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    1927, Maroc. Saint-Exupéry, pilote de l'Aéropostale, sauve des griffes des rebelles maures Léo Barjac. Février 1942. Dans une France dirigée par Laval après le succès du coup de force des ligues d'extrême-droite en 1934, Saint-Exupéry, aux commandes d'un Latécoère 298, se crashe dans la Manche. Tout semble accuser les Anglais, avec lesquels les relations sont plus que tendues à propos des îles anglo-normandes. Pendant ce temps, le professeur Joliot-Curie, en lien avec les résistants de gauche, tentent de faire passer de mystérieux documents à l'étranger alors qu'il est assigné en résidence surveillée par l'Oméga, la police politique de Laval, contrôlée par le PPF de Doriot. Barjac, aux commandes d'un Dewoitine 551, abat bientôt deux Hurricanes. C'est seulement grâce au secours de son mécano, Lucien, qu'il comprend ensuite qu'il a été manipulé : Saint-Ex n'a pas été abattu par les Anglais mais victime d'un sabotage...


    Un tome dans la moyenne que ce numéro 14 de la série uchronique Jour J de Delcourt. Dans la moyenne car ici, c'est très clairement le scénario qui est privilégié, encore une fois, sur l'uchronie, qui n'est pas à proprement parler expliquée mais que l'on devine au fur et au mesure de l'album. Ca donne lieu à de belles pages (le raid sur Stuttgart en 1936) mais on y perd aussi quelque part en compréhension. De nouveau, sur un seul tome, les références historiques abondent, mais ne sont pas toutes expliquées, tout comme ne sont pas forcément présentés tous les personnages, ce qui peut parfois poser problème. L'histoire, sinon, se lit bien.



    L'uchronie est séduisante mais on peut se poser la question de sa crédibilité : les ligues ont-elles vraiment tenté de prendre le pouvoir en février 1934, et surtout, en avaient-elles réellement les moyens ? Pour le reste, on ne compte plus les références historiques : la statue de Jeanne d'Arc modelée par un certain Arno Brekker, les Dewoitine 551 (qui auraient dû à terme remplacer les 520 pour la chasse française), Laffont (personnage fétiche d'ailleurs des scénaristes, Manoukian et le MOI... et l'originale intervention du roumain Henri Coanda, pionnier de l'aviation à réaction. Bref, à partir du point de départ, pour l'uchronie, que constitue la mort mystérieuse de Saint-Exupéry, les scénaristes relient aviation et résistance dans un tome qui ne manque pas de rythme, mais qui comme souvent dans la série peine à se suffir à lui-même pour tout aborder en détails. Reste les quelques scènes de combat aérien de Maza, qui oeuvre déjà, entre autres, sur Wunderwaffen.



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    Jean-Claude Zeltner est un spécialiste de l'histoire précoloniale du Tchad, pays dans lequel il a vécu près de 50 ans (!). Dans cet ouvrage, il propose un portrait de ce qui deviendra le Tchad avec la colonisation française, au début du XIXème siècle, ainsi que des portraits individuels de grandes figures qui illustrent cette situation. A ce texte très intéressant manquent simplement des cartes pour se repérer a minima et des illustrations d'appoint.

    Le plus grand changement entre le XVIème siècle et le XIXème siècle est la poussée de l'islam et une grande vague de migration est-ouest des Arabes vers l'intérieur de ce qui deviendra le Tchad. Emerge ainsi le sultanat du Ouaddaï, né au XVIIème siècle et qui s'impose comme un acteur majeur, en conflit perpétuel avec le Darfour soudanais. Au début du XIXème siècle, tous les royaumes au nord du 10ème parallèle sont passés à l'islam, y compris le Baguirmi. L'islam introduit l'écriture. Au sud du Tchad règne une trame de cités, pratiquant tissage, teinturerie, travail du bois, architecture. Les rites ancestraux sont conservés, y compris au Ouaddaï, seul royaume où l'on pratique des sacrifices humains. On connaît mal la situation du Bornou à l'époque, royaume le plus ancien de la région. Mais l'autorité semble bien reposer, partout, sur des rites pré-islamiques. Les oulémas réussisent à faire adopter par les souverains l'institution du califat, en récréant des généalogies artificielles rattachant les rois à la tribu des Quraysh.



    L'autre phénomène important est la migration des Arabes d'est en ouest, en particulier vers le sud du Tchad. Ces Arabes nomades sont organisées autour de la famille, qui forme parfois une tribu, et par extension plusieurs tribus une confédération. Puis c'est la disparition, comme la tribu des Fazara au Soudan. D'où l'importance aussi des généalogies. Le pays des cités kotokos, victime de crues exceptionnelles et d'un effondrement démographique, est investi par les Arabes à partir du XVIIIème siècle : Bani Hasan, Bani Sayd, confédération des Salamaat. Les Bani Hasan vont chercher à dominer tout le Bahr el Gahzal, avant d'être vaincus.

    Les portraits de grandes figures commencent avec celui de Yusuf Pasha de Tripoli (1795-1832). Celui-ci développe sa flotte corsaire, multipliant les prises ; la seule réaction ou presque est celle des Américains, qui viennent bombarder Tripoli (1802). Yusuf se tourne alors vers le commerce, en reconvertissant sa flotte commerce ; il affronte encore le royaume de Sardaigne. Pour les ressources, Yusuf bénéficie de l'impôt direct, d'impôts indirects, de la douane de Tripoli, de la rente de Cyrénaïque et des tribus de la cité de Ghadames et du royaume du Fezzan, plus le tribut sur les Arabes nomades, les plus rebelles à son autorité -Awlaad Sulaymaan et Mahaamid. Le pacha mène toute une série de campagnes, notamment au Fezzan, pour détruire les bases des premiers, les plus menaçants : c'est chose faite en 1816. Yusuf annexe Ghadames et le Fezzan, donnant ses frontières à la Tripolitaine turque et à la future Libye. Il contrôle aussi plus étroitement la traite des esclaves, et lance des expéditions dans les années 1820 vers le Kanem mais aussi le Baguirmi. Yusuf, cependant, ruine la traite des esclaves en soutenant les Turcs contre la révolte grecque, et les dérèglements de sa vie privée s'accentuent, notamment à l'égard de ses fils. La révolte éclate en 1830.

    Abd al Kariim Sabuun (1804-1815) a été l'artisan de la puissance du Ouaddaï au début du XIXème siècle. Il réforme l'Etat dans le sens d'une meilleure justice, abaisse les grands du royaume, neutralise le Baguirmi et le Kanem et s'affronte au Bornou. Pour désenclaver le sultanat, il lance des expéditions vers le nord, à travers le désert libyen, pour rallier la Méditerranée. Non sans mal, le succès est au rendez-vous, mais après sa mort, en 1816. Les raids du fils aîné du pacha de Tripoli, cependant, empêchent le projet jusqu'en 1829.

    Muhamad al Amin al Kanemi a été le shehu du Bornou (1820-1837). Appelé pour sauver le Bornou en déclin des Foulbés, il réussit, s'impose politiquement en 1819-1820, mais doit affronter ensuite la menace du Baguirmi. Vaincu, mais seul au pouvoir, il en profite pour transformer le royaume en monarchie absolue islamique. Il tente de réformer l'armée mais celle-ci est trop hétéroclite : il ne peut compter que sur les archers kanembous et la cavalerie légère arabe. C'est qu'il doit affronter les raids du fils aîné du pacha de Tripoli, qui règne sur le fezzan. Ces raids de chasse à l'esclave sont particulièrement sanglants sur le Kanem, mais Al Mukni vise ensuite le Bornou. Al Amin en appelle alors au pacha pour qu'il l'aide contre ses ennemis du Baguirmi, façon détournée de neutraliser al Mukni, dont les ambitions inquiètent son père, et de liquider ses propres ennemis au Kanem. Mais l'armée baguirmienne se dérobe, même si les Tripolitains remmènent avec eux 6 000 esclaves après être arrivés jusqu'à Massenya, la capitale. Les Britanniques envoient une mission d'exploration qui attend longtemps l'accord du pacha, en 1823-1824. Al Amin est rassuré mais ne le sera vraiment qu'en 1831, quandl es Awlaad Sulayman, ennemis du pacha, reprennent le contrôle du Fezzan. Amin se lie avec eux mais les Awlaad Sulayman sont chassés du Fezzan dès 1842. Son seul échec demeure le Kanem, qu'il ne parvient pas à placer sous la coupe du Bornou.

    Abd al Jaliil est le fils de Ghayth, chef des Awlaad Sulayman tué au combat contre le pacha en 1806. Elevé à Tripoli avec ses deux frères, il est amadoué par le pacha, qui l'envoie mener des expéditions en soutien du Bornou. Mais il prend la tête d'une révolte en 1830, et dès l'année suivante, avec les Arabes nomades, il occupe tout le Fezzan. Ruiné, le pacha n'a d'autre choix, en juillet 1832, d'abdiquer en faveur de son fils. Peine perdue : une bonne partie de son royaume se soulève, derrière Mihimed, un de ses petits-fils exilé en Egypte. Le pacha semble condamné mais en mai 1834, des troupes turques débarquent pour l'appuyer : Mihimmed se suicide, la situation est renversé. Jusqu'en 1837 cependant, les Ottomans ne contrôlent guère que Tripoli. L'arrivée d'un nouveau gouverneur, Hasan Pacha, change la donne. Al Jaliil commet alors l'erreur de négocier en se portant garant pour les autres factions de l'insurrection. Ali Pasha Ashkar, le nouveau gouverneur turc qui arrive en 1838, joue de ces divisions qui font éclater le camp rebelle. Battu en 1840 par la trahison de certains contingents arabes, al Jaliil reprend la main devant Mourzouk en 1841. La France, qui investit alors l'Algérie, est intéressée par une alliance pour des raisons à la fois politiques et économiques ; al Jaliil compte aussi sur les Anglais qui servent de médiateurs avec les Ottomans. Pasha Ashkar profite des mauvaises récolte et joue de l'arme alimentaire pour ramener les tribus à l'obéissance et susciter des trahisons. Al Jaliil est attiré dans une embuscade et tué en mai 1842. Son fils aîné conduit les Awlaad Sulayman survivants, peut-être 10 000, au Bornou, avec un millier de mousquets et 500 chevaux. Ils s'installent au Kanem.



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    Avril 1942. Une vedette lance-torpilles japonaise est détruite par l'aviation japonaise. Parmi les survivants se trouvent l'enseigne Chuck Palmer (Tyrone Power). Les rescapés échouent sur l'île de Cebu. Leur commandant leur donne l'ordre de se disperser pour échapper aux Japonais. Palmer fait équipe avec Jim Mitchell (Tom Ewell), parvient à rejoindre le colonel Benson sur Leyte, uniquement pour apprendre que les Américains vont bientôt se rendre. En chemin, il a aidé Jeanne Martinez (Micheline Presle), une Française mariée à un planteur philippin, qui avait besoin d'assistance pour aider sa cousine à accoucher. Palmer, malgré les exhortations de Jeanne à continuer le combat sur place, s'embarque sur une banca pour rejoindre l'Australie, accompagné de soldats de l'Air Corps. Mais les Américains sont jetés à l'eau par la tempête et secourus par Miguel (Tommy Cook). Echappant aux Japonais, ils commencent alors une longue errance dans les jungles philippines...

    Film de Fritz Lang, qui considérait que c'était la moins bonne de ses productions (faite parce qu'il avait besoin d'argent), Guérillas est le premier film en couleur tourné et diffusé aux Philippines après la Seconde Guerre mondiale. Une polémique est d'ailleurs née à la sortie car la distribution avait omis le nom des acteurs philippins dans les génériques... ce qui est rapidement corrigé. Zanuck, qui produit le film, s'est dépêché de le boucler pour faire coïncider la sortie avec les débuts de la guerre de Corée. L'histoire du film s'inspire directement des mémoires d'Ilif Richardson, l'officier opérations de la PT 34, qui a raconté ses aventures à un correspondant de guerre après la libération des Philippines. L'adaptation donne lieu à quelques scènes cocasses comme celle de la manipulation de la banca par les Américains malhabiles. Le héros, incarné par Tyrone Power, n'est pas exempt de faiblesses et de doutes, comme lorsqu'il s'agit d'opérer un résistant philippin blessé à coups de baïonnette (et qui meurt pendant l'opération). La difficulté de la résistance aux Philippines est bien rendue, avec quelques scènes réalistes, comme ce marin américain caché dans les hautes herbes pour échapper aux soldats japonais et qui retient ses cris alors qu'il a les jambes couvertes de fourmis. L'assaut final sur l'église est également bien mené, même si la fin du film est expédiée, et la romance finalement assez prévisible et sans intérêt. Si le film fait l'éloge du combat des Philippins et des Américains pour la libération des Philippines, il n'oublie pas les traîtres au service des Japonais et les profiteurs (des Américains qui récoltent de l'argent sur une place de marché en se faisant passer pour des résistants).





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    Après Nicolas Bernard et Philippe Richardot, Boris Laurent, journaliste spécialisé en histoire militaire et directeur du défunt magazine Axe et Alliés, propose ce qui est, en moins d'un an, la troisième synthèse sur le conflit germano-soviétique -un effet de mode, sans aucun doute, les ouvrages en français se multipliant depuis quelques années.

    En introduction, l'auteur rappelle que le sujet a été longtemps traité de manière biaisée, guerre froide oblige. On est plus sceptique quand il dit que les Français tardent à s'intéresser à la question, d'autant que les deux noms qu'ils donnent (N. Werth et Jean Lopez, classé ici comme historien, ce qui en soi pose problème, mais on comprend pourquoi à la lecture du livre) sont loin de couvrir tout le spectre des spécialistes qui s'intéressent, depuis quinze ans au moins, au sujet (universitaires en particulier, méconnus des amateurs d'histoire militaire). L'ambition de cette synthèse, qui est de réaliser une "nouvelle histoire bataille" de la guerre germano-soviétique, correspond en fait, dans le livre, à ce que devient cette école : une histoire-bataille à la sauce contemporaine, nourrie par l'apport des travaux étrangers en particulier, mais qui peine à sortir de l'histoire militaire pure.



    Après un prologue étrangement consacré à des combats d'août 1942 dans le saillant de Rjev, , qui suit la (trop ?) courte introduction, Boris Laurent entre dans le vif du sujet. Dès les prolégomènes de la guerre germano-soviétique, on constate cependant, comme dans son livre sur les combats dans le Caucase, que l'auteur emploie un nombre fort limité de sources -encore que le premier chapitre soit un peu l'exception. L'analyse de la planification de Barbarossa doit beaucoup aux travaux de David Stahel, et Boris Laurent reprend aussi de nombreux éléments d'historiens anglo-saxons (Glantz, Harrison, etc). On retrouve les ouvrages de Stahel dans la description de Barbarossa, de même que des auteurs parfois un peu plus problématiques, datés pour le côté allemand (Kurowski), et depuis le début du livre, aussi, des dossiers de magazine (Guerres et Histoire n°2 sur Barbarossa notamment), dont on peut se demander s'ils ont bien leur place comme référence dans un tel travail. Les sources de cette partie sont le Stahel, quelques autres travaux anglo-saxons (ouvrages ou articles spécialisés) et des mémoires d'officiers allemands. Glantz, Stahel, quelques autres auteurs anglo-saxons sont encore beaucoup utilisés sur la bataille de Smolensk -et Boris Laurent glisse même en note un de ses articles du magazine Axe et Alliés, dont là encore, on peut se demander si il est bien pertinent de le mentionner... Curieusement, l'auteur n'emploie ni le Joukov de J. Lopez, pourtant son auteur fétiche manifestement, ni le travail de Nicolas Bernard, paru un an avant la parution du livre. C'est ainsi que le récit des combats de l'automne et l'hiver 1941 repose beaucoup sur Glantz, Erickson et Ziemke.

    La deuxième partie, qui traite en gros l'année 1942, a le même défaut qu'avait déjà l'ouvrage de Boris Laurent sur le Caucase : elle recoupe pour bonne partie le livre de Jean Lopez sur Stalingrad, qui lui-même n'est qu'une savante compilation (pour un exemple de la méthode utilisée par Jean Lopez, cf ma dernière fiche en date sur son dernier travail, Opération Bagration, sorti en mars 2014). Les notes et les références incluses dedans sont pour bonne partie reprises du livre de J. Lopez. Hormis ce dernier, les deux sources principales de la partie sont Glantz et Ziemke. B. Laurent utilise à un moindre degré M. Harrison et C. Merridale.

    Dans la troisième partie, sur Koursk, le relais est pris par le Koursk de J. Lopez (!) : on reconnaît les passages sur la question du renseignement, côté soviétique, pendant la bataille, avec les mêmes limites (Werther, etc). Le récit de la bataille s'alimente essentiellement du livre de J. Lopez complété par Glantz et quelques auteurs spécialisés.

    La quatrième partie, qui couvre la période allant de l'automne 1943 à la fin 1944, puise encore beaucoup dans le Korsun/Tcherkassy de... Jean Lopez, bien sûr, à nouveau renforcé par quelques auteurs anglo-saxons déjà croisés précédemment. Boris Laurent cite encore un note un article d'Axe et Alliés. Pour Bagration, l'auteur, qui n'a pas utilisé le dernier ouvrage de Jean Lopez, se sert surtout de l'ouvrage de W. Dunn (très visible p.400-404), de Glantz et de Ziemke. Le relais est pris pour la fin 1944 par le Berlin de Jean Lopez, qu va fournir la matière de la dernière partie sur l'année 1945.

    C'est ce livre que reprend pour bonne part Boris Laurent, qui se paie le luxe de citer en note les sources de Jean Lopez, qui lui-même compile beaucoup, comme le volume correspondant du Das deutsche Reich und der zweite Weltkrieg, énorme somme des historiens militaires allemands que J. Lopez a beaucoup employé dans ses différents ouvrages. Pour le reste, quelques historiens anglo-saxons déjà vus (B. Laurent cite aussi I. Kershaw), et l'auteur n'oublie pas de renvoyer en notes vers Jacques Sapir pour la Mandchourie.

    La conclusion débute d'ailleurs par le récit de cette dernière campagne. Chose surprenante au vu de ce qui a été écrit précédemment, il semble bien que Boris Laurent ait eu entre les mains de Joukov de Jean Lopez, puisque la conclusion en reprend une partie (qui a été le meilleur général de la Seconde Guerre mondiale, avec la comparaison Joukov/Eisenhower).

    Bref, on l'aura compris, et cela se vérifie à la lecture de la courte bibliographie (moins de dix pages en tout), Boris Laurent est loin de réaliser une "nouvelle histoire bataille" du conflit germano-soviétique. Il ne traite quasiment que de l'histoire militaire, assez partiellement, -et non de la "guerre totale"- et son récit est très dépendant de quelques sources anglo-saxonnes (Glantz, Harrison, pour les plus modernes ; Erickson, Ziemke, plus anciens) et surtout de l'énorme travail de compilation déjà réalisé par Jean Lopez. Dans ce dernier cas, on s'explique mieux l'éloge décerné en introduction au vu des emprunts massifs qui sont faits à ce travail et d'autant plus que Boris Laurent répète souvent, jusqu'à la nausée, ce qui est devenu le credo ou la vulgate, comme on voudra, du discours de Jean Lopez : les Allemands ont été intellectuellement inférieurs aux Soviétiques, les ont méprisés, n'ont pas su raisonner au niveau stratégique et opératif qu'ont créé, dans ce dernier cas, les Soviétiques. En résumé : l'Armée Rouge maîtrise l'art de la guerre, la Wehrmacht tourne en rond dans son marécage intellectuel -encore que Boris Laurent soit plus germanocentré et que Jean Lopez, à partir du Joukov, est revenu sur cette vision très idyllique de l'art opératif, en particulier. A noter, à la décharge de l'auteur, que les trois cartes que l'on trouve en fin d'ouvrage aurait dû être une dizaine, que le titre et le sous-titre ne sont apparemment pas de lui, et que la version finale du livre n'aurait pas dû être celle-là, des ajouts à partir d'une bibliographie plus récente auraient dû être rajoutés... on est curieux de le voir pour une version poche, fréquente chez les éditions du Nouveau Monde. Au final, dans les trois synthèses qui s'offrent désormais au lecteur français depuis un an, celle de N. Bernard, qui n'est pas la perfection incarnée (cela reste une synthèse réalisée par un non historien, mais pour le couo beaucoup plus exhaustive que ce livre-ci), demeure malgré tout la référence.



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    J'avais déjà présenté le travail de Joël Drogland, enseignant à la retraite, agrégé d'histoire et spécialiste de la Seconde Guerre mondiale dans l'Yonne, au moment de la fiche consacrée à l'ouvrage collectif dédié au sujet par l'ARORY. Quelques années plus tôt, Joël Drogland publiait cet autre livre, qui retrace cette fois l'histoire de la résistance sénonaise, en prenant comme échantillon territorial l'arrondissement de Sens, peuplé de 72 000 habitants, essentiellement rural, où Sens, la principale localité, comprend 18 000 habitants.

    La première partie du livre retrace les débuts laborieux de la résistance, de l'été 1940 à l'automne 1942. Le PCF est relativement peu puissant dans l'Yonne jusqu'au Front Populaire, date à laquelle il se développe, notamment via le courant pacifiste. Interdit le 26 septembre 1939, le parti ne se réorganise dans le département qu'une année plus tard. Dès la fin octobre, les premiers tracts sont distribués, qui, dans la ligne du parti, dénoncent la "guerre impérialiste" plutôt que l'occupation allemande, pacte germano-soviétique oblige. En janvier 1941, le parti crée l'Organisation Spéciale, petite structure pour accélérer le recrutement. La répression s'intensifie aussi, notamment sous l'égide du sous-préfet, Stéphane Leuret, virulent anticommuniste. Un camp d'internement est ouvert à Vaudeurs. Avec l'invasion de l'URSS, le parti s'allie dans l'Yonne sur la stratégie du Front National. Celui-ci, balbutiant, est décimé par une première vague d'arrestations en février 1942 : un responsable capturé a parlé, comme souvent dans les cas de décapitation des mouvements. En novembre 1942, le Front National se rapproche de De Gaulle et a plus d'autonomie par rapport au PCF. A Sens, les grandes figures de la Résistante sont alors Alfred Prieur, ancien membre de l'Armée de l'Air qui travaille pour le 2ème bureau en zone libre jusqu'en novembre 1942 ; le colonel Mathis, qui a commandé le 4ème régiment d'infanterie de Sens avant la guerre, et qui rejoint en novembre 1942, avec son réseau organisé autour de militaires, Ceux de la Libération. D'autres personnes ont une activité moins prestigieuse mais toute aussi important : les époux Cherpi, qui cachent des prisonniers de guerre et autres clandestins ; Alice Guilhem, d'origine alsacienne, réquisitionnée comme interprète à la Kommandantur et qui est abattue par les Allemands en janvier 1941, probablement parce qu'elle fournissait des renseignements à la Résistance.


     

    A côté du mouvement Résistance de Prieur et de Ceux de la Libération de Mathis, on voit coexister à Soucy le Groupe du même nom, où cohabitent le Front National, d'inspiration communiste, et Ceux de la Libération, plutôt à l'extrême-droite sur l'échiquier politique. A Villeneuve-sur-Yonne est installée une antenne de Libération-Nord. On trouve aussi dans l'arrondissement l'Organisation Civile et Militaire. Le réseau Jean Marie Buckmaster, affilié au SOE britannique, a pour tâche de préparer des parachutages et de stocker les armes. Le réseau Vélites-Thermopyles (où office Catherine Janot) est un réseau de renseignement dépendant du BCRA français ; le réseau Comètes s'occupe d'évasion des pilotes alliés abattus, il est relié à l'Intelligence Service. En septembre 1941, le BCRA fait parachuter le réseau Ronsard qui s'occupe exclusivement de la transmission radio des renseignements. Avec la création du Bureau des Opérations Aériennnes par les gaullistes en mars 1943, deux parachutages d'armes interviennent les 23 juin et 17-18 juillet. Marius Guilmant, alias Etienne, envoyé pour coordonner l'action du BOA et qui prend contact avec de nombreux réseaux de résistance sénonais. Malheureusement, Etienne est arrêté par les Allemands et choisit de se mettre au service de la Gestapo, ce qui aboutit à de nombreuses arrestations par celle-ci, le Sipo/SD et la Feldgendarmerie.  Certains y ont même vu une manoeuvre de l'Abwehr, qui contrôlait le réseau Jean Marie Buckmaster via un agent double, pour se débarrasser du BOA dans le secteur. Le Front National crée les premiers groupes FTP au début de l'année 1943. Un Groupe d'Action Immédiate fait figure de groupe de choc d'intervention. C'est que les armes manquent : quelques armes ont été récupérées en 1940, mais les FTP doivent souvent les prendre sur d'autres groupes, après les parachutages. Les premiers sabotages commencent en novembre 1942 ; un an plus tard est menée la "bataille du grain" contre les réquisitions allemandes, chez les paysans.

    Au premier semestre 1944, le Front National devient l'organisation la plus puissante du secteur et prône une stratégie d'insurrection. Une nouvelle vague d'arrestations survient encore en mars-avril 1944. Les premiers maquis FTP apparaissent sous l'égide de Robert Loffroy (Serge), qui est le recruteur régional. Ils réorganisent les groupes, disparates, rétifs à la discipline, et qui doivent fréquemment se déplacer, victimes de la traque allemande. Le maquis Bourgogne, créé à l'été 1943, rejoint bientôt National-Maquis, lié au réseau Résistance. Les maquisards, ravitaillés par la population, manquent d'armes, mais conduisent des opérations de sabotage/destruction et multiplient les accrochages avec les Allemands.

