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    Jean-Paul Bled, spécialiste de l'histoire d'Europe centrale et de l'Allemagne, est désormais professeur émérite à l'université Paris-IV Sorbonne. En 2001, il écrit cette biographie de l'impératice Marie-Thérèse.

    C'est une figure originale dans un siècle parsemé de figures souveraines féminines. Plongée dans la crise dès son accession au pouvoir, elle sait en tenir les rênes, tout en recrutant des collaborateurs de talent, et doit faire face à un ennemi redoutable : Frédéric II de Prusse. Après la mort de son mari, qui la laisse traumatisée, elle peine à déléguer son autorité à son fils Joseph II. C'est une femme de tradition, qui incarne le catholicisme baroque et une conception matriarcale du pouvoir. Femme moderne aussi, parce qu'elle choisit l'homme qu'elle aime comme époux, parce qu'elle réforme l'Etat pour faire face aux menaces. Marie-Thérèse, souveraine faisant preuve d'un conservatisme éclairé, pense à raison que son fils Joseph niera son héritage.

    Née en 1717, fille de l'empereur Charles VI, Marie-Thérèse, par la Pragmatique Sanction voulue par son père et acceptée par les autres Etats d'Europe en 1713, doit pouvoir succéder à l'empereur. Son père a été le battu de la guerre de Succession d'Espagne, pays finalement remis aux Bourbons. La mère de Marie-Thérèse, passée du protestantisme au catholicisme pour des raisons politiques, lègue beaucoup de ses traits de caractère à sa fille. Près de Vienne, la famille impériale alterne les séjours entre la Hofburg et la Nouvelle Favorite. Formée par des gouvernantes, Marie-Thérèse excelle à la danse, mais peine aux langues étrangères, sauf l'italien. Après avoir été promis à un prince espagnol, pour resserrer un rapprochement avec l'Espagne, la princesse est finalement destinée à un prince de la maison de Lorraine : l'aîné étant mort de maladie avant le mariage, c'est le cadet, François-Etienne, qui est retenu. Ce dernier, avant d'épouser sa promise, doit consentir à échanger le duché de Lorraine, donc il est désormais le responsable, avec le duché de Toscane, le premier revenant à la France. C'est alors que le couple est en Toscane que l'empereur meurt en 1740.



    Inexpérimentée, Marie-Thérèse prend la tête d'une Autriche qui s'est étendue lors de la guerre de Succession de Pologne et lors d'une guerre contre les Turcs, mais dont l'outil militaire montre des limites. 14 millions d'habitants, 12 ensembles nationaux : le noyau est formé par les pays autrichiens, la Bohême, la Hongrie. Au noyau s'ajoutent des territoires périphériques et ceux acquis récemment après la guerre de Succession d'Espagne. Les Habsbourg ont un rapport compliqué avec le Saint Empire, lourde machine où montent d'autres puissances, comme la Prusse, qui limitent le marge de manoeuvre de l'Autriche. L'absolutisme autrichien est tempéré, faute de système gouvernemental achevé. La seigneurie reste le système social de base, dans un ensemble non centralisé. Elle s'est consolidée au XVIIème siècle, dans un territoire agraire, renforçant les corvées des paysans. Certains domaines présentent des traits déjà "capitalistes" ; la condition paysanne est très variée. Charles VI était très investi dans l'économie, étant relais du courant caméraliste (variante allemande du mercantilisme). Il essaie de faire de l'Autriche une puissance maritime via l'Italie. Les voies fluviales contribuent au commerce. Mais l'échec de cette politique, globalement, est due au système archaïque de financement de la monarchie. Le règne de Charles marque l'apogée du baroque : la Contre-Réforme bâtit des églises, contrôle l'enseignement, l'architecture baroque se retrouve dans les bâtiments civils. La politique extérieure manque d'une ligne directrice. Charles a voulu faire reconnaître la Pragmatique Sanction. Il veut opérer un renversement d'alliance en direction de la France, contre l'Angleterre, mais cela ne se produit pas sous son règne. L'Autriche renoue avec l'Angleterre, la Russie, mais sa position est affaiblie en Allemagne, en Italie. La situation léguée à Marie-Thérèse est périlleuse.

    Au début de son règne, la nouvelle impératrice doit affronter des menaces avec peu de moyens. Elle doit contrer un parti pro-bavarois à sa cour qui finalement ne débouche pas, puis les ambitions de Frédéric II de Prusse, qui convoite la Silésie. Dès décembre 1740, l'armée prussienne entre en Silésie. Les Autrichiens sont battus à Mollwitz (19 avril 1741). La France se déclare déliée de la Pragmatique Sanction. Marie-Thérèse, lors de son couronnemment, flatte la Hongrie pour obtenir des levées d'hommes et de l'argent. L'exercice réussit, en échange de concessions. Mais une armée franco-bavaroise entre en Bohême, s'empare de Prague. Paradoxalement, le roi de Bavière est élu empereur alors que les Autrichiens prennent Munich, sa capitale (!). Après une victoire prussienne à Chotusitz, la paix est signée à Berlin en juillet 1742 : l'Autriche doit abandonner la Silésie à la Prusse.

    Une fois la paix conclue avec la Prusse, l'Autriche parvient à reprendre Prague. Marie-Thérèse ne pardonnera jamais à la Bohême d'avoir en partie changé de camp lors de l'invasion étrangère, contrairement à la Hongrie, restée fidèle. Elle a pu mesurer sa dépendance à l'égard de l'Angleterre, qui n'est pas intervenue en sa faveur dans le conflit. Charles-Albert, le Bavarois devenu empereur, meurt en 1745. La même année, François-Etienne, le mari de Marie-Thérèse, le remplace. L'impératrice s'efface devant son époux, mais la paix est fragile avec la Prusse, tandis que la France continue les opérations jusqu'au traité de Dresde. Le traité d'Aix-la-Chapelle voit la France restituer les Pays-Bas autrichiens, mais la perte de la Silésie est consommée.

    La fin de la guerre permet à Marie-Thérèse de se consacrer à la réforme de l'Etat. La mort de conseillers âgés lui permet de renouveler son entourage : Bartenstein, Silva-Tarouca, von Haugwitz... qui sont plus dépendants d'elle, par ailleurs. Haugwitz tente d'appliquer une réforme de l'administration, limitée par la multiplicitée des Etats de l'Empire, après que Marie-Thérèse ait créé une chancellerie d'Etat. L'impératrice fait fusionner les chancelleries d'Autriche et de Bohême. Il faut un corps d'administrateurs performants jusqu'à l'échelon local. Marie-Thérèse s'intéresse de près à la fondation du collège des Jésuites à Vienne (1746), pour les former. La création de l'Académie orientale en 1754, pour le corps diplomatique, relève de la même logique, tout comme celle de l'académie militaire de Wiener Neustadt (1751). Le général comte Daun tente de former de bons officiers et d'unifier les différentes composantes militaires de l'empire. L'économie doit aussi assurer les revenus permettant d'entretenir une armée correcte. Un Directoire universel du commerce est fondé en 1746. On soutient les manufactures, le commerce intérieur et les exportations. Marie-Thérèse tente de faire de Trieste la plaque tournante du commerce maritime autrichien. Pour mieux saisir la situation des campagnes, l'impératrice fait réaliser des cadastres, dits thérésiens. Marie-Thérèse, bonne catholique, veut cependant imposer l'autorité de l'Etat sur l'Eglise. Elle réussit à faire détacher Görz, le pape créant un évêché, du diocèse d'Aquilée. L'impératrice traque aussi les survivances protestantes sur ses terres, et fait preuve d'un antisémitisme religieux assez marqué. Dans l'enseignement, elle cherche à évincer le contrôle de l'Eglise et à le remplacer par celui de l'Etat.

    Dès 1749, influencé par von Kaunitz Ritberg, Marie-Thérèse songe à un renversement des alliances en faveur de la France. L'option, pas nouvelle, n'emporte pas l'adhésion de tous, y compris de l'empereur. Envoyé à Versailles, Kaunitz doit tisser un réseau de relations à la cour pour parvenir à cet objectif. En 1753, à son départ, il a l'impression d'avoir échoué. Les négociations traînent, Kaunitz étant pourtout devenu chancelier d'Etat. Mais en janvier 1756, la Prusse et l'Angleterre signent un traité, ce qui vient comme un coup de tonnerre. Le traité de Versailles, en mai, n'est pas approuvé de coeur par chacune des deux parties, France et Autriche, qui se sont longtemps combattues.

    Frédéric II envahit la Saxe en août 1756. Cela renforce les liens entre la France et l'Autriche, en 1757, avec un nouveau traité, peu après l'attentat de Damiens. La Russie s'y associe. Ce faisant, la France s'investit beaucoup plus en faveur de l'Autriche que la réciproque n'est vraie. Les Prussiens entrent en Bohême, mais sont battus par les Autrichiens à Kolin. En revanche, ils rossent les Français à Rossbach. Les Prussiens repoussent ensuite les Autrichiens en Silésie, à Leuthen. Egalement menacés par le Russes, battus à Zörndorf, les Prussiens doivent cependant reculer devant les Autrichiens. Les Français n'ont pas apporté l'aide escomptée et reculent dans leurs colonies face aux Anglais. Choiseul signe cependant un troisième traité avec les Autrichiens en mars 1759. En 1759-1760, accablé sous le nombre, les Prussiens reculent, remportent encore quelques victoire comme à Liegnitz ; Berlin est investie par les Autrichiens et les Russes, mais vite abandonnée. Frédéric II remporte la victoire à Torgau. L'Espagne entre en guerre du côté de la France, mais la tsarine Elizabeth meurt en janvier 1762, remettant en question l'alliance russe. Mais le tsar Pierre III est bientôt assassiné et laisse la place à son épouse, Catherine. Le traité de Paris de 1763, qui met fin à la guerre de Sept Ans, restaure le statu quo d'avant la guerre. L'Autriche n'a pas cédé, et montre son statut de grande puissance ; mais elle montre aussi ses limites, ce qui prouve que les réformes doivent être poursuivies.

    Sur proposition de Kaunitz, Marie-Thérèse crée un Staatsrat (conseil d'Etat) en 1760. Aidé par Zinzendorf, Kaunitz propose un plan ambitieux pour éponger la dette agravée par la guerre. L'impératrice soutient les manufactures, souvent possédée par des nobles. Les monoples sont abolis, le protectionnisme douanier relâché, non sans résistances de l'aristocratie et des partisans de la tradition. La diète hongroise de 1764 est une déception pour Marie-Thérèse, confrontée aux exigences de cette nation. Joseph, le fils aîné, est élu roi des Romains, après la mort de sa femme Isabelle de Parme (1763). L'impératrice évite le partage de la Pologne mais ne peut éviter la montée sur le trône d'un protégé de la Russie.

    Marie-Thérèse reste à Vienne, la capitale, mais alterne les résidences : la Hofburg, et surtout Schönbrunn, à l'évidence sa préférée. Le palais est restauré dans le style rococo. Une autre résidence se trouve à Laxenbourg. La cour est une immense pyramide, dirigée par 4 personnages : le grand maître de cour, le grand chambellan, le grand maréchal et le grand écuyer. Ce sont des membres de l'aristocratie, tel le prince Khevenhüller. L'étiquette, d'origine espagnole, met en scène la liturgie du pouvoir. Les fêtes profanes et les spectacles occupent une grande place à la cour. Marie-Thérèse organise sa journée sur les conseils de Silva-Tarouca. Levée de bonne heure, l'impératrice s'occupe des affaires de l'Etat de 9h30 à 12 h. Après un quart d'heure de détente, le repas est servi à 12h30 et ne dure pas plus d'une heure. L'impératrice se consacre à sa famille avant de reprendre le travail d'Etat à 16h00, jusqu'à 20h30. Avant de se coucher, quelques heures de détente : l'impératrice aime jouer, elle perd d'ailleurs, parfois, beaucoup d'argent. Elle aime aussi danser, et court aux spectacles. Elle affectionne l'opéra italien. Gluck est la figure montante. Marie-Thérèse veille néanmoins aux respects des moeurs dans les théâtres. Avec son mari, l'impératrice entretient de bons rapports, parfois émaillés de tensions. François-Etienne est un prince aimable, mais peu soucieux des affaires de l'Etat : il préfère l'économie. Il soutient les sciences et les arts, en prince éclairé. L'empereur était peut-être franc-maçon. Marie-Thérèse a eu 16 enfants, dont 10 ont atteint l'âge adulte. Elle se soucie de leur éducation, garçons comme filles, où la religion tient une grande place. Les écarts sont sévèrement réprimandés. Les enfants sont préparés à la vie de cour, à se montrer en scène devant leurs parents. Marie-Thérèse est sévère, contrairement à son mari, plus badin : elle lui reproche d'ailleurs son indulgence. L'impératrice a été très marquée par la mort de sa soeur, en couches, en 1744.

    Lors d'un séjour à Innsbrück, dans le Tyrol, en 1765, François-Etienne meurt brutalement, laissant Marie-Thérèse anéantie. Joseph, le fils aîné, a donc un rôle nouveau à jouer. L'éducation du fils, lourde, n'a pas été simple. Formé théoriquement et pratiquement, il expose ses idées à sa mère dans plusieurs écrits, qui l'horrifie. Joseph prend des initiatives, ce qui n'est pas du goût de sa mère, qui le réprimande vertement, le fils faisant amende honorable, de façade au moins. Marie-Thérèse est au bord de l'abdication en décembre 1773. Même s'il délègue des pouvoirs à son fils, la marge de manoeuvre de ce dernier est réduite. Joseph met souvent en jeu sa démission ; l'impératrice fait appel aux sentiments pour le conserver. Contrairement à sa mère, et à beaucoup de souverains d'Europe contemporains, Joseph voyage beaucoup, dans ses Etats ou à l'étranger, sous le pseudonyme du comte de Falkenstein. L'impératrice y voit un autre moyen pour la priver de son pouvoir.

    Marie-Thérèse a noté la dégradation de la condition paysanne. L'annexion de la Galicie, en 1772, renforce le problème. En Bohême, où les privilégiés se crispent, l'année 1771 est catastrophique en raison de mauvaises récoltes, qui débouchent sur de vraies jacqueries. Dès 1773, Kaunitz et Marie-Thérèse tentent d'encadrer la corvée. Joseph, lui, se rallie à la noblesse hostile à la réforme. En matière de religion l'impératrice a limité l'influence des Jésuites dès avant 1765. Le Milanais est un laboratoire : Kaunitz, cette fois soutenu par Joseph, impose les biens d'Eglise, limite les prérogatives de celle-ci. Marie-Thérèse en revanche ne cède jamais sur la tolérance religieuse, qui n'existe pas. Elle réprime les protestants de Moravie, qui s'agitent. Surtout, elle appuie la réforme de l'éducation, menée par l'évêque de Passau, le comte Firmian. Le rapport Pergen, qui reprend les idées des Lumières, n'a pas son aval. Mais le résultat de la réforme scolaire entreprise à partir de 1774 est là. Coincée entre la Prusse et la Russie, l'Autriche a évité un partage de la Pologne en 1766. La défaite de l'empire ottoman en 1775 devant la Russie lui donne la Bucovine, en plus des dépouilles de la Pologne en 1772. Mais cette politique extérieure est plus le fait de Joseph que de l'impératrice, qui se sent dépouillée des affaires diplomatiques.

    Vienne double sa population au XVIIIème siècle, passant de 80 000 à 160 000 habitants. L'espace hors les murs gonfle. La monarchie autrichienne et l'Empire y ont leur siège. De nouveaux bâtiments sont construits. Ville nobiliaire, universitaire, Vienne se couvre aussi de bâtiments religieux. La ville vit au rythme de la cour : 2 200 personnes, plus les 4 000 agents de l'administration, et 40 000 domestiques dans toute la ville. La ville attire aussi en raison de l'installation de manufactures. Pour mettre un peu d'ordre, les enseignes laissent la place à des rues numérotées. Grande ville dès lors, Vienne reste allemande mais compte aussi des Italiens, des Français, des Orientaux. La vie se sécularise progressivement. La faculté de médecine est réputée. Van Sieten installe la première clinique. Les idées maçonniques se répandent. Les jours fériés sont nombreux. Marie-Thérèse apprécie le théâtre mais en bannit la farce populaire. La culture populaire reste néanmoins vivante (combats d'animaux notamment). Les lieux de détente sont de plus en plus accessibles à tous, comme le Prater, ouvert dès 1766 à la population. Vienne s'apprête à devenir une grande métropole, mais ne rejoint pas encore complètement les Lumières, même si elle s'est ouverte à leur influence.

    Marie-Thérèse ne contrôle pas un bloc homogène. Les Pays-Bas Autrichiens, séparés géographiquement, ne sont pas au rang des priorités. L'impératrice et Kaunitz tentent d'y introduire plus de centralisation, mais se heurtent à des résistances. Marie-Thérèse est néanmoins populaire car les Pays-Bas sont très prospères sous son règne. Le Milanais a été dévasté par la guerre de succession d'Autriche. Kaunitz le redresse, en s'appuyant comme à Vienne sur des collaborateurs locaux précieux. Le mouvement profite de l'aile réformatrice et dynamique de la société lombarde. L'expérimentation avec l'Eglise est lancée. En revanche, en termes économiques, Kaunitz va moins loin qu'escompté et ne peut doter la région d'un port capable de damer le pion à Gênes ou Venise. Par contre, l'éducation, l'université, la culture sont encouragées. Le bilan est très positif. La Transylvanie, rurale, divisée en plusieurs populations et religions, est dominée par la noblesse hongroise. Les Roumains prennent conscience progressivement de leur identité nationale, même si le sort des paysans n'est pas amélioré. Le système de Marie-Thérèse repose aussi sur des alliances matrimoniales : elle marie ses nombreuses filles, et les conseille une fois qu'elles sont en place à la cour locale. Le succès le plus éclatant reste le mariage de Marie-Antoinette avec le futur Louis XVI. La reine de France ne suivra pas forcément les conseils de sa mère, au grand désespoir de celle-ci. Marie-Thérèse a mis sa dynastie au service de la monarchie.

    De santé fragile, l'impératrice doit se pencher sur le projet d'annexion de la Bavière, l'Electeur étant mort en décembre 1777. Joseph y est favorable. Un accord permet cependant de recevoir des territoires et non d'absorber la Bavière, ce qui aurait provoqué une guerre avec l'étranger. Joseph est prêt à partir en guerre contre la Prusse, alors que la France annonce qu'elle ne soutiendra pas l'Autriche en cas de conflit. Il faut toute la patience de Marie-Thérèse pour négocier avec Frédéric II et éviter les hostilités. La paix de Teschen montre surtout que la politique autrichienne fait reculer la place de cette puissance dans le Saint Empire. Marie-Thérèse s'éteint en novembre 1780.

    Fondatrice de l'Autriche moderne, Marie-Thérèse a individualisé les possessions autrichiennes par rapport au reste de l'Empire. Elle veut solidariser ses Etats par des réformes. Energique, elle sait pourtant s'entourer de collaborateurs, réellement attachés à sa personne. Elle a un charisme : paradoxalement, le fait d'être une femme est un atout pour elle. Elle est très populaire durant son règne. L'impératrice est la mère de ses sujets : d'où le mythe qui l'entoure bientôt. Elle a oeuvré dans un âge prénational : c'est sans doute ce qui a autorisé le mythe, dès le XIXème siècle.



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    David R. Stone est professeur à la Kansas State University depuis 1999. C'est un spécialiste de l'histoire militaire et politique de l'URSS, en particulier dans les années 1920-1930. Il est l'auteur d'un livre sur la naissance du complexe militaro-industriel en URSS, d'une histoire militaire générale de la Russie, et il a été l'éditeur d'un ouvrage collectif sur l'URSS pendant la Seconde Guerre mondiale.

    Centenaire oblige, Stone publie un livre consacré cette fois-ci à l'armée russe pendant la Grande Guerre, de 1914 à 1917. L'historien souligne que le sort de la Russie, souvent vu comme unique, ressemble en fait à celui des autres empires : elle n'est que la première à se désintégrer. Les points communs, en réalité, sont légion, la population russe étant même mieux préparée à supporter les difficultés de la guerre. En revanche, la Russie a échoué à réorganiser sa société après le déclenchement de la guerre. Le gouvernement russe a toujours résisté à une mobilisation populaire totale. Le livre, volontairement, met l'accent sur la période 1914-1915, un an et demi de campagnes ininterrompues ou presque. Ce n'est qu'en 1916 que les Allemands estiment qu'une victoire décisive ne peut être obtenue à l'est, et se retournent alors vers l'ouest. Stone insiste sur la contingence, à savoir les choix individuels et les événements particuliers, qui ont influencé le déroulement du conflit, autant que les faiblesses structurelles de la Russie. Le déclenchement de la guerre, par exemple, surprend la Russie en plein programme de réarmement et d'extension de ses voies ferrées. L'historien met en garde contre toute forme de téléologie sur le destin de la Russie en 1917. Son but est clairement de présenter une synthèse accessible de l'expérience russe de la guerre pendant le conflit. C'est une histoire d'abord militaire, qui vise à rendre accessible les travaux les plus récents, notamment en anglais, sur l'armée russe -bien que l'auteur ait effectué quelques recherches d'archives, notamment sur l'offensive Broussilov de 1916. Comme il le rappelle enfin, les statistiques sur les pertes sont plus difficiles à obtenir sur le front de l'est.



    Les chapitres du livre sont chrono-thématiques ; les notes renvoient aux sources utilisées en fin de volume, car l'ouvrage ne compte pas de bibliographie récapitulative, malheureusement. Dans le premier chapitre, Stone revient sur les origines de la guerre. Il accepte le consensus selon lequel l'Allemagne et l'Autriche-Hongrie portent la plus grande responsabilité, mais se penche sur le déclenchement de la guerre vu de la Russie. Les systèmes d'alliance ont joué un rôle considérable. Après avoir été proche de l'Allemagne, la Russie, devant l'éloignement de son allié, s'associe avec la France, puis avec l'Angleterre. Les relations russes avec les puissances centrales ne se dégradent en fait qu'avec l'annexion formelle de la Bosnie-Herzégovine par l'Autriche-Hongrie en 1908, qui contrecarre par ailleurs les projets russes à l'égard des détroits et de l'empire ottoman. A partir de là, les crises vont se multiplier : Maroc, Libye, guerres balkaniques... Les plans allemands souffrent d'un manque de coordination en interne, entre les différentes structures du Reich, mais aussi avec l'allié austro-hongrois, qui ne rêve que d'écharper la Serbie et non la Russie. L'Autriche, après l'attentat de Sarajevo, requiert le soutien allemand pour affronter la Russie, ne sachant pas que les Allemands n'ont encore pas prévu de plan de guerre à l'est, mettant l'effort principal à l'ouest depuis les variantes anticipées par Schlieffen et son successeur, von Moltke. La mobilisation russe, le 31 juillet, achève de précipiter l'engrenage des déclarations de guerre.

    L'armée russe de 1914 ressemble à ses homologues européennes. Deux points la distinguent : la présence plus massive de cavalerie, et sa taille en temps de paix, plus importante que les autres (1,4 millions d'hommes, plus de 40 000 officiers). La force et la faiblesse de l'armée russe tient à son recrutement paysan : le paysan russe, mal instruit, peu sujet aux nouvelles techniques introduites dans le monde militaire, est en plus victime d'un système de conscription instauré en 1874 et très inégalitaire. Les exemptions sont sociales, mais aussi nationales : la moitié de la population de l'empire est russe, ce qui veut dire que les Russes servent davantage que les autres, et partout dans l'Empire. L'armée russe peine donc davantage à trouver des soldats pour son armée que les autres Etats européens. En revanche, le soldat russe est nourri correctement et bien armé, même si la Russie aura du mal à développer une artillerie adaptée aux nouvelles exigences de la guerre. La doctrine militaire n'est pas plus mauvaise que celle des autres Etats en guerre, et les Russes ont même l'expérience de la guerre russo-japonaise. Cependant, ils insistent particulièrement sur la charge à la baïonnette. L'entraînement est correct, mais laisse parfois à désirer. Dans l'armée russe, ce sont les officiers, et non les sous-officiers, qui encadrent la troupe, un constat que l'on retrouvera dans l'Armée Rouge. Ces officiers ne sont pas toujours forcément fidèles à la dynastie des Romanov. Conservateur par essence, ce corps sera mal préparé aux changements imposés par la guerre. Le ministère de la Guerre et l'état-major général sont en conflit permanent. Soukhomlinov, ministre de la Guerre à partir de 1909, change fréquemment le chef de l'état-major général pour contrôler son action. Les plans de guerre, relativement défensifs, le sont encore plus après la guerre russo-japonaise. Néanmoins la situation de l'armée s'améliore, notamment en raison de la croissance économique et d'une meilleure utilisation des ressources disponibles. Avec la menace allemande, les plans se font plus offensifs. Un réseau de forteresses protège le saillant polonais ; la construction de voies ferrées donne une réalité tangible à la mobilisation rapide des troupes à la frontière. A partir de 1912, les plans de guerre sont offensifs, avec une priorité évidente contre l'Autriche-Hongrie, adversaire le plus faible. La Russie se lance dans un grand chantier d'expansion de son armée la même année. En face, l'armée allemande a des similitudes, mais elle est mieux entraînée et organisée : tout au long de la guerre, elle réagira plus rapidement que l'armée russe. L'armée austro-hongroise est plus complexe : multinationale, peinant à recruter, victime de tensions internes, même si les résistances à la mobilisation, au départ, sont limitées.

    La guerre sur le front de l'est commence avec deux campagnes séparées. La première a lieu en Prusse-Orientale. Au début des hostilités, le rythme des opérations est rapide. Il s'agit surtout de déborder les flancs ouverts de l'adversaire. La mobilisation russe se passe assez bien. Le grand duc Nicolas devient chef des armées, mais le tsar peine à imposer un commandement unifié. Nicolas travaille avec la Stavka, l'organisme bureaucratique qui contrôle la stratégie et les opérations, que rejoint d'ailleurs le tsar à l'automne, à Baranovichi. On crée deux fronts, un nord-ouest et un sud-ouest, suite à l'expérience de la guerre russo-japonaise, niveau intermédiaire entre les armées et la Stavka. Les Russes envahissent la Prusse-Orientale pour contraindre l'Allemagne à se battre sur deux fronts. La région est défendue par la 8ème armée allemande. Deux armées russes, les 1ère et 2ème, attaquent respectivement par l'est et par le sud pour encercler l'armée allemande afin de l'anéantir. Mais les contraintes géographiques font que chaque armée russe peut être isolée et battue séparément. En outre les 3 commandants (les deux d'armées et celui de front), bien qu'expérimentés, ne sont pas à la hauteur du plan. Prittwitz, le commandant de la 8ème armée allemande, n'est pas meilleur : il manque de sang-froid et décide d'abord de concentrer toutes ses forces à l'est, laissant un mince rideau au sud. Les Allemands engagent le 1er corps de François, qui soutient le choc à Stallupönen le 17 août, mais est repoussé à Gumbinnen deux jours plus tard. L'agressivité allemande sur le plan opératif les dessert : les pertes sont lourdes, des cas de débandade sont signalés. Prittwitz doit être remplacé. Moltke choisit Ludendorff, qui s'est distingué à l'ouest, et Hindenburg, qui a failli devenir chef de l'état-major général à sa place. La 2ème armée russe, qui ne coordonne pas ses mouvements avec la 1ère, avance dans l'ignorance, avec 4 corps contre 1 allemand. Les deux généraux allemands déplacent les corps de la 8ème armée contre la 2ème armée russe, très étalée, en bénéficiant des informations fournies par les interceptions radios et les reconnaissances aériennes. Samsonov, le chef de la 2ème armée, ignore tout des mouvements allemands, et sa cavalerie nombreuse n'est pas utilisée à bon escient. La surprise est totale quand l'attaque allemande démarre le 26 août, l'encerclement étant réalisé 3 jours plus tard. La 2ème armée est détruite, son chef se suicide, les Russes perdent environ 150 000 hommes, dont plus de 90 000 prisonniers. Reste à battre la 1ère armée russe, alors que les formations de réserve arrivent sur le champ de bataille de part et d'autre. Rennekampf est finalement repoussé hors de Prusse-Orientale en septembre 1914, mais son armée n'est pas détruite. Le chef du front nord-ouest est limogé.

    Parallèlement, les Russes remportent des succès contre les Austro-Hongrois en Galicie, campagne en général totalement éclipsée par la victoire de Tannenberg en Prusse-Orientale côté allemand. C'est un affrontement sanglant : 100 000 hommes perdent la vie en un mois, les Russes sont affaiblis et les Austro-Hongrois saignés à blanc. Conrad von Hötzendorf, le chef d'état-major austro-hongrois, fait de la Serbie une priorité ; les troupes déployées contre la Russie, loin de la frontière, doivent beaucoup marcher pour rejoindre le front. Par ailleurs il retire des troupes prévues sur ce front pour les engager contre la Serbie. Alors que les Austro-Hongrois vont pousser vers le nord, les Russes d'Ivanov, commandant le front sud-ouest, attaquent vers l'ouest. Au nord, la 4ème armée russe bute sur la 1ère armée autrichienne, et recule sans perdre sa cohésion. Les Russes ont commencé leur attaque sans avoir terminé leur mobilisation, ce qui signifie que des renforts ne vont cesser d'arriver ensuite. Conrad a perdu son pari : l'aile nord de l'armée austro-hongroise n'a pu pulvériser le front russe avant que les armées russes à l'est aient attaqué. Les 3ème et 8ème (de Broussilov) armées russes passent à l'attaque dès le 29 août et visent Lvov, emportée le 3 septembre. Ensuite, toutes les armées russes mènent des assauts concentriques avec pour objectif Przemysl. Les combats sont féroces, notamment à Rava-Ruska. La Galicie tombe aux mains des Russes : les Austro-Hongrois perdent 400 000 hommes, dont 100 000 prisonniers, la moitié des hommes engagés. Mais le succès a été coûteux côté russe.

