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    Retour sur le n°53 de 2ème Guerre Mondiale, où j'ai largement contribué, encore une fois.

    - vous trouverez en plus des articles et du dossier que j'ai fournis la fiche de lecture résumée de l'ouvrage de B. Rondeau, Afrikakorps. L'armée de Rommel, p.4 ; la fiche intégrale peut être lue ici.

    - le même B. Rondeau signe le premier article sur les généraux "limogés" durant le conflit. J'avoue ne pas avoir appris grand chose car je connaissais déjà quasiment toutes les situations évoquées. Le découpage thématique est intéressant (pourquoi les généraux ont été limogés, pourquoi certains ne l'ont pas été, etc). Cependant, j'ai eu l'occasion d'en discuter avec l'auteur et je me demande si un focus sur une nation (comme les Allemands par exemple) n'aurait pas permis d'aller plus loin dans l'analyse, en présentant des études de cas fouillées, et en fournissant une biblio indicative, B. Rondeau faisant appel ici à des souvenirs tirés d'ouvrages qu'on devine mais qui ne sont pas cités.

    - Jean-Baptiste Murez, qui tient L'antre du stratège, intervient pour la première fois dans la chronique Ecrire l'histoire pour parler de la reconstitution. Pour ma part, je reste très circonspect sur la question "Peut-on tout reconstituer". Je considère évidemment comme particulièrement déplacé de monter un groupe Waffen-SS, mais même sur la Wehrmacht, il me semble, comme le dit l'auteur d'ailleurs plus loin, que le monde des reconstituteurs est beaucoup trop hétéroclite pour les laisser faire à leur guise, y compris sur la Wehrmacht, qui pose des problèmes identiques, à mon sens, à la Waffen-SS. Tout ça doit être à mon avis très encadré par les autorités compétentes. Je suis plus convaincu par la surreprésentation de certains types de soldats (on retrouve quelque chose d'analogue au problème commercial dans les magazines spécialisés...), comme les paras américains depuis Band of Brothers, qui est effectivement est peut-être regrettable, car on néglige d'autres armées intéressantes.

    - Benoît Rondeau signe le deuxième volet Ecrire l'histoire, en traitant de l'image du soldat chez le grand public. Là encore, pour en avoir parlé avec lui, je me demande, vu la place très restreinte disponible dans cette chronique, s'il n 'aurait pas eu intérêt à focaliser sur un exemple précis (Allemand, Soviétique, Italien, etc) de façon à être un peu plus disert et à pouvoir citer quelques références.

    - Franck Ségretain évoque dans un nouvel article de sa longue série la terreur allemande en France après le débarquement. Les mesures répressives plus sévères datent en fait de l'automne 1943, mais elles s'accélèrent après le débarquement en Normandie. Les résistants deviennent de simples criminels, et ce ne sont plus seulement des troupes d'occupation qui interviennent dans la répression mais des unités engagées en première ligne, comme les Panzerdivisionen, de la Heer ou de la Waffen-SS. Si le parcours sanglant de la Das Reich est bien connu, la 9. Panzerdivision, par exemple, se signale par plusieurs massacres, de même que la 3. Panzergrenadier Division, et également la 17. SS Panzergrenadier Division et la SS Panzergrenadier Brigade 51. Ces massacres démontrent que l'idéologie a débordé bien loin des seuls Waffen-SS, que des pratiques établies sur le front de l'est sont appliquées en France par les unités qui en arrivent, et que les unités qui participent à la lutte anti-partisans sont sont plus enclines à commettre des massacres ; de même, la situation militaire accélère le processus. La répression légale allemande disparaît d'ailleurs complètement, les déportations, elles, continuent. L'été 1944 constitue un apogée de ces violences. Comme toujours, un article bien construit et sourcé.

    - la fiche uniforme porte sur un Grenadier de l'Ost Legion, avec les Arméniens du Grenadier Regiment 917 de la 242. Infanterie Division.

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    La collection Guerres et Guerriers d'Economica propose des ouvrages évoquant, au sens large, l'homme dans la guerre ou les situations d'insécurité, selon le général de Bonnemaison. Les biographies de chefs militaires y ont donc leur place. Ici, c'est Cédric Mas, auteur d'une synthèse efficace sur El-Alamein, qui réalise ce court opuscule sur Rommel, aidé de Daniel Feldmann.

    L'introduction donne le ton, et on s'y attendait vu le format (court) : le propos sera essentiellement centré sur le militaire, avec les principaux éléments personnels et politiques. C'est dit. Comme le précise l'auteur, le texte est essentiellement bâti à partir de documents d'archives en plusieurs langues, l'ouvrage ne se veut pas définitif, il veut apporter quelques éléments nouveaux et se poser comme un jalon.

    Rommel, poussé dans l'institution militaire par son père, gardera une hostilité certaine à l'égard des chefs prussiens -il est originaire du Wurtemberg, qui a encore ses particularités. Au sein de la 5ème armée allemande du Kronprinz, il connaît son baptême du feu le 22 août 1914. Rommel y manifeste déjà les traits de son futur style de commandement : témérité face à l'ennemi, tendance à exagérer la portée de ses actes, mais aussi faiblesse physique parfois, le stress le faisant s'évanouir. Blessé ensuite dans l'Argonne, il mène de nombreux coups de main et reconnaissances offensives, est promu lieutenant en septembre 1915 et passe dans un bataillon de montagne. Au sein de cette unité d'élite qui préfigure les troupes d'assaut, Rommel participe à la campagne foudroyante qui met hors-jeu la Roumanie, entrée en guerre en août 1916. La bataille du mont Cosna sera moins heureuse. Si la carrière de Rommel est atypique -en ce sens qu'il participe aussi à des combats à l'est, plus fluides et mobiles effectivement-, il ne faudrait peut-être pas pousser le constat trop loin, car de nombreux futurs généraux allemands de la Seconde Guerre mondiale ont connu, eux aussi, une guerre différente de tranchées à l'est.




    Ennivré par le désir de gloire et la geste héroïque de l'officier, Rommel est de l'offensive sur le front italien en octobre 1917, qui va mener au désastre italien de Caporetto. On promet deux Croix Pour le Mérite pour motiver les divisions allemandes qui participent à l'assaut initial. Les Allemands continuent d'y mettre en oeuvre les tactiques des Stosstruppen. Si Rommel se voit floué de la décoration prestigieuse pour la prise du mont Matajur, il obtient finalement la deuxième après la bataille de Longarone, en décembre 1917.

    Rommel est ensuite muté à l'état-major, loin du major Sproesser, qui a pourtant influencé son style de commandement et envers lequel il sera peu reconnaissant. Il est promu capitaine peu de temps avant l'armistice. Maintenu dans la Reichswehr, il se morfond quelque peu jusqu'au moment où il est nommé instructeur à l'école d'infanterie de Dresde, en octobre 1929. Si Rommel s'intègre effectivement dans le cadre des réflexions doctrinales de la Reichswehr, bâtie par von Seeckt, le passage concerné est sans doute un peu trop rapide. On aurait aimé, justement, une comparaison plus fouillée entre ce que pense et écrit Rommel et les évolutions de la doctrine de la Reichswehr -qui connaît plusieurs phases entre 1919 et 1935. C'est sans doute un des points faibles du livre. Rommel rencontre Hitler pour la première fois le 30 septembre 1934. L'arrivée au pouvoir du Führer va lui permettre de faire propulser sa carrière, puisqu'il est toujours gonflé d'ambition et de soif de prestige. Promu lieutenant-colonel en mars 1935, il enseigne à l'école de guerre de Potsdam, publie Infanterie Greift An en 1937, un vrai succès de librairie, avant d'être affecté à l'organisation des Jeunesses Hitlériennes, tâche qui ne le satisfait pas. Hitler le nomme donc à la tête de son unité de protection, le Führer-Begleit Bataillon, en juin 1938, et Rommel accompagne le Führer dans les diverses annexions territoriales jusqu'au début de la guerre. Il est donc proche d'Hitler. Le calcul de départ s'est transformé en dévotion sincère au Führer.

    Rommel obtient ainsi le commandement de la 7. Panzerdivision en février 1940. La promotion fait jaser, on parle de favoritisme. Le général impose un style de commandement cassant, et pour faire taire les critiques, il doit réussir dans la prochaine campagne. C'est chose faite dès le 13 mai avec le franchissement de la Meuse. Jouant des caractéristiques de l'art de la guerre allemand et de la grande marge de manoeuvre laissée aux subalternes -surtout s'ils sont victorieux-, Rommel pousse sa division à plus de 40 km derrière les lignes ennemies, s'exposant à des contre-attaques. Mais les Français sont complètement déboussolés, le pari risqué a réussi. Il est le premier général de division à recevoir la Croix de Chevalier de la Croix de Fer. Il n'empêche que les Britanniques contre-attaquent violemment à Arras, le 21 mai : les pertes sont lourdes même si Rommel rétablit la situation. Puis il perce sur la Somme à partir du 5 juin 1940 ; la 7. Panzerdivision est manifestement impliquée dans des massacres de soldats noirs des troupes coloniales. Lors de l'encerclement de Saint-Valéry-en-Caux, des civils sont également abattus par les hommes de Rommel. Celui-ci, devenu un héros de la propagande de Goebbels, a imposé son style parce qu'il a été victorieux ; pour le moment, il reste surtout un commandant de division, faisant souvent cavalier seul, ce qui n'est pas sans poser des problèmes sur le plan opératif.

    Nommé à la tête du DAK en février 1941, Rommel correspond parfaitement à l'intention initiale d'Hitler qui consiste à faire "le plus de bruit possible". Mais en chassant les Britanniques de Cyrénaïque, Rommel déploie encore un style de commandement qui ne convient plus : il dirige de l'avant, comme lorsqu'il commandait un bataillon. Il échoue ainsi devant Tobrouk, bien défendu ; il devient amer, se brouille avec ses officiers et les Italiens, doit subir l'inspection de Paulus, même s'il repousse les deux offensives britanniques Brevity et Battleaxe. Il va bientôt devoir affronter Crusader, en novembre 1941. Entretemps les Allemands attaquent l'URSS, ce qui semble réduire le front méditerranéen au derrière de la scène. Rommel n'en a cure, bien qu'envieux : il gère le désordre provoquée par Crusader, mais ce sont ses officiers qui rétablissent une situation dangereusement compromise, et imposent pour la première fois la retraite, en décembre. Rommel renoue cependant avec le succès dès janvier 1942. Jusqu'ici, il a surtout eu un effet psychologique, car le début de la campagne met en lumière des défauts dans le commandement d'une armée, dans la guerre de coalition et dans la prise en compte de la logistique. Et à ce moment-là, il ne tente pas de corriger ces défauts.

    Pour Cédric Mas, Rommel n'est pas le responsable de l'abandon de l'invasion de Malte, prise par Hitler et l'état-major allemand ainsi que certains chefs italiens. Pourtant, il me semble qu'on ne peut nier qu'il était favorable -ce qui à nouveau souligne certaines limites- et que le résultat l'a bien arrangé. Evacué une première fois pour raisons médicales en mars 1942, Rommel lance l'attaque sur Gazala en mai. Il sait changer ses plans au cours de l'offensive et commence à déléguer davantage les opérations tactiques. La chute de Tobrouk, le 22 juin, a un immense retentissement et vaut à Rommel son bâton de maréchal. L'effet Rommel joue à plein pendant une semaine, durant la poursuite en Egypte. Mais le 30 juin, le DAK bute sur une défense qui se reprend à El Alamein. La première bataille est un échec : Rommel est stoppé, redevient maussade et pessimiste. Fin août-début septembre, alors qu'il est malade et a demandé un congé, Rommel échoue encore, à Alam Halfa, devant Montgomery. En réalité, l'échec tient beaucoup, pour l'auteur, à l'effondrement physique et psychologique de Rommel, surpris aussi par la puissance aérienne alliée devenue de plus en plus nette.

    Montgomery, qui attaque le 23 octobre, prend le contre-pied des tactiques anglaises habituelles ; en outre, il joue habilement en choisissant une bataille d'usure, alors que la situation logistique de l'Axe est précaire. Revenu en hâte d'Allemagne, Rommel est pessismiste et donne l'ordre de repli le 2 novembre. Hitler ordonne de tenir, mais selon Cédric Mas, davantage pour remonter le moral de Rommel qui, à la lecture du message, s'effondre, se croyant désavoué. La retraite est finalement inévitable, Rommel replie ses troupes jusqu'à Brega. Lorsqu'il s'envole pour rencontrer Hitler, afin de demander l'évacuation du DAK, il croit pouvoir l'obtenir. Las : il est pour la première fois éconduit par le Führer, il n'a plus la liberté d'action d'antan. Il parvient toutefois à replier ses troupes sur la Tunisie en janvier 1943. Les contre-attaques contre les Américains et les Français montrent cependant que la qualité des troupes se dégrade, expliquant en partie l'échec final. Après un dernier échec contre Montgomery en mars 1943; Rommel quitte définitivement l'Afrique. La campagne de 1942 représente le sommum de sa carrière. Pour autant, il n'est pas devenu un stratège, car la Wehrmacht, de toute façon, ne fait plus de stratégie, et ce volontairement -et l'on sent ici l'absence de considérations plus développées dans le chapitre de l'entre-deux-guerres, pour étayer le propos. Il est vrai en revanche que sa personnalité subit des a-coups.

    Dès le mois de mai, le héros de la propagande est rappelé par Hitler pour assurer la défense du sud de l'Europe contre un débarquement à venir des Alliés et pour prévenir une possible défection italienne. Hitler se sert aussi de l'image de Rommel pour essayer de leurrer les alliés. Quand les Allemands répliquent à la capitulation italienne, le 9 septembre, Rommel assume sans broncher les massacres, crimes, pillages commis par les troupes sous ses ordres, ainsi que les premières rafles de Juifs italiens et la lutte antipartisans. Hitler préfère le choix de Kesselring, qui veut défendre le sud de la péninsule, à celui de Rommel qui plaide pour un retrait au nord.

    Il est nommé inspecteur général des fortifications du mur de l'Atlantique en novembre 1943. C'est aussi un rôle de propagande, mais Rommel s'attache à son poste avec brio, renforce tant qu'il peut les défenses côtières, et contribue donc à l'image souhaitée par Goebbels. La querelle entre défense immédiate des plages ou réserves à l'intérieur est finalement stérile car Hitler ne tranche pas véritablement entre les deux options, alors même que les Alliés, par leur supériorité, rendent de toute façon le débat caduque. Cédric Mas croit voir une évolution dans le style de commandement de Rommel à cette époque : c'est peut-être minorer aussi les problèmes de complexité de la chaîne de commandement, qu'il évoque rapidement, qui brident considérablement Rommel. Celui-ci n'a probablement pas participé au complot du 20 juillet, même si les conjurés ont tenté de l'embrigader : en réalité, il reste profondément loyal au Führer, même s'il est pessimiste quant à l'issue de la guerre, ce qui n'est pas incompatible, on retrouve la même situation chez de nombreux autres officiers supérieurs à la même époque. Si Rommel laisse une grande initiative à ses subordonnés pendant la bataille, c'est peut-être aussi qu'il ne peut faire autrement, avec les limites posées par son commandement. Rommel reprend confiance après l'entrevue pourtant tendue avec Hitler le 17 juin, à Margival ; en revanche, le 29, à Berchtesgaden, c'est l'incompréhension. Rommel songe même au suicide. Von Kluge, qui remplace Von Rundstedt, se rend vite compte lui aussi du caractère désespéré de la situation. Là encore, Rommel échoue dans la défensive, mais aussi, encore une fois, parce que la Reichswehr a beaucoup délaissé cette posture, en favorisant à outrance l'offensive. Le maréchal n'en est que le reflet.

    Rommel est blessé par la chasse britannique le 17 juillet. Trois jours plus tard, les conjurés ratent leur attentat contre Hitler. Le pessimisme de Rommel le rend rapidement suspect. C'est après l'arrestation de son dernier chef d'état-major, Speidel, impliqué dans la conjuration et qui a peut-être lié Rommel à celle-ci, que le maréchal n'a plus d'échappatoire. Il est contraint au suicide le 14 octobre 1944 pour éviter le procès, les représailles contre sa famille et l'infâmie. A son enterrement, on fait passer son suicide forcé pour une mort suite à ses blessures, afin de maintenir le moral de la population. La vérité n'éclate qu'après la fin de la guerre.

    En conclusion, Cédric Mas souligne que la carrière de Rommel se bâtit autour de l'armée. Pour autant, son style de commandement évolue. A Gazala, il opère davantage au niveau opératif que tactique. Il est ouvert aux innovations. Son évolution est en fait très empirique. Sa soif d'orgueil et de prestige entraîne une témérité parfois folle. Mais après avoir été nommé maréchal, il sombre dans la lassitude et l'abattement. Il conserve des relations difficiles avec ses subordonnés ou ses collègues, en particulier militaires. Rommel doit sa carrière à Hitler et refuse de voir, jusqu'au bout, la nature du régime nazi et de son chef. Pour autant, est-il si peu caractéristique du corps des officiers de l'armée allemande ? Pour ma part, je retournerai le problème : au contraire, on a parfois l'impression que la Wehrmacht est de plus en plus dominée, au fil de la guerre, par des officiers au parcours assez similaire à celui de Rommel, peut-être parfois plus authentiquement nazis, issus de la guerre des tranchées de 1914-1918, et qui doivent beaucoup à leur proximité avec le Führer, tout en n'étant pas forcément des génies militaires et en développant, aussi, une expérience très empirique pendant la Seconde Guerre mondiale. Il y a là une question intéressante à laquelle les auteurs ne répondent pas de manière nuancée dans la conclusion, et c'est dommage.

    Au final, je reste sur une impression partagée à propos de cet ouvrage. L'ambition est bien définie au départ et dans un sens, elle est accomplie : des éléments nouveaux sont apportés par rapport à d'autres ouvrages, avec des chapitres particulièrement intéressants, je pense notamment à celui sur la Grande Guerre, plus fouillé que dans certaines biographies de Rommel (que l'on pense à celle de B. Lemay, moins à l'aise sur le plan militaire), ou à ceux sur la guerre en Afrique du Nord. Mention spéciale aussi au parcours peu connu en Italie, entre mai et novembre 1943. Le propos est clair, bien illustré de cartes précises jusqu'à la campagne d'Afrique du Nord. Mais le format court empêche d'être plus complet et donc plus pertinent sur un moment important, notamment : celui de l'entre-deux-guerres, et la façon dont la Reichswehr s'est bâtie en préfigurant la Wehrmacht. Cette faiblesse s'ajoute peut-être à une réhabilitation un peu trop poussée de l'évolution du style de commandement de Rommel : je suis convaincu par le fait qu'il évolue, de façon empirique, entre 1939 et 1942. En revanche, je ne suis pas persuadé que l'évolution se prolonge véritablement jusqu'en 1944, la fin de la carrière de Rommel mettant justement en lumière les défauts de ce qui a été forgé pendant l'entre-deux-guerres -processus qui a d'ailleurs connu des évolutions, et sur lequel, donc, il aurait été intéressant de s'étendre un peu plus, pour voir comment Rommel s'y inscrit, ou pas. Et c'est en ce sens que je renverserai la conclusion : finalement, Rommel n'est-ils pas représentatif d'une bonne partie du corps des officiers de son niveau, avec ses qualités comme avec ses limites ? Ne symbolise-t-il pas, à lui seul, l'échec d'une reconstruction militaire qui ne peut soutenir le conflit déclenché en septembre 1939 puis développé à l'échelle mondiale en 1941 ? Et ce même si la propagande, puis la légende, ont focalisé l'attention sur d'autres points pendant et après la guerre. Malgré tout, le livre est stimulant car il amène à réfléchir, à s'interroger, à confronter ses propres connaissances à l'analyse : à mon avis c'est là qu'il est réussi. Contrairement à ce que d'aucuns ont pu dire, il n'a rien de daté, ne cache rien de la dimension politique de la carrière de Rommel, même si la bibliographie est peut-être déséquilibrée, comme on le voit sur la Normandie, expliquant peut-être le problème que je soulignais. Bref, un livre intéressant pour ce qu'il est : un essai, une tentative d'explication raisonnée du parcours militaire de Rommel, malheureusement limitée par le manque de place et donc de développements plus conséquents.




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    664 ap. J.-C. . Le haut-clergé d'Angleterre et d'Irlande est réuni dans l'abbaye de Streoneshalh pour savoir si les royaumes angles et saxons d'Angleterre doivent adopter le rituel romain ou irlandais de l'Eglise. Dans un climat d'échanges et de relations très tendues, l'abbesse irlandaise Etain de Kildare est retrouvée morte dans sa cellule, la gorge tranchée. Fidelma, une amie d'Etain qui s'est retrouvée par hasard au concile, va se charger de l'enquête : elle est avocate de la cour royale d'Irlande. Pour des questions politiques, elle doit mener son enquête avec un Saxon partisan de la règle romaine, mais instruit en Irlande : Eadulf  Seaxmund's Ham. C'est le début d'une longue collaboration pour résoudre un meurtre qui pourrait bien déclencher une guerre...


    Peter Berresford Ellis, né en 1943 à Coventry, est un romancier. Il a publié plus de 90 livres, dont la série des Soeur Fidelma. Il est devenu écrivain à plein temps en 1975. Le premier tome, Absolution By Murder, date de 1994 ; depuis, la série s'est poursuivie jusqu'à compter aujourd'hui 25 ouvrages. En 2001, une International Sister Fidelma Society a été créée à Charleston, en Caroline du Sud, qui édite son propre journal. Un ouvrage avec de multiples contributions de spécialistes a été dédiée à la série de Peter Berresford Ellis en 2012.

    Les enquêtes de Fidelma et d'Eadulf se déroulent essentiellement dans l'Irlande de la fin du VIIème siècle (années 660-670 ap. J.-C.) bien que certains tomes se déroulent aussi en dehors de l'Irlande ou des îles britanniques. Dès ce premier tome, le romancier met en oeuvre les clés qui réapparaissent dans quasiment tous les volumes, avec plus ou moins d'efficacité, la série s'essoufflant parfois sur certains tomes -c'est pourquoi j'ai repris au début, pour bien différencier chaque histoire. La clé de lecture principal est le choc entre la culture irlandaise de Fidelma et les sociétés ou mondes qu'elles rencontrent au fur et à mesure de ses enquêtes. Entre autres thèmes développés : le mode de gouvernement (et notamment le mode de désignation du souverain), le système juridique, l'esclavage et le rôle des femmes. D'autres clés de lecture se rajoutent au fur et à mesure des tomes, notamment les problèmes internes à l'Irlande du VIIème siècle (conflits entre le haut-roi et les souverains locaux ; conflits entre régions ou clans ; conflits sociaux) et les querelles religieuses (Eglise de Rome contre Eglise d'Irlande ; christianisme contre fond païen ; utilisation des lois irlandaises ou d'une loi inspirée des Ecritures ; célibat du clergé ; superstition et astrologie).

    Le succès de la série, et du premier tome, est que Peter Tremayne sait marier avec habileté l'enquête policière, la consistance des personnages et un arrière-plan historique tout à fait original, dans le genre, et fascinant -avec une touche empruntée au Nom de la Rose ou bien encore à Frère Cadfaël, dont Fidelma peut être considérée, en quelque sorte, comme le pendant féminin. Le premier tome par contre est desservi par l'absence de carte et de quelques précisions historiques (minces ici), qui seront plus développées dans certains tomes suivants. Au fur et à mesure de la série toutefois, Peter Tremayne aura parfois tendance à plus se concentrer sur l'arrière-plan historique que sur le côté policier, ce qui peut décevoir certains lecteurs. C'est en fait très variable selon les tomes ; il y a parfois une enquête bien construite, parfois beaucoup moins, on devine facilement. Une série intéressante, tout de même. 





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    Article publié simultanément sur le site de l'Alliance Géostratégique.

    Mise à jour n°2-vendredi 28 mars 2014 : ajouts mineurs sur l'Iran et surtout d'autres plus importants sur le Hezbollah (actualisation des derniers événements).

    Mise à jour n°1-dimanche 9 février 2014 : précisions sur l'Iran et le Hezbollah. 