    Après le 6 juin 1944, Sens, carrefour routier et ferroviaire, est bombardée à plusieurs reprises jusqu'au mois d'août. Les FTP ont créé des compagnies au maquis, la première est la compagnie Paul Bert, dirigée par le capitaine Castagne, un ancien des Brigades Internationales très à cheval sur la discipline militaire des maquisards. Cette compagnie bénéficie de l'acquisition de deux dépôts d'armes, dont l'un par des gendarmes passés à la Résistance. La compagnie Rouget de Lisle doit être recrée deux fois ; les FTP exécutent d'ailleurs le chef du détachement Bayard, Blondot, notoirement indiscipliné, en août 1944. Le réseau Jean Marie crée ses propres maquis particulièrement bien équipés. 4 autres maquis de moindre envergure sont également présents (Cudot, Machefer, Courlon et Kléber). Les FTP mettent en oeuvre la stratégie d'insurrection dès le 7 juin dans la forêt d'Othe : mais ils en comprennent l'inanité faute de percée alliée en Normandie, et les Allemands pour cette fois n'exercent pas de représailles. Les sabotages en revanche se multiplient, en particulier contre les voies ferrées. Les accrochages avec les Allemands forcent ceux-ci à ne circuler qu'en convois fortement armés ; la compagnie Paul Bert, qui se déplace vers Auxerre, est cependant durement accrochée par des SS au château de Passy. Les exécutions sommaires visent aussi les collaborateurs (63 exécutions attestées de décembre 1943 à octobre 1944). Les Allemands arrêtent alors des notables, exécutent des maquisards capturés (compagniePaul Bert). Le premier état-major FFI de l'Yonne, créé seulement fin juin 1944, est décapité à Auxerre par une descente de la Gestapo le 17 juillet. Le colonel Sadoul (Chevrier) prend la tête des FFI du département. Sens, pour l'Yonne, a la distinction d'avoir été la seule ville directemebt libérée par l'armée américaine. Le 6th Cavalry Group de Patton y entre dans l'après-midi du 21 août : la résistance allemande n'est pas très forte, car la garnison est prise par surprise, mais la journée voit au moins une vingtaine de morts, dont 5 FFI venus épauler les Américains. Les Américains repartent dès le lendemain et ce sont les résistants qui libèrent les villes environnantes. La 3rd Army se heurte à l'est de Sens à deux brigades SS fraîchement amenées du Danemark, les 50ème et 52ème, et de violents combats ont lieu à Villeneuve-l'Archevêque. Le nouveau préfet de l'Yonne nommé par le GPRF, Paul Gibaud, doit s'imposer face à Chevrier. A Sens une municipalité provisoire se met en place. Le comité de Libération de canton, clandestin, s'installe en parallèle des autorités préfectorales. Les FFI, dont l'armement pose problème, doivent bientôt retourner à la vie civile ou s'engager dans la 1ère armée française débarquée en Provence. La presse renaît : L'Yonne Républicaine apparaît dès le 26 août 1944, mais avec en grande partie l'équipe de l'ancien journal collaborationniste, Le Bourguignon, ce qui n'est pas sans créer des remous. Les deux problèmes majeurs des autorités provisoires sont le ravitaillement, encore précaire, et l'épuration, que beaucoup juge trop réduite.
    Une résistance diverse, surtout animée par de jeunes gens malgré la présence d'anciens, le rôle notable des femmes, la diversité des motivations et des tendances politiques, solidarités politiques et militaires, imbrication des mouvements, pénétration de la Résistance par l'ennemi : en somme, l'arrondissement de l'Yonne est une sorte de cas d'école du sujet. L'épilogue du livre retrace le calvaire des résistants déportés.



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    1859, dans la ville de Lawrence, Kansas. William Quantrell (Walter Pidgeon), un instituteur ambitieux, perd l'élection au poste de shérif au profit d'un cowboy texan illettré, Bob Seton (John Wayne),à peine arrivée en ville en compagnie d'un arracheur de dents. Seton est en outre aimé de Mary McCloud (Claire Trevor), la fille du banquier, que Quantrell convoitait également. Celui-ci se lance alors dans la contrebande d'esclaves, puis d'armes, pour son propre compte. Lorsque Fletcher (Roy Rogers), le frère de Mary, est arrêté après avoir tué un homme lors d'un débat houleux sur la sécession, Seton refuse de le relâcher au nom de son devoir de shérif. Quantrell, réalisant qu'il peut regagner le coeur de Mary, prend sa défense au tribunal après avoir terrorisé les jurés avec sa bande. Fletcher est relâché. Quand la guerre éclate, Quantrell et ses pillards revêtent l'uniforme confédéré pour accomplir leurs actes de banditisme...

    Dark Command, réalisé en 1940, survient une année à peine après le décollage de la carrière de John Wayne, propulsé par La chevauchée fantastique de J. Ford. Yates, patron de la Republic, met le paquet pour maintenir l'acteur sur sa lancée : un budget de 750 000 dollars, 4 scénaristes, le rachet des droits du roman de Burnett, le débauchage de Pidgeon à la MGM et de Walsh prêté par la Warner. Aux Etats-Unis, le film est un succès. Il le sera moins en France où il sort bien plus tard, à la fin de la décennie, alors que les autres films de Walsh sont passés par là -une simple comparaison avec Aventures en Birmanie(1945) donne à L'Escadron noir un caractère pâlichon.



    Walsh doit en effet composer avec la recette type de la compagnie : un western stéréotypé aux recettes expéditives. Le cowboy mal dégrossi incarné par John Wayne, honnête ne sachant pas lire et écrire et expédiant volontiers les coups de poing, triomphe de l'instituteur intelligent, subtil mais sans scrupules. Le film souffre en fait d'un scénario écartelé entre l'intrigue historique et le triangle amoureux. La référence à Quantrill n'est qu'un prétexte, puisque le personnage du film n'en est inspiré que de très loin : et par ailleurs on évite les choses qui fâchent en faisant de Quantrell un pur hors-la-loi vénal, alors que ce dernier a bien servi en réalité la cause confédérée, même si c'est en marge. Même chose pour le massacre de Lawrence, en 1863, qui s'assimile ici à une pure vengeance amoureuse. Reste les scènes d'action (la chute du chariot dans la rivière) et le jeu comique, pour une fois, de John Wayne, avec des répliques savoureuses.


    Dark Commandby crazedigitalmovies

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    Le 8 janvier 2015, le front al-Nosra, la branche officielle d'al-Qaïda en Syrie, et l'un des acteurs majeurs du conflit syrien, renouvelle son offensive contre les deux enclaves chiites voisines de Nubbol et Zahra, au nord-ouest d'Alep. Ces enclaves chiites sont défendues par la milice pro-régime syrien, les Forces Nationales de Défense, et par des éléments du Hezbollah libanais. Le front al-Nosra, qui conduit l'attaque avec d'autres groupes rebelles, parvient à infiltrer les défenses du régime, dans un premier temps, sur trois axes : au nord-est et à l'est de Nubbol et au sud-est de Zahra, dans le secteur de la zone industrielle (voir cartes). La pénétration est facilitée par l'emploi d'armes lourdes, notamment des blindés (jusqu'à 7 selon une source). Les forces pro-régime ont ensuite contre-attaqué et repoussé les assaillants en dehors des deux localités, avec l'appui de l'aviation qui est intervenue pour empêcher les renforts du front al-Nosra de rejoindre les combattants qui avaient pénétré la première ligne de défense. Le 9 janvier, des hélicoptères ont effectué plusieurs largages, probablement de vivres et de munitions. Parmi les assaillants, on trouve le groupe de djihadistes russophones de Seyfullakh Shishani, un chef tchétchène tué durant l'assaut sur la prison centrale d'Alep en février 2014 et dont le groupe a été rebaptisé à son nom. Ce groupe avait rallié le front al-Nosra en décembre 2013 après s'être détaché de la JMA d'Omar Shishani, maintenant chef important de l'EI, au mois d'août précédent. Les combattants du groupe Seyfullakh planifient leur assaut avec des photographies satellites. Plusieurs dizaines d'hommes sont engagés dans l'attaque, avec l'appui d'au moins un char. Les armes individuelles sont relativement modernes puisqu'un des djihadistes dispose d'une AK-74M.



    Les deux enclaves chiites assiégées sont au nord-ouest d'Alep et menacent les lignes de ravitaillement rebelles à partir de la Turquie, face à l'encerclement d'Alep par le régime.

    Les forces du régime ont fortifié les approches est de Nubbol et de Zahra.
    Les combattants du Jamaat Seyfullakh, membre d'al-Nosra, planifient l'assaut à partir d'images satellites.

    L'un des djihadistes est armé d'une AK-74M.



    Le bilan des pertes, comme souvent, est contradictoire. Il semble bien néanmoins que ce soit l'assaut le plus coûteux pour les rebelles syriens depuis une tentative avortée d'assaut en novembre 2014, après un bombardement au canon et à la roquette. Les deux enclaves chiites sont assiégées depuis l'été 2012 par les rebelles syriens et sont fréquemment ravitaillées par des lâchers de parachutes de l'aviation syrienne. De nombreuses milices pro-régime, comme Liwa Assad Allah al-Ghaleb, ont recruté parmi les chiites de ces enclaves voisines. La défense de Zahra et Nubbol aurait coûté au moins 11 tués aux forces pro-régime, qui revendiquent des dizaines de morts du côté du front al-Nosra. Celui-ci a reconnu 22 tués (14 selon un premier bilan fourni par l'OSDH).

    Carte réalisée par le blog Agathocle de Syracuse. La zone à l'ouest des deux villages chiites est tenue par les Kurdes de l'YPG.

    Carte de situation pro-régime.


    On en devine un peu plus sur les pertes matérielles des deux côtés, au vu des images disponibles. L'assaut initial a coûté aux forces du régime au moins un char. Du côté d'al-Nosra, un BMP-1 a été incendié et un char T-72, que les vainqueurs font parader dans Zahra et Nubbol avec les portraits d'Assad et d'Hassan Nasrallah (le leader du Hezbollah), semble avoir eu son canon cisaillé par un impact. Deux chars T-55 et un un autre BMP-1 semblent avoir été pris quasiment intacts. On note également que les Forces Nationales de Défense ont conduit une contre-attaque nocturne, comme le montre une vidéo de l'organisation mise en ligne aujourd'hui. La tactique du combat nocturne semble s'être fortement répandue depuis que les forces du régime syrien bénéficient de l'encadrement plus prononcé des conseillers iraniens et du Hezbollah, à partir du printemps 2013. On remarque également sur les images que plusieurs combattants du régime bénéficient d'armes individuelles plus modernes (AK-74 en particulier) ce qui confirme la présence d'unités d'élite.

    Un T-55 du front al-Nosra semble ouvrir le feu depuis la zone industrielle au sud-est de Zahra.

    Al-Nosra emploie aussi, dans le même secteur, un technical montant un quadritube ZPU-4 en 14,5 mm.

    Tireur d'élite du régime syrien en position.

    Le BMP-1 abandonné par al-Nosra.

    Ce T-72 affublé des portraits de Nasrallah et Assad, qui parade dans les rues de Zahra et Nubbol, a perdu une partie de son canon.

    Au premier plan, un T-55 abandonné par al-Nosra. Au fond, le BMP-1 incendié.

    Le BMP-1 en feu.

    Le régime utilise aussi une jeep armée d'un canon sans recul de 106.

    Les Forces Nationales de Défense se préparent pour une contre-attaque nocturne.

    Combat de nuit.

    Le BMP-1 capturé.





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    En novembre 2013, 6 combattants en Syrie ont potentiellement été identifiés comme australiens, avec cependant des doutes sur plusieurs d'entre eux1. Trois cas sont cependant plausibles : Roger Abbas, Yusuf Topprakaya et un kamikaze connu sous le nom de Abou Asma al-Australi. Roger Abbas, tué en octobre 2012, venait de Melbourne et était d'origine libanaise : c'était aussi un champion de kickboxing. Arrivé au départ pour une aide humanitaire, il a visiblement combattu ensuite avec le front al-Nosra. Yusuf Topprakaya, tué en décembre 2012, était originaire de la communauté turque et était surveillé par les autorités australiennes depuis 2010. Arrivé à la frontière turque à la mi-2012, il attend de pouvoir entrer en Syrie et rejoint une unité locale des brigades Farouk près de la ville de Maarat al-Numan. Il se fait remarquer par ses compétences au tir et dans la fabrication de bombes, avant d'être tué par un sniper. A la mi-septembre 2013, enfin, Abou Asma al-Australi jette un camion rempli de 12 tonnes d'explosifs contre une école qui sert de lieu de cantonnement à des soldats du régime syrien dans la ville de al-Mreiya, dans la province de Deir es-Zor. L'attaque kamikaze aurait permis au front al-Nosra de prendre la base aérienne de la ville. Le "martyr", originaire de Brisbane et de la communauté libanaise, était lui aussi surveillé par les autorités australiennes avant son départ.



    D'autres cas sont moins documentés. En août 2012, un cheik de Sydney, Mustapha al-Mazjoub, est tué en Syrie. D'ascendance saoudienne, il est à noter que son frère était le seul membre australien du Conseil National Syrien. Il serait mort au combat. En novembre 2012, un dénommé Marwan al-Kassab, considéré comme un Australien, meurt dans une explosion au Nord-Liban alors qu'il fabrique des bombes pour les rebelles syriens. En avril 2013, Sammy Salma, originaire de Melbourne, et qui avait voyagé avec Abbas, est également tué. En tout, on estime que 80 Australiens sont partis en Syrie et que 20, peut-être, ont combattu avec al-Nosra. La plupart sont issus de la communauté libanaise, 70% d'entre eux étaient connus des autorités précédemment et ils sont entrés en Syrie via la Turquie, un peu moins par le Liban. La Syrie n'est pas le premier cas de départ d'un contingent australien. Entre 1998 et 2003, 20 personnes avaient rejoint l'Afghanistan et les camps du LeT au Pakistan. Entre 2002 et 2012, 16 Australiens ont été arrêtés au Liban, ou condamnés in abstentia, pour activités djihadistes, principalement en lien avec Ansbat al-Ansar ou Fatah al-Islam. Après l'invasion de la Somalie par l'Ethiopie en 2006, de 10 à 40 Australiens ont également rejoint les Shebaab en Somalie. Des Australiens seraient également partis au Yémen en 2010. Le conflit en Syrie marque cependant un changement d'échelle. Une des causes est évidemment l'importance de la communauté libanaise : le conflit en Syrie concerne davantage ses membres que ceux en Somalie ou au Yémen. Ensuite, l'accès à la Syrie via la Turquie est beaucoup plus aisé que lors des conflits précédents. Enfin, le caractère de plus en plus sectaire du conflit et l'impuissance de la communauté occidentale à le juguler ont manifestement constitué un appel d'air pour des groupes comme al-Nosra ou l'EIIL.


    Roger Abbas.-Source : http://resources3.news.com.au/images/2012/10/31/1226506/977691-roger-abbas.jpg




    Yusuf Topprakaya.-Source : http://resources1.news.com.au/images/2013/01/02/1226546/770837-yusuf-toprakkaya.jpg


    Au centre, le Sheikh de Sydney, Mustapha al-Mazjoub.-Source : http://images.smh.com.au/2013/12/06/4987836/art-353-abindingfervour4-300x0.jpg



    Le combat s'est en outre transposé en Australie. Depuis le début 2012, 17 incidents ont été relevés comme étant en rapport avec le conflit syrien : principalement des attaques de sunnites contre des personnes, des biens ou des commerces chiites ou alaouites. Elles ont lieu surtout à Sydney et Melbourne et impliquent des personnes issues des communautés syrienne, turque et libanaise. L'Australie a connu plusieurs préparations d'attentats terroristes déjouées avant exécution, contre les J.O. De Sydney en 2000, une du LeT en 2003, et deux cellules autonomes démantelées à Sydney et Melbourne en 2005 qui comprenaient des personnes entraînées en Afghanistan et au Pakistan. Un attentat prévu contre les Hollsworthy Army Barracks en 2009, là encore arrêté à temps, concernait des hommes qui participaient au réseau de financement et de recrutement des Shebaab. A noter toutefois que les incidents sectaires ont reculé en 2013.

    En décembre 2013, deux hommes ont été arrêtés à Sydney. La police affirme qu'un des deux hommes, Hadmi Alqudsi, était un recruteur pour al-Nosra et probablement pour l'EIIL (il aurait envoyé au moins 6 personnes en Syrie). Le deuxième homme arrêté était sur le point de partir. Pour Andrew Zammit, le spécialiste de la question, cela signifie que les réseaux d'acheminement en Australie sont en train de s'organiser petit à petit2. Le 8 décembre d'ailleurs, les autorités annoncent avoir confisqué 20 passeports de peur de départs vers la Syrie, ce qui porte le total de la mesure à 90 en tout. En janvier 2014, après le déclenchement des combats contre l'EIIL, Yusuf Ali, un Australien, et son épouse, sont tués à Alep. Tyler Casey est entré en Syrie entre juin et août grâce à l'aide d'Alqudsi, arrêté en décembre 2013 à Sydney. Il combattait au sein du front al-Nosra. Né aux Etats-Unis, Yusuf a ensuite gagné l'Australie avec ses parents et a été élevé comme chrétien. Quand ses parents se séparent, lorsqu'il a 13 ans, il gagne les Etats-Unis avec sa mère. Il regagne l'Australie à 17 ans et se convertit à l'islam. En novembre 2011, il épouse Amira Ali à Sydney, qui est donc morte avec lui en Syrie. Yusuf est donc le 7ème Australien dont on est sûr qu'il ait bien été tué sur place3.


    Yusuf Ali.-Source : http://www.brisbanediary.com/wp-content/uploads/2014/01/Yusuf-Ali-Al-Qaeda-Link.jpg


    Ci-dessous, le prêcheur Musa Cerantonio, qui soutient ici al-Nosra début 2013, a depuis pris fait et cause pour l'EIIL.



    La dispute entre l'EIIL et le front al-Nosra, qui éclate en avril 2013, et qui dégénère en affrontement armé entre l'EIIL et les autres groupes rebelles à partir de janvier 2014, n'est pas sans conséquence sur le paysage des volontaires australiens. En février, Zawahiri, le chef d'al-Qaïda, désavoue publiquement l'EIIL et confirme son soutien au front al-Nosra, alors que les combats ont déjà commencé depuis un mois. Abou Sulayman, ancien prêcheur de Sydney, lié au front al-Nosra, intervient dès le 17 mars pour annoncer qu'il sert de médiateur entre les deux camps, puis s'engage publiquement, via des vidéos et des discours, pour défendre Zawahiri et le front al-Nosra contre l'EIIL. Il a rejoint la Syrie et il est intégré au sein du front al-Nosra. De manière intéressante, l'affrontement au sein d'al-Qaïda a forcé la structure à mettre en avant certains de ses idéologues, comme Abou Sulayman, bien connu pour ses prêches et ses appels au djihad en Australie. Ce dernier aurait fréquenté à Sydney Bilal Khazal, qui aurait été entraîné en Afghanistan et aurait été un proche de Ben Laden4. Mais les partisans d'al-Nosra ne sont pas seuls en Australie : Musa Cerantonio, un autre ancien prêcheur de Melbourne, a lui pris fait et cause pour l'EIIL. Les derniers morts australiens en Syrie appartiennent plutôt à l'EIIL, mais les informations sont trop éparses pour affirmer que ce groupe aurait pris le pas sur les autres dans le recrutement en Australie5. Le centre israëlien Meir Amit estime, en février 2014, que plusieurs douzaines à une centaine d'Australiens sont présents en Syrie ; selon les services de renseignement, ils pourraient même y avoir plusieurs centaines d'Australiens, dont une centaine rien que pour le front al-Nosra. La communauté libanaise constitue toujours un pôle de recrutement, notamment via les liens familiaux avec le nord du Liban et la région de Tripoli, qui faciliteraient le franchissement de la frontière avec la Syrie6. Au 24 avril 2014, ce sont au total 10 Australiens dont on est sûr qu'ils ont péri en Syrie7.

    Abou Sulayman, prêcheur australien qui a servi de médiateur pour al-Nosra dans le conflit avec l'EIIL. Un Australien qui occupe une position importante dans le djihad syrien.


    Début mai 2014, une mère avec ses quatre enfants est arrêtée à l'aéroport de Sydney alors qu'elle tentait de rejoindre son époux en Syrie, avec de l'argent et du matériel (dont des équipements de camouflage)8.

    A la mi-septembre, le flot de combattants australiens partis en Syrie et en Irak, et dont certains sont revenus, est pour beaucoup dans l'opération menée par 800 policiers qui fait avorter un projet d'attentat conduit par un vétéran de l'Etat Islamique. Les Australiens continuent de s'engager dans le front al-Nosra et l'EI, et ces djihadistes préparent de plus en plus de projets d'attaques sur le sol australien. A cette date, au moins 60 Australiens combattent encore en Syrie ou en Irak, des dizaines en sont déjà revenus et 15 y ont été tués, dont 6 rien qu'en 2014. En plus de Yusuf Ali et de sa femme Amira, on trouve Caner Temel, recruté dans l'EIIL par Abou Hafs après avoir servi dans le front al-Nosra. D'origine turque et venant de Sydney, Temel avait servi comme sapeur dans l'armée australienne à partir de février 2009 avant de déserter l'année suivante. A la mi-février 2014, Ahmad Moussali, un ami de Yusuf Ali, est également tué en Syrie. Zakaryah Raad, qui avait réalisé en juin 2014 une vidéo de propagande pour l'EIIL appelant les Australiens au djihad, perd la vie peu après. En juillet, un certain Abu Bakr al-Australi commet un attentat-suicide en Irak pour l'EI : il s'agit de Ahmad Dahman, un homme de 18 ans qui avait quitté l'Australie pour la Turquie à ses 17 ans. C'est le deuxième kamikaze australien après un premier en Syrie en 2013.

    Camer Temel.

    A gauche, Zakaryah Raad, dans le film de recrutement de l'EIIL.


    Majoritairement, les Australiens sont désormais des hommes jeunes (25 ans ou moins), appartenant aux communautés libanaise ou turque de ce pays. Certains sont mariés et étaient déjà connus des services australiens. L'année 2014 est surtout marquée par un flot plus prononcé de combattants en direction de l'Etat Islamique, et que l'on retrouve plus en Irak qu'en Syrie. Le front a l-Nosra attire cependant encore des combattants. Les Australiens occupent aussi plus de postes importants. En juillet 2014, l'armée libanaise arrête Hussam Sabbagh, accusé de jouer un rôle clé dans les réseaux d'al-Nosra dans ce pays. Il aurait pris part aux combats du camp de Nahr-el-Bahred en 2007 et se serait élevé jusqu'à commander un groupe de 250 hommes.

    Hussam Sabbagh.


    Sur le plan domestique, il faut noter qu'une centaine de personnes en Australie soutient l'effort djihadiste. Les réseaux de recrutement se sont solidifiés comme le montre l'arrestation de Alqudsi en décembre 2013, qui à lui seul a fait partir au moins 6 combattants (dont Yusuf Ali et Temel). Il est en cheville avec Mohammad Ali Baryalei, grande figure de l'EI, qui lui aurait recruté 30 hommes d'abord pour al-Nosra puis pour l'EI. En septembre, un réseau de recrutement pour al-Nosra est démantelé à Brisbane, avec deux personnes dont le frère du premier kamikaze australien. Les combattants du djhad syrien, plus que précédemment, sont davantage connus pour des faits précédent leur départ. Khaled Sharrouf et Mohamed Elomar, qui postent de nombreuses menaces contre l'Australie sur les réseaux sociaux, et jusqu'aux têtes de leurs ennemis décapités, étaient connus des services australiens, comme la plupart des combattants partis en 2014. Les membres de l'EI en Australie sont de plus en plus audacieux dans la préparation d'attaques sur le sol australien. L'un d'entre eux, Abdul Numan Haider, est abattu par la police australienne après avoir agressé les officiers au couteau9.


    1Andrew Zammit, « Tracking Australian Foreign Fighters in Syria », CTC Sentinel, Volume 6 Issue 11-12, novembre 2013, p.5-9.
    5Andrew Zammit, « Syria: a fractured opposition and Australian consequences », The Strategist/The Australian Strategic Policy Institute Blog, 24 avril 2014.
    6Foreign fighters from Western countries in the ranks of the rebel organizations affiliated with Al-Qaeda and the global jihad in Syria, The Meir Amit Intelligence and Terrorism Information Center, 3 février 2014.
    9Andrew Zammit, « New Developments in Australian Foreign Fighter Activity », CTC Sentinel, septembre 2014 . Vol 7. Issue 9, p.5-9.

