemande de la campagne a été relativement pauvre. Stahel montre aussi que les historiens, même parmi les plus sérieux, ayant travaillé sur le front de l'est (dans le monde anglo-saxon notamment), restent confondus devant les victoires initiales de la Wehrmacht, sans prendre en compte l'usure terrible de celle-ci qui obère de fait toute chance de victoire dès la fin 1941. Les travaux des historiens est-allemands et soviétiques, pendant la guerre froide, ont été balayés d'un revers de main par les Occidentaux. Reste les thèses opposées de Fugate et Stolfi, le premier stipulant que les Soviétiques ont préparé un plan, dès février 1941, pour attirer les Allemands sur leur second échelon stratégique ; le second expliquant que le plan allemand a été près de réussir. Mais les deux thèses manquent sérieusement de sources pour être perçues comme valides -d'autant que Stolfi a aussi la fâcheuse tendance à exonérer l'armée allemande de tout crime de guerre. Les historiens allemands commencent à remettre en cause la version "classique" du récit de Barbarossa seulement dans les années 1980. Il faut dire que pendant très longtemps le récit a été dominé par les mémorialistes allemands, parfois en cheville avec les Américains. Mais les recherches se concentrent surtout sur la bataille de Smolensk et la crise entre Hitler et l'OKH. Stahel pense que le point culminant de l'offensive allemande est atteint dès la fin août 1941, ce qui remet en question la trilogie traditionnelle des tournants sur le front de l'est, Moscou, Stalingrad et Koursk. Il explique aussi que l'histoire allemande sous le nazisme explique un certain désintérêt dans le monde universitaire pour les questions proprement militaires, comme celles qu'il se propose de traiter dans son livre.



    La planification de l'opération contre l'URSS commence dès juin-juillet 1940, alors que les premières armées allemandes sont redéployées à l'est. Elle est d'ailleurs le fait de la Wehrmacht et non de Hitler, dont les idées sont encore assez vagues sur le sujet. Ce n'est qu'à la fin juillet 1940 que l'opération est envisagée par le Führer comme la destruction de l'Etat soviétique et l'occupation des régions occidentales de l'URSS. Le plan de Marcks, le premier, est marqué par un mépris total des Soviétiques, même si le général allemand anticipe le repli soviétique dans la profondeur de l'espace de l'URSS. Lossberg peaufine le plan de Marcks, développe l'attaque sur trois axes, mais perçoit les difficultés logistiques. Il soulève aussi la question des populations hostiles au pouvoir soviétique. Mais aucun des deux ne doute de la victoire allemande. La directive n°18 de Hitler, en novembre 1940, sanctionne l'amorce de plan. Paulus, chargé de l'évaluer, en voit les limites, mais n'en dit rien à Hitler. Halder est braqué, dans la deuxième phase du plan, sur la prise de Moscou, qu'Hitler ne juge pas forcément indispensable. La directive n°21 de décembre 1940 montre d'ailleurs l'importance des ailes nord et sud pour le Führer.

    En janvier 1941, il s'agit encore pour Hitler, en frappant l'URSS, de priver les Anglais d'un allié possible. Halder, et Bock, le commandant du futur groupe d'armées Centre, s'inquiètent cependant des distances et des considérations logistiques. D'autant que les signes alarmants sur le ravitaillement en matières premières de l'Allemagne et la motorisation de l'armée se multiplient. Hitler renforce le groupe d'Armées Sud, au grand désespoir de Halder, qui reste tourné vers Moscou. Bock envoie son officier opérations, Henning von Treschkow, auprès de l'OKH, pour être sûr que le Panzergruppe de Hoth pourra boucler l'encerclement autour de Minsk et non être redirigé trop rapidement vers le nord. Parallèlement, Hitler change de discours et insiste, à partir de mars 1941, sur le caractère idéologique de la guerre ménée contre l'URSS, une véritable guerre d'annihilation. L'armée allemande accepte sans sourciller, et répond même parfois au-delà des espérances du Führer. Elle participe à la rédaction des "ordres criminels", dont le fameux ordre sur les commissaires. Il s'agit aussi pour l'Allemagne de faire main basse sur des ressources économiques, quite à laisser mourir de faim les Soviétiques, tout en exterminant les Juifs et les cadres du parti communiste.

    La production de guerre allemande souffre alors de plusieurs défauts, le principal étant de ne pas être convertie pour une production de masse. Au contraire, après la victoire contre la France, celle de l'armée de terre est même restreinte. Les Panzer III, IV et le StuG III, les meilleurs matériels blindés allemands pour Barbarossa, sont moins nombreux que les T-34 et KV-1 soviétiques, mais les Allemands bénéficient des lacunes terribles de l'Armée Rouge dans la phase initiale des hostilités. La Wehrmacht a la chance d'affronter une force peu préparée pour la guerre qui va lui être imposée. Stahel, qui se concentre surtout via ses archives sur les Panzergruppe 2 et 3 du Groupe d'Armées Centre, montre que si le premier est équipé à l'allemande, le second compte de nombreux chars tchécoslovaques et des camions français pour l'infanterie motorisée. L'infanterie allemande, quant à elle, est peu motorisée, mal entraînée pour la guerre qui va se dérouler à l'est.  Elle est mal armée sur le plan antichar. En outre, numériquement, elle ne peut soutenir la comparaison avec l'Armée Rouge. La victoire ou la défaite repose donc sur les formations blindées et la Luftwaffe. Celle-ci est déjà écartelée entre plusieurs fronts, où l'usure se fait sentir. En outre elle a aussi gravement sous-estimé l'adversaire soviétique. Mais le talon d'Achille de la Wehrmacht, selon Stahel, est sa logistique. L'armée allemande manque tout simplement de camions et d'essence pour ses formations motorisées. La voie ferrée ne peut tout simplement pas compenser ce manque en URSS, mais les Allemands négligent cet aspect des préparatifs par leur trop-plein de confiance et la sous-estimation grossière de l'adversaire. Barbarossa était prévue pour commencer le 15 mai 1941. Mais la campagne des Balkans reporte l'opération au 22 juin, en plus d'écarteler davantage encore les forces allemandes. Aucune opposition ne se manifeste parmi les généraux allemands quant au plan de l'opération.

    Dès le 22 juin, les Allemands se rendent comptent que la guerre à l'est sera bien différente des campagnes précédentes. Les Soviétiques se défendent avec l'énergie du désespoir. Côté allemand, les pertes sont déjà lourdes, surtout en officiers. On signale même des pénuries d'essence. Si les Allemands percent facilement, la rencontre avec les nouveaux chars soviétiques, T-34 et surtout KV-1 au départ, créent un choc. Le Panzergruppe 2 de Guderian peine, au sud, à refermer la première poche de Bialystok-Minsk. La dichotomie de l'armée allemande, entre ses petites pointes blindées et le gros de l'infanterie à pied, apparaît déjà au grand jour. Halder, pressé d'avancer sur Moscou, ordonne de pousser vers le Dniepr et la Dvina, alors que le commandant de groupe d'armées souhaiterait d'abord liquider correctement les poches formées. Des soldats soviétiques dépassés par l'avance allemande infestent les arrières de la Wehrmacht, attaquant le train logistique déjà hypertendu. Guderian, qui souhaite aller de l'avant, est rappelé à l'ordre par Bock qui veut achever l'encerclement de Minsk dans les formes. Les soldats allemands, victimes d'une logistique déficiente, mettent encore davantage à sac le territoire soviétique. L'URSS, quant à elle, se jette dans une mobilisation totale. Le 3 juillet, la poche de Minsk est liquidée par l'infanterie allemande, déjà épuisée par les marches forcées nécessaires pour suivre les blindés. Quand les Allemands entament le franchissement de la Dvina et du Dniepr, les Soviétiques ont déjà commencé à changer leurs tactiques.