    Les médias occidentaux et les différents chercheurs et spécialistes du conflit syrien se sont surtout focalisés sur l'arrivée de combattants étrangers côté insurrection. Ces volontaires sont venus renforcer, à partir de 2012, les différents groupes djihadistes comme le front al-Nosra, puis l'EIIL en 2013. On s'inquiète, évidemment, du retour de certains combattants radicalisés dans les pays d'origine. En France, le départ récent d'un adolescent de 15 ans, originaire de la région toulousaine, a relancé l'intérêt pour la question, tout comme l'annonce récente par Manuel Valls de la présence de « 700 Français » en Syrie -un chiffre qui, sans davantage de précisions, ne signifie malheureusement pas grand chose. La dernière estimation sérieuse, en décembre 2013, plaçait à 11 000 au maximum le nombre de ces volontaires étrangers arrivés depuis 2011 en Syrie, côté insurrection, issus en grande majorité du monde arabe, même si le nombre de volontaires issus d'Europe de l'Ouest s'est accru1. Mais qu'en est-il en face, dans le camp du régime ? On sait que la Syrie, dès le départ, a bénéficié du soutien de l'Iran, qui a non seulement ravitaillé le régime, mais engagé certaines de ses troupes sur le terrain, notamment dans un rôle de formation, d'encadrement et de renseignement. Cela ne veut pas dire d'ailleurs que les Iraniens restent en dehors des combats, bien au contraire : ils y ont participé. Surtout, l'Iran a mobilisé ses « intermédiaires », ses relais d'influence dans les pays voisins : le Hezbollah, présent dès 2011, a engagé massivement son appareil militaire en Syrie au printemps 2013, contribuant à sauver le régime. Téhéran déploie aussi les milices irakiennes pro-iraniennes, à partir de 2012, en Syrie, et essaie d'élargir l'effort de recrutement. Combien de combattants étrangers, étatiques ou non-étatiques, au total, sont venus se battre pour le régime syrien ? Les estimations varient. Le Hezbollah maintient plusieurs milliers de combattants sur le terrain, mais a fait tourner ses unités : certains évoquent le chiffre de 10 000 hommes passés sur les champs de bataille syrien, un chiffre très élevé. Les Gardiens de la Révolution auraient au moins envoyé 1 000 à 1 500 hommes en Syrie. Les miliciens, enfin, notamment irakiens, représentent une force d'appoint d'au moins 3 500 combattants et peut-être plus de 4 000. Si le total peut au moins se monter à 7-8 000 hommes2, voire 10-15 000 hommes3, certains n'hésitent pas, en particulier côté rebelle, à le porter à beaucoup plus, jusqu'à 40 000 (!). Une chose est sûre : quels que soient les chiffres, l'intervention de ces combattants étrangers, aux côtés du régime, a eu beaucoup plus d'impact sur le déroulement du conflit que celui des volontaires étrangers côté insurrection.

     


    L'Iran


    La République Islamique d'Iran mène un effort soutenu, depuis 2011, pour maintenir Bachar el-Assad au pouvoir, ou à défaut, pour pouvoir utiliser le territoire syrien comme tremplin pour ses intérêts régionaux. Un corps expéditionnaire comprenant des unités des Gardiens de la Révolution, leur unité spéciale, la force Qods, et les services de renseignement et de maintien de l'ordre, est présent en Syrie. L'Iran assure également par air, essentiellement, la logistique du régime, ce qui représente aussi un point vulnérable, si l'espace aérien vient à être contesté. C'est Téhéran, avec le Hezbollah, qui assure également la formation des miliciens destinés à renforcer la masse de manoeuvre du régime, ou à prolonger l'influence iranienne sur place. Le Hezbollah lui-même s'est engagé massivement au printemps 2013, et l'Iran a activé dès 2012 le levier des milices chiites irakiennes pro-iraniennes en formant, notamment la brigade Abou Fadl al-Abbas (voir plus loin), suivie de nombreuses autres en 20134.

    Dès le départ, les Gardiens de la Révolution et la force Qods tentent d'appuyer la contre-insurrection du régime, en 2011. Quand Bachar el-Assad commence à perdre le contrôle du nord et de l'est du pays à l'été 2012, les Iraniens s'attachent à maintenir le contrôle du régime sur le centre et le sud. C'est aussi à ce moment-là que l'Iran commence à former des miliciens, à la fois pour pallier à la désintégration progressive de l'appareil militaire et, comme on l'a dit, afin de maintenir son influence sur place au cas où le régime tomberait. L'Iran appuie donc à la fois les restes de l'ancien appareil militaire et les nouvelles milices qui fusionnent avec eux.

    Dès mai 2011, il apparaît que le général Suleimani, le commandant de la force Qods, et Mohsen Chizari, le directeur de l'entraînement et des opérations de celle-ci, sont impliqués dans la répression des manifestations anti-régime. Les deux hommes ont activement soutenu les milices pro-iraniennes en Irak, contre les Américains : Chizari avait même été arrêté, avec un autre officier de la force Qods, en 2006, avant d'être expulsé par le gouvernement irakien. L'implication de la force Qods est révélée au grand jour avec l'assassinat, en février 2013, du général Shateri, dans la campagne autour de Damas, alors qu'il se rendait à Beyrouth après avoir visité le front à Alep. Shateri était un officier important de la force Qods qui avait opéré secrètement au Liban depuis 2006 ; il avait servi en Afghanistan et en Irak. On a spéculé sur le fait que Shateri était peut-être venu pour récupérer ou détruire des documents sensibles à la base d'armes chimiques d'al-Safir, près d'Alep, alors menacée par les rebelles -l'Iran ayant contribué au programme des armes chimiques syriennes.


    Source : http://www-tc.pbs.org/wgbh/pages/frontline/tehranbureau/images/ghasem.jpg


    Les Iraniens forment, de toute évidence, de nouvelles unités militaires syriennes. On sait qu'un 416ème bataillon de forces spéciales a été entraîné par les Iraniens, probablement au complexe de al-Dreij, entre Damas et Zabadani. Les forces conventionnelles des Gardiens de la Révolution participent également à cet effort. 48 d'entre eux, capturés en août 2012, ont été relâchés en janvier 2013. Parmi eux, deux généraux, le commandant et l'ancien commandant de l'unité Shohada de la province de l'Azerbaïdjan occidental ; le commandant de la 14ème brigade Imam Sadegh (province de Bushehr) ; et du personnel lié à la 33ème brigade al-Mahdi (province de Fars). Le déploiement de forces conventionnelles des Gardiens de la Révolution, et pas seulement de la force Qods pourtant chargée des opérations à l'étranger, montre le degré d'implication de l'Iran. Il faut dire que les Gardiens de la Révolution ont l'expérience de la contre-insurrection, ce qui n'est pas forcément le cas de la force Qods : d'ailleurs les unités impliqués viennent de provinces où se sont déroulés des soulèvements réprimés par les Gardiens de la Révolution.

    Il est difficile de dire si les Iraniens influencent véritablement les choix stratégiques du président Assad. On peut remarquer que la décision de combattre pour conserver les centres urbains, dès le début 2012, correspond à un discours de Suleimani en janvier 2012 qui préconisait justement de tenir les villes, et effectivement, la première capitale provinciale, Raqqa, ne tombe qu'en mars 2013. La première offensive en 2012 a lieu à Zabadani, qui a l'avantage d'être proche de la capitale Damas, mais qui est aussi sur le cordon de ravitaillement pour le Hezbollah au Liban. C'est à Zabadani que les Gardiens de la Révolution stationnaient pour leurs opérations au Liban à partir de 1982 ; en outre, jusqu'en 2011, c'est le point de transit et de stockage principal pour les armes à destination du Hezbollah. Le mur construit autour de Homs après le siège de février-mars 2012 rappelle étrangement celui que les Américains avaient bâti autour de Sadr City, à Bagdad, en 2008, pour isoler leurs adversaires. Suleimani et le commandant adjoint de la force Qods, Esmail Ghaani, ont cependant multiplié les critiques contre Assad, lui reprochant en particulier le massacre sectaire de Houla en 2012 et sa gestion beaucoup trop répressive des manifestations.


    Source : http://www.worldtribune.com/wp-content/uploads/2012/03/OSGEOINT-14-Feb-2012-UAV-on-Video-Over-Homs-2.jpg



    Téhéran contribue aussi à envoyer des spécialistes du renseignement et du maintien de l'ordre. Le commandant adjoint des forces de maintien de l'ordre iraniennes, Ahmad Reza Radan, fait le voyage à Damas dès la fin avril 2011. Ce sont ces forces qui avaient brisé les manifestations en Iran, en juin 2009. Elles dépendant du ministère de l'Intérieur, et in fine de Khamenei, ce qui montre bien d'ailleurs que le soutien à la Syrie n'est pas le fin que de Suleimani ou des Gardiens de la Révolution, mais bien de l'ensemble du pouvoir iranien. Le chef du renseignement des Gardiens de la Révolution, Hojjat al-Eslam Hossein Taeb, est impliqué dans l'effort dès mai 2011 au moins. En février 2012, un drone iranien Monajer est déjà utilisé au-dessus de Homs. En septembre 2012, Iran Electronics Industries a déjà fourni au moins deux millions de dollars de matériel à la Syrie, dont des brouilleurs radio. Mohammed Nasif Kheirbek, un proche du clan Assad, dont la famille est très impliquée dans l'appareil de renseignement, sert d'intermédiaire avec les Iraniens : il va discuter à l'été 2011 pour l'établissement d'un complexe militaire et de dépôts à l'aéroport de Lattaquié.

    L'Iran utilise principalement la voie aérienne pour ravitailler le régime syrien. Les compagnies commerciales sont mises à contribution : Iran Air, Yas Air (qui transport combattants, munitions, roquettes, canons antiaériens et obus de mortiers). En septembre 2012, une centaine d'appareils commerciaux est déjà impliquée, sans compter les appareils militaires : au moins 3 An-74 et 2 Il-76. Il faut dire que les Gardiens de la Révolution utilisent la Syrie comme hub pour leurs livraisons au Hezbollah depuis au moins 2000. Au départ, les membres de la force Qods sont d'ailleurs acheminés par avion. L'aviation syrienne engage ses Il-76 également, dont au moins un a, en 2012, navigué via l'Iran et la Russie, pour ramener des hélicoptères de combat Mi-25 « remis en condition ». En mars 2011, la Turquie avait saisi un Il-76 de Yas Air transportant des fusils d'assaut, des mitrailleuses, des obus de mortiers ; l'Iran utilise ensuite l'espace aérien irakien. Le passage est facilité par la collusion du ministre du Transport irakien, Hadi al-Amiri, et l'organisation Badr en Irak.

    Par voie de terre, à la fin 2012, il ne restait qu'un seul point d'entrée à la frontière syro-irakienne que pouvait utiliser les Iraniens : Al Walid-At Tanf. Les trois autres ont été perdus de par la progression des Kurdes au nord-est, de l'activité des groupes sunnites en Irak et de l'avance des rebelles syriens. Al Walid-At Tanf, la route la plus au sud, est aussi la plus rapide vers Damas. L'Iran a aussi déployé des navires via le canal de Suez, et ce dès avant le déclenchement de la révolte, en février 2011. L'Alvand et le Kharg rallient ensuite Lattaquié. Deux autres navires font le même voyage en février 2012 vers Tartous. Des tankers ramèneraient du pétrole syrien brut vers l'Iran. Toujours est-il que le soutien iranien au régime syrien passe d'abord par le ravitaillement aérien, qui s'opère sur une base quasi quotidienne.

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    Dès l'été 2012, l'Iran commence aussi à former les milices paramilitaires syriennes, et en particulier Jaysh al-Sha‘bi, qui regroupe à la fois des chiites et des alaouites. En septembre, Mohammad Ali Jafari, le chef des Gardiens de la Révolution, reconnaît que cette milice compte déjà 50 000 hommes. Basée sur le modèle de la milice Basij iranienne, cette milice est encadrée, aussi, par la force Qods. Dès le début du conflit en 2011, de nombreuses milices pro-régime se sont en effet constituées : aux comités populaires, minorités armées pour se protéger des sunnites jugés menaçants, se sont ajoutés les milices des gangs criminels de la bande côtière alaouite, les fameux shahiba. D'où le nom générique de shahiba donné à toutes ces organisations. Au printemps 2013, l'Iran est encore présent quand l'ensemble de ces milices est plus ou moins regroupé dans les Forces Nationales de Défense : il en assure probablement l'entraînement. D'ailleurs, des miliciens syriens sont formés en Iran même, comme ces 4 combattants de Homs qui assurent avoir reçu là-bas un entraînement au combat urbain. Les Gardiens de la Révolution et la force Qods se sont fréquemment retrouvés engagés dans les combats en Syrie contre les insurgés. Hormis les 48 « pélerins » capturés en 2012 puis relâchés, et le général Shateri, ces corps ont subi d'autres pertes. Le lieutenant-colonel Amir Reza Alizadeh, par exemple, a été tué à Damas le 1er mai 20135. En janvier 2014, les autorités iraniennes publient la liste de 15 citoyens volontaires morts au combat en Syrie6.

    L'intensification de l'engagement iranien correspond à la période la plus critique du conflit pour le régime, entre novembre 2012 et mars 2013. A partir de novembre, les rebelles ouvrent plusieurs nouveaux fronts au nord, au centre et au sud de la Syrie. Deux attaques à la voiture piégée visent Damas et l'aéroport international de la capitale est attaqué. Mi-décembre, les rebelles capturent l'académie militaire al-Muslimiyah à l'extérieur d'Alep et avancent dans Daraya, au sud de Damas. Le 4 mars 2013, le régime perd sa première capitale provinciale, Raqqa, 6ème ville du pays. Le 20 mars, une voiture piégée explose devant la mosquée Al-Iman Mosque du district de Mazraa, tuant 42 personnes, dont Mohamed Al Buti, un clerc sunnite pro-régime influent. Quatre jours plus tard, les rebelles pilonnent au mortier le centre de Damas. La survie du régime est donc en jeu, avec un recul sur tous les fronts et la capitale sérieusement menacée. C'est pourquoi l'Iran a fait en sorte d'intervenir pour sauver Bachard el-Assad7.

    Le cas le plus emblématique d'implication de l'Iran dans la guerre en Syrie est la mort, le 19 août 2013, d'un réalisateur de documentaire et d'un officier des Gardiens de la Révolution, tués dans une embuscade montée par les rebelles dans la province d'Alep. Le réalisateur s'appelait Hadi Baghbani et l'officier Esmail Heydari. Le premier effectue son second voyage en Syrie en août 2013, pour tourner un film à usage interne sur les officiers d'active des Gardiens de la Révolution ou rappelés de leur retraite afin de former les miliciens pro-régime. Heydari, un officier de carrière des Gardiens de la Révolution, a participé à la formation des miliciens syriens à Téhéran et a effectué plusieurs séjours en Syrie, sur la ligne de front. Le 19 août, les conseillers iraniens accompagnent des miliciens pro-régime dans une reconnaissance au sud-est d'Alep, mais tombent sur la brigade Liwa Dawood, qui dispose d'armes lourdes et même d'un blindé. 6 Iraniens sont tués, dont Baghbani et Heydari8.

    Ce documentaire, réalisé par la BBC à partir d'images fournies par les insurgés syriens, montren des membres de la force Qods des Gardiens de la Révolution opérant dans le pays, où ils ont été tués lors d'une embuscade (août 2013).







    Le Hezbollah


    - Une intervention pour quels objectifs ?


    Jusqu'en avril 2013, le Hezbollah n'a pas reconnu officiellement son implication dans la guerre civile syrienne, probablement de peur des conséquences néfastes qu'une telle reconnaissance impliquerait sur la scène libanaise9. Il faut dire que la Syrie et le Liban partagent une longue histoire conflictuelle. En outre, le nord du Liban est peuplé majoritairement de sunnites qui soutiennent la rébellion syrienne, et comprend aussi des minorités alaouites, comme à Tripoli, qui elles appuient plutôt le régime.


    Source : http://upload.wikimedia.org/wikipedia/fr/f/fe/Drapeau_du_Hezbollah.jpg


    Né en 1982 dans la vallée de la Bekaa en réaction à l'invasion israëlienne du Liban10, le Hezbollah est à la fois un parti politique et un mouvement religieux chiite tout en assurant des fonctions sociales. En outre, ses forces armées sont les plus imposantes du Liban et c'est un proche allié de l'Iran. Le Hezbollah se définit lui-même comme un mouvement de « résistance »11 aux manoeuvres américaines et israëliennes au Proche-Orient, et ne reconnaît pas le droit à l'existence de l'Etat d'Israël. Il tire sa popularité au Liban du combat contre l'Etat hébreu, alors que ses forces conventionnelles et non-conventionnelles sont, de fait, supérieures à celles de l'armée libanaise. Le Hezbollah est particulièrement bien implanté au sud du pays, dans la vallée de la Bekaa et dans certains quartiers de Beyrouth. Sur le plan politique, le Hezbollah milite pour un système de gouvernement islamique par les clercs : présent aux élections depuis 1992, il n'obtient que des résultats modestes mais a tout de même deux ministres dans le gouvernement de coalition depuis 2011. Il contrôle toutefois 60% des municipalités du Sud-Liban et quasiment toutes celles de la vallée de la Bekaa, en plus de gagner du terrain à Dahiyeh, faubourg sud de Beyrouth. Socialement, le Hezbollah cherche à s'attirer les faveurs des chiites libanais (27% de la population selon un recensement réalisé en 2011, soit autant que les sunnites et plus que les chrétiens maronites), notamment (mais pas exclusivement) par des soins médicaux qui remplacent ceux de l'Etat.

    Jusqu'en avril 2013, le mouvement a tenu un discours conciliant sur la guerre en Syrie, niant son implication et soulignant les dangers que celle-ci pourrait entraîner sur la scène libanaise. Cependant, dès octobre 2012, alors que le Hezbollah intensifie l'aide sociale pour les réfugiés syriens au Liban, il accroît également son engagement pour soutenir Bachar el-Assad. Le 30 avril 2013, son secrétaire général, Hassan Nasrallah, révèle ce qui est devenu une évidence : le Hezbollah intervient en Syrie pour empêcher la chute du régime. Beaucoup d'observateurs pensent qu'il s'agit d'un pari risqué pour l'avenir et que la déclaration de Nasrallah est un vrai « franchissement du Rubicon ». Ceci dit, les cérémonies funéraires pour les « martyrs » tués au combat en Syrie étaient de plus en plus difficiles à dissimuler. Le Hezbollah revient ainsi au rôle de milice sectaire en lieu et place du mouvement de résistance, ajoutant les djihadistes sunnites à la liste de ses ennemis. Pour lui, la Syrie est un point de transit vital pour son armement et un des moyens de recompléter son stock d'armes et de munitions. Il s'agit pour Nasrallah, aussi, de combattre les sunnites en Syrie en empêchant la chute du régime plutôt que de les combattre au Liban si Bachar el-Assad vient à tomber... Le discours de Nasrallah le 26 mai 2013, date anniversaire du retrait définitif de Tsahal du Sud-Liban, inscrit l'aventure militaire en Syrie dans la continuité de la lutte contre Israël. Mais en présentant l'intervention syrienne comme un enjeu de sécurité nationale pour le Liban, le Hezbollah ébranle la pertinence de la « résistance »12.


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    Le Hezbollah a commencé à envoyer des conseillers militaires pour assurer des missions de sécurité en Syrie dès 2011, et ce jusqu'en 2013. Ce n'est qu'au printemps de cette année-là que l'engagement se fait plus important, preuve que le régime syrien est alors en mauvaise posture. Les Iraniens et le Hezbollah s'engagent alors dans la formation d'une milice chiite considérable, Jaysh al Sha’bi, qui a pour objectif de compter jusqu'à 150 000 hommes. Au-delà de l'aide au régime syrien, il s'agit aussi de s'implanter dans les zones chiites et alaouites syriennes. Le Hezbollah fournit une aide technique en matière de guérilla, de renseignement, et tactique, sur le terrain. Il verrouille également au mieux la frontière libanaise et mène une campagne de propagande en faveur du régime.

    A partir du 19 mai 2013, le Hezbollah, aux côtés des Iraniens, des miliciens irakiens, aide l'armée syrienne à prendre la ville d'al-Qusayr, une ville qui fait le lien entre la montagne alaouite côtière, Damas et la vallée de la Bekaa. Entre 1 500 et 2 500 hommes du Hezbollah auraient participé à la conquête de la ville, qui tombe le 5 juin 2013. La victoire est cependant à double tranchant, car le Hezbollah a subi des pertes non négligeables et son engagement en Syrie se retrouve mis sur le devant de la scène, ce qui ne va pas être sans conséquences sur la scène libanaise. Des sources évoquent plus de 4 000 combattants chiites acheminés au nord, sur Alep, pour tenter de reprendre la ville ; d'autres sont présents au sanctuaire chiite de Sayyeda Zaynab, au sud de Damas, tandis qu'un autre contingent encadre et forme les habitants de deux villages chiites au nord d'Alep. Au 18 juin 2013, le Hezbollah aurait déjà perdu 180 à 200 tués en Syrie. On retrouve les combattants du Hezbollah en juillet à Homs et en août à Damas, où un des chefs importants du contingent, Hossam Ali Nisr, est tué par les rebelles.

    Au Liban, dès le mois de juin 2013, un groupe de chiites anti-Hezbollah qui manifestait devant l'ambassade iranienne à Beyrouth est attaqué et une personne tuée. En juillet et en août, des attentats visent le bastion du Hezbollah à Dahiyeh, au sud de la capitale. En outre, un groupe rebelle syrien, la brigade Liwa 313, a revendiqué l'attaque à la bombe contre un supermarché d'un des faubourgs tenus par le Hezbollah, Bir al Abed, ainsi qu'au moins une autre attaque contre le Hezbollah, en représailles de la participation du mouvement aux combats à Homs. La brigade Liwa 313, formée justement de rebelles de la région de Homs, existe depuis novembre 2012 et a été créée pour des opérations spéciales, comme le bombardement à la roquette de fiefs du Hezbollah près d'Hermel, dans la vallée de la Bekaa. Le groupe est lié au front al-Nosra et semble assez bien armé.

    En ce qui concerne le Liban, les tensions sectaires apparaissent dès mai 2012 après la mort de Sheikh Ahmad Abdel Wahed, un clerc sunnite éminent et anti-syrien, qui provoque des accrochages à Tripoli et à Beyrouth. Dès le mois de mai 2013, au moment de la bataille de Qusayr, les rebelles syriens commencent à bombarder la vallée de la Bekaa et à attaquer les convois du Hezbollah, ou bien encore à organiser des attentats. A partir de juin 2013, les hélicoptères du régime syrien font des incursions près d'Arsal, une ville du nord de la vallée de la Bekaa, sunnite, qui sert de noeud logistique à la rébellion syrienne. A Tripoli, les affrontements sectaires sont particulièrement violents en mai-juin 2013, entraînant la mort de plusieurs dizaines de personnes. Le 23 août, ce sont deux mosquées sunnites de Tripoli qui sont visées par des attentats à la bombe, faisant 45 morts. Ce même mois, le 15, une voiture piégée avait également explosé dans un fief du Hezbollah à Beyrouth. Attentats et batailles rangées se sont depuis multiplés, en particulier à Beyrouth, à Tripoli et dans la vallée de la Bekaa13.


    - Protéger l'approvisionnement en armes et sauver, si possible, le régime syrien


    Bien que le Hezbollah a au départ admis combattre en Syrie, il invoquait la protection de la minorité chiite syrienne ou la défense du tombeau de Zaynab. Il faut dire que ce dernier site religieux a servi aussi, dès les années 1980, de centre de recrutement pour des militants, notamment des Saoudiens chiites, qui faisaient le transit jusqu'aux camps du Hezbollah au Liban ou en Iran via Zaynab. 5 des conspirateurs de l'attentat des tours de Khobar, en 1996, qui a tué 19 hommes de l'USAF et blessé 372 autres Américains, avaient été recrutés à Damas. Un des cadres recrutés à Zaynab, Ali al-Marhoum, retourne plus tard en Arabie Saoudite pour enrôler de nouveaux militants. Abdel Karim al-Nasser, le cerveau de l'attentat, avait réuni son groupe à Zaynab quelques jours avant de passer à l'action pour peaufiner les derniers détails.

    Le Hezbollah avait annoncé la mort d'un premier combattant en Syrie dès l'été 201214. Mais les pertes grimpent avec l'implication massive du mouvement libanais dans la bataille d'al-Qusayr. Le 19 mai 2013, le Hezbollah délivre la liste de 12 de ses combattants tués au combat, et dès le lendemain, on atteint le chiffre de 20 tués. Pendant les funérailles, individuelles ou collectives, comme dans la valée de la Bekaa, on insiste sur le fait que les martyrs sont morts pour défendre le sanctuaire de Zaynab, au sud de Damas15.

    Le Hezbollah s'est en fait engagé en Syrie dès la première année des troubles, en 2011. En mai, on signale déjà la présence la force iranienne Qods et en juin, les premiers indices évoquant l'arrivée du Hezbollah se font jour. Iraniens et Libanais fournissent en particulier des snipers et autres outils pour briser les manifestations d'opposants. Selon un officier des Gardiens de la Révolution, des snipers du Hezbollah serait intervenus lors de l'offensive à Zabadani dès février 201216. Pour Aurélie Daher, auteur d'un récent ouvrage sur le Hezbollah, le mouvement a d'abord activé, en 2012, la Résistance Islamique au Liban, des groupes d'autodéfense qui ont combattu les incursions rebelles dans le secteur des villages chiites près de la frontière avec la Syrie17. En août 2012, Musa Ali Shehimi, un des commandants du Hezbollah, est tué en Syrie ; quelques semaines plus tard, c'est au tour de Ali Hussein Nassif, abattu avec ses deux gardes du corps près d'al-Qusayr. En octobre 2012, les Américains annoncent que des centaines de combattants du Hezbollah se trouvent en Syrie, ce qui est confirmé par l'ONU deux mois plus tard. En outre, le Hezbollah installe un de ses camps d'entraînement, en novembre, à côté d'un des dépôts d'armes chimiques de Damas. Le Hezbollah a une relation de longue date avec Damas : née sous Hafez el-Assad, qui avait parfois montré sa volonté de réfréner les ambitions du mouvement libanais, elle s'est accrue sous Bachar el-Assad, qui en 2010 a fourni au Hezbollah des missiles Scud modifiés tirés de son propre arsenal. Mais c'est surtout parce que la Syrie est le lieu de transit des armes iraniennes à son propre usage que le Hezbollah intervient pour maintenir le régime en Syrie. Convoyé par avions iraniens jusqu'à l'aéroport international de Damas, ces armements étaient ensuite acheminés en camions, fortement escortés, jusqu'à la frontière libanaise. Le Hezbollah cherche à garantir le contrôle du régime sur Damas, son aéroport et les routes principales, ou au pire sur la bande côtière alaouite, pour recevoir les armes par le port ou l'aéroport de Lattaquié, par exemple. Le FBI a mis à jour ces dernières années deux opérations où le Hezbollah a cherché en Europe ou aux Etats-Unis à se procurer des armes (notamment des MANPADS) destinées à être rapatriées à Lattaquié. Dans le cas où le régime ne pourrait remporter la guerre civile, le Hezbollah a déjà bâti des intermédiaires suffisants, via les milices, pour maintenir sa présence au-delà et continuer de déstabiliser le pays18. Selon certaines sources, l'unité 901, une unité militaire du Hezbollah, a franchi la frontière dès juillet 2012 pour combattre autour de Homs, al-Qusayr, al-Rastan, Talbiseh. Le mouvement chiite aurait aussi participé à la formation d'une division de 60 000 hommes, sur le modèle des Gardiens de la Révolution, protéger le coeur du bastion alaouite à Lattaquié. Le 6 octobre 2012, un officier déserteur du renseignement de l'armée de l'air syrienne a affirmé que le Hezbollah avait déjà 1 500 hommes en Syrie. C'est un effort important pour un mouvement dont les forces régulières sont estimées entre 2 000 et 4 000 hommes, précédemment déployés surtout au Sud-Liban et près des dépôts d'armes et autres installations sensibles du mouvement chiite. Les forces spéciales du Hezbollah, les « Scorpions » mèneraient des embuscades dans les zones rurales et perturberaient l'acheminement logistique des insurgés via la frontière turque19.