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    Les Britanniques sont l'un des contingents de volontaires étrangers en Syrie parmi les plus importants d'Europe de l'ouest : plus de 300 personnes en janvier 2014, et sans doute plus de 400 en avril1. Depuis le début de la guerre en Syrie, les autorités britanniques ont arrêté trois hommes suspectés de participer à des réseaux de recrutement et d'acheminement de volontaires pour les groupes djihadistes2. Le cas britannique rappelle de fâcheux souvenirs, notamment celui de la Bosnie. L'attention est attirée sur les volontaires britanniques au moment de l'enlèvement d'un journaliste anglais et d'un autre néerlandais, le 19 juillet 2012, qui sont finalement libérés par un groupe de rebelles qui les avaient aidés à pénétrer en Syrie. Or, parmi leurs ravisseurs, se trouve une douzaine de Britanniques, dont un docteur du National Health Service, Shajul Islam, d'origine bengalie, intercepté à son retour au pays via l'Egypte le 9 octobre suivant. D'autres arrestations ont lieu en janvier 2013, dont celle du frère de Shajul, et d'un homme qui avait converti un MAC-10 tirant à blanc en une arme opérationnelle. Najul Islam, c'est son nom, aurait assuré le soutien financier du voyage de son frère et de son complice, arrêté avec lui, et aurait également convoyé en Syrie des équipements de vision nocturne, des lunettes de visée et autres matériels sensibles. Dans un autre cas, Nassim Terreri et Walid Blidi, deux Londoniens d'origine algérienne, sont tués à Darkoush, à quelques kilomètres de la frontière turque, le 26 mars 2012. Les deux Britanniques appartenaient à la brigade Hisham Haboub, de l'Armée syrienne libre : ils sont morts en ouvrant le feu sur un convoi du régime qui a répliqué à leurs tirs, un autre Britannique du même groupe étant d'ailleurs blessé dans l'accrochage.



    Les Britanniques se sont en fait retrouvés sur nombre de champs de bataille du djihad depuis l'Afghanistan. La communauté dite « Londonistan » avait aussi produit des prêcheurs radicaux capables d'influencer la jeunesse britannique, jusqu'à pousser certains éléments à rejoindre al-Qaïda et à commettre les attentats du 7 juillet 2005 à Londres. Depuis le printemps arabe cependant, ce sont les communautés arabes en exil, via leurs liens avec leurs pays d'origine, qui sont devenus importantes, comme le montre le cas de la Libye et de la Tunisie, ou bien encore de l'Egypte. On estime qu'il y a au moins 13 000 exilés syriens au Royaume-Uni, dont une partie fournit des fonds, organise des convois, alimente aussi le vivier des volontaires. Mais comme on l'a vu, des Britanniques à proprement parler sont aussi partis en Syrie. Il y en a au moins 30. La communauté soudanaise de l'ouest de Londres parle de 21 hommes déjà entraînés sur place, et il y aurait eu des départs dans les communautés marocaine et somalienne. Des Syriens comme un prêcheur de l'est de Londres, Abu Basir al-Tartusi, qui n'était pas parmi les plus radicaux, sont aussi partis combattre en Syrie. On trouve aussi parmi eux Mustafa Setmariam Nassar, un théologien djihadiste vétéran de l'Afghanistan arrivé à Londres dans les années 90, qui avait soutenu les groupes radicaux en Algérie avant de retourner en Afghanistan et d'être arrêté par les Américains à Quetta en 2005, livré aux autorités syriennes qui l'ont relâché, sans que l'on comprenne bien pourquoi, en février 2012. Muhammad Surur bin Nayif Zain al-Abidin, en lien avec deux dissidents saoudiens, Saad al-Faqih et Muhammad al-Massari, contribue au financement des insurgés. Théologien salafiste, il est revenu au Qatar en 2004 et organise de là le flux financier à destination de certains groupes rebelles.


    A droite, Abou Basir al-Tartousi.-Source : http://mrc-tv.s3.amazonaws.com/sites/default/files/video_thumbs/118558/118558_0001.jpg



    Le portrait type du volontaire britannique est donc le suivant : un homme jeune, entre 20 et 30 ans, originaire du sud-est asiatique, plutôt bien éduqué, et qui a des liens avec des individus ou des groupes ayant des relations internationales. Les motivations relèvent plutôt de la solidarité de l'oumma (défendre les « frères syriens) et sont facilitées par l'accès aisé à la Syrie via la Turquie et l'absence d'une contre-discours qui empêcherait les jeunes musulmans ciblés de partir se battre. Les combattants syriens déconseillent cependant aux volontaires de se rendre par leurs propres moyens en Syrie : il faut d'abord entrer en contact avec les réseaux ou les groupes armés pour faciliter le transit3.

    Le 20 novembre 2013, Mohammed el-Araj, de l'ouest de Londres, est le deuxième Britannique à être reconnu mort au combat en Syrie par les autorités4. Mort à la mi-août 2013, il avait passé 18 mois en prison pour avoir protesté violemment devant l'ambassade israëlienne de Londres en 2009. Habitant de Ladbroke Grove, dans l'ouest de Londres, il était né dans un vol de British Airways et a grandi au Royaume-Uni. Il faisait une formation pour être ingénieur mécanicien avant son arrestation. Selon l'ISCR, el-Araj était en lien avec al-Nosra et l'EIIL et aurait combattu dans l'une de ses formations, ou un groupe associé, dans les provinces d'Alep et d'Idlib. Sa famille est d'origine palestinienne. Un de ses amis aurait également trouvé la mort en Syrie.


    Mohammed el-Araj.-Source : http://static.guim.co.uk/sys-images/Guardian/About/General/2013/11/20/1384963324397/Mohammed-El-Araj-009.jpg


    Le 6 février 2014, Abdul Waheed Majid meurt dans l'explosion d'un véhicule kamikaze en Syrie, lors de l'assaut raté sur la prison centrale d'Alep, sous la bannière d'al-Nosra et le nom de Abu Suleiman al Britani5. Etait-ce le premier kamikaze d'origine britannique en Syrie ?6 Il était cependant lié au groupe al Muhajiroun, de Crawley. Il était en contact avec les membres de ces cercles radicaux depuis la fin des années 1990 et le début des années 2000. Le cas de cet homme est inquiétant car il a attendu presque 15 ans d'activisme et d'engagement avant de partir sur le champ de bataille syrien, et il était connu des services de renseignement7. Au moins 10 citoyens britanniques auraient déjà péri sur les champs de bataille syriens. Deux Britanniques encore présents en Syrie, Mahdi Hassan, un ancien étudiant d'un cours privé catholique, et Muhammad Hamidur Rahman, salarié d'un petit commerce, discutent avec des sympathisants sur un réseau social basé en Lettonie, Ask.fm8.

    Ci-dessous, vidéo de l'assaut sur la Prison Centrale d'Alep par les insurgés, le 6 février dernier. A 16:00, on peut voir le kamikaze britannique qui va jeter un camion bourré d'explosifs sur l'entrée de la prison pour ouvrir la voie aux assaillants.





    Selon l'ISCR, en janvier 2014, au moins 50 Britanniques partis en Syrie sont revenus dans leur pays. Parmi les volontaires, de nombreux jeunes hommes d'origine pakistanaise, marocaine, tunisienne et libyenne. Si la plupart des départs sont individuels, des réseaux organisés autour de mosquées peuvent contribuer au financement et aux contacts sur place. Le réseau Sharia4UK, dirigé notamment par Anjem Choudary, fait de la propagande pour le recrutement. Né en 1967, d'origine pakistanaise, Choudary a étudié la médecine à l'université de Southampton. Devenu finalement avocat, il rallie le Cheikh Omar Bakri Muhammad, le fondateur d'al-Muhajiroon, interdite par les autorités britanniques, puis fonde al-Ghurabaa, également interdite, avant de lancer Sharia4UK, bannie en 2010. En mai 2012, il se rend aux Pays-Bas pour piloter le démarrage de Sharia4Belgium, qui recrute pour le djihad en Syrie. Bakri, né à Alep en 1958, rejoint les frères musulmans syriens, puis se radicalise au Liban. Arrivé en Angleterre en 1986, il fonde une branche de Hizb al-Tahrir, une organisation libanaise extrêmiste qui veut établir un califat islamique. En 2005, craignant une arrestation pour ses prises de position radicales sur le 11 septembre, il se réfugie au Liban. Dans une interview du 27 novembre 2013, il affirme que Choudari est son émir pour le Royaume-Uni9.


    Anjem Choudary.-Source : http://newsimg.bbc.co.uk/media/images/47110000/jpg/_47110018_-4.jpg


    Les Britanniques partis faire le djihad en Syrie participent aussi à la propagande de leur cause via des vidéos. Fin mars 2014, c'est le cas pour l'un d'entre eux, membre de l'EIIL. L'homme, qui a un accent londonien, prétend avoir déjà réussi à faire passer 3 ou 4 autres Britanniques en Syrie, via la Turquie. La vidéo est tournée à l'ouest de Hama, et l'on y voit notamment un technical armé d'une pièce quadruple de mitrailleuses ZPU de 14,5 mm. Un autre Britannique s'est également exprimé sur le djihad, et un autre a posté à la même époque sur Twitter un slogan détourné du fameux « Keep Calm » en le modifiant avec un « and support I.S.I.S. ». Un autre djihadiste britannique, Abou Doujana, âgé seulement de 19 ans, encourage les adolescents du Royaume-Uni à venir faire le djihad sur les réseaux sociaux, comme Ask.fm10.

    En avril 2014, c'est un footballeur, qui voulait jouer pour le club britannique d'Arsenal, de nationalité portugaise, qui est reconnu sur une de ces vidéos de propagande. Abu Isa Andaluzi était venu à Londres pour jouer dans le club renommé après avoir grandi auprès d'un footballeur célèbre. Cet homme serait en réalité Celso Rodrigues Da Costa, qui a vécu à Leyton, dans l'est londonien, avec ses deux frères. Il a probablement participé à des sessions d'entraînement où Arsenal supervise des recrutements. Les services britanniques pensent qu'au moins deux autres Portugais résidant à Londres sont partis en Syrie, dont un serait à Alep. Un groupe de Britanniques de l'ouest de la capitale a récemment publié des photos où on les voit aux côtés de Yilmaz, un ancien membre de l'armée néerlandaise interrogé par les médias de son pays d'origine, et qui forme maintenant les insurgés syriens dans un entraînement de type militaire. Da Costa encourage, dans sa vidéo, les musulmans d'Ukraine et de Crimée à venir faire le djihad en Syrie ; plus surprenant encore, il s'adresse même aux femmes11.


    Abou Isa Andulazi.-Source : http://www.thesundaytimes.co.uk/sto/multimedia/dynamic/00434/STN060704_434731k.jpg


    Abdullah Deghayes, 18 ans, venu de l'est du Sussex, est mort quant à lui en Syrie. Il a rejoint ses deux frères -dont l'un a été blessé à l'estomac en même que temps que lui était tué- malgré un déplacement de son père en Turquie pour l'empêcher de gagner ce pays. Le frère blessé, Amer, avait été le premier à partir, pour une action humanitaire au départ, mais a rapidement pris part aux combats. Abdullah est cependant le le neveu, comme ses frères, de Omar Deghayes, un ancien détenu de Guantanamo, arrêté au Pakistan en 2002 par les Américains et prisonnier jusqu'en 2007, et qui réside désormais à Tripoli, en Libye. Avant de mourir pour le djihad syrien, Abdullah vendait des articles de sport dans une boutique Adidas de Brighton. Comme le rappelle Peter Neumann, de l'ICSR, le profil de Abdullah Dehayes est différents des autres djihadistes britanniques, car il parle arabe et a des liens familiaux avec le Moyen-Orient et l'Afrique du Nord, alors que la plupart des Britanniques partis en Syrie viennent d'Asie du sud-est et ne parlent pas arabe12. Selon la police britannique, 40 personnes ont rejoint la Syrie rien que dans les trois premiers mois de l'année 201413. Fin avril 2014, l'ICSR identifie un Britannique sur une vidéo d'exécution mise en ligne sur Instagram. L'homme, qui serait originaire de Londres, appartiendrait à Rayat al Tawheed, un groupe armé composé essentiellement de Britanniques et affilié à l'EIIL14.










    Le contingent britannique, depuis la mi-2014, fait de plus en plus de publicité autour de ses crimes de guerre. Il a des liens étroits avec les milieux criminels anglais et envisage des attaques de type Mumbai en Angleterre. Les Britanniques servent avec l'Etat Islamique, le front al-Nosra et d'autres groupes plus restreints : ils seraient jusqu'à 700 à être partis au djihad. En octobre 2013, 4 personnes ont été arrêtées par la police britannique qui les suspectaient de préparer un attentat de type Mumbai en Angleterre : elles se seraient peut-être rencontrées en Syrie. En décembre 2013, le contingent britannique en Syrie a fini par créer son propre média de propagande : Rayat al-Tawhid. Les vidéos vantent le djihad, la rédemption après une vie criminelle, mettent en avant les conditions de vie montrées comme luxueuses, mais aussi les exécutions sommaires et les têtes d'ennemis décapités. Déjà, en mars 2013, un premier groupe britannique, Kataib al-Kawthar, s'était manifesté via Facebook en publiant aussi des vidéos en anglais d'un djihadiste finlandais, Abou Kamal. Ce groupe semble être une composante de Kataib al-Muhajirin, le groupe d'Omar Shishani. On aperçoit d'ailleurs dans les vidéos Seyfullakh, un bras droit de Shishani, et Ibrahim al-Mazwagi, un Anglo-Libyen qui a été le premier mort britannique confirmé en Syrie. A côté de ce dernier, surnommé Abou Fidaa et marié à une Suédoise, on trouve Abu Qudamah, un autre Britannique probablement originaire de Londres et qui périt un peu plus tard.




    Au centre, Amer Deghayes, et ses deux frères de part et d'autre, tués en Syrie.


    Les volontaires britanniques ont également des liens avec le djihad historique. Abdel Majed Abdel Bary, par exemple, est le fils de Adel Abdel Bary, transféré par les Anglais en 2012 aux Américains, qui avait dirigé la cellule du Djihad Islamique égyptien dans les années 90 et soutenu Ben Laden. On le soupçonne aussi d'avoir pris part à la planification des attaques contre les ambassades américaines en Afrique en 1998. Le fils, Adel, rappeur de l'ouest londonien, vante les mérites du djihad, de l'EI, et de Ahmed Kasper Mikhaimar, un criminel condamné à 26 ans de prison en janvier 2014 pour le meurtre d'un adolescent. Choukri Ellekhlifi, tué en Syrie en août 2013, faisait partie d'un gang de braqueurs démantelé en août 2012 qui attaquaient, masqués, les passants, à bicyclette, les menaçant avec un taser. D'origine marocaine, il venait de Paddington à l'ouest de Londres. Le 25 février 2014, Moazzam Begg, un ancien détenu de Guantanamo et fondateur des éditions Azzam à Birminghma, est arrêté par la police : on l'accuse d'aider au financement et à l'entraînement du djihad syrien. A Portsmouth, une antenne recrute pour l'EI. Iftekar Jaman, un des plus célèbres djihadistes de ce réseau, est interrogé par la BBC. Il a aidé au moins 2 autres Britanniques, Abu Qaqa et Abu Layth al-Khorasani, à gagner la Syrie. Le second, un étudiant de Liverpool originaire de Manchester, boxeur amateur, s'appelle Anil Khalil Raoufi : les deux ont depuis été tués. Deux autres hommes sont passés par Portsmouth : Muhammad Hassan et Muhammad Hamidur Rahman, ancien gérant d'un magasin de vêtements, qui combattent tous les deux pour l'EIIL. Mashudur Choudhury, arrêté le 26 octobre 2013 à son retour de Syrie, avait pris l'avion le 8 pour la Turquie avec 4 autres personnes du réseau de Portsmouth. Il avait proposé d'appeler par dérision ce groupe les « Britani brigade Bangladeshi bad boys »15.

    Quittant l'aéroport de Gatwick, 3 hommes de Portsmouth dont l'un meurt en Syrie.


    En septembre 2014, des Britanniques de l'EI, jusqu'à une trentaine (un cinquième du total selon certains spécialistes), affirment vouloir rentrer chez eux à condition de ne pas être jetés en prison à leur retour. A ce moment-là, on estime que plus de 500 Anglais sont partis en Syrie, 20 y ayant trouvé la mort dont 6 dans les combats entre groupes de l'insurrection. 260 sont revenus dont 40 attendent leur jugement16. Le djihad n'est pas seulement masculin. Plus de 60 femmes britanniques ont également rejoint la Syrie, en particulier pour épouser des djihadistes. Cantonnées d'abord à des tâches domestiques, elles ont ensuite assumé des responsabilités : recrutement sur les réseaux sociaux, et une demi-douzaine a intégré la brigade al-Khansaa, chargée du maintien de l'ordre à Raqqa. Parmi ces femmes, Aqsa Mahmood, une jeune étudiante en médecine de Glasgow qui a abandonné ses études pour rejoindre la Syrie en novembre 2013. Elle recrute aussi sur les réseaux sociaux et incite à commettre d'autres attentats contre les soldats en Occident, citant l'attaque de Woolwich en mai 2013, l'attentat de Boston ou celui de fort Hood en 2009. Mujahidah Bint Usama, une autre étudiante en médecine de 21 ans, s'est photographiée avec une tête décapitée. Khadijah Dare, convertie à l'islam à 18 ans et qui a fréquenté le Lewisham Islamic Center de Londres, où officie le clerc radical Abou Hamza lié aux deux auteurs de l'attaque de Woolwich, a fait voeu d'être la première femme à exécuter un otage américain ou britannique. Dare a émigré en Syrie en 2012 pour épouser un djihadiste suédois, Abou Bakr. Sally Jones, une femme de 45 ans devenue Umm Hussain al-Britani, après être tombée amoureuse d'un jeune djhadiste de 20 ans originaire de Birmingham, Junaid Hussain (condamné en 2012 avec un groupe de hackeurs et qui s'est évadé en Syrie), est partie le rejoindre fin 201317.

    En octobre 2014, on atteint le chiffre de 30 Britanniques tués, dont 4 dans une seule frappe américaine le mois précédent (dont un adolescent de Brighton, Ibrahim Kamara, alias Khalil al-Britanni, qui combattait avec al-Nosra)18. Un Britannique meurt en Irak ou en Syrie toutes les trois semaines, en moyenne. Muhammad Hamidur Rahman est mort en juillet 2014. Mamanour Roshid, 24 ans, est mort en octobre. La moyenne d'âge est de 23,5 ans, et la tranche va de 18 à 41 ans. Globalement, les djihadistes britanniques pour la majorité ont de meilleures situations avant leur départ que leurs homologues européens19. En novembre, Abu Abdullah al-Britani, un combattant de l'EI, est tué par une frappe aérienne du régime syrien près de Deir es-Zor. De son vrai nom William Hasmou Clinic, il avait beaucoup de propagande pour l'EI20. Abu Abdullah al Habashi, 21 ans, et Abu Dharda, 20 ans, ont péri en novembre à Kobane, avec l'EI, contre les Kurdes. Habashi était d'origine éritréenne et Dharda somalienne : ils rejoignent la Syrie en décembre 201321. Abu Abdel Malik al-Britani, tué en décembre 2014 à Dabiq, porte probablement le total de morts britanniques à 35 ; il a péri avec l'Etat Islamique aux côtés de deux Canadiens. Au moins deux jeunes gens de Coventry ont également péri dans les combats de Kobane22.



    Al Britani, mort à Deir-es-Zor.



    Un des deux jeunes de Coventry tués à Kobane.

    A gauche, Abou Musa as-Somali, un autre Britannique d'origine africaine tué en Syrie.




    1Foreign fighters from Western countries in the ranks of the rebel organizations affiliated with Al-Qaeda and the global jihad in Syria, Meir Amit Intelligence and Terrorism Information Center, 3 février 2014.
    2Raffaello Pantucci, « British Fighters Joining the War in Syria », CTC Sentinel, Volume 6 Issue 2, février 2013, p.11-15.
    3Shiraz Maher, « ICSR Insight: British Foreign Fighters in Syria », The International Centre for the Study of Radicalisation, 15 octobre 2013.
    9Foreign fighters from Western countries in the ranks of the rebel organizations affiliated with Al-Qaeda and the global jihad in Syria, Meir Amit Intelligence and Terrorism Information Center, 3 février 2014.
    15Raffaello Pantucci, « The British Foreign Fighter Contingent in Syria », CTC Sentinel, mai 2014, Vol 7 Issue 5, p.17-21.

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    La Belgique a de longue date une relation duale avec ses immigrés maghrébins ou turcs. Dans la décennie 1960, l'immigration marocaine et turque a été encouragée, de façon à fournir une main d'oeuvre peu onéreuse pour l'industrie du charbon et de l'acier, ce qui a permis à la Belgique de tenir son rang dans la construction européenne. Le déclin de l'industrie lourde n'a pas entraîné le départ de ces immigrés. Aujourd'hui, certaines personnes des troisième et quatrième générations se trouvent en marge de la société belge. Une partie de la jeunesse immigrée d'origine marocaine bascule dans la délinquance dès les années 1980-1990.



    Capitalisant sur ces difficultés d'intégration, le parti Sharia4Belgium est né le 3 mars 2010. Son porte-parole salafiste, Fouad Belkacem, est persona non grata sur la place publique. Après plusieurs actions judiciaires et sous la pression publique, le parti est finalement dissous le 7 octobre 2012. La guerre en Syrie fait alors rage depuis un an et demi. Il faut attendre quelques mois pour obtenir les premières informations à propos des volontaires belges et néerlandais partis rejoindre le djihad en Syrie. En ce qui concerne la Belgique, les premières personnes sont identifiées en mars 2013, notamment par la langue flamande, sur des vidéos postées depuis la Syrie. Les parents de Brian De Mulder et Jejoen Bontinck reconnaissent leurs fils sur des vidéos. Le parti d'extrême-droite Vlaams Belang réussit à embrigader une des familles pour sa propagande tandis que le père de Bontinck se rend en Syrie pour chercher son fils. Tous blâment Sharia4Belgium1.


    A droite, Brian de Mulder, aux côtés d'un autre combattant belge parti en Syrie et qui était à la direction de Sharia4Belgium.-Source : http://emmejihad.files.wordpress.com/2014/02/chaib-de-mulder.jpg



    Le 10 avril 2013, un hebdomadaire belge publie un article sur les djihadistes nationaux, affirmant que 12 d'entre eux ont déjà été tués (chiffre toujours non confirmé). En juin, deux journaux apportent des précisions sur le contingent après la mort d'Abd ar-Rahman Ayashi, un Franco-Syrien qui avait quitté la Belgique en 2012 après avoir purgé 8 ans de prison. Il était devenu chef de bataillon au sein du groupe Suqour as-Sham, menant pas moins de 600 hommes au combat. Il était le fils du cheikh Bassam Ayashi, un Syrien de Molenbeek, à Bruxelles. La famille est surveillée par les autorités belges depuis au moins septembre 2009. Quelques mois plus tôt, l'ami d'Ayashi, le Français Raphaël Gendron, avait également été tué en Syrie. Parmi les autres Belges morts au combat, il y a aussi Nur ad Din Abouallal, membre de Sharia4Belgium, tué le 25 juillet 2013. 33 autres membres du groupe, en septembre, combattaient encore en Syrie, dont Hussyan Elouassaki, alias Abu Fallujah, qui dirigerait la brigade Ansār Majlis Shūra al-Mujahidīn, près d'Alep, responsable de décapitations. On évalue alors à 150 à 200 le nombre de Belges déjà partis en Syrie.


    Abd ar-Rahman Ayashi.-Source : http://pietervanostaeyen.files.wordpress.com/2013/09/ayashi.jpg


    Le 13 janvier 2014, le ministre des Affaires Etrangères confirme que plus de 200 Belges ont gagné la Syrie depuis le début du conflit, et qu'au moins 20 y ont été tués2. Pour Petier van Ostaeyen, spécialiste du sujet, au 27 avril 2014 ce serait en fait 3963 Belges (220 au minimum) qui auraient rejoint la Syrie depuis le début du conflit: sur les 102 identifiés via les médias ou les réseaux sociaux (et 32 connus aussi seulement par leur nom de guerre), 57 sont impliqués avec Sharia4Belgium, dont 20 ont rejoint l'EIIL et au moins un al-Nosra. Pour le reste de l'échantillon, il est très difficile de savoir quels groupes armés les volontaires ont rejoint (37 avec l'EIIL, 8 avec al-Nosra, 10 avec Suqur as-Sham, 1 avec Liwa Shuhada à Idlib, 1 dans une autre formation). 5 ont 16 ans et viennent de Bruxelles et Vilvoorde. L'âge des combattants va de 13 (Younes Abaaoud4) à 68 ans (si l'on inclut le cheikh Bassam al-Ayashi ; sinon il tombe à 38). L'âge moyen est à 24,5 ans. On trouve au moins 17 femmes dans le contingent belge5. 14 mineurs au moins sont partis, dont 4 sont revenus ; 1 a été ramené par sa mère. 10 viennent de Bruxelles ou Vilvoorde, une cité proche. Sur 136 volontaires dont les villes de départ sont identifiées, 48 viennent de Bruxelles, 41 d'Anvers, 22 de Vilvoorde, et 14 de Mechelen. Un axe Anvers-Mechelen-Vilvoorde-Bruxelles se dessine donc sur la carte et le djihadisme concerne la Flandres belge dans sa quasi-totalité, le problème est très marginal en Wallonie. Au moins 29 des volontaires sont revenus en Belgique (dont 4 refoulés à la frontière turque). L'un d'entre eux, Hakim Elouassaki, a été blessé et il est revenu pour se soigner. Le 23 janvier dernier, deux femmes de combattants, enceintes, ont été rapatriées, en accord avec les autorités, probablement en échange de renseignements sur leurs maris (qui appartiennent à Sharia4Belgium). On sait que 10 membres de l'organisation sont revenus, tout comme 8 autres qui faisaient partie de l'EIIL et 2 d'al-Nosra. Les plus gros contingents de retour sont à Anvers et Vilvoorde. 7 membres de Sharia4Belgium, 6 habitants de Bruxelles, 6 de Vilvoorde et au moins un de Maaseik et un autre de Mechelen ont été tués ; en tout, il y a 27 morts depuis décembre 2012 (9 membres de Sharia4Belgium, 6 résidents de Bruxelles, 6 résidents de Vilvoorde, un de Maaseik, un autre de Mechelen)6. 8 des tués appartiennent à l'EIIL, 8 au front al-Nosra, 2 à Suqour al-Sham, et 9 autres probablement à l'EIIL. Le dernier tué en date appartient au front al-Nosra : il est mort dans les combats du district industriel de Sheikh Najjar, au nord-est d'Alep, sous le nom de guerre de Abou Handalah7. Au moins 220 Belges seraient toujours en Syrie, et peut-être plus de 3008. Sur 54 Belges localisés sur place, 29 ont été à Alep (dont 17 de l'EIIL, avec 7 tués ou revenus en Belgique, et 10 qui sont probablement maintenant à Raqqa), 12 sont à Raqqa (dont les 10 d'Alep), 11 sont dans la province d'Idlib, 6 dans celle de Homs, 3 ont été dans celle de Lattaquié (dont un tué en août 2013 pendant la première offensive rebelle d'envergure sur place), 2 à Damas, et 1 a été tué à Saraqib.