    A l'automne 1914, les combats se déplacent en Pologne. Chaque camp fait des propositions pour une future Pologne reconstituée. Hindenburg et Ludendorff veulent poursuivre dans la direction ouverte par la défaite de la 2ème armée de Samsonov pour cisailler le saillant polonais par le nord. Finalement, l'attaque viendra du sud-ouest du saillant, dans le sens inverse des aiguilles d'une montre. Les Russes eux-mêmes se préparent à sortir du saillant polonais pour attaquer vers l'ouest, et Berlin. Mais le front nord-ouest reste affaibli et l'opération suppose d'importants redéploiements. Au nord de la Vistule, la 9ème armée allemande attaque dès le 28 septembre. Mais Hindenburg fonce vers Varsovie et laisse les Autrichiens seuls au sud : les Russes contre-attaquent, en supériorité numérique, et bloquent l'offensive allemande. Les Allemands finissent par se replier le 20 octobre, mais les Russes ont perdu 140 000 hommes. Les Austro-Hongrois attaquent au sud de la Vistule pour dégager Przemysl, assiégée par les Russes. Ceux-ci finissent par contre-attaquer, rejettent les Austro-Hongrois au-delà de la San, et remettent le siège de Przemysl, qui avait été en partie levé. Au centre, Allemands et Russes s'affrontent autour de Lodz. Les Allemands attaquent à la jonction de deux armées russes, au nord-ouest du saillant polonais, et sont couverts sur leurs flancs par deux cours d'eau, la Vistule et la Warthe. L'attaque démarre le 14 novembre. Mackensen, qui commande l'offensive, tente d'encercler Lodz, mais se retrouve lui-même pris en tenailles par les Russes, et doit se replier le 25 novembre. Néanmoins les Russes doivent abandonner la ville en décembre et établir une ligne défensive plus à l'est ; ils sont à bout de souffle, les recrues manquent de fusils et de munitions. Les Russes commencent à manquer d'unités fraîches : l'armée souffre de l'absence de 500 000 hommes ; les Austro-Hongrois, eux, ont perdu 1,3 millions d'hommes en 1914, et quasiment tout leur corps d'officiers.

    La courte pause à la fin 1914-début 1915 précède un nouveau round de campagnes intensives. Les Russes prévoient d'attaquer de nouveau en Prusse-Orientale en février. Falkenhayn, le nouveau chef d'état-major allemand, se rallie à l'option d'une offensive dans les Carpathes pour sauver l'Autriche-Hongrie de l'effondrement, même s'il est persuadé que la victoire décisive sera remportée à l'ouest. Les quatre corps que l'armée allemande a formé en réduisant d'un quart les troupes à l'ouest sont affectées à la 10ème armée de Hindenburg en Prusse Orientale. La 10ème armée russe se prépare elle-même à attaquer, alors que les Allemands mènent une diversion en Pologne, effectuant un premier bombardement au gaz à Bolimow, entre Lodz et Varsovie, en janvier 1915. L'attaque allemande commence le 7 février : deux semaines plus tard, les Russes laissent 30 000 prisonniers dans la nasse ainsi formée. Néanmoins, le détachement de von Gallwitz bute sur la forteresse d'Osowiec et le nord du saillant polonais. L'offensive russe démarre malgré tout le 2 mars pour être stoppée le 15. Si les Allemands perdent 80 000 hommes dans la campagne, les Russes en laissent 200 000, dont 90 000 prisonniers. Mais l'Allemagne n'a toujours pas remporté de succès décisif. En avril-mai, les Allemands pénètrent dans les pays baltes où ils mènent des opérations amphibie. Au sud, von Hötzendorf lance à partir de janvier 1915 une série d'offensives pour dégager Przemysl assiégée. Les soldats austro-hongrois meurent de froid par milliers dans les passes gelées des Carpathes : 90 000 hommes sont hors de combat sur 165 000. Le détachement de Pflanzer-Baltin remporte des succès locaux contre les Russes. Przemysl tombe finalement le 22 mars et livre aux Russes 130 000 prisonniers et un millier de canons. Mai les Russes se sont également épuisés par leur progression frontale.

    A ce moment-là, le front de l'est devient continu, même si la densité de troupes varie. Les Russes vont connaître en 1915 la Grande Retraite : la perte de la Galicie, de la Pologne, de la Lituanie, 300 000 km² de territoires. Pourtant, en septembre, l'armée russe bloque toujours sur le front de l'est 12 armées austro-allemandes. Si les Russes peuvent aisément défaire les Austro-Hongrois, il n'en est pas de même pour les Allemands, qui suppléent de plus en plus leur allié défaillant. Falkenhayn a concentré pour son offensive dans les Carpathes une nouvelle 11ème armée confiée à von Mackensen, sans doute le commandant allemand le plus capable du conflit. La percée doit avoir lieu dans le secteur de Gorlice-Tarnow. Les Russes ont noté l'arrivée de troupes allemandes, mais ne s'en inquiètent pas. Pourtant leurs armées du sud-ouest sont épuisées par les combats de l'hiver et manquent d'obus d'artillerie. Les Allemands n'ont qu'une supériorité de 2 contre 1 en hommes, mais disposent de 700 pièces d'artillerie dont 160 lourdes, sur 30 km de front. Le 2 mai, l'artillerie allemande écrase les positions russes, puis l'infanterie avance. Le succès est obtenu en deux jours. Les Russes sont obligés de reculer et abandonnent de nombreux prisonniers. Reste aux Allemands à transformer ce succès tactique en victoire stratégique. Dès le 14 mai, les Allemands sont sur la San. L'offensive reprend le 23 mai et aboutit à la reconquête de Przemysl dès le 2 juin. L'Italie est entrée en guerre également le 23 mai, détournant l'attention des Autrichiens sur ce nouveau front. Un mois plus tard, le 22 juin, les Allemands entrent dans Lvov évacuée par les Russes : ils ont fait 250 000 prisonniers et avancé de 250 km. Le 2 juillet, le Kaiser appuie la proposition de von Mackensen et de Falkenhayn de mener une opération limitée pour cisailler le saillant polonais en remontant vers le nord. L'attaque allemande commence le 13 juillet ; moins d'une semaine plus tard, les Russes doivent abandonner Varsovie. Le nord du saillant est défendu par des forteresses imposantes, dont Novogeorgievsk (Modlin), qui tombe finalement le 19 août en livrant 1 600 canons et des milliers de prisonniers. Dans le nord, les Allemands attaquent également en direction des pays baltes : le 18 août, Kaunas est prise avec 20 000 prisonniers et 1 300 canons. Mackensen progresse entre le Boug et la Vistule, mais la décision vient des armées qui attaquent l'ouest du saillant : Varsovie tombe le 5 août. Le 17, la Stavka se décide à séparer le front nord-ouest en deux : front nord et front ouest. Hindenburg et Ludendorf veulent créer un encerclement encore plus vaste en partant du nord : l'attaque démarre le 8 septembre, Vilnius tombe le 16, mais les Russes parviennent à se replier en bon ordre. Fin août, les Autrichiens ont lancé une offensive dans l'ouest de l'Ukraine, mais ils perdent 70 000 hommes devant les contre-attaques russes avant que le front ne se stabilise en octobre. Le tsar prend la tête de l'armée en septembre : Alekseev remplace Yanoushkevich à la Stavka, Soukhomlinov est remercié au ministère de la Guerre. Polivanov le remplace pour peu de temps. La Bulgarie entre dans la guerre, ce qui complique la situation de la Serbie, pressée de toutes parts. Un corps expéditionnaire franco-britannique débarque à Thessalonique en octobre, mais l'armée et le peuple serbe n'ont d'autre choix que de se replier vers la côte adriatique pour être évacués par mer. La Grande Retraite est un coup sévère pour la Russie, qui perd beaucoup de territoire, mais aussi 2 à 3 millions d'hommes en 1915. Les Austro-Hongrois ont perdu quant à eux 2,1 millions d'hommes et 51 000 officiers, les Allemands laissant 200 000 hommes sur le front de l'est. L'ampleur du revers est considérable et ne rend que plus remarquable le redressement russe en 1916.

    Si le front de l'est est l'un des grands oubliés de la Grande Guerre, le front caucasien est parmi les fronts oubliés du front de l'est. Pourtant son rôle est important dans l'histoire de la région. L'Empire ottoman, qui entre en guerre à l'automne 1914 du côté des Puissances Centrales, n'a pu profiter de l'engagement de l'armée russe sur d'autres fronts. L'empire est sous la coupe des Jeunes Turcs depuis 1908. La Russie ne s'est pas lancée à l'assaut de possessions ottomanes avant la guerre, comme l'a fait l'Italie en Libye. Les guerres balkaniques ne se terminent qu'en février 1913, et rapprochent les Ottomans de l'Allemagne. La Russie n'a pas intérêt à entrer en guerre contre l'Empire, qui contrôle les détroits d'où sortent les exportations de céréales russes. La Turquie a plus d'intérêt à entrer en guerre. Dès le mois d'août, elle accueille des navires de guerre allemands qui deviennent turcs pour maintenir la fiction de la neutralité. Les navires allemands lancent les hostilités en bombardant les ports russes de la mer Noire le 29 octobre. La Russie déclare la guerre à l'Empire ottoman le 2 novembre 1914. L'armée turque est alors en pleine modernisation, sous la férule d'Enver Pasha, le ministre de la Guerre. L'Empire est moins peuplé que la Russie cependant, et dispose de moins de matériel moderne. L'est de l'Anatolie et les hauteurs d'Arménie se révèlent un champ de bataille difficile. Le front n'est pas continu ; les Turcs emploient des irréguliers qui s'en prennent aux civils ; chaque camp instrumentalise les Arméniens de l'autre bord. Dès le mois de novembre, les Russes passent à l'offensive, mais sont bloqués par les Turcs. Le 22 décembre, ceux-ci lancent une contre-attaque avec leur 3ème armée, qui n'a qu'à peine la supériorité numérique. L'objectif des Turcs est Sarikamis. Avec une logistique défaillante en plein hiver anatolien, les Turcs perdent la moitié de leur effectif. La défaite précipite le génocide des Arméniens, alors que les deux camps, saignés à blanc, font une pause. Les Turcs décident d'éliminer les Arméniens, qui se sont soulevés à Van, et alors qu'a lieu le débarquement à Gallipoli. En septembre 1915, le grand-duc Nicolas, évincé du commandement de l'armée, atterrit dans le Caucase. 1916 voit une offensive russe sur Erzerum, prise en février, puis le front se stabilise, et ne bouge plus jusqu'en février 1918, moment où les Turcs profitent de la désintégration de l'armée russe et de la guerre civile pour reconquérir les territoire perdus.

    La guerre transforme toute la société russe, et pas seulement l'armée. Le maillon faible réside néanmoins dans le tsar et son gouvernement. Les Russes s'avèrent plus résilients qu'escomptés. Les grèves ouvrières à l'entrée en guerre ne sont pas soutenues par le reste de la population. L'enthousiasme patriotique est bien là, la guerre est aussi vue comme une guerre religieuse, de libération, sans que la définition de celle-ci soit bien claire. La prohibition de l'alcool n'arrange pas les finances du tsar, et conduit à de dangereux expédients. Depuis les réformes d'Alexandre II, des conseils de gouvernement élus peuvent gérer les villes, les localités et communes rurales. Ces autorités se chargent d'aider les soldats blessés, par exemple, quand le pouvoir tsariste se montre défaillant. Le million de lits présent en 1917 est largement de leur fait. Les soins médicaux apportés dans l'armée russe ne sont pas foncièrement mauvais et s'améliorent avec le temps. Le patriotisme se retourne aussi contre l'ennemi de l'intérieur, les magasins des Allemands étant mis à sac dès juillet 1914 à Saint-Pétersbourg. La perte des entrepreneurs et industriels étrangers ne fracasse pas l'économie de guerre russe. La cohésion sociale tient pendant un an, jusqu'à la Grande Retraite. En 1917, la Russie compte 6 millions de réfugiés. Les minorités nationales s'organisent pour pallier au manque d'intérêt de l'Etat. Les Juifs sont déplacés de la ligne de front par les autorités. La politique à l'égard des Juifs, hostile, s'adoucit avec l'arrivée d'Alekseev comme chef d'état-major. Le moral du soldat russe, et même du civil, reste bon, surtout après l'amélioration de la situation en 1916. Les fraternisations surviennent parfois en première ligne. En revanche la Grande Retraite amplifie la désertion, plus facile. 200 000 déserteurs sont arrêtés par les fronts entre 1915 et 1917, et 225 000 à l'arrière. La Grande Retraite, en mettant le tsar à la tête des armées, a des conséquences politiques : le pouvoir central est fragilisé, la tsarine, impopulaire, sous la coupe de Raspoutine, est contestée jusqu'à l'assassinat de ce dernier par des nobles en décembre 1916. La conséquence principale de la Grande Retraite est la perte en hommes : la Russie doit mobiliser 4,65 millions de soldats en 1915, dont 3,3 à 3,5 millions partent au front. Les jeunes gens de 18 ans sont mobilisés. Au total, l'armée russe aura levé 15 millions d'hommes, 1/6ème de la population mâle. Elle est aussi en pénurie d'officiers : à côté des excellents comme Broussilov, on trouve pléthore de personnages moins compétents, mais l'armée russe ne dépareille pas en comparaison des autres armées, notamment austro-hongroise et ottomane. La crise est surtout aigüe pour les officiers subalternes, qui en plus, traditionnellement, supplantent les sous-officiers : l'entraînement doit être accéléré pour en former assez. Leur niveau social est aussi plus faible, et leurs pertes conséquentes. Les enseignes sont méprisés par les officiers nobles. Si la Russie peine à fournir des armes et des munitions, c'est que l'Etat se défie du secteur privé : là encore les autorités locales doivent prendre le relais. La pénurie d'obus aggrave l'offensive allemande de 1915 qui conduit à la Grande Retraite. La réforme du secteur de production de munitions va enrichir les patrons privés, créer une bureaucratie parfois inutile mais aggraver le sort des travailleurs. En 1917, le pays est en crise : la production alimentaire et défaillante, et doit être comblée avec des importations. Le problème est en fait celui de la distribution : le régime n'arrive pas à nourrir, en particulier, les villes, faute de moyens de transport. L'inflation et la pénurie provoquent le mécontentement et finalement la révolution à l'arrière, alors même que l'armée russe, mieux équipée, se redresse.

    L'offensive Broussilov de 1916, en effet, montre que la Russie a su trouver des ressources pour gommer le désastre de 1915. Les Austro-Hongrois sont laminés et la guerre est de plus en plus menée par l'Allemagne. Le front reste calme à la fin 1915-début 1916. Les Russes lancent une offensive limitée au sud-ouest pour résoudre certains problèmes tactiques. Les Allemands, qui ont l'initiative, choisissent d'emporter la décision à l'ouest, à Verdun. Les pays de l'Entente coordonnent une offensive simultanée lors de la conférence de Chantilly, en décembre 1915, mais avec l'attaque sur Verdun, les Français demandent aux Russes de précipiter leur offensive. La Stavka veut faire attaquer les fronts nord et ouest au lac Naroch, près de Dvinsk. L'attaque, qui démarre le 18 mars, est un désastre : les Russes laissent 78 000 hommes sur les défenses allemandes, qui ne perdent que 20 000 hommes. En avril, lors d'une réunion de la Stavka à Moghilev, il est décidé de lancer une attaque par le front ouest, soutenu par le front nord. Broussilov, le commandant du front sud-ouest, propose d'attaquer dans son secteur. La planification méticuleuse de son offensive va permettre d'engranger des succès spectaculaires : l'exploitation, en revanche, sera marquée des défauts récurrents depuis 1914, coûtant la vie à des centaines de milliers de soldats russes. Broussilov ne choisit volontairement pas un point d'attaque et utilise la reconnaissance aérienne pour bien identifier les positions ennemies. Les préparations tactiques incluent le rapprochement maximum des tranchées russes pour limiter les pertes durant l'assaut. Le terrain s'y prête. Le 4 juin, l'offensive démarre : en dix jours, les Russes créent un saillant de 60 km de profondeur dans les lignes austro-hongroises autour de Lutsk. Von Hötzendorf, pour obtenir l'aide allemande, doit accepter de réduire ses prérogatives sur l'armée austro-hongroise. Les Russes font beaucoup de prisonniers, mais ne vont pas transformer leur succès tactique en victoire stratégique. Le front ouest de Evert lance son offensive le 15 juin, mais elle s'enlise et des renforts sont donc acheminés à Broussilov. L'offensive redonne un coup de moral aux soldats russes, après la Grande Retraite. Les Russes reviennent à des tactiques plus classiques et plus coûteuses en hommes, sans progresser de manière significative, jusqu'en octobre. L'offensive a plusieurs conséquences. Les Allemands prennent la tête des opérations à l'est, sous la houlette d'Hindenburg à partir du 27 juillet. Si Broussilov a détruit l'armée austro-hongroise, l'armée russe perd 1,5 millions d'hommes. La Russie peut alors difficilement se permettre de supporter une autre victoire si coûteuse...

    L'offensive Broussilov a aussi pour conséquence de faire entrer en guerre la Roumanie du côté de l'Entente, ce qui contraint les Russe à y détourner une trentaine de divisions. Germanophile au début de la guerre, la Roumanie a basculé du côté de l'Entente après la mort de son souverain en octobre 1914. Elle entre en guerre en août 1916 contre la promesse d'intervention des Russes, après les succès de Broussilov, et d'un corps expéditionnaire franco-britannique depuis Thessalonique. Déclarant la guerre le 27 août, la Roumanie envahit la Transylvanie, ce qui précipite le renvoi de Falkenhayn et la nomination d'Hindenburg comme chef de l'état-major général deux jours plus tard. Mais l'armée roumaine est loin d'être moderne et surtout l'Entente est divisée sur la stratégie à adopter. L'invasion de la Transylvanie est risquée car la Bulgarie reste une menace au sud. Les Puissances Centrales contre-attaquent d'abord avec des troupes bulgares, pilotées par von Mackensen, le vainqueur de 1915. Les Roumains, malgré l'aide des Russes, mal coordonnée cependant, doivent reculer, et se replier de Transylvanie dès le mois d'octobre. Les Austro-Hongrois attaquent à travers les Carpathes tandis qu'une force multinationale remonte du sud. Bucarest tombe après une campagne éclair le 6 décembre. Les prisonniers se comptent par dizaines de milliers ; le reliquat de l'armée roumaine trouve refuge en Moldavie, et les Russes doivent étirer leur front pour combler le vide. La victoire allemande rend les dirigeants militaires très confiants, tandis que les Russes voient leurs espoirs de succès à l'est s'évanouir.

    La situation n'est pourtant pas exécrable : le tsar croit encore une paix même séparée possible. La société russe souffre, mais pas plus que celle austro-hongroise : von Hötzendorf est finalement remplacé en mars 1917. La coopération interalliée fonctionne, même si les récriminations s'accumulent. Le front nord tente de rééditer localement les tactiques de Broussilov en janvier 1917 contre les Allemands. Si le nombre de mutineries s'est accru, la révolution vient de la classe urbaine ouvrière qui vit dans des conditions dantesques. La révolution voit l'apparition de deux pôles de pouvoirs rivaux, les soviets et le Gouvernement Provisoire. Or aucun des deux ne contrôle vraiment l'armée. Les généraux ont certes forcé le tsar à abdiquer. Des remaniements nombreux surviennent parmi les officiers : Broussilov remplace Alekseev en mai. Les soldats et les différents partis politiques acceptent au départ de continuer la guerre, mais seulement pour la défense du territoire, alors que le ministre Milioukov vise l'annexion de territoires. Kerensky veille à redresser le moral de l'armée ; c'est sous son exercice que sont levés les premiers bataillons féminins, mais la désertion enfle : 2 millions d'hommes entre mars et octobre. Kerensky veut à tout prix lancer une offensive, qui va pâtir de la désorganisation de l'armée et des problèmes logistiques. Celle-ci démarre le 29 juin, mais les unités russes refusent souvent d'aller plus loin que la première ligne de tranchées adverses. Pour cette offensive dans le sud-ouest, les Russes ont créé des unités de choc vite épuisées. Les contre-attaques allemandes les rejettent hors de Galicie et de Bukovine. La poursuite ne cesse que fin juillet : Kerensky remplace Broussilov par Kornilov. Les Allemands en profitent, à l'automne, pour attaquer dans les pays baltes, visant Riga, avec la 8ème armée de von Hutier. C'est l'occasion de tester de nouvelles tactiques (infanterie et artillerie) pour s'emparer de positions défensives, placées ici derrière un cours d'eau. La mutinerie ratée de Kornilov, en septembre, pousse les soldats et les ouvriers vers le parti bolchevik. La discipline achève d'exploser. En septembre, après avoir pris Riga, les Allemands montent l'opération Albion pour s'emparer des îles du golfe du même nom, qui démarre les 11-12 octobre. C'est l'une des rares opérations amphibie allemandes de la guerre et la dernière campagne avant l'avènement des bolcheviks.

    Après la prise du pouvoir par les bolcheviks, comme le rappelle l'historien en conclusion, la Stavka devient un pôle de résistance. Les tensions sont fortes avec la coalition de gauche au pouvoir, elle-même divisée. Relevé de ses fonctions par Lénine, Dukhonin, le chef de l'état-major général, qui a refusé d'obtempérer et tente de soulever l'armée, est lynché par la foule en décembre. Après le décret sur la terre, Lénine cherche à négocier avec les Allemands. La guerre tsariste est terminée, la guerre civile va commencer. La vision de la guerre des bolcheviks n'est pas du tout la même que celle des anciens militaires tsaristes, et pourtant les points communs sont là. Les mesures prises par les bolcheviks s'inspirent de celles déjà édictées pendant la guerre, où a été créée une bureaucratie pour les appliquer ; en outre nombre d'officiers tsaristes servent dans l'Armée Rouge, qui reçoit ainsi les théories sur la manoeuvre et ce qui devient l'art opératif. Les Soviétiques estiment que la politique et l'économie sont au coeur du succès dans une guerre : c'est donc l'organisation et la préparation de la société qui font la décision. Ils exportent la révolution mais préparent aussi leur société à la guerre, la militarisent, développent l'industrie d'armement et l'habitude d'obtempérer à un gouvernement de temps de guerre. La guerre est d'ailleurs abondamment étudiée par les Soviétiques. Les passerelles sont donc nombreuses avec ce qui sera la Grande Guerre Patriotique -nombre d'officiers soviétiques d'importance ayant servi, justement, pendant la Grande Guerre et/ou la guerre civile.

    On peut estimer que l'objectif défini dans l'introduction du livre est rempli : c'est une synthèse de l'histoire de l'armée russe sur le front de l'est de 1914 à 1917, militaire, qui a l'immense avantage de présenter aussi les angles morts (Galicie, 1914, Pologne 1914-1915, etc) et pas seulement les grandes phases de l'historiographie classique (Tannenberg, la Grande Retraite, etc). Un coup d'oeil sur les notes montre que David Stone se sert abondamment de sources secondaires anglaises et russes parmi les plus récentes, même si comme il le dit en introduction certains passages relèvent visiblement d'un travail plus personnel. La note sur les sources en fin d'ouvrage est un peu courte : elle aurait mérité d'être en introduction, ou alors développée dans un chapitre conclusif sur l'historiographie du sujet, justement. En revanche, de nombreuses cartes placées au fil du texte permettent de suivre correctement les opérations, même si on aurait aimé en avoir plus. Il y a également un livret central d'illustrations, peut-être trop petit. Surtout, le livre a les défauts de ses qualités : on regrette que David Stone, vu sa spécialité, ne livre qu'une synthèse militaire, certes bien utile en cette période du centenaire, mais qui du coup laisse un peu sur sa faim le lecteur qui aurait voulu un prolongement de cette simple histoire militaire par d'autres thématiques plus modernes.



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    Ahmat Saleh Bodoumi est un ancien enfant soldat, qui a servi dans le Frolinat sous Goukouni Oueddeï, puis dans le GUNT. Son témoignage, paru pour la première fois à N'Djamena en 2010, est accessible en France dans cette édition à partir de 2013.

    Dans le préambule du livre, l'auteur insiste sur les termes : il explique que les noms de Toubous, Goranes, appliqués au peuple de la région saharienne du Tchad par les étrangers, n'ont pas grand sens pour les habitants, car la réalité locale est plus fragmentée. Le terme Arabes, pour lui, désigne les éleveurs transhumants en contact avec les Goranes. Il utilise en revanche le terme Saras pour désigner les personnes du sud du pays.

    Comme il l'explique dans l'introduction, l'auteur cherche avant tout à donner sa vision des événements, sans prétendre détenir toute la vérité. Il termine ce livre à la veille de la reconquête de la capitale par Hissène Habré en 1982.

    Bodoumi est né en 1963, 3 ans après l'indépendance, dans la communauté teda. Il est donc le BET; partie du Tchad qui reste sous administration française jusqu'en 1965 (et le joug colonial est encore dur, d'après lui). Le grand-père de l'auteur menait encore des razzias. Son père, un lettré, fait du commerce entre la Libye et le Tchad. Intégrant l'administration locale, il défend les droits des Tedas contre la corvée, ce qui lui vaut d'être jeté en prison. Les humiliations infligées par les Français au service du Tchad indépendant, selon l'auteur, précipite son père dans la résistance armée, avec le souvenir des exactions menées en 1914 et 1917 contre les Toubous. Il participe au soulèvement de 1968 dans l'Aouzou, qui marque le début de la rébellion armée dans le BET, et périt peu de temps après dans l'Ennedi contre l'armée tchadienne. Le frère de l'auteur, qui s'engage aussi dans la rébellion, meurt en 1971 lors d'une opération héliportée française.



    D'après l'auteur, des "mercenaires" français (des hommes de la Légion Etrangère ? des contractuels au service du régime tchadien ? On ne le saura pas dans la suite du livre) détruisent les réserves alimentaires des habitants, torturent un marabout qui meurt après, et le frappe. Ce genre d'exactions n'est pas confirmé par les sources françaises (du moins celles que j'ai lues), y compris celles qui ne sont pas le fait des militaires. Boudoumi raconte aussi que l'aviation française largue du napalm lors des bombardements de Gourou, où il réside -là encore, l'utilisation du napalm n'est pas confirmée par les sources françaises, au sens large ; même l'utilisation du napalm par la Libye, à partir de 1983 à Faya-Largeau, est loin d'être certaine... Bodoumi passe donc son enfance dans un monde violent, sous les bombardements français, où les enfants jouent aussi avec les armes et les explosifs... Lorsque la 2ème armée du Frolinat, dans le BET, crée le CC-FAN en 1972, les combattants de l'Ennedi se déchirent : ceux qui veulent rester fidèles à Abba Siddick, le secrétaire général du Frolinat à l'étranger, ont le dessus. Les éléments du CC-FAN se replient sur Gouro où ils créent une école, dont Bodoumi va suivre les cours. Les moyens sont rudimentaires, le CC-FAN fournissant un peu de matériel. L'auteur est convaincu que la France a envisagé le génocide des Toubous (!). A partir de 1974, le CC-FAN organise de plus en plus de meetings populaires. L'auteur explique que les combattants du BET sont insensibles à l'idéologie socialiste véhiculée par le Frolinat : celui-ci compose donc des chansons adaptées à la société locale pour faire passer ses idées révolutionnaires. Au moment du versement de la rançon pour Mme Claustre, les élèves tchadiens de l'école reçoivent du matériel scolaire qui apparemment en faisait partie. Pour Bodoumi, la France n'a en fait jamais cessé de diriger le Tchad même après l'indépendance, via l'armée et l'administration.

    En 1973, la Libye occupe Aouzou. Le CC-FAN est encerclé, par les Libyens, qui ne veulent pas l'aider, par les rebelles fidèles à Abba Siddick dans l'Ennedi, et par l'armée tchadienne, qui renverse le président Tombalbaye en avril 1975. La disette règne. D'après l'auteur, après une attaque dans le Borkou, l'armée tchadienne procède en représailles à des exécutions de civils. Le nombre de réfugiés provenant des villes gonfle les effectifs du CC-FAN. En 1976, Hissène Habré refuse de s'allier à la Libye pour obtenir des ressources alimentaires et fonde son propre mouvement rebelle, à recrutement anakaza. Les militaires tchadiens arment les Arabes nomades pour écraser cette nouvelle rébellion. Bodoumi raconte qu'à ce moment, les rebelles ne disposent que de 3 Land Rover : 2 ont été prises par Habré, l'autre restant à Goukouni. Ce dernier reçoit ensuite l'aide de la Libye qui lui fournit des armes lourdes et de nombreuses Toyotas. La tentative de coup d'Etat ratée contre le président Malloum, en avril 1977, amène des combattants supplémentaires, dont Miskine, un spécialiste des transmissions qui va permettre aux rebelles d'intercepter les communications adverses. 