    Pour le Hezbollah, le maintien au pouvoir de Bachar el-Assad est un enjeu vital, car la Syrie lui sert à renforcer sa capacité militaire (fourniture d'armes, transit de celles qui viennent de l'Iran) contre Israël20. En outre le clan Assad a régulièrement soutenu le Hezbollah dans le jeu politique libanais et lui a offert, aussi, une profondeur logistique. Dans les discours survenus au moment de la reconnaissance officielle de l'implication du mouvement chiite en Syrie, Nasrallah a également insisté sur la solidarité avec la population chiite syrienne (400-450 000 personnes) « menacée » par les djihadistes sunnites, comme ceux du front al-Nosra, et dont les sanctuaires, comme celui de Zaynab, ne seraient plus en sécurité. Le Hezbollah intervient donc aux côtés de l'Iran pour d'abord, sauver le régime, puis donner les moyens aux Alaouites et aux chiites de résister par eux-mêmes en formant une milice conséquente (100 à 150 000 hommes). Il cherche également à acquérir du régime syrien des armements plus sophistiqués pour son combat contre Israël (missiles surface-surface contre le Fateh 110 iranien ; missiles antinavires, comme le Yakhont russe ; missiles sol-air portables, SA-17 russe ou autres). Dès le mois de mai 2013, l'aviation israëlienne frappe d'ailleurs à deux reprises (le 3 et le 5) un dépôt de l'aéroport international de Damas suspecté d'abriter des missiles Fateh 110 envoyés par l'Iran au Hezbollah ; en février, un convoi transportant des SA-17 avait également été visé. Le Hezbollah intervient ainsi à al-Qusayr notamment parce que vit autour de la ville une communauté chiite d'origine libanaise au milieu de populations sunnites, près de la frontière. Pour le Hezbollah, le territoire syrien, à l'est et au nord-est de la vallée de la Bekaa, son lieu de naissance, assure aussi une certaine profondeur stratégique21.

    Hassan Nasrallah avait gagné Téhéran en avril 2013. Il y a rencontré Khamenei, le chef de la force Qods, Qassem Suleimani et d'autres membres importants du régime iranien. La décision de soutenir plus massivement Bachar el-Assad a donc probablement été prise dans la première moitié d'avril 2013. Suleimani, qui a fait une visite en Syrie en février 2013, a dépeint à son retour un tableau très sombre : il a conseillé d'envoyer davantage de volontaires chiites pour pallier au manque de soldats du régime. Le Hezbollah n'avait cependant pas attendu le printemps 2013 pour s'engager puisque, dès mai 2012, plusieurs milliers de combattants de ses unités spéciales oeuvraient déjà en Syrie. Cependant, l'engagement du mouvement chiite reste pour l'instant limité à des secteurs où il a un intérêt sectaire : al-Qusayr, le sud de Damas. Le Hezbollah assure aussi la formation des troupes de Bachar el-Assad en matière de guérilla, où il a une expérience opérationnelle : combat urbain, sniping, sabotage... en outre, il fournit du renseignement et cherche à verrouiller la frontière libanaise, notamment le long de la vallée de la Bekaa. Les chiites représentent seulement 2% de la population en Syrie : la plupart vivent autour de Homs, Damas, et dans la campagne des provinces d'Alep et d'Idlib. Les attaques sectaires se multiplient après la mi-2012. En conséquence, le Hezbollah commence à former des miliciens chiites et alaouites, le financement étant assuré par l'Iran. En mars 2013, ce serait déjà 50 000 hommes qui auraient été préparés au combat. Des chiites syriens seraient même, pour ce faire, spécialement entraînés dans les camps du Hezbollah de la vallée de la Bekaa. Cette armée populaire serait déployée près de Lattaquié, près du sanctuaire de Zaynab, à al-Zabadani au nord-ouest de Damas, près de la frontière libanaise, où elle travaille de concert avec les Gardiens de la Révolution iraniens. Suleimani a indiqué vouloir porter cette armée à 150 000 hommes, avec des combattants étrangers (irakiens, iraniens, libanais...). On sait entre outre que le Hezbollah a envoyé des combattants qui remplissent des missions spécialisées, comme les reconnaissances dans les zones tenues par les rebelles ou l'assassinat des chefs charismatiques des insurgés, par des escouades spéciales22.

    Au moment de la bataille d'al-Qusayr (19 mai-5 juin 2013), le Hezbollah nettoie aussi les villages chiites des environs qui avaient été investis par les rebelles syriens. Le tombeau de Zaynab, quant à lui, est situé à 10 km au sud de Damas, en plein milieu d'une zone sunnite, sur la route menant de l'aéroport international de Damas au nord à la ville d'Al-Suwayda au sud. La ville d'Al-Sayyidah Zaynab qui s'est construire autour du sanctuaire vit de l'activité touristique destinée aux pélerins chiites : rattachée à la province de Rif Dimashq, elle compterait 150 000 habitants. Le 5 mai 2012, un obus de mortier tombe sur le complexe ; une voiture piégée explose dans un parking le 14 juin suivant. Le 31 octobre, un IED placé sur une moto explose près du tombeau, tuant 8 personnes et en blessant des douzaines, près d'un hôtel fréquenté par les pélerins. Durant la première moitié de 2013, les salafistes syriens appellent de plus en plus à la destruction du site. Le front al-Nosra l'attaque en janvier, puis la mosquée est détruite le 13 février. Le 2 avril, le front al-Nosra prend le contrôle d'un faubourg proche du sanctuaire, et commence à attaquer la brigade Abou Fadl al-Abbas (voir plus loin) et le Hezbollah dès le 18.

    Le Hezbollah intervient en effet près du site dès la seconde moitié de 2012 et participe aux batailles du printemps 2013. Il y perd au moins 20 tués, dont de nombreux hommes originaires du Sud-Liban. En outre, en juin 2013, le mouvement chiite comptait déjà plus de 100 tués et plusieurs centaines de blessés, la plupart lors de la bataille d'al-Qusayr. 7 combattants avaient été tués dans la seconde moitié de 2012, autour du sanctuaire de Zaynab et à al-Qusayr. Les combats autour du premier site, en particulier, avaient fait monter le total à 50 avant l'offensive contre al-Qusayr du 19 mai 2013. Jusqu'au 5 juin, le Hezbollah a perdu entre 50 et 74 tués (minimum) pendant la bataille. 63 ont été tués à al-Qusayr, 22 à Zaynab, 2 à d'autres endroits de la Syrie et 8 restent indéterminés (bien que plusieurs ont sans doute été tués également à al-Qusayr). 53 des 96 tués identifiés viennent du Sud-Liban, un tiers (33) de la vallée de la Bekaa ; quelques-uns seulement sont originaires de la banlieue sud de Beyrouth et du Nord-Liban, ce qui reflète sans doute la composition des unités engagées par le Hezbollah. Le recrutement est surtout rural, au Sud-Liban, avec un grand nombre de villages, peut-être pour éviter de concentrer les pertes ; 16 morts seulement viennent de grandes villes (3 de Beyrouth, 9 de Baalbek, 3 de Nabatieh et 1 de Sidon). Parmi les tués, il y a Ali Hussein Nasif, un cadre important du Hezbollah enterré le 31 octobre 2012, tué par l'explosion d'un IED ou abattu ensuite alors qu'il faisait route vers al-Qusayr. Muhammad Khalil Shahrour, responsable des services de sécurité du Hezbollah à Balbeek, a également été tué à al-Qusayr. Ahmed Muhammad Badah, un autre cadre du Hezbollah, a lui péri près du sanctuaire de Zaynab, tout comme Ali Hussein Sa'ad.


    • La bataille d'al-Qusayr : la première intervention massive du Hezbollah

    Lors de la bataille d'al-Qusayr, le Hezbollah aurait engagé en tout, selon les services de renseignement français, de 3 à 4 000 hommes23. La bataille, qui dure 17 jours, constitue les prémices d'une campagne plus vaste du régime syrien pour remettre la main sur des zones stratégiques perdues précédemment. La chute d'al-Qusayr, tenue depuis un an par les insurgés, est plus un choc moral et symbolique que stratégique, alors que le régime commence à regagner du terrain, que la communauté internationale hésite à soutenir les rebelles et que les insurgés eux-mêmes sont divisés. C'est également la première intervention massive du Hezbollah en Syrie, dans le cadre d'un assaut en combat urbain qui entraîne des pertes conséquentes et une dégradation de son image au Liban et dans le reste du monde arabe. Si le Hezbollah a su conquérir al-Qusayr avec l'appui de l'aviation et de l'artillerie du régime, le mouvement chiite manque tout simplement de moyens pour reproduire ce schéma de manière constante dans des villes syriennes plus importantes24.

    Ci-dessous, un documentaire iranien sur la bataille d'al-Qusayr, présentée comme un tournant décisif.




    La ville d'al-Qusayr, assiégée dès novembre 2011 par le régime, était tombée entre les mains des rebelles en juillet 2012. A l'ouest et au sud de la ville, le Hezbollah intervient dès cette année-là en soutien du régime, comme le montre la mort d'Ali Nassif, tué le 2 octobre près de la cité. Fin avril 2013, le Hezbollah et les forces syriennes commencent à nettoyer le pourtour d'al-Qusayr, entamant le processus avec la prise de Tel Nabi Mindo, au nord-ouest de la ville, une colline qui domine la plaine environnante. Ils progressent ensuite à l'ouest et au sud-ouest : à la mi-mai, seul un corridor au nord, passant par l'ancienne base aérienne militaire de Dabaa, reste entre les mains des rebelles. Dans la ville, il y a peut-être 2 000 rebelles, provenant notamment des bataillons Farouq, très implantés dans la région. La mise en défense d'al-Qusayr comprend la construction de tunnels et de bunkers, l'érection de barricades en terre à travers les rues, des pièges disposés dans les bâtiments et des mines sur les routes. Des IED spéciaux destinés à faire sauter les véhicules, commandés à distance, sont aussi posés. Le Hezbollah, lui, divise la ville en 16 secteurs et attribue des codes chiffres aux objectifs et aux points remarquables de la ville. Les 1 20025à 1 700 hommes engagés dans la bataille (d'après Nicholas Blanford, spécialiste du Hezbollah), pour la plupart des vétérans membres des unités spéciales du Hezbollah, sont sous commandement syrien mais ont une initiative tactique. Ces troupes ont reçu un entraînement au combat urbain dans des répliques de villes en Iran, et dans des camps moins importants au Liban26. Les forces auraient été divisées en 17 groupes de 100 hommes, mais dans le combat urbain, l'escouade de 3 à 5 hommes prédomine. Le tour de service dans les combats passe de 7 à 20 jours. Avant l'assaut, les sapeurs du Hezbollah commencent à nettoyer les pièges dans les bâtiments.

    L'attaque démarre le 19 mai 2013, après un pilonnage aérien et de l'artillerie. Les combattants du Hezbollah attaquent à l'ouest, au sud et à l'est. Depuis le sud, l'avance est rapide et le Hezbollah aurait contrôlé 60% de la ville dans la première journée, atteignant la mairie. Mais dès le premier jour, deux douzaines de combattants sont tués dans une embuscade rebelle. L'assaut se fait dès lors plus méthodique, pour nettoyer chaque pâté de maisons conquis. Les combattants du Hezbollah comparent la ville aux camps palestiniens, en raison de la densité du bâti et des rues étroites, très diférents de leur champ de bataille habituel du Sud-Liban27. Face au tir de mortier rebelle, une véritable gêne, les combattants chiites cherchent à coller au plus près de leurs adversaires pour empêcher l'action des mortiers. Ils évitent de passer par les portes et les fenêtres des bâtiments, en raison des pièges et des mines, mais creusent des trous à l'explosif dans les cloisons à l'intérieur pour passer de maison en maison. Les rebelles eux-mêmes reconnaissent les compétences du Hezbollah : les hommes continuent d'avancer même sous un feu nourri et cherchent à flanquer les insurgés. En plus des snipers armés de Dragunov et les équipes antichars armés de RPG-7, les chiites utilisent aussi des roquettes de 107 mm modifiées, les fameuses IRAM (Improvised Rockets Assisted Munitions) pour détruire des barricades ou des points de résistance dans les bâtiments. Les rebelles sont progressivement repoussés dans la partie nord de la ville, bien qu'ils reçoivent des renforts de l'extérieur jusqu'au 2 juin. Le lendemain, les insurgés décident d'évacuer la ville. L'assaut final, le 5, est précédé par un terrible bombardement et les rebelles qui fuient par le corridor au nord sont victimes des tirs de mortiers et de mitrailleuses.

    La bataille a duré 17 jours, plus longtemps que ne l'avait prévu le Hezbollah, qui a subi des pertes conséquentes -entre 70 et 120 tués, probablement. Côté rebelle, on reconnaît 431 tués, mais le chiffre est probablement plus élevé. Pour le Hezbollah, il s'agit certainement des combats les plus durs depuis les 34 jours de guerre contre Israël à l'été 2006. Mais la bataille d'al-Qusayr, ville proche de la frontière libanaise, est aussi l'occasion de tester ses tactiques de combat urbains avec le soutien de l'artillerie et de l'aviation syriennes. En outre une nouvelle génération de combattants s'est formée au feu pendant la bataille, et l'expérience engrangée par le Hezbollah sera sans doute précieuse en cas de futurs combats contre Israël. La chute d'al-Qusayr, par ailleurs, entraîne aussi celle de Tel Kalakh, au nord-ouest, assiégée depuis deux ans par le régime. Dès le mois de juillet, le régime syrien repart à la reconquête des quartiers centraux de Homs. Mais ici, le Hezbollah ne joue plus qu'un rôle d'encadrement : ses vétérans commandent, comme sous-officiers, des escouades de soldats syriens. Le Hezbollah n'a en effet pas les effectifs suffisants pour conduire d'autres assauts urbains dans des villes encore plus importantes qu'al-Qusayr, comme Homs ou Alep.


    • Après al-Qusayr : le Hezbollah plutôt dans un rôle auxiliaire

    Suite au succès remporté à al-Qusayr, le Hezbollah se serait redéployé pour aider les Forces Nationales de Défense syriennes à faire tomber la ville d'Alep. 800 combattants auraient investi les alentours de la cité pour couper l'approvisionnement en provenance du Liban. 300 membres du Hezbollah, dont des officiers iraniens, seraient arrivés à l'académie militaire d'Alep en juin 2013, pour participer à une offensive au nord de la ville. Néanmoins, cette fois, le Hezbollah semble davantage assumer un rôle d'encadrement et de conseil que de participation directe aux combats28. A la fin juillet 2013, le Hezbollah déplorait plus de 200 tués au combat en Syrie et plusieurs centaines de blessés ; 23 ont été tués entre la fin juin et la fin juillet. La plupart tombent à Homs et Alep, où le Hezbollah intervient en soutien du régime (en plus de la participation à une contre-offensive à Lattaquié29), mais 8 sont également morts près du tombeau de Zaynab, au sud de Damas. Si le mouvement chiite engage moins de combattants et de manière moins visible qu'à al-Qusayr, c'est aussi parce que la reconnaissance officielle de son implication en Syrie a provoqué de fortes critiques au Liban et dans le monde arabe. Sur les 23 tués entre fin juin et fin juillet, 9 viennent du Sud-Liban, 8 de la vallée de la Bekaa, 3 de Beyrouth et 3 d'une ville syrienne proche de la frontière vers al-Qusayr. Sur les 200 combattants tués à cette date, près de la moitié vient du Sud-Liban (97) et plus d'un tiers de la vallée de la Bekaa (72). 3 cadres importants du Hezbollah30 font partie des victimes : deux ont été tués à Homs et le dernier à Zaynab. Deux d'entre eux étaient des commandants de bataillons de la milice Liwa Abou Fadl al-Abbas et l'un des deux a péri à Homs, ce qui tendrait à prouver que la milice n'opère pas qu'à Zaynab, mais aussi dans d'autres parties de la Syrie, sous commandement/encadrement du Hezbollah31.

    Fin 2013, le Hezbollah intensifie encore son effort militaire en Syrie et subit des pertes conséquentes. Il opère désormais dans trois secteurs, essentiellement : la Ghouta orientale, à l'est de Damas ; la région montagneuse du Qalamoun, au nord de Damas, près de la frontière libanaise ; et le tombeau de Zaynab, au sud de Damas. Il intervient dans ces zones comme force auxiliaire aux troupes du régime syrien, et non de manière indépendante comme à al-Qusayr. Le Hezbollah a probablement plusieurs milliers de combattants en Syrie au mois de décembre 2013. Les objectifs sont multiples : il s'agit d'assurer le contrôle du régime sur la Ghouta orientale et de compenser les succès des rebelles (capture des dépôts d'armes de Mahin, au sud d'Alep), et de couper les insurgés du nord de leurs camarades de Damas et de la frontière libanaise. Il s'agit également d'isoler l'insurrection au nord et de marquer le maximum de points pour la conférence de Genève 2. Pour le Hezbollah, nettoyer le Qalamoun correspond aussi à un objectif plus particulier : faire cesser les attaques des insurgés sunnites, et particulièrement celles des groupes djihadistes, contre le mouvement chiite au Liban. C'est en effet de là que sont tirées les roquettes contre la vallée de la Bekaa. En outre, les voitures piégées qui sautent au Liban seraient fabriquées à Yabroud puis expédiées, via le Qalamoun, à Arsal, puis vers les objectifs à l'intérieur du pays.

    Ce renouveau de l'engagement militaire du Hezbollah entraîne une hausse proportionnelle des pertes : 47 tués en novembre et pour la première moitié de décembre 2013. Le total des morts avoisine les 300, dont 272 bien identifiés. Sur les 47 morts récents, 13 ont été tués dans la Ghouta, 5 à Qalamoun et 24 à Zaynab. Comme précédemment, la plupart des morts sont originaires du Sud-Liban (20), de la vallée de la Beqaa (11). Il est possible que le Hezbollah exagère le nombre de tués à Zaynab, pour des raisons de propagande, et qu'un certain nombre de morts soient tombés aux deux autres endroits. Parmi les morts, deux commandants éminents : Ali Iskandar, commandant important d'al-Bazourieh au Sud-Liban, officier opérations et commandant des forces du Hezbollah dans la Ghouta, tué le 23 novembre, et Ali Hossein al-Bazi, commandant important à Harat al-Saida, qui entraînait les cadres du mouvement et qui a été tué dans le Qalamoun le 8 décembre. Dans une interview du 3 décembre 2013, Hassan Nasrallah a indiqué que le Hezbollah avait commencé à intervenir en Syrie en dépêchant 40 à 50 hommes pour protéger le sanctuaire de Zaynab32. Fin janvier 2014, le mouvement reconnaissait déjà 400 tués et plus d'un millier de blessés33.

    Pour la première fois, le Hezbollah s'est donc embarqué dans une véritable « guerre expéditionnaire » dans la durée, qui le détourne du traditionnel discours de « résistance »34. Le combat n'a pas été des plus aisés même si le mouvement chiite engrange une expérience certaine, notamment en matière de combat urbain. Il est difficile d'évaluer l'effectif total engagé par le Hezbollah en Syrie. Les plus hautes estimations parlent de 10 000 hommes, mais si c'était le cas, ce serait par rotation des effectifs et non de manière permanente. Un maximum de 4 000 combattants présents ensemble semble un chiffre déjà élevé, une estimation entre 2 000 et 4 000 paraît plus raisonnable. Pourtant, certains chercheurs pensent que le mouvement chiite est passé de 3 000 combattants en 2006, au moment de la guerre contre Israël, à 20 ou 30 000 hommes, voire jusqu'à 50 000 hommes35, dont un quart de combattants professionnels36, Didier Leroy, enseignant à l'ULB et auteur d'un récent ouvrage sur le mouvement, évoquant pour ces derniers jusqu'au chiffre de 30 000 hommes37. Le Hezbollah aligne des combattants en uniforme, bien équipés en armes légères, qui ont manipulé à l'occasion des véhicules blindés (comme à al-Qusayr) quand ils opéraient aux côtés des forces du régime syrien. La structure de commandement en Syrie est probablement décentralisée par province (Homs, Damas, Alep notamment). Le Hezbollah combat aux côtés des restes de l'armée régulière, des miliciens des Forces Nationales de Défense, des miliciens étrangers, et des Iraniens eux aussi présents aux côtés du régime. Ses troupes servent surtout d'infanterie légère dans les opérations offensives et défensives. Elles entraînent les forces régulières et irrégulières au combat urbain et à la contre-insurrection, encadrent certaines unités régulières (empêchant notamment des unités d'élite, comme la 4ème division blindée, de flancher suite à des pertes élevées en raison d'une présence quasi continue en ligne38) ou irrégulières, corsettent les milices chiites notamment à Damas (mais aussi à Lattaquié, Deraa, Idlib ; une opération entre décembre 2012 et février 2013 a permis de reprendre le contrôle des routes et des secteurs menant à l'aéroport international de Damas39), et ont mené parfois directement les opérations de combat, comme à al-Qusayr. C'est dans ce dernier cas que les pertes ont été les plus importantes. Par son rôle de formation, en améliorant la qualité des unités régulières et surtout en rendant les miliciens des FND utiles, le Hezbollah a grandement contribué à sauver le régime syrien au printemps 2013. Le Hezbollah est non seulement une « brigade de pompiers » mais a aidé à restaurer la capacité offensive des forces de Bachar el-Assad. Les problèmes posés par le terrain, un adversaire qui n'a rien à voir avec Tsahal, et la coopération avec les forces très hétérogènes du régime, ont entraîné des problèmes mais aussi des ajustements. Le Hezbollah est probablement l'une des forces les plus efficaces sur le champ de bataille syrien.

    Le 10 février 2014, les forces du régime renouvellent leur offensive sur la montagne du Qalamoun, et vise en particulier la ville de Yabroud. Le Hezbollah serait en pointe de cette nouvelle attaque. Il s'agit, pour le mouvement chiite, de freiner le flux de véhicules piégés kamikazes à destination du Liban, qui seraient fabriqués à Yabroud et acheminés de l'autre côté de la frontière, à Arsal, avant de gagner leurs cibles à Beyrouth40. Après une reconnaissance minutieuse des positions adverses, les forces spéciales du Hezbollah et d'autres unités progressent sous le couvert de tirs de roquettes Volcano. Ces forces sont composées de vétérans des opérations en Syrie41. Le 15 février, les forces du régime prétendent avoir déjà tué plus de 200 rebelles. Le Hezbollah a établi des positions de blocage à l'est de Yabroud. Il avance au nord de la localité, de Nabak vers les fermes de Rima. L'artillerie et l'aviation matraquent violemment les positions des insurgés. L'attaque principale a lieu à l'ouest de Yabroud, entre le Qalamoun et la frontière avec le Liban. Le Hezbollah détruit avec des missiles Kornet des véhicules chargés de rebelles qui viennent en renfort depuis Arsal42. En dix jours de combat, le Hezbollah reconnaît 9 morts et 21 blessés, ainsi que la destruction de plusieurs véhicules par les rebelles. Pour limiter les pertes, qui avaient été relativement à Qusayr, le Hezbollah cherche manifestement cette fois-ci à isoler complètement les rebelles pour les asphyxier sur le plan logistique, et non à les engager directement43. Le 25 février 2014, l'aviation israëlienne frappe à nouveau à la frontière syro-libanaise, à Janta, un petit village chiite. Les appareils auraient tiré quatre missiles, en deux sorties, sur ce secteur où se trouvent des camps d'entraînement et autres installations du Hezbollah, dans l'est de la Bekaa. La frappe visait peut-être des dépôts de missiles dans des installations souterraines, ce qui tendrait à prouver qu'Israël a eu accès à des renseignements précis. Mais il est probable que les missiles ciblaient un convoi du Hezbollah, car Janta se trouve sur un axe de rapatriement d'armes utilisé par le Hezbollah depuis les années 198044. Durant la bataille de Yabroud, le Hezbollah monte au moins une embuscade nocturne réussie contre un groupe de rebelles en transit, grâce à un IED « daisy chain » que les insurgés eux-mêmes utilisent fréquemment. Les unités du Hezbollah tournent sur une période de un mois, alors qu'à Damas et ses environs, la rotation est d'une semaine. Le Hezbollah utilise des drones, des caméras de surveillance et des roquettes Volcano de 107 ou 122 mm fournies par le régime syrien. Le mouvement chiite aurait aussi piloté des blindés et des automoteur antiaériens Shilka45. D'après un commandant de brigade du Hezbollah, l'appareil militaire du régime opère en très petites formations, utilisant snipers, roquettes, mitrailleuses lourdes, lance-roquettes antichars pour encercler les positions rebelles et contrôler les hauteurs. En outre, le Hezbollah contrôlerait une formation de 300 Syriens formés par ses soins46. La bataille de Yabroud a encore vu une remontée des pertes pour le Hezbollah, avec 15 tués pour les dix premiers jours de mars, et 40 depuis le début de l'offensive jusqu'au 7 mars. En tout, depuis 2011, le parti chiite aurait déjà perdu plus de 500 tués au combat en Syrie47.