    Younes Abaaoud, le plus jeune combattant belge en Syrie (13 ans).-Source : http://emmejihad.files.wordpress.com/2014/03/67846_1384639538466403_335192518_n.jpg





    Nora Verhoeven, une des femmes parties faire le djihad en Syrie.-Source : http://emmejihad.files.wordpress.com/2014/03/1618475_251975741651335_2119415134_n.jpg






    Peter van Ostaeyen présente également quelques exemples de Belges partis se battre en Syrie. Te Ou, 19 ans, originaire de Vilvoorde, est actuellement à Alep, où il combat pour l'EIIL. Abu Houdaifa Ahmed, dont la famille est d'origine marocaine (et sans doute berbère), a 21 ans : lui aussi combat à Alep, comme la majorité des Belges d'ailleurs, et a un frère qui serait en Afghanistan. Abu Sulayman al-Muhajir, d'origine algérienne, est parti avec sa femme à Alep en août 2013. Un de ses frères combattrait aussi en Syrie. Younes (Michaël) Delefortrie, un converti d'Anvers, est un membre connu de Sharia4Belgium : en 2011 il avait été arrêté en possession d'une AK-47. Il a combattu à Alep mais est revenu en Belgique après le déclenchement des combats contre l'EIIL, le 3 janvier 2014 ; arrêté par la police, il nie avoir combattu en Syrie. Abdel Monaïm, d'origine marocaine, 32 ans, a été tué en janvier 2014 : on le décrivait plus comme un aventurier que comme un islamiste radical. Abu Sulayman al-Baljiki, 36 ans, est le Belge le plus âgé faisant partie de l'EIIL. Originaire de Bruxelles, il combat dans un groupe de Franco-Belges présent à Homs, puis à Alep. Abu al-Maqdad Muhajir, d'origine marocaine (berbère), combat à Alep et à la particularité de parler arabe, français et néerlandais. Abu Jihad al-Baljiki est l'un des rares membres de Sharia4Belgiumà avoir rejoint al-Nosra. Ismail Mujahid, 17 ans, a quitté Bruxelles pour la Syrie en avril 2013 avec son ami Bilal. Son frère Zakaria, 23 ans, était déjà en Syrie. Bilal est revenu en Belgique après quelques mois mais Ismail, lui, est resté avec l'EIIL. Hisham Chaib, 30 ans, d'Anvers, était l'un des gardes du corps du chef de Sharia4Belgium, Fuad Belkacem. Il avait passé deux mois en prison début 2013 pour son rôle dans les émeutes de Borgerhout à Anvers9. Les départs de jeunes Belges continuent : début mai, un jeune homme de 24 ans, Abou Sabir Al Belgiki, originaire du quartier de Borgerhout à Anvers, annonce sur son profil Facebook qu'il a réussi à rejoindre la Syrie10.

    Dans sa dernière analyse du phénomène, datée du mois de novembre 2014, Peter van Oestayen évoque d'autres réseaux de recrutement que Sharia4Belgium11. Le « resto du Tawhid », dirigée par le converti Jean-Louis Denis, surnommé le Soumis, est actif près de la gare de Bruxelles-Nord. Sous couverture de distribution de repas à de pauvres musulmans, Denis recrute de jeunes gens pour le djihad ; il est d'ailleurs arrêté en avril 2013 après le départ de deux jeunes ga rçons de 16 ans originaires de Vilvoorde. En outre, les Belges déjà arrivés en Syrie donnent des conseils aux candidats au départ via les réseaux sociaux.



    Sur les 438 Belges déjà partis en Syrie, le chercheur en a identifié 132. 81 sont connus par leur nom de guerre. 35 sont des femmes. L'âge moyen est de 25 ans. 44 ont péri et 70 à 90 Belges sont revenus dans leur pays. 15% sont liés à Sharia4Belgium, qui a constitué la première vague avec des aventuriers, qui ont souvent perdu leurs illusions. La deuxième vague de Belges djihadistes est désormais attirée par le modèle de l'Etat Islamique. Ainsi, 3 jeunes gens de Kortrijk veulent gagner Raqqa, la capitale de l'EI. Mais 45% des hommes de Sharia4Belgium ont fini par rejoindre l'EI, après avoir parfois suivi d'autres groupes. Un de ceux-ci, Majlis Shura al-Mujahideen, avait la particularité de séparer les combattants arabes des Européens. Dans la première moitié de 2013, ce groupe rejoint la faction d'Omar Shishani qui fait ensuite allégeance à l'EIIL. Houssien Elouassaki, le chef spirituel des Belges, rallie alors al-Nosra avec une partie des combattants. Une dizaine de Belges combattent avec Suqur al-Sham, une composante de l'ancien Front Islamique, et 13 avec al-Nosra. De l'autre côté, un Belge au moins est parti combattre avec le régime. Sur les 202 dont on connaît l'origine, la plupart viennent d'un axe nord-sud Anvers-Mechelen-Vilvoorde-Bruxelles, où Sharia4Belgium est très présent. En Syrie, de nombreux Belges se trouvent à Alep avec le front al-Nosra ; d'autres sont à Raqqa avec le Front Islamique (107 ont pu être localisés).

    En novembre 2014 également, Abdelmajid Gharmaoui, un djihadistes belge, apparaît peut-être dans une scène d'exécution massive d'au moins 20 soldats du régime, aux côtés d'autres Européens, à Dabiq, au nord d'Alep. Gharmaoui, proche de Sharia4Belgiumà Vilvoorde, a quitté son pays en novembre 2012. ll a été condamné à 10 ans de prison in abstentia en Belgique. On le soupçonne d'avoir pris à part à l'exécution d'un autre Belge revenu en Syrie, accusé avoir parlé à la police12. Ce même mois, les Belges de l'Etat Islamique multiplient les démarches de recrutement, preuve que l'organisation, engagée sur de nombreux fronts et ciblée par des frappes aériennes, manque d'effectifs13. Récemment, un Belge nouvellement arrivé dans l'Etat Islamique a été identifié comme le 4ème venant de la petite ville de Maaseik, où la communauté musulmane radicale semble particulièrement active. De son vrai nom Fayssal Oussaih, il appartiendrait à une famille déjà présente, en 2006, dans un procès belge sur des membres du GICM (Groupe Islamique Combattant Marocain), impliqué dans les attentats de Madrid et Casablanca. Oussaih semble avoir des liens avec d'autres membres du GICM. Un autre jeune homme parti en Syrie a également fait de la prison en 2006. On a donc un rare exemple de connection, en Belgique, entre un réseau ancien du djihadisme et des recrues pour le djhad en Syrie, qui rejoint d'ailleurs Sharia4Belgium, et au final l'Etat Islamique. Abdelkader Hakimi, le leader européen du GICM, se trouve d'ailleurs lui-même en Syrie14.

    Gharmaoui.
     
    Hicham Chaïb, vu ici en octobre, qui recrute pour l'EI.

    Abou Shaheed, de la ville de Maaseik, après son arrivée en Syrie, décembre 2014. Il tient une mitrailleuse PK.



    1Pieter Van Ostaeyen, « Belgian Jihadis in Syria », Jihadology.net, 5 septembre 2013.
    9Pieter Van Ostaeyen, « Belgium’s Syria Fighters ~ An Overview of 2012 and 2013 (II) », Jihadology.net, 25 janvier 2014.

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    1910, Australie. Une mission s'occupant d'enfants et de parents aborigènes est brutalement fermée par les autorités. Thomas Freeman, un enfant aborigène, voit son père se faire abattre sous ses yeux. En 1915, Freeman fait partie d'un bataillon australien promis à débarquer sur la péninsule de Gallipoli, face aux Turcs. Pour fuir la réalité sordide de la Grande Guerre, Freeman se réfugie dans un mythe de ses ancêtres légué par son père, le temps du rêve...

    De toutes les BD parues peu avant ou parallèlement au centenaire de la Première Guerre mondiale, Le temps du rêve est sans doute l'une des plus originales. L'intérieur de la première page, qui représente les débarquements ANZAC à Gallipoli, est déjà un petit bijou en soi. Le choix de la campagne des Dardanelles, longtemps honnie et relativement oubliée dans les commémorations du centenaire de l'hexagone, est intéressante en soi. De même que le choix d'un aborigène jeté dans cette bataille qui d'une certaine façon donne naissance aux nations australienne et néo-zélandaise... pied-de-nez, donc, de la voir aussi par les yeux d'un aborigène dont le peuple est complètement rejeté alors par les Australiens. Le scénariste connaît bien son sujet, un travail de documentation a été fait en amont sur la campagne et le desssin est agréable, malgré peut-être quelques visages qui se ressemblent un peu trop. Une excellente évocation de la contribution australienne à la Grande Guerre accompagnée d'une réflexion sur la guerre elle-même.





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    Mars 1916. Le bataillon du soldat aborigène Thomas Freeman et du lieutenant-colonel Stucker débarque à Marseille. Bientôt les Australiens sont acheminés sur le front de la Somme où se prépare une grande offensive alliée. Stucker, tiraillé quant à son attitude, côtoie Freeman, toujours évadé dans le temps du rêve aborigène...

    Si l'intérieur du quatrième de couverture est toujours aussi splendide, le deuxième tome du Temps du rêve est plus sombre que le premier. Les Australiens gagnent le front ouest après les Dardanelles. On retrouve donc des choses mieux connues : la guerre des tranchées, les nettoyeurs, les combats au corps-à-corps, l'offensive de la Somme... et cette rencontre improbable de Freeman avec Hitler. On dirait que le personnage du général Paton (sic), le supérieur de Stucker, a été inspiré au dessinateur par l'acteur Benedict Cumberbach, qui incarne Sherlock Holmes dans la série britannique récente du même nom.




    Le scénario se concentre sur la psychologie des hommes. Au bonheur de l'arrière à Marseille succède l'horreur des tranchées. Comme par hasard, les combats se déroulent près de la petite localité de Fromelles, dont le titre rappelle étrangement celui d'un film sur Jack l'Eventreur... le dessin évoque à merveille ces combats crépusculaires, alors que Freeman poursuit sa quête mystique où son sang et celui de ses ennemis doit l'amener au temps du rêve... le scénariste n'hésite d'ailleurs pas à faire mourir quelques-uns des personnages principaux pour renforcer la crédibilité de son propos. Bref, une BD chaudement recommandée.


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    Les médias occidentaux et nombre de chercheurs et de spécialistes du conflit syrien se sont surtout focalisés sur l'arrivée de combattants étrangers côté insurrection. Ces volontaires sont venus renforcer, à partir de 2012, les différents groupes djihadistes comme le front al-Nosra, puis l'EIIL en 2013. On s'inquiète, évidemment, du retour de certains combattants radicalisés dans les pays d'origine. En France, le départ, en janvier 2014, de deux adolescents de 15 ans, originaires de la région toulousaine, a relancé l'intérêt pour la question, tout comme l'annonce récente par Manuel Valls de la présence de « 700 Français » en Syrie -un chiffre qui, sans davantage de précisions, ne signifie malheureusement pas grand chose. La dernière estimation sérieuse, en décembre 2013, plaçait à 11 000 au maximum le nombre de ces volontaires étrangers arrivés depuis 2011 en Syrie, côté insurrection, issus en grande majorité du monde arabe, même si le nombre de volontaires issus d'Europe de l'Ouest s'est accru1. Mais qu'en est-il en face, dans le camp du régime ? On sait que la Syrie, dès le départ, a bénéficié du soutien de l'Iran, qui a non seulement ravitaillé le régime, mais engagé certaines de ses troupes sur le terrain, notamment dans un rôle de formation, d'encadrement et de renseignement. Cela ne veut pas dire d'ailleurs que les Iraniens restent en dehors des combats, bien au contraire : ils y ont participé. Surtout, l'Iran a mobilisé ses « intermédiaires », ses relais d'influence dans les pays voisins : le Hezbollah, présent dès 2011, a engagé massivement son appareil militaire en Syrie au printemps 2013, contribuant à sauver le régime, mal en point. Téhéran déploie aussi les milices irakiennes pro-iraniennes, à partir de 2012, en Syrie, et essaie d'élargir l'effort de recrutement. Combien de combattants étrangers, étatiques ou non-étatiques, au total, sont venus se battre pour le régime syrien ? Les estimations varient. Le Hezbollah maintient plusieurs milliers de combattants sur le terrain, mais a fait tourner ses unités : certains évoquent le chiffre de 10 000 hommes passés sur les champs de bataille syrien, un chiffre très élevé. Les Gardiens de la Révolution auraient au moins envoyé 1 000 à 1 500 hommes en Syrie. Les miliciens, enfin, notamment irakiens, représentent une force d'appoint d'au moins 3 500 combattants et peut-être plus de 4 000. Si le total peut au moins se monter à 7-8 000 hommes2, voire 10-15 000 hommes3, certains n'hésitent pas, en particulier côté rebelle, à le porter à beaucoup plus, jusqu'à 40 000 (!). Une chose est sûre : quels que soient les chiffres, l'intervention de ces combattants étrangers, aux côtés du régime, a eu beaucoup plus d'impact sur le déroulement du conflit que celui des volontaires étrangers côté insurrection.

     


    L'Iran


    La République Islamique d'Iran mène un effort soutenu, depuis 2011, pour maintenir Bachar el-Assad au pouvoir, ou à défaut, pour pouvoir utiliser le territoire syrien comme tremplin pour ses intérêts régionaux. Un corps expéditionnaire comprenant des unités des Gardiens de la Révolution, leur unité spéciale, la force Qods, et les services de renseignement et de maintien de l'ordre, est présent en Syrie. L'Iran assure également par air, essentiellement, la logistique du régime, ce qui représente aussi un point vulnérable, si l'espace aérien vient à être contesté. C'est Téhéran, avec le Hezbollah, qui assure également la formation des miliciens destinés à renforcer la masse de manoeuvre du régime, ou à prolonger l'influence iranienne sur place. Le Hezbollah lui-même s'est engagé massivement au printemps 2013, et l'Iran a activé dès 2012 le levier des milices chiites irakiennes pro-iraniennes en formant, notamment, la brigade Abou Fadl al-Abbas, suivie de nombreuses autres en 20134. Les milices créées par Asaib Ahl al-Haqq ou les Brigades du Hezbollah en Irak, pour le combat en Syrie, prennent leurs ordres de Téhéran, et en obtiennent armement et autres équipements. Certaines milices, en Syrie, préfèrent d'ailleurs combattre sous les ordres du Hezbollah libanais plutôt que du régime5. C'est aussi l'Iran qui organise le recrutement de réfugiés chiites afghans sur son son pour épauler les miliciens irakiens en Syrie. Ces Afghans, à la mi-2014, aurait formé leur propre unité, la brigade Fatimyyoun, qui compterait entre 2 500 et 4 000 hommes6.


    Source : http://www-tc.pbs.org/wgbh/pages/frontline/tehranbureau/images/ghasem.jpg


    Dès le départ, les Gardiens de la Révolution et la force Qods tentent d'appuyer la contre-insurrection du régime, en 2011. Quand Bachar el-Assad commence à perdre le contrôle du nord et de l'est du pays à l'été 2012, les Iraniens s'attachent à maintenir le contrôle du régime sur le centre et le sud. C'est aussi à ce moment-là que l'Iran commence à former des miliciens, à la fois pour pallier à la désintégration progressive de l'appareil militaire et, comme on l'a dit, afin de maintenir son influence sur place au cas où le régime tomberait. L'Iran appuie donc à la fois les restes de l'ancien appareil militaire et les nouvelles milices qui fusionnent avec eux.



    Dès mai 2011, il apparaît que le général Suleimani, le commandant de la force Qods, et Mohsen Chizari, le directeur de l'entraînement et des opérations de celle-ci, sont impliqués dans la répression des manifestations anti-régime. Les deux hommes ont activement soutenu les milices pro-iraniennes en Irak, contre les Américains : Chizari avait même été arrêté, avec un autre officier de la force Qods, en 2006, avant d'être expulsé par le gouvernement irakien. L'implication de la force Qods est révélée au grand jour avec l'assassinat, en février 2013, du général Shateri, dans la campagne autour de Damas, alors qu'il se rendait à Beyrouth après avoir visité le front à Alep. Shateri était un officier important de la force Qods qui avait opéré secrètement au Liban depuis 2006 ; il avait servi en Afghanistan et en Irak. On a spéculé sur le fait que Shateri était peut-être venu pour récupérer ou détruire des documents sensibles à l'intérieur de la base d'armes chimiques d'al-Safira, près d'Alep, alors menacée par les rebelles -l'Iran ayant contribué au programme des armes chimiques syriennes.

    Photo du général Shateri, tué en Syrie en février 2013.


    Les Iraniens forment, de toute évidence, de nouvelles unités militaires syriennes. On sait que le 416ème bataillon de forces spéciales a été entraîné par les Iraniens, probablement au complexe de al-Dreij, entre Damas et Zabadani. Les forces conventionnelles des Gardiens de la Révolution participent également à cet effort. 48 d'entre eux, capturés en août 2012, ont été relâchés en janvier 2013. Parmi eux, deux généraux, le commandant et l'ancien commandant de l'unité Shohada de la province de l'Azerbaïdjan occidental ; le commandant de la 14ème brigade Imam Sadegh (province de Bushehr) ; et du personnel lié à la 33ème brigade al-Mahdi (province de Fars). Le déploiement de forces conventionnelles des Gardiens de la Révolution, et pas seulement de la force Qods pourtant chargée des opérations à l'étranger, montre le degré d'implication de l'Iran. Il faut dire que les Gardiens de la Révolution ont l'expérience de la contre-insurrection, ce qui n'est pas forcément le cas de la force Qods : d'ailleurs les unités impliquées viennent de provinces où se sont déroulés des soulèvements réprimés par les Gardiens de la Révolution.



    Il est difficile de dire si les Iraniens influencent véritablement les choix stratégiques du président Assad. On peut remarquer que la décision de combattre pour conserver les centres urbains, dès le début 2012, correspond à un discours de Suleimani en janvier 2012 qui préconisait justement de tenir les villes, et effectivement, la première capitale provinciale, Raqqa, ne tombe qu'en mars 2013. La première offensive en 2012 a lieu à Zabadani, qui a l'avantage d'être proche de la capitale Damas, mais qui est aussi sur le cordon de ravitaillement pour le Hezbollah au Liban. C'est à Zabadani que les Gardiens de la Révolution stationnaient pour leurs opérations au Liban à partir de 1982 ; en outre, jusqu'en 2011, c'est le point de transit et de stockage principal pour les armes à destination du Hezbollah. Le mur construit autour de Homs après le siège de février-mars 2012 rappelle étrangement celui que les Américains avaient bâti autour de Sadr City, à Bagdad, en 2008, pour isoler leurs adversaires. Suleimani et le commandant adjoint de la force Qods, Esmail Ghaani, ont cependant multiplié les critiques contre Assad, lui reprochant en particulier le massacre sectaire de Houla en 2012 et sa gestion beaucoup trop répressive des manifestations. Par ailleurs, l'Iran laisse les groupes djihadistes comme al-Nosra recruter ou chercher des financements via son propre sol, pour renforcer la position de ces acteurs en Syrie, discréditer l'insurrection et renforcer le discours du régime, qui lu-même a laisse sciemment se développer les groupes djhadistes tout en les infiltrant et en négociant des accords avec eux (notamment sur le pétrole)7.



    Source : http://www.worldtribune.com/wp-content/uploads/2012/03/OSGEOINT-14-Feb-2012-UAV-on-Video-Over-Homs-2.jpg



    Téhéran contribue aussi à envoyer des spécialistes du renseignement et du maintien de l'ordre. Le commandant adjoint des forces de maintien de l'ordre iraniennes, Ahmad Reza Radan, fait le voyage à Damas dès la fin avril 2011. Ce sont ces forces qui avaient brisé les manifestations en Iran, en juin 2009. Elles dépendant du ministère de l'Intérieur, et in fine de Khamenei, ce qui montre bien d'ailleurs que le soutien à la Syrie n'est pas le fait que de Suleimani ou des Gardiens de la Révolution, mais bien de l'ensemble du pouvoir iranien. Le chef du renseignement des Gardiens de la Révolution, Hojjat al-Eslam Hossein Taeb, est impliqué dans l'effort dès mai 2011 au moins. En février 2012, un drone iranien Monajer est déjà utilisé au-dessus de Homs. En septembre 2012, Iran Electronics Industries a déjà fourni au moins deux millions de dollars de matériel à la Syrie, dont des brouilleurs radio. Mohammed Nasif Kheirbek, un proche du clan Assad, dont la famille est très impliquée dans l'appareil de renseignement, sert d'intermédiaire avec les Iraniens : il va discuter à l'été 2011 pour l'établissement d'un complexe militaire et de dépôts à l'aéroport de Lattaquié.

    Ahmad Reza Radan.


    L'Iran utilise principalement la voie aérienne pour ravitailler le régime syrien. Les compagnies commerciales sont mises à contribution : Iran Air, Yas Air (qui transportent combattants, munitions, roquettes, canons antiaériens et obus de mortiers). En septembre 2012, une centaine d'appareils commerciaux est déjà impliquée, sans compter les appareils militaires : au moins 3 An-74 et 2 Il-76. Il faut dire que les Gardiens de la Révolution utilisent la Syrie comme hub pour leurs livraisons au Hezbollah depuis au moins l'an 2000. Au départ, les membres de la force Qods sont d'ailleurs acheminés par avion. L'aviation syrienne engage ses Il-76 également, dont au moins un a, en 2012, navigué via l'Iran et la Russie, pour ramener des hélicoptères de combat Mi-25 « remis en condition ». En mars 2011, la Turquie avait saisi un Il-76 de Yas Air transportant des fusils d'assaut, des mitrailleuses, des obus de mortiers ; l'Iran utilise ensuite l'espace aérien irakien. Le passage est facilité par la collusion du ministre du Transport irakien, Hadi al-Amiri, et l'organisation Badr en Irak.


    Source : http://understandingwar.org/sites/default/files/FINAL%20SYRIA%20MAP.jpg


    Par voie de terre, à la fin 2012, il ne restait qu'un seul point d'entrée à la frontière syro-irakienne que pouvait utiliser les Iraniens : Al Walid-At Tanf. Les trois autres ont été perdus de par la progression des Kurdes au nord-est, de l'activité des groupes sunnites en Irak et de l'avance des rebelles syriens. Al Walid-At Tanf, la route la plus au sud, est aussi la plus rapide vers Damas. L'Iran a aussi déployé des navires via le canal de Suez, et ce dès avant le déclenchement de la révolte, en février 2011. L'Alvand et le Kharg rallient ensuite Lattaquié. Deux autres navires font le même voyage en février 2012 vers Tartous. Des tankers ramèneraient du pétrole syrien brut vers l'Iran. Toujours est-il que le soutien iranien au régime syrien passe d'abord par le ravitaillement aérien, qui s'opère sur une base quasi quotidienne.

    Les Iraniens fournissent probablement des pièces pour l'entretien de la flotte de T-72 syriens, des roquettes Falaq-2 (modifiées en Volcano et autres par le régime), des missiles ballistiques Fateh 110, des jeeps et autres véhicules (Morattab Pazhan et Sahra), des roquettes de 107 mm, des obus de mortiers de 120 mm et des fusils anti-sniping lourd en 12,7 mm Sayaf 2, copie du H.S. 50 autrichien. On sait aussi qu'en août 2012 13 officiers des unités de missiles des Pasdarans sont venus entraîner leurs homologues syriens8. En novembre 2013, de nouveaux drones, les Yasir, apparaissent au-dessus de la Ghouta, suivis en avril 2014 par des Shahed 129 modifiés près de Damas. L'Iran serait également partie prenante dans la fabrique de barils explosifs à as-Safira, près d'Alep, avec la Chine, et aurait contribué à mettre au point les munitions au chlore ponctuellement utilisées en 2014.

    Un camion avec deux lance-roquettes Falaq-2 du régime syrien.

    Un membre de la brigade Liwa Abou Fadl al-Abbas pose avec un  Sayad 2 iranien, copie du fusil anti-sniping H.S. 50 de Steyr.