    Bodoumi, meilleur élève de son école, est réquisitionné comme secrétaire par les rebelles. Il décrit les Toyotas peintes en vert, couleur de Kadhafi, et surnommées "air macaroni" par les combattants ou "un Kirdi (esclave, terme péjoratif utilisé au Nord pour désigner les Sudistes) n'y monte pas" par les soldats gouvernementaux. En novembre 1977, pour contrer la domination aérienne de l'armée tchadienne, les Libyens envoient une Toyota remplie de missiles sol-air SA-7. Bodoumi participe à l'opération "Ibrahim Abatcha" et à l'attaque sur Fada (janvier 1978) : il décrit bien les tactiques encore coûteuses des rebelles, leur manque de matériel (un seul canon de 106 sans recul avec 3 obus...) et l'exposition des chefs en première ligne. Les rebelles tendent une embuscade à un contingent de renfort venu de N'Djamena : 20 Land Rover, dont 9 sont incendiées par le tir initial. Les militaires survivants fuient à travers le désert. Les prisonniers sont relativement bien traités, mais les soins médicaux dans le camp rebelle sont plus que sommaires. La garnison de gardes nomades de Fada capitule en février 1978. La profusion d'armes provoque de nombreux accidents, de même que la conduite apprise "sur le tas" des pick-up. En mars 1978, au congrès de Faya, les FAP sont créées et rassemblent la plupart des éléments rebelles autour de Oueddeï. Hissène Habré ne fait pas partie de la coalition, malgré des tentatives de négociation ; cependant les Toubous des FAP refusent d'attaquer les FAN de Habré. Les tensions entre les Toubous et les Arabes d'Acyl Ahmat, soutenus par la Libye, montent en avril-mai 1978, notamment après l'échec de la poussée vers le sud de ces derniers, bloqués par l'armée française déployée lors de l'opération Tacaud. Les combats de Faya opposent Arabes et Toubous, alors que Habré devient Premier Ministre de Malloum et que Bodoumi intervient sur la radio montée par les rebelles. Dans le Kanem, les positions avancées des rebelles sont tenues par des Alhadji, combattants venus de la communauté du Kanem qui a émigré dans les pays du Golfe, très marqué par l'islam.

    Habré reprend Arada aux Arabes de la rébellion, et met la main sur d'importants stocks d'armes, tout en restaurant son capital de confiance chez les FAP. Les armes saisies permettent à Habré de soutenir le déclenchement de la guerre civile le 12 février 1979 à N'Djamena. Les combattants Alhadji du Kanem rejoignent les FAN à N'Djamena, engageant les FAP dans la bataille sans que Oueddeï l'ait nécessairement voulu, pour Bodoumi. FAN et FAP combattent également avec l'armée française pour repousser l'offensive du nouveau CDR d'Acyl Ahmat sur Abéché. La conférence de Kano voit l'entrée en scène d'un nouvel acteur, le Nigéria, qui parraine le MPLT, autre mouvement rebelle. Les FAN font la chasse aux kachiras, surnom péjoratif donné aux branches de la 1ère armée du Frolinat qui leur sont hostiles dans le centre-est ; d'après l'auteur, Habré aurait reçu un soutien logistique et de formation de la France. A la conférence de Kano II, en avril, la Libye tente d'imposer la présence de ses affidés tchadiens, ce que refuse Goukouni Oueddeï et HIssène Habré ; l'épreuve de force tourne finalement en leur faveur, même si le GUNT est créé. Par la suite, les combattants Alhadjis du Kanem, qui appliquent parfois la loi islamique importée d'Arabie Saoudite dans les territoires qu'ils contrôlent, éliminent le MPLT, là encore d'après l'auteur sans que Oueddeï y soit forcément pour grand chose. 

    Les FAN rallient certains élements des FAP, et ne se portent pas au secours des FAP ponctuellement attaquées par les Libyens au nord du Tchad. En juillet 1979, à Ounianga Kébir, Bodoumi participe à un raid contre les Libyens qui assiègent la place, raid qui préfigure largement les tactiques qui viendront à bout de Kadhafi en1986-1987. Les FAN sont alors le groupe rebelle le plus cohérent, même si la guérilla des kachiras est éprouvante pour Habré, car bien alimentée en mines antipersonnel par la Libye. C'est pourquoi, en août 1979, à la conférence de Lagos, Goukouni Oueddeï revient vers la Libye, puisqu'il n'a par ailleurs qu'une autorité fédératrice sur toutes les composantes des FAP. Les combattants Alhadjis des FAP, ralliés aux kachiras, sont les plus vindicatifs contre les FAN : ce sont eux qui attaquent les hommes d'Hissène Habré dans la capitale le 18 mars 1980, d'après Bodoumi. Selon ce dernier, la France soutient discrètement les FAN mais soigne les blessés des FAP à Kousseri, ville camerounaise mitoyenne de N'Djamena. Bodoumi est sérieusement blessé en avril. Oueddeï finit par en appeler à Kadhafi, qui lance toute sa puissance de feu sur les positions des FAN dans la capitale. A Faya, les éléments des FAP font défection pour rejoindre Habré. La ville est reprise le 5 décembre 1980, une dizaine de jours avant la chute de la capitale. Bodoumi, devenu incontournable dans l'encadrement des FAP à Faya, est invité à se rendre en Libye. Après la victoire contre les FAN, les Libyens, menés par le colonel Ichkal et assistés du CDR, font le ménage à l'intérieur de la rébellion. Les Libyens installent en 1981 le CDR dans le centre-est pour que ce mouvement ait une base territoriale. Des cadres toubous sont exécutés. Oueddeï se retourne contre les Alhadjis, puis finit par exiger des Libyens leur retrait du pays, les tensions étant de plus en plus insupportables.



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    1946, dans la Seconde Guerre mondiale uchronique de la série Block 109. Goebbels crée un personnage de fiction, le Ritter Germania, pour remonter le moral de la population allemande. Après la radio et la presse, le Ritter Germania est incarné au cinéma par un vétéran décoré, Joachim Stadler. Mais ce dernier, de plus en plus ingérable, doit être remplacé pour son deuxième film. En janvier 1950, Ernst Kaltenbrunner est retrouvé pendu avec le sigle Ritter Germania placé à côté de lui, tout comme Wilhelm Frick le mois suivant. Heydrich charge son adjoint von Tresckow d'enquêter sur ces meurtres ; ce dernier fait surveiller Arthur Nebe et Heinrich Müller, qui sont d'après lui les futures cibles du Ritter Germania...

    Ritter Germania, comme annoncé en préambule de la BD, est la dernière oeuvre tirée de l'univers de Block 109 où intervient le dessinateur, Ronan Toulhoat, qui développe désormais d'autres projets. En revanche la série continue et s'est enrichie depuis 2012 d'un autre volume, un prochain devant sortir d'ici quelques mois.



    A l'inverse de ses prédécesseurs, Etoile Rouge, Soleil de plomb et New York 1947, Ritter Germania est peut-être la BD dérivée qui se rapproche le plus du style d'origine. Toute l'histoire tourne en effet autour des manoeuvres d'Heydrich pour assurer son autorité de chef de la SS contre l'Ordre Teutonique. A l'inverse, von Tresckow, taupe de ce dernier, doit évoluer pour survivre et continuer à tenir un poste clé pour rapporter des informations à son chef. L'intrigue elle-même n'est pas complexe mais fait appel, là encore,  à des personnages tout à fait authentiques, Nebe et Müller notamment. Outre l'armure du Ritter Germania, l'aspect uchronique se voit aussi dans le véhicule volant qui intervient contre le Ritter au-dessus de l'opéra. Le scénario, comme l'oeuvre de base, repose sur les manipulations, les jeux d'ombre, les mensonges dans les luttes de pouvoir. On notera l'insistance sur une Allemagne dominée par la propagande, à travers les nombreuses affiches en particulier qui scandent les cases de la BD -on retrouve en fin volume des affiches de propagande sur le Ritter Germania inspirées de véritables affiches nazies.



    Ce volume policier n'est pas mon préféré de la série, néanmoins on y retrouve la patte des deux auteurs est c'est finalement ça qui compte, car le monde uchronique de Block 109 survit très bien de tome en tome.



    Block 109par SCENEARIO


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    Ronald Spector est un historien militaire américain, qui enseigne aujourd'hui à l'université George Washington dans la capitale américaine. Il a servi dans le corps des Marines de 1967 à 1984 et a également travaillé pour l'US Army Center of Military History.

    En 1993, Spector publie cet ouvrage consacré à l'année suivant l'offensive du Têt pendant la guerre du Viêtnam. Alors qu'il se rend lui-même au Viêtnam comme Marine, il apprend le discours de Johnson annonçant l'arrêt des bombardements sur le Nord-Viêtnam et sa non représentation à l'élection présidentielle de 1968. En tant qu'historien en 1969-1969 au sein des Marines présent au Viêtnam, Spector est évidemment un témoin précieux, mais son livre n'est pas un témoignage : c'est bien une description et une explication des événements suivant l'offensive du Têt. Moment le plus sanglant du conflit, côté américain ; moment où l'impasse est totale. Les Nord-Viêtnamiens et le Viêtcong, saignés par le Têt, ne sont pourtant pas vaincus ; le Sud-Viêtnam ne prend pas le dessus, l'armée américaine ne parvient toujours pas à adapter ses méthodes opérationnelles à l'adversaire, les problèmes raciaux et de consommation de drogue démarrent.



    Le 30 mars 1968, à Khe Sanh, la compagnie B du 26th Marines monte une opération risquée pour aller récupérer les corps de camarades tombés dans une embuscade un mois plus tôt. Les corps ne sont pas récupérés, malgré 12 tués et 50 blessés sérieux, alors que les Nord-Viêtnamiens laissent 115 hommes sur le terrain. L'épisode passe inaperçu, alors que le public américain s'insurge contre les 206 000 hommes supplémentaires demandés par Westmoreland ; le Têt a achevé de décourager la population. Ce qui avait commencé comme le sauvetage d'un régime proche de l'effondrement s'est transformé en guerre d'usure : en 1967, 200 soldats américains sont tués chaque semaine, 1 400 sont blessés. Westmoreland est finalement limogé. Les bombardements aériens du Nord n'ont pas donné de résultat, même après 1965, lorsqu'ils ont cette fois plutôt visé à empêcher le Nord de soutenir la guérilla au Sud. En 1966, la campagne contre les installations pétrolières n'a pas donné plus de résultat. Elle renforce même la contestation anti-guerre aux Etats-Unis. Surtout, les politiques et les militaires américains montrent aussi la méconnaisse profonde du Viêtnam, de son histoire, de sa culture. Le 26 mars, les "Wise Men", se positionnant contre la poursuite de l'engagement américain, persuadent Johnson d'en rester là. D'où le discours du 31. A la grande surprise du président, les communistes répondent favorablement aux propositions de négociations quatre jours plus tard. Mais la guerre continue jusqu'en 1973 : dans les 8 semaines suivant le discours, 3 700 Américains sont tués, 18 000 blessés. Chaque camp essaie de briser l'impasse dans laquelle la guerre s'est installée.

    En 1968, 500 000 Américains se battent au Viêtnam. Le refus de mobiliser la réserve par le président Johnson conduit à la conscription, qui crée une armée taillée uniquement pour le Viêtnam. La conscription est alors bien acceptée, d'autant qu'elle ne concerne plus toute une classe d'âge : l'augmentation des hommes disponibles par tranche d'âge dans la population conduit à de nombreuses exemptions, ce qui n'était pas encore le cas en Corée ou pendant la Seconde Guerre mondiale. Les commissions locales de recrutement sont en général composées d'hommes âgés, et l'on y trouve par exemple fort peu de Noirs. Mais la conscription ne fournit pas tous les hommes car l'armée américaine tourne encore beaucoup avec des volontaires. Les hommes préfèrent d'ailleurs s'engager avant d'être appelé, croyant pouvoir choisir davantage une branche en particulier et un poste moins risqué. Surtout, l'armée américaine manque d'officiers et de sous-officiers pour l'encadrement. Le corps des Marines, qui passe à 300 000 hommes, a jusqu'un tiers de son effectif engagé au Viêtnam, et doit lui aussi dès 1966 accepter des conscrits, alors que le corps a toujours été formé de volontaires. L'armée américaine au Viêtnam est donc composée de conscrits, d'engagé volontaires, d'officiers à peine formés et de sous-officiers sortis du rang, pour l'essentiel. Les soldats sont plus jeunes que leurs prédécesseurs, plus instruits en moyenne. Surtout, les Noirs, au départ, sont surreprésentés, et subissent plus de pertes que les autres, car ils ont investi l'armée, vue comme une planche de promotion sociale. Le commandement s'en préoccupe dès 1966-1967. En réalité, les Noirs n'ont pas servi de chair à canon : leur présence reflète un recrutement qui concerne d'abord les pauvres, ceux qui ont le moins de chances d'obtenir des exemptions. Les soldats américains du Viêtnam appartiennent à la classe des travailleurs, pas des miséreux. Ils arrivent par avion au Viêtnam, le voyage constituant en soi une forme d'entrée en matière. Une minorité de soldats sert néanmoins en première ligne ; les autres sont dans les unités de soutien ou de service (environ 60% pour les deux premières catégories, 40% pour la troisième). La centaine de bataillons de manoeuvre disponibles en 1968 regroupe 29% du personnel de l'Army et 34% de celui des Marines. Sur le terrain, les effectifs des compagnies sont souvent bien inférieurs à la théorie, en raison des blessures, des maladies, etc. En réalité, si les services sont si développés, c'est que l'armée américaine s'entraîne depuis 20 ans à combattre dans des endroits où les infrastructures existent déjà pour asséner une puissance de feu massive et transporter des troupes notamment par air. Or, au Viêtnam, tout est à construire ou presque. Les nouvelles recrues passent 2 ou 3 jours dans un camp de transit avec un confort reproduit à l'américaine : rien de plus démoralisant avant la montée en ligne, surtout qu'ils croisent en partant, en général, ceux qui s'en vont. En 1968, les problèmes lié à l'encadrement vont commencer à se faire jour.

    Les conditions de vie des hommes au combat sont éprouvantes. La chaleur étouffante, la pluie, les rats, les moustiques, les sangsues, les serpents, les insectes comme les fourmis rouges sont des adversaires plus coriaces que le Viêtcong. Le GI porte près de 30 kg d'équipement sur le dos. Il adapte donc son uniforme et surtout son couvre-chef au climat. L'arme principale, le M-16, qui remplace massivement l'ancien M-14 à partir de 1966, pose de sérieux problèmes d'enrayage. Les soldats doivent entretenir minutieusement l'arme mais n'ont parfois pas tout le matériel nécessaire. En 1967, une commission d'enquête du Congrès pointe la défaillance de l'armée qui a employé un gaz propulsant différent de celui recommandé par la firme. Les problèmes perdurent néanmoins. Au Viêtnam, les champs de bataille sont multiformes. Si l'histoire retient les grande batailles, la plupart des engagements au Viêtnam se déroulent au niveau du peloton, de la section ou de la compagnie. Ces escarmouches sont parfois sanglantes, les Américains perdant beaucoup d'hommes en général dans les premières minutes. Le ratio tués/blessés est néanmoins largement à l'avantage du second, grâce aux évacuations héliportées par Huey, aux hôpitaux présents à proximité du front, aux stocks de plasma. Les hélicoptères transportent 400 000 blessés américains, sans parler des autres. La plupart des blessures sont provoquées par des explosifs, obus ou pièges. Au Viêtnam, les hommes sont attachés aux petits groupes de leur environnement quotidien. Les nouvelles recrues doivent subir une forme de bizutage, qui varie beaucoup, pour y être intégré. C'est pour cela que les hommes se battent, car comme le pointe l'historien, le sens de leur présence et du conflit leur échappe assez largement. Les cas d'évacuation psychiatrique sont rares jusqu'en 1968. Les hommes savent qu'ils partent au bout de 12 mois, le fameux "Tour of duty". C'est l'héritage du système appliqué aux conseillers militaires américains. Plus que pour les hommes, le système est nocif pour les officiers, qui ne restent que 6 mois en première ligne. Il y a cependant des hommes qui se portent volontaires pour plusieurs tours de service, jusqu'à 10% dans certaines branches.

    Le combattant nord-viêtnamien est particulièrement respecté par les Américains. Le Viêtcong, parti de peu de choses en 1959, combat contre l'ARVN au niveau du régiment dès 1964. L'insurrection a été dopée par le transfert de sudistes émigrés au Nord depuis 1954, qui arrivent avec armement et autres matériels. Si les communistes progressent, c'est aussi que le gouvernement sud-viêtnamien n'a pas emporté l'adhésion de tous. Le Viêtcong considère quant à lui toute la population du sud comme réserve de combattants. Il crée des unités de guérilla locale, des forces régionales et des unités principales. Recrutant au départ sur le volontariat, le Viêtcong pratique vite le recrutement forcé ; les premières unités nordistes sont entrées au sud dès 1964, et le mouvement s'accélère après le Têt pour combler les pertes. Les hommes de l'armée régulière nord-viêtnamienne et du Viêtcong sont moins nombreux que leurs adversaires, mais excellent dans la défense et les embuscades. A l'attaque en revanche, ils font souvent preuve de moins d'imagination. Surprise, préparation, défense en profondeur sont les atouts des communistes, en plus de l'interception des communications ennemies. Les tunnels sont également une composante importante du succès. A partir de 1968, les unités nord-viêtnamiennes et principales du Viêtcong sont armées d'AK-47, de RPG-2 et de mortiers légers, moyens et lourds. Les communistes se ravitaillent en armement jusque chez les Sud-Viêtnamiens. Au Nord, la conscription fait partie du lot commun. Les soldats savent bien ce qui les attend. Les familles sont rarement prévenues des disparitions. Si les hommes trouvent en général une situation correcte en entrant dans l'armée, le passage au Sud par la piste Hô Chi Minh est tout sauf une sinécure. Transitant dans des conditions drastiques, victimes des maladies et des bombardements, les soldats du Nord vont ensuite compléter les unités nord-viêtnamiennes ou du Viêtcong. Pourtant le moral reste très élévé, grâce à un encadrement serré qui inspire le respect pour officiers et sous-officiers. Surtout, les Nord-Viêtnamiens fonctionnent en unités de 3, des cellules de combattants chargés de se surveiller et de se motiver. La propagande et la haine des Américains font le reste.

    Les Américains, jusqu'au Têt, ont montré peu d'intérêt pour leur allié sud-viêtnamien. Ils sont même étonnés de sa performance durant l'offensive. Pourtant les Américains ont modelé l'armée sud-viêtnamienne, qui dirige de fait le pays depuis le coup d'Etat renversant Diêm en novembre 1963 et l'installation du tandem Thieu-Ky au printemps 1965. Ceux-ci n'installeront jamais une véritable démocratie, réprimant le soulèvement bouddhiste de 1966, et Ky ne rêvant que de détrôner Thieu. La mort de Loan, le chef de la police nationale et soutien de Ky, en mai 1968, jette la suspicion sur les Américains, soupçonné d'avoir voulu maintenir Thieu à tout prix. L'armée sud-viêtnamienne souffre de cette situation politique. Les officiers supérieurs, pour beaucoup hérités de la période française, sont très éloignés de leurs hommes. Chaque général entretient sa clique, et l'accès aux écoles d'officiers est très resteint dans la société. Les soldats sont donc peu motivés, d'autant que la corruption règne souvent dans l'encadrement. Certains officiers trafiquent sur tout : les soldes de leurs hommes, la drogue, et même avec le Viêtcong. Les familles des officiers, jusqu'à leurs épouses, participent de ce système. La performance au combat de l'ARVN s'en ressent. Des trêves tacites existent avec l'adversaire. Comme tous les Sud-Viêtnamiens ne peuvent échapper à la conscription, impopulaire, la désertion est endémique. Reste des volontaires, soldats parfois très motivés, qui servent dans unités en général proches de leur région d'origine, où se trouvent leurs familles. Parmi l'élite, la division aéroportée et les Marines. Mal payés, les soldats de l'ARVN doivent se ravitailler sur le terrain. On trouve cependant de bonnes unités comme la 1ère division d'infanterie, et d'excellents officiers. L'ARVN, que les Américains ont voulu cantonner en 1965 à la pacification, doit être en partie remplacée par ces derniers. Pour améliorer l'efficacité d'une armée qu'ils ont créée à leur image, les Américains n'ont que les conseillers militaires, qui ne parlent pas la langue, et qui servent surtout à dispenser l'appui-feu et autres atouts américains, essayant de gagner le respect de leurs homologues sud-viêtnamiens, quand ils ne se brouillent pas avec eux. Westmoreland et Abrams n'ont jamais plaidé pour un commandement unifié sous contrôle américain, comme cela avait été le cas en Corée. Westmoreland, de fait, n'a jamais compté sur l'armée sud-viêtnamienne pour l'emporter. Quand les Américains changent de regard en 1968, il est trop tard pour modifier une telle structure.

    Alors que Johnson fait son discours du 31 mars, la bataille se termine à Khe Sanh. Les Américains montent l'opération Pegasus pour dégager le camp retranché. Westmoreland établit, à côté des Marines qui contrôlent la zone tactique du Ier corps, secteur vu comme crucial, un poste de commandement avancé sous les ordres d'Abrams, son adjoint. Il a longtemps cru que la bataille décisive se jouerait ici. Avant le Têt, toute son attention était braquée sur cette base, et les médias américains font leurs choux gras du siège. Pegasus est menée conjointement par la 1st Cavalry et les Marines. Le camp finit par être relié par voie terrestre et aérienne, mais le siège, en réalité, se poursuit. Les Marines doivent monter de opérations de reconnaissance autour de la base. Scotland II, déclenchée le 15 avril, conduit à un violent combat contre les Nord-Viêtnamiens. Dans la plaine côtière de la province de Thua Thien, le général Cushman, qui commande la 2ème brigade de la 101st Airborne, change de tactique en collaborant étroitement non seulement avec l'ARVN mais aussi avec les Forces Régionales et Populaires. Le renseignement étant meilleur, les Américains localisent plus facilement les forces ennemies et appliquent une version du cordon autour des villages modifiée, avec un intervalle de 10 m seulement entre les positions. Un bataillon nord-viêtnamien est ainsi encerclé dans deux villages près de Hué avec la compagnie d'élite des Panthères Noires de la 1ère division d'infanterie de l'ARVN, et laisse 107 prisonniers, nombre le plus important jusque là. Malheureusement ces enseignements ne sont pas transmis et se perdent rapidement. La 1st Cavalry, quant à elle, descend dans la vallée d'A Shau abandonnée par les Américains en 1966, et qui sert de corridor logistique à l'ennemi vers Hué. La défense antiaérienne prélève un lourd tribut, mais les Américains ne trouvent que le vide, et des stocks de munitions et autres matériels impressionnants. Ils ne reviendront pas dans la vallée avant un an, et les Nord-Viêtnamiens sont déjà revenus autour de Khe Sanh.

    Le 13 mai 1968, les Nord-Viêtnamiens acceptent enfin de siéger à Paris pour les négociations. Pour maintenir la pression, les combats continuent. Les Américains tentent de déloger les Nord-Viêtnamiens de l'est de la province de Quang Tri, juste au sud de la zone démilitarisée, autour de leur base de Dong Ha. La zone tactique du Ier corps, qui a connu les combats les plus durs depuis l'intervention américaine, va voir une des plus grandes batailles de la guerre autour de minuscules villages près de la rivière Bo Dieu, dont Dai Do. Les Nord-Viêtnamiens ont engagé une division complète, effectif sous-estimé par les Américains. Les manoeuvres amphibie se heurtent à de solides systèmes défensifs. Du 29 avril au 30 mai, les Américains perdent 1 500 hommes, dont 327 morts, autant qu'à Khe Sanh, contre 3 600 Nord-Viêtnamiens tués ou capturés selon leurs estimations. Le sacrifice de la 320ème division nord-viêtnamienne était peut-être une diversion en vue de la seconde vague d'attaques du Têt.

    La seconde vague d'attaque se déclenche le 5 mai 1968, et se concentre sur quelques objectifs : Da Nang, et surtout Saïgon, déjà marquée par le Têt. La ville est devenue une immense fourmilière, doublant sa population entre 1961 et 1968 à 3 millions d'habitants au moins, avec les réfugiés. Tan Son Nhut, le quartier de Cholon sont le théâtre de violents combats. 30 000 habitations sont encore détruites, 500 civils tués, 4 500 blessés. Le Viêtcong, après l'arrêt de l'offensive, bombarde la capitale avec ses roquettes de 122 mm. Les nombreuses destructions renforcent l'amertume des civils sud-viêtnamiens à l'égard des Américains et de leur propre gouvernement. Parallèlement, les Nord-Viêtnamiens attaquent le camp de forces spéciales de Kham Duc, au nord-ouest de la province de Quang Tin, le seul restant qui permet alors de mener des incursions fréquentes au Laos. Le camp est assailli dès le 10 mai, le CIDG présent sur place se disloque. Westmoreland ordonne l'évacuation, qui voit la perte de plusieurs C-130 abattus par l'ennemi. 60 B-52 ont beau larguer 12 000 tonnes de bombes sur le camp abandonné, l'opération s'est presque terminée en désastre : un Khe Sanh à l'envers. Les 17 et 18 mai, la 1st Marine Division tombe, près de Da Nang, sur un complexe fortifié des Nord-Viêtnamiens dans la vallée de Thu Bon. Cette deuxième vague montre qu'aucun des deux adversaires n'a tiré de leçon du Têt : les Nord-Viêtnamiens continuent de perdre des hommes, mais les Américains ne font toujours pas mieux qu'en janvier.

    La guerre du Viêtnam s'est aussi jouée dans les 2 100 villages contenant plus de 60% de la population du pays. Des villages qui sont entrés dans une économie mondialisée avec la colonisation française : monnaie occidentale, taxe individuelle, propriété privée, agriculture commerciale. Les Américains croient que les villageois aspirent à retourner à l'ordre traditionnel. En réalité, le gouvernement et le Viêtcong propose deux systèmes sociaux différents. Bien que les Américains aient mis assez tôt en avant la contre-insurrection, ils lui consacrent en réalité fort peu de moyens, si on les compare avec ceux alloués aux frappes aériennes. Seuls les Marines mènent une expérience originale avec les Combined Action Platoons, des groupes de volontaires de 14 hommes insérés dans les villages pour contrer l'activité viêtcong. Ils essaient de travailler avec les Forces Populaires. Les situations varient beaucoup, certains étant au contact régulier de l'ennemi, d'autres beaucoup moins. Le taux de pertes est élevé. S'ils tuent beaucoup d'adversaires, les effectifs sont insuffisants pour tenir tout le territoire ; ils protègent pourtant les villageois de l'armée sud-viêtnamienne ou d'autres unités américaines, ce qui est un comble. Malgré le taux de pertes, 60% des membres des CAP prolongent leur tour de service, car l'expérience ressemble plus à la guerre telle que recherchée par les Américains, une confrontation d'homme à homme. Malgré les règles d'engagement, les Américains font un usage immodéré de leur puissance de feu, comme avec les fameux tirs d'Harassement et Interdiction ou les non moins fameuses free fire zones. Les soldats américains arrivent au Viêtnam remplis d'idées toutes faites, et notamment celle que tout civil est un Viêtcong en puissance. Le Viêtcong, contrairement au soldat nord-viêtnamien, n'est pas l'objet de respect. Les soldats américains trouvent pitoyables les conditions de vie, suspectent les civils de fournir des renseignements à l'ennemi. Les exactions sont impossibles à quantifier, mais elles ont bien existé. Un domaine où les faits sont plus clairs est celui du traitement des prisonniers, particulièrement dur. C'est après le Têt qu'intervient le massacre de My Lai. Les communistes, eux aussi, pour imposer leur autorité, n'hésitent pas à exécuter, parfois en masse, de nombreux civils, comme durant la bataille de Hué. Le hameau montagnard de Dak Son, dans la province de Phuoc Long, est exterminé au lance-flammes. Mais au moins 40% des pertes civiles sont provoquées par la puissance de feu américaine. C'est ce phénomène qui entraîne surtout les déplacements de population : 3,5 millions de réfugiés, quand les Américains ou les Sud-Viêtnamiens ne délogent pas eux-mêmes les habitants pour les besoins des opérations. Les réfugiés sombrent souvent dans la misère, et cela n'aide pas le gouvernement à gagner en popularité. 1968 a été aussi l'année la plus sanglante pour les civils.

    Abrams succède à Westmoreland en juillet 1968. Paradoxalement, alors qu'il ne recherche pas particulièrement l'attention des médias, il est plus apprécié par ceux-ci que Westmoreland, d'aucuns ayant été jusqu'à dire qu'il méritait "une meilleure guerre"... En réalité, Abrams ne contrôle que peu de choses au Viêtnam, la chaîne de commandement étant complexe, et sans unité, en particulier en ce qui concerne les Sud-Viêtnamiens. Manquant de repères concrets pour établir si la victoire est en train ou non, le MACV se réfugie dans la quête du chiffre. L'un des plus contestés est le fameux "body count", le décompte des morts ennemis, dont seulement 26% des 110 généraux ayant servi au Viêtnam interrogés en 1977 estimaient qu'il était à peu près correct. Le kill ratio, lui aussi, devient une obsession. La 9th Infantry Division, qui opère dans le delta, rapporte avoir tué 11 000 adversaires entre décembre 1968 et juin 1969 pour... 267 pertes, soit un ratio de 40 pour 1. Mais seules 751 armes sont capturées... il est établi plus tard qu'au moins un général de brigade, qui voulait faire du chiffre, a été peu regardant sur la nature des tués, civils compris. Au nord, la 3rd Marine Division du général Davis, qui a défendu la ligne McNamara, poursuit deux régiments de la 308ème division nord-viêtnamienne au sud de Khe Sanh, en juin 1968. Celle-ci y laissent 600 tués et une cinquantaine de prisonniers, dont un commandant de bataillon. Reste à évacuer Khe Sanh, opération terminée le 5 juillet qui provoque beaucoup d'incompréhension. Revenant à la guerre mobile, Davis, après avoir expérimenté les larges opérations héliportées, emprunte la tactique de la firebase et l'insertion d'équipes de reconnaissance en profondeur sur les arrières ennemis. Les tactiques sont testées en août-septembre, avec la troisième vague d'attaques du Têt, lorsque la 320ème division franchit la rivière Ben Hai entre Cam Lo et the Rockpile, au sud de la zone démilitarisée. L'attaque contre Da Nang est déjouée, mais de furieux combats éclatent dans la province de Tay Ninh et au camp des Special Forces de Duc Lap, près de Ban Me Thuot. Abrams demande la permission de poursuivre l'ennemi au Cambodge, ce qui lui est refusé.