    Le Groupe d'Armées Sud progresse moins rapidement que ses deux voisins. Le Groupe d'Armées Nord avance plus, mais ralentit progressivement. Les pertes allemandes jusqu'au 3 juillet se montent déjà à plus de 100 000 hommes, dont plus de la moitié de malades. L'état des routes et le climat entravent l'effort allemand, mais les pertes des Panzergruppe du Groupe d'Armées Centre sont déjà élevées en blindés, pour l'essentiel sur panne, mais avec aussi 10% de pertes définitives. Hoth brise la contre-offensive de Timoshenko vers Lepel, qui a pris les Allemands au dépourvu. Guderian approche avec plus de difficultés du Dniepr. L'Armée Rouge mobilise des millions d'hommes, commence à remplacer sa flotte de chars obsolète décimée dans les premières semaines, évacue vers l'arrière ses usines. Les Allemands voient leurs camions, leurs véhicules à chenilles tomber en panne. Les ponts solides sont rares, tout comme les cartes de l'URSS, peu nombreuses côté allemand. En juillet, Halder commence à comprendre qu'Hitler ne souhaite pas forcément une poussée sur Moscou. Mi-juillet, le Führer lorgne de plus en plus sur l'Ukraine et ses richesses naturelles, qui doivent permettre à l'Allemagne de soutenir la guerre. Les Allemands n'arrivent pas à remettre en état suffisamment vite le système ferroviaire, et les formations soviétiques dépassées par les chars continuent d'attaquer la logistique. Les fantassins allemands s'épuisent à fouiller forêts et marais, remplacés ensuite par des divisions de sécurité et des unités SS.

    La pointe blindée allemande s'use, et les commandants de corps opèrent de plus en plus isolément, ce qui n'arrange rien. Hoth ne peut tenir Velikie Luki. Au sud, les choses ne vont guère mieux. Guderian, plutôt que de boucler la poche en formation autour de Smolensk, ne pense qu'à conquérir la tête de pont de Yelnya. Les forces allemandes sont trop peu nombreuses pour des objectifs démesurés. En juillet, la directive 33 d'Hitler réoriente une partie des forces du groupe d'armées Centre vers son voisin du nord. Hitler, devant l'opposition de Halder et de Brauchitsch, renouvelle l'ordre par la directive 33a. Le 23 juillet, les Soviétiques lancent une grande contre-offensive sur Smolensk, qui frustre les Allemands du bouclage de la poche. La division Das Reich et le régiment Grossdeutschland souffrent dans la tête de pont de Yelnya, alors même que les Soviétiques se battent encore à Moghilev, sur le Dniepr ! Hitler tend désormais à vouloir des encerclements plus petits, et hésite encore sur la direction stratégique de la campagne, au grand désespoir de Halder. Non seulement les Allemands s'usent, mais les Soviétiques se renforcent. Leur artillerie pallie le manque de qualité par la quantité de pièces ; les Katyushas entrent pour la première fois en action près de Smolensk en juillet 1941. La Luftwaffe a opéré des coupes sombres dans les VVS mais n'a pu les détruire. Subissant des pertes, tiraillée entre plusieurs missions, elle n'est parfois plus capable d'assurer la supériorité aérienne. En outre Hitler insiste pour conduire des bombardements sur Moscou. La Luftwaffe souffre en fait des mêmes carences que l'armée de terre.

    Le Groupe d'Armées Centre manque d'infanterie. A Yelnya, la situation est particulièrement critique devant les assauts répétés des Soviétiques. L'encerclement de Smolensk est réalisé le 27 juillet, mais pour la suite de la campagne, les Allemands doivent prendre en compte l'usure de leur pointe blindée et la résistance renouvelée des Soviétiques. Les Panzergruppe 2 et 3 n'ont plus que 30% de leurs chars, et les pertes en personnel chez Guderian ont été lourdes. Bock perd en outre le VIII. Fliegerkorps de von Richthofen fin juillet. La poche de Smolensk ne peut être hermétiquement close et s'ouvre à l'est, laissant passer des milliers de fuyards soviétiques. L'infanterie allemande ne suffit pas à la tâche. L'Allemagne manque de réserves stratégiques, en hommes mais par exemple aussi en munitions. Goebbels doit d'ailleurs retravailler la propagande auprès de la population allemande, pas forcément dupe de ce qui se passe sur le front. Hitler visite le QG de Bock début août. Les Allemands déclarent la bataille de Smolensk terminée le 5 août, mais en réalité, l'insuccès de leurs manoeuvres stratégiques est patent. Les Japonais d'ailleurs ne s'y trompent pas : ils occupent le sud de l'Indochine française en juillet 1941 et refusent de se jeter dans une guerre contre l'URSS, renforcés dans la course au sud par les embargos américains dont ils sont victimes suite à leurs manoeuvres. Les Allemands bénéficient du concours des Italiens, des Finlandais, des Roumains, des Hongrois, des Slovaques, bientôt d'Espagnols, mais la coalition est trop disparate pour être réellement utile à la Wehrmacht.

    Le front se pose un peu début août, permettant aux Allemands de se réorganiser alors que les Soviétiques ne lancent plus que des assauts limités. Les soldats allemands témoigent de la ténacité des soldats soviétiques, alors qu'eux-mêmes sont épuisés physiquement et moralement. Les Allemands n'arrivent pas à retirer leurs formations motorisées du front pour les reconstituer, d'autant plus que le système logistique ne permet pas de les recompléter comme il faudrait. Il faut engager les blindés pour repousser les assauts soviétiques perçant les lignes de l'infanterie, mal soutenue par la Luftwaffe. Les premières unités de partisans continuent d'attaquer la logistiquement allemande, surtout pour des questions de survie. Halder croit toujours la victoire allemande possible. Après une nouvelle directive du Führer, von Bock estime que la Wehrmacht est passée "à une guerre de positions". Le groupe d'armées doit en effet envoyer une partie de ses forces vers le nord tout en attaquant vers le sud, ce qui rend toute défense à long terme impossible. Hitler est alors omnubilé par sa vision idéologique de la guerre à l'est et la politique internationale. Parallèlement, les soldats allemands continuent de souffrir le martyre, notamment dans la tête de pont de Yelnya. Ils constatent le décalage entre la propagande fournie au pays et leur propre situation. Tout repose alors sur la capacité à reconstituer les deux Panzergruppe du groupe d'armées Centre, fer de lance de l'attaque.

    Comme Stahel le souligne en conclusion, l'absence de ligne stratégique claire du côté d'Hitler a grandement handicapé les commandants sur le front. Hitler choisit finalement à la fin août de privilégier les axes nord et sud, et non Moscou. Guderian lui-même se rallie à l'option sud pour complaire au Führer. Les opérations allemandes connaissent à nouveau le succès, mais usent encore davantage le potentiel blindé. En réalité, le choix d'Hitler était probablement le meilleur mais cela ne remet pas en question le fait que Barbarossa était mal planifiée et ne pouvait venir à bout de l'URSS. Le Blitzkrieg allemand a été mis en échec. En 1942 l'Allemagne ne peut plus avancer que sur un tiers du front. Les généraux allemands ont montré leurs limites sur le plan stratégique, concentrés qu'ils sont sur les aspects opérationnels et tactiques. Les succès initiaux ont détruit la capacité allemande à remporter la guerre.

    Le travail de Stahel, adossé à une bibliographie d'une vingtaine de pages (les notes sont avec le texte, tout comme les illustrations et les cartes, en parallèle du récit, assez nombreuses), se doit d'être lu par tout passionné du front de l'est qui se respecte.



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    Juillet 1918. Alors que Clémenceau passe en revue les troupes australiennes, le lieutenant-colonel Stucker continue de mener la guerre au front avec son groupe de nettoyeurs de tranchée. Parmi eux, le soldat Freeman, un aborigène, qui compte bien attendre le "temps du rêve" de ses ancêtres. Mais Freeman, dont les pratiques sont réprouvées par le commandement, tout comme l'attitude de Stucker, passera le témoin à ce dernier...

    Un dernier tome très dense pour cette série Le temps du rêve, un peu hors-norme dans la production de bandes dessinées liée au centenaire de la Grande Guerre. L'évocation des nouvelles tactiques alliées, combinant chars et avions, p.4-5, montre l'effort documentaire des auteurs. De même que la mise en scène des nettoyeurs de tranchée, comme dans le tome précédent. Plus originale est l'apparition de Marcel Mauss, qui vient discuter avec le soldat Freeman (!). Plus classique sans doute est l'évocation du problème du reclassement des anciens soldats, complètement transformés par la guerre. Ce qui est intéressant, c'est que les auteurs montrent par exemple le traitement dans les hôpitaux sur deux volets : celui répressif, inefficace, et celui plus à l'écoute des soldats et qui tente de les apaiser par d'autres moyens que les traitements de choc en vigueur à l'époque. LA BD ne s'arrête pas à l'armistice, heureusement : elle montre combien les semaines suivantes ont été tumultueuses. L'ambivalence des anciens combattants est incarnée par le capitaine Eliott, qui rejoint d'abord un groupe bolchevik des docks anglais (groupe qui lui-même méprise les travailleurs immigrés) avant de rejoindre une formation d'extrême-droite (dont le livre de chevet est Les Protocoles des Sages de Sion), puis ne trouvant aucun sens à ces combats, Eliott décide de partir se battre contre les bolcheviks de Russie. Stucker lui-même finit à Hermannsburg, là où tout a commencé, avec une conclusion peut-être un peu expédiée. Néanmoins, c'est vraiment une série qui vaut le détour, à recommander.