    Dès l'été 2012, alors que le pouvoir reconnaît à demi-mot sa présence militaire en Syrie9, l'Iran commence aussi à former les milices paramilitaires syriennes, et en particulier Jaysh al-Sha‘bi, qui regroupe à la fois des chiites et des alaouites. En septembre, Mohammad Ali Jafari, le chef des Gardiens de la Révolution, reconnaît que cette milice compte déjà 50 000 hommes. Basée sur le modèle de la milice Basij iranienne, cette milice est encadrée, aussi, par la force Qods. Dès le début du conflit en 2011, de nombreuses milices pro-régime se sont en effet constituées : aux comités populaires, minorités armées pour se protéger des sunnites jugés menaçants, se sont ajoutés les milices des gangs criminels de la bande côtière alaouite, les fameux shahiba. D'où le nom générique de shahiba donné à toutes ces organisations. Au printemps 2013, l'Iran est encore présent quand l'ensemble de ces milices est plus ou moins regroupé dans les Forces Nationales de Défense : il en assure probablement l'entraînement. D'ailleurs, des miliciens syriens sont formés en Iran même, comme ces 4 combattants de Homs qui assurent avoir reçu là-bas un entraînement au combat urbain, après avoir été emmené en avion de Lattaquié à Téhéran10. En avril 2014, plusieurs généraux reconnaissent avoir créé les FND comme une seconde Basij. Selon un officier à la retraite des Pasdarans, il y aurait en permanence 60 à 70 officiers supérieurs des Gardiens de la Révolution, en uniforme syrien, sans pièces d'identité11.


    Ce documentaire, réalisé par la BBC à partir d'images fournies par les insurgés syriens, montren des membres de la force Qods des Gardiens de la Révolution opérant dans le pays, où ils ont été tués lors d'une embuscade (août 2013).





    Emblème des Forces Nationales de Défense, la milice pro-régime encadrée et entraînée par les Iraniens en Syrie.



    Les Gardiens de la Révolution et la force Qods se sont fréquemment retrouvés engagés dans les combats en Syrie contre les insurgés. Hormis les 48 « pélerins » capturés en 2012 puis relâchés, et le général Shateri, ces corps ont subi d'autres pertes. Le lieutenant-colonel Amir Reza Alizadeh, par exemple, a été tué à Damas le 1er mai 201312. En avril 2013, une brigade de l'Armée Syrienne Libre de la province d'Idlib capture un officier iranien qui, devant la caméra, reconnaît avoir formé pendant 5 mois des snipers pour le régime13. En janvier 2014, les autorités iraniennes publient la liste de 15 citoyens volontaires morts au combat en Syrie14.

    L'intensification de l'engagement iranien correspond à la période la plus critique du conflit pour le régime, entre novembre 2012 et mars 2013. A partir de novembre, les rebelles ouvrent plusieurs nouveaux fronts au nord, au centre et au sud de la Syrie. Deux attaques à la voiture piégée visent Damas et l'aéroport international de la capitale est attaqué. Mi-décembre, les rebelles capturent l'académie militaire al-Muslimiyah à l'extérieur d'Alep et avancent dans Daraya, au sud de Damas. Le 4 mars 2013, le régime perd sa première capitale provinciale, Raqqa, 6ème ville du pays. Le 20 mars, une voiture piégée explose devant la mosquée Al-Iman Mosque du district de Mazraa, tuant 42 personnes, dont Mohamed Al Buti, un clerc sunnite pro-régime influent. Quatre jours plus tard, les rebelles pilonnent au mortier le centre de Damas. La survie du régime est donc en jeu, avec un recul sur tous les fronts et la capitale sérieusement menacée. C'est pourquoi l'Iran a fait en sorte d'intervenir pour sauver Bachard el-Assad15.

    Le cas le plus emblématique d'implication de l'Iran dans la guerre en Syrie est la mort, le 19 août 2013, d'un réalisateur de documentaire et d'un officier des Gardiens de la Révolution, tués dans une embuscade montée par les rebelles dans la province d'Alep. Le réalisateur s'appelait Hadi Baghbani et l'officier Esmail Heydari. Le premier effectue son second voyage en Syrie en août 2013, pour tourner un film à usage interne sur les officiers d'active des Gardiens de la Révolution ou rappelés de leur retraite afin de former les miliciens pro-régime. Heydari, un officier de carrière des Gardiens de la Révolution, a participé à la formation des miliciens syriens à Téhéran et a effectué plusieurs séjours en Syrie, sur la ligne de front. Le 19 août, les conseillers iraniens accompagnent des miliciens pro-régime dans une reconnaissance au sud-est d'Alep, mais tombent sur la brigade Liwa Dawood, qui dispose d'armes lourdes et même d'un blindé. 6 Iraniens sont tués, dont Baghbani et Heydari16. Pour le centre de renseignement israëlien Meir Amit, il n'y aurait en Syrie que quelques centaines de membres des Gardiens de la Révolution, essentiellement de la force al-Qods. Il y a également des cadres de la milice des Gardiens de la Révolution, la Basij.

    Esmail Heydari, l'officier de la force al-Qods tué dans une embuscade au sud-est d'Alep en août 2013. Un des témoignages les plus manifestes que ces conseillers iraniens participent à l'occasion aux combats, directement.


    Pour le Middle East Media Research Institute (MEMRI), dès le début 2012, des cadres des Gardiens de la Révolution combattent directement sur le terrain, en Syrie. Mohammad Tork, l'un d'entre eux, est ainsi tué à Damas. Amir Kazem-Zadeh, un soldat des Gardiens de la Révolution, est donné pour mort « dans la défense du sanctuaire de Zaynab » ; un classique des déclarations funéraires iraniennes pour annoncer une mort au combat en Syrie. Mehdi Moussavi, un cadre de la milice Basij des Gardiens des la Révolution, est rapatrié en Iran, décédé, le 7 juillet 2013. Le général Mohammad Jamali Paqale, un vétéran de la guerre Iran-Irak, est annoncé tué au combat le 4 novembre 201317.

    L'Iran et la Syrie sont liés, depuis 1980, par une alliance qui est surtout tactique et qui ne repose pas sur des facteurs religieux. L'Iran a besoin de la Syrie dans son « axe de la résistance » et pour donner de la profondeur stratégique au Hezbollah, sa plus belle réussite au Proche-Orient. C'est pourquoi Téhéran axe la stratégie du régime syrien sur le contrôle de la région allant de la bande côtière alaouite à Damas, corridor nécessaire, entre autres, au ravitaillement du Hezbollah et à sa profondeur dans l'espace. Même si Assad tombe, les milices appuyées par l'Iran ou le Hezbollah seraient peut-être capables de prendre à leur charge ce cordon ombilical nécessaire à la survie du mouvement chiite libanais18. De fait, avec l'installation de la guerre civile, la relation entre l'Iran et la Syrie s'est transformée : le premier occupe pour ainsi dire une bonne partie de la seconde, et le général Soleimani, le commandant de la force al-Qods, est le véritable maître des lieux19. En mai 2014, les Iraniens jouent ainsi un rôle clé dans les négociations avec les rebelles pour l'évacuation de certains quartiers de Homs20.

    En juin 2014, le général Hossein Hamedani affirme que la Basij est présente dans 14 provinces syriennes21. Mais pour l'Iran, l'intervention en Syrie a un prix très élevé. Les 70 000 hommes des FND revendiqués à la mi-2014 ont un salaire mensuel de 100 à 160 dollars, pris en charge par l'Iran. Les miliciens irakiens et afghans recrutés par l'Iran reçoivent jusqu'à 500 dollars par mois. Le Hezbollah coûte jusqu'à 100 millions de dollars annuels à l'Iran ; la prime pour un combattant célibataire tué en Syrie se monterait pour la famille à 50 000 dollars. L'Iran paie une bonne partie de l'entretien des avions de combat syriens en Russie, et porte à bout de bras le régime en lui achetant notamment du pétrole. L'inflation en Iran a augmenté de 10% depuis le début de la guerre en Syrie22.

    En octobre 2014, le général Darisavi, des Pasdarans, est déclaré mort au combat en Syrie par les autorités. Selon l'opposition iranienne, en quatre semaines, 16 Iraniens ont été tués en Syrie23. Le 9 janvier 2015, Hossein Ahmadi, un membre de la force al-Qods, est enterré dans la province d'Alborz : c'est le premier membre de l'organisation déclaré officiellement mort au combat en Syrie24. Le nombre des Gardiens de la Révolution tués en Syrie depuis 2011 dépasse probablement la centaine, ce qui reste toutefois modeste (et sans doute sous-estimé) au regard d'un contingent de plus de 1 000 hommes présents en permanence et qui a probablement tourné (comme pour le Hezbollah)25.

    Enterrement de Hossein Ahmadi, membre de la force al-Qods tué en Syrie, en janvier 2015.



    Bibliographie :


    Will Fulton, Joseph Holliday, et Sam Wyer, Iranian Strategy in Syria, Institute for the Study of War, mai 2013.

    Aron Lund, « Who Are the Foreign Fighters in Syria? An Interview With Aaron Y. Zelin », Syria in Crisis/Carnegie for the Middle East, 5 décembre 2013.

    Karim Sadjadpour, « Iran’s Unwavering Support to Assad’s Syria », CTC Sentinel, Août 2013, Special Issue Vol 6. Issue 8, p.11-14.

    Mazis I., Sarlis M., « A GEOPOLITICAL ANALYSIS OF THE ACTIVATION OF THE SHIITE GEOPOLITICAL FACTOR WITHIN THE SYRIAN CONFLICT GEOSYSTEM », Regional Science Inquiry Journal, Vol. V, (2), 2013, pp. 125-144.

    Phillip Smyth, « Hizballah Cavalcade: Iran’s Losses In the “35th Province” (Syria), Part 1 », Jihadology.net, 14 juin 2013.

    Iran in Syria. From an Ally of the Regime to an Occupying Force, Naame Shaam, Septembre 2014.


    2Foreign Fighters in Syria, The Meir Amit Intelligence and Terrorism Information Center, décembre 2013.
    4Will Fulton, Joseph Holliday, et Sam Wyer, Iranian Strategy in Syria, Institute for the Study of War, mai 2013.
    5Iran in Syria. From an Ally of the Regime to an Occupying Force, Naame Shaam, Septembre 2014.
    6Iran in Syria. From an Ally of the Regime to an Occupying Force, Naame Shaam, Septembre 2014.
    7Iran in Syria. From an Ally of the Regime to an Occupying Force, Naame Shaam, Septembre 2014.
    8Iran in Syria. From an Ally of the Regime to an Occupying Force, Naame Shaam, Septembre 2014.
    9Iran in Syria. From an Ally of the Regime to an Occupying Force, Naame Shaam, Septembre 2014.
    10Iran in Syria. From an Ally of the Regime to an Occupying Force, Naame Shaam, Septembre 2014.
    11Iran in Syria. From an Ally of the Regime to an Occupying Force, Naame Shaam, Septembre 2014.
    12Phillip Smyth, « Hizballah Cavalcade: Iran’s Losses In the “35th Province” (Syria), Part 1 », Jihadology.net, 14 juin 2013.
    13Iran in Syria. From an Ally of the Regime to an Occupying Force, Naame Shaam, Septembre 2014.
    15Mazis I., Sarlis M., « A GEOPOLITICAL ANALYSIS OF THE ACTIVATION OF THE SHIITE GEOPOLITICAL FACTOR WITHIN THE SYRIAN CONFLICT GEOSYSTEM », Regional Science Inquiry Journal, Vol. V, (2), 2013, pp. 125-144.
    18Karim Sadjadpour, « Iran’s Unwavering Support to Assad’s Syria », CTC Sentinel, Août 2013, Special Issue Vol 6. Issue 8, p.11-14.
    19Iran in Syria. From an Ally of the Regime to an Occupying Force, Naame Shaam, Septembre 2014.
    20Iran in Syria. From an Ally of the Regime to an Occupying Force, Naame Shaam, Septembre 2014.
    21Iran in Syria. From an Ally of the Regime to an Occupying Force, Naame Shaam, Septembre 2014.
    22Iran in Syria. From an Ally of the Regime to an Occupying Force, Naame Shaam, Septembre 2014.

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    L'effondrement rapide d'une partie des divisions régulières de l'armée irakienne, en juin 2014, dans les provinces de Ninive, Kirkouk, Salahaddine et Anbar en particulier, a provoqué une forte mobilisation parmi les chiites irakiens, au nom de la défense de la patrie et des sanctuaires chiites1. Saraya al Khorasani (« Les brigades du Khorassan ») fait partie de ce vaste ensemble de milices chiites apparues en Irak depuis 6 mois, mais en réalité, ce groupe pourrait avoir une histoire plus ancienne.

    En effet, en octobre 2013, Philip Smyth décrit Sariyya al-Tali’a al-Khurasani, une milice chiite irakienne apparue en septembre/octobre sur Facebook et qui veut défendre le sanctuaire syrien de Zaynab, tout en relayant le discours iranien. En plus d'évoquer régulièrement Khamenei, le groupe a la particularité de poster de nombreuses photos de ses combattants à côté du drapeau de l'organisation. L'emblème du groupe reprend celui des Pasdarans iraniens. Le commandant du groupe est Ali al-Yasiri, que l'on voit sur certaines photos en compagnie de Sayyid Muhammed Jawad al-Madrasi, un clerc chiite. Equipé d'armes légères, l'unité opère à Damas et dans ses environs ; un signe distinctif est que ses hommes portent souvent des tenues de camouflage désertique inspirées des modèles américains2. Il semble bien que ce groupe engagé en Syrie, dont on ne sait pas s'il a été comme d'autres alimenté par des milices préexistantes en Irak, ait été pour bonne partie redéployé en Irak devant la poussée de l'Etat Islamique en juin 2014.



    Saraya al-Khorasani dispose de son propre site Internet3 et d'une page Facebook4. La brigade Khorasani ouvre une chaîne Youtube un mois à peine après la chute de Mossoul, en juillet 20145. Les premières vidéos, courtes, sont des compilations de photos montrant les miliciens autour de Humvees, autres véhicules ou drapeaux, ou des vidéos du même type6. La première vidéo un peu plus longue, le 16 juillet, montre le groupe au combat contre l'Etat Islamique7. Trois jours plus tard, une autre vidéo montre le démantèlement d'un IED de l'EI. Une vidéo du 21 juillet montre des miliciens embrasser le Coran, dans la tradition chiite, avant de monter en ligne. Des Humvee armés de DShK en 12,7 mm ouvrent le feu8. Une vidéo du 24 juillet revient encore sur le désamorçage d'IED laissés par l'EI9. Dans une autre du 26 juillet, les miliciens combattent avec un char M1 Abrams de l'armée irakienne10.

    La page d'accueil du site de la brigade.

    La page Facebook du groupe.



    Une des premières vidéos du groupe. Les visages sont floutés, on reconnaît un Humvee camouflé.

    Premières scènes de combat contre l'EI, deux Humvee sont en tête.

    Scène devenue classique dans les vidéos de milices chiites : déminage d'IED posés par l'EI.

    Le Humvee sombre avec mitrailleuse de 12,7 mm apparaît souvent dans les vidéos de la brigade.

    Un milicien embrasse le Coran avant de monter au combat.

    Toujours le déminage des IED.


    Une vidéo du 4 août, où l'on distingue à nouveau un char M1, nous indique que la milice combat devant Samarra, célèbre pour ses sanctuaires chiites, visés par un attentat d'al-Qaïda en Irak en 200611. On y voit les miliciens employer un mortier léger (50 mm?) et le même Humveeà camouflage sombre avec DShK de 12,7 mm. Un pick-up adverse semble avoir été détruit. La brigade a un chanteur officiel, Ali Mozhan12. Le 5 août, une vidéo montre un convoi de la brigade montant vers le front d'Amerli, localité encerclée par l'EI. Le convoi comprend un Humveeà couleur sombre et un affût ZU-23 tracté13. Le 9 août apparaît la première vidéo de cortège funéraire pour un « martyr » tué au combat14. Le 14 août, une nouvelle vidéo montre des combats dans le secteur de Tuz Kuzmatu ; on y voit notamment une batterie de mortiers de la milice (avec un tube de 82 mm)15. Deux jours plus tard, on distingue dans une autre vidéo un premier technical armé d'une Douchka en 12,7 mm16. Le technical est bientôt rejoint par le Humvee couleur sombre équipé de la même mitrailleuse. Les miliciens célèbrent la journée de Qods17, où l'encadrement militaire et religieux est bien représenté18. On reconnaît d'ailleurs le chef de la milice en Syrie, Ali Yasiri. Les « martyrs » sont à l'honneur dans une vidéo du 19 août. A la fin du mois, la brigade est toujours en ligne pour tenter de dégager Amerli. Dans une vidéo du 23, on remarque un combattant armé du Sayad 2, la copie iranienne du fusil anti-sniping de 12,7 mm H.S. 50 de Steyr19. Une vidéo du 28 août montre une batterie de mortiers légers en action, ainsi qu'une mitrailleuse de 12,7 mm tirant depuis le sommet d'un Humvee20. Ce même jour, une imposante colonne de miliciens, avec le Humvee sombre et la pièce tractée de 23 mm, se prépare à entrer dans Amerli21.


    Mortier léger en action.

    Toujours le Humvee sombre avec sa Douchka.

    Un pick-up de l'EI détruit.

    Devant Samarra, un Abrams épaule les miliciens.

    Convoi de la brigade avec un canon bitube ZU-23 tracté.

    Dans le même convoi, le Humvee aux couleurs sombres.

    Convoi funéraire.

    Une batterie de mortiers en action.

    Le Humvee aux côtés d'un technical armé de la même mitrailleuse lourde.

    Le technical seul.

    Ali Yasiri, le secrétaire général de la brigade.

    Au centre, Yasiri.

    Grand déploiement d'étendards pour la journée de Qods.

    Un des "martyrs" de l'unité.

    Autre "martyr" du groupe.

    On distingue en bas un tireur avec l'extrémité du fusil anti-sniping lourd Sayad-2.

    Au sommet d'un Humvee avec mitrailleuse lourde de 12,7 mm.

    Un convoi de la brigade prêt à entrer dans Amerli.

    On retrouve le Humvee sombre et de nombreux technicals.

    Batterie de mortiers légers en action.



    Après la libération d'Amerli, montrée de manière assez floue, les miliciens filment les slogans de l'EI écrits sur des panneaux22. Les combats se poursuivent dans une localité23. Des vidéos datées du 10 septembre montrent encore la bataille pour Amerli, avec tir de mortier de 120 et emploi d'un canon sans recul.24 . Dans une autre vidéo des opérations contre l'EI, on observe encore des mortiers de 8225. Le 12 septembre, on voit un premier corps adverse dans une vidéo, que les miliciens bourrent de coups de pied26. Une autre vidéo du même jour rend hommage à un « martyr » de la brigade27.


    Combat dans un village près d'Amerli.

    Mortier lourd de 120.

    Canon sans recul en action.

    Mortier moyen de 82 mm.

    Amerli : les inscriptions de l'EI.

    "Martyr" de la brigade.

    Le premier corps adverse filmé par les miliciens.



    Le 10 octobre, une vidéo de combats28 montre une jeepéquipée d'un canon sans recul de 106, un mortier de 120 et un char de l'armée irakienne en appui des miliciens. Bizarrement, les visages des combattants de la brigade sont en partie floutés, ce qui est plutôt rare, tout comme les cadavres ennemis. Le 19 octobre a lieu une cérémonie funéraire pour un « martyr » de la brigade29.

    Mortier de 120 et char de l'armée irakienne. Bizarrement les visages sont encore floutés.

    Jeep avec canon sans recul de 106.

    Un autre "martyr" de la brigade.


    Le 29 novembre, une vidéo présente l'assaut du village de Jalula, dans la province de Diyala30. Le village est frappé par un mortier de 120 mm et pour la première fois pour cette milice, par une jeepéquipée d'un LRM type 63. Les miliciens s'approchent ensuite et s'ensuit un échange de coups de feu pendant lequel les chiites ont au moins un blessé. La brigade entre ensuite dans la localité, où flotte le drapeau de l'EI, bientôt mis à bas. Un grand nombre de miliciens sont armés de RPG-7. La caméra s'attarde enfin sur plusieurs corps de combattants de l'EI.


    Le drapeau de l'EI dans Jalula, avant qu'il ne soit mis à terre.

    Mortier en action contre Jalula.

    Une jeep avec LRM Type 63 tire à l'horizontale.

    Un technical ; sur la portière, l'emblème de la brigade.

    Tir de RPG-7.

    Un blessé est rapatrié à l'arrière.

    Tireur RPG-7 dans Jalula.

    2 autres tireurs RPG-7.

    Cadavre de combattant de l'EI.

    Les miliciens se préparent avant l'assaut sur Jalula.


    Le 6 décembre, une vidéo revient sur la victoire de Jalula31. Bombardée à coups de roquettes, Jalula est également visée par deux appareils de l'aviation irakienne. Plusieurs dizaines de miliciens sont engagés. On peut voir plusieurs véhicules de l'EI détruits dans les rues de la ville. Le 10 décembre, dans une vidéo de propagande, l'insistance est de mise sur le portrait de Khomeini à bord des pick-up ; à nouveau on voit des miliciens embrasser le Coran avant de monter en ligne32. Dans une vidéo du 18 décembre, on peut voir un hélicoptère Mi-17 de l'armée irakienne. Il y a aussi un gros plan sur l'écusson de manche de la brigade33. Le drapeau est également mis en avant. Une vidéo du 28 décembre met en avant un des chefs de l'unité34.

    Tireur RPG-7.

    Technical de l'EI détruit.

    Deux appareils de l'aviation irakienne au-dessus de Jalula.

    Les miliciens embrassent le Coran avant de monter au feu.

    Khameinei sur un pick-up.

    L'emblème de manche de la brigade sur un des responsables.

    Le drapeau de la brigade.

    Un Mi-17 de l'armée irakienne en vol.

    Poster à la gloire d'une figure importante du groupe.


    Le 11 janvier 2015, une vidéo est mise en ligne sur une opération dans le village d'Aziz35. On reconnaît Ali al-Yasiri, le chef de la brigade. Pour cette opération, en plus de mortiers légers et des traditionnels Humvee, la brigade semble avoir reçu le renfort de véhicules blindés de l'armée irakienne. Outre la traditionnelle scène de déminage, on remarque que de nombreux miliciens portent des armes américaines (M-16, etc).


    Ali Yasiri.

    Humvee et véhicules blindés de l'armée irakienne.

    Mortier léger en action.

    Véhicule blindé de l'armée irakienne.

    Un des rares miliciens équipés d'une arme américaine (ou sa copie), un M-16.

    Encore une scène de déminage.

    Des miliciens sur un véhicule du groupe.


    Saraya al-Khorasani est donc partie intégrante de cette nébuleuse de milices chiites irakiennes, plus ou moins chapeautées par l'Iran, qui ont été créés pour soutenir le régime syrien ou suite, plus récemment, à l'avancée de l'EI en Irak. Ce groupe semble davantage lié aux Pasdarans, comme l'indique ses symboles et ses déclarations, que Kataib Imam al-Ali que j'étudiais à l'automne dernier. Au niveau de l'équipement, en revanche, les similitudes sont importantes : armement léger soviétique (AK-47, PK, RPG-7...), peut-être une moindre présence d'armes américaines (une vidéo seulement où l'on voit des hommes équipés de M-16. L'armement un peu plus lourd est très similaire : mortiers (légers ou lourds, de 50 à 120 mm), véhicules blindés légers (Humvee armés de mitrailleuses, jeep armée d'un LRM Type 63, technicals divers), et toujours le fusil anti-sniping Sayad 2 iranien présent à au moins un exemplaire. Là encore, les miliciens sont imbriqués avec l'armée irakienne, puisque des vidéos du mois d'août montrent la présence d'un char M1, tandis qu'en novembre, des véhicules blindés appuient l'assaut sur Jalula. Par ailleurs, les quelques Humvees de la brigade semblent bien avoir été fournis par l'armée irakienne. Sur le plan géographique, Saraya al-Khorasani a un champ d'action limité (voir carte) : le groupe est devant Samarra en août, puis combat à Tuz Kuzmatu et Amerli jusqu'en septembre, avant d'être redéployé pour prendre Jalula en novembre-décembre. Il reste donc dans les provinces de Salahaddine (est) et Diyala, au nord-est/est de Bagdad.

    Localisation de la brigade depuis juillet 2014.



    17Journée instaurée par la République Islamique d'Iran en 1979 pour protester contre l'occupation par Israël de Jérusalem. En 2014 elle a lieu le 25 juillet.

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    On en sait un peu plus désormais sur les armes utilisées par les frères Kouachi lors de l'attaque de Charlie Hebdo et par Amedy Coulibaly. Les médias ont souvent parlé de fusils d'assaut et même d'un lance-roquettes, ce qui ne recouvre qu'une partie de la réalité. Les terroristes de Paris se sont manifestement approvisionnés par la filière des Balkans, celle qui alimente le grand banditisme français et même au-delà, dans certaines cités.

    Coulibaly, dans les vidéos mises en ligne après son attaque, porte une tenue pare-balles de l'armée allemande, que l'on peut acheter dans des boutiques de surplus militaire pour environ 80 euros. L'arme que l'on voit (cf ci-dessous) dans les deux vidéos n'est pas un fusil d'assaut AK-47 Kalachnikov, comme cela a été souvent dit, mais un fusil d'assaut vz.58 tchécoslovaque, modèle court, fabriqué à partir de la fin des années 1950 en calibre 7,62 mm. L'arme ressemble à l'AK-47 mais n'en partage aucun composant. Plus de 900 000 de ces armes ont été fabriquées entre 1958 et 1984. L'arme est symbolique : Coulibaly pose comme Ben Laden avec son AK-74U (qui a d'ailleurs fini par être surnommé "Ben Laden") ou Zawahiri. Coulibaly disposait aussi d'un pistolet-mitrailleur vz 61 Skorpion, fabriqué également en Tchécoslovaquie à partir de 1961, et destiné plus particulièrement, vu son format, aux forces spéciales. Coulibaly était également équipé de 2 pistolets plutôt rares, des Tokarev TT en calibre 7,62x25 mm. Ces pistolets étaient d'ailleurs, probablement, la copie yougoslave, le Zastava M57, adopté par l'armée de Tito en 1957. Zastava produit toujours actuellement une version améliorée de ce pistolet.