    Alors que la 3ème vague du Têt se déclenche, les Etats-Unis apprennent, le 29 août, qu'une révolte de prisonniers sans précédent a eu lieu dans l'infâme prison de Long Binh, au Sud-Viêtnam. La mutinerie, menée par des Noirs, débouche sur la mort d'un prisonnier et fait au total une quarantaine de blessés. L'émeute est vue par tous comme raciale. Si l'armée américaine a donné l'impression jusqu'en 1968 d'être peu concernée par les problèmes raciaux, certains commencent à tirer la sonnette d'alarme avant les premiers événements marquants. Les soldats noirs sont en effet plus jeunes et plus conscients de la lutte pour leurs droits que leurs prédécesseurs. Ils contestent surtout la discrimination pour les postes et certains emplois au sein de l'armée, le traitement différent appliqué sur eux par la police militaire. Les incidents se passent surtout à l'arrière, dans les clubs par exemple, où des rixes éclatent souvent à propos de choix de places ou de musique. En 1968, les sous-officiers, y compris noirs, sont souvent des soldats tirés du rang et promus, sans expérience, et peu respectés par leurs hommes. Les officiers subalternes ne sont pas encouragés par leurs supérieurs à faire remonter le problème, qui est largement sous-estimé. Les tensions se cristallisent après l'assassinat de Martin Luther King en avril 1968, notamment autour des drapeaux confédérés deployés par certains Blancs sur les véhicules, en particulier. A l'été, la prison de Long Binh contient 50% de détenus noirs, et le taux est de 40% pour la prison de la IIIrd Marine Amphibious Force, les deux pénitenciers les plus grands. Dans celle-ci, à Da Nang, surpeuplée, des Afro-Américains issus de gangs de Chicago font régner la loi. Une émeute éclate le 16 août et la prison doit être dégagée au gaz lacrymogène et à coups de battes de base-ball. A Long Binh, 700 détenus sont enfermés dans des conditions sommaires et surveillés par 90 gardiens, là où il en faudrait 280. Les prisonniers trouvent un échappatoire dans la marijuana, qui entre facilement depuis l'extérieur. Après le meurtre d'un prisonnier le 12 août, le nouveau commandant de la prison adopte un régime plus strict qui prive une bonne partie des hommes de leur drogue. D'où la révolte. Les incidents se multiplient à l'arrière, dans les camps de base ou les zones arrière : Qui Nhon, Da Nang, etc. Plus la vie ressemble à celle des Etats-Unis, plus les tensions raciales sont présentes. On signale en revanche très peu d'incidents de ce type au combat.

    En 1968, les troupes de soutien et de service constituent 70 à 80% de l'effectif total au Viêtnam. Ils sont méprisés par les troupes combattantes, qui ne rêvent cependant que d'être à leur place. En réalité, comme l'a montré le Têt, les firebases, les bases d'opération, les complexes logistiques ou les grandes villes ne sont pas à l'abri. En général, plus la base est grande, plus les installations sont raffinées. En 1968, 66 shows sont en tournée, à un moment, pour les combattants. L'abondance logistique entraîne de nombreux trafics au marché noir avec les Viêtnamiens. Les Coréens du Sud et Philippins venus épauler les Sud-Viêtnamiens s'en font une spécialité, mais les Américains dominent le système. Des civils sont parfois impliqués, comme celui qui transforme sa maison de Saïgon en casino. En réalité, les unités de l'arrière s'ennuient devant leur routine quotidienne. Le sexe est une préoccupation de tous les instants : à côté des R&R, des bordels semi-officiels sont créés, quand les soldats ne vont pas directement dans ceux des villes ou autres poches de misère installées près des bases américaines. Certains soldats ne supportent pas l'ennui et demandent à être transférés en première ligne. Le R&R, période de repos par vol aérien, concerne 32 000 par mois en 1968. C'est une soupape de sécurité importante selon les officiers. Les hommes boient aussi pour tromper l'ennui, car l'accès à l'alcool est facile. La consommation de drogue est répandue : 30 à 35% des homme admettent avoir consommé de la marijuana en 1967-1968, mais c'est aussi que les soldats du Viêtnam ont apporté cette habitude de leur temps civil. La consommation augmente dès la fin de 1968. Le tournant survient en fait en 1970 : dans le Triangle d'Or, les trafiquants ont enfin les moyens de synthétiser l'opium en héroïne, et l'invasion du Cambodge ouvre une route vers le Sud-Viêtnam pour la Thaïlande et le Laos. L'héroïne ne se prend pas par injection mais par le nez ou en cigarette. Les cas d'overdose se multiplient et le problème devient alors critique.

    Pour gagner la guerre des villages, les Américains se proposent d'y installer une plus forte présence militaire après les pertes subies par l'ennemi pendant le Têt. Les Américains livrent des M-16 en masse aux Sud-Viêtnamiens, qui créent une force d'autodéfense populaire. En 1970, un tiers des hommes sert dans une force paramilitaire, un sur neuf dans l'armée. De novembre 1968 à janvier 1969, Abrams fait en sorte de combiner guerre conventionnelle et pacification sous le vocable de stratégie "One War". Le programme Chieu Hoi, lancé dès 1963 vise à rallier des Viêtcongs ou Nord-Viêtnamiens, non sans un certain succès. Lancé à peu près au même moment, le programme Phuong Hoang, baptisé Phoenix par les Américains, vise à éliminer l'infrastructure viêtcong. Normalement du ressort de la police, il est récupéré par la CIA qui engage des Provincial Reconnaissance Units, unités spéciales qui n'hésitent pas à éliminer purement et simplement les cadres viêtcongs. Si la pacification progresse considérablement en 1969-1970, c'est aussi que les Nord-Viêtnamiens peinent à remplacer correctement les effectifs disparus pendant le Têt au Sud, et n'ont pas le même contact avec la population. Mais ils ne sont pas anéantis. Surtout, si l'ARVN enfle, le gouvernement sud-viêtnamien reste le même et les habitants se tournent encore vers le Viêtcong. Le succès de la pacification repose seulement sur une forte présence militaire : une fois celle-ci évanouie avec le retrait américain, Nord-Viêtnamiens et Viêtcong reprennent le dessus.

    En conclusion, Spector souligne combien 1968 se termine en impasse, aussi bien sur le plan militaire que diplomatique, malgré l'arrêt des bombardements sur le Nord décrété par le président Johnson en octobre. Le Têt a été une victoire politique des Nord-Viêtnamiens aux Etats-Unis, mais ni militaire et politique au Sud-Viêtnam lui-même. L'échec des 3 vagues d'attaques du Têt n'est corrigé qu'en 1969 : attaques réduites et préparées de petites unités ou de sapeurs, mais le mal est fait. Les Nord-Viêtnamiens doivent suppléer au Viêtcong avec souvent moins d'efficacité. Les Américains ont beau améliorer la pacification par leur présence militaire, ils restent dans l'impasse. L'offensive du Têt est décisive car non-décisive : elle maintient l'impasse ressemblant, pour Spector, plus à la Grande Guerre qu'autre chose. Les Américains ont manqué de compréhension et d'imagination : ils n'ont pas compris qu'à la guerre limité qu'ils se proposaient de faire les Nord-Viêtnamiens répondaient par une guerre existentielle. De la même façon, l'outil militaire bâti par le Nord face aux Français et aux Américains montre ses limites. Paradoxalement l'opinion publique américaine veut mettre fin à la guerre, mais sans voir le Sud tomber aux mains du Nord... Pour les Américains, la guerre du Viêtnam est une sorte d'aberration, car ils n'y ont trouvé aucune solution et cherchent constamment depuis à en tirer leçons.

    Illustré par des cartes empruntées à S. Stanton et par un livret photo central, le livre est une synthèse claire sur les suites de l'offensive du Têt au point de vue politique et militaire, mais aussi sur le contexte général de la guerre du Viêtnam à ce moment précis (hors Etats-Unis et avec un bémol sur le Sud-Viêtnam, où le traitement mériterait peut-être une révision). On comprend mieux, grâce ce livre, pourquoi l'année 1968 est véritablement un pivot du conflit perdu par les Américains.



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    Geneviève Bouchon, directeur de recherches honoraires au CNRS, membre de l'Académie de marine de Lisbonne, publie cette biographie de Vasco de Gama à la veille du 500ème anniversaire du voyage de ce dernier aux Indes. Comme le dit un spécialiste, parmi les travaux parus à cette date, c'est sans doute la meilleure introduction au personnage, un livre d'un abord très facile.

    C'est que Vasco de Gama reste une des plus figures les plus connues des Grandes Découvertes, bien qu'éclipsé par Christophe Colomb. Pour l'historienne, il appartient bien à cette génération qui changé les perspectives du monde. Mais les sources sont éparses : aussi le travail de la biographie consiste-t-il souvent en une contextualisation du personnage, comme l'explique Geneviève Bouchon. D'autant qu'une gloire posthume immense et déformante s'est vite attachée à son nom, au Portugal. Utilisant les textes d'époque, l'historienne présente aussi les autres acteurs qui interviennent dans la vie de l'explorateur, notamment aux Indes.

    Vasco de Gama est originaire de Santiago do Cacém, près du cap Sines, une terre du sud du Portugal confiés par les rois portugais à l'ordre militaire des chevaliers de Santiago. Sa famille fait partie de serviteurs du roi anoblis pour leur dévouement et très liés à l'ordre de Santiago. Vasco est fils des Algarves, nom donné par les Arabes à leur terre de l'ouest de la péninsule ibérique, et qui au Portugal désigne la région la plus méridionale du royaume. Vasco grandit dans une terre ouverte sur la mer, où s'est déroulée, aussi, la Reconquista contre les musulmans, qui ont laissé derrière eux les mourarias, quartiers marqués de leur empreinte séculaire. Les Portugais partent aussi dans des expéditions au Maroc, qui reste pour eux une terre à christianiser. Ils longent la côte de l'Afrique, allant de plus en plus au sud. On ne connaît que fort peu de choses de l'enfance de Vasco.



    Dom Joao II monte sur le trône en 1480. Il est l'héritier d'une branche qui a succédé à la dynastie bourguignonne éteinte en 1383, et qui a dû combattre les ambitions de la Castille sur le petit royaume lusitanien. Toujours lié aux familles royale anglaise et princière bourguignonne, le nouveau roi se recentre sur le Portugal : c'est un lettré, un mystique, curieux de tout ; à sa cour se forment les futurs capitaines de l'Inde. Le roi doit surveiller sa noblesse, frondeuse : le duc de Bragance est décapité à Evora en 1483. Il s'appuie sur une classe d'hommes qui lui doivent tout, à laquelle appartiennent les Gama. Il place son fils illégitime à la tête de l'ordre de Santiago. Les Portugais lancent des corsaires qui attaquent les navires musulmans mais parfois aussi des navires chrétiens. Vasco a probablement participé à certaines de ces expéditions. Le roi réoriente l'effort protugais vers l'Afrique. La communauté italienne joue un grand rôle au Portugal, créant la première banque, mais fournissant aussi des marins : un certain Christophe Colomb tente de vendre son projet au roi... Les Juifs, protégés par la dynastie, participent aussi à l'effort. Le traité d'Alcaçovas (1480), en limitant les ambitions castillanes au parallèle des Canaries, ouvre l'Afrique australe aux Portugais. Vasco entend les récits de ces voyages d'exploration, qui mènent à la Guinée, où on laisse les padraos, ces piliers de granit surmontés d'une croix. Le roi du Portugal ouvre le monde à la Renaissance. La carte de Ptolémée, géographe de l'Antiquité, est encore utlisée, mais l'on sait déjà qu'elle est dépassée, et notamment que l'océan Indien est une mer ouverte. Pour remplacer la croisade, on cherche l'accès au fameux royaume du Prêtre Jean, dont on sait dès le XIVème siècle qu'il s'agit en fait du royaume du Négus d'Ethiopie, chrétien. Le roi du Portugal, en 1487, veut explorer la côte est de l'Afrique. En plus de faire pénétrer des hommes dans le continent et d'envoyer des émissaires en Orient, il envoie des flottes dans l'Atlantique sud. Pero de Covilha et Afonso de Paiva, par la Méditerranée, gagnent, pour le premier, l'Inde et la façade orientale de l'Afrique, pour le second l'Ethiopie. En août 1487 Bartolomeu Dias, avec 3 navires, s'engage vers le cap au sud de l'Afrique, qu'il double, mais ne peut aller plus loin en raison de l'hostilité de ses équipages. Le "capitaine de la Fin" a découvert le cap de Bonne-Espérance.

    Le roi perd cependant du temps dans l'exploration, occupé par les affaires marocaines et le mariage de son fils avec la fille des rois catholiques d'Espagne. Mais le jeune marie meurt d'une chute de cheval. Les rois catholiques le sont devenus après la chute de Grenade, dernier bastion de l'islam en Espagne, en janvier 1492, à laquelle prennent part des nobles portugais exilés. L'exode des Juifs espagnols, désormais proscrits, apporte 60 000 personnes au Portugal. Au moment où Christophe Colomb, lancé par les rois espagnols, découvre l'Amérique, Vasco sort de l'ombre. Le roi du Portugal lui donne l'ordre de saisir les navires français du sud du pays après l'attaque de corsaires de Dieppe et Rouen sur les navires portugais aux Açores et au large du Maroc. Vasco bénéficie de la protection de Dom Jorge, le fils illégitime du roi qui dirige l'ordre de Santiago. Colomb revient de son voyage au Portugal, en mars 1493, avant de rentrer en Espagne. Le roi s'interroge : a-t-il découvert les Indes ? D'autant qu'elles se situeraient, un comble, dans le domaine réservé aux Portugais... Il renégocie un traité, celui de Tordesillas (1494), avec les Espagnols, qui fixe la limite de chacun, reculée plus à l'ouest pour les Portugais, ce qui leur permet de faire main basse sur le Brésil. Les Portugais ont les cosmographes, comme Duarte Pacheco Pereira, les navires, les réflexions scientifiques : portulans, astrolabes, caravelles, le premier globe terrestre de Marti Behaim. Le roi donn Joao meurt en 1495. C'est son fils légimite, dom Manuel, et non dom Jorge comme il l'aurait voulu, qui lui succède. Vasco de Gama, fidèle au perdant, reprend la mer.

    Les Italiens, attirés par l'expansion portugaise, relancent l'intérêt du souverain pour la route des Indes. Manuel, qui croit en la faveur divine, veut mettre la main sur le commerce des épices, ruiner le sultanat du Caire, financer une nouvelle croisade. On construit deux navires sur le Tage, supervisés par Bartolemeu Dias, alors qu'en décembre 1496 les Juifs sont finalement expulsés du royaume. Vasco rencontre le roi, qui le choisit comme chef de l'expédition, aussi, pour désarmer l'oppositio politique. La flotte comprend le Sao Gabriel et le Sao Rafael, et une nef plus petite, le Berrio. 4 membres de la famille Gama participent à l'expédition, qui lève l'ancre le 8 juillet 1497. Des pilotes expérimentés, dont celui de Dias, en sont également. Les équipages sont répartis en 4 groupes, assurant chacun un quart. Une quarantaine d'hommes par navire environ. Diogo Dias est secrétaire et intendant sur le Sao Gabriel, mais aussi l'écrivain du voyage. Le 15 juillet, les navires arrivent aux Canaries. Un membre anonyme de l'expédition commence alors une relation qui est la seule à être parvenue jusqu'à nous. Après la reprise de la navigation, Vasco de Gama prend la "grande volte" : suivant le régime des vents, il s'engage en haute mer, au sud-ouest, et évite la navigation littorale. Il est fort probable que l'expédition ravitaille sur une île au large du continent sud-américain ; peut-être les Portugais ont-ils déjà connaissance de la terre qui deviendra le Brésil. Le 4 novembre, les navires reviennent enfin auprès du continent africain. Les premiers contacts avec les indigènes les Khoikois, sont pacifiques, mais bientôt a lieu une première échauffourée, où Vasco est blessé. Le cap de Bonne-Espérance est doublé le 22 novembre. Suivent les premiers contacts avec les populations noires de la côte est de l'Afrique, avec là encore des échanges amicaux, puis quelques coups de canons pour impressionner une foule que Vasco juge hostile. Le 10 janvier 1498, l'interprète Martin Alfonso peut discuter avec des indigènes, des Bantous, qui parlent un idiome similaire au sien. En février, la flotte stationne devant l'embouchure du Zambèze. A ce moment, en Inde, les musulmans se sont imposés dans les activités commerciales depuis leur présence remontant au moins au IXème siècle. L'océan Indien est alors le plus grand marché du monde : riz, épices, or, argent, pierre précieuses, coton s'achètent et se vendent. Le commerce textile et la traite des esclaves sont deux activités phares. Calicut est le grand port du Malabar. Les Occidentaux ne voient que la fin d'un grand système commercial, où le sultan du Caire est en position dominante. En Inde même, à côté des sultanats du Bengale et de Gujarat, le râja de Vijayanagar regroupe sous sa coupe des roitelets indous, les royaumes côtiers du Malabar restant indépendants. L'Indonésie s'islamise, le chiisme perce en Iran, les Gujaratis mettent la main sur les réseaux commerciaux, profitant du monopole voulu par le sultan du Caire sur le commerce. Les Portugais entrent dans un monde en pleine recomposition, que viennent d'abandonner les Chinois, qui avaient envoyé de grandes flottes pour assurer leur autorité jusqu'en 1433, telle celles de Zheng-He, eunuque musulman.

    Arrivé à Mozambique, les Portugais sont d'abord pris pour des Turcs par le sultan local, dépendant de la place de Kilwa. Vasco de Gama doit engager le combat et utiliser la force pour se procurer des pilotes musulmans capables de le guider dans ces eaux sur lesquelles il n'a jamais navigué. A Mombassa, même scénario : l'accueil, froid au départ, devient hostile, et Gama n'hésite pas à employer la force. Le 24 avril, la flotte met enfin le cap sur l'Inde, qui est atteinte le 18 mai.

    Le Malabar est le nom donné par les navigateurs à la côte sud-ouest de l'Inde. Le vrai nom de l'empire local est celui de Kerala, qui explose au XIIème siècle. C'est au XIVème siècle que Calicut s'impose comme le port dominant, que le raconte les chroniqueurs musulmans. Un râja local s'installe dans la ville et accueille les navigateurs arabes, qui s'occupent du commerce maritime. Dès leur arrivée, les Portugais rencontrent... des Maures maghrébins, étonnés de les voir là. Vasco de Gama est invité par le Samorin, le souverain local, dans son palais. Installés dans une demeure, les Portugais se méfient des musulmans, qui occupent une place de choix dans le commerce. Les Mappilas, descendants d'unions mixtes entre musulmans et Indiens de basse castes, ne les ont pas supplantés. Les Portugais n'ont malheureusement pas beaucoup de présents à offrir au Samorin, ce qui provoque la risée des autres marchands. Un petit comptoir est néanmoins ouvert par les Portugais, dirigé par Diogo Dias et Alvaro de Braga. Le Samorin, peu impressionné, interdit à ses sujets de fréquenter le comptoir portugais ; Diogo Dias est arrêté , pour le faire libérer, Gama prend des otages, et remet le cap sur le Portugal le 29 août.

    En septembre, longeant la côte indienne, les Portugais débarquent sur l'île qu'ils appellent Angedive. Ils y rencontrent le corsaire Timoji, qui opère à la fois contre le râja de Vijayanagar et le sultanat de Bijapur, en guerre. Ils mettent aussi la main sur un espion du sultan de Goa. Repartis en octobre, les équipages sont frappés par le scorbut ; Vasco doit étouffer un début de mutinerie. La côte africaine est atteinte le 2 janvier 1499. A Malindi, il faut sacrifier le Sao Rafael, faute d'hommes suffisants. Le cap de Bonne-Espérance est doublé le 20 mars. Vasco de Gama ne rentre au Portugal que le 10 juillet ; il est arrivé en retard, étant resté auprès de son frère Paulo malade et qui meurt au Cap-Vert. Le roi Manuel se hâte de proclamer la découverte de la route vers L'inde, et couvre l'explorateur de titres. Le 10 janvier 1500, Vasco reçoit la particule de dom et le titre d'amiral de l'Inde, plus une pension de 300 000 réaux, ainsi que d'autres privilèges. Une nouvelle armada se prépare déjà à partir sous les ordres de Pedro Alvares Cabral.

    Les Vénitiens s'inquiètent déjà du succès des Portugais. Les Espagnols tentent en vain de trouver la route de l'Asie par l'ouest ; Colomb pousse déjà vers le Vénézuela. Au Portugal, la flotte de Cabral appareille le 9 mars 1500, avec 13 navires, 1 500 hommes, les frères Dias et d'autres participants du premier voyage, mais sans Vasco. Les marchands florentins, cette fois, ont fourni des présents à la hauteur des ambitions. Le 22 avril, la volte des nefs et caravelles fait toucher à Cabral la côte du Brésil. 4 navires sont perdus au large du cap de Bonne-Espérance, dont celui de Bartolemeu Dias ; il ne reste finalemet plus que 6 navires pour gagner les Indes. Le 13 septembre, Cabral entre à Calicut, où il doit affronter l'hostilité des marchands musulmans. Il s'empare d'un vaisseau mapila de Cochin désiré par le râja. Le 16 décembre, après l'attaque de la factorerie portugaise tout juste installée et la mort de 41 Portugais, Cabral fait bombarder Calicut par ses navires. Il gagne ensuite Cochin où le roi lui fait bon accueil ; mais il repart en janvier 1501 avec des otages. Des contacts ont été noués avec des émissaires de Kollam et Cannanore, autres ports côtiers. Le 9 mars 1501, 4 caravelles sous les ordres de Joao da Nova quittent le Portugal. Il s'agit pour ce dernier de découvrir le plus de territoire en Orient, dans le cadre de la compétition avec les Espagnols. Le roi Manuel est cependant obsédé par la croisade et la reconquête de Jérusalem. Le retour de l'expédition de Cabral, assez piteux, l'interroge sur la poursuite à donner aux expéditions en Inde. Le 30 janvier 1502 cependant, Vasco de Gama est nommé à la tête de la 4ème flotte partant vers l'Inde, avec 20 navires. C'est l'expédition de la dernière chance pour Manuel. En juin, après avoir franchi le cap, Vasco arrive à Sofala, une des villes phares de la région près de l'empire du Monomotapa, riche en or. En juillet, les Portugais sont à Kilwa, sultanat installé dans une île au large du Mozambique. Le sultan est obligé de composer avec les Portugais. En quittant l'île, Vasco récupère une autre escadre, celle de son neveu Estevao, 5 navires, partis en avril. La flotte met le cap sur l'Inde le 12 août. Début septembre, les Portugais sont à Cannanore. Le 29 septembre, ils attaquent le Miri, un navire du sultan du Caire revenant d'un pélerinage à La Mecque. Le combat dure plusieurs jours, et le navire musulman est détruit, ses occupants massacrés pour la plupart. A Cannanore, les Portugais rencontrent encore la résistance des marchands locaux, sans compter que le souverain, là aussi, ne se mêle pas du commerce. A Calicut, Vasco fait pendre des otages puis bombarde la ville. Reste Cochin, le port de la dernière chance, où les Portugais vont enfin pouvoir remplir leurs cales d'épices, après négociation. Le Samorin, pendant ce temps, bat le rappel des râjas du Malabar qui attaquent les Portugais mais sont repoussés. Cannanore vient ensuite à composition et Vasco repart pour le Portugal fin février. Mais en raison de la mousson, les navires ne peuvent quitter le Mozambique qu'en juin. L'arrivée au Portugal se déroule en octobre, un seul navire ayant été perdu. Vasco ramène 30 000 quintaux d'épices : la plus grande cargaison d'épices ramenée des Indes, plus de 1 500 tonnes. Surtout, il a fini d'établir le parcours des navires jusqu'aux Indes, avec toutes les escales nécessaires.

    Vasco disparaît alors des sources pendant quatre ans. Le duc d'Est parvient à se procurer une carte de navigation portugaise, qui donne lieu à un planisphère, alors que le premier récit du voyage aux Indes est mis sous presse par un imprimeur et humaniste allemand ; les marchands allemands, comme les Italiens, étant attirés par l'expansion portugaise. Gama a confié la garde du Malabar à ses oncles, les frères Sodré, qui se perdent eux-mêmes en menant la course du côté du Gujarat et de l'Arabie. La nouvelle flotte portugaise est dirigée par Francisco de Albuquerque et Nicolau Coelho, vétéran de la première expédition. Les Portugais doivent reconquérir Cochin investie par le Samorin, et défendue avec succès par Duarte Pacheco, véritable légende dès ce moment-là. Une nouvelle flotte, commandée par Lopo Soares, est partie au printemps 1504. Ce dernier bombarde Calicut, attaque Cranganore, empêchant d'enfin négocier avec le Samorin. Un an plus tard, une nouvelle flotte prend la mer, commandée par dom Francisco de Almeida, vice-roi des Indes, premier grand seigneur à commander une flotte. 1 500 hommes, un microcosme de la société coloniale que vont implanter les Portugais. Il s'agit cette fois d'établir une fois pour toute la domination maritime du Portugal. Kilwa doit se rendre ; Mombassa est pillée et incendiée. Arrivé en Inde, de Almaida construit un réseau de forteresses. Comme les Portugais restent cette fois à demeure, un mélange s'opère avec les femmes indiennes. Quant à Vasco, le 21 mars 1507, il est disgrâcié par le roi, qui lui interdit de reprendre la mer, le chasse du cap Sines.

    Manuel, à nouveau dévoré de l'esprit de croisade, veut abattre le sultanat du Caire. La flotte de 1506 est divisée en deux escadres : Tristao da Cunha doit renforcer la mainmise sur la côte est de l'Afrique, puis gagner le Malabar. Afonso de Albuquerque, lui, va s'attaquer à la côte d'Oman, pus tenter de prendre Ormuz. De Almeida, pendant ce temps, repousse et défait le sultan du Gujarat, devenu le champion du Caire, qui a envoyé une flotte pour le soutenir. Sa politique s'oppose à celle de Albuquerque, qu'il fait arrêter. Mais Manuel a envoyé une nouvelle flotte de 14 navires commandés par dom Fernando Coutinho, de la parenté de Albuquerque. Ce dernier devient gouverneur : en 7 ans, de 1508 à 1516, il s'empare de Goa et Malacca, soumet Ormuz et Calicut. Goa, disputée entre le Vijayanapar et le Bijapur, est prise en 1510. Place stratégique, elle devient le prototype d'installation d'une société coloniale. L'année suivante, c'est au tour de Malacca de tomber dans le giron portugais. Vasco, établi à Evora, reçoit le récit des exploits d'Albuquerque. Son plus jeune frère est parti avec l'armade de 1511. A son retour en 1512, Albuquerque est contesté par ceux partisans de la stratégie commerciale au lieu de celle de la conquête. En 1515, le roi nomme un nouveau gouverneur.

    Lopo de Soares, le nouveau gouverneur, veut profiter de la chute du sultanat du Caire devant les Ottomans, en 1516, pour investir en mer Rouge. La campagne se termine en désastre. Les Portugais sont en situation précaire : ils contrôlent le commerce oriental des épices, mais le Gujarat conserve la clientèle des mondes arabe et turc. En 1518, les Portugais s'installent à Ceylan. Diogo Lopes de Sequeira remplace Soares la même année. Il achève la construction des forteresses, étend le réseau portugais vers l'est. L'année 1521 voit la mort du roi Manuel. Vasco est rentré en grâce à partir de 1518 ; l'année suivante, Manuel l'a fait comte. La renommé de ses découvertes s'étend en Europe, notamment via Anvers, centre humaniste. Dom Jaoao III monte sur le trône, aux côtés de Charles Quint en Espagne et de Soliman le Magnifique dans l'empire ottoman.

    En 1524, vice-roi des Indes, Vasco de Gama repart à la tête de 13 navires. Arrivé en septembre aux Indes, il prend ses fonctions à Goa. Il réorganise les implantations portugaises, châtie, prend des mesures d'économie tout en déployant une pompe fastueuse pour sa fonction. C'est à Cochin qu'il meurt à la Noël de cette même année.



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    Ce recueil collectif d'articles, réunis par deuxhistoriens, vise à aborder la façon dont a été vécu la guerre par le citoyen soviétique ordinaire. Il s'agit aussi de casser l'héroïsation de la population soviétique réalisée par le régime soviétique après la guerre, dont la propagande martelait que toute la société était regroupée derrière l'Etat. Comme l'indique les deux directeurs du travail, en 2000, les historiens russes n'avaient pas encore les moyens matériels de défricher toutes les archives disponibles depuis la fin de l'URSS. En Occident, si l'occupation allemande de l'URSS a été bien traitée, cela n'était pas le cas pour la vie des citoyens soviétiques pendant le conflit. Globalement cependant, les historiens occidentaux brisent désormais la vieille image de la dictature toute puissante, écrasant son propre peuple pour remporter la victoire. En réalité, tout dépend de la réaction de la société, et l'Etat soviétique n'a parfois que peu de prise sur le cours des événements.