    Yabroud tombe finalement le 16 mars 2014, ce qui ne met cependant pas fin à la bataille dans le Qalamoun en tant que telle. Trois jours plus tard, Israël frappe des cibles du régime dans le sud de la Syrie, après des attaques contre ses forces sur la partie occupée du plateau du Golan, dont on peut se demander si elles sont, ou non, le fait du Hezbollah. La veille, le 18 mars, 4 paras israëliens avaient été blessés par un IED planté au bord d'une route. En représailles, les avions israëliens frappent des batteries d'artillerie, un poste de commandement et un camp d'entraînement autour de Quneitra. Israël suspecte fortement le Hezbollah : ce serait une réplique à la frappe aérienne du 24 février, qui aurait visié un convoi de missiles sol-air. Le 28 février déjà, deux roquettes Grad tirées de Syrie étaient tombées non loin du mont Hermon. Le 5 mars, 3 hommes avaient tenté de planter un IED sur une route du Golan. Le 13 mars enfin, deux engins avaient explosé au passage d'une patrouille, sans causer de pertes48.




    2Foreign Fighters in Syria, The Meir Amit Intelligence and Terrorism Information Center, décembre 2013.
    4Will Fulton, Joseph Holliday, et Sam Wyer, Iranian Strategy in Syria, Institute for the Study of War, mai 2013.
    5Phillip Smyth, « Hizballah Cavalcade: Iran’s Losses In the “35th Province” (Syria), Part 1 », Jihadology.net, 14 juin 2013.
    7Mazis I., Sarlis M., « A GEOPOLITICAL ANALYSIS OF THE ACTIVATION OF THE SHIITE GEOPOLITICAL FACTOR WITHIN THE SYRIAN CONFLICT GEOSYSTEM », Regional Science Inquiry Journal, Vol. V, (2), 2013, pp. 125-144.
    9Linda Lavender, Blowback: The Unintended Consequences of Hezbollah’s Role in Syria, CIVIL-MILITARY FUSION CENTRE MEDITERRANEAN BASIN TEAM, septembre 2013.
    10Le Hezbollah s'appuie au départ sur le mécontentement des chiites libanais, plutôt favorables au départ à Israël, mais traumatisés par l'exil vers Beyrouth-sud et l'occupation.
    11Fonction qu'il prétend assumer depuis 1990 et la fin de la guerre civile libanaise (accords de Taëf) où il a pu conserver ses armes, contrairement à la milice d'Amal, l'autre mouvement chiite. Après le retrait israëlien du Sud-Liban en 2000 et l'avènement de Bachar el-Assad en Syrie, le Hezbollah se rapproche de Damas. Le maintien de la « résistance », après le retrait syrien de 2005 du Liban, est entretenu par des provocations à la frontière sud qui débouchent sur la guerre avec Israël en 2006.
    12Kathia Légaré, L’engagement du Hezbollah dans la guerre civile syrienne : Nouvelle mutation ou indice de décadence du mouvement ?, PSI, Université Laval, 22 octobre 2013.
    14Phillip Smyth, « Hizballah Cavalcade: Hizballah’s Multiplying Qusayr Martyrs », Jihadology.net, 20 mai 2013.
    15Phillip Smyth, « Hizballah Cavalcade: The Qusayr Meat Grinder: Hizballah’s Dead From May 20-May 25, 2013 », Jihadology.net, 25 mai 2013.
    16Will Fulton, Joseph Holliday, et Sam Wyer, Iranian Strategy in Syria, Institute for the Study of War, mai 2013.
    18Matthew Levitt et Aaron Y. Zelin, « Hizb Allah’s Gambit in Syria », CTC Sentinel, août 2013, special issue . Vol 6. Issue 8, p.14-17.
    19Nick Heras, « What is Hezbollah ’s Role in the Syrian Crisis ? », The Jamestown Foundation, Terrorism Monitor, Volume X, Issue 20, 2 novembre 2012.
    20Hezbollah Involvement in the Syrian Civil War, The Meir Amit Intelligence and Terrorism Information Center, 17 juin 2013.
    21Mazis I., Sarlis M., « A GEOPOLITICAL ANALYSIS OF THE ACTIVATION OF THE SHIITE GEOPOLITICAL FACTOR WITHIN THE SYRIAN CONFLICT GEOSYSTEM », Regional Science Inquiry Journal, Vol. V, (2), 2013, pp. 125-144.
    22Nicholas A. Heras, THE POTENTIAL FOR AN ASSAD STATELET IN SYRIA, Policy Focus 132, The Washington Institute for Near East Policy, décembre 2013.
    23Matthew Levitt et Aaron Y. Zelin, « Hizb Allah’s Gambit in Syria », CTC Sentinel, août 2013, special issue . Vol 6. Issue 8, p.14-17.
    24Nicholas Blanford, « The Battle for Qusayr: How the Syrian Regime and Hizb Allah Tipped the Balance », CTC Sentinel, août 2013, special issue . Vol 6. Issue 8, p.18-22.
    28Following the victory at Al-Qusayr Hezbollah is preparing to support the Syrian army forces to take over Aleppo, The Meir Amit Intelligence and Terrorism Information Center, 19 juin 2013.
    29Matthew Levitt et Aaron Y. Zelin, « Hizb Allah’s Gambit in Syria », CTC Sentinel, août 2013, special issue . Vol 6. Issue 8, p.14-17.
    30Ahmed Habib Saloum, commandant militaire important de Nabatieh, au Sud-Liban ; Ayman Said Tahini, commandant important du Hamas, de Itit, au Sud-Liban ; et Khalil Muhammad Khalil Hamid, commandant militaire du Hezbollah, de Bint Jbeil, Sud-Liban.
    31Hezbollah Operatives Killed in Syria (Updated to the end of July 2013), The Meir Amit Intelligence and Terrorism Information Center, juillet 2013.
    32In late 2013, Hezbollah again intensified its military involvement in the Syrian civil war, suffering heavy losses, The Meir Amit Intelligence and Terrorism Information Center, 22 décembre 2013.
    34Jeffrey White, « Hizb Allah at War in Syria: Forces, Operations, Effects and Implications », CTC Sentinel , janvier 2014, Volume 7 Issue 1, p.14-18.
    36 Aram Nerguizian, « Assessing the Consequences of Hezbollah’s Necessary War of Choice in Syria », Commentary, Center for Strategic and International Studies, 27 juin 2013.
    39Testimony of Mr. Phillip Smyth, Research Analyst at the University of Maryland – Laboratory for Computational Cultural Dynamics, House Committee Foreign Affairs Committee – Subcommittee On Terrorism, Nonproliferation, and Trade, 20 novembre 2013, Hearing: Terrorist Groups in Syria.

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    Article publié simultanément sur le site de l'Alliance Géostratégique.

    Mise à jour 2, vendredi 28 mars 2014 : quelques ajouts plus de nouveaux exemples comme la milice du PNSS.

    Mise à jour 1 : dimanche 9 février 2014 : précisions sur les milices, rajouts de quelques exemples.


    Les miliciens étrangers


    Le Hezbollah est coutumier de la formation, de l'entraînement et de l'encadrement de milices. Il l'avait déjà fait pendant la guerre Iran-Irak (1980-1988) aux côtés des Gardiens de la Révolution iraniens. Le Hezbollah participe ainsi à la formation de Jaysh al-Shabi (puis des Forces Nationales de Défense), l'armée populaire liée à la structure de l'armée syrienne en pleine recomposition depuis le début de la guerre civile. Cette initiative prouve d'ailleurs que le régime syrien a su reconfigurer son armée pour faire face à une menace irrégulière et asymétrique, avec une milice formée sur le modèle de la Basij iranienne1. Dès le début 2012, Jaafar Athab, membre d'une milice irakienne pro-iranienne, Asa’ib Ahl al-Haq, est tué à Hama2. C'est le général Suleimani, le commandant de la force Qods, qui aurait donné l'ordre aux milices irakiennes pro-iraniennes, Asa’ib Ahl al-Haq et les Brigades du Hezbollah notamment, d'envoyer leurs combattants en Syrie dès 2012. Pour les Iraniens, le contrôle de la zone autour du sanctuaire de Zaynab, au sud de Damas, est essentiel : non seulement les rebelles pourraient encercler la capitale et assiéger l'aéroport international de Damas, mais en outre, comme on l'a dit plus haut, le pélerinage sert de couverture au transit des Gardiens de la Révolution et autres activités clandestines. Le plus grand hôtel de Sayyeda Zaynab, l'hôtel As-Safir de Damas, est possé par la riche famille des Nahas, une famille chiite qui a des liens étroits avec le clan Assad. Le général Shafiq Fayyad, le cousin de Hafez el-Assad, a commandé la 3ème division blindée qui a joué un grand rôle dans la répression du soulèvement des Frères Musulmans en 1982 puis dans l'échec de la tentative de coup d'Etat de Rifaat, le frère de Hafez, en 1984. Or Fayyad a marié son fils dans la famille Nahas. On mesure combien, pour l'Iran, la Syre constitue la « 35ème province » du pays3.



    Les premiers indices de la participation de miliciens chiites étrangers aux combats en Syrie commencent à filtrer à l'automne 2012, par des interviews avec ces combattants ou par le biais du gouvernement irakien4. La plupart de ces miliciens servent dans la brigade Liwa Abou Fadl al-Abbas. Leur nombre est difficile à évaluer mais un milicien irakien parlait déjà, en octobre 2012, de 200 Irakiens partis en Syrie, provenant de scissions du courant de Moqtada al-Sadr et de milices armées formées par l'Iran sous l'occupation américaine de l'Irak. L'organisation Badr, un mouvement politique créé par l'Iran dans les années 1980 pour combattre Saddam Hussein, annonce que le mouvement s'arme et s'équipe pour éventuellement participer au conflit. Début octobre 2012, Abou Hajeer, le chef de la brigade Liwa Abou Fadal al-Abbas, revendique déjà 500 combattants. Cette brigade rassemble plusieurs sous-unités dont certaines portent des noms importants de la religion chiite : brigade Ali Akbar, brigade al-Qasim, brigade Malik al-Ashtar. Au moins une unité est nommée d'après un des martyrs de la brigade (Ahmad Karaya). En Irak, l'organisation du recrutement de volontaires s'est accéléré à partir de la fin 2012 : des convois entiers de bus de pélerins transportent des combattants et des armes. En octobre 2012, le comité de recrutement de la province de Diyala, où l'affrontement entre chiites et sunnites irakiens est très vif (c'est un bastion de l'Etat Islamique en Irak), prétend avoir expédié 70 combattants en Syrie. Si la majorité des volontaires sont chiites, il y a aussi des sunnites et des Druzes. La plupart des combattants chiites irakiens sont motivés par le désir de prévenir, en Irak, le renouveau des violences sectaires de 2006, qui avaient coûté la vie à des centaines de chiites et de sunnites. Pour le moment, la plupart de ces milices restent basées en Irak, et expédient des combattants en Syrie : les groupes armés présents en Syrie ne cherchent pas, comme les factions rebelles, à contrôler des territoires syriens5.


    • Les groupes armés irakiens qui envoient des combattants en Syrie

    La présence de miliciens chiites irakiens en Syrie commence à apparaître au grand jour entre janvier et mai 20136. En mars, les premières photos et notices de « martyrs » tués au combat apparaissent : les morts appartiennent à deux organisations, Asa’ib Ahl al-Haq (La ligue des Justes) et Kata’ib Hizballah (Les Brigades du Hezbollah). Pour le premier groupe, il n'y a pas eu d'annonces officielles, simplement des funérailles dans plusieurs villes irakiennes. Les Brigades du Hezbollah, au contraire, ont massivement diffusé sur le web (le premier martyr est Ahmed Mahdi Shuweili), même si les deux groupes n'indiquent jamais où les combattants ont été tués. Créés sous l'occupation américaine de l'Irak, ces deux groupes armés ont reçu une aide massive du Hezbollah et des Gardiens de la Révolution iraniens. On peut donc considérer que ces deux milices sont de simples paravents du régime de Téhéran. Plus tard, certaines notices de martyrs prouvent d'ailleurs que les miliciens sont d'abord passés par l'Iran avant de gagner la Syrie ; leurs corps sont rapatriés via la frontière irako-iranienne. On apprend en outre que les combattants d'Asa’ib Ahl al-Haq servent en fait au sein de la brigade Liwa Abou Fadl al-Abbas7. A partir du mois de mai, la confusion est grande dans l'identification des morts en raison de l'engagement massif du Hezbollah à al-Qusayr ; or certains membres du Hezbollah qui font partie de la brigade Liwa Abou Fadl al-Abbas sont aussi tués près du sanctuaire de Zaynab, au sud de Damas. Un grand nombre de chiites irakiens tués en Syrie appartient aussi à la brigade Asa’ib Ahl al-Haq, qui a des liens étroits avec le Hezbollah8. Cette milice (qui comprend 2 à 3 000 hommes), formée en 2006 par une scission de l'Armée du Mahdi de Moqtada al-Sadr, avait combattu les Américains pendant l'occupation de l'Irak et avait notamment aidé à introduire les fameux IED « explosively formed penetrator ». Au vu du nombre de martyrs, c'est sans doute l'un des pourvoyeurs les plus importants. En juillet 2013, le groupe annonce que les combattants dépêchés en Syrie font partie d'une unité spéciale : Liwa Kafil Zaynab. Les vidéos du groupe insistent maintenant sur la coopération avec l'armée syrienne et le Hezbollah. Un ancien leader sadriste, Muhammad al-Tabatabai, qui fait peut-être partie de l'encadrement du groupe, est venu visiter les combattants en Syrie en juillet 20139. Le mouvement a des liens étroits avec l'Iran10. Quant aux Brigades du Hezbollah (400 hommes d'élite), elles ont des liens étroits avec la force Qods des Gardiens de la Révolution iraniens : basées à Baghdad, elles font passer en contrebande et stockent des armes iraniennes en Irak. En décembre 2009, le groupe avait acquis une certaine notoriété en piratant un drone Predator américain. Jamal Jafar Muhammad, alias « l'Ingénieur », qui serait le chef de l'organisation, pourrait également être l'un des bras droits du général Suleimani, qui dirige la force Qods. Il aurait participé aux attentats de 1983 contre les ambassades américaine et française au Koweït, et à une tentative d'assassinat de l'émir du pays en 1985, à l'époque où l'Iran essayait d'empêcher le soutien occidental à l'Irak pendant le conflit contre ce pays11. Asa’ib Ahl al-Haq et Kata’ib Hizballah sont incorporées dans le projet du président irakien Maliki de former une division spéciale, pour la protection de Bagdad, composée de miliciens chiites12.

    Harakat Hizballah al-Nujaba est un groupe créé par les Brigades du Hezbollah et Asa’ib Ahl al-Haq pour acheminer les combattants en Syrie, et peut-être aussi par les Brigades du Jour Promis, la milice qui a succédé à Jaysh al-Mahdi de Moqtada al-Sadr. Il a formé, en plus de Liwa’a ‘Ammar Ibn Yasir, la principale milice, qui opère à Alep, et de Liwa’a al-Imam al-Hasan al-Mujtaba, qui elle est dans l'est de la Ghouta (voir plus loin), une autre milice, Liwa’a al-Hamad, à partir de juillet 2013. Le premier martyr n'apparaît que le 5 décembre. Il n'y a quelques vidéos qui montrent ce dernier groupe en action13.



    Emblème de KSS-Source : http://azelin.files.wordpress.com/2013/06/untitled187.png?w=277&h=275



    Autre milice irakienne qui intervient dans les combats en Syrie : Kata’ib Sayyid al-Shuhada (KSS : 200 hommes), présente au sud de Damas pour défendre le tombeau de Zaynab, et qui semble être surtout un réservoir de miliciens pour ce faire14. La première mention du groupe date du 14 avril 2013 : elle a porté plusieurs noms, Kata’ib Karbala et Kata’ib Abu Fadl al-Abbas, et a envoyé des combattants qui ont servi dans la brigade Abou Fadal al-Abbas. Certaines sources affirment que la milice serait issue de scissions des Brigades du Hezbollah, et que Abu Mustafa Sheibani, un des personages importants ayant participé à la création de ces groupes spéciaux soutenus par l'Iran en Irak, en serait le chef. Sheibani, qui a la double nationalité irakienne et iranienne, était connu en Irak pour diffuser les « explosively formed penetrator (EFP) roadside bombs ». Là encore, des corps de combattants tués en Syrie passent par la frontière Iran-Irak, révélant la source du financement important du groupe. Une seule vidéo, en juin 2013, mettait en scène la milice en Syrie. Au moins 4 de ses combattants ont été tués en Syrie ; le recrutement semble se faire notamment à Bassorah. Fin août 2013, le total des morts est porté à 8. Il est possible que cette milice soit la branche militaire en Syrie d'une organisation irakienne de Bassorah, le mouvement Sayyid al-Shuhada. A l'été 2013, elle prétend avoir envoyé 500 combattants en Syrie, qui serviraient, pour la plupart, dans l'est de la Ghouta, les zones rurales autour de Damas. L'organisation a peut-être, selon Philip Smyth, servi de paravent à l'organisation Badr irakienne. 8 combattants sont tués ou portés disparus dans l'est de la Ghouta à la fin août, au moment des fameuses attaques chimiques. A noter que sur les vidéos et photographies mises en ligne, les miliciens portent un emblème distinctif bien reconnaissable. Cette milice se distingue aussi des autres par le grand nombre de photos ou de vidéos mettant en scène des cadavres de rebelles, parfois mutilés. Dans son iconographie de propagande, elle montre seulement Khamenei et l'Ayatollah Muhammed Baqir Hakim, l'un des fondateurs de l'organisation Badr en Irak, ce qui renforcerait l'hypothèse des liens avec cette organisation 
    15.


    En février 2013, Hadi al-Amiri, le chef de l'organisation Badr irakienne (liée à Téhéran), prend prétexte de la livraison d'armes de la Turquie et du Qatar à al-Qaïda comme déclaration de guerre à l'Irak16. Au départ, l'organisation Badr est la milice du Conseil Suprême pour la Révolution Islamique en Irak, avant de s'en détacher et de se constituer comme formation politique. En 2006, elle aurait rassemblé 10 000 miliciens. Le groupe a reçu fonds, entraînement et armement de l'Iran, et ce même avant de devenir autonome. L'organisation durcit sa posture après le 20 mai 2013, jour où un attentat vise un bus de pélerins chiittes près de Tikrit, en Irak, visant peut-être des conseillers iraniens visant former des combattants de la milice. Le 17 juin, l'organisation Badr annonce la mort d'un premier milicien, Yasin Muhammed al-Zayn, qui aurait péri à Zaynab. Le 13 juillet 2013, elle annonce avoir déjà envoyé 1 500 combattants en Syrie. L'organisation pleurt ses morts qui appartiennent à une formation spéciale créée pour les besoins de la guerre syrienne, Quwet Shahid al-Sadr17. Le 28 juillet, après l'annonce de la mort d'un deuxième martyr, l'organisation Badr rebaptise cette force expéditionnaire Quwet al-Shahid Muhammed Baqir al-Sadr, d'après le nom de l'ancien chef du mouvement Dawa en Irak. Sadr a joue un rôle important, comme clerc à Nadjaf, dans la formation de l'idéologique qui sera appliquée en Iran à partir de 1979 par Khomeini : il a été exécuté en 1980 par Saddam Hussein. Les miliciens utilisent plus fréquemment que les autres les versions du M-16 (dont la carabine M-4) dont certains équipés de lunettes de visée. Ils utilisent aussi ce qui est apparemment la copie iranienne du fusil anti-sniper Steyr HS. 5018.


    Logo de l'organisation Badr.-Source : http://azelin.files.wordpress.com/2013/06/untitled249.png?w=162&h=268


    Al-Muqawama al-Islamiyya fi al-Iraq-Faylaq al-Wa’ad al-Sadiq, un groupe dirigé par Al-Muqawama al-Islamiyya fi al-Iraq-Faylaq al-Wa’ad al-Sadiq, serait basé à Nadjaf, en Irak. Le nom du groupe renvoie aux provocations du Hezbollah et à la capture de deux soldats israëliens qui avait entraîné la guerre contre Tsahal en 2006. On ne sait pas si le groupe a été créé à cette date ou plus tard, en 2010-2011. En août 2012, il annonce se tourner vers des projets civils, mais un an plus tard, il envoie ses premiers combattants en Syrie. La première vidéo ne date que de janvier 2014 mais a pu être tourné avant : on y voit une subdivision de la milice, Kata’ib Musa al-Khadhim-Sariyya ‘Ammar Ibn Yasir, attaquer un Humvee. Comme Harakat al-Nujaba, le groupe semble être un paravent iranien reconfiguré pour envoyer des combattants irakiens en Syrie. De manière intéressante, le groupe prétend combattre à Alep, où opère déjà Liwa’a ‘Ammar Ibn Yasir : cela confirme effectivement la présence remarquée de davantage de miliciens chiites dans le secteur en décembre 2013-janvier 201419.


    • Les milices irakiennes basées en Syrie :


    La brigade Liwa Abou Fadl al-Abbas (LAFA) est apparue à l'automne 2012 et confirme si besoin est que la guerre civile syrienne s'oriente vers un conflit de plus en plus sectaire20. L'organisation se fixe comme objectifs la défense du sanctuaire chiite de Sayida Zaynab et des populations chiites environnantes au sud de Damas. Elle réunit une minorité de combattants syriens et une majorité de combattants chiites étrangers. Dans l'esprit, elle reflète ce qu'ont pu être les brigades internationales pendant la guerre d'Espagne. Cependant, cette milice fait appel à de nombreux combattants de Asa’ib Ahl al-Haq ou des Brigades du Hezbollah, soutenues par l'Iran, a des uniformes, des armes flambant neuf, une structure de commandement et s'identifie avec le Hezbollah libanais. L'influence de l'Iran est évidente dans la structure de l'organisation. Le nom du groupe lui-même renvoie à la rupture historique entre les chiites et les sunnites, Abou Fadl al-Abbas étant un combattant chiite qui s'illustre à la bataille de Kerbala et qui était le porte-drapeau de l'imam Hussein. Une vidéo fameuse montre un combattant de la brigade hissant le drapeau de celle-ci sur le dôme doré du sanctuaire de Zaynab.


    Source : http://azelin.files.wordpress.com/2013/05/untitled35.png?w=960


    Le groupe armé rassemble à la fois des chiites irakiens, formés et armés par l'Iran, et des chiites libanais, dont des combattants du Hezbollah. Les uniformes et la tactique du tir semi-automatique, pour améliorer la précision et économiser les munitions, relieraient LAFA au mouvement libanais. Mais dès le mois d'août 2012, le Hezbollah était présent autour du sanctuaire de Zaynab : Hassan Selim Meqdad, capturé par les rebelles, est supposé être un cadre de l'organisation libanaise. Sous la torture, visiblement, il avait reconnu la présence de 250 hommes autour du site. En avril 2013, Haidar Haj Ali est tué en Syrie : on croit d'abord qu'il est de la LAFA, mais il appartient en réalité au Hezbollah, et il a manifestement péri près du sanctuaire de Zaynab. Les emblèmes utilisés par LAFA rapprochent celle-ci du Hezbollah, et, derrière, de l'Iran. On sait que la milice a un secrétaire général, comme le Hezbollah, Abou Ajeeb (qui vient du vilage de Nubl, près d'Alep) ; un autre chef important est Abou Hajar (il s'agit de noms de guerre). Des photos où l'on voit le groupe opérer avec des véhicules de police ou des équipements plus lourds de l'armée syrienne laissent penser que la milice est intégrée, d'une façon ou d'une autre, aux opérations des forces du régime. Equipée de technicals, de fusils de précision Dragunov, d'armes légères flambant neuf et même de pièces d'artillerie, LAFA semble opérer de manière efficace en combat urbain. On sait par ailleurs que LAFA est soutenu, près du tombeau de Zaynab, par les miliciens syriens21. Au total, la brigade LAFA comprendrait entre 500 et 1 500 hommes, selon les sources.