    Dans la vidéo de l'assaut sur l'hypermarché kacher, on voit le vz 58 de Coulibaly tomber de ses mains lorsqu'il est abattu en se jetant sur les policiers.



    Sur ces deux images extraites des vidéos de Coulibaly, on distingue le Skorpion vz. 58 modèle court tchécoslovaque, arme qui ressemble à l'AK-47 mais qui est différente.

    Coulibaly avait également 2 pistolets Tokarev TT, ou leur copie yougoslave, le Zastava M57.

    Il disposait également d'un pistolet-mitrailleur vz 61 Scorpion, une arme tchécoslovaque qui a souvent été employée par les groupes terroristes depuis la guerre froide.

    Une version récente du vz. 58.


    Les frères Kouachi étaient tous les deux armés d'AK-47 Kalachnikov. Il est difficile de distinguer la version sur les images. Peut-être un modèle est-allemand en raison de la crosse pliante. Une autre source indique plutôt des AKS-74, une version améliorée de l'AK-47, donc, en 5,56 mm, spécifiquement destinée aux parachutistes et à l'infanterie de marine ; dans les Balkans, seules la Bulgarie et la Roumanie en ont fabriqué. Au vu des images, on semble cependant bien être en présence d'AK-47 et non d'AK-74. Les munitions 7,62 mm x 39 ont été fabriquées en Bosnie, en 1986, par la compagnie Igman, située au sud de Sarajevo. Les frères Kouachi disposaient également d'une grenade russe F-1 (introduite pendant la Seconde Guerre mondiale) et d'une douzaine de grenades fumigène. Curieusement, ils ne semblent pas s'être servis du lance-roquettes qu'ils avaient acquis, un M80 Zoljafabriqué là encore en Yougoslavie et toujours produit actuellement en Serbie. L'arme est similaire au LAW américain. C'est une arme antichar portable, sans recul, qui peut être aussi utilisée contre des fortifications.





    Sur ces deux images, les frères Kouachi sont armés d'AK-47, d'une version difficile à déterminer.

    Une grenade F-1 russe.

    Un lance-roquettes antichar yougoslave M80 Zolja.

    Version est-allemande de l'AK-47, à crosse pliable.

    Les armes utilisées ne sont donc pas celles des djihadistes en Syrie ou en Irak, ni d'ailleurs des rebelles syriens aidés de l'extérieur, par les pays du Golfe ou les pays occidentaux, par exemple. En 2013, des vz.58 et des Scorpion vz 61 avaient été saisis, en France, en provenance de Croatie, après un transit via la Serbie. La copie tchécoslovaque de la Kalachnikov, comme le lance-roquettes (2 000 euros selon une déclaration officielle), est vendue à 3 000 euros, les armes de poing à 1 500 euros (500 à 600 euros pour les Tokarev, d'après les déclarations officielles). On peut donc estimer le budget armement de l'opération entre 15 et 20 000 euros ; pour mémoire, Coulibaly avait emprunté 6 000 euros auprès d'un organisme de crédit (Cofidis) avant l'attaque, ce qui a dû lui financer l'intégralité ou presque de son armement. Les armes auraient été en partie ou en totalité acquises en Belgique, et non en France : les deux AK-47 et le lance-roquettes des frères Kouachi auraient été vendues pour moins de 5 000 euros, et le même trafiquant belge aurait fourni les Tokarev et le Skorpion de Coulibaly.






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    Jean-Louis Triaud écrit ce livre suite à la découverte d'une quarantaine de lettres de la Sanusiyya, écrites entre 1898 et 1902. Des lettres qui montrent la vision très claire de l'adversaire français, de sa puissance, de ses intentions. Les Français, qui déclenchent une guerre qui durera 12 ans, chassent la confrérie dans son bastion de Libye orientale, fixant ainsi une partie des frontières du Tchad contemporain.

    La Sanusiyya est une confrérie musulmane née en 1837 à La Mecque, créée par un Algérien exilé. C'est une structure lignagère, qui contrôle progressivement le commerce transsaharien entre la Cyrénaïque en Libye et le Ouaddaï, à l'est du Tchad. C'est pour cette raison qu'elle se heurte aux Français, mais aussi aux Anglais et aux Italiens, plus tard. La confrérie a une dimension mystique mais aussi missionnaire : elle s'implante bien dans les zones à faible encadrement politique et religieux. Mais elle a une installation sédentaire à travers les zawiya, véritables points fortifiés, entrepôts, lieux d'études et d'accueil. L'art de la guerre de la Sanusyya comprend d'ailleurs l'érection de fortifications. La confrérie arrive sur les bords du lac Tchad en même temps que les missions d'exploration françaises : la zawiya de Bir Alali est créée en 1899, un an avant la défaite du Soudanais Rabah devant les troupes françaises. Les deux camps s'observent, puis, en novembre 1901, les Français attaquent Bir Alali, ouvrant 12 années de guerre qui ne se terminent qu'avec la prise de la zawiya d'Aïn Galakka, près de Faya, en 1913, par le colonel Largeau. La Sanusiyya, à l'époque, est en pleine transition. Son centre de gravité se déplace au sud : le chef de la confrérie s'installe à Gouro, dans le Tibesti. Elle cherche à maintenir son alliance avec les Touaregs et avec les Awlad Suleyman, qui ont migré de Libye. Elle défait une première expédition française mal préparée, mais un second assaut à raison de Bir Alali en janvier 1902. La défaite aux Français va repousser la confrérie vers le nord et identifier la Sanusiyya à la Libye, ce que l'on verra contre les Italiens de Mussolini.

    Le lieutenant-colonel Destenave, qui prend la suite de l'explorateur Emile Gentil, et qui arrive à Fort-Lamy en juillet 1901, liquide les derniers fils de Rabah et s'attaque à la Sanusiyya. Une première reconnaissance avec 200 tirailleurs et 25 spahis, contre Bir Alali, en novembre 1901, se heurte à la résistance sous-estimée de la confrérie. Humilié, Destenave constitue ensuite une colonne de 600 hommes qui repart à l'assaut le 20 janvier 1902. Le combat est sévère : les troupes françaises, en carré, se heurtent à des défenseurs (touaregs) postés en avant dans une tranchée camouflée, puis subissent des assauts au corps-à-corps. La zawiya est emportée, mais au prix de quelques dizaines de tués dont plusieurs officiers. Bir Alali se trouve certes au débouché de deux routes venant de Tripoli et Benghazi, mais l'agression française a surtout été motivée par la personnalité de Destenave et par des motifs de vengeance après l'échec de la première attaque. C'est pour justifier son action que Destenave fait traduire des lettres de la confrérie par Neigel, son interprète, et interroge un prisonnier survivant d'une caravane senoussiste prise en embuscade, Yusuf.

    Ces lettres permettent de mieux connaître la Sanusyya. Elles mettent en avant Muhammad al-Mahdi, le fils du fondateur et chef de la confrérie, installé à Gouro depuis 1899. Ahmad al-Riffi est son homme de confiance. 6 autres personnages importantes apparaissent autour du chef. La route principale de la confrérie est l'axe Benghazi-Koufra-Abéché. Bir Alali est un poste avancé. La Sanusiyya tente de s'allier les Touaregs venus du Niger, qui sont très hostiles aux Français et qui font aussi de bons combattants. Ils font du renseignement pour la confrérie. Ils contrebalancent aussi les Awlad Sulayman, arabes nomades installés au Kanem depuis la Libye et qui sont déchirés par des querelles intestines. Depuis la mort de Rabah, la Sanusiyya tente de nouer des relations avec l'empire du Baguirmi et continue d'essayer de convertir les sociétés noires païennes. La Sanusiyya connaît bien les Français pour les avoir observés en Algérie et au Sahara, mais opte pour une prudente défensive, en fortifiant ses positions : elle manque d'armes et de soldats. La confrérie n'a pas beaucoup de fusils modernes ni de cartouches. Bir Alali a surtout été créée pour ravitailler Gouro. La circulation des cadeaux, des aumônes, constituent une bonne part de l'activité commerciale, ainsi que le trafic d'esclaves. La Sanusiyya est une confrérie religieuse, mais c'est aussi un appareil politique, basé sur l'implantation d'un élément exogène, fortement hiérarchisé et centralisé. Elle contribue à diffuser l'idée d'un Etat moderne, en se constituant un glacis stratégique vers le sud, ce qui répond aussi à l'oeuvre missionnaire en direction du coeur de l'Afrique.

    Le livre de J.-L. Triaud, écrit en 1987, alors que Kadhafi est en train d'être battu au Tchad, prend un tour particulier (le sous-titre, une guerre franco-libyenne, reflète d'une certaine façon l'affrontement contemporain, que l'auteur semble décalquer en 1900-1902 : peut-on vraiment parler de Libye ? ). Cependant, les lettres sont présentées de manière critique, avec notes et explications. Le livre montre bien, à partir de ce corpus, que les Français ont mené une attaque préventive, comme souvent lors de la colonisation, croyant faire face à un adversaire redoutable. Après le premier échec, il fallait sauver la face. Et c'est ainsi que la Sanusiyya est chassée du Tchad. Et ce même si Gentil, comme le rappelle B. Lanne, ne s'est pas au final montré moins belliqueux que Destenave.



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    Le dernier numéro de la Revue Historique des Armées comprend le deuxième article que je signe pour cette publication, après un premier livré il y a deux ans et qui portait sur la guerre du Viêtnam. Ce deuxième article, sans doute plus abouti que le précédent, dérivé au départ d'un témoignage soviétique inédit rejeté par un magazine dont il ne faut pas prononcer le nom (!), est finalement devenu une approche synthétique, sur le plan de l'histoire militaire, à propos de la guerre de l'Ogaden (1977-1978), qui oppose deux pays africains en théorie membres du bloc socialiste, l'Ethiopie de Mengistu et la Somalie de Siad Barre. Les choses sont en réalité un peu plus compliquées. Ce qui est intéressant surtout, c'est l'intervention de l'URSS et de ses alliés (notamment cubains) dans le conflit, et le déploiement humain et matériel qui s'ensuit, dans le cadre d'un conflit conventionnel. Cette guerre a d'ailleurs été trop peu étudiée alors qu'elle recèle en réalité beaucoup d'enseignements sur les capacités de projection et de conseil militaire des Soviétiques et des Cubains dans cette décennie 1970 si particulière, à bien des égards. Bonne lecture.



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    Cortès, avant d'être un personnage historique, est un mythe. Un mythe d'autant plus surprenant que les sources abondent, côté espagnol, mais également du côté des vaincus, les indigènes ayant mis par écrit, ensuite, leur version des événements. C'est un fait que le débat porte surtout sur la personnalité de Cortès, et l'histoire se concentre souvent sur la période 1519-1521, négligeant le reste de sa vie. Cortès, un Espagnol, a pourtant très tôt choisi l'Amérique des Indiens. Il ne rentre pas dans le modèle convenu du conquistador brutal et sanguinaire. Son rêve est le métissage : il accouche du Mexique moderne. C'est cela qui a beaucoup heurté à son époque. D'autant que la conquête trouve une Espagne de Charles Quint mal préparée pour la gérer, ce qui n'est pas sans causer bien des problèmes. Telles sont les questions auxquelles Christian Duverger, méso-américaniste de l'université, essaie de répondre dans cette biographie.

    La première partie revient sur le parcours de Cortès de Medellin à Cuba (1485-1518). Né en Estrémadure, hidalgo, Cortès vient au monde dans un milieu privilégié. Son père est un véritable modèle. Il est parmi les derniers opposants à Isabelle de Castille avant le mariage avec l'Aragon en 1479. Pour affermir son autorité, Isabelle obtient la création de l'Inquisition puis achève la Reconquista avec la prise de Grenade, en 1492. La Castille est alors beaucoup moins préparée que le Portugal aux Grandes Découvertes, mais les trouvailles de Colomb débouchent sur le  traité de Tordesillas, qui contente les deux royaumes. Cortès, qui a étudié à l'université de Salamanque, s'embarque presque avec Ovando, le nouveau gouverneur général des Indes, en 1502. Il part finalement pour Saint-Domingue en 1504 et découvre les ravages de la colonisation espagnole. Il sait néanmoins se rendre utile pour pacifier les Indiens, et comme lettré. Sous le gouvernorat de Diego Colomb, Cortès se fait nommer trésorier de l'expédition de Velazquez à Cuba, en 1511. Un conflit s'ensuit avec ce dernier, réglé par un mariage de Cortès avec une Espagnole -lui qui vivait en concubinage avec une Taïnos, et qui comme d'autres songe déjà plus à la sauvegarde des Indiens. Il pense aussi de plus en plus au Mexique. Des naufragés ont déjà été recueillis par les Mayas du Yucatan ; l'un d'entre eux, Aguilar, aura un rôle clé dans l'expédition de Cortès. Velazquez envoie deux expéditions pour tâter le terrain, en 1517-1518, sans grand succès.



    Cortès sera le chef de la troisième expédition, montée avec l'accord assez tiède de Velazquez. Il jette tout son argent dans l'entreprise, rassemblant armes (dont peu de modernes), chevaux, vivres. Après avoir récupéré Aguilar à Cozumel, Cortès débarque, repousse les Mayas, et s'entiche d'une nahua, bientôt surnommée la Malinche, qui parle la langue des Aztèques, atout précieux. Devant l'ambassadeur de Moctezuma, c'est l'épreuve de force. Cortès refuse de se contenter des cadeaux et veut voir l'empereur dans sa cité. Il s'allie avec les Totonaques, vassaux des Aztèques, tout en s'arrangeant pour ceux-ci connaissent la défection. En juillet 1519, Velazquez est nommé gouverneur du Mexique. Cortès en appelle alors directement au roi Charles Quint, auquel il offre des présents, parie sur l'avidité de ses hommes, fait saborder ses navires pour renforcer leur motivation. Il marche ensuite sur la capitale aztèque. Une première victoire est remportée devant Tlaxcala. A Cholula, Cortès fait massacrer des émissaires de l'empereur qui tramaient un complot avec la complicité des habitants. Le 8 novembre, les Espagnols sont aux portes de Tenochtitlan, ville bien plus grande que celles d'Europe à la même époque. Le face-à-face dure jusqu'en mai 1520. Cortès, entretemps, s'est ralliée l'expédition envoyée par Velazquez et dirigée contre lui, menée par Narvaez. Alvarado, resté le chef à Tenochtitlan, se sentant encerclé par des Aztèques hostiles, en fait massacrer un grand nombre au Templo Mayor. Quand Cortès revient, la situation est désespérée : Moctezuma, que les Espagnols gardaient en otage, est lapidé par les siens. Le 30 juin, les Espagnols et leurs alliés indigènes tentent une sortie dont la conclusion est un massacre : la "Nuit Triste", où périssent beaucoup de nouveaux arrivants du contingent Narvaez et aussi 4 000 Tlaxcaltèques. Réfugié à Tlaxcala, Cortès réorganise ses forces, en profite aussi pour se justifier par écrit. Pendant ce temps, les Aztèques sont décimés par la variole, qui emporte le frère et successeur de Moctezuma, Cuitlahuac. Son cousin Cuauhtemoc, le plus acharné des anti-Espagnols, lui succède. Basé à Texcoco, à l'est de la capitale, Cortès prépare, en avril 1521, le blocus maritime de Tenochtitlan, avec des embarcations construites à cet effet. Le siège commence le 30 mai par la coupure de l'aqueduc qui alimente la ville en eau. Cortès bloque la ville à l'ouest et au sud, dans l'espoir que les assiégés s'échappent par le nord. Mais rien n'y fait, il faut prendre la cité d'assaut. Les Espagnols subissent un grave revers le 30 juin, dans lequel Cortès lui-même est blessé. Celui-ci bloque alors l'entrée nord, et l'investissement reprend. Il dure jusqu'en août. 100 000 défenseurs périssent durant le siège.

    Cortès va pouvoir réaliser sa société métisse, en laissant une greffe espagnole sur les structures de l'empire aztèque. Il utilise d'ailleurs des symboles aztèques sur son nouveau blason. Il fait marier ses lieutenants à des femmes indigènes baptisées. A Coyoacan, puis à Mexico, Cortès vit tel un prince nahua. Pour la christianisation, Cortès fait appel à des franciscains disciples de Juan de Guadalupe, qui vont prêcher en apprenant la langue indigène. Cortès ne rejette pas l'esclavage, mais fait en sorte qu'il s'insère dans les pratiques traditionnelles et non celles importées par les Espagnols. Il se sent assez loin du roi pour bâtir sa propre politque, alors que Charles Quint ne veut que l'or du Mexique. En octobre 1524, Cortès quitte ses fonctions pour un voyage en Amérique centrale, à Las Hibueras. C'est pendant le voyage que Cuauhtemoc, le dernier souverain aztèque capturé pendant le siège de Tenochtitlan, qui accompagne Cortès et qui tente de soulever les autres chefs, est mis à mort, en février 1525. Il finit son périple au sud-est de la péninsule du Yucatan, puis explore en bateau la côte du Honduras. Les officiers royaux laissés à Mexico se sont révoltés contre son autorité. Il rétablit l'ordre à son retour en 1526. L'année suivante, après des démêlés avec les représentants du roi, il lance une expédition sur le Pacifique qui parvient jusqu'aux Philippines et aux Moluques.

    Désavoué par Charles Quint, Cortès débarque en Espagne en mai 1528 pour s'expliquer. Après un pélerinage sur les terres familiales, il rencontre le roi. Il va obtenir le titre de marquis et la juridiction sur les terres convoitées. ll est de retour à Veracruz en juillet 1530. Mais à son retour, il est cerné par les officiers du roi, l'Audience, qui grignotent son autorité. Entre 1532 et 1535, il arme trois expéditions dans le Pacifique, dont une vers la Californie. Le nouveau vice-roi choisi par Charles Quint, Mendoza, arrive au Mexique en 1535. Cortès soutient logistiquement Pizarro au Pérou. Mais en 1538-1539, il s'insurge contre la ségrégation progressivement installée contre les indigènes. Ses hommes arrêtés, ses biens confisqués, Cortès rembarque la mort dans l'âme pour l'Espagne en 1540. Dès son départ, une révolte indigène éclate. Il participe de son côté à l'expédition manquée de Charles Quint contre Alger. Le roi, en 1542, quitte l'Espagne : il abolit l'esclavage des Indiens, nomme des vice-rois pour gouverner les Indes. La dernière lettre de Cortès au souverain, en 1544, n'est probablement même pas lue. Cortès meurt le 2 décembre 1547, retiré dans les environs de Séville.

    Dans les années 1560, les fils de Cortès vont être mobilisés contre la politique d'hispanisation de Philippe II, le fils de Charles Quint. C'est alors que les franciscains créent le mythe de Quetzalcoatl. La révolte échoue mais le corps de Cortès a été ramené au Mexique. Cortès est banni de la mémoire officielle pour longtemps. La réinhumation officielle n'a lieu qu'à Mexico en 1794. Après l'invasion de l'Espagne par Napoléon, le Mexique entame la marche vers l'indépendance. La sépulture de Cortès échappe par miracle à la mise à sac en 1823 ; ses restes, cachés, ne sont réinhumés qu'en 1947.



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    Le massacre de Tulle, commis par la division Das Reich le 9 juin 1944, juste avant celui d'Oradour-sur-Glane, reste mal connu. Délaissé par les historiens, il ne bénéficie d'un premier traitement critique qu'avec l'ouvrage de J. Delarue dans les années 1960. Plus récemment, deux autres livres, l'un d'un historien belge, l'autre de deux historiens locaux, apportent de nouveaux éclairages (même si le deuxième poursuit la polémique quant aux rôles des maquisards), mais il manquait sans doute une synthèse moins passionnée. Car le massacre de Tulle, contrairement à Oradour, a été justifié par les Allemands en raison de l'attaque des FTP sur la localité le 7 juin, et n'a ciblé que des hommes. Fabrice Grenard, qui a par ailleurs participé à un documentaire sur le sujet en 2013, tout en ayant déjà écrit plusieurs ouvrages sur la période (notamment un sur les faux maquis et maquis noirs chez Vendémiaire), se propose de présenter le massacre en croisant l'ensemble des sources côté français et de replacer le massacre dans le cadre plus large de la Corrèze sous l'Occupation, où actions résistantes et répression allemande s'accélèrent dès les premiers mois de 1944. Le département est l'une des principales "terres du maquis", ce qui explique bien des choses. Le propos est traité en quatre parties.




    La Corrèze est en effet une "terre de résistance" précoce, en raison de spécificités géographiques, politiques et sociales. Les premiers actes isolés, comme la récupération des armes et du matériel en 1940, ne masquent pas l'adhésion au régime de Vichy, qui se voit aussi lors de la visite de Pétain en juillet 1942. Dès l'hiver 1940-1941, les premiers réseaux de résistance apparaissent (Combat), suivis de ceux liés à la France Libre ou aux Anglais. Le PCF maintient sa structure clandestine et commet les premiers sabotages en juin 1942. L'invasion de la zone libre et les lois sur le STO entraînent, en février 1943, la création des premiers maquis. Ces premiers maquis sont rapidement attaqués par les GMR de Vichy, qui a senti la menace. Mais ils ne cessent de se développer, encadrés par les FTP et par l'Armée Secrète. Ils attirent même les nombreux travailleurs étrangers requis dans le département. Les conditions de vie sont difficiles, même si les camps de l'AS ont davantage une dimension militaire. Les coups de main se multiplient, de même que les réquisitions pour le ravitaillement : les maquisards liquident eux-mêmes les "faux maquis", bandits purs et simples qui abusent de la situation. L'automne 1943 constitue un tournant. Les attaques augmentent encore en nombre. Les FTP en particulier affrontent durement les GMR de Vichy. Tulle, ville préfecture administrative de 25 000 habitants, se distingue surtout par sa manufacture d'armes. Vichy profite du sentiment de sécurité, en zone libre, jusqu'en 1942. La résistance s'organise pourtant dans la ville dès 1941. L'invasion allemande tend les relations. Les Allemands récupèrent la manufacture d'armes à leur profit. En parallèle, la répression s'accentue. Ce qui n'empêche pas la Résistance de mener des actions spectaculaires à Tulle fin 1943-début 1944 : libération de maquisards blessés à l'hôpital en janvier 1944, attaque de la prison en mars, assaut sur les cantonnements des GMR le même mois.

    Les FTP ont prévu de s'emparer de Tulle. Ce qu'ils n'avaient pas prévu, c'est l'entrée en scène de la division Das Reich, contre laquelle ils ne peuvent faire le poids. L'attaque sur Tulle est envisagée dès avril 1944, après que les FTP se soient réorganisés, découpant le département en 3 secteurs (Haute-Corrèze, Moyenne-Corrèze, Basse-Corrèze). L'équipement est plus fourni : d'ailleurs les sabotages à l'explosif se multiplient en mars-avril 1944. Pour les Allemands, la Corrèze est en état de siège. Le SD arrive en février à Tulle et multiplie les interrogatoires et les tortures, secondé par des Français, la Légion Nord-Africaine, de sinistre réputation. La division Brehmer, formation composite, passe en Corrèze entre la fin mars et le début avril pour râtisser les terres de maquis : elle procède à un nettoyage en règle, s'appuyant sur les ordres déjà très durs du haut-commandement militaire allemand en France, préfigurant ce qui sera la mission de la Das Reich. C'est après le passage de la division Brehmer que les FTP décident de s'emparer de Tulle, menés par leur nouveau chef, "Kléber", qui a fait occuper par ses partisans du Lot la localité de Carjac. La prise de Tulle est un enjeu militaire (la manufacture d'armes) et symbolique (défier Vichy) : les résistants ont envisagé l'arrivée de renforts allemands, qu'ils pensent pouvoir contenir. L'AS n'y participe pas, en raison de frictions avec les FTP. Ceux-ci mobilisent leurs troupes dès le 25 mai. L'attaque n'est une surprise pour personne, y compris du côté des partisans de Vichy. Côté maquisards, elle engage 400 à 600 hommes, face à un bataillon de sécurité allemand (3ème du 95ème régiment), avec quelques armes lourdes, réparti dans toute la ville, la Feldgendarmerie et la Sipo-SD, soit 350 à 380 hommes. Mais les Allemands sont renforcés par 600 GMR et gardes mobiles de Vichy. Les maquisards sont donc en infériorité numérique mais comptent sur la défection des Français. La ville est investie dans la nuit du 6 au 7 juin. Le plan ne se passe pas tout à fait comme prévu. Les FTP se heurtent à des positions allemandes qu'ils ne connaissaient pas, ce qui retarde leur jonction entre le nord et le sud de la ville. Les combats durent jusqu'à 17h avant que les maquisards ne se replient. Entretemps, les GMR ont négocié leur sortie, avec armes et matériels, ce qui constitue une déception pour les FTP. Les Allemands, qui réoccupent des positions perdues pendant la journée, abattent 14 gardes-voies, un crime de guerre qui sera d'ailleurs jugé après la guerre. Ils tiennent l'école normale et le quartier de Souilhac. L'assaut des FTP va être renouvelé le lendemain par l'apport de bataillons libérés par la fuite des GMR. Le 8 juin, les FTP enlèvent la caserne de gendarmerie, ce qui leur procure du matériel, puis l'école, principal bastion allemand, prend feu. Une tentative de sortie se solde par un bain de sang avec plus de 40 tués. Les défenseurs se rendent à 17 h. Quelques hommes du SD sont sommairement exécutés mais il n'y a pas de massacre général ni de mutilations, contrairement à ce que prétendront les Allemands. Ceux-ci tiennent encore la manufacture d'armes et d'autres points d'appui. Des barrages sont placés à l'extérieur de la ville, en "sonnette", mais l'arrivée de la Das Reich surprend complètement les FTP, qui décrochent en catastrophe, les premiers blindés se présentant par le sud à 20h. La Das Reich, devenue une Panzerdivision SS, s'est illustrée sur le front de l'est dans l'application de méthodes de combat brutales : pendant la contre-offensive à Kharkov, en mars 1943, elle a déjà pendu des citoyens soviétiques à des balcons... décimée, la division est rapatriée en France entre février et avril 1944, autour de Montauban. En mai, la division mène des opérations punitives dans le Lot et l'Aveyron : incursion dans les villages, rassemblement de la population, exécution des fuyards, incendie des maisons suspectes et meurtres de leurs habitants. Le 5 juin 1944, Lammerding, le nouveau commandant de la division, prévoit dans un texte de mener une véritable guerre psychologique par la terreur pour briser l'action des maquisards. Le débarquement renforce l'urgence de la mesure, approuvée par l'OKW : dès le 8 juin, la division Das Reich se met en marche non vers la Normandie mais pour nettoyer les maquis du Centre-Ouest. Le bataillon de reconnaissance est lancé en avant pour dégager Tulle.