    Le recueil se divise en trois parties (chaque contribution s'accompagne de ses propres notes). La première, la plus importante (la moitié des contributions) se penche sur la façon dont les Soviétiques ont vécu et sont morts pendant la guerre. Uwe Gartenschlager évoque la survie des habitants dans Minsk occupée. Elle utilise surtout des sources allemandes, plus quelques témoignages et des travaux biélorusses. On mesure l'écart de la recherche à ce moment-là et lors de la publication de cet ouvrage collectif, douze ans plus tard, avec un article sur le même sujet infiniment plus précis car disposant de plus de sources. 



    L'article de Hans-Heinrich Nolte sur la communauté juive de Slonim est peut-être l'un des plus intéressants du recueil, car abordant un cas particulier de manière fouillée. Slonim, située à 200 km à l'ouest de Minsk, en Pologne, compte une forte communauté juive. En 1939, après l'invasion soviétique de la Pologne, la localité est rattachée à l'URSS. Le 5 juillet 1941, Slonim devient le QG de l'Einsatzgruppe B, puis celui de l'Einsatzkommando 9 faisant partie de l'Einsatzgruppe A. Au total, 45 000 Juifs sont tués à Slonim ou dans les environs. Le premier massacre, dès le 17 juillet, fait un millier de victimes. Slonim devient le siège d'un Gebiet administré par Gerhard Erren. Les Allemands entassent bientôt les Juifs dans un ghetto qu'ils estiment peuplés de 24 000 Juifs, en réalité sans doute beaucoup plus. Un deuxième massacre de Juifs a lieu le 14 novembre 1941, dans des circonstances épouvantables. Ce sont 9 à 10 000 Juifs qui sont tués ce jour-là. Les Juifs, des communistes surtout, créent un réseau de résistance dans le Beutelager, un camp de travail où les citoyens travaillent à remettre en état des armes soviétiques capturées. Ils entrent en contact avec les partisans de la brigade Shchors en mars 1942. Certains Juifs décident de rejoindre les partisans où ils forment la 51ème brigade (120 hommes en juillet 1942, avec fusils, mitrailleuses et grenades) ; d'autres préfèrent rester à Slonim. Le 29 juin 1942, les Allemands encerclent la ville et écrasent le ghetto ; les Juifs de la résistance se défendent et tuent 5 Allemands. 8 000 Juifs auraient été massacrés. Les survivants du ghetto sont éliminés au plus tard à l'automne 1943. Le 2 août 1942, les partisans sont intervenus pour empêcher la liquidation du ghetto de Kosov, les Juifs rejoignant pour partie la 51ème brigade. Une zone de 30 km² est libérée. Devenue trop importante, la brigade de partisans se scinde : une partie se dirige vers les forêts et les marais de la rivière Pripat. La 51ème brigade est dissoute, non pas par antisémitisme, comme on l'a longtemps cru, mais parce que Moscou cherche alors à réaffirmer son emprise sur les groupes de partisans ; or les Juifs forment un groupe un peu à part. Les Allemands traquent les partisans durant l'hiver 1942-1943 mais n'arrivent pas à les éliminer. Les Juifs de Slonim continuent à oeuvrer au sein du mouvement partisan jusqu'à la libération de la Biélorussie en 1944. Les Juifs d'URSS ont été en grande partie exterminés par les nazis : sur les 2,7 millions vivant dans les territoires occupés, 2,6 millions ont péri. Sur les 650 000 Juifs de Biélorussie et de Volhynie, 47 500 se sont enfuis dans les bois et 12 000 ont survécu jusqu'à l'arrivée de l'Armée Rouge, le plus haut pourcentage dans les territoires occupés. 

    Thurston traduit un article de Gennady Bordiugov consacré à l'humeur populaire dans l'URSS en guerre (non occupée). A partir d'archives soviétiques, l'historien russe montre combien les citoyens soviétiques croient à une victoire rapide au déclenchement de Barbarossa. En octobre 1941, les critiques sont en revanche féroces : à Ivanovo, près de Moscou ; à Toula ; à Archangelsk. Après l'échec des leviers classiques de l'Etat soviétique, Staline change de fusil d'épaule, comme le montre le discours du 3 juillet 1941, même si les pertes très lourdes sont dissimulées. Les officiers sont promus au mérite ; 600 000 détenus du goulag sont libérés, dont 175 000 sont mobilisés. La période initiale de la guerre a bien marqué une crise du gouvernement : la société a dû consentir un énorme effort pour répondre à l'invasion : le socialisme répressif a été lâché spontanément depuis la base et délibérement ensuite par la classe dirigeante. L'armée est valorisée par la création d'unités d'élite, de la Garde. Le Komintern est dissous en 1943, les liens avec l'Eglise orthodoxe rétablis. En 1943-1944, paysans, ouvriers, membres de l'intelligentsia rêvent à un futur meilleur, sans forcément se débarrasser du socialisme mais où celui-ci évoluerait. L'économiste Sazonov ose même plaider pour un retour des investissements étrangers en URSS afin de doper l'économie. Malgré le tour de vis appliqué par Staline dès les dernières années de la guerre, c'est bien le peuple soviétique qui a rendu son efficacité à un système dont les carences sont apparues au grand jour dès juin 1941.

    Thurston traduit un autre article, celui de Andrei Dzeniskevich qui examine la psychologie sociale des travailleurs à Léningrad dans les premiers mois de l'invasion. La ville n'a pas connu que le patriotisme chanté par la propagande, mais aussi les fausses rumeurs, le mécontentement, les critiques acerbes. Au début de la guerre, les Allemands s'emploient à diffuser de fausses nouvelles, comme la trahison du maréchal Timochenko. Les Soviétiques évacuent en catastrophe les enfants vers Novgorod. Souvent, les critiques repérées par les organes de sécurité viennent de personnes ayant souffert de la collectivisation ou autres politiques staliniennes. Quelques travailleurs émettent des critiques sur l'impréparation à la guerre ou les communistes. Le patriotisme, à l'inverse, est très présent : d'ailleurs les miliciens proclament haut et fort leur désir de propager la révolution et d'écraser le capitalisme, en plus du fascisme. D'ailleurs les miliciens font souvent le parallèle entre les Allemands et les Blancs de la guerre civile.

    Richard Bidlack parle des stratégies de survie à Léningrad durant la première année de la guerre. Entre novembre 1941 et mai 1942, Léningrad n'est pas en état de nourrir sa population civile. La ville est un grand centre industriel : elle compte 600 000 ouvriers sur 3 millions d'habitants au déclenchement de Barbarossa. Après le 22 juin, la ville continue à produire mais évacue une partie des installations vers l'intérieur. Avec l'arrivée des Allemands, elle lève 130 000 miliciens, forme 14 000 hommes pour les expédier derrière les lignes ennemies ; 500 000 habitants sont réquisitionnés pour les travaux de défense. Dans les stratégies de survie, l'évacuation fonctionne peu : 400 000 personnes quittent la ville avant le siège, mais 2,5 millions sont prises au piège, dont 400 000 enfants. Avec le gel sur le lac Ladoga, plus de 500 000 personnes sont évacuées entre janvier et avril 1942. Certains habitants tentent de passer du côté allemand. Autre stratégie de survie : être embauché dans une usine, qui fournit de la nourriture et surtout une entraide mutuelle (des cliniques pour les soins aussi). Pendant l'hiver toutefois, seule la moitié des travailleurs est capable d'être présente à l'usine. La ville compte ainsi plus de 800 000 ouvriers, mais le taux de mortalité n'est pas forcément plus bas dans les usines, en particulier dans celles d'armement. Les membres du Parti font jouer leurs privilèges et ont un taux de mortalité bien inférieur à celui des autres habitants. Certains habitants ont recours au marché noir. Dès mars 1942, les autorités autorisent les habitants à cultiver un jardin, et les usines créent leurs propres fermes. Les vols et crimes liés à la nourriture ont été fréquents, et sévèrement punis. Les meurtres, notamment pour le cannibalisme, ont bien existé : sur les 1 500 relevés, 886 sont intervenus entre décembre 1941 et février 1942. Autre stratégie : les refus de travail ou les propositions de laisser Léningrad "ville ouverte", qui interviennent entre septembre et novembre 1941. Mais au final, le fait que les dirigeants aient protégé la population pendant l'hiver a rétabli la loyauté.

    Thurston propose encore la traduction d'un autre article russe, celui de Mikhail Gorinov qui s'intéresse à l'humeur des Moscovites de Barbarossa au mois de mai 1942. Au début de la guerre, Moscou compte plus de 4 millions d'habitants. Le nombre reste stable jusqu'en octobre, puis diminue en raison de la mobilisation des hommes et de l'évacuation d'autres catégories à l'est. En janvier 1942, Moscou ne compte plus que 2 millions d'habitants, avant de remonter à 2,7 millions début 1943. Les mouvements de personnes sont sévèrement contrôlés. La taille du Parti diminue pourtant de 70% en 1941, de 173 000 personnes en juin à 50 000 en décembre. Les trois derniers mois de 1941 sont particulièrement meurtriers dans la capitale en raison du caractère âgé de la population et des privations matérielles. Les problèmes de ravitaillement commencent en juillet et s'accélèrent en octobre. Le rationnement alimentaire devient sévère, et en avril 1942 Moscou est au bord de la famine. La ville connaît aussi des problèmes de chauffage. Les raids aériens allemands, entre juillet 1941 et 1942, tuent plus de 2 000 habitants. La répression est présente. Dès le 22 juin, la police adopte des mesures préventives et arrête plus d'un millier de personnes, déplaçant aussi 230 criminels. La panique d'octobre est jugulée par l'application de la loi martiale : 69 personnes sont exécutées après être passées en jugement devant les tribunaux de Moscou. Les Moscovites soutiennent le régime, la propagande s'améliore avec le temps pour combler la faim d'informations. Des opinions négatives se sont manifestées dès le 22 juin ; elles sont moins fortes après le discours de Staline le 3 juillet. Les 16 et 17 octobre, une panique gagne la ville, mais elle ne concerne pas toute la population ; le régime ne s'y trompe d'ailleurs pas. Dès le 19 octobre, l'ordre est revenu, et les discours de Staline avec la parade pour fêter l'anniversaire de la Révolution, les 6-7 novembre, regonflent le moral des habitants. Avec la contre-offensive du mois de décembre, le moral est désormais plus élevé et seuls les problèmes de ravitaillement entraînent des critiques jusqu'en mai 1942.

    La deuxième partie du recueil traite de la culture et des intellectuels pendant la guerre. Bernd Bowentsch examine le comportement des intellectuels. Le processus de transformation sociale de l'URSS s'est produit largement par l'emploi de la force. L'élite intellectuelle, cependant, n'est véritablement touchée qu'avec les grandes purges de 1937-1938, qui instaurent un véritable climat de terreur et de défiance. Avec le déclenchement de Barbarossa, le pouvoir soviétique craint fortement de devoir mener une guerre à l'intérieur du pays en plus de celle contre les Allemands. 750 000 détenus des camps sont déportés à l'est dans le premier mois de la guerre. Avec la contre-offensive soviétique, le pouvoir soviétique envoie, par décret du 4 janvier 1942, 100 000 hommes du NKVD dans les territoires libérés pour les "nettoyer" de toute activité subversive. Le Goulag, malgré les libérations pour la mobilisation en 1941, continue de se remplir durant la guerre. Avec la victoire, les minorités sont persécutées, de même que les populations des territoires libérés. La liberté intellectuelle offerte pendant la guerre se referme bien vite après 1945.

    Aileen Rambow explique quant à elle l'évolution de la littérature et les changements idéologiques survenus à Léningrad. La littérature est formatée par le réalisme socialiste et le culte de Staline. Les citoyens ont peu de temps à y consacrer au début du siège. Néanmoins la littérature développe trois formes de patriotisme : local, national et international. Le mythe joue un rôle central : celui de Pétersbourg, des chevaux de bronze de Pouchkine, de Petrograd et de sa défense pendant la guerre civile, de Léningrad pour le patriotisme local... Léningrad est présentée comme le coeur de l'URSS. Dès 1942 néanmoins, la liberté laissée aux artistes commence à être recadrée, même si des changements interviennent : les appels à la haine contre les Allemands sont modérés. Le but de la littérature est de souder les habitants, et de nouvelles formes de patriotisme sont avancées, avant d'être recadrées entre 1946 et 1949, une fois la guerre terminée.

    Richard Stites évoque la culture de guerre soviétique. La politique de l'Etat rencontre la réponse populaire. Sous Staline, cette culture comble un vide entre l'Etat et le reste de la société, entre la vision de l'élite et la vision populaire de la guerre. Dans les productions cinématographiques soviétiques, la haine de l'adversaire est très forte. Malgré l'engagement des femmes au front, celles-ci sont rarement montrées au combat, mais plutôt dans un rôle de mère. Les héros de l'histoire russe sont mobilisés et remplacent pour un temps le culte de Staline. La musique classique est exaltée comme jamais : Tchaikovski, la symphonie de Léningrad de Chostakovitch. 45 000 hommes et femmes servent, dans 3 720 brigades, au divertissement de la troupe. La propagande n'est jamais absente, et fait même barrage aux citoyens soviétiques sur la vraie nature de la guerre.

    La dernière partie du recueil s'attache aux comportements des soldats soviétiques. Mark von Hagen revient sur l'attitude des soldats et des officiers à la veille de l'invasion allemande. Il souligne combien la recherche a progressé sur l'explication des désastres initiaux : il est impensable de séparer l'étude de l'Armée Rouge de la société qui l'a engendrée. L'historien se sert de sources soviétiques nouvelles et explique combien les historiens ont été tributaires des sources allemandes ou du manque d'archives. La mauvaise performance de l'Armée Rouge en Pologne et en Finlande s'explique par un manque d'entraînement qui résulte de la très forte croissance en effectifs. La mauvaise discipline est le résultat des purges mais aussi d'un écart social entre les officiers supérieurs et la troupe et les officiers subalternes, le rôle des sous-officiers étant moindre dans l'Armée Rouge comme dans l'armée tsariste. Le culte du secret, le recrutement par le NKVD et autres organes de sécurité des meilleures recrues affaiblissent l'armée. Les purges mettent des officiers jeunes à de trop hautes responsabilités. Le nombre de suicides et de blessures auto-infligées grimpent en flèche (plus d'un millier de cas mortels en 1938). Un défaitisme s'installe. Pourtant l'invasion de la Pologne et celle de la Finlande sont bien accueillies : à un certain chauvinisme russe s'ajoutent dans la population le mythe de l'invincibilité de l'Armée Rouge. Le pacte de non-agression avec l'Allemagne jette également le doute. L'Armée Rouge, qui a incorporé dans les années 30 de nombreux non-Russes dont ceux des territoires "libérés", qui n'ont pas connu le stalinisme, est donc un groupe hétérogène.

    Suzanne Conze et Beate Fieseler reviennent sur le cas des femmes soviétiques combattantes. Plus d'un million de femmes soviétiques ont servi dans l'Armée Rouge ou dans les partisans, dont 500 000 au front. En 1943, elles forment un pic de 8% des forces armées. Dès 1942, en raison des pertes, les femmes servent de plus en plus au combat ; 3 régiments aériens ont été formés dès 1941 ; les femmes constitueront 24% du personnel de la défense antiaérienne. Il n'y a jamais eu une politique de conscription cohérente des femmes. Elles ont seulement récolté 86 médailles de héros de l'Union Soviétique. De nombreux récits féminins sont parus en URSS au moment du dégel, sous Khrouchtchev, particulièrement entre 1962 et 1965. Les femmes ont déjà combattu druant la Grande Guerre et surtout pendant la guerre civile, où elles ont formé 2% de l'Armée Rouge. Elles deviennent des héroïnes de la littérature, des modèles de la nouvelle femme soviétique, avant le retour conservateur des années 30. Les femmes ont pourtant pu recevoir une formation paramilitaire, par l'Osoaviakhim, fondée par les Komsomols en 1927. Les femmes sont prévues pour intégrer la défense civile. Jusqu'au pacte germano-soviétique, les journaux féminins vantent le combat contre les fascistes (Espagne, Chine). En 1941, la propagande évoque la mère, non la femme combattante qui apparaît seulement en 1942. C'est surtout à partir de 1943 que ce modèle s'impose, avec les femmes-pilotes d'un régiment de bombardement de nuit. C'est que l'Etat soviétique ne souhaite pas que le mouvement perdure. Les exploits individuels sont soulignés mais pas la contribution des femmes en tant que telle. D'ailleurs, les femmes ne seront pas autorisées à défiler pour la parade de la victoire en 1945. La plupart sont démobilisées après la fin de la guerre.

    La dernière contribution, de R. Thurston, s'intéresse au comportement des soldats soviétiques pris au piège dans les "chaudrons" allemands. Les Allemands ont fait 3 millions de prisonniers en 1941. Pourtant, ils ont senti un raidissement de la résistance dès qu'ils sont entrés en Russie proprement dite, ce qui dément l'idée d'une population soviétique prête à ouvrir les bras à l'envahisseur partout. Une armée dont les effectifs ont augmenté, qui a subi des purges importantes, a reçu de nouveaux matériels : voilà qui explique beaucoup des défauts constatés en 1941. On oublie souvent qu'à côté du désastre finlandais, il n' y a eu aucun problème de moral à Khalkin-Ghol, contre les Japonais. Durant Barbarossa, si le terrain ou les positions défensives s'y prêtent, les soldats soviétiques sont de redoutables adversaires, comme le montre le siège de Brest-Litovsk. Les 3,35 millions de prisonniers soviétiques comprennent 2 465 000 pris lors d'encerclements, soit 75% du total. Ce qui veut dire que l'anticommunisme n'est pas la cause première des redditions, d'autant que les troupes soviétiques tentent souvent des sorties désespérées des chaudrons. En outre, l'aviation allemande a un effet terrible sur le moral des soldats soviétiques ; les meilleures formations ayant été détruites dès le départ, les renforts sont de moins bonne qualité, tout comme l'encadrement, parfois tenu en suspicion. Les soldats soviétiques se rendent souvent pour ne pas mourir de faim ou après que leur unité ait subi des taux de pertes impressionnants, parfois de plus de 70% de tués. Il y a eu aussi des désertions par anticommunisme. Mais là encore, quant on regarde la division de Krasnov, formée en février 1945 avec des Cosaques et des émigrés, on observe que sur les 18 000 hommes, 5 000 sont... allemands. Les chiffres sur les Osttruppen sont contestés : 250 000 non-Slaves pour Joachim Hoffmann fin 1944 ; 45 000, dont 60% d'anciens prisonniers, pour Leonid Reschin. Le million de collaborateurs parmi les citoyens soviétiques inclut aussi les Hiwis. Les Allemands ont fait au total 5,74 millions de prisonniers soviétiques ; en mai 1944, il y en avait encore 1 053 000 en vie sous leur garde, dont 875 000 au travail forcé. 818 000 ont été relâchés. En mai 1944 il manque donc 3,289 millions de prisonniers, morts ou disparus. La faute à un traitement inhumain et brutal des prisonniers soviétiques : 2 des 3 millions faits en 1941 étaient déjà morts au printemps 1942. Beaucoup refusent d'être rapatriés en URSS en 1945. Il faut dire que tous les citoyens soviétiques ayant été détenus par les Allemands seront sévèrement contrôlés, voire déportés pour beaucoup, à leur retour. 



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    Docteur en histoire, enseignant à l'université du Troisième Age de l'université de Sherbrooke (Canada), Pascal Cyr s'est fait une spécialité de la campagne des Cent-Jours et de la bataille de Waterloo.

    Dans ce deuxième volume de la collection Histoire Contemporaine des éditions Lemme Edit/Illustoria, Pascal Cyr tente de réhabiliter le maréchal Grouchy, responsable tout désigné de la défaite de Waterloo, notamment dans le Mémorial de Sainte-Hélène dicté par Napoléon. Si l'historien n'a pas à adopter théoriquement la position du juge (à distribuer les bons ou les mauvais points, en somme) comme l'auteur semble vouloir le faire dans l'introduction, on ne peut effectivement qu'être frappé par la persistance de cette idée, reprise par les grands romantiques du XIXème siècle, puis par les historiens, fort peu critiques à l'égard des sources, à commencer par Napoléon lui-même. L'historien entreprend donc une réhabilitation qui passe par une remise en contexte dans le cadre des Cent-Jours, de l'action de Napoléon et de ses subordonnées, et de la somme d'erreurs ayant finalement conduit à Waterloo, sans verser dans le jugement de valeur ou le parti pris comme on pouvait le craindre à la lecture d'une ou deux phrases de l'entame.




    Au moment de la première abdication de l'Empereur, en 1814, Grouchy est rétrogradé puis exilé en province. Il le prend très mal, d'autant que Louis XVIII a cherché a rallié les maréchaux. Mais il faut dire que Grouchy est issu d'une famille aristocratique ayant embrassé la Révolution dès 1789. Tempêtant, Grouchy obtient finalement sa réhabilitation, ce qui ne sera pas le cas de nombre d'officiers et de simples soldats, en demi-solde, qui ouvriront les bras à Napoléon en 1815. Très rapidement, Louis XVIII se met à dos la bourgeoisie ; la situation financière catastrophique oblige à des prélèvements d'impôts impopulaires ; l'armée grogne ; les ultras multiplient les déclarations malheureuses ; la censure des journaux est rétablie. Napoléon, qui est lui aussi en difficulté financière faute de recevoir l'argent promis par Louis XVIII, et qui espère naïvement le retour de Marie-Louise et de son fils, finit par quitter l'île d'Elbe le 26 février 1815. Le 1er mars, il touche terre au golfe Juan. La progression, qui débute mal à Antibes, finit par tout emporter. Le 10 mars, Napoléon est à Lyon ; le 20 mars, il est à Paris, alors que Louis XVIII s'enfuit vers la Belgique. Devant les soulèvements royalistes qui éclatent, en particulier dans le Midi, Napoléon rappelle Grouchy. Au terme d'une rapide campagne, celui-ci défait les insurgés, ce qui lui vaut le titre de maréchal le 17 avril. Napoléon tente de nettoyer l'administration des personnels réinstallés par les Bourbons, mais la tâche s'avère difficile, en particulier parmi les maires de petites communes où l'on trouve beaucoup de royalistes. Le problème n'est pas résolu en juin 1815. Napoléon a dû aussi faire des concessions aux libéraux, sans vraiment les convaincre. Pour financer l'armée de 800 000 hommes dont il estime avoir besoin, Napoléon est contraint d'emprunter beaucoup d'argent : la dette de la France explose. Il ne dispose au départ que de 235 000 hommes : en rappelant les militaires à la retraite, en traquant les insoumis, et en mobilisant la Garde nationale, pour éviter la conscription, très impopulaire, il obtient 490 000 hommes dont 268 000 réguliers. Mais l'Armée du Nord n'aligne que 124 000 hommes. Celle-ci comprend un certain nombre de vétérans ; l'enthousiasme est de mise, au point même que l'ardeur impériale de la troupe provoque des incidents avec les civils, et la suspicion à l'encontre de certains officiers, ce qui n'est pas sans poser problème. Les officiers d'état-major sont plus pessimistes. Surtout, les maréchaux de Napoléon se jalousent entre eux. L'empereur ne dispose plus de Berthier et doit nommer Davout chef d'état-major. Ney est là également, tandis que Grouchy se voit confier, initialement, la cavalerie.

    Napoléon décide de prendre l'initiative, de se placer en position centrale entre les armées anglaise et prussienne pour les battre séparément. Il faut frapper vite et fort, obtenir une victoire pour que la Chambre consente à un emprunt forcé pour financer la guerre. Les 5 corps d'armée français rejoignent la frontière belge : leur apparition est bien notée par leurs adversaires. La mise en marche, dans la nuit du 15 juin, est chaotique : Vandamme fait preuve de mauvaise volonté, Bourmont, un divisionnaire du corps de Gérard, passe à l'ennemi. Napoléon confie dans l'urgence un commandement à Ney, qui découvre quasiment en arrivant sur place la situation. Si le premier mouvement a réussi, on voit déjà les défauts de l'Armée du Nord se manifester, notamment en termes de communication. Le 16 juin, Ney hésite à attaquer les Anglais à Quatre-Bras, tandis que des retards dans la manoeuvre ne permettent pas aux Français d'attaquer dans les meilleures conditions à Ligny contre les Prussiens. Les combats s'enlisent, les ordres de Napoléon arrivent bien tard à Ney. A Quatre-Bras, la bataille provoque 4 300 pertes dans les rangs français et 4 700 chez Wellington. Napoléon ne parvient qu'à enfoncer les Prussiens à Ligny, qui perdent certes 25 000 hommes, mais l'armée de Blücher n'est pas détruite.

    Wellington a battu en retraite mais il se retranche à Mont-Saint-Jean, excellente position défensive au sud de Bruxelles, près de laquelle se trouve le village de Waterloo. Napoléon, quant à lui, commet une faute en ordonnant pas la poursuite dès la soirée du 16 juin. Il parcourt le champ de bataille de Ligny. Ce n'est qu'à 11h30, soit bien trop tard, le 17 juin, qu'il ordonne à Grouchy de poursuivre les Prussiens qui ont déjà beaucoup d'avance, et sont 90 000, contre les 33 000 hommes de Grouchy... Mais Napoléon ne connaît pas la direction prise par Blücher. Et il laisse les Anglais se retrancher à Mont-Saint-Jean. Ce n'est que le soir du 17 juin que Grouchy peut savoir que les Prussiens tentent de rallier l'armée anglaise. Le lendemain, 18 juin, Napoléon espère enfoncer le front britannique par une attaque frontale. Ses officiers, qui pour certains ont combattu Wellington en Espagne, sont plus réservés. Il faut attendre que le terrain soit plus sec pour l'artillerie. A 11h30, les Français montent à l'assaut de la position fortifiée d'Hougoumont, où la bataille dégénère en violent corps-à-corps. Cette diversion échoue : Wellington ne dégarnit pas le Mont-Saint-Jean. Napoléon se prépare donc à attaquer au centre, quand les premiers Prussiens apparaissent à distance, sur son flanc droit. Napoléon dépêche donc le corps du général Mouton, ce qui prive l'attaque centrale de 10 000 hommes, et envoie plusieurs messages à Grouchy, qui mettent du temps à parvenir au maréchal. Les messages sont contradictoires et ne demandent pas explicitement à Grouchy de marcher "au son du canon" pour rejoindre Napoléon. A 13h30, la phalange de Drouet d'Erlon monte à l'assaut au centre. La progression est bonne, mais les Français butent sur la Haye-Sainte et sont finalement culbutés par la charge de la cavalerie britannique, qui subit néanmoins des pertes. Wellington fait reculer son armée pour échapper au tir de l'artillerie française. C'est alors que Ney fait charger la cavalerie française, un mouvement qui, selon Pascal Cyr, n'a pu être entrepris sans l'approbation même tacite de Napoléon. Les 4 charges de Ney entre 15 heures et 17 heures viennent se briser sur les carrés anglais, l'infanterie française n'obtient pas de meilleurs résultats. A 16h30, les Prussiens arrivent sur le champ de bataille : 30 000 hommes contenus très difficilement par 10 000 Français. Napoléon lance la Garde sur les pentes du Mont-Saint-Jean à 19h. Repoussée par les tirs de l'infanterie anglaise, la Garde connaît un moment de flottement, puis recule quand elle voit les Prussiens arriver au lieu de Grouchy. La Garde se replie en carrés, avec au milieu de l'un d'eux, Napoléon, vers 20h30. Wellington et Blücher se rencontrent à la Belle-Alliance, où s'était installé Napoléon, à 21h15. Les Français perdent 7 000 morts, 18 000 blessés, 5 000 prisonniers ; Prussiens et Anglais 5 000 morts et 17 000 blessés. Grouchy a engagé les Prussiens dans la soirée du 18 juin, mais ceux-ci contre-attaquent dès le lendemain. Il réussit à repasser la frontière avec 29 000 hommes dès le 21 juin. L'Armée du Nord a perdu 40 à 50 000 hommes pendant la campagne. Grouchy prend la tête de l'armée, mais Napoléon abdique. Un décret de Louis XVIII le contraint à l'exil dès le 18 juillet, et il s'embarque pour Philadelphie où il restera 5 ans.

    En conclusion, Pascal Cyr rappelle que l'armée de Napoléon n'était tout simplement pas prête à entrer en campagne : indiscipline dans le rang, méfiance à l'égard des officiers, jalousie entre les maréchaux... Napoléon commet aussi une erreur en rappelant Ney, trop vite, celui-ci ne connaissant ni ses subordonnés ni la position de ses troupes ! Le déploiement se passe mal et compromet les chances de succès le 16 juin. Ney hésite à attaquer les Anglais rapidement ; quand il le fait, ils sont trop bien installés, et il n'envoie pas l'aide nécessaire à Napoléon à Ligny, contre les Prussiens. Napoléon ne donne pas d'ordre avant la fin de la matinée du 17 juin, ce qui là encore constitue une erreur. Il divise son armée alors même que Wellington est bien retranché et que Grouchy ne peut espérer rattraper les Prussiens. A Waterloo, l'état du terrain, les erreurs tactiques achèvent de précipiter la défaite.