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    L'Allemagne, contrairement à la France ou au Royaume-Uni au sein de l'UE, s'est opposée à l'envoi d'une aide militaire ou à une intervention directe pour renverser Bachar el-Assad. Ce qui n'a pas empêché un nombre croissant d'Allemands de rejoindre le djihad en Syrie1. Les médias allemands parlent d'ailleurs depuis quelques mois d'un véritable « camp d'entraînement » allemand en Syrie destiné à attirer les volontaires pratiquant la langue de Goethe. Le phénomène n'est pas nouveau. En 2009, un camp « allemand » s'était ainsi installé au Pakistan pour alimenter le Mouvement Islamique d'Ouzbékistan lié à al-Qaïda. En 2012, le renseignement allemand évoque une véritable « colonie salafiste » allemande en Egypte, comprenant plus de 60 combattants, dont le fameux rappeur Denis Cuspert (« Deso Dogg ») qui avait échappé à la surveillance des services de sécurité allemands et qui combat maintenant en Syrie. A la mi-novembre, la police allemande indique d'ailleurs que « Deso Dogg » compte mener des attaques contre l'Allemagne, ce que celui-ci dément aussitôt dans une vidéo. Des rumeurs font état de son décès à la fin novembre 2013 mais il semblerait plutôt qu'il soit hospitalisé en Syrie ou bien en Turquie.



    Les Allemands, selon un spécialiste, ne se trouvent pas en majorité dans le front al-Nosra et l'EIIL, qui, victimes de « l'espionnite », se méfient par exemple des nouveaux convertis comme « Deso Dogg ». Les services de sécurité allemands avaient déjà été mis sur la sellette dès 2012 par le New York Times qui affirmait qu'un Tunisien qui aurait peut-être servi de garde du corps à Ben Laden, un an avant les attentats du 11 septembre, avait tranquillement vécu en Allemagne pendant un certain temps. Sami A., du fait de son expérience et de son entraînement dans les camps d'Affghanistan, aurait constitué une source d'afflux de volontaires pour le djihad. Une estimation, en décembre 2013, fait état de 230 Allemands, selon l'hypothèse haute, qui seraient partis en Syrie. En mars, le nombre n'était que de 60, avant de passer à 150 en août. Le länder de Hesse a dû installer un dispositif spécial de surveillance pour freiner les départs d'adolescents vers le djihad syrien. Sur 23 cas étudiés, la plupart des recrues ont moins de 25 ans et 9 sont encore à l'école. Le ministre de l'Intérieur a donc créé un dispositif pour différencier les tendances radicales parmi les candidats au départ, sur le modèle de ce qui a été fait pour les mouvements néonazis ou d'extrême-droite.

    Des combattants allemands auraient aussi participé à des massacres de chrétiens syriens. L'Allemagne craint que le retour de ces combattants ne radicalise la frange salafiste et la tension est vive avec la Turquie, accusée d'avoir maintenue une frontière poreuse avec la Syrie et d'avoir favorisé l'accès des volontaires européens au champ de bataille syrien. En janvier 2014, les services de sécurité allemands estiment que 270 personnes sont déjà parties se battre en Syrie, certaines étant revenues en Allemagne. Le nombre, en augmentation depuis le second semestre 2013, comprend à la fois des hommes jeunes entre 18 et 25 ans mais aussi des mineurs et des femmes. Une quinzaine d'Allemands aurait déjà trouvé la mort en Syrie2.

    Philip B. alias Abou Ousama, un djihadiste allemand qui intervient dans une vidéo de fin novembre 2013. Agé de 26 ans, il était livreur de pizzas à Dinslaken, une ville de Rhénanie du Nord/Westphalie où le recrutement est particulièrement important.


    En novembre 2013, Burak Karan, un ancien joueur allemand de l'équipe nationale des moins de 17 ans, d'origine turque, est déclaré mort en Syrie, tué lors d'un raid aérien sur Azaz, à la frontière turque, le 11 octobre précédent. Karan avait commencé à évoluer dans l'équipe des moins de 17 ans en 2003, après avoir débuté dans l'équipe de Wuppertal à l'ouest du pays. Il met fin à sa carrière prometteuse en 2008, à 20 ans. Il tombe sous l'influence d'un islamiste, Emrah Erdogan, qui tente de l'emmener en Afghanistan avec lui-même et son frère. Ce dernier est tué par une frappe de drone américain en octobre 2010 ; Emrah, qui reste dans la zone frontalière avec le Pakistan jusqu'en janvier 2011, part rejoindre les Shebab en Somalie en février, est arrêté en Tanzanie en juin 2012 puis extradé en Allemagne. Burak contacte, en 2011, Mohamed Mahmoud, imam de la mosquée de Solingen et leader du groupe Millatu Ibrahim interdit par les autorités à la mi-2012. Mahmoud a depuis été emprisonné en Turquie en essayant de rejoindre la Syrie. Burak Karan part en Syrie avec sa femme et ses deux enfants, début 2013, soi-disant pour aider à distribuer de l'aide humanitaire ; mais une photo publiée par un groupe armé syrien le 22 octobre 2013 le montre avec une AK-47 à la main et lui donne le pseudonyme de Abou Abdullah al-Turki3.


    Burak Karan.-Source : http://www.hurriyet.com.tr/_np/5211/22185211.jpg


    En février 2014, une vidéo confirme que Deso Dogg, alias Abu Talha al-Almani, a survécu à ses blessures, reçues en novembre 2013 après un raid aérien dans le nord de la Syrie. Denis Cuspert, de son vrai nom, né en 1975 à Berlin, avait abandonné le rap en 2010 pour se convertir en prêcheur islamique. Fin 2011, il se lie avec Mohamed Mahmoud, alias Abu Usama al-Gharib, un Autrichien d'origine égyptienne. Ce dernier, condamné à la prison en 2008, dirige une plate-forme de propagande djihadiste. Il avait quitté l'Autriche pour Berlin après sa sortie de prison en septembre 2011. Avec Cuspert, il gagne le land de Rhénanie-du-Nord-Westphalie où ils fondent une association salafiste, Millatu Ibrahim. En juin 2012, les autorités allemandes interdisent l'association après des affrontements entre salafistes et policiers à Bonn, qui font deux blessés parmi ces derniers. Cuspert, qui prend alors le nom de guerre de Abu Talha al-Almani, quitte l'Allemagne. Il gagne la Syrie à l'été 2013, mais dans ses vidéos de propagande, comme celle de novembre 2013, il ne prêche pas pour un retour en Allemagne afin d'y prolonger le djihad ; son but est d'encourager des Allemands à venir se battre en Syrie. En février 2014, on le voit distribuer des vêtements d'hiver à des enfants dans les zones contrôlées par les rebelles ; les dons viennent d'Allemagne et les vêtements ont été fournis par le front al-Nosra. Les autorités allemandes estiment alors qu'au moins 270 personnes sont impliquées, depuis 2011, dans le djihad en Syrie4.

    Selon les autorités allemandes, les volontaires bénéficient d'un important soutien financier de la communauté musulmane. Des milliers d'euros sont collectés par donation. Un camp d'entraînement pour les volontaires allemands a été établi dans le nord de la Syrie, et accueille des Allemands qui viennent surtout du land de Rhénanie du Nord-Westphalie (où vit un tiers de la communauté musulmane germanique). D'autres viennent de la Hesse, de Berlin, de Bavière et de Hambourg. Un centre d'information aurait même été bâti sur place pour diffuser de la propagande pour le djihad en Allemagne5. Les volontaires seraient recrutés par les prêches des imams radicaux et par sollicitation sur Internet6.

    Certains indices laissent penser que les Allemands partis en Syrie servent ensemble dans certaines formations. Philip Berger, un converti, et Mustafa K., viennent de Lohberg, un quartier de la ville de Dinslaken, dans l'ouest de l'Allemagne. Pas moins de 7 jeunes gens de ce quartier sont partis faire le djihad en Syrie, où il forment la « brigade de Lohberg »7. Le 22 avril 2014, Deso Dogg est donné pour mort après un double attentat-suicide du front al-Nosra contre l'EIIL dans l'est de la Syrie8. Mais l'ancien rappeur allemand a survécu : après avoir prêté allégeance à l'Etat Islamique, il apparaît dans de nombreuses vidéos et documents de propagande de cette organisation.