    Les SS vont justifier leur massacre de terreur par des représailles contre l'assaut du maquis : 99 hommes pendus, 145 déportés en Allemagne. Ils rassurent la population en affirmant vouloir procéder à un contrôle d'identité. Le préfet Trouillé manque cependant d'être exécuté par les Waffen-SS (!). Puis ceux-ci arrêtent les membres des Chantiers de Jeunesse. A 6h, le 9 juin, les Allemands commencent une rafle, pressée par le temps. Une affiche est placardée à 16h annonçant l'exécution de 120 otages, sans que le chiffre soit véritablement explicable, juste avant le début des pendaisons. Les raflés sont triés par les Allemands, les autorités locales se démenant pour écarter le personnel utile, tandis que des agents du SD survivants des combats de la veille, notamment Walter Schmald, sélectionnent de manière arbitraire les condamnés. De sordides marchandages ont lieu, mais en réalité, les résistants ou maquisards sélectionnés par les Allemands sont peu nombreux. La décision de la pendaison a été prise dès le matin, et des cordes ont été rassemblées. Les Allemands veulent un large public pour les exécutions, afin de marquer les esprits. Encadrés par groupes de 10, les raflés sont enserrés par un peloton de SS, et les réactions des condamnés provoquent des accès de violence. Les Allemands coupent les cordes à la fin des pendaisons, mais refusent l'inhumation individuelle : il faudra des fosses communes. Les SS déportent aussi 3 à 400 hommes vers Limoges. Le 13 juin, 149 hommes atterrissent à Poitiers : un raid nocturne de la RAF provoque un mouvement de panique et les SS fauchent 6 hommes par balles et en blessent 35. Déportés en Allemagne le 2 juillet à partir de Compiègne, seuls 48 des 149 Tullistes reviendront des camps.

    La mémoire du massacre de Tulle a été douloureuse. Les Allemands laissent les cordes en place jusqu'au 15 juin. Les FTP craignent à juste titre que la population leur fasse porter la responsabilité des exécutions. En représailles, ils exécutent d'ailleurs plusieurs soldats allemands capturés. Les Allemands renforcent leur présence dans la ville, en soldats et services de répression. Jusqu'à la libération de Tulle le 17 août, les habitants craignent à deux reprises de revivre le drame du 9 juin. Les corps des pendus sont dégagés après la libération. Les deux procès d'après-guerre, celui de 1949 pour les gardes-voies et celui de 1951 pour les pendus, ne satisfont personne : mais les deux acteurs principaux, Kowatsch, l'officier SS le plus gradé présent le 9 juin, et Schmald, l'officier du SD responsable de la sélection par vengeance, ont été tués avant la fin de la guerre. Les peines sont relativement clémentes. Lammerding, qui vit tranquillement en Allemagne, ne sera jamais inquiété. On apprend qu'il est encore en vie en 1953, lors du procès d'Oradour, où il intervient par une lettre. Mais il mourra en Allemagne en 1971. Le mémorial de Cueille est ouvert à Tulle dès 1950, et la commémoration prend un rituel perpétué aujourd'hui. Même si Tulle est dans l'ombre d'Oradour, massacre plus important, avec femmes et enfants, et sans polémique autour du rôle des maquisards.

    Fabrice Grenard rappelle en conclusion que l'offensive des FTP, préparée de longue date, s'inscrit dans la stratégie d'insurrection générale après le débarquement, défendue par la France Libre. Elle s'est conclue par de nombreux drames, faute de moyens chez les maquisards, mais elle montre aussi que la France n'a pas été simple spectatrice. Le malheur a voulu pour les FTP que leur attaque coïncide avec l'ordre donné à la Das Reich de nettoyer les maquis du Centre-Ouest. Le massacre était prémédité, et fait de Tulle l'une de ces villes martyres de la politique de terreur orchestrée ici par les Waffen-SS mais approuvée dans le cas de Tulle par le haut-commandement militaire allemand. 



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    En janvier 2012, alors que je rencontrais Jean Lopez au siège des éditions Mondadori à Paris, pour l'encadré « blog » du n°5 de Guerres et Histoire, j'avais posé une question à propos de l'écriture d'un possible ouvrage traitant de l'opération Bagration. Jean Lopez m'avait répondu que l'ouvrage était dans l'ordre des possibles, mais pas encore à l'ordre du jour. Or à peine deux ans plus tard, voici venu Opération Bagration. La revanche de Staline (qui emprunte son sous-titre à un ouvrage anglo-saxon), paru six mois après le Joukov de Jean Lopez.

    Le Joukov, que j'avais commenté en détail ici, manifestait probablement l'ambition de Jean Lopez de sortir de son rôle réel : celui d'un vulgarisateur en français et d'un compilateur des meilleures sources anglo-saxonnes, allemandes, voire russes (avec l'aide précieuse de plusieurs traducteurs), de l'histoire militaire du front de l'est, ce qui se vérifie ici. Avec ce Bagration, Jean Lopez appuie sur la même ambition et poursuit sa série de volumes dans la collection Campagnes et Stratégies, chez Economica, quasiment au rythme d'un ouvrage par an, si l'on fait exception du Joukov, donc, et d'un autre ouvrage consacré à des témoignages soviétiques. J'avais commenté, avant le Joukov, certains ouvrages parus chez Economica, mais pas avec la distance critique nécessaire que j'ai maintenant. Pour le dire clairement, j'étais victime, moi aussi, d'une certaine « fascination » pour le travail de Jean Lopez, qui s'est dissipée depuis plus de deux ans et demi, à partir de mon propre travail, notamment pour les articles de magazines, de nombreuses lectures et d'un retour aux sources, pour ainsi dire, de la méthode historienne, le tout appliqué à l'histoire militaire. Cette fiche sera donc le premier ouvrage de la collection que je recense de manière critique, dans le bon sens du terme. Autant le dire tout de suite, Jean Lopez réalise encore, à nouveau, un bon travail de compilation/vulgarisation en français sur le sujet : rien de plus.



    A tout seigneur tout honneur : encore une fois, Jean Lopez est quasiment le premier à écrire en français sur le sujet, si l'on excepte l'édition reliée des hors-série Historica du magazine 39-45 sur le même thème, écrits par François de Lannoy, et qui proposent surtout une vision germanocentrée (et en relayant les biais allemands, aussi, il faut bien le dire) de la campagne. En dépit de l'énorme effort de rédaction (pas loin de 400 pages pour ce volume), le travail de Jean Lopez ne doit pas induire en erreur le lecteur, tout comme il ne surprend pas la personne qui connaît un tant soit peu la bibliographie et l'historiographie du front de l'est, en particulier sur le plan de l'histoire militaire. Car même si Jean Lopez, ici, fait davantage oeuvre d'histoire politique et diplomatique, je persiste et je signe : son propos se classe d'abord et avant tout dans une histoire militaire très classique et se présente comme une simple compilation/vulgarisation.

    Comme le dit l'auteur en introduction, Bagration a souffert de sa proximité avec le débarquement de Normandie et d'autres événements liés à ces deux opérations importantes du conflit à l'été 1944 : l'attentat contre Hitler, l'insurrection manquée de Varsovie en particulier. Côté soviétique, Bagration a peut-être été un peu moins oubliée par l'Armée Rouge que ne le prétend Jean Lopez, notamment comme forme de modèle pendant la guerre froide, pour certaines opérations (ce qu'il dit un peu plus loin, d'ailleurs). En revanche, côté allemand, on nuancera l'affirmation de l'auteur, car de nombreux officiers fait prisonniers, en particulier, et relâchés jusqu'en 1955, ont écrit sur Bagration et leur expérience dramatique ; seulement, ces publications se sont faites en allemand et sont restées pour bonne partie assez confidentielles. Il a fallu attendre les années 1980 et le renouveau historiographique sur l'histoire militaire du front de l'est, initié en particulier aux Etats-Unis, pour que les historiens occidentaux se penchent un peu plus sur ce qui fait figure de seconde catastrophe pour la Wehrmachtà l'été 1944. Jean Lopez se propose aussi d'étudier Bagration avec les autres opérations montées avec elles à l'été 1944. On peut déjà dire qu'il en oublie une ou deux, comme celle contre la Finlande, déclenchée avant Bagration. Surtout, il présente comme un « aperçu nouveau » (p.4) le fait de traiter ensemble Bagration et les opérations Kovel-Lublin et Lvov-Sandomir, ce qui est au mieux inexact. Cet aperçu « nouveau » est en fait tiré d'un article précis, qui n'est pas cité en introduction mais qui apparaît un peu plus loin dans le corps de texte : j'y reviendrai tout à l'heure. Comme à son habitude, Jean Lopez joue des questionnements « what if » (l'Armée Rouge a-t-elle donné le meilleur d'elle-même, n'y avait-il pas une autre solution pour remporter une victoire plus écrasante, etc). On note au passage que comme pour le Joukov, Jean Lopez a reçu l'aide précieuse d'auxiliaires pour disposer de sources russes, ce qui est plutôt intéressant.

    L'ouvrage se divise en trois grandes parties. La première (environ 150 pages) traite de la genèse politico-militaire de Bagration. Dès le premier chapitre, Jean Lopez reprend sa casquette de « chasseur de mythes » pour expliquer que les fameuses « 10 frappes » soviétiques de l'année 1944 ne sont qu'une construction postérieure de l'historiographie de l'Armée Rouge. Staline annonce aux alliés occidentaux à la conférence de Téhéran, en novembre 1943, qu'il appuiera l'ouverture du second front, prévue en mai 1944 initialement, par une offensive simultanée. Jean Lopez accorde beaucoup de crédit, p.17-18, à la vieille idée selon laquelle Churchill, en particulier, se réjouissait de laisser l'URSS et l'Allemagne s'entretuer à l'est, du moins jusqu'à la bataille de Koursk, où l'Armée Rouge prend définitivement l'ascendant. En revanche, l'idée selon laquelle Staline planifie des opérations ambitieuses pour l'été 1944, en raison du débarquement allié à l'ouest, séduit davantage : le débarquement est considéré par le Vojd comme une opportunité militaire et une pression politique (prendre le maximum de territoires avant de faire la jonction avec les Anglo-américains). A noter que, dès la p.20, un premier livre apparaît en note qui n'est pas cité dans la bibliographie finale. Ce n'est pas qu'un point de détail, j'y reviendrai plus loin. Sur la pression et l'opportunité fournies par le débarquement s'ajoute la question polonaise : il s'agit pour Staline d'arracher la Pologne, notamment au gouvernement en exil à Londres, car les Anglo-Américains sont déjà plus ou moins résignés, selon lui, à abandonner le territoire aux Soviétiques. Pour Jean Lopez, l'idée communément admise selon laquelle l'axe central aurait été privilégié très tôt par Staline est à revoir. L'URSS avance en effet ses pions en Bulgarie, suit de près les hésitations hongroises. Surtout, une première incursion ratée en Roumanie, en avril-mai 1944, laisserait penser que Staline envisageait aussi une stratégie balkanique. Ici Jean Lopez se sert bien sûr de l'ouvrage du colonel D. Glantz dédié à la question (paru en 2007), mais aussi, probablement, d'un article daté de 2008 de la revue créée par Glantz, The Journal of Slavic Military Studies, qu'il ne cite pas en note et en bibliographie (pour le côté allemand). La fin du premier chapitre revient sur la formation du balcon biélorusse et les opérations « ratées » du Front de l'Ouest contre ce balcon à l'hiver 1943-1944, qui pour Jean Lopez illustrent une Armée Rouge datée, telle qu'on pouvait la voir en 1941-1942. Une nouveauté par rapport à ses précédents ouvrages : un résumé de fin de chapitre, calqué sur ce que peuvent faire certains autres historiens militaires français, comme Yann Le Bohec sur l'histoire romaine. Pour conclure, Jean Lopez affirme que Bagration est issu d'un triple échec militaire soviétique (au nord, au sud, et au centre) qui a paradoxalement créé les conditions de l'opération en formant le « balcon biélorusse ». C'est cependant oublier que la Stavka a longtemps regardé sur l'axe central du front de l'est, et pas seulement en 1944. P.35, quand il évoque les opérations « ratées » du front de l'Ouest, Jean Lopez cite comme source les travaux du général Gareev, écrits après la chute de l'URSS, mais on ne les retrouve pas en bibliographie ; or ils apparaissent, au contraire, dans Forgotten Battles of the german-soviet war 1941-1945 – Vol VI tome 2 the western axis, un volume de David Glantz qui lui cite les pages qui lui ont servi, ce qui laisse penser qu'on a là sa source véritable.

    Dans le deuxième chapitre de la première partie, Jean Lopez s'interroge, à nouveau, sur la possibilité pour les Soviétiques de faire mieux que ce qu'ils ont fait. Ce qui introduit une autre question, en réalité liée : Bagration est-elle la plus importante des opérations successives déclenchées à l'été 1944 ? P.41 et 43, un même ouvrage apparaît en notes, mais là encore, pas dans la bibliographie récapitulative en fin d'ouvrage. Il s'agit d'un livre allemand de K.-H. Frieser, célèbre dans le milieu de l'histoire militaire pour avoir présenté l'idée selon laquelle la Blitzkrieg n'a été qu'une construction a posteriori, très exagérée. Cet ouvrage inspire l'idée de Jean Lopez selon laquelle les Allemands s'attendaient, eux, à une offensive contre Kovel, à la jonction entre le Groupe d'Armées Centre et le Groupe d'Armées Nord-Ukraine, pour encercler les Groupes d'Armée Nord et Centre en filant vers la Baltique. P.46, Jean Lopez cite enfin l'article, toujours issu du Journal of Slavic Military Studies, qui lui donne son idée maîtresse dans l'ouvrage, et qui n'a donc rien de neuf, puisqu'il n'y change pas une virgule (ce sera la seule fois qu'il est cité, même s'il apparaît aussi dans la bibliographie) : celui de Robert Watt, paru en 2008. Cette idée est simple : l'offensive principale de l'été 1944 n'est pas Bagration mais une opération associée dans la cascade d'opérations prévues par l'Armée Rouge, qui survient après celle-ci, Lvov-Sandomir. Comme Watt, Jean Lopez se base sur la composition des fronts concernés par les deux opérations pour appuyer l'hypothèse. Il s'agit donc de « trouver » une opération phare pour l'été 1944. Pour autant, deux éléments à sont à observer. Le premier est que, comme à son habitude, Jean Lopez se place encore une fois volontairement contre le colonel Glantz, ce qui, à force, semble relever d'une véritable posture, pour se démarquer. Ensuite, n'est-il pas un peu vain de vouloir déterminer une offensive principale par rapport aux autres, quand on songe que le fameux art opératif soviétique tant vanté par Jean Lopez réside justement dans la séquence d'opérations simultanées ou en cascade ? C'est ainsi que dès la p.51, l'auteur écarte l'offensive contre la Finlande, qui commence avant Bagration, le 9 juin 1944, et dont il ne parlera quasiment plus. Dommage, car il y aurait beaucoup à en dire, là aussi. Jean Lopez explique que Bagration n'est qu'un leurre géant, pour dégarnir le front allemand devant Lvov-Sandomir. Ici, on en est droit de s'interroger : Jean Lopez ne pousse-t-il pas le révisionnisme (au sens littéral du terme), inspiré de travaux anglo-saxons, un peu trop loin ? D'autant que l'hypothèse retenue entre en contradiction avec la présentation de l'art opératif par l'auteur... et c'est négliger que la planification soviétique prévoit justement une combinaison d'offensives, sur l'ensemble du front, de la Finlande à la Roumanie, échelonnées dans le temps, pour profiter de la situation qu'elle espère voir créée par Bagration. Par ailleurs, une analyse un peu plus fine des ordres de bataille soviétiques, en particulier, montre que le renforcement supposé du 1er front d'Ukraine n'est pas si flagrant, et que l'on veille surtout à s'assurer qu'il puisse correctement exploiter sa percée, rien de plus. Comme le souligne un autre critique du livre, une remarque de Jean Lopez, p.94, sur l'opération Mars laisse penser que l'auteur ne croit pas à la théorie du « front large » notamment défendue par Glantz. Jean Lopez pense qu'il y a un axe stratégique principal, ce qui explique peut-être aussi qu'il choisisse une opération parmi d'autres, ici Lvov-Sandomir. Cela revient aussi à dire que les deux grandes opérations sur l'axe central, Mars en novembre 1942 et Bagration en juin 1944, qui disposent du plus grand nombre d'hommes et de matériels, ne sont finalement que des diversions ou des entreprises de désinformation stratégique (!). Seulement, les arguments avancés à l'appui de cette théorie ne tiennent pas (ordre de bataille du 1er front d'Ukraine, etc). Selon Jean Lopez, Staline aurait hésité, tranchant finalement en faveur de Bagration pour protéger Moscou des raids aériens (et laver le désastre de la coopération aérienne stratégique soviéto-américaine), mais aussi pour enchaîner en cascade Bagration avec Lvov-Sandomir et Iassy-Kichinev, plus au sud, contre la Roumanie, dans une sorte de retournement de l'opération Barbarossa, même si la cascade d'opérations est conçue bien différemment de l'opération allemande. Les Soviétiques, a contrario des Allemands, n'envisagent pas d'encerclements géants mais des opérations planifiées, qui visent le système adverse, où l'encerclement est parfois utilisé (comme à Vitebsk). Le plan d'opération d'origine subit des modifications sur interventions de Rokossovsky, qui commande le 1er Front de Biélorussie, et Bagramian, qui commande le 1er Front de la Baltique. La géographie biélorusse pose en effet de nombreuses difficultés. Staline, qui ne veut prendre aucun risque, renforce d'ailleurs l'axe central, 3ème et 2ème Fronts de Biélorussie, en affectant au premier la seule armée de chars engagée dans Bagration, la 5ème de la Garde de Rotmistrov.

    Le chapitre 3 de la première partie est censée démêler les vrais et faux atouts soviétiques : aviation, partisans et maskirovka. Pour Jean Lopez, l'aviation reste le maillon faible du système militaire soviétique. Au niveau qualitatif cependant, il note un saut avec la reconquête de la Crimée (avril-mai 1944). L'aviation soviétique va pourtant participer à l'opération en profondeur que constitue Bagration avec d'incontestables qualités : équipée de radios et d'appareils efficaces, elle va y jouer un rôle non négligeable. Le vrai problème de ce passage n'est pas tant le contenu, que l'on peut probablement discuter, mais les sources. Aucun ouvrage n'est cité en note, et le passage n'est pas tiré de la fameuse synthèse de Von Hardesty rééditée et actualisée en 2012 (Jean Lopez utilise encore l'ancienne version de 1982, cf la bibliographie p.401), qui est une des références sur le sujet. On peut donc s'interroger : d'où viennent les hypothèses et les faits présentés par Jean Lopez (du Bersgtröm, quasiment la seule autre référence en anglais, mentionné en bibliographie mais pas en note ici ? Des sources russes?) ?... Même problème pour la courte présentation des groupes de cavalerie-mécanisée, ceux d'Oslikovsky et Pliev, engagés respectivement avec les 3ème et le 1er Fronts de Biélorussie. Sur les partisans soviétiques, en revanche, Jean Lopez cite ses sources, cette fois. Ici, en se basant seulement sur un ouvrage en presque (il cite p.83-84, seulement deux ouvrages jugés par lui intéressants, mais sans expliquer pourquoi : argument d'autorité...), il remet en question le rôle joué par les partisans, très valorisé par l'historiographie soviétique, mais en appuyant peut-être un peu trop. L'historien Bogdan Musal, un Germano-polonais que cite Jean Lopez, a certes fait un travail intéressant mais desservi par une hostilité marquée à l'encontre de l'URSS. En outre Jean Lopez néglige peut-être un peu trop, également, le rôle des partisans, après le déclenchement de Bagration, et surtout la confusion entre opérations anti-partisans allemandes et stratégie d'occupation du sol et d'élimination des populations (civiles) voulues par les nazis. Quelques références supplémentaires, comme celle du livre de Christian Ingrao sur la division Dirlewanger, lui auraient été profitables. Si Bagration réussit, selon Jean Lopez, cela tient aussi à l'excellence des chefs de fronts ou d'armées, comme Rokossovsky ou Tcherniakhovsky. Logistique, entraînement et maskirovka sont d'autres clés de réussite importantes pour Bagration. La logistique est surmenée, c'est d'ailleurs elle qui entraîne le report de Bagration aux 22-24 juin. Mais l'effort est considérable. L'Armée Rouge se dote enfin, grâce au Lend-Lease, de transmissions modernes. Les troupes s'entraînent à franchir les coupures, notamment les cours d'eau, nombreux en Biélorussie. La maskirovka joue à plein : non seulement le renseignement allemand ne croit pas à une offensive principale en Biélorussie, mais il n'identifie pas les armées les plus puissantes acheminées dans le plus grand secret pour renforcer les fronts concernés par l'attaque.

    Quelles sont les intentions allemandes, face aux ambitions soviétiques ? Hitler est relativement confiant car il croit que le débarquement à l'ouest, par une victoire allemande, va lui permettre de renverser le cours de la guerre. La directive n°51 donne priorité à ce front dès novembre 1943. Le renseignement allemand à l'est, dirigé par Gehlen, ne dispose plus des reconnaissances aériennes ni des interceptions radios nécessaires à une vision correcte, l'Armée Rouge ayant renforcé sa sécurité dans ce dernier domaine. Gehlen essaie de lire les intentions soviétiques à l'aune de ses propres conceptions (on remarque d'ailleurs que Jean Lopez a une vision un peu trop monolithique de l'art de la guerre allemand, dans la lignée d'un Citino ; il ne semble pas être à jour, par exemple, sur le plan Schlieffen, cf le récent ouvrage de Christophe Béchet que je fichais il y a peu) et envisage une percée dans le secteur de Kovel-Lvov pour foncer soit vers la Baltique (première hypothèse), soit vers le sud et les Balkans (deuxième hypothèse). Les armées du Groupe d'Armées Centre, ont identifié les préparatifs de Bagration mais ne réussissent pas à convaincre leur hiérarchie. Le maréchal Busch, patron du groupe d'armées, est avant tout aux ordres d'Hitler (p.115, Jean Lopez cite le travail d'un "jeune historien militaire allemand", Johannes Hürter, sans indiquer l'ouvrage ou la référence en note). Or Hitler a instauré, en mars 1944, les fameuses festen Plätze (places fortes) pour tenir le terrain coûte que coûte. L'attaque est attendue devant le groupe d'armées Nord-Ukraine, auquel on confie, peu avant Bagration, le LVI. Panzerkorps, détaché du groupe d'armées Centre qui va la recevoir de plein fouet... dans ce chapitre, Jean Lopez a peut-être utilisé un autre article du Journal of Slavic Military Studies, celui-ci, qui n'est cité ni en notes ni en bibliographie. A la p.104 apparaît par contre, en note, un ouvrage fondamental pour l'écriture du livre de Jean Lopez, mais qui est mentionné en bibliographie p.400 : Das Deutsche Reich und der Zweite Weltkrieg, volume VIII, dirigé par K.-H. Frieser. Il faut s'arrêter sur cet ouvrage qui est l'une des sources principales pour la vision allemande de la campagne dans le livre de Jean Lopez et qui donne la matière de nombreuses pages. Ce pavé de 1 350 pages fait partie d'une somme énorme, un travail collectif de nombreux historiens militaires allemands issus de la Bundeswehr (dont Frieser), commencé en 1979 et achevé en 2008, pour la version allemande. L'ensemble représente 12 000 pages, en pas moins de 13 volumes : le volume VIII, consacré au front de l'est sur la période 1943-1944, est l'un des plus imposants. Le livre est en tout cité 5 à 10 fois au maximum dans le Bagration de Jean Lopez, en notes : or il est à l'origine de la plus grosse partie, probablement, du récit du côté allemand de la campagne, comme je le disais ; si on le couple avec le récit de G. Niepold, un ancien officier de la 12. Panzerdivision qui a couché par écrit sa propre vision de la bataille (et qui lui est souvent cité en notes, car c'est un classique), on a probablement les deux sources majeures de Jean Lopez de ce côté. Ce dernier aurait gagné à indiquer davantage dans les notes, qu'il doit beaucoup à cette somme imposante des historiens militaires allemands du Militärgeschichtlichen Forschungsamt de Fribourg. On observe ainsi que dès le début de ce chapitre, le texte de Jean Lopez reprend de nombreuses conclusions de l'article de Frieser au sein du volume consacré à Bagration (à partir de la p.499 : même citation tirée de Speer p.102 du livre de Jean Lopez, mêmes notes renvoyant à des ouvrages allemands...), ou que le passage sur l'évaluation double de Gehlen (p.108-113) est de la même façon inspiré de l'article de Frieser, pour bonne partie (p.501-506).