    Comme de coutume, l'ouvrage est illustré par un livret central d'une trentaine d'illustrations (cartes, portraits, etc). Si l'on excepte la phrase de de l'introduction ("une forme de réhabilitation devant le tribunal de l'histoire", ce qui peut laisser songeur), on est au final en présence d'une synthèse très claire qui permet de mieux comprendre pourquoi Grouchy ne peut décemment pas être le bouc-émissaire de la défaite de Waterloo. Celle-ci repose sur une accumulation de facteurs qui ne tiennent pas au maréchal, mais à Napoléon, d'abord, à des causes plus immédiates et plus lointaines, ensuite.



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    Un ouvrage de récupération, tombé un peu fortuitement entre mes mains, et qui dormait dans la réerve d'un CDI de lycée... il s'agit des notes de campagnes de Louis Gensoul, officier dans un bataillon de gardes mobiles dans l'armée du Nord, pendant la guerre de 1870. Cette réédition de son témoignage est préfacé par le général Faidherbe, qui a commandé l'armée du Nord en 1870-1871. Le témoignage de Gensoul est tout à l'honneur de Faidherbe, qui a occupé des fonctions politiques importantes après la guerre.

    A la déclaration  de guerre, en juillet 1870, Gensoul, étudiant en droit à Paris, ne peut revenir à Bagnols-sur-Cèze assez vite pour obtenir le grade de sous-lieutenant. Les gardes mobiles s'entraînent tant bien que mal, sans armes. Le 3ème bataillon du Gard est dirigé par un vieux chef ; les capitaines sont des sous-officiers d'active tout juste promus ; les lieutenants et sous-lieutenants sont de jeunes hommes inexpérimentés.

    Stationné à Uzès, le bataillon apprend la proclamation de la République le 4 septembre. Il faut rattraper les trois quarts des hommes qui sont déjà repartis chez eux. Envoyé en Bretagne une semaine plus tard, le bataillon est finalement expédié à Amiens le 24 septembre, puis à Péronne le 30. C'est là que le bataillon fait ses premières armes, en tenant la place. Le 16 novembre, il gagne Amiens où deux bataillons de gardes mobiles du Gard sont fusionnés dans le 44ème régiment de marche. Le 27 novembre, Gensoul affronte les Prussiens lors de la bataille d'Amiens : il constate de visu l'infériorité de l'artillerie française, alors même que l'armée du Nord n'a pas eu le temps de s'organiser complètement.

    La retraite porte les mobiles jusqu'à Lens, où le 2 décembre, on décide que les mobiles éliront leurs officiers : décision funeste pour Gensoul, car elle écarte d'après lui les plus compétents. Les mobiles marchent parfois 50 km par jour ou plus, comme le 11 décembre ; Faidherbe tente de fixer les Prussiens en Picardie pour limiter l'invasion du nord du pays et briser le siège de Paris. Gensoul assiste à la bataille de Bussy-en-Daours. Le 23 décembre, il combat à Pont-Noyelles, où là encore le feu de l'artillerie prussienne est mordant. Le bataillon charge, mais Gensoul doit mener une véritable odyssée nocturne, à la nuit tombée, pour rejoindre les lignes.

    Faidherbe, malgré son succès local, décide de se replier pour s'appuyer entre Arras et Douai sur la rive droite de la Scarpe. Le 2 janvier 1871, pour dégager Péronne assiégée, les Français attaquent le village d'Achiet-le-Grand, défendu par 2 000 Prussiens et 5 canons. Les mobiles suivent un bataillon de chasseurs qui nettoie le village, à la baïonnette, de véritables combats de rues ont lieu, les Prussiens sont raccompagnés jusqu'aux environs de Bapaume. Le lendemain, cette dernière place est évacuée par les Prussiens. Néanmoins, Faidherbe n'insiste pas.

    Le général français adopte en fait une stratégie de harcèlement : il immobilise des forces prussiennes mais ne veut pas risquer son armée dans un seul engagement. Les mobiles du Gard se replient donc sur Arras, puis sur Lille. Gensoul décrie les blessés qui agonisent sur le champ de bataille : les services de santé ont le plus grand mal à les récupérer et les hôpitaux ne sont guère brillants non plus. Gensoul est requis en janvier pour participer à une cour martiale de l'armée du Nord. Il traite le cas d'un espion, un colporteur belge confondu par des preuves accablantes; Puis vient le tour d'un de ses hommes, qu'il a surpris en flagrant délit de désertion à Achiet-le-Grand et qui a été repris. Il est fusillé le lendemain, et Gensoul explique que ces cours martiales ont produit un effet salutaire. Fin janvier, le bataillon souffre du froid pendant ces déplacements. Le 18 janvier, le bataillon se bat à Vermand ; le lendemain, il est dans la bataille devant Saint-Quentin, qui s'achève en déroute pour les Français. Gensoul apprend l'armistice après avoir marché entre Valenciennes, Douai et Cambrai.

    Replié à Dunkerque, Gensoul est convoyé par mer jusqu'à Cherbourg, le 21 février. Gensoul est ensuite chargé de démobiliser des gardes mobiles tout juste incorporés avant l'armistice. Il est de retour chez lui le 31 mars.

    Un témoignage original sur la guerre de 1870, bien qu'à remettre dans son contexte d'écriture, évidemment.

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    Ce numéro de la revue Géopolitique africaine, daté d'avril 1987, comprend un dossier consacré au Tchad, alors même que les forces d'Hissène Habré commencent à infliger de sérieuses défaites à la Libye de Kadhafi. Il a donc été rédigé au moment des événements décrits.

    Le numéro comprend plus précisément deux papiers consacrés aux affaires tchadiennes. Jean-Marc Kalflèche, qui a coordonné le numéro, est un journaliste français spécialiste de l'Afrique, décédé en 2001. Il explique d'abord combien le Tchad se prend à exister comme Etat grâce aux efforts d'Hissène Habré, le plus anti-libyen des rebelles tchadiens, qui a su rassembler autour de lui, à ce moment-là, d'anciens adversaires, et alors même que les FAP de Oueddeï se retournent contre la Libye. Ce faisant, Kalflèche démolit l'ouvrage de Thierry Michalon, sorti en 1984, qui disait exactement le contraire. Pour le journaliste, il n'y a pas d'Etat gorane, après l'Etat sara de Tombalbaye, puisque Habré a ouvert les postes de responsabilité au-delà de son cercle de fidèles. En revanche, il concède que l'armée et les forces de sécurité sont bien dominées par les proches du président. Habré, pour lui, reste cohérent depuis le programme du CC-FAN ; en outre Tombalbaye a eu le malheur de sous-estimer Kadhafi. C'est pourquoi d'ailleurs la Libye a très tôt voulu se débarrasser de Habré. En réalité, celui-ci acquiert au fil du temps et de la guerre civile tchadienne une posture nationale. Le Tchad existe en tant qu'Etat, mais son effondrement après l'indépendance repose sur 4 causes, d'après Kalflèche : l'hostilité entre populations du nord et du sud, l'héritage colonial, avec des trous énormes dans le maillage administratif, un sud laissé en position dominante et pas obligé de composer avec le reste du pays, et enfin la personnalité du premier président, Tombalbaye. Pour le journaliste, les deux premières causes sont déterminantes. L'Etat nouveau d'après lui ne peut se construire que d'après le programme du Frolinat. Malgré l'aide militaire extérieure, Kalflèche rappelle que le budget de l'Etat tchadien est ridiculement faible au vu de la tâche à accomplir. Car l'armée sera aussi à réinsérer après la fin des combats, comme l'anticipe le journaliste, qui rappelle aussi la méconnaissance française sur les richesses économiques du pays. Néanmoins, le Tchad, en ce printemps 1987, voit un certain nombre de mythes s'effondrer, d'où le titre du dossier.

    Le second papier est signé Pierre Devoluy, grand reporter à RMC, et traite de la stratégie et de la tactique des FANT de Hissène Habré. L'article est bien renseigné, le journaliste a eu manifestement accès à des sources de première main (qui malheureusement, du reste, ne sont pas mentionnées ; on aurait aimé aussi une ou plusieurs cartes ou schémas tactiques ; sur Fada, on verra à ce propos l'ouvrage de Patrick Mercillon sur le Milan). Les FANT comprennent 25 000 hommes ; les instructeurs français apprennent parfois autant de leurs élèves. Ils forment un tireur Milan en 3 jours, contre 15 en moyenne ailleurs... Devoluy raconte avec un luxe de détails le rezzou sur Fada, première opération de grande envergure des FANT en 1987 (janvier). Les effectifs sont donnés avec précision. C'est Hassan Djamous qui supervise l'opération. L'auteur explique que les combattants tchadiens embarqués sur Toyota et équipés d'armes antichars n'apprécient pas les LOW ou les Apilas, à un coup, car trop encombrants et consommables après un tir unique : ils préfèrent les RPG-7 pour les qualités inverses. Mais ceux-ci ne sont pas venus à bout des T-55. Les Tchadiens réclament en fait des AML ou des jeeps à canon de 106 SR. Les Tchadiens utilisent 2 camions Mercedes 4232 pris aux Libyens à Fada, équipés de frigos, pour transporter les MILAN, SA-7 et SA-9. Ces deux dernières armes antiaériennes sont d'ailleurs préférées aux Redeyes, qui ne donnent pas satisfaction. En conclusion, le journaliste souligne combien le succès tchadien fixe de nouvelles règles de combat sur le théâtre.

    Des textes qui restent intéressants à relire, donc, même presque 30 ans après. On regrette d'ailleurs que Devoluy n'est pas pu faire de même pour l'assaut de Ouadi-Doum, qui survient au moment où le numéro est mis sous presse. A noter aussi que son article constitue une des sources principales de Florent Séné dans son ouvrage sur les conflits tchadiens, à propos de la bataille de Fada.



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    Un témoignage devenu classique sur la Grande Guerre, dont je n'avais pas encore pris connaissance : celui de Louis Barthas, tonnelier de son état, édité par l'historien Rémy Cazals dès 1978 et réédité depuis. Militant socialiste, Barthas a consigné son expérience sur des cahiers d'écolier, illustrés de cartes postales. Né en 1879, il avait 35 ans en 1914. Père de famille, avec un certain bagage scolaire, engagé dans le syndicalisme, il est aussi catholique non pratiquant, mais devient anticlérical après l'opposition de l'Eglise au socialisme et au syndicalisme. Caporal dans l'infanterie, il est pour bonne partie sur le front d'août 1914 au 14 février 1919, date de sa démobilisation. Ses cahiers sont inspirés des notes qu'il a prises au quotidien, et qu'il a mises au propre après la fin de la guerre. La grande force du témoignage de Barthas, c'est son authenticité, car le tonnelier est un personnage ordinaire : les témoins simples soldats ou presque, dans la guerre de tranchées, ont été assez rares à coucher tout leur parcours par écrit. Le succès de l'ouvrage ne se dément pas, puisqu'il a été vendu à plus de 100 000 exemplaires. C'est même un tournant historiographique, puisqu'on redécouvre alors les témoignages de simples soldats. Tardi en fait un des éléments déclencheurs de son oeuvre de bande dessinée sur la Grande Guerre. Jeunet souhaite l'adapter en film avant de prendre une autre source d'inspiration pour Un long dimanche de fiançailles.

    Louis Barthas, en raison de son âge, est mobilisé dans l'infanterie territoriale et reste à Narbonne pendant les premiers mois de la guerre. Mais dès l'automne, en raison des pertes subies, les territoriaux montent au front : Barthas rejoint avec une cinquantaine d'hommes le 280ème régiment d'infanterie, dans l'Artois. La rédaction des cahiers a une finalité pédagogique : Barthas cherche manifestement à faire comprendre l'absurdité d'une guerre vécue au quotidien. 7 des 19 cahiers sont consacrés aux combats en Artois, où Barthas reste jusqu'en mars 1916. Les deux offensives de Joffre en 1915 dans le secteur sont particulièrement sanglantes, Barthas est écoeuré par ce qu'il considère comme un véritable massacre. Le 10 décembre 1915, les pluies diluviennes transforment les tranchées en océan de boue : Français et Allemands se retrouvent à fraterniser, ce qui provoque la colère de l'état-major français. Le régiment de Barthas est dissous et son bataillon passe au 296ème régiment d'infanterie. Barthas n'obtient sa première permission qu'en janvier 1916 : 6 jours pour mesurer combien l'arrière est loin des préoccupations des hommes au front. En mars, Barthas perd son grade de caporal pour avoir refusé d'envoyer ses hommes nettoyer une tranchée en plein jour, pour creuser des feuillées, à découvert, contre le feu adverse. Le régiment est relevé par des Anglais et part en avril 1916 à Verdun, où il combat dans le secteur de la côte 304. Il y reste jusqu'à la fin mai avant de rejoindre la Champagne, un secteur calme, jusqu'à la fin août. Puis le régiment gagne la Somme jusqu'en janvier 1917. Après une nouvelle permission, c'est le sanglant échec de l'offensive du Chemin des Dames en avril. Le 22 mai, le régiment cantonne à l'arrière ; la révolution russe provoque des troubles mais Barthas refuse de prendre la tête d'un soviet. Jusqu'en mars 1918, il combat alors au sein du 248ème régiment composé majoritairement de Bretons. Epuisé, il est envoyé en convalescence dans un hôpital puis chez lui. Il termine la guerre dans un dépôt de Bretagne avant la démobilisation.

    Le texte est clairement une référence parmi les témoignages de simples soldats de la Grande Guerre.



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    En 2010, Tallandier propose la traduction d'un ouvrage américain paru l'année précédente : The spy who loved us : the Vietnam War and Pham Xuan An's dangerous game, du journaliste Thomas Bass.

    Pham Xuan An, après la chute de Saïgon, a été le dernier correspondant du Time jusqu'au 10 mai 1976 dans le Viêtnam réunifié par les communistes. Connu comme étant le doyen de la presse viêtnamienne et pour ses analyses politiques, An était en en réalité un agent de Hanoï, où il expédia pas loin de 500 rapports secrets. En 1975, sa famille part aux Etats-Unis, mais revient au bout d'un an : le régime ne veut pas y envoyer An, car il commence à s'en méfier, du fait de sa très grande proximité avec les Américains pendant la guerre. Bass, qui a rencontré An à plusieurs reprises depuis 1992, a profité de la mort du personnage en 2006 : des informations ont filtré du gouvernement viêtnamien, alors même que sa biographie était très contrôlée de son vivant.

    An est né en 1927 près de Saïgon. Son père est géomètre-arpenteur dans l'administration coloniale française. An a comme amie d'enfance Nguyên Thi Binh, future ministre du Viêtcong, dont le grand-père Phan Chu Trinh, anticolonialiste, est envoyé au bagne de Poulo-Condor. Il accompagne son père dans son travail dans la forêt d'U Minh, futur bastion du Viêtcong. Après avoir séjourné chez ses grands-parents à Hué, il vient habiter avec ses parents à Gia Dinh, près de Saïgon. An n'est pas très studieux à l'école. En 1938, la famille déménage à Cân Tho. En 1941, après l'arrivée des Japonais, le père est de nouveau muté dans la forêt d'U Minh. Certains professeurs essaient de pousser An, comme Truong Vinh Kanh, qui enseigne le français. Ce professeur lui conseille même de devenir bandit, après lui avoir fait découvrir la littérature française ! Au printemps 1945, An rejoint le Viêtminh. En septembre, il suit une formation militaire dans un camp de Rach Gia. Les communistes se méfient de lui parce qu'il est propriétaire terrien. En avril 1946, il connaît son baptême du feu, qui sera pour ainsi dire le dernier. Son ancien professeur est tué dans une embuscade, par erreur, organisée par un futur général, Tran Van Tra.



    An doit soigner son père malade. En 1949-1950, alors qu'il a repris ses études à My Tho, il s'initie à l'anglais et à la culture américaine et participe aux manifestations étudiantes contre les Français. Il travaille alors avec le Dr Pham Ngoc Thach, futur médecin personnel de Hô Chi Minh. An ne finit pas ses études. Fin janvier 1952, il est convoqué par le parti et se rend à Tay Ninh, près de la frontière cambodgienne. On décide de faire de lui un agent secret. Revenu à Saïgon, il se fait embaucher à la poste où il travaille dans le service de la censure. Dès 1953, An adhère au parti, dans une cérémonie présidée par Le Duc Tho. En 1954, il est enrôlé dans l'armée nationale viêtnamienne créée par les Français. Grâce à un cousin capitaine, il est affecté au QG de l'armée à Saïgon, au bureau des renseignements. C'est là qu'il est débauché par Edward Lansdale, qui paradoxalement le forme à son métier d'espions (An n'a reçu que des conseils théoriques de deux cadres communistes, un formé en Chine, l'autre en URSS). An évolue dans un univers rempli d'agents. Il se frotte à la contre-insurrection organisée par les Français, participant même au blanchiment d'argent issu du trafic d'opium qui sert à financer les opérations secrètes françaises en Indochine.

    Lansdale, en 1954-1955, forme des groupes de saboteurs qu'il lance contre le Nord-Viêtnam, sans grand succès. Il s'occupe alors du rapatriement des réfugiés catholiques du Nord incités à partir par sa propagande, et installe le pouvoir de Diêm au Sud, d'abord contre les sectes religieuses qui étaient en cheville avec les Français. C'est Lansdale qui permet à Diêm de se débarrasser des Binh Xuyen, qui régnaient sur Saïgon, en avril-mai 1955. C'est lui aussi qui permet à Diêm de remporter les élections en octobre. Ce faisant, en installant une dictature centralisée, les Américains font le jeu des communistes. An se lie d'amitié avec plusieurs Américains proches de Lansdale : Mills C. Branches, Lucien Conein, Rufus Phillips. Son cousin s'étant enfui après une tentative de coup d'Etat ratée, An est promu : il sélectionne les officiers sud-viêtnamiens envoyés en formation aux Etats-Unis, dont le futur président Thiêu !

    En 1956, An est pressenti lui-même pour être envoyé aux Etats-Unis, non sans mal. Il faut l'intervention de Mai Chi Tho, le chef des renseignements du Nord, et Muoi Huong, l'instructeur de An. II s'agit d'en faire un journaliste pour renforcer sa couverture. Le parti paie son voyage ; son cousin, par ses relations avec la police secrète de Diêm, lui fait obtenir un visa. Le dernier obstacle est levé avec la mort de son père le 24 septembre 1957. Arrivé en Californie, An étudie à l'Orange Coast College, dans une ancienne base de l'USAF. C'est là que An apprend son métier de journaliste, à la méthode américaine universitaire. Il obtient son diplôme au printemps 1959. Avant de revenir au Viêtnam, il fait le trajet en voiture de la côte ouest à la côte est.

    De retour à Saïgon en octobre, il entre en contact avec Trân Kim Tuyên, ancien médecin militaire qui dirige les renseignements du Sud. Il devient son adjoint et participe aux trafics, notamment d'opium. Il fait la connaissance de Gerald Hickey, spécialiste de la culture viêtnamienne venu sur place. Sa couverture consiste à dire à la fois la vérité aux membres du régime de Diêm tout en renseignant les communistes. Tuyên envoie An travailler pour l'agence de presse du gouvernement, filiale de Reuters. Lui-même est mis à l'écart après une tentative de coup d'Etat ratée en décembre 1962. An est embauché par l'UPI, puis par Reuters comme correspondant dès 1960. Le 25 janvier 1962, il épouse Hoang Thi Thu Nhan, qui n'est pas une candidate proposée par le parti, et ne saura donc qu'un minimum de choses sur la vie secrète de son mari. An conseille à son patron de Reuters, le néo-zélandais Nick Turner, de ne pas raconter les exactions commises par les Sud-Viêtnamiens contre les civils, ce qui là encore fait partie de sa stratégie de couverture. An a été décoré pour le succès à Ap Bac, en janvier 1963, où il a manifestement aidé le Viêtcong à remporter un premier affrontement sérieux contre l'ARVN. A Reuters, on se doute néanmoins que An a des contacts avec le Viêtcong. C'est pourquoi An travaille dès lors pour d'autres journaux, comme Time.

    A partir de 1964, An est donc pigiste pour la presse américaine, notamment pour Robert Shaplen, correspondant du New Yorker. Disposant de multiples contacts, il est très bien informé, notamment en matière de chiffres. Quand Trân Van Dac, un agent communiste passe au Sud en 1968, An emmène Tu Cang, le chef des renseignements communistes au Sud, dans une base militaire où il photocopie l'interrogatoire du transfuge ! Il accompagne souvent des journalistes sur le terrain, comme en 1966, où il ne peut pas rencontrer John Paul Vann (absent) dans la province de Hau Nghia. En août 1965, il avait manqué de peu d'être du reportage de Morley Safer à Cam Ne, près de Da Nang, un des premiers "zippo raids" montré à la télévision aux Etats-Unis. An travaille régulièrement avec Shaplen, qui sert peut-être de source à la CIA (ce quue lui-même et son fils ont toujours démenti).

    Frank McCulloch dirige alors l'antenne du Time au Sud-Viêtnam, qu'il redynamise complètement. An sert plutôt de sources d'informations aux journalistes et rédige de moins en moins, grâce à son excellente connaissance du gouvernement du Sud et de sa corruption. McCulloch est persuadé que An, propriétaire terrien dont les terres ont été confisquées (à dessein) par le Viêtcong, est un anticommuniste. En réalité, la nuit, An tape ses rapports, acheminés par une femme, Nguyên Thi Ba, et par un réseau d'agents, comme Nguyên Van Thuong, qui travaille pour An à partir de 1962 ; démasqué en 1969 par un agent retourné, il perd une jambe avant d'être envoyé au bagne. Les moyens sont primitifs : encre sympathique, liaison radio, etc. An se rend plusieurs fois dans les tunnels de Cu Chi. On prétend souvent que An rédigea la nécrologie anonyme d'Hô Chi Minh dans le Time de 1969 ; son nom n'apparaît toutefois dans l'ours que l'année suivante. An participe même à plusieurs tentatives ou sauvetages d'Américains prisonniers, notamment au Cambodge chez les Khmers Rouges.

    An a contribué à l'offensive du Têt. Avec Tu Cang, ils repèrent les cibles potentielles à Saïgon. Tu Cang dirige d'ailleurs l'attaque contre le palais présidentiel. Il s'était installé à Saïgon dès 1966. Les deux hommes participent à l'édification du plan dans la capitale : attirer les troupes américaines en centre-ville pour permettre aux divisions régulières attendant à l'extérieur d'emporter la place. C'est An qui aurait convaincu son chef, et le parti, que l'offensive n'était pas un échec mais bien un énorme succès psychologique. Time retourne alors s'installer à l'hôtel Continental et An hante le café Givral, tout proche.

    An a également fourni au Nord le plan de bataille de l'invasion du Laos en 1971 par l'ARVN, l'opération Lam Son 719, ce qui a contribué aux succès communistes, après avoir prévenu le nord de l'invasion imminente du Cambodge l'année précédente. Il a également renseigné le Nord sur les intentions des Américains au moment des négociations menant au accords de Paris en janvier 1973. Il presse également Hanoï de déclencher son offensive finale, en 1975. Il organise pourtant la fuite de son ancien patron, Tuyên, juste avant la chute du Sud. Ce n'est que dans les années 1980 que des rumeurs circulent sur An, rumeurs auxquelles les journalistes américains se refusent de croire. Même le colonel Bui Tin, qui fait défection, n'est pas au courant de ses activités. La vérité s'impose pourtant à tous à la fin des années 1980. Pourtant, dès décembre 1976, An s'était envolé pour Hanoï pour assister au congrès du parti. Il doit subir une période de "rééducation" en 1978. Mis à l'écart, il finit néanmoins avec le grade de général en 1990. Ce n'est qu'avec la politique d'ouverture, Dôi Moi, qu'An peut commencer à parler et recevoir des visiteurs étrangers. Avec sa mise à la retraite en 2002, le parti autorise enfin une biographie officielle. Mai Chi Tho confirme à Bass l'importance du rôle joué par An dans les renseignements obtenus par le Nord. Mais ce n'est que le premier de 4 espions importants au Sud ! An, surveillé par le régime, que Bass ne peut plus rencontrer après le début de 2006, meurt le 20 septembre de cette même année.

    Contrairement à la biographie "officielle" de Larry Berman, sortie en 2007, le travail de Bass se repose plutôt sur sa proximité avec An, avec lequel il a conversé pendant près de quinze ans ; il a également épluché les articles de presse viêtnamien évoquant sa vie. Néanmoins, c'est bien après sa mort que Bass a eu accès aux informations les plus intéressantes : An a ainsi été décoré 16 fois (!), et non 4 comme le pensait encore le journaliste en 2005, lors de son article pour le New Yorker, moment d'ailleurs où An a été contraint de couper les ponts, le journaliste commençant à en dire un peu trop sur son rôle manifestement important. A travers le portrait de Bass, on perçoit combien Hanoï avait envisagé l'affrontement avec les Américains : en faisant former un espion, destiné à agir au niveau stratégique, à la mode américaine, le Nord-Viêtnam a marqué un point décisif. Paradoxalement, l'espion reste révéré par ses adversaires américains, en particulier les journalistes qui l'ont connu. Il a pourtant joué un rôle clé sur le plan tactique, comme le montre son intervention dans la bataille d'Ap Bac : ses informations ont contribué à la mort de nombreux soldats américains. Les Américains n'avaient décidément pas compris la culture d'un pays dans lequel ils avaient décidé d'intervenir militairement, ce qui leur a coûté beaucoup. 




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    Ce Découvertes/Hors-série Gallimard, avec pages dépliables, s'inspire de l'exposition du musée du quai Branly de 2011 consacrée aux Dogons, peuplade du Mali, qui s'étend de Mopti à la boucle du Niger jusqu'à la longue falaise de Bandiagara. La culture du mil, des oignons et la forge favorisent les échanges entre les Dogons et leurs voisins. L'identité dogon s'est construite depuis le XVème siècle : elle a été découverte par des missions ethnologiques dans le premier tiers du XXème siècle.

    Les Dogons ont pour origine des populations animistes, fuyant l'islamisation et la guerre, qui s'installent entre les XIVème et XVIème siècles, comme les habitants de Djenné, qui quittent la ville prise par les Songhay en 1469. Les Tellem, qui vivent dans la région où arrivent ces populations depuis le XIème siècle, notamment dans des grottes, disparaissent progressivement, mais leur art influence les Dogons, notamment pour les statuettes cultuelles. Ceux-ci disposent d'une mythologie et d'une cosmogonie très élaborées. Le clan, le lignage, la famille sont au centre de l'identité dogon.

    Les villages sont constitués de concessions, ensemble de petits bâtiments accolés qui regroupent la cellule familiale. La ginna est la maison du patriarche. La sculpture est très présente sur les bâtiments. Dans le culte, les masques et les costumes sont très importants chez les Dogons. Seuls les hommes portent les masques, qu'ils fabriquent eux-mêmes après être entrés dans la société des masques (Awa), ceux-ci représentant des éléments du mythe, des animaux, ou des archétypes. Le hogon, le plus vieil homme du village, fait figure de chef, de prêtre : il incarne la mémoire des ancêtres. Après sa désignation, il doit se retirer dans un endroit isolé, pour montrer sa disparition symbolique. Une fois revenu, il vit isolé dans sa concession, recevant les visiteurs. L'art pré-dogon, dès le XIIème siècle, montre qu'on maîtrisait déjà bien les techniques de forge. Les objets forgés ont souvent une valeur rituelle, sacrée. Comme souvent dans les sociétés d'agriculteurs en Afrique, les forgerons s'occupent aussi de la sculpture sur bois (sauf les masques).

    La culture dogon a été découverte et popularisée par des chercheurs français dans la première moitié du XXème siècle. Le lieutenant Louis Desplagnes rapporte les premiers objets en 1905. La mission Dakar-Djibouti de Marcel Griaule (1931) réalise une étude approfondie de la société et de la culture dogon. D'autres missions complètent ces découvertes. Griaule a eu cette phrase fameuse : "Il ne s'agit pas de dire ce que nous pensons des arts noirs mais ce qu'en pensent les Noirs eux-mêmes [...] de respecter toujours la conscience que les hommes de tous les groupes ont de leur propre société".

    Un livre idéal pour s'initier au sujet : les pages dépliables permettent de belles reproductions des objets de l'art dogon, abondamment commentées.



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    Tal Bruttmann est historien, spécialiste des politiques antisémites en France pendant la Seconde Guerre mondiale et de la "solution finale". Il a notamment travaillé sur le département de l'Isère.

    Ce petit volume de la collection Repères des éditions La Découverte est consacré à Auschwitz. Plus qu'un symbole, le nom lui-même, comme le rappelle l'historien dans l'introduction, est devenu une métonymie du système concentrationnaire et de la Shoah. La réalité est pourtant plus complexe. Si 1,3 millions de personnes y ont été déportées, dont 1,1 millions y sont mortes, le site est resté inachevé, et n'a cessé de se développer sur trois années. D'ailleurs, la plupart des détenus n'ont jamais vu Birkenau, camp qui a regroupé jusqu'à 100 000 personnes : 900 000 sont morts dans les chambres à gaz situées à l'extérieur du camp. C'est qu'Auschwitz cumule politique concentrationnaire, politique de colonisation et politique antisémite, elles-mêmes multiples. Or le lieu est singulier, y compris dans l'extermination. Certaines idées reçues tombent alors d'elles-mêmes : la division en trois camps, l'extermination elle-même (qui ne commence que bien tard, au printemps 1942)... sans compter qu'Auschwitz est d'abord une ville, le camp s'intégrant dans l'ensemble urbain.