    David G., alias Abou Dawoud al-Amani, 19 ans, originaire de Kempten, en lien avec le groupe de Dinslaken. Membre de l'EIIL, tué lors de combats entre le groupe et d'autres rebelles syriens.


    En août 2014, Philip Bergner, un Allemand originaire de Dinslaken en Rhénanie-du-Nord-Westphalie, jette son véhicule kamikaze sur un poste kurde en Irak, tuant au moins 20 personnes. C'est l'un des premiers kamikazes allemands de l'Etat Islamique. Selon les services de renseignement allemand, en janvier 2015, plus de 600 nationaux sont partis se battre en Irak et en Syrie. 60 y auraient déjà trouvé la mort9 et 180 seraient revenus en Allemagne. Pour Daniel H. Heinke et Jan Raudszus, auteur d'un article sur les combattants allemands10, il y a une continuité entre les réseaux historiques du djihad allemand et le conflit syrien/irakien. La maison multiculturelle, une communauté de Neu-Ulm dans le sud du pays, a convoyé des combattants en Bosnie et en Tchétchénie. L'un de ses membres les plus éminents, Reda Seyam, qui s'est installé à Berlin, à continuer à le faire pour la Syrie, avant de rejoindre lui-même le pays en 2014 et d'occuper des responsabilités au sein de l'EI à Mossoul. Il aurait été tué en Irak par une frappe aérienne américaine en décembre 2014.

    Le recrutement en Allemagne s'est intensifié depuis 2013, en particulier autour de l'organisation radicale Millatu Ibrahim, qui a fourni le noyau des djihadistes allemands en Syrie. Les djihadistes allemands présents sur place sont utilisés par l'Etat Islamique pour sa propagande : non seulement la figure de Cuspert, mais aussi pour la traduction de Dabiq, la revue de l'EI, en allemand (premier numéro), et pour d'autres documents des médias al-Hayat et al-Ghurb. La majorité des Allemands rejoint l'EI, ce qui est logique car les candidats au départ sont les plus radicaux et le groupe concentre un certain nombre d'Allemands, qui aurait créé à l'été 2014 leur propre brigade.

    Les services de renseignement allemands ont pu étudier le profil de 378 Allemands sur les 600 au moins qui sont partis. 89% sont des hommes. L'âge moyen est de 26,5 ans et les deux tiers ont moins de cet âge. Les deux tiers également sont nés et ont grandi en Allemagne. Les femmes qui partent sont en général plus jeunes et il s'agit souvent de converties. Dans le contingent allemand on trouve aussi quelques familles qui ont accompagné les combattants. Le niveau d'éducation est moins élevé que la moyenne nationale. Fait intéressant, 249 des 378 combattants ont commis des actes délinquants avant leur radicalisation. Les convertis, qui intéressant tant les médias, ne constituent que 18% du groupe. Surtout, 72% des combattants avaient des liens avec le salafisme avant leur départ. La radicalisation, dans le cas allemand, se fait par des contacts sociaux plutôt que par Internet. Sur les 128 dont on connaît le processus de radicalisation, moins de la moitié se sont radicalisés en moins d'une année. Le processus est donc assez long même s'il a eu tendance à reculer depuis l'an dernier. La moitié des Allemands revenus en Syrie est encore active sur la scène radicale dans le pays.

    Ismail Cetinkaya s'engage dans la radicalisation à Hambourg. Il est le fils de Turcs originaires de Mardin, à la frontière syrienne11. Agé de 33 ans, il parle parfaitement l'arabe et dirige un cercle d'arts martiaux. Il a affronté lors d'un tournoi Deso Dogg à Berlin, en mars 2010, mais n'a aucune considération pour l'ancien rappeur passé à l'Etat Islamique. Mais la propagande marche, comme pour Kreshnik B., fils d'une famille originaire du Kosovo, joueur dans un club juif de Francfort, parti combattre en Syrie et arrêté à son retour en Allemagne. Ou comme pour David G., de l'Allgau dans le sud de l'Allemagne, parti à 18 ans après avoir quitté son apprentissage et qui a été tué en Syrie. Converti à 16 ans, il avait suivi l'exemple de son ami Mustapha K., parti en Syrie avant lui. Sa première tentative échoue à l'aéroport de Munich, ses parents ayant pris les devants. Il prend ensuite le train pour la Serbie et la Hongrie, puis gagne la Bulgarie et la Turquie par ses propres moyens.

    Dans le contingent allemand, on trouve maintenant une centaine de femmes, dont la moitié sont parties à l'été 201412. La majorité ont entre 16 et 27 ans : elles viennent de tous le pays, du lac de Constance, des Alpes, des bords du Rhin, de la Ruhr, de Brême, de Hambourg, de Augsbourg, comme Fatma B., 17 ans. Avec sa soeur aînée Amine, elle se laisse entraîner par un des radicaux de la ville, commence à porter le voile. Elle veut épouser un jeune Marocain de 16 ans rencontré sur Internet. Elle part en décembre 2013. Le père de Fatma part un mois plus tard avec Amine et retrouve la trace de Fatma dans un village près de Lattaquié, dans la « maison allemande », une place sûre où nombre d'Allemands sont réorientés ensuite vers le reste de la Syrie. Il parvient à la ramener. Deux soeurs de la Ruhr arrêtées en novembre 2014 à l'aéroport de Düsseldorf, après que leur famille ait prévenu la police, menacent leurs parents de mort après avoir été appréhendées. Jenny S., 17 ans, a fréquenté une mosquée radicale de Brême, Masjidu-I-Furqan, avant de partir en Syrie. Sarah O., 15 ans, est partie suivre l'enseignement d'une école islamique algérienne avant de gagner la Syrie. Samra K. (16 ans) et Sabina S. (15 ans) ont écouté les prêches radicales de Mirsad O. à Vienne.

    Les Allemandes déjà arrivées en Syrie font de la propagande pour attirer de nouvelles recrues. Un blog tenue par l'une d'entre elles, au pseudonyme de Muhajira, met évidemment en avant les aspects uniquement positifs et alléchants de la vie sur place. Les services de renseignement craignent le retour de ces femmes radicalisées, candidates idéales pour des attentats notamment suicides. Karolina R., de la région de Bonn, a rejoint la Syrie avec son mari et leur enfant de 7 mois en mai 2013. Ayant rejoint depuis l'Etat Islamique, elle a été arrêtée et jugé à son retour en Allemagne. Andrea B., de la ville d'Immenstad en Bavière, se convertit à l'islam en 2012, quitte son conjoint avec lequel elle avait eu deux enfants. Début 2014, elle emmène ses deux filles (3 et 7 ans) en Syrie pour devenir l'épouse d'un combattant du front al-Nosra. Elle est également arrêtée à son retour en mai 2014. La sociologue Berna Kurmaz, qui travaille sur les cas de Brême, explique que ces jeunes femmes ont souvent des problèmes familiaux et se sentent rejetées par la société, incomprises. Une fois sur place, elles sont tenues en dehors de la réalité brutale du conflit. Plusieurs femmes, dont les maris ont été tués, sont laissées à leur sort en Syrie, faute de mieux.


    1Benjamin Weinthal, « The German jihadists' colony in Syria », The Long War Journal, 19 décembre 2013.
    4 John Rosenthal, « German rapper, now jihadist still alive in Syria », Al-Monitor, 21 février 2014.
    5 Fin juillet 2013, le site Shamcenter est lancé en 5 langues différentes, dont l'allemand : http://www.spiegel.de/international/germany/german-camp-collection-point-for-german-jihadists-in-syria-a-929026.html
    6Foreign fighters from Western countries in the ranks of the rebel organizations affiliated with Al-Qaeda and the global jihad in Syria, Meir Amit Intelligence and Terrorism Information Center, 3 février 2014.
    10Daniel H. Heinke et Jan Raudszus, « German Foreign Fighters in Syria and Iraq », CTC Sentinel Vol 8 Issue 1, janvier 2015, p.18-21.

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    Ce document est un témoignage assez exceptionnel sur la Grande Guerre vue du côté français. Les médecins ont en effet rarement écrit, comme le rappelle l'historien Stéphane Audoin-Rouzeau dans la préface de cette réédition des carnets de Lucien Laby.