    Le 5 juin 2013, le jour même de la victoire à al-Qusayr, une nouvelle milice chiite basée à Damas, Liwa’a Zulfiqar (LZ), apparaît sur Facebook22. En réalite, ce nouveau groupe est issu de LAFA, probablement dans l'intention d'agir sur le moral des rebelles en laissant croire qu'un véritable flot de combattants chiites afflue en Syrie pour aider le régime. La plupart des miliciens sont tirés de Liwa’a al-Yum al-Mawud -de Moqtada al-Sadr-, de Asa’ib Ahl al-Haq et des Brigades du Hezbollah. D'après une dépêche de Reuters datée du 19 juin, il se pourrait que LZ soit une création nouvelle suite à des combats ayant opposé les forces du régime syrien aux miliciens irakiens chiites eux-mêmes (!) à Damas ! Malgré tout, les miliciens chiites irakiens demeurent dépendants de l'armée syrienne pour obtenir le matériel lourd (blindés, artillerie, etc) nécessaire à certaines opérations. La création de LZ correspondant aussi à un changement d'emblème pour LAFA. Le nom de la nouvelle formation lui-même est symbolique : Zulfiqar est l'épée à deux pointes de Mahomet, que celui-ci aurait donnée à Ali sur son lit de mort, symbolisant pour les chiites la passation de pouvoir de l'un à l'autre. Les combattants de LZ se distinguent aussi par le port de tenues à camouflage désertique, contrairement à ceux de LAFA. Son commandant est Fadel Subhi, alias Abou Hajar, qui vient de LAFA. Il est tué à Deraa le 16 septembre 2013 et son corps est rapatrié à Nadjaf, en Irak. Abou Shahed, qui vient aussi de LAFA, a pris le relais23.


    Source : http://azelin.files.wordpress.com/2013/06/untitled236.png?w=300&h=225









    Liwa’a ‘Ammar Ibn Yasir (LAIY) est le premier groupe composé de miliciens chiites irakiens à ne pas combattre au sanctuaire de Zaynab24. LAIY intervient dans la zone au nord d'Alep et dans la cité elle-même, ce qui tend à prouver que contrairement à ce que l'on pensait jusque là, les miliciens étrangers ne sont pas employés qu'à Damas ou dans de grandes offensives comme à al-Qusayr, mais aussi pour des opérations de combat urbain plus quotidiennes. Le groupe apparaît fin mai 2013 sur le web et le 4 juin procède aux funérailles très hautes en couleur de 7 combattants tués en Syrie. Le nom de l'unité lui-même est encore une fois très instructif : Ammar Ibn Yasir était l'un des compagnons d'Ali, connu pour sa loyauté. Sa tombe, à Raqqa, en Syrie, a été détruite par les insurgés après la prise de la ville en mars 2013. La milice met souvent en avant dans ses documents iconographiques Akram al-Kaabi, le chef d'une autre milice chiite, Asa’ib Ahl al-Haq, ce qui suggère qu'encore une fois, ce nouveau groupe n'est peut-être qu'un paravent d'une structure antérieure. En plus des 7 tués du 4 juin 2013, un autre mort est enterré le 3 juillet suivant. Sur Youtube, les vidéos sont postées sous un utilisateur appelé Brigades de l'Armée du Mahdi, une référence explicite à Moqtada al-Sadr, qui a été réticent à envoyer des combattants en Syrie et qui est en délicatesse avec le pouvoir iranien. La milice cherche probablement ainsi à se gagner les faveurs de volontaires irakiens supplémentaires. Sur les vidéos, on peut voir très nettement que les miliciens chiites irakiens arborent un brassard jaune : pour les insurgés, cela les identifie immédiatement comme combattants étrangers. Le Hezbollah avait distribué des brassards identiques pendant la bataille d'al-Qusayr et on sait que LAFA en porte aussi à Damas. En août 2013, LAIY avait déjà perdu 10 tués en Syrie 
    25.



    Logo de LAIY.-Source : http://azelin.files.wordpress.com/2013/07/untitled273.png?w=300&h=166


    Le 23 juillet 2013 apparaît une nouvelle milice, Liwa’a al-Imam al-Hasan al-Mujtaba-Sariyya Shahid Ahmed Kayara (LIHM), qui combat dans les environs urbains et ruraux de Damas, et particulièrement au sud-est de la capitale, près de Shebaa. La milice porte le nom du 2ème imam chiite. Elle se singularise par la reconnaissance, en son sein, de plusieurs bataillons. Elle prétend en effet disposer d'une unité de mortiers, d'une autre de roquettes, et de plusieurs bataillons d'infanterie, dont une force d'intervention rapide, le bataillon Ashtar. La propagande de la milice colle moins aux Iraniens, ce qui serait peut-être une façon d'élargir le recrutement dans le monde chiite. Comme les autres milices, LIHM met en valeur , en particulier dans ses vidéos, les snipers26.

    Fin septembre 2013, une autre milice se fait jour : Sariyya al-Tali’a al-Khurasani (STK), nommée d'après Abou Muslim al-Khurasani, un combattant du VIIIème siècle qui a contribué à la chute des Omeyyades. L'organisation prétend être basée à Erbil, au coeur du Kurdistan irakien : elle opère uniquement dans les zones rurales autour de Damas. La création officielle date du 8 octobre 2013. Comme les autres milices, elle met en avant la défense du tombeau de Zaynab et l'idéologie iranienne. L'organisation met en ligne de nombreuses photos et vidéos de ses combattants avec une insistance particulière sur des poses à côté du drapeau de la milice. Le logo est inspiré de celui des Gardiens de la Révolution. La milice ne semble pas recevoir de combattants d'autres groupes irakiens. Contrairement aux autres groupes également, elle donne rapidement le nom de son chef, Ali al-Yasiri. L'armement est semblable à celui des autres formations, le groupe utilisant aussi des mortiers légers. Comme l'organisation Badr, les photos montrent régulièrement des clercs chiites aux côtés des combattants27.


    Logo de STK-Source : http://azelin.files.wordpress.com/2013/10/untitled416.png?w=218&h=243


    Si la majorité des combattants étrangers venus soutenir le régime Assad vient d'Irak et du Liban, et suit l'idéologie iranienne, d'autres ne viennent pas forcément de pays arabes avec de fortes minorités chiites28. Des rumeurs font ainsi état de la présence de combattants afghans, pakistanais et même d'un Africain de l'ouest du continent au sein de LAFA, la principale milice pro-iranienne. Dès la fin janvier 2013, les rumeurs s'accumulent sur la présence chiites afghans, peut-être issus de la minorité des Hazaras. Les rebelles en particulier s'ingénient à insister sur la présence d'Afghans et de Pakistanais, impossible à vérifier, d'autant que les éléments restent épars. Muhammed Suleiman al-Kuwni, dont la mort est annoncée par LAFA puis par l'Iran les 26-27 juillet 2013, serait un combattant venu de Côte-d'Ivoire, où vit un demi-million de musulmans chiites. On sait que le Hezbollah a développé un réseau de financement et même de recrutement dans ce pays, mais on ne peut là encore vérifier que ce combattant en est bien originaire.

    Récemment, un journal afghan a affirmé, le 15 janvier 2014, que les Gardiens de la Révolution recruteraient effectivement parmi la communauté chiite afghane. Ils auraient expédié 120 hommes en Syrie rien que durant les deux derniers mois, dont 28 ont été tués et 8 blessés. Les morts ont été enterrés dans le cimetière iranien de Mashad et les blessés soignés dans un hôpital des Gardiens de la Révolution. D'après des vétérans eux-mêmes, les Gardiens recrutent parmi la communauté afghane réfugiée en Iran (2,5 millions de personnes) en promettant notamment la résidence permanente aux volontaires. Fin novembre, un journal lié aux Gardiens de la Révolution avait déjà annoncé la mort de 10 Afghans réfugiés en Syrie : deux des martyrs avaient été enterrés à Qoms, ce qui tend à prouver que les Gardiens fournissent une compensation financière aux familles des volontaires29.


    • Les autres milices


    Le nationalisme arabe, contrairement à ce que l'on pourrait croire, est loin d'être mort. Il est même encore présent dans de nombreux pays arabes d'Afrique du Nord et du Moyen-Orient. Les nationalistes arabes ont ainsi formé leur propre milice en soutien du régime syrien, la Garde Nationaliste Arabe30. Formée en avril 2013, celle-ci comprend 4 bataillons, dénommés Wadih Haddad (un chrétien palestinien, nationaliste arabe, membre du FPLP), Haydar al-Amali (un penseur nationaliste arabe libanais, mort en 2007), Mohamed Brahmi (un Tunisien fondateur du Mouvement Populaire Arabe Nationaliste et Socialiste, tué en juillet 2013 par les islamistes) et Jules Jammal (un chrétien syrien officier de la marine syrienne, passé au rang de héros pour avoir soi-disant coulé un navire français en 1956 pendant la crise de Suez).

    L'idéologie du groupe rallie le discours du régime syrien, face aux intérêts sionistes, insiste sur la libération de la Palestine, vante les mérites de Nasser et ceux de la République Arabe Unie entre la Syrie et l'Egypte entre 1958 et 1961. Dans l'iconographie figurent aussi Hugo Chavez, le Hezbollah et Saddam Hussein. La Garde Nationaliste Arabe procède à des recrutements via des réseaux comme la Jeunesse Nationaliste Arabe, présente à Sidon au Liban, à Gaza et en Egypte. La milice comprend de nombreux combattants du monde arabe, dont des Irakiens et des Egyptiens. Elle collabore étroitement avec l'armée syrienne et se trouve dans les provinces de Damas, Homs, Alep et Deraa. Elle est surtout présente à Damas et aux alentours, et aurait pris part à l'offensive dans le Qalamoun en novembre 2013.

    Le Front Populaire de Libération de la Palestine-Commandement Général (FPLP-CG), un paravent de la Syrie qui précède de longue date la guerre civile, a été lui aussi impliqué dans le conflit, et y a subi des pertes31. Depuis les années 1970, avec les prises d'otages dans les avions ou les attentats à la bombe, ce groupe aux tactiques innovantes est devenu une milice parmi d'autres au service du régime Assad. Fondé par Ahmad Jibril, le groupe réunissait des militants désireux de passer à l'action plutôt que d'ergoter sur le marxisme. Après la fin de la guerre froide, le FPLP-GC dépend étroitement de l'appui syrien. Il s'associe également avec l'Iran, proche allié du clan Assad. Jibril n'a de fait aucune idéologie : d'aucuns le décrivent comme un « révolutionnaire nihiliste ». Il faut dire que Jibril a servi dans l'armée syrienne, puis a fondé, en 1961, le Front de Libération de la Palestine (FLP). Le groupe est constitué de Palestiniens ayant servi eux aussi dans l'armée syrienne, et avec l'arrivée au pouvoir de Hafez el-Assad, le groupe devient étroitement lié à l'appareil militaire de Damas. D'ailleurs, pendant la guerre civile libanaise (1975-1990), le FPLP-GC participe à la « guerre des camps » contre l'OLP d'Arafat. La guerre civile syrienne est un choc car le groupe est attaqué sur tous les fronts : dans ses camps d'entraînement au Liban, dans les camps de réfugiés près de Beyrouth, et à son QG de Damas. Des scissions et des défections sont intervenues.

    Le camp de réfugiés palestiniens du Yarmouk, au sud de Damas, créé dans les années 1950, est devenu un quartier à part entière. Ses 150 000 habitants sont même davantage des Syriens que des Palestiniens. Dès juin 2011, le QG du FPLP-GC à Yarmouk est incendié. La milice du groupe réagit et abat 14 personnes, en blesse 43 autres. En juillet 2012, 17 membres de l'Armée de Libération de la Palestin, une milice pro-Assad, sont kidnappés alors qu'ils se rendent à Alep, puis assassinés. La milice de 2 000 hommes du camp du Yarmouk commence alors à se déchirer. Dès le mois d'août, le FPLP-GC mène des opérations dans le camp avec l'armée syrienne, et crée une milice paravent pour ce faire, le Comité Populaire-Camp de Réfugiés du Yarmouk. Elle établit des checkpoints dans le camp et commence à subir des pertes face aux Palestiniens pro-insurrection et aux insurgés syriens : 3 tués le 7 septembre, un cadre, Adel Hasan, en octobre, tué dans un camp de réfugiés de la province de Deraa. Les Palestiniens pro-insurrection forment bientôt leur propre unité, Liwa al-Asifah (Brigade Tempête), armée par les insurgés syriens. Les attentats à la bombe dans le camp se multiplient dans les mois suivants. Les insurgés et les Palestiniens alliés visent en particulier les camps d'entraînement du FPLP-GC, comme Rihaniyya, pris en novembre 2012. En décembre, la pression est elle que Jibril quitte Damas, le mouvement étant chassé du camp Yarmouk. L'aviation syrienne commence dès lors à le pilonner. Les insurgés répliquent en assassinant le chef opérations du FPLP-GC, Madel Elian. Le site internet du groupe est également neutralisé à plusieurs reprises. Les pertes ont été lourdes dans les combats du Yarmouk ; Nidhal Alani, un des commandants les plus expérimentés, a été tué. En avril 2013, 6 combattants trouvent la mort dans une des nombreuses tentatives de réinfiltrer le camp.

    Les scissions et défections ont été fréquentes depuis les débuts du FPLP-CG. Dès la guerre civile libanaise, le mouvement y répond avec la plus féroce violence. En 1977, Muhammad Zaydan part avec ses hommes, en désaccord avec la soutien apporté aux Syriens au Liban. Il fonde le Front de Libération de la Palestine. Un an plus tard, Jibril fait place une bombe dans le QG du mouvement à Beyrouth, qui tue 200 personnes, dont l'essentiel des cadres du groupe. Le mort du fils de Jibril, Jihad, qui commandait les forces du FPLP-CG au Liban, en 2002, serait peut-être due à des querelles internes. En avril 2010, des affrontements armés éclatent dans un camp de la Bekaa après que Jibril ait limogé un chef local. Après l'implication du FPLP-CG aux côté du régime syrien en août 2012, le camp de Sabra, près de Beyrouth, se déchire. 6 membres du Comité Central du mouvement seraient partis en signe de protestation. Et même Khalid Jibril, le fils d'Ahmad, chef des unités spéciales du mouvement, aurait tenté de rejoindre Gaza en février 2013. Une scission, le FPLP-CL (Commandement Libre), combattrait même aux côtés des rebelles syriens.

    Au Liban, en octobre 2012, le QG du FPLP-CG au camp de réfugiés de Ain al-Hilweh, à Sidon, est attaqué par des inconnus armés. En janvier et mars 2013, des sunnites pro-insurrection syrienne attaquent les bureaux du mouvement au même endroit. Le mouvement réplique en tirant des roquettes, en novembre 2012, sur des villages, puis en enlevant un chef sunnite important de la Bekaa, Shaykh Arfan al-Maarabouni. Le FPLP-CG, placé dans le Chouf et la Bekaa, peut lancer des roquettes sur le Liban et la Syrie. Pour conserver une certaine activité, le mouvement s'est rappoché de l'Iran depuis l'été 2012. Il faut dire aussi que l'encadrement vieillit : Jibril a plus de 70 ans, un des chefs historiques, Ibrahim Salama, est mort en mai 2013. La seule alternative pour cette coquille de plus en plus vide est de s'accrocher désespérement à ses soutiens, Syrie et au besoin, Iran.

    Le Parti Social Nationaliste Syrien (PNSS) apporte aussi la contribution de sa branche militaire, que l'on reconnaît à l'emblème du zawba’a (typhon). Plus connu pour son activité au Liban, les cadres du PNSS ont été mobilisés dans les Forces Nationales de Défense et les comités populaires. Mais les indices se multiplient montrant que le PNSS opère de manière indépendante. Les éloges aux martyrs tombés au combat se multiplient, comme celui de Muhammad Ali Awad, un Libanais tombé au combat dans la province de Homs à la fin décembre 2013. Le rôle important du PNSS au Liban renforce encore l'intérêt d'une analyse de son implication en Syrie. Fondé en 1932 par un Grec orthodoxe juste à l'extérieur de Beyrouth, le PNSS défend une idéologie plutôt séculière et pan-syrienne, défendant l'idée d'une « Grande Syrie » qui par certains côtés emprunte beaucoup aux nationalismes européens. Il utilise un discours de « résistance » et d'anti-impérialisme, bien que ses détracteurs lui reprochent fréquemment de verser dans l'extrême-droite, voire le fascisme pur et simple. Bien qu'ayant un recrutement transconfessionnel, le PNSS semble aujourd'hui davantage s'activer pour armer les chrétiens face à une insurrection considérée comme dominée par les sunnites.

    Malgré ses faibles moyens, la branche militaire du PNSS au Liban est connue pour ses actions éclairs et audacieuses. Le PNSS est ainsi à l'origine de l'introduction des attentats-suicides contre les Israëliens après l'invasion du Liban en 1982 et probablement responsable de la mort du président Bashir Gamayel. Le PNSS a combattu aux côtés du Hezbollah contre Israël, mobilisant encore pendant la guerre de l'été 2006. En mai 2008, ses éléments participent à la défaite des miliciens sunnites dans les rues de Beyrouth. Les sunnites répliquent d'ailleurs en tuant 11 membres de l'organisation à Hadra, puis en mutilant les cadavres. Le PNSS a également fait le coup de feu à Tripoli contre les sunnites radicaux qui prennent le parti des insurgés syriens, en mai 2012 puis en juin 2013. Les combattants du PNSS, essentiellement des Libanais et des Syriens, opèrent dans les provinces de Homs et de Damas, mais on les a vus aussi à Tartous, dans les provinces de Suweida et Deraa, et même récemment à Morek, dans la province de Hama32.


    • Encadrement, caractéristiques et engagement des milices étrangères en Syrie :

    Dans la presse et les médias, les volontaires irakiens sont souvent présentés comme désorganisés, mal entraînés33. En réalité, insister sur les volontaires fait partie d'un récit cherchant à regrouper l'effort irakien, en particulier parmi les chiites, derrière le bouclier iranien. Les volontaires constituent la majorité des recrues mais ils sont sélectionnés par les autorités syriennes et iraniennes et soumis à un entraînement sévère, notamment assuré par le Hezbollah. Sur le plan idéologique, les volontaires acquiescent au discours véhiculé en Iran. L'apparition des milices irakiennes à partir de mars 2013 permet de constater que les recrues viennent essentiellements des provinces de Bassorah, Maysan, Nadjaf et Bagdad.

    L'entraînement des miliciens irakiens se ferait notamment en Iran, sous la direction des Gardiens de la Révolution. Il durerait deux semaines dans des camps de Sanandaj, une ville de l'ouest du pays. Les volontaires reçoivent 50 dollars par jour. Les Iraniens forment également plus longtemps certaines recrues dans des camps spéciaux tenus par la force Qods à Varamin. Les volontaires sont ensuite expédiés par groupes de 10 à 15 en avion à Damas. Une fois arrivé, après une rencontre avec les chefs de milices chiites, ils sont convoyés en bus. Les vétérans des combats en Irak ont parfois l'expérience des combats urbains et en rase campagne. Les milices chiites irakiennes emploient des fusils d'assaut AK-47 et dérivés, des mitrailleuses PKM, des fusils de précision et des RPG-7. Non seulement elles montent des checkpoints ou des positions défensives, des embuscades et des contre-embuscades, mais elles servent parfois, aussi, d'infanterie appoint pour les unités blindées/mécanisées syriennes. Elles manoeuvrent également leurs propres technicals. Les miliciens chiites insistent sur la manipulation de telle ou telle arme : cela fait partie de leur entraînement en Iran, où ils reçoivent une formation spécifique sur un armement donné pendant 45 jours. Les snipers, en particulier, sont mis en avant par LAFA, LAIY et LZ, avec des fusils d'assaut FAL ou Steyr SSG 69 à lunette, et des versions modifiées du Dragunov SVD. Les tireurs d'élite servent parfois au sein d'escouades ou de manière plus indépendante, en solitaire ou en binôme.

    Depuis octobre 2013, Philip Smyth note, parmi les photos et vidéos de combattants des milices chiites, une présence plus important des armes anti-snipers34. Ces armes sont peut-être des copies iraniennes du Steyr HS. 50 de 12,7 mm, une arme qui porte jusqu'à 1 500 m. L'Iran en avait reçu 800 en 2007 (les Américais en ont retrouvé une centaine en Irak, et au moins un soldat a été tué par une telle arme), mais il est probable que les miliciens manipulent, de fait, des copies, le Sayad-235. Téhéran a pu en convoyer au régime syrien par avion ou celui-ci s'est « servi » lors de livraisons précédentes d'armes par l'Iran au Hezbollah, en tant qu'intermédiaire de transit. En Syrie, en plus du Hezbollah libanais, les milices alimentées par Harakat Hizballah al-Nujaba sont fréquemment vues avec cette arme. Cette augmentation des images de matériel anti-sniper est peut-être destinée à des fins de propagande ; l'arme est probablement devenue plus répandue avec la prolifération des milices chiites ; enfin, le régime a mené plusieurs offensives à l'automne qui ont pu conduire à davantage utiliser cet équipement.


    Un membre de LAIY avec un fusil anti-sniper cal.50.-Source : http://azelin.files.wordpress.com/2013/12/untitled467.png?w=300&h=338


    La question du nombre de miliciens, en particulier irakiens, qui participent aux combats en Syrie est l'une des plus sensibles. Comme on l'a dit au début de cet article, certaines sources parlent de 3 500 à 4 000 hommes. En juin 2013, Philip Smyth faisant le décompte suivant : entre 800 et 2 000 combattants36. Dans un article du journal Elaph, basé à Londres, Viviane Aqiqi, qui écrit depuis Beyrouth, évoque le chiffre de 5 000 miliciens chiites irakiens déjà formés et expédiés en Syrie par les Gardiens de la Révolution : 500 pour As’ib Ahl al-Haq, 600 pour les Brigades du Hezbollah, 400 pour Kata’ib Sayyid al-Shuhada, 2 000 pour Liwa al-Youm al-Mawud, 200 pour Saraya Tala’i al-Khurasani, 300 pour Quwet al-Shahid Muhammed Baqir al-Sadr, 500 pour Liwa Abul-Fadl al-Abbas et 150 pour les brigades de l'imam Hussein37. En juin 2013, Philip Smyth, d'après les notices des martyrs, avait établi qu'une à deux douzaines de combattants irakiens chiites étaient tués chaque mois en Syrie38. Les chiffres semblent cependant dérisoires face aux besoins militaires du régime : d'après une étude rebelle (à prendre avec précaution, mais qui recoupent certains observations de spécialistes), Assad ne pourrait compter que sur à peine 40 000 hommes de l'ancienne armée régulière, et jusqu'à 45 000 miliciens, des Forces Nationales de Défense ou autres39. Ce qui est quasiment certain, c'est que les effectifs de l'armée syrienne, qui comptait plus de 300 000 hommes en 2011, sont tombés à 100 000, ou même un peu moins, aujourd'hui. D'où le recours aux miliciens, regroupés en 2013 sous l'ombrelle des Forces Nationales de Défense, mais qui n'alignent encore que 50 000 hommes. On voit l'importance des contingents étrangers, souvent rapidement disponibles et prêts à combattre, et qui ont souvent fait la décision là où ils sont intervenus (comme le Hezbollah à al-Qusayr)40







     Il est fort probable qu'actuellement, sur le terrain, les étrangers pro-régime soient plus nombreux que les djihadistes étrangers de l'insurrection : en tout, depuis le début, il y a en eu peut-être 30 000, avec 8 000 présents simultanément selon un décompte récent, alors qu'en face, on peut aller jusqu'à 15 000 volontaires étrangers avec peut-être 6 000 présents simultanément sur le terrain Sur ces 8 000, on peut diviser en 3 000 du Hezbollah et 5 000 des autres formations41.

    La plupart des combattants irakiens acceptent le concept révolutionnaire de l'Iran de Khamenei, le wilayat al-faqih, qui donne aux autorités islamiques de justice la souveraineté sur le peuple (concept qui n'est pas reconnu par le séminaire de Nadjaf en Irak). La religion chiite inclut aussi une forte dimension eschatologique : le retour du Mahdi est censé vaincre l'Antéchrist lors du Jugement Dernier. Le retour de l'imam caché est annoncé par un certain nombre de signes, dont l'irruption d'une armée impie venue de Damas, qui doit être défaite par le Mahdi. Pendant la bataille d'al-Qusayr, les chiites ont commencé à assimiler les rebelles sunnites à cette armée de tyrans, vus comme de nouveaux Omeyyades persécutant la famille du prophète. Dès juillet 2012, Yasser Habib, un prêcheur exalté qui officie depuis Londres, à appeler le Hezbollah à intervenir en Syrie pour protéger le sanctuaire de Sayyida Zaynab, fournissant ainsi une première justification. L'ayatollah Sistani de Nadjaf, très attaché à la tradition quiétiste de son école, n'a pas approuvé le départ de combattants chiites en Syrie. Le Hezbollah, dès l'été 2013, justifie son intervention en Syrie pour la défense des villages chiites menacés par les « mécréants » sunnites et pour la défense des lieux saints du chiisme42. Il serait intervenu en Syrie pour suivre un taklif shar’i, un ordre religieux impératif de l'ayatollah suprême iranien43.