    En septembre 1939, les Allemands, lors de l'invasion de la Pologne, s'emparent de la Haute-Silésie, terre considérée comme allemande par les nazis, où se trouve Oswiecim, Auschwitz pour les Allemands. La localité existe depuis les débuts de la royauté polonaise, au Xème siècle. Des colons allemands s'y installent au XIIème siècle. En 1327, quand le duché d'Oswiecim rejoint le royaume de Bohême et le Saint Empire, ce peuplement allemand diminue. Rattachée à la Pologne au XVIème siècle, dans la province de Cracovie, la ville tombe sous domination autrichienne après le partage de la Pologne en 1772. En 1816, elle est, dans la Confédération Germanique, à l'extrémité orientale de l'espace allemand. Depuis le XIXème siècle, la moitié de la population est polonaise et l'autre est juive -les Juifs sont présents depuis le Moyen Age. Traversée par le chemin de fer à partir de 1856, la ville est à un carrefour entre Vienne, Cracovie et Kattowitz. Chaque année, des migrants de Galicie partent en Autriche ou en Allemagne chercher du travail. En 1914, on construit à Zasole, à 2 km de la gare, des baraquements pour accueillir ces migrants temporaires. Mais avec la guerre, les bâtiments sont repris par l'armée polonaise qui en fait une caserne -la Haute-Silésie revenant à la Pologne en 1922. Le 8 octobre 1939, Oswiecim devient Auschwitz ; elle est peuplée de 14 000 habitants, dont 60% de Juifs. Située en territoire allemand, c'est désormais une terre de colonisation. En septembre 1940, le SS-Oberführer Schmelt, envoyé par Himmler, crée dans la région un système de 200 camps de travail forcé où 50 000 Juifs travaillent à des constructions industrielles ou routières. L'adminstration d'Auschwitz passe de l'armée à des autorités civiles ; la synagogue principale est détruite dès le 28 novembre 1939. Himmler cherche également de nouveaux sites pour installer des camps de concentration supplémentaires : son attention est attirée par les baraquemets de Zasole, et confirmée par la mission de Rudolf Höss, officier SS de Sachsenhausen : décision est prise d'y construire un camp le 27 avril 1940. Il s'agit d'éliminer les Polonais des territoires incorporés au Reich (60 000 sont alors exécutés) et d'inspirer la terreur dans les autres territoires peuplés de Polonais, comme la Haute-Silésie, où ceux-ci n'ont pas été déportés. Höss, nazi depuis 1922, SS depuis 1934, proche de Bormann, formé à Dachau par Eicke, bâtit le camp à partir de mai 1940 avec une main d'oeuvre de 300 Juifs. 20 des 22 bâtiments forment les Blocks à l'intérieur d'un camp entouré de barbelés ; les deux autres sont réservés au SS, avec un dépôt de munitions et une villa. Les SS expulsent aussi les réfugiés polonais de Zasole, pour créer un vide autour du camp. Dès le mois de mai, 30 détenus de droit commun arrivent au camp, chargés de surveiller les autres détenus ; la garnison et l'encadremment SS se montent à 120 hommes. En plus du fameux slogan Arbeit Macht Frei, le camp est doté comme ses prédécesseurs d'un four crématoire commandé à Topf und Söhne d'Erfurt, qui est installé en août 1940 dans le dépôt de munitions, reconverti en morgue, pour brûler les cadavres. Le 14 juin est arrivé le premier convoi : 728 détenus polonais. Par sa capacité, le camp est l'un des plus grands du système concentrationnaire : un an plus tard, 17 000 détenus y ont été expédiés. La mortalité est élevée : 700 personnes par mois pendant le premier semestre 1941. La plupart des détenus sont polonais ; la résistance s'organise dans le camp, menée par des personnages comme Witold Pilecki, qui s'est fait arrêter volontairement. En septembre 1940, Oswald Pohl, responsable économique de la SS, attiré par la proximité de gravières autour du camp, fait surélever d'un étage les 14 Blocks qui en étaient dépourvus, pour accueillir plus de détenus. Surtout, en mars 1941, Himmler vient sur place, ordonne de porter la capacité d'accueil à 30 000 personnes, dont 10 000 destinées à travailler pour IG Farben, puis de construire un camp pour les futurs prisonniers soviétiques de Barbarossa à Birkenau. Le camp devient donc un chantier permanent ou travaillent de nombreux Kommandos. En mai 1941, 8 Blocks à 2 étages sont rajoutés. 1 200 détenus sont regroupés par Block, mais dans 23 seulement. Les autres ont des fonctions particulières : hôpital (Block 28), bordel organisé par les SS avec des non-Juives pour les détenus privilégiés, cuisines, prison de la Gestapo de Kattowitz (Block 11), qui abrite aussi l'unité disciplinaire. Malgré tout, le camp reste lié à la répression antipolonaise : 13 000 Polonais y sont encore envoyés après la destruction de Varsovie en 1944. Le camp n'accueille que 15 000 prisonniers soviétiques en 1941-1942. Le premier convoi arrive le 18 juillet 1941 : les prisonniers travaillent dans les gravières, et meurent en masse, de faim ou de mauvais traitements. Surtout, le 3 septembre, 600 prisonniers soviétiques sont regroupé avec 250 détenus du camp pour un test du Zyklon B dans le Block 11, dont le sous-sol a été converti en chambre à gaz. Comme Birkenau n'est pas encore construit, les SS vident une zone de 40 km² autour du camp. Parfois on envoie les détenus d'Auschwitz dans les centres d'assassinat de l'opération T4 (contre les malades mentaux), comme ces 575 personnes à Sonnenstein, le 18 juillet. Un peu plus tard, le 16 septembre, un autre contingent de 900 prisonniers soviétiques est assassiné dans le crématoire, à l'extérieur du camp, reconverti en chambre à gaz. A partir d'octobre, plus de 10 000 prisonniers soviétiques sont acheminés pour la construction de Birkenau : un ensemble de camps, en réalité, dont la capacité est portée à 200 000 personnes, la première tranche, Bauabschnitte I ou BI, pouvant en accueillir 20 000. Les Soviétiques, logés dans 9 Blocks d'Auschwitz, meurent en masse : il ne reste que 10% de l'effectif en février 1942... pour identifier les corps, les SS tatouent leur numéro matricule sur les prisonniers, méthode qui sera appliquée aux Juifs au printemps 1942, puis à quasiment tous les autres détenus dès février 1943. Dès janvier 1942, Himmler a annoncé que ce sont les Juifs qui seront exploités dans le camp et non les prisonniers de guerre. Les Soviétiques étant logés au BI, le camp d'Auschwitz est coupé en deux ; les Blocks 1 à 10 sont isolés pour accueillir les premières femmes, 1 000 détenues de Ravensbrück le 26 mars 1942 et 999 Juives du camp de transit de Poprad, en Slovaquie. L'encadrement est assuré par des gardiennes de Ravensbrück, camp surpeuplé, dirigées par Johanna Langefeld : d'ailleurs les détenues continuent à dépendre de leur camp d'origine (!). Les convois de femmes juives se succèdent ensuite, notamment de France. Les femmes sont mises au travail dans la zone d'intérêts, la zone dégagée par les SS autour du camp, notamment dans les fermes. En août 1942, les femmes sont transférées dans le BIa de Birkenau, tout juste achevé. Les détenues dépendent cette fois d'Auschwitz. Au total 131 000 femmes sont passées par Auschwitz, autant qu'à Ravensbrück, dont une majorité de Juives (82 000), avec des Polonaises (31 000) et des Tziganes (11 000). Mais ces dernières n'ont pas été séparées des hommes : en février 1943, quand les premiers Tziganes arrivent, ils sont installés dans le BIIe de Birkenau, qui devient le camp des Tziganes. 23 000 détenus y passent, dont 11 000 enfants, jusqu'en octobre 1944. Les nazis n'ont pas eu de politique cohérente à l'égard des Tziganes, considérés parfois comme aryens mais asociaux ; néanmoins beaucoup sont morts des suites de politiques locales extrêmement meurtrières. Le décret du 16 décembre 1942 promulgué par Himmler envoie en fait à Auschwitz les Tziganes du Grand Reich, qui ne travaillent pas dans les Kommandos. Leurs conditions de détention sont déplorables : décimés par la maladie, les Tziganes finissent à la chambre à gaz, quand ils ne servent pas de cobayes au tristement célèbre docteur Mengele, qui charge une dessinatrice juive, Dina Gottliebova, de réaliser des portraits qui constituent un des rares témoignages sur ce groupe. Mis au travail progressivement, les Tziganes ne sont plus que 3 000 environ en août 1944, moment où les SS décident de les liquider pour accueillir les détenus du camp de Theresienstadt transférés à Auschwitz ; déjà en mai, les Tziganes avaient failli être gazés avec l'arrivée des Juifs de Hongrie. Le 5 octobre encore, un convoi de Buchenwald avec 1 188 Tziganes finit quasi intégralement dans les chambres à gaz. Le cas des Tziganes illustre bien la complexité du camp.

    On trouve des Juifs dans le camp dès 1940, parmi les convois de Polonais. Mais dès l'automne 1941, Schmelt envoie les Juifs incapables de travailler pour être liquidés dans la chambre à gaz d'Auschwiitz. La mesure s'inscrit dans une série d'initiative locales prises après l'invasion de l'URSS, qui vont déboucher sur la Solution Finale. Le développement des camions à gaz ou chambres à gaz visent à soulager la pression sur les bourreaux ; Auschwitz devient un centre de mise à mort régionale, une nouvelle chambre, le Bunker I, étant construite en mars 1942 ; mais à ce moment-là, les chiffres sont dérisoires comparés aux massacres déjà commis. Tous les centres de mise à mort sont situés sur le territoire du Reich ; Auschwitz reçoit ce rôle particulier de mise à mort des Juifs des territoires européens contrôlés par les nazis ou colonisés par eux. Entre mars et juin arrivent 5 000 déportés français et surtout 10 000 de Slovaquie : le convoi du 4 juillet, composé de Slovaques, connaît la première "sélection", où la majorité part à la chambre à gaz. Si le camp, bien situé géographiquement, bien desservi par les lignes ferroviaires, devient le centre d'extermination des Juifs d'Europe, à la même époque, en mai 1942, les ghettos de Silésie sont vidés et leurs occupants envoyés à Auschwitz. 300 000 Juifs polonais sont aussi les victimes du camp. C'est à Birkenau que se déplace le centre de gravité du camp : la rampe des Juifs, où s'effectue la sélection à la descente du train ; le camp lui-même, alors réduit à la seule partie BI ; et les lieux de mise à mort, deux chambres à gaz situées à plus de 1,5 km du camp. Les chambres à gaz ont été construites près des fosses communes où sont enterrés les Soviétiques, à 700 m l'une de l'autre ; la première ferme convertie compte 80 m² de chambres à gaz, la seconde, le Bunker II, en juin 1942, 105 m². Höss explique que "la petite maison rouge", le Bunker I, peut contenir 800 personnes, et la "petite maison blanche", le Bunker II, 1 200. Des wagonnets permettent d'évacuer les corps. Le 17 juillet arrive le premier convoi des Pays-Bas, Himmler est présent. Puis des convois de France, après la rafle du Vel' d'Hiv', de Belgique, de Norvège... dont la moitié est assassinée dès l'arrivée. 200 000 autres viennent du Reich. Pourtant, Auschwitz n'est qu'un centre de mise à mort parmi d'autres : en 1942, l'Aktion Reinhard dans le gouvernement général tue 1,2 millions de personnes... pour se débarrasser des corps, Höss s'inspire de la méthode de Blobel, de l'Einsatzgruppe C : les fosses de Birkenau sont vidées et plus de 100 000 corps brûlés à ciel ouvert. Ceci en attendant les crématoires de Birkenau : 4 en tout, couplés à des chambres à gaz, qui entrent en service entre mars et juin 1943. Ils sont plus proches du camp, certains séparés, d'autres dans le périmètre, mais bien distincts des autres bâtiments. Les KII et KIII, les plus imposants, peuvent accueillir 2 000 personnes. Avec leur entrée en service, les autres chambres à gaz cessent de fonctionner. A l'été 1943 de fait, les autres centres de mise à mort ont cessé leur activité, liquidant les communautés juives proches, soit 2 millions de personnes. Les deux tiers des victimes de la Solution Finale sont mortes. Restent les communautés les plus éloignées, destinées à Auschwitz. Dès le printemps 1942, le camp a prévu des dépôts et des ateliers pour récupérer et travailler les monceaux de biens laissés par les déportés. En septembre 1942, l'exploitation est rationnalisée ; le camp est associé aux autres centres de mise à mort. Les rapports de Pohl, en 1943, montrent que les biens confisqués sont redistribués dans tout l'empire nazi, jusqu'aux combattants. Il faut agrandir le secteur de stockage en construisant à Birkenau un "Canada" (surnom donné par les détenus aux entrepôts de stockage) II. Les Juifs forment alors la plus grande partie des travailleurs. La déportation des Juifs de Hongrie, en 1944, achève de donner au camp son statut emblématique : un Juif sur trois déporté à Auschwitz vient de là. 430 000 personnes arrivent entre la mi-mai et la mi-juillet, et sont massacrées à un rythme effréné, 12 000 morts par jour. En décembre 1943, Höss, promu, a cédé sa place à Arthur Liebehenschel. Adjoint de Richard Glücks, l'inspecteur général des camps, est chargé des questions économiques : il doit récupérer le maximum de Juifs de Hongrie pour le travail forcé dans le Reich, politique qui suscite un débat houleux dans la SS et au-delà. Les premiers convois servent à tester la préparation du camp. Les SS sont pris en défaut, notamment par manque d'entretien des crématoires. Dès le 8 mai, Höss redevient commandant du camp, Josef Kramer est son adjoint à Birkenau. ll fait prolonger la rampe jusqu'à l'intérieur du camp de Birkenau. Le BIIc entre en service, le BIII traîne, car il faut de la place pour les nouveaux détenus. Les chambres à gaz sont rénovées, voire agrandies ; on rouvre le Bunker 2 pour augmenter la cadence des gazages. Le Kommando chargé de l'évacuation des biens atteint 2 500 personnes ; le Sonderkommando nettoyant les chambres à gaz monte à 900. En une semaine, le camp est prêt à recevoir les Juifs Hongrois : 230 000 déportés dans la seconde quinzaine de mai, 422 000 en 55 jours, autant qu'en 1942-1943. C'est alors qu'Auschwitz prend véritablement l'allure d'un massacre industriel. Des dizaines de milliers de Juifs hongrois sont également réquisitionnés par les entreprises allemandes pour le travail forcé.

    Auschwitz est un centre urbain autour duquel gravite des industries, qui bénéficient du système concentrationnaire puis d'extermination. Dans le cadre de la colonisation, Auschwitz doit devenir une ville-modèle, et un centre agricole de premier ordre. Les plans de l'architecte SS Lothar Hartjenstein en font foi. Plusieurs entreprises s'installent à proximité : Deutsche Ausrüstungswerke (menuiserie et productions métalliques), Deutsche Erd und Steinwerke (gravières), et surtout IG Farben à partir de 1941. Hans Stosberg dessine les plans de ce qu'il faut bien appeler une ville IG Farben. Les Juifs sont chassés, les Polonais réquisitionnés comme main d'oeuvre pour la construction, tout comme les déportés du camp, avant d'être expulsés. La ville d'Auschwitz ne comprend plus que 7 600 habitants. Fin 1943, 6 000 Allemands travaillant pour IG Farben se sont installés dans les maisons des Juifs expulsés. L'usine pétrochimique de IG Farben fabrique un caoutchouc synthétique, le buna ; puis en 1942, du méthanol. C'est un immense chantier, comme le camp. IG Farben prend le contrôle des mines du secteur où elle fait travailler des déportés. D'autres entreprises s'installent dans la région : Reichswerke Hermann Göring, Krupp, Siemens. Les déportés ne sont pas seuls à travailler : à côté desAllemands et Volkssdeutsche, on trouve des travailleurs forcés de l'est, du STO, des prisonniers de guerre britanniques aussi. Une dizaine de camps accueille les travailleurs, dont les conditions de vie varient en fonction de la qualité des détenus... 23 000 déportés meurent dans l'usine de Buna entre 1941 et 1944, et 6 000 de plus dans les mines. Le sous-camp de Monowitz est construit pour ravitailler l'usine en main d'oeuvre, après une épidémie de typhus à Birkenau. En juillet 1944, on y trouve plus de 10 000 personnes. Schmelt a aussi ses propres camps et n'hésitent pas à se servir dans les convois d'Auschwitz. Au total, il y a eu une quarantaine de camps satellites de ce dernier, destinés à la main d'oeuvre. C'est tout simplement le plus grand complexe d'exploitation économique concentrationnaire : 74 000 personnes en août 1943, un tiers du total. Mais les déportés sont surtout employés par les SS, dans les camps, ou par des entreprises privées dépendant d'eux  : construction de bâtiments (l y a 4 500 SS en 1945, à abriter, à nourrir, à distraire), chantier de récupération de matériel aéronautique, et surtout laboratoires de recherche, en particulier agricoles, à Rajsko. C'est là aussi qu'on trouve l'Institut d'Hygiène SS, déplacé du Block 10 du camp souche d'Auschwitz, et qui mène d'atroces expériences médicales. Dans les camps on trouve aussi des hôpitaux, plusieurs Blocks étant réservés à cet effet : ce sont en fait des mouroirs, craints des détenus. A l'été 1944, un quart des déportés du Reich sont à Auschwitz (entre 130 et 150 000 personnes). Au vu de la détérioration de la situation militaire, les Juifs connaissent un sursis. Les Soviétiques découvrent les premiers camps de la mort, Maïdanek en particulier, en juillet 1944. Le débarquement prive le camp de convois de l'ouest de l'Europe, les derniers partant en septembre. Les détenus sont déplacés vers l'intérieur du Reich ; en octobre, 6 000 déportés seulement arrivent. Les SS commencent à détruire leurs documents, stoppent les constructions. La tentative d'éliminer le Sonderkommando, prévenu de son sort par la résistance du camp,se solde par une émeute, le 7 octobre, matée dans une grande violence. Le 30 octobre, un convoi de Theresienstadt est le dernier à subir la sélection. Au moment de l'offensive soviétique de janvier 1945, les SS déplacent dans l'urgence 58 000 détenus, en laissant 9 000 autres dans le camp ; ils font sauter les crématoires intacts. L'Armée Rouge entre à Auschwitz le 27 janvier.

    Le camp a encore une histoire après sa libération. Les Soviétiques mettent des prisonniers allemands à Birkenau. En 1947, la Pologne redonne le nom d'Oswiecim à Auschwitz, et crée un musée d'Etat. Mais seuls une partie d'Auschwitz, camp-source, et de Birkenau est conservée. Monowitz disparaît assez rapidement. Car la population polonaise revient : la ville compte bientôt 40 000 personnes. L'usine de buna est récupérée par les Polonais, et au début des années 2000 représente encore 5% de la production mondiale de caoutchouc synthétique. Le musée, son utilisation par le bloc de l'est et les changements intervenus après l'effondrement de l'URSS ont été longuement analysés. Mais Auschwitz est devenu l'icône de la Shoah, alors même que les chambres à gaz couplés aux fours crématoires, par exemple, n'ont été utilisés qu'à Auschwitz et Maïdanek. A Birkenau, on brûle les morts à ciel ouvert et on enterre dans les fosses. La représentation dominante de la Shoah ne correspond en fait qu'à la période démarrée au printemps 1944. Auschwitz est une exception : la "sélection" a permis la survie de nombreux rescapés, contrairement aux autres sites, où l'extermination a été quasi totale. En réalité, les camps de concentration et Auschwitz n'ont joué qu'un rôle restreint dans l'ensemble du processus : les victimes par travaux forcés, ghettos, mises à mort plus ou moins improvisées ont été plus nombreuses. Il y a eu moins de Juifs au camp de concentration d'Auschwitz que dans le ghetto de Varsovie, qui compte par ailleurs moins de survivants (200 000 pour l'un, 500 000 pour l'autre). C'est son caractère européen, avec la mise à mort des communautés juives périphériques, et non celles d'Europe centrale et orientale, qui confère sa place si particulière à Auschwitz.

    Le livre est un tour de force. En 100 pages, il synthétise les acquis de la recherche internationale récente sur ce qu'était réellement Auschwitz. La cartographie elle-même, abondante (5 cartes, soit une toutes les 20 pages en gros), vaut à elle seule le détour. Elle est accompagnée par 4 tableaux et 22 encadrés : autrement dit, une page sur deux ou presque avec un complément au texte. La bibliographie est à l'avenant : 121 titres, dont une trentaine de témoignages, et un caractère très international. En résumé, la synthèse permet de se dispenser (a priori, mais ce n'est pas une obligation) de consulter ces ouvrages étrangers. Surtout, le livre est d'une utilité précieuse dans le cadre des programmes du secondaire, et je pense en particulier au collège où j'enseigne moi-même. Je renvoie à la recension très complète du livre fait par le site Aggiornamento.



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    Moyzisch était l'un des attachés allemands à l'ambassade nazie en Turquie pendant la Seconde Guerre mondiale. En 1950, pour se disculper de l'accusation de crimes de guerre que lui vaut une lettre de Himmler à von Papen (ambassadeur allemand en Turquie) remerciant ce dernier pour les excellents états de service de Moyzisch, il publie son témoignage sur l'opération Cicéron.

    Celle-ci se déroule entre octobre 1943 et avril 1944. Moyzisch dépend officiellement du ministère des Affaires Etrangères de von Ribbentrop. A Ankara, la concurrence entre les services nazis joue à plein : outre les Affaires Etrangères, la SS, l'Abwehr, l'Auslandsorganization der Partei, l'Ostministerium de Rosenberg ont leurs agents en Turquie, pays neutre, lieu de nombreuses tractations. D'après Moyzisch, von Papen ne s'entend pas très bien avec von Ribbentrop. A Ankara, l'ambassadeur anglais est Sir Hughe Knatchbull-Hugessen. Moyzisch part en Allemagne en septembre 1943 ; la situation se dégrade pour les Allemands, et on lui fait comprendre qu'il serait peut-être plus utile au front... suite à un accident, il doit embaucher une nouvelle secrétaire. Enfin, la colonie allemande d'Ankara accueille en héros deux pilotes allemands venus de mer Noire, qui s'avèrent être en fait des déserteurs soldés par les Britanniques... début du faisceau d'événements menant à l'opération Cicéron.

    Le 26 octobre 1943, dans la soirée, Moyzisch est appelé par le premier secrétaire de l'ambassade et sa femme, les Jenke, peut-être des espions de Ribbentrop qui surveillent von Papen. Se présente un étrange personnage, qui se prétend le valet de chambre de l'ambassadeur britannique, et qui est disposé à fournir des renseignements importants contre 20 000 livres sterling. Moyzisch et von Papen ont des doutes ; il câble l'information à Ribbentrop, ne pensant pas que celui-ci donne suite, mais l'inverse se produit, le feu vert arrive le 29 octobre. Le lendemain, comme convenu, l'homme revient voir Moyzisch. Celui-ci développe les photos des documents (Cicéron photographie des documents avant de les remettre en place dans le coffre de l'ambassade, ce qui limite les risques), qui s'avèrent authentiques, avant de remettre l'argent. Dans sa précipitation à aller voir von Papen, Moyzisch égare une des 52 photos sur le trottoir, qu'il récupère en catastrophe ! C'est l'ambassadeur allemand qui propose de baptiser l'espion "Cicéron".

    L'homme revient le lendemain. Moyzisch le presse de question, mais Cicéron est peu disert. Désormais les rendez-vous ont lieu en ville, et non plus à l'ambassade allemande. Cicéron confie à Moyzisch qu'il déteste les Britanniques, son père ayant été tué par eux (ce qui est en réalité inventé de toutes pièces). Kaltenbrunner commence à s'intéresser lui aussi à Cicéron. Moyzisch reçoit 200 000 livres pour les futures transactions. Puis, début novembre, il est appelé à Berlin par Ribbentrop. Il voyage en train jusqu'à Istanbul en compagnie d'un Anglais (!), puis à Sofia, Kaltenbrunner le convoque avant de voir Ribbentrop une fois arrivé à Berlin. Kaltenbrunner, qui a envoyé les 200 000 livres, pense que Cicéron n'opère pas seul, contrairement à ses dires ; une sourde lutte l'oppose à Ribbentrop, qui n'apprécie pas Moyzisch en raison d'une vieille querelle, et qui pense que Cicéron est manipulé par les Anglais. Consigné à Berlin, Moyzisch devient célèbre grâce à Cicéron : il rencontre Rachid Ali, le dirigeant irakien exilé, le grand mufti de Jérusalem, l'ambassadeur japonais Oshima. Fin novembre, il peut retourner à Ankara. Lors d'une transaction de change effectuée pour Cicéron, Moyzisch est informé que les livres sterling fournies par Kaltenbrunner sont des fausses. Ce dernier lui enjoint d'ailleurs de ne plus informer von Ribbentrop des informations données par Cicéron.

    Moyzisch craint pour Cicéron, à qui il fournit à sa demande un appareil Leica, et qui se couvre de bijoux et se fait manucurer, ce qui ne peut manquer de se faire remarquer. Fin décembre, alors que Cicéron remet à Moyzisch l'empreinte de cire du coffre de l'ambassade en plus des rouleaux de pellicule, Moyzisch doit pour la première fois semer une voiture qui semble le suivre. En outre, von Papen, qui se sert des renseignements que Moyzisch lui a fourni, montre à l'ambassadeur turc qu'il en sait plus qu'il ne devrait ; ce dernier prévient les Britanniques, désormais sur leurs gardes. Les Allemands, eux, envoient expert sur expert pour déterminer si Cicéron agit seul ou non... Moyzisch recrute une nouvelle secrétaire allemande, d'une famille expatriée à Sofia, travaillant à la légation. Le 14 janvier 1944, un bombardement allié sur Sofia confirme l'exactitude des renseignements de Cicéron, alors même que les mesures de sécurité à l'ambassade britannique sont renforcées (même si Cicéron assiste à la mise en place d'une alarme électrique, qu'il sait donc désamorcer). Fin janvier, alors que Moyzisch est en vacances à Brousse, un membre de l'Abwehr en Turquie fait défection. Moyzisch se méfie de plus en plus de sa nouvelle secrétaire, personnalité étrange, qu'il veut faire renvoyer. Il demande à Cicéron de mettre la main sur les documents parlant d'une opération Overlord, qu'il pense être le nom de code du deuxième front, même si Berlin est sceptique (en réalité l'ambassadeur anglais n'a jamais eu de documents évoquant Overlord). Mais les derniers documents sont transmis en mars 1944. La secrétaire prend connaissance par hasard de Cicéron ce même mois. Elle amène les deux aviateurs déserteurs à Moyzisch pour qu'ils trouvent un emploi, ce qui renforce les soupçons de ce dernier. Alors que Moyzisch l'emmène faire les boutiques, ils tombent sur Cicéron. Le 6 avril, la secrétaire, qui doit regagner Sofia et ses parents, fausse compagnie à Moyzisch, et rejoint les Anglais. Cicéron lui-même avertit son officier traitant. Moyzisch, convoqué en Allemagne, est contacté par les Britanniques qui tentent de le débaucher. Finalement, après avoir organisé le départ de la colonie allemande et de l'ambassadeur en raison du revirement turc, Moyzisch est interné avec sa famille jusqu'en mai 1945. Il apprend plus tard que tous les billets remis à Cicéron, ou presque, étaient des faux, farbiqués par les SS dans le cadre de l'opération Bernhard. Il se montre amer devant les responsables nazis qui ont appliqué leurs idées préconçues aux renseignements fournis par Cicéron, sans y croire vraiment.



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    C'est Bernard Grunberg, historien français spécialiste de la Nouvelle-Espagne, qui est l'auteur de cette réédition de la traduction des lettres envoyées par Cortès à Charles Quint, réalisée par Désiré Charnay en 1896. L'ouvrage publié initialement en 1982 a été plusieurs fois réédité (ici en 1991).

    La conquête du Mexique met face à face deux mondes différents. L'empire aztèque est détruit par l'Espagne, mais la société coloniale qui s'intalle, hispano-indigène, est très originale. Cortès, issu d'une famille d'hidalgos d'Estrémadure, embarque pour l'Amérique dès 1504. Colon fortuné, secrétaire du gouverneur de Cuba, Velazquez, ayant participé à des opérations de pacification, il est pressenti pour prendre la tête de la 3ème expédition en direction du Mexique. Le gouverneur tente de lui retirer le commandement avant le départ mais en février 1519, Cortès prend la mer. Débarquant au Yucatan, il récupère un Espagnol naufrage maîtrisant la langue locale et une jeune Mexicaine, Dona Marina, qui lui sert d'interprète. En avril, il débarque sur le continent, fonde Vera Cruz pour se débarrasser de la tutelle de Velazquez, fait couler ses vaisseaux, rallie ou soumet les vassaux de l'empereur aztèque qui lui a envoyé des émissaires. Il est accueilli dans la capitale aztèque, Tenochtitlan, en novembre 1519. Mais Velazquez ayant envoyé une expédition punitive contre lui, Cortès doit sortir de la ville pour défaire Narvaez et enrôler ses hommes, en mai 1520. Entretemps son lieutenant Alvarado a massacré une partie de la noblesse aztèque et les Espagnols se retrouvent assiégés. La sortie manque de se transformer en désastre : c'est la Noche Triste (30 juin). Refaisant ses forces avec des Espagnols fraîchement débarqués et les hommes de la ville de Tlaxcala, Cortès entame le siège de Tenochtitlan (mai-août 1521). La ville est prise, l'empereur aztèque capturé, mais la capitale aztèque n'est plus qu'un champ de ruines et un charnier. Les pouvoirs de Cortès sont confirmés en 1522. Il gouverne directement la région jusqu'en 1524 et poursuit l'expansion territoriale. L'expédition au Honduras (1524-1526) est malheureuse : l'empereur aztèque est exécuté, les responsables laissés par Cortès se déchirent. En 1528, celui-ci doit partir en Espagne se justifier. Il ne regagne la Nouvelle-Espagne qu'en 1530, devenu marquis d'Oaxaca, et s'intéresse à la découverte du Pacifique, sans grand succès, à part la péninsule californienne. La Nouvelle-Espagne devient une vice-royauté (1535) ; Cortès, qui ne s'entend pas bien avec le vice-roi, doit retourner en Espagne se justifier (1540). Il prend part au siège d'Alger avec Charles Quint et poursuit sa vie de courtisan, sans reconquérir sa place antérieure. Il meurt en 1547.