    Ce dernier, âgé de 22 ans, est plutôt issu d'un milieu bourgeois, probablement assez nationaliste, installé dans la Somme. Il est élève à l'Ecole du Service de Santé Militaire de Lyon à la mobilisation. Il est versé dans la 56ème division d'infanterie de réserve, avec le grade d'aspirant, comme médecin auxiliaire avec les brancardiers divisionnaires. Engagé en Lorraine, il connaît la retraite française et même un épisode de captivité où il craint fortement pour sa vie. L'Allemand pilleur, violeur, massacreur : on retrouve nombre de stéréotypes, en partie justifiés lors de l'entrée en France de l'armée allemande durant ces mois d'été 1914. Le moral du médecin, chancelant, remonte au moment de la bataille de la Marne ; Laby combat ensuite sur l'Aisne et reste dans la Somme jusqu'en 1915.

    Fin avril 1915, il est affecté à sa demande dans l'infanterie, au 294è régiment, comme médecin de bataillon. Il s'occupe des premiers soins et des évacuations vers l'arrière et ce jusqu'en 1917. Il participe aux grandes offensives françaises du conflit : Champagne 1915, Verdun 1916, Somme 1916, Chemin des Dames 1917. Les mutineries le laissent perplexe, critique même, tout comme il l'avait été des premiers fusillés en 1914, qui d'après lui méritaient bien leur sort. En juillet puis octobre 1917, il passe sous-aide major puis dans une planque, comme il le reconnaît lui-même, une ambulance chirurgicale mobile. Il travaille désormais à l'arrière, près de Belfort. Au moment de retourner dans l'infanterie, en mai 1918, il attrape la grippe espagnole, qui le met hors-jeu jusqu'en octobre. La fin de la guerre prend un air de fête, avec l'entrée dans Mulhouse puis Strasbourg. Il retourne à l'école de Lyon en janvier 1919, et termine son carnet sur le défilé du 14 juillet de la même année.

    Ce carnet n'a pas été retouché : Laby a consigné ses impressions à partir du 28 juillet 1914, agrémenté de dessins (auquel il tient beaucoup). Le carnet, écrit parfois en pleine action (souvent sous les obus), cherche manifestement à montrer la violence des combats, non la banalité du quotidien. C'est un exutoire et aussi, régulièrement, un exercice d'autocritique. Le carnet de Laby se rapproche de nombreux témoignages de la Grande Guerre :  l'auteur fait montre d'un patriotisme enthousiaste en 1914, qui dure au moins jusqu'en 1916. Pour preuve, la demande à être versé dans un régiment d'infanterie en 1915, ou celle de prendre la tête de la compagnie à Verdun. Corollaire : la haine de l'ennemi, fantasmé, mais Laby a également été témoin des ravages provoqués par l'entrée de l'armée allemande en France. En novembre 1914, il s'organise pour réaliser son rêve : tirer au Lebel et au pistolet sur les "Boches" depuis la tranchée dans l'espoir d'en tuer quelques-uns. Laby ne s'émeut pas, durant l'offensive de Champagne, des corps allemands empilés et décomposés, de ceux déchiquetés par les obus, ou de cet Allemand blessé au ventre qui meurt parce que les brancardiers lui ont donné du chocolat (!). Des sentiments plus humains se font jour néanmoins en 1917. Pourtant, dès 1916, le patriotisme de Laby faiblit, pour s'atténuer presque complètement dès avant l'offensive du Chemin des Dames. Comme beaucoup d'autres, il y a une sorte de ras-le-bol, qui ne verse pas jusque dans la mutinerie. Ce qui explique le choix de la planque en octobre 1917. Pourtant Laby n'hésite pas à vouloir retourner au feu en 1918, et la fin de la guerre est marquée par une bouffée patriotique : la victoire justifie les sacrifices énormes du fantassin français.

    Paradoxalement, les médecins ont peu écrit. Selon l'historien, c'est aussi qu'ils connaissent une crise d'identité. Normalement privés de combat, les médecins et brancardiers se révoltent contre cette situation, comme Laby qui ne rêve que de son baptême du feu. A Verdun encore, il fait le coup de feu avec les blessés légers. Ce besoin de reconnaissance est satisfait par des citations, à défaut de médaille, ardemment convoitée par Laby. La médaille militaire n'arrive qu'en 1918, bien trop tard pour lui. La fierté est là néanmoins. L'originalité du carnet de Laby, c'est la description sans fard de la violence des combats. La description des corps sur le champ de bataille, par exemple. Pendant l'offensive de Champagne, il évoque ces mitrailleurs allemands égorgés par les premiers fantassins français qui ont nettoyé un blockhaus. En avril 1917, il parle sans dénoncer les Allemands d'une vingtaine de prisonniers français executés derrière les lignes. Il dépeint souvent les horribles blessures, mutilations, éviscerations provoquées par les obus d'artillerie. Cette froideur de la description médicale n'empêche pas le sentiment, ainsi en mai 1916 quand on lui amène son meilleur ami, un capitaine, gravement blessé. Laby décrit aussi les cas de commotion, de "battle fatigue", que les médecins français ont alors bien du ma à diagnostiquer : lui-même parle de folie plutôt qu'autre chose. Au point de vue médical, on constate d'après son témoignage, dès 1914, la difficulté à évacuer les blessés, en particuier en plein jour. Chaque attaque provoque un engorgement, à tel point que les brancardiers trient les blessés qu'ils transportent. Le poste de secours est un abri précaire, où les opérations se succèdent au milieu des cris et des obus. Les conditions d'hygiène sont déplorables. L'évacuation vers l'arrière n'est pas forcément meilleure. On comprend dans ces conditions qu'un nombre important de blessés soient morts après avoir reçu leur blessure.

    Laby se fait aussi le relais de certaines rumeurs folles (comme celle voulant que les Allemands aient stocké des obus dans des carrières de l'Aisne avant la guerre). Dès février 1916, au moment de la bataille de Verdun, il souhaite la "bonne blessure" qui lui épargnerait l'enfer des tranchées. Il a côtoyé la mort au plus près. Pourtant, le témoignage ne sembe peut-être pas exceptionnel que le prétend S. Audoin-Rouzeau, même si la première phase de la guerre pour Laby semble bien correspondre à la crise d'identité des personnels de santé qu'il décrit dans la préface. Il critique la hiérarchie, ou les artilleurs tirant des obus de 75 trop court qui entraînent de nombreuses pertes côté français (bagarre avec les artilleurs en mai 1916), mais il recherche toujours la reconnaissance et les médailles. Il cède aussi facilement à la légende des soldats poltrons du Midi (qu'il évoque plusieurs fois, notamment lors d'un cas de suicide), même si son opinion se modifie dans une autre date du carnet. En somme, le témoignage serait plus représentatif qu'exceptionnel de l'état d'esprit régnant dans les tranchées.



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    1921, Dublin. Kerry O'Shea (Don Murray), un Irlandais qui a vécu aux Etats-Unis, est revenu dans le pays de ses parents pour suivre les cours du collège de chirurgie, alors même que les Irlandais luttent pour leur indépendance contre l'Angleterre. Kerry refuse de s'engager dans l'IRA malgré les instances pressantes de son camarade étudiant Paddy O'Nolan (Ray McAnally). Un soir, les deux camarades sont pris dans un échange de tirs entre un membre de l'IRA et les Black and Tans, qui blessent O'Nolan. Celui-ci fait appeler, une fois en sûreté, un de leurs professeurs, Sean Lenihan (James Cagney), qui s'avère être une des chevilles ouvrières de l'IRA. Kerry ayant abandonné un de ses cahiers avec son nom dans la rue, il doit désormais mener la vie d'un clandestin...

    L'épopée dans l'ombre préfigure, par bien des côtés, un film comme Le vent se lève de Ken Loach (2006), qui semble fortement s'en inspirer. Le réalisateur, Michael Anderson, a lui-même joué dans un film de guerre, In Which We Serve, sur la Royal Navy, pendant la Seconde Guerre mondiale (1942). Il réalisera plus tard d'autres films sur la Seconde Guerre mondale : Les briseurs de barrage (1955) et dix ans plus tard, Opération Crossbow.



    Pour L'épopée dans l'ombre, Anderson choisit un thème relativement difficile : la guerre d'indépendance irlandaise. Plus précisément, il met en scène, au travers de destins individuels, la guérilla urbaine et rurale orchestrée par l'IRA et la répression britannique incarnée par les Black and Tans, une force levée par Winston Churchill, alors ministre de la Guerre, pour épauler la police irlandaise au service des Britanniques, la Royal Irish Constabulary, désarçonnée par la guérilla. Leur surnom vient des pièces diverses d'uniformes que portaient ces paramilitaires, qui comptaient de nombreux vétérans britanniques de la Grande Guerre. Les Black and Tans se signalent par des exactions contre les civils irlandais et leurs biens.