    Les milices pro-iraniennes sont en général de petites formations, comme on l'a vu, auxquelles on attribue des missions précises. Les volontaires irakiens, acheminés à l'aéroport de Damas ou à proximité, forment le noyau d'élite de groupes moins solides. Ces troupes d'élite, surtout celles liées au Hezbollah, sont ensuite employées au-delà de l'encadrement, du renseignement et de la formation. Elles contribuent à sécuriser l'aéroport de Damas dès janvier 2013, puis celui d'Alep. Elles deviennent ensuite des formations d'infanterie régulière avec armement lourd : artillerie, mortiers, véhicules blindés, chars. Les milices, après la victoire de Qusayr, sont surtout engagées à Homs et dans l'est de la Ghouta, de juin à septembre 2013. Certaines gardent les lignes de communication entre Damas et Suweyda. A la fin août et en septembre, elles sont même engagées à Deraa, au sud. Puis, en octobre, on les voit intervenir dans la reconquête de faubourgs de Damas, à l'ouest, à l'est et au sud44.

    Les milices chiites irakiennes qui interviennent en Syrie ont par ailleurs appuyé la contre-offensive du régime irakien d'al-Maliki, un chiite, contre la province d'Anbar, après le soulèvement piloté par l'EIIL45. LZ, KSS et Asa’ib Ahl al-Haq ont publié des messages soutenant l'offensive du gouvernement irakien. Ces groupes tentent de se confondre avec les forces de sécurité et l'armée irakiennes, et de présenter l'armée irakienne comme une armée chiite, défendant des intérêts sectaires. Ils relient aussi leur engagement en Syrie au combat contre l'EIIL en Irak. Certaines milices auraient peut-être redéployé des combattants de Syrie vers la province d'Anbar.



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    Testimony of Mr. Phillip Smyth, Research Analyst at the University of Maryland – Laboratory for Computational Cultural Dynamics, House Committee Foreign Affairs Committee – Subcommittee On Terrorism, Nonproliferation, and Trade, 20 novembre 2013, Hearing: Terrorist Groups in Syria.



    1Matthew Levitt et Aaron Y. Zelin, « Hizb Allah’s Gambit in Syria », CTC Sentinel, août 2013, special issue . Vol 6. Issue 8, p.14-17.
    2Will Fulton, Joseph Holliday, et Sam Wyer, Iranian Strategy in Syria, Institute for the Study of War, mai 2013.
    3Will Fulton, Joseph Holliday, et Sam Wyer, Iranian Strategy in Syria, Institute for the Study of War, mai 2013.
    4Christopher Anzalone, « Zaynab’s Guardians: The Emergence of Shi`a Militias in Syria », CTC Sentinel jjuillet 2013 . Vol 6. Issue 7, p.16-21.
    5Carl Yonker, Iran’s Shadow Warriors: Iraqi Shiʿi Militias Defending the Faithful in Syria and Iraq, Tel Aviv Notes, The Moshe Dayan Center, Volume 7, Number 23, 10 décembre 2013.
    6Phillip Smyth, « Hizballah Cavalcade: Roundup of Iraqis Killed in Syria, Part 1 », Jihadology.net, 11 mai 2013.
    7Phillip Smyth, « Hizballah Cavalcade: Roundup of Iraqis Killed in Syria, Part 2 », Jihadology.net, 17 mai 2013.
    8Phillip Smyth, « Hizballah Cavalcade: Roundup of Iraqis Killed in Syria, Part 3 », Jihadology.net, 2 juin 2013.
    9Phillip Smyth, « Hizballah Cavalcade: Asa’ib Ahl al-Haq’s Liwa’a Kafeel Zaynab », Jihadology.net, 14 août 2013.
    11Thomas Strouse, « KATA’IB HEZBOLLAH AND THE INTRICATE WEB OF IRANIAN MILITARY INVOLVEMENT IN IRAQ », The Jamestown Foundation, Terrorism Monitor, VOLUME VIII, ISSUE 9, H 5, 5 mars 2010.
    13Philip Smyth, « Hizballah Cavalcade: Liwa’a al-Hamad: Harakat al-Nujaba’s Latest Shia Militia in Syria », Jihadology.net, 21 décembre 2013.
    14Phillip Smyth, « Hizballah Cavalcade: Kata’ib Sayyid al-Shuhada: Another Supplier of Iraqi Shia Fighters in Syria », Jihadology.net, 3 juin 2013.
    15Phillip Smyth, « Hizballah Cavalcade: Kata’ib Sayyid al-Shuhada Emerges: Updates on the New Iraqi Shia Militia Supplying Fighters to Syria », Jihadology.net, 9 septembre 2013.
    16Phillip Smyth, « Hizballah Cavalcade: Breaking Badr: Is Iraq’s Badr Organization Operating In Syria? », Jihadology.net, 25 juin 2013.
    17Phillip Smyth, « Hizballah Cavalcade: Breaking Badr, The New Season: Confirmation of the Badr Organization’s Involvement in Syria », Jihadology.net, 12 août 2013.
    18Phillip Smyth, « Hizballah Cavalcade: The Badr Organization’s Syrian Expeditionary Force: Quwet al-Shahid Muhammed Baqir al-Sadr », Jihadology.net, 18 octobre 2013.
    19Phillip Smyth, « Hizballah Cavalcade: Faylak Wa’ad al-Sadiq: The Repackaging of an Iraqi “Special Group” for Syria », Jihadology.net, 13 janvier 2014.
    20Phillip Smyth, « Hizballah Cavalcade: What is the Liwa’a Abu Fadl al-Abbas (LAFA)?: Assessing Syria’s Shia “International Brigade” Through Their Social Media Presence », Jihadology.net, 15 mai 2013.
    21Hezbollah Involvement in the Syrian Civil War, The Meir Amit Intelligence and Terrorism Information Center, 17 juin 2013.
    22Phillip Smyth, « Hizballah Cavalcade: Liwa’a Zulfiqar: Birth of A New Shia Militia in Syria? », Jihadology.net, 20 juin 2013.
    23Testimony of Mr. Phillip Smyth, Research Analyst at the University of Maryland – Laboratory for Computational Cultural Dynamics, House Committee Foreign Affairs Committee – Subcommittee On Terrorism, Nonproliferation, and Trade, 20 novembre 2013, Hearing: Terrorist Groups in Syria.
    24Phillip Smyth, « Hizballah Cavalcade: Liwa’a ‘Ammar Ibn Yasir: A New Shia Militia Operating In Aleppo, Syria », Jihadology.net, 20 juillet 2013.
    25Matthew Levitt et Aaron Y. Zelin, « Hizb Allah’s Gambit in Syria », CTC Sentinel, août 2013, special issue . Vol 6. Issue 8, p.14-17.
    26Phillip Smyth, « Hizballah Cavalcade: Liwa’a al-Imam al-Hasan al-Mujtaba: A Shia Militia Fighting in Rif Dimashq/Ghouta », Jihadology.net, 5 octobre 2013.
    27Phillip Smyth , « Hizballah Cavalcade: Sariyya al-Tali’a al-Khurasani: A New Combat-Tested Shia Militia in Syria », Jihadology.net, 29 octobre 2013.
    28Phillip Smyth, « Hizballah Cavalcade: The Lion of Damascus, and Afghans, and Africans! Oh My!: Fighters From Exotic Locales In Syria’s Shia Militias », Jihadology.net, 30 juillet 2013.
    30Aymenn Jawad Al-Tamimi, « The Arab Nationalist Guard: A Pro-Assad Militia », Brown Moses Blog, 1er janvier 2014.
    31Phillip Smyth, « THE POPULAR FRONT FOR THE LIBERATION OF PALESTINE-GENERAL COMMAND (PFLP-GC) AND THE SYRIAN CIVIL WAR », Middle East Review of International Affairs, Vol. 17, No. 2 (Eté 2013), p.55-72.
    32Chris Zambelis, « Assad's Hurricane: A Profile of the Paramilitary Wing of the Syrian Social Nationalist Party », Terrorism Monitor Volume: 12 Issue: 6, The Jamestown Foundation, 20 mars 2014.
    33Phillip Smyth, « From Karbala to Sayyida Zaynab: Iraqi Fighters in Syria’s Shi`a Militias », CTC Sentinel, août 2013, special issue . Vol 6. Issue 8, p.28-32.
    34Phillip Smyth, « Hizballah Cavalcade: Khamenei’s Cannon: .50 Caliber Anti-Material Rifles & Shia Fighters in Syria », Jihadology.net, 24 décembre 2013.
    36Michael Knights, « Iran's Foreign Legion: The Role of Iraqi Shiite Militias in Syria », PolicyWatch 2096, The Washington Institute, 27 juin 2013.
    38Michael Knights, « Iran's Foreign Legion: The Role of Iraqi Shiite Militias in Syria », PolicyWatch 2096, The Washington Institute, 27 juin 2013.
    40Jeffrey White, «  Assad's Indispensable Foreign Legions », PolicyWatch 2196, The Washington Institute, 22 janvier 2014.
    41« Shiite Foreign Fighters in Syria: Facts, Narratives and Regional Impact », NGC Blog, 24 janvier 2014.
    42« Shiite Foreign Fighters in Syria: Facts, Narratives and Regional Impact », NGC Blog, 24 janvier 2014.
    43Testimony of Mr. Phillip Smyth, Research Analyst at the University of Maryland – Laboratory for Computational Cultural Dynamics, House Committee Foreign Affairs Committee – Subcommittee On Terrorism, Nonproliferation, and Trade, 20 novembre 2013, Hearing: Terrorist Groups in Syria.
    44Testimony of Mr. Phillip Smyth, Research Analyst at the University of Maryland – Laboratory for Computational Cultural Dynamics, House Committee Foreign Affairs Committee – Subcommittee On Terrorism, Nonproliferation, and Trade, 20 novembre 2013, Hearing: Terrorist Groups in Syria.
    45Phillip Smyth, « Hizballah Cavalcade: Selling Sectarianism: Shia Islamist Groups & Maliki’s Anbar Offensive », Jihadology.net, 3 février 2014.

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    « Et combattez-les jusqu'à ce qu'il ne subsiste plus d'association, et que la religion soit entièrement à Allah. »1. Un portrait des combattants étrangers de l'insurrection en Syrie.


    Article publié simultanément sur l'Alliance Géostratégique.


    Mise à jour 16-samedi 29 mars 2014 : rajout d'un tableau sur les volontaires européens, beaucoup d'ajouts dans les différents contingents ; à suivre prochainement, d'autres exemples (Norvégiens, Américains, etc).


    Mise à jour 15 samedi 22 février 2014 : des précisions sur les Jordaniens, les Britanniques, les Belges.

    Mise à jour 14 dimanche 9 février 2014 : précisions sur les Azéris, Tchétchènes.

    Mise à jour 13 mercredi 5 février 2014 : les Indonésiens.


    Mise à jour 12 jeudi 30 janvier 2014 : précisions importantes sur les Belges et les Azéris, grâce à de nouveaux articles.


    Mise à jour 11 samedi 25 janvier 2014 : ajout des Danois et des Azéris, précisions sur les Espagnols, les Néerlandais, et d'autres, ajouts d'images supplémentaires.

    Mise à jour 10 samedi 18 janvier 2014 : republication totale du billet avec les notes de bas de page, des rajouts sur quelques contingents + les Saoudiens et les Canadiens en plus.

    Mise à jour 9 lundi 13 janvier 2014 : les Tunisiens, à suivre avec d'autres compléments prochainement.


    Mise à jour 8 _ vendredi 10 janvier 2014 : un long développement sur les Egyptiens.

    Mise à jour 7 mardi 7 janvier 2014 : des précisions sur les Marocains d'Harakat al-Sham et sur les Espagnols.


    Mise à jour 6 dimanche 5 janvier 2014 : rajout de l'exemple espagnol, des précisions sur les Marocains de Harakat al-Sham.


    Mise à jour 5 jeudi 2 janvier 2014 : les volontaires turcs et belges ; précisions sur les Britanniques et les groupes composés d'étrangers.


    Mise à jour 4 vendredi 28 décembre : des précisions sur les volontaires nord-caucasiens.


    Mise à jour 3 vendredi 27 décembre : les volontaires d'Asie Centrale, quelques précisions sur les groupes composés de volontaires étrangers.


    Mise à jour 2 samedi 21 décembre 2013 : des précisions sur les pertes subies par les volontaires étrangers.


    Mise à jour 1 vendredi 20 décembre 2013 : précisions sur les volontaires jordaniens + exemple allemand rajouté. 




    La guerre en Syrie a entraîné l'intervention de milliers de combattants étrangers qui sont venus soutenir les insurgés luttant contre Bachar el-Assad. L'attention des Occidentaux se focalise, bien sûr, sur ceux qui viennent combattre auprès des groupes liés à al-Qaïda, et qui pourraient éventuellement constituer une menace dans ces pays, mais c'est aussi oublier que l'intervention étrangère est sans doute bien plus considérable en faveur de Bachar el-Assad1. Cet article se propose d'esquisser un portrait d'ensemble du phénomène des combattants étrangers qui sont venus se battre en Syrie du côté de l'insurrection, de façon à démonter quelques idées reçues et à fournir des exemples circonstanciés qui aident à mieux saisir la réalité du phénomène, à partir de sources fiables.

     


    « Les volontaires étrangers en Syrie, combien de divisions ? »


    En Europe, l'afflux de volontaires aux côtés des rebelles étrangers commence à inquiéter à partir du printemps 2013. The Independant estime que 100 Britanniques sont déjà partis ; le Figaro parle de 50 à 80 Français ; Der Spiegelévoque des douzaines d'Allemands ; et le Jyllands-Poste parle de 45 Danois. Les Pays-Bas haussent leur niveau d'alerte en raison du retour de certains au pays, parmi la centaine ou plus de musulmans qui sont partis combattre en Syrie. A ce moment-là, ce sont entre 140 et 600 Européens environ qui sont déjà allés se battre du côté des insurgés, soit 7-11% du nombre total de volontaires étrangers2.

    En avril 2013, Aaron Zelin estimait le nombre total de volontaires étrangers partis en Syrie depuis 2011 à 2 000-2 500, dont 135 à 590 Européens. Il y en avait entre 70 à 441 encore sur place, parmi ces derniers, à ce moment-là. Sur 249 notices de martyrs des groupes djihadistes syriens, seules 8 (3%) concernaient alors des Européens. De fait, les combattants étrangers représentent au maximum 10% de l'insurrection, et probablement moins. En novembre 2013, Thomas Hegghamer parlait de 1 100 à 1 700 Européens de l'ouest partis en Syrie, ce qui d'après lui représente déjà plus que tous les autres contingents des conflits entre 1990 et 2010. Le phénomène, globalement, semble s'accélérer tout au long de l'année 2013.


    Nombre de combattants étrangers en Syrie par pays d'origine, estimation des services de renseignement en 20133. A gauche : estimation minimum ; à droite : estimation maximum

    France
    200-400
    Allemagne
    200
    Royaume-Uni
    200-300
    Belgique
    100-300
    Espagne
    95
    Danemark
    65
    Bosnie
    60
    Autriche
    57
    Pays-Bas
    50-100
    Italie
    45-50
    Norvège
    30-40
    Suède
    30-40.

    Récemment, le quotidien allemand Süddeutsche Zeitung4, citant une étude à paraître de The International Centre for the Study of Radicalisation, évoque au total 11 000 combattants étrangers en Syrie, dont 1 800 Européens de l'Ouest (et 240 Allemands). L'étude en question, parue finalement le 17 décembre5, confirme effectivement ces chiffres : 11 000 volontaires étrangers venant de 74 nations différentes depuis 2011 ; le nombre d'Européens de l'Ouest a triplé depuis avril 2013, passant de 600 à plus de 1 900. La fourchette se situe désormais entre 3 300 et 11 000 combattants, et le total est probablement de plus de 8 500. Les Européens de l'ouest constituent désormais 18% du contingent, avec en tête la France, le Royaume-Uni, l'Allemagne, la Belgique et les Pays-Bas. Rapportés à la population totale, les chiffres sont les plus élevés pour la Belgique, le Danemark et les Pays-Bas. Les pays du Moyen-Orient continuent à fournir près de 70% des volontaires étrangers, les plus gros contingents venant de Jordanie, d'Arabie Saoudite, de Tunisie, du Liban et de Libye, mais les chiffres sont ici probablement moins fiables. Les Balkans et les anciennes républiques soviétiques fournissent le dernier gros contingent. En tout cas, malgré cette augmentation, le nombre de combattants étrangers ne représente pas plus de 10% de l'insurrection, qui se monte au moins à 100 000 hommes.

    Les combattants étrangers en Syrie, d'après Süddeutsche, citant l'ICRS + l'étude de l'IRCS parue le 17 décembre 2013 (à gauche, estimation basse, à droite, estimation haute).

    Jordanie
    180-2 089
    Arabie Saoudite
    386-1 016
    Tunisie
    382-970
    Liban
    65-890
    Libye
    336-556
    Turquie
    63-500
    Egypte
    119-358
    Pakistan
    7-330
    Algérie
    68-123
    Territoires palestiniens
    74-114
    Yémen
    14-110
    Somalie
    6-68
    Irak
    59-247
    Soudan
    2-96
    Maroc
    77-91
    Koweït
    54-71
    Afghanistan
    12-23
    Bahreïn
    12
    Qatar
    14-15
    Emirats Arabes Unis
    14
    Israël
    15-20
    Iran
    3
    Mauritanie
    2
    Oman
    1
    France
    63-412
    Royaume-Uni
    43-366
    Irlande
    11-26
    Belgique
    76-296
    Luxembourg
    1
    Allemagne
    34-240
    Suisse
    1-8
    Pays-Bas
    29-152
    Kosovo
    4-150
    Albanie
    9-140
    Espagne
    34-95
    Danemark
    25-84
    Autriche
    1-60
    Bosnie
    18-60
    Macédoine
    3-20
    Serbie
    3
    Bulgarie
    1
    Italie
    2-50
    Suède
    39-87
    Norvège
    33-40
    Finlande
    4-20
    Australie
    23-205
    Canada
    9-100
    Etats-Unis
    17-60
    Russie
    9-423
    Tchétchénie
    36-186
    Kazakhstan
    14-150
    Kyrgyzstan
    9-30
    Chine
    6-100


    Du côté des rebelles sunnites, il y a probablement eu en tout au moins 5 000 combattants étrangers, une fourchette plus large menant à 10 000 ou un peu plus, ce chiffre recouvrant tous ceux qui sont arrivés depuis 2011 -beaucoup ont été tués, arrêtés ou sont repartis entretemps6. La mobilisation de ce vivier reste néanmoins sans précédent, même comparée à celle en Irak contre les Américains ou contre les Soviétiques en Afghanistan. La majorité des volontaires vient des pays arabes -Arabie Saoudite, Tunisie et Libye, principalement, avec peut-être un nombre d'Irakiens plus important que ce que l'on peut savoir actuellement. L'Europe occidentale fournit le second plus gros contingent avec en tête l'Angleterre, la France, la Belgique et les Pays-Bas, selon Zelin, au début 2013. Il y a également des volontaires moins nombreux des Balkans, du Caucase, et d'autres régions du monde, soit au total plus de 60 pays d'où viennent ces combattants sunnites. La plupart de ces combattants intègrent les factions islamistes les plus radicales, en premier lieu l'EIIL et le front al-Nosra, mais également des groupes salafistes comme Ahrar al-Sham. Ils constituent aussi une bonne partie des groupes armés liés de près ou de loin à l'EIIL ou à al-Nosra comme l'Armée Muhajirin wa-Ansar, les bataillons Suqqour al-Ezz, le mouvement Sham al-Islam, le bataillon Vert, la brigade Umma et le Jund al-Sham.





    Pour le centre israëlien Meir Amir, en février 2014, il y aurait 1 600 à 2 100 volontaires étrangers européens (sans compter les autres nationalités, donc) présents sur le terrain, en Syrie, majoritairement avec le front al-Nosra et l'EIIL7.


    Tableau listant le nombre de volontaires étrangers européens présents en Syrie, côté insurrection, février 20148.


    Pays
    Nombre estimé de volontaires
    Royaume-Uni
    200-350
    Belgique
    200-300
    Irlande
    10-26
    France
    200-220
    Pays-Bas
    100-200
    Espagne
    10-plusieurs douzaines
    Italie
    45-60
    Allemagne
    Plus de 200
    Danemark
    65
    Suède
    Au moins 30
    Finlande
    Plusieurs douzaines
    Norvège
    30-40
    Autriche
    Plusieurs douzaines
    Ukraine
    Quelques individus.
    Hongrie
    Environ 12
    Luxembourg
    1
    Suisse
    1
    Roumanie
    Au moins 1
    Bulgarie
    1
    Bosnie Herzégovine
    Plusieurs douzaines
    Kosovo
    Environ 100
    Macédoine
    Douzaines
    Albanie
    Plus de 100
    Serbie
    Quelques individus
    Russie
    Quelques individus (hors Nord-Caucase)
    Arménie
    Quelques individus


    La plupart des volontaires étrangers ont peu d'expérience et passent d'abord par des camps d'entraînement. Quelques-uns ont pu déjà être formés dans des camps en Afrique du Nord, comme ceux mis en place par Ansar al-Sharia en Libye ou d'autres milices islamistes. Il y a également, cependant, des vétérans d'Afghanistan, de Bosnie, de Tchétchénie, du Yémen et de la Libye. La majorité des djihadistes syriens ou étrangers considère les Tchétchènes comme les plus expérimentés, après vingt ans de guerre contre la Russie. Mais les volontaires caucasiens viennent surtout d'Europe et ont aussi peu d'expérience que les autres, généralement. Ceux qui sont intervenus en premier sur le champ de bataille ont eu souvent le plus d'impact. L'armée Muhajrin wa-Ansar, liée à l'EIIL, a ainsi joué un rôle clé dans la prise de la base aérienne de Minnagh, en août 2013. D'autres formations de volontaires étrangers ont attaqué furieusement dans la région de Lattaquié, en plein coeur du pays alaouite, procédant d'ailleurs à des nettoyages de population dans les zones conquises9. La brutalité du régime de Bachar el-Assad a probablement entraîné une radicalisation de ceux qui sont venus combattre en Syrie. En outre, les djihadistes étant mieux financés que les autres acteurs de l'insurrection, ils ont beaucoup plus attiré. Il semblerait que les combattants tunisiens, profitant de l'expérience d'Ansar al-Sharia, aient contribuer à préparer un programme de prosélytisme (dawa) pour l'EIIL. Ce programme vise à briser l'image négative qu'a l'organisation depuis la guerre en Irak et à s'attirer la bienveillance des habitants. C'est pourquoi, aussi, ce programme vise les enfants et les adolescents de 8 à 16 ans.

    Pour le centre Meir Amit, la plupart des volontaires partagent l'idéologie des salafistes radicaux, et partent en Syrie pour l'accomplir et la ramener dans leur pays d'origine. D'autres partent en raison des images de la souffrance du peuple syrien, pour aider à renverser le régime Assad et parfois par goût de l'aventure. La plupart des volontaires rejoignent le front al-Nosra et surtout l'EIIL, ou la JMA, dont une fraction est alliée à l'EIIL. Parmi les musulmans qui partent faire le djihad en Syrie, ceux d'origine marocaine, en Europe, sont plus nombreux que les autres, mais on trouve de nombreuses autres origines également. Les volontaires sont moins célibataires que précédemment, surtout depuis la seconde moitié de 2013, où certains emmènent leurs familles avec eux. La majorité des combattants est sans expérience du feu ; ils reçoivent parfois une préparation dans leur pays d'origine, et surtout quand ils arrivent en Syrie. Les combattants étrangers interviennent surtout dans la région d'Alep, mais pas exclusivement, encore une fois. Le financement des voyages et des combattants se fait notamment par des donations dans les mosquées et les centres islamiques ; il est probable que les donateurs ignorent, parfois, à qui sert leur argent. En Syrie, en revanche, ce sont les groupes armés eux-mêmes qui financent les combattants, notamment par un salaire mensuel. On conseille néanmoins aux volontaires de se munir d'argent (quite à ne pas payer leur sécurité sociale, comme le conseille un Allemand se trouvant en Syrie, Abu Talha) pour acheter vêtements et autres impedimenta jusqu'à leur arrivée en Syrie. Des réseaux plus organisés existent aussi comme Sharia4Belgium, mais pas dans tous les pays. Arrivés en Turquie, généralement en avion à Istanbul, les volontaires gagnent via les transports publics, ou par avion, la frontière, où ils sont pris en charge dans des maisons sûres. Ils prennent ensuite contact avec les groupes armés qui leur font facilement franchir la frontière10.


    Les volontaires pakistanais : une contribution au djihad mondial du TTP ?


    De nombreux commandants du Tehrik-i-Taliban Pakistan (TTP) ont précisé avoir envoyé des militants en Syrie pour combattre le régime de Bachar el-Assad11. Mohammed Amin, le coordinateur du TTP pour la Syrie, a ainsi affirmé que son organisation avait établi une base en Syrie avec l'aide de vétérans de l'Afghanistan. Un commandant de rang intermédiaire du TTP justifie l'envoi de militants par le fait que des chiites seraient également recrutés par l'Iran au Pakistan pour aller combattre aux côtés du régime de Bachar el-Assad. Le réseau qui se charge d'acheminer les volontaires en Syrie est tenu conjointement par le TTP et par le Laschkar-i-Jangvi (LJ), deux groupes affiliés à al-Qaïda. Il aurait envoyé de 100 à 150 hommes. Abdul Rashid Abbasi, un proche du chef du TTP, Hakimullah Mehsud, a précisé que 120 combattants pakistanais se trouvaient en Syrie et qu'ils étaient sous les ordres du commandement local d'al-Qaïda. Le réseau est dirigé par Usman Ghani, un ancien commandant du LJ, et Alimullah Umry, un commandant du TTP de la province de Khyber Pakhtunkhwa. Selon al-Jazeera, les Pakistanais se trouvent dans la Katibat Mujahiroon, un groupe djihadiste composé de volontaires étrangers qui combat à Lattaquié et qui est commandé par un Libyen, Abu Jaafar il Libi. Le TTP, le LJ et un autre groupe sectaire, le Hafiz Gul Bahadur, ont envoyé des combattants. Le TTP a également demandé à ses commandants de Mohmand, Bajaur, Khyber, Orakzai et des agences tribales du Waziristan de procéder à des recrutements.