    A l'époque, la personnalité de Cortès est controversée. Grunberg souligne le manque d'une biographie française de Cortès (C. Duverger a depuis comblé ce manque). Il explique que les historiens ne le replacent pas assez dans son époque. Pour lui, l'origine extrémadurienne a une importance fondamentale : Cortès est un homme de la Reconquista, du Moyen Age, comme sa culture le montre aussi. Notaire, il connaît bien la loi espagnole. Mais c'est aussi un homme de la Renaissance : humaniste, avec la soif de savoir, de découverte, serviteur de Dieu et du roi.

    Cortès a beaucoup écrit, pour se justifier ou obtenir des récompenses. On trouve éditées ici les 5 lettres qui racontent la conquête de la Nouvelle-Espagne, de 1519 à 1526. Cortès y met en oeuvre son génie, avec un don de la propagande tel qu'on a parfois comparé ses lettres aux Commentaires de César (!). Les conquêtes sont d'abord des entreprises commerciales. Cortès a financé le gros de l'expédition qu'il mène. Représentant d'intérêts, il sait les défendre et se démarque de Velazquez en se plaçant sous l'autorité directe du roi d'Espagne, et de Dieu, ce qui sert aussi à justifier la conquête. Cortès sait mener les conquistadors, alternant successivement fermeté et clémence pour maintenir la troupe soudée. L'âme de la conquête, c'est Cortès, rusé, qui paie de sa personne et qui est estimé de ses hommes. Il sait distribuer l'or et les cadeaux pour calmer les mécontentements.

    Les Espagnols sont horrifiés par la religion aztèque et les sacrifices humains. Dans un premier temps, jusqu'en 1521, Cortès tente de faire changer les choses par la persuasion. A partir de cette date, le changement se fait par la force, avec notamment la destruction des temples. Les Espagnols ne considèrent pas les Indiens comme inférieurs : Cortès s'émerveille de la civilisation aztèque, respecte l'adversaire, mais les insoumis, en revanche, sont durement traités et bientôt promis à l'esclavage. Si l'empire aztèque s'effondre, c'est aussi que Cortès sait se rallier de nombreux vassaux des Aztèques, trop heureux de se libérer de leur domination. En outre, l'expédition de Narvaez amène les premières maladies qui vont décimer les habitants de Tenochtitlan pendant le siège. Des 25 millions d'habitants que comptaient la région, il n'en reste plus qu'un million à la fin du siècle. En outre, Cortès a cherché à impressionner les Indiens, même si les Aztèques ne les ont pas forcément pris pour des dieux. Le jeune empire aztèque, avec sa structure de domination de provinces et d'Etats plus ou moins indépendants, a joué en faveur de l'envahisseur. L'empereur Moctezuma II, par son attitude, favorise aussi la victoire espagnole. Sur le plan militaire, si l'équipement des Espagnols est supérieur, si les chevaux ont un rôle psychologique, c'est surtout le type de guerre qui diffère. A la guerre rituelle des Aztèques s'oppose la guerre "totale" des Espagnols. C'est la dualité même de la conquête : les exploits des conquistadors s'inscrivent dans la destruction de civilisations.



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    Afrique, dans un pays fictif. Un groupe de vétérans britanniques, sergents dans l'armée de sa Majesté, dirigé par un sergent-major (Richard Attenborough), s'ennuie dans une base anglais où l'on forme l'armée indigène. Mais soudain, le gouvernement post-colonial est renversé par un soulèvement populaire. Une partie de l'armée indigène fait défection. Coincés dans le mess, les sergents protègent le capitaine Abraham (Earl Cameron), blessé, qui a refusé de rejoindre les mutins et a échappé à l'exécution. La situation se complique avec l'arrivée de Miss Barker-Wise (Flora Robson), députée anglaise qui ne cache pas sa sympathie pour les rebelles, et Karen Eriksson (Mia Farrow), une employée de l'ONU...

    Les canons de Batasi est inspiré d'un roman de Robert Holles, engagé à 14 ans dans l'armée britannique, vétéran de la Corée : The Siege of Battersea. Bien que le film mette en scène un pays africain, dans lequel on reconnaît facilement le Kenya, il a été tourné entièrement en Angleterre, notamment aux studios Pinewood (en même temps que le James Bond Goldfinger).



    Le film a un casting impressionnant : Richard Attenborough campe un sergent-major Lauderdale impeccable, dans la tradition militaire britannique ; Jack Hawkins joue le colonel de la vieille école, désabusé par les changements de la décolonisation (gros fumeur, c'est quasiment un des derniers films où on l'entend parler : il sera opéré des cordes vocales en raison d'un cancer de la gorge peu après). Flora Robson est dans un rôle qui ne lui permet pas d'exprimer complètement son talent. Enfin, John Leyton et Mia Farrow apportent une touche de jeunesse.



    John Guillermin, réalisateur touche-à-tout, capable de vraies réussites, signe un film de guerre en huis-clos plutôt sobre, qui ne vaut pas tant par l'action que par son jeu d'acteurs (notamment Attenborough) et par le message qu'il délivre sur la colonisation et le rapport des armées des puissances coloniales à cet événement majeur. A découvrir.



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    Pendant la Seconde Guerre mondiale. Un jeune pilote de bombardier américain, Gene Summers (Paul Massie), est choisi par le major Kimball (John Crawford) pour une mission spéciale : assassiner un homme à Paris qu'on pense être un agent double dans la Résistance. Summers a été choisi en raison de sa connaissance du français, de Paris, et ses capacités militaires. Il reçoit un entraînement spécial dispensé par le major MacMahon (Eddie Justice) et un officier de la marine britannique (James Robertson Justice). Enthousiaste, Summers retient les informations vitales en fredonnant des comptines pour enfant modifiées (Cadet Roussel). En France, il rencontre son contact, Léonie (Irene Worth). Elle lui donne plus d'informations sur sa cible, Marcel Lafitte (Leslie French). Néanmoins, en s'approchant de lui, Summers a des doutes : Lafitte est-il vraiment coupable ?

    Film britannique, Ordres d'exécution a été récompensé plusieurs fois a été présenté au festival de Cannes. Il est inspiré du parcours de Donald C. Downes, officier de l'OSS pendant la guerre. C'est un film très intéressant (notamment par la performance de l'acteur canadien Paul Massie) sur le dilemme moral d'un homme propulsé très rapidement dans le monde de l'espionnage.



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    Farid Ameur, docteur en histoire, est spécialiste de l'histoire des Etats-Unis au XIXème siècle. Rattaché à l'IRICE, il a soutenu sa thèse sur les Français dans la guerre de Sécession (2010). Auteur du Que-Sais-Je ? sur le conflit, c'est donc logiquement qu'il écrit pour la collection L'histoire en batailles la synthèse sur Gettysburg.

    L'historien rappelle en prologue que Lincoln a choisi le champ de bataille de Gettysburg, le 19 novembre 1863, que lui-même trouvait raté, mais qui devient LE discours fédérateur de l'Union.

    Lee, en mai 1863, après son succès (victoire à la Pyrrhus, comme le souligne Farid Ameur) à Chancelorsville, cherche désormais la bataille décisive pour venir à bout du Nord. L'historique du conflit présente la fracture entre le Nord et le Sud, aux horizons opposés. Mais c'est bien la question de l'esclavage qui met le feu aux poudres (p.22), car le problème moral devient un enjeu politique avec l'extension continue du pays vers l'ouest. Les nouveaux Etats sont disputés entre abolitonnistes et esclavagistes, le Kansas est à feu et à sang dès avant la guerre. L'élection de Lincoln, en 1860, sert de détonateur : on prête au candidat, qui représente les intérêts du Nord, l'intention d'abolir l'esclavage et d'émanciper les 3,5 millions d'esclaves du Sud, ce qui est faux. Dès le 20 décembre 1860, la Caroline du Sud est le premier Etat à faire sécession, suivie bientôt par d'autres, 11 au total. Le Nord est plus peuplé (22 millions d'habitants contre 9, dont plus de 3 millions d'esclaves au Sud, par définition non combattants, en principe), plus industrialisé, et compte bien sur ses ressources humaines et matérielles pour étouffer son rival. Mais le Sud, mieux commandé, va opposer une farouche résistance. Les combats se concentrent à l'est, entre les Appalaches et la côte atlantique, dans le nord de la Virginie, entre les deux capitales rivales. Sur le théâtre est, c'est l'impasse : aucun des deux camps n'obtient de résultat décisif, même si le Sud tient (il y a un peu répétition entre ce passage, p.24-29, et la biographie de Lee qui le précède, p.16-19). A l'ouest en revanche, Grant s'ouvre la voie du Tennessee en 1862, Farragut s'empare de la Nouvelle-Orléans. Les sudistes parviennent à conserver le contrôle du cours moyen du Mississipi, qui leur permet de communiquer avec les Etats d'au-delà du fleuve, Texas, Arkansas. Les diversions sudistes pour soulager la pression de ce côté échouent. Avec la proclamation d'émancipation de Lincoln en 1863, la guerre devient totale, d'autant qu'elle est marquée par l'industrialisation et l'évolution des tactiques militaires. Le 15 mai 1863, le président confédéré, Jefferson Davis, est loin de céder à l'optimisme : Vicksburg, clé du Mississipi, est assiégée ; le Tennessee est menacé, de même que la côte est de la Confédération. Davis se rallie à l'idée du transfert d'une partie de l'armée de Lee à l'ouest, pour débloquer la situation. Lee, lui, s'y oppose : il préfère envahir le Nord pour rechercher la bataille décisive, celle qui briserait le moral de l'armée de l'Union, autoriserait la reconnnaissance diplomatique du Sud par la France et l'Angleterre, éviterait la guerre d'usure -Richmond souffre déjà de la faim, les pertes en hommes sont difficiles à combler. Lee propose d'envahir la Pennsylvanie et de menacer Washington par le nord. Le plan ne fait pas l'unanimité mais le prestige de Lee, alors à son zénith, pousse Davis et ses ministres à l'accepter. Si Lee dispose de troupes aguerries, la mort de Jackson à Chancelorsville le force à réorganiser le commandement de son armée. Ses 3 corps, regroupant infanterie et artillerie, sont commandés respectivement par Longstreet, prudent, taciturne, à l'aise en défense ; Ewell, divisionnaire de Jackson, qui remplace ce dernier (sans avoir son génie ; gravement blessé en août 1862, il a une jambe de bois) ; Hill, commandant agressif mais à la santé précaire. L'artillerie est présente dans chaque corps d'armée, mais il y a aussi une réserve générale. La cavalerie, en revanche, est regroupée en une division, confiée au flamboyant Stuart : elle constitue les yeux et les oreilles de l'armée, chargée de la reconnaissance et de raids sur les arrières ennemis. L'armée nordiste est plus nombreuse (110 000 hommes contre 80 000) ; elle vient de créer un corps de cavalerie autonome et une réserve d'artillerie. C'est le moral qui pèche : les soldats n'ont plus confiance en Hooker, le vaincu de Chancelorsville, et les officiers généraux valsent depuis le début du conflit, sans compter la part des intrigues politiques. Et pourtant Hooker améliore cette armée : l'arrière notamment, le renforcement de l'esprit de corps aussi. Les soldats nordistes ne sont peut-être pas aussi enflammés que les confédérés, mais ils ont montré leur ténacité même dans la défaite.



    Lee compte filer vers le nord, à partir du 3 juin, en laissant le corps de Hill en écran sur la Rappahanock tandis que les deux autres se mettent en marche, protégés par les montagnes Blue Ridge. La cavalerie de Stuart couvre le flanc droit. Les nordistes détectent des mouvements confédérés mais ne croient pas à l'invasion du nord. Pressé par Lincoln et ses supérieurs, Hooker envoie toutefois le corps de cavalerie de Pleasonton, avec 3 000 fantassins, pour sonder le terrain. La cavalerie nordiste surprend son homologue sudiste à Brandy Station, le 9 juin ; Stuart parvient à redresser une situation compromise, mais pour la première fois, les cavaliers de l'Union ont fait jeu égal avec les siens. Blessé dans son amour-propre, il va chercher à redorer son blason, ce qui ne sera pas sans conséquences sur la suite des événements. Dès le 14 juin, l'armée sudiste a évacué ses positions autour de Fredericksburg. Hooker propose de traverser le fleuve pour marcher sur Richmond, alors que les confédérés atteignent la vallée de la Shenandoah, culbutent les forces locales de l'Union, même si la cavalerie nordiste colle à Stuart. Le 15 juin, Lincoln proclame l'état d'urgence : le Maryland et la Pennsylvanie sont en effervescence. Dès le 26 juin, toute l'infanterie confédérée est en Pennsylvanie. Mais Lee a donné des ordres trop généraux à Stuart, qui croit pouvoir jouir d'une totale liberté d'action : ce faisant, sa cavalerie ne va pas jouer son rôle traditionnel de "sonnette" pour l'armée confédérée. Il se lance dans un raid par le sud, jusqu'aux faubourgs de Washington, ne se presse pas, talonné par la cavalerie nordiste. Pendant ce temps, le corps d'Ewell déferle sur le nord de la Pennsylvanie, tandis que ceux de Longstreet et de Hill marchent de concert. Les soldats sudistes ne se privent pas de piller ce qui est pour un eux un véritable pays de cocagne, malgré les instructions de Lee. Ce dernier apprend le 28 juin par Henry Harrison, un espion de Longstreet, que l'armée nordiste remonte à marche forcée vers le nord et se trouve beaucoup plus proche de lui que ce qu'il ne croyait. Pire : Lincoln, fatigué des atermoiements de Hooker, l'a remplacé par Meade, le commandant du 5ème corps, qui a montré certaines qualités depuis le début de la guerre. Lee tente d'attirer les nordistes dans le sud de la Pennsylvanie, sur un terrain choisi, près de Cashburg. Meade veut faire exactement la même chose dans le nord du Maryland. Les avant-gardes des deux armées foncent l'une vers l'autre sans le savoir, les 29 et 30 juin. Ce dernier jour, la division de cavalerie nordiste du général Buford s'installe dans Gettysburg, carrefour routier de la région. Buford couvre l'aile gauche de l'armée du Potomac. Il détecte bientôt l'arrivée de troupes confédérées par l'ouest et par l'est, et place ses hommes au nord-ouest, pour repousser les confédérés en attendant l'arrivée des corps d'infanterie. Buford repousse des éléments de la brigade Pettigrew, division Heth, du 3ème corps de Hill, attirée dans la localité par la présence d'un stock de chaussures. Hill autorise son divisionnaire à relancer l'attaque le lendemain, ne comptant trouver que des miliciens.

    La bataille commence à 7h30 le 1er juillet. Buford place ses deux brigades de cavalerie en arc de cercle à l'ouest au nord-ouest de Gettysburg, sur 3 positions naturelles fortes, Herr's Ridge, Mc Pherson's Ridge, et Seminary Ridge, où il a installé son PC dans un séminaire luthérien qui permet d'avoir une vue excellente sur les assaillants. Hill a envoyé finalement deux divisions, les deux tiers de son corps d'armée, pour impressionner ce qu'il pense être des milicens. Heth se rend vite compte qu'il a à faire à 2 brigades de cavalerie nordiste. A 10h20 cependant, le nombre produit ses effets : les cavaliers nordistes sont sur le point d'abandonner Mc Pherson's Ridge, quand arrive enfin le 1er corps de Reynolds, avec notamment la Iron Brigade. Le 1er corps permet de stabiliser la situation, même si les combats sont acharnés -la Iron Brigade reçoit le renfort de John Burns, un habitant de 69 ans qui prend son fusil à silex pour épauler les nordistes ! Lee est décontenancé par la tournure des événements, mais décide néanmoins d'engager le combat. Reynolds est tué par un tireur isolé. Le corps d'Ewell débouche au nord de Gettysburg où les nordistes alignent le 11ème corps de Howard, composé d'immigrés allemands mal vus de l'armée de l'Union. Dans l'après-midi, alors que Heth renouvelle l'attaque et pousse jusqu'à Seminary Ridge, le corps de Ewell débouche au nord : la division Early enfonce l'extrême-droite des Nordistes et provoque une retraite calamiteuse du 11ème corps, qui y laisse la moitié de ses effectifs. Les soldats nordistes combattant à l'ouest doivent se replier sur Cemetery Hill, au sud de la ville, en proie aux combats de rues. En fin d'après-midi, le général Hancock, commandant le 2ème corps nordiste, arrive sur le champ de bataille, prend le commandement, et installe les soldats de l'Union en défense de Culp's Hill à Cemetery Ridge jusqu'à Little Round Top, au sud de Gettysburg, une excellente position. Les 12ème, 3ème et 2ème corps nordistes commencent à arriver. Lee manque de troupes fraîches pour exploiter son succès : le général Ewell est épuisé, le corps de Longstreet n'arrive que dans la soirée, et son commandant n'est guère enclin à assaillir la position nordiste, qu'il juge trop forte. Lee a commis plusieurs erreurs ; surtout, aucun de ses commandants de corps ne lui donne vraiment satisfaction.

    Le 2 juillet, Lee lance deux divisions de Longstreet, celles de McLaws et Hood, à l'assaut du flanc gauche de l'Union, autour de Little Round Top et Big Round Top, où il croit déceler un point faible. Or le terrain se prête mal à une manoeuvre si audacieuse : Lee fait en même attaquer sur Culp's Hill, à l'autre extrêmité du front nordiste, tablant sur une prise en tenailles. Mais Longstreet n'est toujours pas convaincu par le plan et les chefs de corps ne coordonnent pas leurs assauts. En outre, tous les corps nordistes sont arrivés, l'Union, retranchée, a l'avantage du nombre. Longstreet n'attaque qu'à partir de 16 h, face au 3ème corps de Sickles, et alors que Lee tance Stuart, tout juste revenu de son raid. Sickles, proche de Hooker, ne s'entend pas avec Meade : il prend sur lui de faire avancer ses 10 000 hommes un peu plus e avant, sur une position qu'il juge plus défendable, ce qui désorganise toute la ligne nordiste. Pendant ce temps Hood, divisionnaire de Longstreet, plaide pour un assaut par les pentes de Little Round Top et Big Round Top, mais son chef demeure inflexible. Hood est blessé durant l'assaut, particulièrement furieux. Les sudistes avancent confusément, manquent d'emporter Little Round Top, sur laquelle est expédiée en dernière minute une brigade du 5ème corps, en réserve. Le 20th Maine  de Chamberlain s'y couvre de gloire en repoussant les attaques de deux régiments de l'Alabama. Les combats sont furieux : Longstreet engage une division du 3ème corps de Hill, puis attaque le centre dégarni de l'Union. Mais les nordistes tiennent bon, le 6ème corps arrivant pour renforcer les lignes. La bataille fait rage aussi jusque dans la nuit sur Culp's Hill et Cemetery Hill : Ewell ne parvient pas à briser la ligne adverse. Lee, déçu, prévoit cependant d'attaquer le lendemain au centre, avec la division Pickett de Longstreet, la seule qui est fraîche. Stuart devra attaquer les arrières nordistes et Ewell le flanc droit. Mais Meade attend précisément l'assaut ici.

    Le lendemain, 3 juillet, les nordistes attaquent les premiers, reprenant les positions perdues la veille jusqu'à la fin de la matinée sur leur flanc droit, contre Ewell. Lee a perdu la première manche. Malade, il voit par ailleurs Longstreet tarder à mettre en place la division Pickett, dans une chaleur suffocante. Alexander, qui dirige l'artillerie du 1er corps, peine à rassembler ses canons. Les 170 pièces ouvrent néanmoins le feu peu après 13h. Alexander expédie 15 à 20 000 projectiles, en vain : le tir est trop long, dispersé sur toute la ligne, et ne touche que les arrières des lignes nordistes, pas les fantassins retranchés ni les artilleurs nordistes qui ont eux économisé leurs munitions pour l'assaut qu'ils savent imminent. A 14h50, Alexander informe Longstreet que le feu va faiblir. Ce dernier acquiesce donc, d'un hochement de tête, quand Pickett demande l'ordre d'attaquer. Les fantassins sudistes avancent à 15h10. Pickett ne coordonne pas bien son attaque avec les deux autres divisions de Hill qui sont engagées -12 500 hommes en tout-, et fonce seul ou presque, de son côté, vers l'objectif. La distance à parcourir est telle que les pertes sont sévères. Un commandant de brigade de Pickett est tué, un autre sérieusement blessé. Le dernier en lice, Armistead, entraîne 200 à 300 Virginiens au-delà du mur de pierre marquant les défenses nordistes, puis tombe à son tour. A 16h, l'échec est consommé : les confédérés abandonnent 6 500 hommes sur le terrain, dont les deux tiers de la division Pickett. Lee accepte son échec, l'Union n'exploite pas son avantage ; Stuart a été repoussé à l'est de Gettysburg dans un combat de cavalerie où se distingue un certain Custer. Lee décide de battre en retraite : il a perdu 28 000 hommes, un tiers de son armée, contre 23 000 aux nordistes.

    Il faut franchir le Potomac rapidement, avant que la route ne soit coupée par les nordistes. Lee abandonne 7 000 blessés et relâche sur parole 2 000 prisonniers. Au nord, la nouvelle de la victoire galvanise les énergies, en pleine célébration du 4 juillet. Lee se retranche sur la rive nord du fleuve le 7 juillet, le temps de construire un pont, les nordistes ayant détruit tous les édifices. Arrivé deux jours plus tard, Meade ne se décide pas à attaquer franchement. Lee passe le fleuve dans la nuit du 13 au 14. Pour Farid Ameur, malgré l'échappée de Lee, Gettysburg marque bien le début de la fin pour la Confédération (p.176). Vicksburg tombe le 4 juillet : la Confédération est coupée en deux. En septembre, les fédéraux avancent sur Chattanooga, noeud ferroviaire reliant les Etats du Golfe à ceux de la côte atlantique. En 1864, Grant prend la tête de l'armée du Potomac : il entame une guerre d'usure contre Lee, alors même que Davis prône de plus en plus une guerre totale, où les civils sont de moins en moins épargnés. A l'ouest, Sherman entre en Géorgie, s'empare d'Atlanta en septembre, puis entame la marche vers la mer en novembre, entre dans Savannah en décembre, puis remonte vers le nord. En 1865, Sheridan dévaste la vallée de la Shenandoah ; Grant oblige Lee à sortir de ses retranchements devant Petersburg début avril. Le 9, cerné, Lee doit capituler à Appomatox. Les dernières troupes confédérées déposent les armes fin mai. La guerre de Sécession est terminée : plus de 600 000 morts, 20% de la population active du sud, une Reconstruction fragilisée par l'assassinat de Lincoln le 14 avril 1865, un Sud sous-développé qui entretient le mythe de la "cause perdue", et des Noirs émancipés mais qui n'obtiennent vraiment leurs droits civique que dans les années 1960... Les vétérans, de chaque côté, entretiennent le souvenir. Ceux de Gettysburg ne font pas exception. Un cimetière militaire est inauguré dès novembre 1863, moment où Lincoln prononce son fameux discours. Pour les 50 ans de la bataille, en 1913, 50 000 vétérans prennent part à la manifestation. Le lieu devient bientôt un symbole de la réconciliation nationale. Pour l'historien, Gettysburg est bien le paroxysme de cette deuxième naissance des Etats-Unis, la guerre de Sécession, qui précède l'avènement de la superpuissance.

    En conclusion, Farid Ameur qualifie la bataille de tournant de la guerre (p.193) et souligne qu'on s'intéresse plus à l'échec de Lee qu'au succès de Meade. Une bataille devenu un mythe fondateur, mais dont l'historiographie n'est pas encore forcément apaisée...

    L'ouvrage de Farid Ameur a cette qualité de bien coller au profil de la collection : la présentation de la campagne et de la bataille est claire, bien servie par les cartes, mise en contexte par rapport à l'ensemble du conflit, ce qui est une gageure en moins de 200 pages. La bibliographie, forcément ramassée vu le sujet et la place, va à l'essentiel. Surtout, Farid Ameur comble probablement un vide en français, et c'est bien là le principal mérite de son livre, par ailleurs bien écrit. Pour autant, on est un peu frustré : pour quelqu'un comme moi connaissant un peu le sujet, on n'apprend rien de neuf, et l'objectif de la collection, au final, reste trop limité à l'histoire-bataille pure et simple, sans qu'il soit possible d'aller un tantinet  plus loin, malgré la qualité des intervenants, historiens chevronnés pour la plupart. Dommage.



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    Paris, quelques années après la fin de la Seconde Guerre mondiale. Un train de l'armée américaine transporte le docteur Bernhardt (Paul Lukas), ancien résistant antinazi, à une conférence où celui-ci doit défendre un accord pacifique entre les vainqueurs de la guerre. A bord du train se trouve également une Française, Lucienne (Merle Oberon),l'expert agricole américain Robert Lindley (Robert Ryan), le Français Perrot (Charles Korvin), l'enseignant britannique Sterling (Robert Coot), un Allemand, Otto Franzen alias Hans Schmidt (Peter von Franzen) et le lieutenant soviétique Kirochilov (Roman Toporow). Bernhardt tente de sympathiser avec les autres passagers, mais la plupart sont froids car il est Allemand. Peu avant un arrêt à Francfort, Bernhardt, qui s'est retiré dans son compartiment, est tué par une grenade. Arrivé à Francfort, les passagers apprennent que l'homme qui a été tué était en réalité un de ses gardes du corps, qui a payé la ruse de sa vie. Le meurtrier est donc forcément parmi les passagers restants...

    Berlin Express est l'un des premiers films à être tourné en Allemagne occupée, après 1945. On peut voir notamment les intérieurs et les extérieurs de la ville de Francfort, encore en bonne partie en ruines, dont les bâtiments de la firme IG Farben et ses fameux ascenseurs dits paternoster. C'est un film atypique de Jacques Tourneur, qui plaide, alors que démarre la guerre froide, pour une entente entre les vainqueurs de la Seconde Guerre mondiale pour reconstruire l'Europe. Le message de paix se double cependant d'un film d'espionnage à la tournure quasi documentaire, notamment dans la première moitié, avec une voix off.



    La RKO se dépêche de produire le film de Jacques Tourneur, alors que les pays européens adoptent des mesures protectionnistes en vue de leur reconstruction. L'idée du scénariste, Kurt Siodmack, est excellente : les dialogues d'Harold Smeldford le sont un peu moins, et donnent des personnages un peu caricaturaux représentant les 4 puissances alliées victorieuses (le Britannique gentleman, le Soviétique martial, etc). Le personnage soviétique, d'ailleurs, incarne le changement de la posture américaine : alors que l'Armée Rouge est valorisée depuis la guerre, l'entrée dans la guerre froide modifie le postulat. Le lieutenant soviétique apparaît naïf, borné, et reçoit aussi de Ryan à la fin du film quelques phrases bien moralisatrices sur l'incapacité des Soviétiques à essayer de comprendre les Américains... néanmoins, le producteur Dore Schary, un des seuls producteurs à s'opposer au licenciement d'employés supposés "rouges" en 1947, évite au film de tomber dans l'anticommunisme. On est dans une période transitoire, en quelque sorte.



    Pour le reste, le film d'espionnage de Tourneur joue sur la confusion. Certains ne sont pas ce qu'ils prétendent être, et c'est bien tout ce qui fait le mystère de l'intrigue. Là où le réalisateur pèche, c'est qu'il ne donne peut-être pas tous les détails attendus par le spectateur : on ne saura rien du groupe qui enlève Bernhardt (on devine que ce sont des néo-nazis mais on n'en a pas confirmation, on peut tout aussi bien croire qu'il s'agit de truands avec un vernis politique). La grande force du film est d'avoir été tourné dans les ruines de Francfort : la voix off insiste sur les difficultés de la population, accentue le contraste entre le centre ancien dévasté et les bâtiments d'IG Farben, préservés par les Américains et récupérés par eux... c'est la même voix off qui présente, au début du film, les personnages, chacun penché à la fenêtre du compartiment du train. Tourneur joue souvent aussi avec les effets d'ombre et de lumière (les lampes sont très présentes dans la plupart des scènes). Le casting est contrasté : au puissant Robert Ryan, à l'expérience de Lukas ou Coote s'oppose le jeu stéréotypé de Toporow et un manque de charisme, peut-être, de Merle Oberon. Le pari de Tourneur est néanmoins réussi : le message du film passe assez bien, et la scène finale a quelque chose de vraiment émouvant, surtout quand on pense à la suite.



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