    C'est dans cet affrontement sans merci qu'est jeté le personnage principal, Don Murray, un Irlandais d'origine américaine qui a connu les tranchées en France. Et qui refuse de s'engager au début, alors que le film commence sur une scène de faux enterrement (l'IRA cache des armes dans un cercueil) démasqué par les Black and Tans, alors qu'O'Shea se recueille sur la tombe de ses parents. Après l'incident avec son ami Nolan, la blessure de ce dernier se révélant fatale, O'Shea n'a d'autre choix que de suivre Lenihan, son professeur, dans la clandestinité. Il marche sur les traces de son père, qui a combattu lors du soulèvement de Pâques 1916.

    Cagney, déjà en fin de carrière, campe à merveille le commandant de l'IRA, froid, implacable, qui s'est pris à aimer la guerre clandestine et qui n'est prêt à aucune concession, attendant la reddition totale des Britanniques. La scène où s'il oppose à son chef, le "général" (Michael Redgrave), à propos de la signature du traité qui va déchirer l'IRA et conduire à la guerre civile, en est l'illustration. Autre scène d'anthologie : celle où Cagney se tient, au seuil d'une porte à l'arrière-plan, son ombre se découpant dans la lumière entrant dans la pièce. Il tend une Bible à l'otage britannique qu'il a l'intention d'exécuter magré la signature du traité.

    Anderson a un certain génie pour mettre en oeuvre les scènes d'action. Celle de l'embuscade où se retrouvent pris à partie les deux étudiants est déjà fine. Plus encore l'est celle où O'Shea, capturé par les Black & Tans, est interrogé par le colonel Smithson (Christopher Rhodes), dont on ne voit que le poing orné de bagues frappant le visage d'O'Shea, le spectateur voyant la scène à travers les yeux de ce dernier. Mais au final, Anderson renvoie dos à dos les excès des Black and Tans et ceux des jusqu'aux-boutistes de l'IRA, qui refuse le traité au nom d'une forme de guerre totale. L'ensemble est complété par de nombreux personnages secondaires tout à fait brillants parmi lesquels on remarque Richard Harris. En revanche, les personnages féminins, bien que poignants, sont en marge de l'intrigue, soit parce qu'ils ne peuvent se battre comme les hommes de l'IRA, soit qu'ils incarnent l'ennemi, comme l'otage britannique. Cela n'enlève rien à l'intérêt du film, particulièrement réussi.





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    The rapid collapse of a part of the regular divisions of the Iraqi army in June 2014, in the provinces of Nineveh, Kirkuk, Salahaddin and Anbar in particular, caused a strong mobilization among Iraqi Shiites, for the defense of the homeland and shia sanctuaries1. Saraya al Khorasani ("Brigades of Khorasan") is part of this vast body of Shiite militias in Iraq which has appeared for 6 months, but in reality, this group could have a longer history.

    Indeed, in October 2013, Philip Smyth describes Sariyya Tali'a al-al-Khurasani, an Iraqi Shiite militia appeared in September/October on Facebook and which wants to defend the Syrian Shia sanctuary of Zaynab (classical argument to hide intervention in Syria2) while relaying the Iranian discourse. In addition to regularly discuss of Khamenei, the group has the particularity to post many pictures of his fighters next to the flag of the organization. The group's emblem takes the same emblems than the Iranian Pasdaran. The group commander is Ali al-Yasiri, that we see in some photos along with Sayyid Muhammed Jawad al-Madrasi, a Shiite cleric. Equipped with light weapons, the unit operates in Damascus and its neighborhoods ; it is a distinctive sign that his men often wear desert camouflage inspired from US models3. It seems that this group committed in Syria, which we do not know if it was like others powered by preexisting militias in Iraq, has been largely redeployed to Iraq before the surge of the Islamic State in June 2014. The brigades of Khorassan, in fact, have like other Iraqi Shiite militias, received government funding to better integrate the regular security apparatus4.

     

    Saraya al-Khorasani has its own website5 and a Facebook page6. The Khorasani Brigade opened a YouTube channel just one month after the fall of Mosul in July 20147. The first videos, short, are compilations of photos showing the militia around Humvees, other vehicles or flags, or videos of the same type8. The first video a little longer, July 16, shows the group fightingh against IS9. Three days later, another video showing the dismantling of an IED of IS. A video shows July 21 militiamen kissing the Koran, in the Shiite tradition, before getting on the front. Armed Humvee with DshK, 12.7mm, open fire10. A video of 24 July comes back on defusing IED left by the IS11. In another video, July 26, militiamen fight with an M1 Abrams tank of Iraqi army12.






















    Video of August 4, where there is again an M1 tank, tells us that the militia fight near Samarra, famous for its Shiite shrines attacked by al-Qaeda in Iraq in 200613. It shows the militiamen use a light mortar and the same Humvee with dark camouflage, DShK 12.7mm. A pick-up of IS appears to have been destroyed. The brigade has an official singer, Ali Mozhan14. On August 5, a video shows a convoy of the brigade mouting to the front of Amerli, surrounded by the IS. The convoy includes a Humvee with dark color and a ZU-23 towed gun15. August 9 appears the first video of the funeral procession for a "martyr" killed in combat16. On 14 August, a new video shows fighting in Tuz Khormato sector; we see a battery of mortars (with a 82 mm tube)17. Two days later, there is in another video the first technical armed with a Douchka in 12.7 mm18. The technical was soon joined by the dark Humvee equipped with the same machine gun. The militiamen celebrate the day of Qods, where military and religious leadership is present19. It also shows the militia leader in Syria, Ali Yasiri. The "martyrs" are featured in a video on 19 August. At the end of the month, the brigade is still trying to reach Amerli. In a video of 23 August, we see a fighter with a Sayad 2, Iranian copy of the anti-sniping rifle 12.7mm HS 50 from Steyr20. A video of August 28 shows a battery of light mortars in action, and a 12.7 mm machine gun firing from the top of a Humvee21. That same day, a towering column of militiamen, with the dark Humvee and towed gun of 23 mm, is preparing to enter Amerli22. The commander of the unit deployed in Tuz Khormatu, Juwad al-Husnawi, claims to have 800 fighters. Shia fighters quarrel with the Kurds in the village of Salam : a Shia is killed, and militiamen take 6 peshmerga in hostage23.













































    After the liberation of Amerli, shown rather vaguely, militiamen film the slogans written on the IS panels24. Fighting continues in the town25. Dated September 10, videos still show the battle for Amerli with firing mortar of 120 mm and use of a recoilless gun26. In another video of operations against IS, we can still see mortars of 82 mm27. On September 12, we see a first dead body of IS fighter in a video, that the militia stuff strokes with foot28. Another video of the day honors a "martyr" of the brigade29.



















    On October 10, a video of fighting30 shows a jeep equipped with a 106 mm recoilless gun, a 120 mm mortar and a tank of the Iraqi army in support of the militia. Oddly, the faces of the brigade of fighters are blurred, which is rare, as the enemy corpses. October 19, there is a funeral for a "martyr" of the brigade31.









    On 29 November, a video shows the attack of the village of Jalula, in the province of Diyala32. The village was hit by a mortar and 120 mm and for the first time for this host, by one with a jeep equipped with a Type 63 rocket launcher. The militiamen approaching and then followed an exchange of gunfire during which the Shiites have at least one injured. The brigade then enters the town, which flies the flag of IS, soon down. A large number of militiamen are armed with RPG-7. The camera finally focuses on several bodies of IS fighters. Tensions remain high in Jalula between Shiite militiamen and Kurds who also participated in the liberation of the sector33.

























    On December 6, a video is back on the liberation of Jalula34. Rockets go on the town. Dozens of militiamen are engaged. We can see several vehicles of IS destroyed in the streets of the city. On December 10, in a propaganda video, the emphasis is placed on the portrait of Khomeini onboard pickup ; again we see militia kissing the Koran before getting on front35. In a video of December 18, we can see a Mi-17 helicopter of the Iraqi army. There is also a close up of the shoulder patch of the brigade36. The flag is also highlighted. A video of 28 December highlights one of the leaders of the unit37.






