    Source : http://raymondpronk.files.wordpress.com/2013/06/al-nusra-front.jpg


    Une première vidéo, le 31 juillet 2013, confirme la présence de combattants du TTP en Syrie. Elle montre un groupe de 10 à 20 Pakistanais et a été mise en ligne par l'EEIL. En septembre, les médias annoncent que les corps de 30 Pakistanais ont déjà été rapatriés au pays, la plupart appartenant au LJ ou à la faction du Punjab du TTP. Cette participation du TTP à l'insurrection syrienne ne doit pas surprendre : elle fait partie de la stratégie d'internationalisation promue par Mehsud, qui veut participer aux djihads à l'étranger en lien avec al-Qaïda. Il y en a eu d'autres exemples : en juin 2012, le président du Niger affirmait que des Afghans et des Pakistanais entraînaient des hommes au nord du Mali. Au Yémen, des Pakistanais convoyés par al-Qaïda formeraient des militants aux explosifs, l'un d'entre eux, Ragaa Bin Ali, étant même tué par un drone en 2013. Faisal Shahzad, un jeune Pakistanais résidant aux Etats-Unis et qui avait tenté de placer une bombe à Times Square en mai 2010, était lié au TTP. L'envoi de combattants en Syrie a aussi eu pour effet de raviver les tensions sectaires au Pakistan entre sunnites et chiites.


    Les Jordaniens : la radicalisation des salafistes


    Depuis le début de l'insurrection, les militants jordaniens ont eux gagné la Syrie12. Au départ, ils comptaient renverser Bachar el-assad pour installer un Etat islamique sunnite, dans une dimension guerrière proprement religieuse. Cette approche s'est intensifiée avec le caractère de plus en plus sectaire du conflit. Parmi les Jordaniens, salafistes ou djihadistes, qui sont partis pour la Syrie, il y a certains vétérans d'Afghanistan ou d'Irak, et certaines sources parlent de plusieurs milliers d'hommes en tout. On sait que Zarqawi, un Jordanien, avait dirigé la branche d'al-Qaïda en Irak jusqu'à sa mort en juin 2006. Son mentor spirituel, Abu Muhammad al-Maqdisi, un Jordanien d'origine palestinienne, est le chef de file du djihadisme en Jordanie. Les djihadistes semblent gagner du terrain autour des villes de Maan et de Zarqa, cette dernière étant d'ailleurs la ville natale de Zarqawi. En octobre 2012, les autorités démantèlent une cellule qui s'apprêtaient à commettre des attentats anti-occidentaux à Amman grâce à des explosifs et à des armes venus de Syrie. Il faut dire qu'au départ, elles ont eu tendance à fermer les yeux sur le transit de combattants jordaniens en direction de ce pays. Mohammed el-Shalabi, un des leaders djihadistes jordaniens, affirme que de 700 à 800 combattants sont partis en Syrie, un chiffre qu'il est difficile de vérifier. D'autres rapports parlent de 500 hommes.





    On sait par contre que Mahmoud Abdoul Al, le gendre de Abu Muhammad al-Talawi, un des cheiks djihadistes influents de Jordanie, s'est fait sauter à Deraa en octobre 2012. Al-Tahawi lui-même encourage les Jordaniens à se joindre au djihad sous la bannière d'al-Nosra. D'autres clercs sunnites jordaniens ont fait de même depuis, à l'instar du chef d'al-Qaïda, Ayman al-Zawahiri. Au début des hostilités, les Jordaniens franchissent la frontière dans les provinces de Deraa et de Rif Dishmashq. Ils sont aussi présents à l'ouest et à l'est de la Syrie, à Alep, Homs et Deir es-Zor. Le gouvernement jordanien laisse d'abord faire, sans doute dans l'intention de se débarrasser à peu de frais de ses djihadistes. Mais quand le conflit s'éternise, les autorités verrouillent la frontière et mettent le hola sur le trafic d'armes qui revient vers la Jordanie. En conséquence, les Jordaniens font désormais un détour via la Turquie et pénètre en Syrie par le nord. La plupart des volontaires s'intègrent dans le front al-Nosra, et les combattants expérimentés semblent même diriger certaines brigades de l'organisation. Deux Jordaniens d'ascendance palestinienne, originaires de Zarqa, ont aidé à l'établissement du conseil de la Choura d'al-Nosra, aux côtés d'Abu Muhammad al-Juhani, le chef de l'organisation. Ces deux militants, Iyad Toubasi et Mustafa Abdul Latif, ont fait partie du commandement d'al-Qaïda en Irak. Ils sont présents en Syrie depuis le début du conflit. Le premier est par ailleurs marié à la soeur de Zarqawi. Abou Gelebeb, c'est son nom de guerre, est l'émir d'al-Nosra pour les provinces de Deraa et Damas. Blessé en décembre 2012, il est soigné en Turquie avant de rejoindre le combat. C'est Latif qui prend la suite du front sud d'al-Nosra. Proche de Zarqawi, il avait notamment organisé l'arrivée des Syriens venus se battre en Irak contre les Américains.

    En décembre 2013, les Jordaniens forment le plus gros contingent de volontaires étrangers venus se battre en Syrie aux côtés des rebelles, avec plus de 2 000 hommes13. Selon Abou Sayaf, le chef des djihadistes jordaniens, il y a actuellement 1 200 Jordaniens encore en Syrie ; 200 auraient été tués depuis le début de leur participation. En plus des militants historiques, une génération plus jeune contriburait désormais en majorité au départ, originaire des villes de Zarqa, Salt, Maan et Irbid. Les Jordaniens seraient majoritairement dans des brigades radicales, en particulier celles du front al-Nosra. Ils seraient assez opposés aux vues radicales de l'EIIL en ce qui concerne le traitement des minorités et ses pratiques de guerre, de manière générale14.

    On estime qu'il y a en Jordanie 5 000 salafistes djihadistes, pour 15 000 salafistes environ au total. Plutôt discrets jusqu'en 2011, la guerre en Syrie leur a donné l'occasion de s'exprimer : face à un « ennemi proche », ils défendent la création d'une « forteresse » en Syrie (Diyar al-Tamkeen) pour étendre leurs activités en capitalisant sur l'expérience acquise sur place. Le groupe des salafistes djihadistes est assez lâche, avec plusieurs chefs influents, comme Abu Muhammad al-Maqdisi et Abu Muhammad al-Tahawi. Les Jordaniens restent parmi les plus gros contributeurs en volontaires étrangers avec probablement entre 700 et 1 000 hommes actuellement sur le terrain, en février 2014. Pour les salafistes-djihadistes jordaniens, la guerre en Syrie recentre l'affrontement non pas contre l'Occident mais contre les dirigeants de l'étranger proche jugés impie, un combat qui peut finalement s'importer en Jordanie. Les autorités ne s'y trompent et ont arrêté de 150 à 170 personnes jusqu'en janvier 2014, dont, en décembre dernier, Raed Hijazi, un personnage qui aurait des liens avec al-Qaïda. En outre, le conflit est devenu de plus en plus sectaire, opposant sunnites et chiites, et les combattants jordaniens pourraient être amenés à intervenir sur d'autres champs de bataille d'un tel djihad. Une victoire en Syrie pourrait radicaliser davantage encore les salafistes-djihadistes jordaniens contre le pouvoir hachémite15.


    Les Néerlandais : un recrutement dans une communauté ciblée


    Au moins 20 Néerlandais sont partis combattre en Syrie depuis le début de la guerre civile et 6 y ont trouvé la mort16. Il n'y a pas de réseaux organisés jusqu'à présent qui recrutent les musulmans néerlandais sur place, mais des groupes comme Sharia4Holland, Behind Bars, Hizb-al-Tahrir et Millatu Ibrahim se servent du conflit pour promouvoir leur cause, ce qui est un facteur potentiel de radicalisation de leur public. Il est d'ailleurs fort possible que le nombre total de Néerlandais partis en Syrie dépasse en fait la centaine. Les 20 personnes qui ont été identifiées proviennent des communautés marocaine, somalienne et turque surtout, bien que l'une d'entre elles soit originaire de Bosnie. La majorité est néanmoins d'origine marocaine. Ils viennent de Zeist, Delft, Rotterdam et La Hague (en particulier le quartier de Schilderswijk). La plupart des hommes recrutés ont entre 23 et 26 ans, même si deux étaient des mineurs. Le soutien à la cause s'exprime via un site Internet et le recrutement s'effectuerait par des activistes de Sharia4Holland et Behind Bars qui ont déjà effectué le voyage en Syrie. Les volontaires gagnent la Turquie via les Pays-Bas ou la Belgique et entrent dans le nord de la Syrie.




    Le premier Néerlandais tué en Syrie, d'origine marocaine, est mort en mars 2013. Il faisait partie d'un groupe de 20 jeunes hommes de Delft, certains ayant un passé de délinquant ; lui-même cherchait manifestement à « racheter ses péchés » en partant combattre en Syrie. Un de ses amis, qui jouait dans l'équipe de foot Delfia, est également tué en Syrie, ainsi que son frère. Une jeune femme de 19 ans, connue sous le nom d'Oum Usama, de Zoetermeer, suspectée de procéder au recrutement, est arrêtée en juillet 2013. Un autre recruteur, Murat Ofkeli, surveillé par les autorités depuis 2001 et qui avait notamment envoyé en 2005 3 jeunes Néerlandais pour la Tchétchénie, qui avaient été arrêtés en Azerbaïdjan, n'est pas pris au sérieux jusqu'à ce que la presse se fasse l'écho de plaintes des parents des candidats au djihad. Banni de la mosquée As-Soennah de La Hague, Ofkeli aurait trouvé la mort en Syrie en juin 2013.

    Le chef des djihadistes néerlandais en Syrie, Abu Fidaa, a donné une interview au journal De Volkskrant en juin 2013. Il fournit des précisions qui sont impossibles à vérifier, mais qui n'en sont pas moins intéressantes. On conseille ainsi aux volontaires de lire 48 Laws of Power ou Les 36 Stratagèmes de la guerre, par exemple. D'après lui, une fois arrivés en Syrie, les volontaires sont entraînés pendant six semaines ; ils peuvent alors se porter candidats au martyr. Les Néerlandais sont mélangés avec d'autres nationalités pour favoriser l'intégration dans un djihad « global ». On pense que les Néerlandais sont surtout à Alep mais Abu Fidaa précise qu'ils se trouvent aussi dans d'autres parties du pays. 3 femmes ont également fait le choix de suivre leurs maris en Syrie.

    Le 17 janvier 2014, le ministre des Affaires Etrangères néerlandais déclare que 10 Néerlandais ont déjà trouvé la mort en Syrie ; 120 seraient toujours là-bas ; et 20 sont revenus et étroitement surveillés17.

    Le recrutement, aux Pays-Bas, se ferait par des réseaux assez organisés. On trouve des mosquées salafistes, en particulier dans la communauté marocaine, et des imams appartiennent aussi à une organisation salafiste saoudienne, la fondation Ahl al-Sunnah. D'autres salafistes opèrent plus discrètement, en dehors des mosquées. Arrivés en Turquie par avion, généralement en provenance d'Allemagne, les volontaires gagnent la frontière et contactent par téléphone des personnes indiquées par les vétérans revenus aux Pays-Bas. Ils reçoivent armes et équipement sur place. Les Néerlandais stationnent généralement dans la province d'Alep18.


    Les Britanniques : au-delà du « Londonistan »


    Depuis le début de la guerre en Syrie, les autorités britanniques ont arrêté trois hommes suspectés de participer à des réseaux de recrutement et d'acheminement de volontaires pour les groupes djihadistes19. Le cas britannique rappelle de fâcheux souvenirs, notamment celui de la Bosnie. L'attention est attirée sur les volontaires britanniques au moment de l'enlèvement d'un journaliste anglais et d'un autre néerlandais, le 19 juillet 2012, qui sont finalement libérés par un groupe de rebelles qui les avaient aidés à pénétrer en Syrie. Or, parmi leurs ravisseurs, se trouve une douzaine de Britanniques, dont un docteur du National Health Service, Shajul Islam, d'origine bengalie, intercepté à son retour au pays via l'Egypte le 9 octobre suivant. D'autres arrestations ont lieu en janvier 2013, dont celle du frère de Shajul, et d'un homme qui avait converti un MAC-10 tirant à blanc en une arme opérationnelle. Najul Islam, c'est son nom, aurait assuré le soutien financier du voyage de son frère et de son complice, arrêté avec lui, et aurait également convoyé en Syrie des équipements de vision nocturne, des lunettes de visée et autres matériels sensibles. Dans un autre cas, Nassim Terreri et Walid Blidi, deux Londoniens d'origine algérienne, sont tués à Darkoush, à quelques kilomètres de la frontière turque, le 26 mars 2012. Les deux Britanniques appartenaient à la brigade Hisham Haboub, de l'Armée syrienne libre : ils sont morts en ouvrant le feu sur un convoi du régime qui a répliqué à leurs tirs, un autre Britannique du même groupe étant d'ailleurs blessé dans l'accrochage.


    Source : http://news.images.itv.com/image/file/106123/image_update_5f0cd34c80bde19a_1350476632_9j-4aaqsk.jpeg



    Les Britanniques se sont en fait retrouvés sur nombre de champs de bataille du djihad depuis l'Afghanistan. La communauté dite « Londonistan » avait aussi produit des prêcheurs radicaux capables d'influencer la jeunesse britannique, jusqu'à pousser certains éléments à rejoindre al-Qaïda et à commettre les attentats du 7 juillet 2005 à Londres. Depuis le printemps arabe cependant, ce sont les communautés arabes en exil, via leurs liens avec leurs pays d'origine, qui sont devenus importantes, comme le montre le cas de la Libye et de la Tunisie, ou bien encore de l'Egypte. On estime qu'il y a au moins 13 000 exilés syriens au Royaume-Uni, dont une partie fournit des fonds, organise des convois, alimente aussi le vivier des volontaires. Mais comme on l'a vu, des Britanniques à proprement parler sont aussi partis en Syrie. Il y en a au moins 30. La communauté soudanaise de l'ouest de Londres parle de 21 hommes déjà entraînés sur place, et il y aurait eu des départs dans les communautés marocaine et somalienne. Des Syriens comme un prêcheur de l'est de Londres, Abu Basir al-Tartusi, qui n'était pas parmi les plus radicaux, sont aussi partis combattre en Syrie. On trouve aussi parmi eux Mustafa Setmariam Nassar, un théologien djihadiste vétéran de l'Afghanistan arrivé à Londres dans les années 90, qui avait soutenu les groupes radicaux en Algérie avant de retourner en Afghanistan et d'être arrêté par les Américains à Quetta en 2005, livré aux autorités syriennes qui l'ont relâché, sans que l'on comprenne bien pourquoi, en février 2012. Muhammad Surur bin Nayif Zain al-Abidin, en lien avec deux dissidents saoudiens, Saad al-Faqih et Muhammad al-Massari, contribue au financement des insurgés. Théologien salafiste, il est revenu au Qatar en 2004 et organise de là le flux financier à destination de certains groupes rebelles.






    Le portrait type du volontaire britannique est donc le suivant : un homme jeune, entre 20 et 30 ans, originaire du sud-est asiatique, plutôt bien éduqué, et qui a des liens avec des individus ou des groupes ayant des relations internationales. Les motivations relèvent plutôt de la solidarité de l'oumma (défendre les « frères syriens) et sont facilités par l'accès aisé à la Syrie via la Turquie et l'absence d'une contre-discours qui empêcherait les jeunes musulmans ciblés de partir se battre. Les combattants syriens déconseillent cependant aux volontaires de se rendre par leurs propres moyens en Syrie : il faut d'abord entrer en contact avec les réseaux ou les groupes armés pour faciliter le transit20.

    Le 20 novembre 2013, Mohammed el-Araj, de l'ouest de Londres, est le deuxième Britannique à être reconnu mort au combat en Syrie par les autorités21. Mort à la mi-août 2013, il avait passé 18 mois en prison pour avoir protesté violemment devant l'ambassade israëlienne de Londres en 2009. Habitant de Ladbroke Grove, dans l'ouest de Londres, il était né dans un vol de British Airways et a grandi au Royaume-Uni. Il faisait une formation pour être ingénieur mécanicien avant son arrestation. Selon l'ISCR, el-Araj était en lien avec al-Nosra et l'EIIL et aurait combattu dans l'une de ses formations, ou un groupe associé, dans les provinces d'Alep et d'Idlib. Sa famille est d'origine palestinienne. Un de ses amis aurait également trouvé la mort en Syrie.

    Le 6 février 1914, Abdul Waheed Majid meurt dans l'explosion d'un véhicule kamikaze en Syrie, lors de l'assaut raté sur la prison centrale d'Alep, sous la bannière d'al-Nosra et le nom de Abu Suleiman al Britani22. Ce n'est pas le premier. Il était cependant lié au groupe al Muhajiroun, de Crawley. Il était en contact avec les membres de ces cercles radicaux depuis la fin des années 1990 et le début des années 2000. Le cas de cet homme est inquiétant car il a attendu presque 15 ans d'activisme et d'engagement avant de partir sur le champ de bataille syrien, et il était connu des services de renseignement23. Au moins 10 citoyens britanniques auraient déjà péri sur les champs de bataille syriens. Deux Britanniques encore présents en Syrie, Mahdi Hassan, un ancien étudiant d'un cours privé catholique, et Muhammad Hamidur Rahman, salarié d'un petit commerce, discutent avec des sympathisants sur un réseau social basé en Lettonie, Ask.fm24.

    Selon l'ISCR, en janvier 2014, au moins 50 Britanniques partis en Syrie sont revenus dans leur pays. Parmi les volontaires, de nombreux jeunes hommes d'origine pakistanaise, marocaine, tunisienne et libyenne. Si la plupart des départs sont individuels, des réseaux organisés autour de mosquées peuvent contribuer au financement et aux contacts sur place. Le réseau Sharia4UK, dirigé notamment par Anjem Choudary, fait de la propagande pour le recrutement. Né en 1967, d'origine pakistanaise, Choudary a étudié la médecine à l'université de Southampton. Devenu finalement avocat, il rallie le Cheikh Omar Bakri Muhammad, le fondateur d'al-Muhajiroon, interdite par les autorités britanniques, puis fonde al-Ghurabaa, également interdite, avant de lancer Sharia4UK, bannie en 2010. En mai 2012, il se rend aux Pays-Bas pour piloter le démarrage de Sharia4Belgium, qui recrute pour le djihad en Syrie. Bakri, né à Alep en 1958, rejoint les frères musulmans syriens, puis se radicalise au Liban. Arrivé en Angleterre en 1986, il fonde une branche de Hizb al-Tahrir, une organisation libanaise extrêmiste qui veut établir un califat islamique. En 2005, craignant une arrestation pour ses prises de position radicales sur le 11 septembre, il se réfugie au Liban. Dans une interview du 27 novembre 2013, il affirme que Choudari est son émir pour le Royaume-Uni25.


    Les Finlandais : un changement d'échelle


    En Finlande, les premières rumeurs à propos de combattants partis en Syrie commencent à circuler dans les médias à partir d'août 201226. Un an plus tard, le ministère de l'Intérieur confirme que plus de 20 Finlandais ont déjà rejoint les groupes islamistes radicaux sur place. Ce phénomène marque la radicalisation, en filigrane, de musulmans finlandais depuis environ deux ans. La population musulmane finlandaise, très réduite au départ, s'est accrue dans les années 90 par l'apport de nombreux réfugiés. On l'estimait à 50 à 60 000 personnes en 2011, dont 90% de sunnites. Ce sont des musulmans de la deuxième génération, mal intégrés, originaires de zones de conflit, qui se sont radicalisés. Cependant, la plupart des musulmans radicalisés sont liés, de fait, à des groupes islamistes ou autres avec des enjeux locaux, même si plusieurs organisations comme al-Qaïda, les Shebaab, le Hezbollah sont représentées en Finlande. Les Shebaab, en particulier, sont plus visibles car ils ont recruté dans la communauté somalie finlandaise (15 000 personnes en 2012). Le processus semble se restreindre à partir de 2012, moment où les Shebaab s'associent très nettement à al-Qaïda et commencent à avoir recours à des méthodes classiques de l'organisation comme l'attentat à la voiture kamikaze.

    On pense qu'il n'y a pas eu de Finlandais engagés en Afghanistan. Le premier combattant étranger finlandais mis en évidence est Abu Ibrahim, parti combattre en Tchétchénie et arrêté par les autorités géorgiennes. Son père est un officier de l'armée finlandaise. Le plus gros contingent reste donc celui débauché par les Shebaab entre 2007 et 2009, avant la radicalisation de ce dernier mouvement vers al-Qaïda. On évoque aussi, peut-être, la présence d'un Finlandais auprès du Front National de Libération de l'Ogaden, en Ethiopie. C'est avec la guerre en Syrie que le contingent de volontaires finlandais est le plus important. Après les rumeurs dévoilées en août 2012, un premier martyr finlandais, Kamal Badri, est identifié en janvier 2013 : il a été tué à Alep. Quelques mois plus tard, les autorités commencent à parler d'une dizaine, puis d'une vingtaine de personnes parties en Syrie. Le portrait d'ensemble reste encore peu clair, faute d'informations suffisantes, même si l'on peut en déduire que la communauté musulmane radicalisée, en Finlande, se structure davantage depuis deux ans.


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    L'Australie : la communauté libanaise et le djihad


    En ce qui concerne l'Australie, 6 combattants en Syrie ont potentiellement été identifiés comme australiens, avec cependant des doutes sur plusieurs d'entre eux27. Trois cas sont cependant plausibles : Roger Abbas, Yusuf Topprakaya et un kamikaze connu sous le nom de Abu Asma al-Australi. Roger Abbas, tué en octobre 2012, venait de Melbourne et était d'origine libanaise : c'était aussi un champion de kickboxing. Arrivé au départ pour une aide humanitaire, il a visiblement combattu ensuite avec le front al-Nosra. Yusuf Topprakaya, tué en décembre 2012, était originaire de la communauté turque et était surveillé par les autorités australiennes depuis 2010. Arrivé à la frontière turque à la mi-2012, il attend de pouvoir entrer en Syrie et rejoint une unité locale des brigades al-Farouk près de la ville de Maarat al-Numan. Il se fait remarquer par ses compétences au tir et dans la fabrication de bombes, avant d'être tué par un sniper. A la mi-septembre 2013, enfin, Abu Asma al-Australi jette un camion rempli de 12 tonnes d'explosifs contre une école qui sert de lieu de cantonnement à des soldats du régime syrien dans la ville de al-Mreiya, dans la province de Deir es-Zor. L'attaque kamikaze aurait permis au front al-Nosra de prendre la base aérienne de la ville. Le martyr, originaire de Brisbane et de la communauté libanaise, était lui aussi surveillé par les autorités australiennes avant son départ.

    Source : http://resources3.news.com.au/images/2012/10/31/1226506/977691-roger-abbas.jpg


    D'autres cas sont moins documentés. En août 2012, un cheik de Sydney, Mustapha al-Mazjoub, est tué en Syrie. D'ascendance saoudienne, il est à noter que son frère était le seul membre australien du Conseil National Syrien. Il serait mort au combat. En novembre 2012, un dénommé Marwan al-Kassab, considéré comme un Australien, meurt dans une explosion au Nord-Liban alors qu'il fabrique des bombes pour les rebelles syriens. En avril 2013, Sammy Salma, originaire de Melbourne, et qui avait voyagé avec Abbas, est également tué. En tout, on estime que 80 Australiens sont partis en Syrie et que 20, peut-être, ont combattu avec al-Nosra. La plupart sont issus de la communauté libanaise, 70% d'entre eux étaient connus des autorités précédemment et ils sont entrés en Syrie via la Turquie, un peu moins par le Liban. La Syrie n'est pas le premier cas de départ d'un contingent australien. Entre 1998 et 2003, 20 personnes avaient rejoint l'Afghanistan et les camps du LeT au Pakistan. Entre 2002 et 2012, 16 Australiens ont été arrêtés au Liban, ou condamnés in abstentia, pour activités djihadistes, principalement en lien avec Ansbat al-Ansar ou Fatah al-Islam. Après l'invasion de la Somalie par l'Ethiopie en 2006, de 10 à 40 Australiens ont également rejoint les Shebaab en Somalie. Des Australiens seraient également partis au Yémen en 2010. Le conflit en Syrie marque cependant un changement d'échelle. Une des causes est évidemment l'importance de la communauté libanaise : le conflit en Syrie concerne davantage ses membres que ceux en Somalie ou au Yémen. Ensuite, l'accès à la Syrie via la Turquie est beaucoup plus aisé que lors des conflits précédents. Enfin, le caractère de plus en plus sectaire du conflit et l'impuissance de la communauté occidentale à le juguler ont manifestement constitué un appel d'air pour des groupes comme al-Nosra ou l'EIIL.