    Les p.502 et 505 de l'article de Frieser, qui inspirent Jean Lopez dans le chapitre sur les intentions allemandes. En haut, le titre de la partie, en allemand : "La solution des Balkans ou de la mer Baltique : le mirage d'une offensive soviétique décisive". En bas : "Le danger ignoré : l'évaluation allemande de l'ennemi et le balcon biélorusse".



    Le dernier chapitre de la première partie est consacré aux ordres de bataille. Jean Lopez identifie le 3ème Front de Biélorussie comme le plus puissant, le 2ème Front de Biélorussie étant le plus faible et les 1er Front de la Baltique et 1er Front de Biélorussie dans une position intermédiaire. Le 3ème Front de Biélorussie est clairement le pivot de l'attaque avec le 1er Front de Biélorussie de Rokossovsky (dommage d'ailleurs qu'encore une fois, Jean Lopez ne s'attarde pas plus sur les commandants d'armées de chars, comme Rotmistrov, vite expédié p.138). D'ailleurs, cela confirme l'importance de Bagration comme opération principale puisque deux ailes fortes doivent encercler et anéantir le gros des forces allemandes avancés dans le « balcon biélorusse ». L'auteur revient un peu plus, contrairement à son habitude, sur les Allemands. Le Groupe d'Armées Centre est pauvre : densité de moyens faible, peu de réserves, manque de munitions d'artillerie, d'avions et de mobilité pour son infanterie. Jean Lopez écrit beaucoup de lignes sur les officiers allemands commandants d'armée ou de corps (importantes digressions en notes) mais ce chapitre, lui aussi, comprend fort peu de notes pour indiquer les sources de ces remarques. On constate que la présentation générale du Groupe d'Armées Centre (p.142-147), s'inspire du Das Deutsche Reich und der Zweite Weltkrieg, volume VIII (p.527-535) qui n'est pourtant jamais cité.

    Le début de la présentation du Groupe d'Armées Centre dans l'article de Frieser (p.527), qui fournit une bonne partie de la matière du texte correspondant de Jean Lopez. Le titre allemand : "Le groupe d'armées Centre : un château de cartes avant l'effondrement".

    La deuxième partie du livre de Jean Lopez, qui constitue le coeur de l'ouvrage avec environ 130 pages, est consacrée à l'opération Bagration elle-même. Cette partie se signale d'abord par la faible présence de notes, où seulement quelques ouvrages sont indiqués. Il est également manifeste que Jean Lopez s'inspire d'ouvrages non cités, ni en notes ni peut-être en bibliographie, mais dans ce dernier cas, à moins de les connaître précisément, il est difficile de les repérer. L'auteur divise Bagration en trois phases : la rupture, durant la première semaine, avec la prise des villes du balcon biélorusse ; l'exploitation du 29 juin au 4 juillet pour marcher sur Minsk et anéantir les forces allemandes prises au piège de la première phase ; l'avance à l'ouest, plus lente, jusqu'au 28 juillet. Jean Lopez choisit d'aborder les opérations secteur par secteur, sur toute la chronologie. Dans le récit des opérations menées par le 1er Front de la Baltique, on note un ouvrage cité en note et non en bibliographie, un témoignage allemand intéressant puisqu'il est cité également par un autre article du Journal of Slavic Military Studies, qui n'apparaît ni dans les notes ni dans la bibliographie du livre, mais dont on peut supposer que Jean Lopez l'a utilisé (c'est le même que celui que je citais plus haut). Le Das Deutsche Reich und der Zweite Weltkrieg volume VIII est là encore employé sans être cité, comme on peut le voir sur les opérations du 1er Front de la Baltique (mêmes notes de bas de page, p.162 du Jean Lopez et p.540 de ce volume par exemple), avant d'être finalement mentionné p.181, près de 30 pages après le début du chapitre, dans une seule note. Le livre inspire aussi nombre d'autres pages, comme l'assaut soviétique sur Moghilev. Une fois cela précisé, on peut résumer le chapitre ainsi : les Soviétiques parviennent initialement à réaliser les encerclements de Vitebsk et Bobruïsk, comme prévu. La 3. Panzerarmee et la 9. Armee sont détruites aux trois quarts dans la rupture, la 4. Armee doit se replier sur la Bérézina dans les pires conditions. Le Groupe d'Armées Centre explose dès le 28 juin, face la combinaison des armes mise en oeuvre par les Soviétiques : chez Rokossovky, le groupe Pliev a déjà progressé de 70 km vers l'ouest, et la 5ème armée de chars de la Garde de 40 km chez Tcherniakhovsky.

    La p.540 de l'article de Frieser, sur les opérations autour de Vitebsk. On remarque que Jean Lopez reprend les mêmes notes de bas de page dans son Bagration.

    Le chapitre 2 de la deuxième partie, sur l'exploitation de la rupture initiale, contient le même manque concernant les sources, déjà évoqué précédemment. Le Das Deutsche Reich und der Zweite Weltkrieg volume VIII fournit à nouveau une bonne partie de la matière sur les opérations et leurs résultats côté allemand (p.538-547 de l'article de Frieser). Le chapitre vaut surtout par le long passage que Jean Lopez consacre à Model, le Feldmarschall qui remplace Busch à la tête du Groupe d'Armées Centre le 28 juin 1944, à la fin de la première phase soviétique, donc. L'auteur a déclaré dès que l'introduction que Model est l'un des deux meilleurs officiers allemands de la Seconde Guerre mondiale (pour la défense, son équivalent offensif étant Manstein, selon Jean Lopez). Encore une fois, on retrouve, comme dans le Joukov (cf la conclusion), cette tentation de décerner les lauriers à tel ou tel capitaine, ce qui semble un peu futile au regard des problématiques plus importantes parfois soulevées par l'auteur. Model, pour Jean Lopez, se révèle sur le front de l'est, notamment quand il commande la 9. Armee du Groupe d'Armées Centre, de janvier 1942 à novembre 1943. Mis en repos à cette dernière date, il est appelé d'urgence en 1944 pour redresser des situations catastrophiques, à l'est comme à l'ouest. Jean Lopez dresse un portrait-robot de la « méthode Model » : il glane ses propres renseignements, privilégie la défense linéaire, concentre l'artillerie en un seul groupe pour l'avoir à disposition sur les points chauds, bâtit une défense en profondeur, ne montre aucun scrupule pour favoriser ses ambitions, en réfère directement à Hitler, parle avec ce dernier comme à un « soldat du front » tout en cultivant les liens avec le parti et la SS. Model commande, en 1944, successivement le groupe d'armées Nord, puis le nouveau groupe d'armées Nord-Ukraine à partir de la fin mars, enfin le Groupe d'Armées Centre à partir de la fin juin. C'est lui qui va en partie rétablir une situation calamiteuse. Tout ce passage est extrêmement intéressant, et l'on regrette d'autant plus que Jean Lopez ne se fasse pas plus précis sur l'historiographie de Model. P.215, il affirme de but en blanc en note que la biographie de M. Stein est la meilleure (sans préciser pourquoi d'ailleurs : argument d'autorité, à nouveau), mais il cite aussi les autres, celles de Newton ou de Görlitz. Pourquoi ne pas s'être arrêté un peu plus sur la question ? On est obligé de le croire sur parole. Or la biographie de Marcel Stein n'est peut-être pas suffisante, à elle seule, pour cerner complètement le personnage. D'ailleurs le passage sur le style de Model emprunte aussi au Das Deutsche Reich und der Zweite Weltkrieg volume VIII (p.558-560). Quand Jean Lopez évoque la fameuse opération d'intoxication Scherhorn (p.236-238), montée par le NKVD et le Smersh pour récupérer les agents allemands, il ne mentionne pas non plus que les Allemands ont continué à croire au succès de l'opération bien après la fin de la guerre, ainsi que l'indiquent, par exemple, les mémoires de Skorzeny (il a fallu attendre la publication de documents soviétiques, bien plus tard, pour lever le secret sur cette opération). Au final, dans cette deuxième phase d'exploitation, l'Armée Rouge progresse sur Minsk, anéantit quasiment intégralement la 4. Armee qui a retraité de 200 km vers l'ouest et qui est tronçonnée en poches à l'est de la capitale biélorusse. Model privilégie une défense en profondeur tandis que Staline réoriente le 1er Front de la Baltique vers la Prusse-Orientale et non vers Riga comme le voulait son commandant, Bagramian. Les 2ème et 3ème Front de Biélorussie doivent pousser vers le Niémen et le 1er Front de Biélorussie jusqu'à Brest-Litovsk. Hitler s'entête à vouloir conserver les pays baltes et le contrôle de la Baltique orientale pour une hypothétique contre-offensive en 1945. La discussion sur les pays baltes et leur conservation par les Allemands, ainsi que sur le « plan » Zeitzler, s'appuie d'ailleurs sur le Das Deutsche Reich und der Zweite Weltkrieg volume VIII, pour une fois cité en note par J. Lopez, p.247.

    P.558 de l'article de Frieser, sur le style de commandement de Model. Jean Lopez reprend ce passage dans son portrait. Le titre allemand : "Le management de guerre de Model".

    Rien à dire de particulier sur le troisième chapitre de la deuxième partie, qui se caractérise lui aussi par un récit très détaillé des opérations, et confirme les hypothèses formulées ci-dessus concernant les sources : l'ouvrage de G. Niepold est le plus cité dans les notes présentes. Au mois de juillet 1944, Model parvient à débloquer des divisions blindées et d'infanterie aux groupes d'armées Nord et Nord-Ukraine pour mener des combats retardateurs, ce qui n'empêche pas l'Armée Rouge de se propulser 250 km plus à l'ouest, aux portes de Bialystok et de Kaunas. Les Soviétiques atteignent les limites de l'exploitation de la percée en raison de problèmes logistiques et des pertes en chars subies depuis le début de l'opération. Cependant, Bagramian atteint le 30 juillet la mer Baltique à l'ouest de Riga, profitant de l'attaque des 2ème et 3ème Fronts de la Baltique qui fixe le Groupe d'Armées Nord, qui se retrouve ainsi lui-même coupé du Reich. Deux jours plus tôt, les 2ème et 3ème Fronts de Biélorussie se sont vus attribuer comme objectif la Prusse-Orientale.

    Dans la troisième et dernière partie du livre (un peu moins de 100 pages), Jean Lopez aborde les offensives soviétiques vers la Vistule, Kovel-Lublin et surtout Lvov-Sandomir, dont on a dit l'importance dans le cadre de l'hypothèse retenue par l'auteur et tirée de l'article de Watt. Pour Jean Lopez, le choix de Staline de diriger l'effort sur la Vistule, et donc la Pologne, doit se lire à l'aune du succès du débarquement en Normandie. Il s'agit d'installer au plus vite un régime communiste « ami » en Pologne (Jean Lopez évoque, sans les citer précisément, les travaux de Lev Bezymenski, journaliste soviétique/russe qui a beaucoup écrit sur les questions sensibles de l'histoire de l'URSS). Le groupe d'armées Nord-Ukraine est passé en revue, sans que l'on sache trop quelles sont les sources (les mémoires de Raus sont citées une fois en note) et en dépit de formules chères à Jean Lopez et répétées à l'envie (tel général allemand « connaît le Russe par coeur », qui apparaît au moins deux fois en peu de pages). Les informations viennent en partie, encore une fois, du Das Deutsche Reich und der Zweite Weltkrieg volume VIII, d'autant que le côté allemand est là encore mieux servi que le côté soviétique (Jean Lopez expédie encore très vite les commandants d'armées de chars soviétiques, pourtant des plus importants pour cette opération, p.300-301 : Katoukov et Rybalko sont jugés meilleurs que Lelyoushenko, qui vient tout juste de reprendre la 4ème armée de chars, ce qui peut se défendre, mais pas en si peu de mots...). L'hypothèse se confirme puisque l'ouvrage allemand est de nouveau cité p.313 dans une note, les autres références étant à nouveau les mémoires de Raus et celles de von Mellenthin, un autre officier allemand de Panzer. L'attaque du 1er Front d'Ukraine démarre entre les 12 et 15 juillet 1944. Le succès est rapide au nord de Brody, lieu choisi pour l'attaque, moins évident au sud de la ville. La 1ère armée de chars de Katoukov franchit le Boug le 18 juillet puis la Vistule le 1er août. Rybalko et sa 3ème armée de chars piétinent devant Lvov, qui ne tombe que le 27 juillet. Le Groupe d'Armées Nord-Ukraine est tronçonné en deux morceaux : la 4. Panzerarmee se replie derrière la Vistule tandis que la 1. Panzerarmee s'adosse aux Carpathes. Une tête de pont solide est créée sur la rive ouest de la Vistule.

    L'opération Kovel-Lublin est menée par l'aile gauche du 1er Front de Biélorussie de Rokossovsky, qui n'a pas bougé pendant Bagration puisque seule son aile droite a été impliquée. Cette opération attaque à la jonction du Groupe d'Armées Centre et du Groupe d'Armées Nord-Ukraine, un endroit idéal vu les circonstances. Elle relance Bagration, en perte de vitesse, et couvre l'opération Lvov-Sandomir à sa gauche (ce qui d'ailleurs plaide pour la faiblesse de l'hypothèse de Watt : les opérations soviétiques cumulent leurs effets les unes aux autres et elles ont été conçues pour profiter d'une dynamique initiée principalement par Bagration). Comme le fait remarquer un autre critique du livre, cette opération Kovel-Lublin a sa logique propre, et la présenter comme couplée à Lvov-Sandomierz n'est pas tout à fait rigoureux. Son intérêt, selon Jean Lopez, tient à ce qu'elle se déroule en parallèle de l'insurrection de Varsovie, déclenchée le 1er août, et du changement d'objectifs décrété par Staline, le 28 juillet, car l'opération vise à établir une tête de pont sur la rive ouest de la Vistule, au sud de Varsovie. L'attaque démarre le 18 juillet vise au premier chef Lublin, transformée en Fester Platz. Une semaine plus tard, la 2ème armée de chars est maîtresse de la ville et découvre le premier camp d'extermination, Maïdanek. Les Soviétiques, qui prennent consicence progressivement de l'ampleur des crimes commis par les Allemands en libérant leur territoire puis en entrant en Pologne, font une intense publicité sur cette découverte, mais les Occidentaux la rejettent comme une fausse propagande. Or les premiers récits soulignent la particularité de l'extermination des Juifs ; quand les Anglo-Américains découvrent à leur tour les camps de concentration, en avril 1945, les Soviétiques auront largement procédé à la « déjudaïsation » des camps, et le caractère particulier de l'extermination en est oblitéré pour longtemps dans l'historiographie occidentale. Après avoir franchi le Boug, Rokossovsky voit ses objectifs modifiés par Staline : établir une tête de pont sur la Vistule, au sud de Varsovie, mais surtout la reprise du grand projet craint par les Allemands avant Bagration, à savoir une poussée vers le nord pour isoler complètement le Groupe d'Armées Centre, ou ce qu'il en reste, et le Groupe d'Armées Nord, ainsi que la Prusse Orientale. En réalité, la mission est bien trop ambitieuse pour le front de Rokossovsky, qui ne dispose que de la 2ème armée de chars pour s'installer, dans un premier temps, correctement sur la rive est du fleuve, près de Varsovie. Cette armée de chars, déjà fatiguée, et dont le chef, Bogdanov, a été blessé à Lublin (son chef d'état-major Radzievsky le remplace), se fait étriller par une savante contre-attaque montée par Model, à l'est de Varsovie, avec quelques Panzerdivisionen d'élite rameutées à la hâte. Jean Lopez, dans une note de la p.344, se permet de critiquer les excès de Frieser sur le sujet (celui-ci exagère les mérites de Model), alors que les ouvrages écrits par ce dernier ou auxquels il a participé sont pourtant une de ses sources majeures, parmi lesquels l'article du Das Deutsche Reich und der Zweite Weltkrieg, utilisé d'ailleurs ici et qui n'est pas cité (p.570-572 et 581-584 pour la bataille de chars devant Varsovie), tout comme deux articles du Journal of Slavic Military Studies, celui-ci, dont on a déjà parlé plus haut, et un autre de David Glantz qui figure pourtant dans la bibliographie de Jean Lopez mais qui n'est pas cité dans ce passage. Sans évoquer les ouvrages spécialisés sur le sujet, en particulier du côté allemand, sortis ces dernières années que l'auteur n'a pas employés ici. En ce qui concerne l'insurrection de Varsovie, déclenchée le 1er août, les conséquences sont importantes. Varsovie n'est pas l'objectif de Bagration ; Staline a espéré pouvoir s'emparer rapidement de la ville entre la modification des objectifs le 28 juillet et le 4 août, mais la correction infligée à la 2ème armée de chars fait s'envoler cet espoir. En outre, le Premier Ministre polonais du gouvernement en exil séjourne à Londres depuis le 27 juillet et refuse de plier devant les exigences de Staline. Celui-ci n'a donc guère de scrupules à laisser l'insurrection se faire écraser par les Allemands. Le problème est que les insurgés vont tenir deux mois, bien au-delà de ce que Staline avait prévu. En septembre, au vu de la réaction des Occidentaux, qui tentent eux-mêmes d'aider les insurgés, il fait plusieurs gestes en accentuant les largages de matériels et en envoyant des éléments de l'armée polonaise formée par les Soviétiques pour soutenir les insurgés au-delà la Vistule, opération mal préparée qui échoue. L'insurrection dépose les armes le 2 octobre. En réalité, Staline n'avait aucun intérêt politique à intervenir, et ce d'autant plus que militairement, il dispose déjà de têtes de pont sur la Vistule. Mais le fait est que son attitude achève de ruiner une possible entente entre Polonais et Soviétiques, et rajoute au passif déjà très chargé entre les deux peuples depuis 1939. Là encore cependant, une des faiblesses du chapitre tient au manque de sources, dans les notes, pour étayer les arguments de Jean Lopez, qui d'ailleurs n'apportent pas grand chose de neuf à ce que l'on savait déjà sur le sujet. Notons encore l'utilisation du Das Deutsche Reich und der Zweite Weltkrieg (p.584-587) pour les considérations sur l'insurrection de Varsovie et notamment les références à Joukov et Besymenski. Ce qui renforce l'impression que je répétais dès le début de cette fiche, selon laquelle l'auteur ferait davantage oeuvre d'histoire militaire que d'histoire politique, diplomatique ou sociale, et plutôt dans le sens d'une compilation et d'une vulgarisation en français qu'autre chose.


    En haut, la p.570 de l'article de Frieser sur la bataille de chars devant Varsovie, où Jean Lopez puise abondamment à nouveau. Le titre allemand : "La bataille de chars devant Varsovie, un tournant opératif". En bas, on reconnaît à gauche une carte de l'ouvrage de Jean Lopez, adaptée en français (p.108), présente dans l'article de Frieser (p.573).

    P.584 du Frieser, on remarque la présence en note de Besymenski, un auteur que cite souvent Jean Lopez pour la question de l'insurrection de Varsovie. Les références viennent en fait du Frieser.

    Le dernier chapitre de la troisième partie évoque le redressement allemand du mois d'août 1944. Malgré les énormes succès de l'été 1944 pour les Alliés, dont Bagration, la guerre n'est pas terminée à la fin de l'année. Fin août, Model réussit à rétablir le contact terrestre avec le Groupe d'Armées Nord, coupé par Bagramian un mois plus tôt (le passage est notamment inspiré du Das Deutsche Reich und der Zweite Weltkrieg, p.587-591, qui n'est pas cité) et le 29 août, les Soviétiques mettent officiellement fin à Bagration. L'Armée Rouge arrête de progresser, sauf au sud avec l'opération Iassy-Kichinev. Les Allemands, plus proches désormais de leur base arrière, reçoivent un matériel important fourni par une industrie qui tourne à plein régime. Les hommes sont plus difficiles à trouver, et la qualité de l'armée allemande continue de décliner. Le passage sur les opérations dans les pays baltes manque à nouveau de sources en nombre suffisant (il est probablement inspiré d'ouvrages ou d'articles, mais lesquels ? Ceux en russe?). En ce qui concerne le redressement allemand, Jean Lopez ressort en partie le tableau qui ouvre son Berlin et fait appel, ici de manière explicite car cité pour un tableau et en note, au Deutsche Reich und der Zweite Weltkrieg. Au niveau des conséquences de l'opération Bagration, Jean Lopez attribue me semble-t-il trop d'importance à cette offensive dans l'action de la résistance militaire qui commet l'attentat du 20 juillet 1944 contre Hitler. Les conjurés sont en effet surtout focalisés sur la situation à l'ouest, issue du débarquement en Normandie. Là encore, l'absence de sources en quantité suffisante montre que Jean Lopez peut encore mieux faire en dehors de l'histoire militaire pure. Plus intéressantes sont les pages consacrées au général Müller, qui commandait le XII. Armee Korps de la 4. Armee, qui est fait prisonnier et récupéré par les Soviétiques pour leur propagande. Par contre, la reprise en main suite à l'attentat du 20 juillet et le sursaut moral provoqué par l'attentat n'ont qu'un temps, contrairement à ce qu'affirme Jean Lopez qui reste encore une fois très proche de ce qu'il avait écrit dans son Berlin en 2010. Un historien comme Ian Kershaw a bien montré que cet effet avait été temporaire, la mécanique se grippant dès la fin de l'année 1944 et surtout dans les premiers mois de 1945.

    P.591 de l'article du Frieser, avec le passage repris par Jean Lopez sur le rétablissement de la liaison terrestre avec le groupe d'armées Nord encerclé. Titre de la partie en allemand : "L'opération blindée Doppelkopf : le rétablissement de la liaison avec le Groupe d'Armées Nord".

    En conclusion, Jean Lopez souligne que le succès de Bagration illustre d'abord les progrès de l'Armée Rouge, et d'abord dans la planification militaire (état-major général). L'exécution, au niveau stratégique et opératif, est brillante. La combinaison des armes, soutenue par les fournitures du Lend-Lease, fait merveille. Les objectifs sont raisonnables, le corps des officiers compétent, les troupes mobiles. Les VVS jouent un rôle jamais vu jusque là, de l'aveu des Allemands eux-mêmes. Malheureusement, p.386, Jean Lopez retombe à nouveau dans ses vieux travers des préjugés sur l'URSS, en affirmant que « la peur motive plus encore que l'ethos professsionnel » dans l'Armée Rouge (à noter toutefois que cette affirmation est quasiment la seule de cet ordre dans le livre, contrairement aux ouvrages précédents comme le Joukov). Bagration se distingue dans la Grande Guerre Patriotique par deux caractéristiques : l'ampleur de la progression en kilomètres et surtout le nombre de pertes infligées aux Allemands (400 000 au moins), les Soviétiques perdant deux fois moins d'hommes au regard des pertes définitives. L'Ostheer ne se remettra pas de la saignée, et perd aussi par la même occasion un certain ascendant moral, même si on pourrait discuter de ce point (il y a eu de sérieux coups portés avant Bagration). Les gains stratégiques sont immenses. Pour Jean Lopez, les Allemands ont commis cinq erreurs : faillite du renseignement sur les objectifs adverses, sous-estimation de l'ennemi, impossibilité de céder du terrain, non-prise en compte gravissime de l'efficacité des VVS, et rejet d'une option qui aurait permis, peut-être, de briser une partie de l'offensive soviétique. Le soldat allemand ne s'est pas toujours montré à la hauteur de sa réputation supposée. Bagration tient donc bien son rang aux côtés d'Overlord, même si l'absence de stratégie commune précise permet pour partie le redressement allemand de la fin de l'été-début de l'automne 1944. D'après Jean Lopez, Staline, en choisissant la solution la plus prudente, a déjà un pied dans la guerre froide, pour constituer un glacis stratégique en avant de l'URSS. Au final, ce Bagration se présente, une fois de plus, comme un ouvrage de vulgarisation des travaux étrangers en la matière, même s'il est bien écrit, reconnaissons-le (le style de J. Lopez est efficace) et abondamment illustré par de nombreuses cartes (qui sont pour la plupart elles aussi inspirées de l'article de Frieser dans le Das Deutsche Reich und der Zweite Weltkrieg), ce qui est plus qu'appréciable. L'hypothèse de Watt, reprise par Jean Lopez et qui constitue l'argument principal de l'ouvrage, n'est pas originale, et elle est plus que contestable : elle entre même en contradiction avec la présentation de l'art opératif que présente l'auteur depuis son Berlin. En outre, comme de coutume, le livre reste centré sur l'histoire militaire, et les hypothèses de Jean Lopez en dehors de ce domaine sont moins appuyées (partisans soviétiques, question polonaise, etc). Il y a aussi le problème de ces ouvrages et articles pour le moins importants et qui n'apparaissent que trop peu souvent en notes, et parfois pas dans la bibliographie, notamment le Deutsche Reich und der Zweite Weltkrieg, volume VIII, qui, bien que cité quelques fois en notes, sert en fait de base à une bonne partie du texte pour le côté allemand (cela se compte en dizaines de pages). L'auteur n'apporte rien de véritablement nouveau à la connaissance du lecteur averti. Malgré la mention de l'utilisation de documents d'archives et de sources russes traduites, le travail de Jean Lopez reste avant tout une compilation de sources secondaires et une vulgarisation des acquis récents de la recherche étrangère en français.





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