    January 11, 2015, a video was posted on an operation in the village of Aziz38. We recognize Ali al-Yasiri, the head of the brigade. For this operation, in addition to light mortars and traditional Humvee, the brigade seems to have been reinforced by armored vehicles of the Iraqi army. Besides the traditional demining scene, we see that many militiamen are equipped with American light weapons (M-16, etc). On 28 January, a new video39 shows an interview with Ali Yasiri, which this time seems to have recovered (the crutches are gone). Another vidéo from January 3040 continues to show the fight for Aziz, apparently in late December 2014. Shiite militiamen destroyed a technical with a ZU-23 gun, twin-tube of 23 mm. The operation involves several dozen men at a minimum, and for the first time, we notice the presence of adolescents. The militias are backed by a bulldozer and a technical also armed with a 23 mm twin-tube. Again, Saraya al Khorasani seems to have an armored vehicle in the Iraqi army. Shiite flags accompany the fighters on the frontline.































    Saraya al-Khorasani is an integral part of this nebula of Iraqi Shiite militias, more or less headed by Iran, which have been created to support the Syrian regime or following, more recently, the advance of IS in Iraq . This group appears to be related to the Pasdaran, as indicated by symbols and statements, more than Kataib al-Imam Ali I have studied last fall. In terms of equipment, however, the similarities are important : Soviet light weapons (AK-47, PK, RPG-7 ...), perhaps a lesser presence of American weapons (one video only where we see men equipped with M-16). Heavier armament is very similar : mortars (light or heavy, from 50 to 120 mm), light armored vehicles (Humvee armed with machine guns, Iranian Safir vehicle armed with a LRM Type 63, technicals), and still the anti-sniping rifle Sayad 2. Again, the militiamen are embedded with Iraqi army, as videos of August showed the presence of a M1 tank, while in November, armored vehicles support the assault on Jalula. Moreover, some Humvees of the brigade seem to have been provided by the Iraqi army. Geographically, Saraya al-Khorasani has limited scope (see map) : the group is before Samarra in August and combat Tuz Kuzmatu and Amerli until September before being redeployed to take Jalula in November-December. It remains in the provinces of Salahaddin (east) and Diyala, northeast / east of Baghdad.








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    Il y a un peu moins de dix ans, Stéphane François, chercheur spécialisé dans l'étude des droites radicales, publiait un ouvrage consacré au mythe de l'ésotérisme et de l'occultisme nazi, que j'ai commenté sur le blog.

    Ce petit volume vise en quelque sorte à actualiser le propos. Le champ d'études a été délaissé par les universitaires, soucieux de ne pas fréquenter un sujet "chausse-trappes", et investi par conséquent par une myriade d'auteurs plus ou moins sérieux. Car Stéphane François montre en réalité que l'occultisme nazi n'existe pas : c'est bien un mythe. Tout commence avec Le Matin des Magiciens, en 1960, qui ouvre le registre de "l'histoire mystérieuse". On réécrit l'histoire des hommes et des civilisations sous un aspect fantastique. Le phénomène touche le grand public avec la revue Planète, inaugurée en 1961, et des collections bon marché comme celle de J'ai Lu. Entre ésotérisme et occultisme, cette littérature se divise en plusieurs sous-courants. Néanmoins les partisans de l'occultisme nazi partagent souvent l'apologie du nazisme, un révisionnisme affiché et la mythologisation des dirigeants nazis. A cela se rajoute le bricolage anthropologique et  la dimension raciale. Il faut dire que les spéculations sur l'occultisme nazi sont nées dès l'époque du régime, ce qui explique que le thème se diffuse encore aujourd'hui facilement dans la culture de masse (films, jeux vidéos). Après une poussée dans les années 1960-70, le thème décline dans les années 1980 avant de rebondir dans les années 2000 avec l'avènement d'Internet et des nouvelles technologies.



    Le mythe de la "société secrète" qu'aurait été la société Thulé ne tient pas. Conglomérat d'ésotéristes racistes, la société n'a pas été non plus à l'origine du nazisme, Hitler n'en faisant pas partie, même si elle a un temps possédé le journal du parti. Hitler modifie la croix gammée, beaucoup utilisée par les occultistes et par d'autres organisations. Il a fréquenté les aryosophes mais les a ensuite condamnés, comme Liebenfels. Hitler a été mis en scène par d'anciens nazis comme une sorte de médium, voire de dieu. En réalité, les personnages les plus impliqués dans l'occultisme ont été Hess et Himmler. Ce dernier cherche avant tout à bricoler une religion néogermanique, avec son lieu de culte, le Wewelsburg, et son vernis scientifique, l'Ahnenerbe. Les SS ont-ils été pour autant néopaïens ? Le fait qu'Himmler fréquente des personnages comme Wiligut ou Rahn a pu le laisser croire. La SS ressemble plus à un clergé répressif, dénoncé par les églises allemandes persécutées comme païen. Les nazis se rapprochent plus d'un christianisme germanisé, et ont d'ailleurs attaqué les mouvements néopaïens. Les partisans de l'occultisme nazi voient en Karl Hausofer un maître à penser d'Hitler : or celui-ci n'a été qu'un penseur parmi d'autres. De même, l'engagement massif d'universitaire, dont des médecins proposant une médecine alternative, leur a valu des railleries de la part de certains confrères.

    Le thème s'est popularisé en raison de sa reprise par des auteurs professant ouvertement leur sympathie nazie après la guerre (Landig, Serrano, Devi). Peu étudiée, cette culture radicale se caractérise surtout par le rejet d'une pensée vue comme dominante, officielle même. D'anciens SS comme Saint-Loup, sensibles au thème, ont voulu propager une nouvelle foi sur les ruines du national-socialisme. Hitler réfugié en Antarctique comme soucoupe volante, vu comme un initié, Himmler comme un grand-prêtre, les SS comme un ordre de chevalerie mystique, un christianisme aryanisé : tels sont en gros les composantes du monde créé par ces auteurs. Le discours est surtout très antisémite. Jean Mabire, auteur prolifique et bien connu dans la droite radicale en France, s'est intéressé au thème, comme le montre un ouvrage paru en 1977 : simplement il revient plus au paganisme, aux sources völkisch de la SS qu'au nouveau monde forgé par les auteurs précédents. D'autres auteurs ont propagé le thème à travers la collection Les énigmes de l'univers : Robert Charroux, Jean Angelini et Michel Bertrand, Jean-Michel Bourre et d'autres qui évoluent plus dans le mysticisme et le New Age, ce dernier évoluant vers un versant pessimiste et antidémocratique au fil des décennies. Van Helsing réutilise ce discours dans un sens antisémite, négationniste et conspirationniste. C'est un rajeunissement du même thème, mais sa diffusion est sans précédent. Paradoxalement, les fondateurs de Planète, Pauwels et Bergier, n'étaient pas du tout des adeptes de l'occultisme nazi. Mais leurs discours a donné des munitions à ceux, animés de moins bonnes intentions, qui ont forgé le mythe. Si certains frisent la maladie mentale, d'autres sont parfaitement conscients de leurs idées, comme Jean-Claude Monet, de la famille du peintre, ou les anciens SS.

    Le thème se diffuse rapidement dans la culture populaire, à la fois celle de masse ou bien dans des contre-cultures. Les films de nazixploitation, au tournant des années 60-70, y contribuent. Un film comme Le portier de nuit conduit à ce qu'un spécialiste a appelé "l'esthétisation de l'extraordinaire". Plus largement, des films comme les Indiana Jones,Hellboy ou Iron Sky ont largement contribué à la diffusion du mythe. Une BD comme Wunderwaffen le reprend aussi, contrairement à ce que dit Stéphane François : il n'est pas question seulement d'une supériorité technologique allemande, mais bien aussi de thèmes renvoyant à l'occultisme nazi. La BD et les comics ont été parmi les premiers à s'en faire le relais : qu'on pense à Captain America, récemment adapté en film, qui montre l'expoitation du mythe. S'y rajoutent le thème de la survivance du nazisme et celui de la découverte de l'Amérique par les Vikings "aryens". L'occultisme nazi est même repris dans des variantes musicales, comme le National Socialist Black Metal, dérive du Metal, incarnée par le Norvégien Virkenes. L'influence reste cependant marginale.

    Le mythe n'est donc pas neuf : il commence dès les années 30 et connaît un second souffle à partir des années 1960. Il résulte largement d'un "bricolage", mais il répond bien à la définition du mythe. Pour certains groupes d'extrême-droite qui s'en revendiquent, c'est une façon de ne pas admettre que le IIIème Reich a été vaincu. La fascination pour le nazisme et la SS, qui elle non plus n'est pas neuve, élargit l'audience. Le mythe renaît dans un moment où l'on cherche aussi à comprendre le nazisme : époque des explications psychologisantes, marxisantes, qui ne répondaient pas à tout. D'où le besoin de combler avec autre chose -l'occulte. Le mythe est sociologique : il légitime une vision du monde, de plus en plus conspirationniste, et Hitler transformé en chaman païen par certains est le gourou d'un millénarisme (!). Le mythe a également une fonction politique : s'il fascine, c'est que les sociétés occidentales évoluent aussi vers la quête d'une transparence de plus en plus recherchée.

    En conclusion, Stéphane François rappelle la renaissance du mythe dans les années 2000, grâce à Internet. Le mythe intègre des registres politiques, culturels, religieux. L'acceptation du mythe facilite l'intégration d'autres sous-cultures. Difficile, comme le reconnaît le chercheur, d'expliquer sa popularité, en dehors de la démarche de création d'une véritable identité pour certains militants politiques. Comme le rappelle l'auteur dans ses dernières pages, le nazisme et son arrivée au pouvoir elle-même n'avaient rien de magique : ils sont le produit d'un concours de circonstances, d'une époque et n'avaient rien d'inéluctable.




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    Comme de nombreuses autres milices chiites irakiennes pro-iraniennes (Saraya al-Khorasani, etc), Kataib al-Imam Ali participe à l'offensive sur Tikrit lancée à l'initiative de l'armée irakienne (27 000 hommes engagés) mais où les milices tiennent un rôle phare -avec les unités de mobilisation populaires chiites, intégrées de fait dans l'armée depuis juin 20141. Ce conglomérat de forces opère cette fois sans le soutien aérien américain ou de la coalition, comme cela a été le cas pour toute présence chiite côté irakien. Ce sont les Iraniens qui travaillent étroitement avec les milices populaires ou leurs milices tremplins en Irak, fournissant un appui d'artillerie et autre. Le général Qassem Soleimani, le chef de la force spéciale al-Qods des Pasdarans (les Gardiens de la Révolution), a d'ailleurs été vu sur la ligne de front de Tikrit aux côtés de certains responsables de milices chiites. La bataille de Tikrit est en quelque sorte un test pour voir si l'armée irakienne et ses alliés de circonstance sont capables de reprendre une grande ville sunnite à l'Etat Islamique.

    Carte de la situation à Tikrit. Le deuxième logo "Militia", à peine lisible, semble représenter Kataib al-Imam Ali, qui opèrerait donc à la fois à l'est et à l'ouest de la ville.

    Comme souvent dans le cas des groupes armés impliqués dans les conflits irakien ou syrien, la page Facebook de Kataib al-Imam Ai a été supprimée au moment de l'offensive sur Tikrit pour être recréée quelques jours plus tard. Une première vidéo, publiée sur la page le 7 mars2, montre à la fois des convois de la brigade montant vers le front de Tikrit (avec le technical déjà aperçu, monté dans l'atelier du groupe que j'évoquais dans mon précédent billet, équipé d'une tourelle lourde avec mitrailleuse ; un Humvee sombre avec mitrailleuse DshK de 12,7 mm en tourelle ; de nombreux véhicules iraniens, dont des Safir) et un tir par un LRM Type 63 monté sur un Safir iranien, de nuit (au vu des images le groupe dispose au moins de 2 véhicules de ce type). On distingue également un camion léger embarquant sur la plate-forme arrière un canon antiaérien bitube ZU-23 de 23 mm pour le tir au sol.

    Convoi montant vers le front. Un Humvee avec Douchka.

    Convoi avec technicals et véhicules iraniens.

    Un camion léger avec un bitube antiaérien ZU-23 en plate-forme arrière.

    Safir équipés de LRM Type 63 faisant feu de nuit.

    Un technical réalisé par l'atelier de la brigade, avec tourelle supérieure.


    Le 8 mars, Kataib al-Imam Ali met en ligne sur sa page Facebook une photo d'un véhicule blindé BMP-1 aux couleurs du groupe3. En décembre 2014 déjà, on avait pu voir le bataillon composé de chrétiens de la brigade s'entraîner dans un camp au nord de Badgad avec des BMP-1 appartenant probablement à l'armée irakienne4. Puis, fin février 2015, une vidéo met en scène au moins un BMP-1 marqué cette fois-ci de l'emblème de la brigade. L'acquisition de BMP-1 marque un bond significatif par rapport aux technicals, Humvees et autres véhicules légers dont disposait Kataib al-Imam Ali depuis juin 2014. Le même jour, une nouvelle vidéo montre à nouveau des convois de véhicule de la brigade montant au front5. Un dirigeant du groupe parle devant une image de l'opération réalisée probablement par l'armée irakienne et où le drapeau irakien, de manière intéressante, a été recouvert par un emblème de la brigade. Dans cette même vidéo, on peut voir en action un mortier de 120 mm et à nouveau un LRM Type 63, cette fois-ci de jour.

    Mortier de 120 mm en action.

    Le Type 63 monté sur Safir ouvre le feu, de jour.

    Un BMP-1 aux couleurs de la brigade. L'acquisition de véritables véhicules blindés pris sur l'armée irakienne marque une augmentation significative des capacités militaires du groupe.

    Al-Zaydi parle devant un poster de l'offensive sur Tikrit, où le sigle irakien a été remplacé par un emblème de la brigade (!).


    Le 9 mars, la page Facebook publie deux photos de Tikrit bombardées par l'artillerie. A noter la complexité croissante de la communication de Kataib al-Imam Ali : en plus de vidéos maintenant montées comme de véritables reportages de télévision, avec présentateur et effets spéciaux, l'utilisation de réseaux sociaux et autres sites de partage (chaîne Youtube, etc) est soigneusement contrôlée. Le groupe illustre ses communiqués sur Facebook par des images souvent répétées, qui n'en dévoilent pas beaucoup sur l'équipement du groupe, que l'on peut uniquement déterminer à partir des vidéos, le plus souvent. Ce même jour, le groupe annonce la parution du deuxième numéro de son journal, ce qui là encore montre la sophistication rampante de son appareil de propagande6. Il y a parfois des photos nouvelles, comme celle montrant des pick-up et au moins 3 Humveesà tourelle7.


    Deux photos de Tikrit sous les bombardements.

    Extrait du deuxième numéro du journal de la Brigade.

    Une nouvelle photo montrant, à l'arrière-plan, 3 Humvees à tourelle de couleur sombre.


    Le 10 mars, le reporter attitré de Kataib al-Imam Ali intervient dans un long reportage auprès des combattants de la brigade participant à l'offensive sur Tikrit8. Il commence son explication devant le camion léger sombre déjà aperçu armé d'un bitube antiaérien de 23 mm en plate-forme arrière. On aperçoit sur les premières images un porte-char transportant un véhicule blindé M113, peint en couleur sombre, ce qui signifie là encore probablement qu'il a été récupéré sur la brigade des stocks de l'armée irakienne. Le camion avec bitube de 23 mm arbore un drapeau sur lequel on reconnaît, à gauche, un personnage qui est peut-être Abbas. Dans la suite du reportage, on peut de nouveau voir les Safir et Humvee de la brigade. Le reporter interviewe successivement les responsables de la logistique (avec images de fabrication de rations pour les combattants) et des miliciens. L'un d'entre eux a attaché un foulard rouge à son M-16, en référence à la couleur arborée par Abbas, le demi-frère de l'imam Ali, vénéré par les chiites pour son rôle dans la bataille de Kerbala. On distingue ensuite les Safir armés de LRM Type 63, lesquels sont d'ailleurs utilisés ensuite pour un pilonnage nocturne des positions de l'Etat Islamique, avec encore une fois un mortier de 120 mm.

    Le camion bitube AA de 23 mm.

    Humvees, et véhicules iraniens.

    De la nourriture pour les combattants au front.

    Interview des cuistots.

    Deux combattants armés de mitrailleuses PK soviétiques (à gauche et à droite) et deux autres armés de M16 américans ou leurs copies iraniennes. Celui qui parle au micro a attaché un foulard rouge à son arme.

    Safir avec Type 63.

    Toujours le Safir vu de l'arrière.


    Le Type 63 ouvre le feu presque à l'horizontale : l'objectif est proche.




    Début du reportage devant le bitube de 23 mm.

    Un porte-chars avec un véhicule blindé M113 de construction américaine. La brigade l'a probablement obtenu de l'armée irakienne.





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