    Le combat s'est en outre transposé en Australie. Depuis le début 2012, 17 incidents ont été relevés comme étant en rapport avec le conflit syrien : principalement des attaques de sunnites contre des personnes, des biens ou des commerces chiites ou alaouites. Elles ont lieu surtout à Sydney et Melbourne et impliquent des personnes issues des communautés syrienne, turque et libanaise. L'Australie a connu plusieurs préparations d'attentats terroristes déjouées avant exécution, contre les J.O. De Sydney en 2000, une du LeT en 2003, et deux cellules autonomes démantelées à Sydney et Melbourne en 2005 qui comprenaient des personnes entraînées en Afghanistan et au Pakistan. Un attentat prévu contre les Hollsworthy Army Barracks en 2009, là encore arrêté à temps, impliquait des hommes qui participaient au réseau de financement et de recrutement des Shebaab. A noter toutefois que les incidents sectaires ont reculé en 2013.

    En décembre 2013, deux hommes ont été arrêtés à Sydney. La police affirme qu'un des deux hommes, Hadmi Alqudsi, était un recruteur pour al-Nosra et probablement pour l'EIIL (il aurait envoyé au moins 6 personnes en Syrie. Le deuxième homme arrêté était sur le point de partir. Pour Andrew Zammit, le spécialiste de la question, cela signifie que les réseaux d'acheminement en Australie sont en train de s'organiser petit à petit28. Le 8 décembre d'ailleurs, les autorités annoncent avoir confisqué 20 passeports de peur de départs vers la Syrie, ce qui porte le total de la mesure à 90 en tout.

    En janvier 2014, après le déclenchement des combats contre l'EIIL, Yusuf Ali, un Australien, et son épouse, sont tués à Alep. Tyler Casey est entré en Syrie entre juin et août grâce à l'aide d'Alqudsi, arrêté en décembre 2013 à Sydney. Il combattait au sein du front al-Nosra. Né aux Etats-Unis, Yusuf a ensuite gagné l'Australie avec ses parents et a été élevé comme chrétien. Quand ses parents se séparent, lorsqu'il a 13 ans, il gagne les Etats-Unis avec sa mère. Il regagne l'Australie à 17 ans et se convertit à l'islam. En novembre 2011, il épouse Amira Ali à Sydney, qui est donc morte avec lui en Syrie. Yusuf est donc le 7ème Australien dont on est sûr qu'il ait bien été tué sur place29.


    La Suède : un profil de combattants très ciblé


    En avril 2013, le service de sécurité suédois estime que 30 personnes ont déjà rejoint les insurgés syriens30. L'auteur de l'article de référence sur la question a identifié personnellement 18 Suédois qui, à coup sûr, ont gagné la Syrie. Presque toutes ces personnes viennent du sud-ouest de la Suède, et plus de la moitié des faubourgs de Gothenburg, la seconde ville du pays. 11 sont originaires des faubourgs d'Angered et Bergjsön. Les liens d'amitié jouent incontestablement : trois candidats appartenaient ainsi au même cercle d'arts martiaux. D'autres fréquentaient une mosquée radicale bien connue de Gothenburg, la Bellevue Masjid. Seul l'un des hommes concernés avait un lien direct avec la Syrie, où il est entré en juin 2013. Un tiers des personnes est né en Suède de parents immigrés. Le reste provient de différents pays : Irak, Jordanie, Kosovo, Maroc et même Philippines. Pourtant au moins 10 sont d'origine libanaise (dont 2 qui étaient peut-être Palestiniens). Un seul à des origines familiales suédoises. Ce sont tous des hommes : l'âge moyen est de 23,5 ans. La plupart viennent de familles avec de nombreux enfants et à faible revenu ; 8 étaient sans emploi ou revenu d'aucune sorte. 8 étaient également connus pour délinquance, dont 4 pour des affaires de drogue et 3 pour des violences. L'un des volontaires, Abo Isa, était un criminel endurci : il a fait trois fois de la prison et a été condamné en tout à 15 reprises.


    Sur ces 18 Suédois, 8 ont été tués en Syrie. Abu Kamal est victime d'un éclat d'obus de char à Alep, en janvier 2013. A la mi-mars, une vidéo le présente comme un membre de Kataib al-Muhajirin ; un Britannique a d'ailleurs péri au cours de la même opération. Abu Omar, lui, est tué en avril 2013 par une roquette de RPG ; là encore, il aurait servi avec un groupe radical. Abu Dharr, qui avait réalisé la première vidéo de propagande en suédois, est tué en avril 2013. Abu Abdurahmann a été tué en juin 2013 dans la province d'Idlib ; il faisait lui aussi partie de Kataib al-Muhajirin. Deux frères, Abu Maaz et Abu Osman, ont également péri en Syrie. Ils ont été tués lors de l'attaque d'un checkpoint du régime près d'Abu Zeid, à proximité du Krak des Chevaliers, dans la province de Homs. Abu Maaz est mort au volant de la voiture kamikaze qu'il conduisait et son frère aîné dans les échanges de tirs qui ont suivi ; ils servaient dans Jund al-Sham. Un autre frère avait été tué 18 mois plus tôt, en 2012, lors d'affrontements sectaires à Tripoli, au Liban. Abu Omar Kurdi a lui été tué en août 2013 durant l'assaut de la base aérienne de Minnagh. En plus des 8 morts recensés, deux autres pourraient bien avoir été Suédois : Adam Salir Wali, tué par une grenade le 29 mars 2013 (le seul Suédois qui aurait rejoint l'Armée syrienne libre et pas un groupe radical), et Abu Mohammad al-Baghdadi, tué fin août 2013. Tous les Suédois ont rejoint, à l'exception de Wali, des groupes radicaux : al-Nosra, Kataib al-Muhajirin et Jund al-Sham. Certains se sont même ralliés à l'EIIL. Plusieurs sont fortement suspectés de crimes de guerre.

    9 des 18 Suédois identifiés étaient précédemment liés au terrorisme ou au djihadisme. Isa al-Suedi est le frère cadet d'un homme condamné pour la préparation d'une attaque du type Mumbaï contre un quotidien danois, avec trois autres hommes, à partir de la Suède. Il avait été arrêté à la frontière somalienne en 2007 et au Waziristan en 2009. Abu Omar était le fils d'un djihadiste albanais du Kosovo. Un des oncles de la fratrie est emprisonné pour avoir participé à la préparation d'un attentat contre des trains en Allemagne en mai 2006 ; un autre était le quatrième responsable hiérarchique du mouvement libanais Fatah al-Islam et a été tué par l'armée libanaise en mai 2007. Abu Dharer Filippino annonce depuis la Syrie, fin octobre 2012, qu'il a été entraîné au Pakistan en 2001 par le LeT. Il est retourné en Suède au printemps 2013 et fait depuis une intense propagande pour le djihad. Le profil type des volontaires suédois est donc assez ciblé : un homme jeune, du sud-ouest de la Suède, probablement des faubourgs de Gothenburg, d'une famille immigrée mais pas syrienne, sans emploi, déjà condamné pour délinquance. Des amis ou des parents peuvent le relier au terrorisme ou au djihadisme.


    Les Tchétchènes et les Nord-Caucasiens : peu nombreux mais influents


    Avant de parler de la présence des Tchétchènes, il faut signaler qu'une diaspora tchétchène est présente en Syrie depuis le XIXème siècle (1866) suite à un déplacement forcé de population sous l'Empire ottoman. Les familles tchétchènes se sont installées à la fois dans le nord (Qamichli, Raqqa) et le sud (Kouneitra) du pays. Il y aurait eu encore 7 à 8 000 Tchétchènes en Syrie au déclenchement du conflit en 2011. En avril 2013, un spécialiste estimait qu'un très petit nombre seulement avait rejoint l'insurrection, alors que certains combattent au sein des forces du régime31.


    Source : http://chechen.org/wp-content/uploads/2013/08/Abu-Umar-Shishani.jpg


    Les Tchétchènes figurent également parmi les étrangers partis rejoindre l'insurrection syrienne32. Les premiers combattants nord-caucasiens sont signalés dès le mois d'août 2012. Le départ de volontaires en Syrie n'est pas sans entraîner des discordes, notamment parmi les Tchétchènes et les Ingouches, car le combat local est toujours considéré comme plus important, face à la Russie, que les guerres extérieures comme le conflit syrien. Rustam Gelayev a été le premier tué tchétchène en août 2012. Depuis, les Tchétchènes ont notamment formé l'ossature du groupe Jaysh al-Muhajireen wal al-Ansar, dont une partie a rallié l'EIIL en novembre 2013 (voir ci-dessous). On trouve en Syrie non seulement des Tchétchènes et des Nord-Caucasiens issus de la région en question, mais également des membres des communautés en exil ou de réfugiés proches des frontières du Caucase33. Le recrutement se fait donc dans les Tchétchènes d'Europe, ceux qui étudient dans les pays arabes, ou bien aussi parmi ceux de Géorgie. En plus des Tchétchènes, il faut ajouter que le FSB russe a reconnu dès le mois d'août 2013 que 200 citoyens du Dagestan combattaient probablement en Syrie. Un réseau de recrutement se serait installé en Russie pour débaucher des Nord-Caucasienss, des citoyens d'Asie Centrale et du Tatarstan. Le réseau serait dirigé par un salafiste vétéran de l'Afghanistan, un Tatar du nom de Salman Bulgar34.





    Trois commandants, l'émir Muslim, l'émir Seifullah et l'émir Abu-Musaaba ont gagné la Syrie le 31 octobre 2013 et ont formé un nouveau groupe sous l'autorité de l'émir Muslim, qui dirigeait précédemment Jundu Sham. Muslim a probablement attiré à lui certains combattants servant sous les ordres de l'émir Umar Shishani, des hommes qui ont combattu en Tchétchénie ou au Daghestan. Ce sont des combattants expérimentés qui par ailleurs savent aussi que l'émir Muslim a des liens importants avec des bailleurs de fonds du Moyen-Orient, depuis l'époque d'Ibn al-Khattab.

    Des Arabes remplacent les combattants qui quittent Umr Shishani, mais celui-ci aura du mal à maintenir la cohésion d'un groupe composé d'hommes dont il ne parle pas forcément la langue. La plupart des volontaires tchétchènes d'Europe semblent cependant rejoindre ce groupe. En décembre 2013, l'émir Muslim revendique 1 500 combattants tandis que Shishani en alignerait 600. Les deux groupes comprennnent à la fois des Tchétchènes, d'autres nationalités du Caucase et des Arabes, syriens ou non. Il existe aussi d'autres groupes avec des Tchétchènes. Abu Musa, qui est arrivé en Syrie en 2012, dirigerait un groupe de 300 hommes. Le groupe Jamaat du Caliphat de l'émir Abdulkhakim compterait 100 militants. Si Shishani reconnaît l'autorité de Doku Umarov, le chef de l'insurrection tchétchène contre les Russes, ce n'est pas le cas de Muslim. En outre, Shishani est intégré dans la structure de l'EIIL, contrairement à Muslim. L'émir Salaudin, le représentant d'Umarov en Syrie, est devenu le chef des volontaires caucasiens. De Tchétchénie même, l'afflux s'est accru depuis cet automne mais ne concerne pour l'instant qu'un maximum de 100 personnes, dont peut-être quelques femmes. Mais les Tchétchènes ont intégré les groupes les plus puissants de l'insurrection et leur influence est sans doute sans rapport avec leur nombre réel.

    En février 2014, les Tchétchènes et les autres Nord-Caucasiens opèrent au sein de 4 groupes, tous commandés par des Tchétchènes : Omar al-Shishani (Shishani signifiant « le Tchétchène »), Seyfullakh al-Shishani ( (tué le 6 février lors de l'assaut de la prison centrale d'Alep), Amir Muslim et Salahuddin al-Shishani35. Omar al-Shishani est un Tchétchène du village de Jokolo, de la gorge de Pankisi, en Géorgie. Il a servi en Abkhazie en 2006-2007 mais n'a pu intégrer l'armée géorgienne en raison d'une tuberculose. Arrêté pour achat et détention illégale d'armes, en septembre 2010, il gagne l'Egypte une fois relâché. Il passe en Syrie via la Turquie, combat à Alep dès septembre 201236 et fonde Jaysh al-Muhajireen wa’l-Ansar (qui aurait compté jusqu'à 3 000 combattants du Caucase, d'Ukraine, de Crimée et de pays arabes), puis devient ensuite émir du nord de la Syrie pour l'EIIL en avril 2013. Son second est Abou Jihad Shishani, qui devient influent après la prise de la base aérienne de Minnagh, au mois d'août 2013. Seyfullakh, un Tchétchène de Pankisi réfugié en Turquie, faisait partie du groupe d'Omar jusqu'à ce qu'il fasse scission en septembre 2013 pour fonder sa propre force avec quelques douzaines de combattants. Il avait rallié le front al-Nosra le 31 décembre 2013, après avoir participé à la prise de l'hôpital al-Kindi, bastion du régime à Alep37. Il est tué dans l'assaut sur la Prison Centrale de la ville, le 6 février dernier. Salahuddin avait récupéré une bonne partie des combattants d'Omar en novembre 2013 : en effet, ceux-ci avaient refusé de prêter allégeance à l'émir de l'EIIL, Baghdadi, se considérant déjà liés à l'émir du Caucase, Oumarov. D'autres ne voulaient tout simplement pas être incorporés dans l'EIIL. Amur Muslim, un Tchétchène de Pankisi, est vétéran des deux guerres en Tchétchénie. Il avait été arrêté par les Russes en 2008 mais assez étrangement vite relâché. Il dirige son propre groupe, Jund al-Sham, dans la province de Lattaquié. Il est surnommé « Spoka » (le sommet de la colline, en russe) après avoir capturé les villages alaouites sur les hauteurs durant une offensive dans cette province. Muslim a servi dans les forces de défense aérienne soviétiques en Mongolie, puis en Tchétchénie au sein de l'insurrection, aux côtés de combattants arabes. Il a participé à l'assaut sur la Prison Centrale d'Alep aux côtés du front al-Nosra38.

    Il existe d'autres formations comprenant des Tchétchènes ou des Nord-Caucasiens, moins importantes. Jamaat Sabiri est un groupe incluant surtout des Ouzbeks et dirigés par Abdullah al-Tashkenti, un chef dont on sait peu de choses et qui est mort durant l'assaut sur la Prison Centrale d'Alep. Le groupe a combattu aux côtés d'Omar Shishani et prétend disposer de camps d'entraînement en Syrie. Le groupe Khalifat jamaat combat également le régime syrien ; son chef, Abdul Hakim Shishani, reste assez mystérieux39. Récemment, on a vu apparaître sur les réseaux sociaux des djihadistes russophones un groupe dirigé par un Dagestanais, Abu Hanif, qui fait partie de l'EIIL mais conserve une organisation distincte en raison de la proximité culturelle et linguistique de ses membres. Les combattants du groupe viennent de Russie, du Nord-Caucase et du Kazakhstan. Le groupe a été l'origine fondé dans la province d'Alep par Abu Hanif et un autre Dagestanais, Abu Banat40.

    Plus originale encore, l'histoire de ce kamikaze, Abu Khalid, qui se fait sauter le 25 avril 2013 à Alep. Ramazan, originaire de Nizhnegorsk en Crimée, est un Tatar dont le profil ne correspond pas à celui de la majorité des combattants nord-caucasiens. D'âge mûr, il fait partie de Jaish al-Muhajireen wal-Ansar, d'Omar ash-Shishani : c'est avec ce groupe qu'il va conduire un camion bourré d'explosifs contre l'hôpital al-Kindi. On pense que quelques Tatars de Crimée combattent ou ont combattu en Syrie. Les autorités tatares locales accusent le groupe islamiste radical Hizb ut-Tahrir de conduire le recrutement, de même que les médias ukrainiens, qui évoquent en avril 2013 la mort de Abdullah Jepparov, de Belogorsk, en Crimée, tué en Syrie. Abullah aurait été recruté par Hizb ut-Tahrir avec 6 autres Tatars de Crimée, puis transporté en Turquie avec eux, et de là en Syrie41.

    La majorité des Tchétchènes présents en Syrie (de 400 à 1 000) est au départ constituée d'étudiants en Syrie ou en Egypte, au déclenchement de la révolution, qui ont contribué à attirer les autres. Les Tchétchènes de Pankisi ont aussi beaucoup plus de facilité à gagner la Syrie que le Nord-Caucase, paradoxalement. D'autres viennent des 150 à 250 000 Tchétchènes réfugiés en Europe. Très peu de volontaires sont donc issus de la Tchétchénie à proprement parler. Les volontaires sont formés pendant un mois à un mois et demi, sauf pour ceux qui ont au moins un an d'expérience du combat. Ils sont étroitement limités dans leurs déplacements les 4 premiers mois. Manifestement, les Nord-Caucasiens cherchent à créer en Syrie des camps d'entraînement pour le combat dans le Nord-Caucase, où il est difficile d'installer de telles structures. Quelques volontaires seraient déjà retournés au Nord-Caucase.


    Les Allemands : la poursuite de la radicalisation


    L'Allemagne, contrairement à la France ou au Royaume-Uni au sein de l'UE, s'est opposée à l'envoi d'une aide militaire ou à une intervention directe pour renverser Bachar el-Assad. Ce qui n'a pas empêché un nombre croissant d'Allemands de rejoindre le djihad en Syrie42. Les médias allemands parlent d'ailleurs depuis quelques mois d'un véritable « camp d'entraînement » allemand en Syrie destiné à attirer les volontaires pratiquant la langue de Goethe. Le phénomène n'est pas nouveau. En 2009, un camp « allemand » s'était ainsi installé au Pakistan pour alimenter le Mouvement Islamique d'Ouzbékistan lié à al-Qaïda. En 2012, le renseignement allemand évoque une véritable « colonie salafiste » allemande en Egypte, comprenant plus de 60 combattants, dont le fameux rappeur Denis Cuspert (« Deso Dogg ») qui avait échappé à la surveillance des services de sécurité allemands et qui combat maintenant en Syrie. A la mi-novembre, la police allemande indique d'ailleurs que « Deso Dogg » compte mener des attaques contre l'Allemagne, ce que celui-ci dément aussitôt dans une vidéo. Des rumeurs font état de son décès à la fin novembre 2013 mais il semblerait plutôt qu'il soit hospitalisé en Syrie ou bien en Turquie.





    Les Allemands, selon un spécialiste, ne se trouvent pas en majorité dans le front al-Nosra et l'EIIL, qui, victimes de « l'espionnite », se méfient par exemple des nouveaux convertis comme « Deso Dogg ». Les services de sécurité allemands avaient déjà été mis sur la sellette dès 2012 par le New York Times qui affirmait qu'un Tunisien qui aurait peut-être servi de garde du corps à Ben Laden un an avant les attentats du 11 septembre avait tranquillement vécu en Allemagne pendant un certain temps. Sami A., du fait de son expérience et de son entraînement dans les camps d'Affghanistan, aurait constitué une source d'afflux de volontaires pour le djihad. La dernière estimation fait état de 230 Allemands, selon l'hypothèse haute, qui seraient partis en Syrie. En mars 2013, le nombre n'était que de 60, avant de passer à 150 en août. Le länder de Hesse a dû installer un dispositif spécial de surveillance pour freiner les départs d'adolescents vers le djihad syrien. Sur 23 cas étudiés, la plupart des recrues ont moins de 25 ans et 9 sont encore à l'école. Le ministre de l'Intérieur a donc créé un dispositif pour différencier les tendances radicales parmi les candidats au départ, sur le modèle de ce qui a été fait pour les mouvements néonazis ou d'extrême-droite.

    Des combattants allemands auraient aussi participé à des massacres de chrétiens syriens. L'Allemagne craint que le retour de ces combattants ne radicalise la frange salafiste et la tension est vive avec la Turquie, accusée d'avoir maintenue une frontière poreuse avec la Syrie et d'avoir favorisé l'accès des volontaires européens au champ de bataille syrien.

    En février 2014, une vidéo confirme que Deso Dogg, alias Abu Talha al-Almani, a survécu à ses blessures reçues en novembre 2013 après un raid aérien, dans le nord de la Syrie. Denis Cuspert, de son vrai nom, né en 1975 à Berlin, avait abandonné le rap en 2010 pour se convertir en prêcheur islamique. Fin 2011, il se lie avec Mohamed Mahmoud, alias Abu Usama al-Gharib, un Autrichien d'origine égyptienne. Ce dernier, condamné à la prison en 2008, dirige une plate-forme de propagande djihadiste. Il avait quitté l'Autriche pour Berlinb après sa sortie de prison en septembre 2011. Avec Cuspert, il gagne le land de Rhénanie-du-Nord-Westphalie où ils fondent une association salafiste, Millatu Ibrahim. En juin 2012, les autorités allemandes interdisent l'association après des affrontements entre salafistes et policiers à Bonn, qui font deux blessés parmi ces derniers. Cuspert, qui prend alors le nom de guerre de Abu Talha al-Almani, quitte l'Allemagne. Cuspert gagne la Syrie à l'été 2013, mais dans ses vidéos de propagande, comme celle de novembre 2013, il ne prêche pas pour un retour en Allemagne afin d'y prolonger le djihad ; son but est d'encourager des Allemands à venir se battre en Syrie. En février 2014, on le voit distribuer des vêtements d'hiver à des enfants dans les zones contrôlées par les rebelles ; les dons viennent d'Allemagne et les vêtements ont été fournis par le front al-Nosra. Les autorités allemandes estiment alors qu'au moins 270 personnes sont impliquées, depuis 2011, dans le djihad en Syrie43.

    Selon les autorités allemands, les volontaires bénéficient d'un important soutien financier de la communauté musulmane. Des millieurs d'euros sont collectés par donations. Un camp d'entraînement pour les volontaires allemands a été établi dans le nord de la Syrie, et accueillent des Allemands qui viennent surtout du land de Rhénanie du Nord-Westphalie (où vit un tiers de la communauté musulmane germanique). D'autres viennent de la Hesse, de Berlin, de Bavière et de Hambourg. Un centre d'information aurait même été bâti sur place pour diffuser de la propagande pour le djihad en Allemagne. Les volontaires seraient recrutés par les prêches des imams radicaux et par sollicitation sur Internet44.


    Les volontaires d'Asie Centrale


    Le nombre de combattants étrangers originaires d'Asie Centrale a grimpé en 2013, et ceux qui reviennent risquent de relancer la déstabilisation des régimes en place après leur expérience syrienne45. En mars 2013 déjà, le groupe Jaysh al-Muhajirin wal-Ansar, dominé par les Tchétchènes et les Nord-Caucasiens, annonçait déjà avoir incorporté des combattants d'Asie Centrale. Deux mois plus tard, un journal tadjik confirme que des citoyens de ce pays sont passés par des camps d'entraînement en Syrie. En juin, c'est un site ouzbek qui confirme que des Tadjiks ont gagné la Syrie et que les recruteurs puiseraient aussi dans les travailleurs saisonniers qui partent en Russie. Un an plus tôt, en 2012, un reportage du Guardian mentionnait un contrebandier turc travaillant avec les djhadistes qui affirmait voir de nombreux Ouzbeks franchir la frontière nord de la Syrie.

    Ce même mois de juin 2013, le Kazakhstan arrête 8 de ses citoyens qui cherchaient à se procurer des fonds pour financer un voyage en Syrie. En juillet, un Kazakh surnommé Abu Muadh al-Muhajir appelle depuis Damas, via une vidéo, ses compatriotes à se lancer dans le djihad. Un Kazakh reconnaît également son petit-fils dans une vidéo de l'EIIL, en octobre 2013 ; celui-ci se serait radicalisé après être parti au Moyen-Orient avec femmes et enfants pour trouver du travail46. Le Kirgizstan reconnaît pour sa part qu'une vingtaine de nationaux sont probablement partis se battre en Syrie et mentionne aussi en détenir d'autres arrêtés dans les aéroports. Dès 2011, des citoyens d'origine ouzbèke du sud du pays partent faire le djihad contre Bachar el-Assad. 6 jeunes hommes sont ainsi recrutés par des salafistes russes, qui les rapatrient à Moscou puis les expédient en direction de la Turquie47. Le Mouvement Islamique d'Oubzékistan aurait lui aussi envoyé des combattants en Syrie. L'un de ses membres confie même préférer combattre les chiites et les alaouites syriens que les soldats pakistanais sunnites, aux côtés des talibans du Sud-Waziristan48. Recruté par le front al-Nosra, il perd une jambe sous un obus d'artillerie en juillet 2013. Il y a également des citoyens chinois. 3 autres combattants au moins ont rejoint le front al-Nosra ; un réseau de recrutement de salafistes ouzbeks attirerait les volontaires depuis la province de Hatay, en Turquie. En mars 2013, un Han converti à l'islam, Yusuf al-Sini (Bo Wang), apparaît dans une vidéo de Jaysh al-Muhajirin wal-Ansar. Une autre vidéo du front al-Nosra semble mettre en scène un Ouïghour, baptisé le « djihadiste chinois ». Le Parti Islamique du Turkistan, basé au Pakistan et dirigé par des Ouïghours, aurait acheminé des combattants en Syrie.

    Il semblerait que les volontaires d'Asie Centrale, en raison des difficultés d'adaptation au contexte syrien, aient suscité un profond ressentiment parmi la population du nord du pays, où ils sont intervenus en majorité. C'est pourquoi les combattants syriens les ont parfois incités à rentrer chez eux pour y poursuivre le djihad. La Chine rapporte en juillet 2013 l'arrestation d'un étudiant ouighour qui a étudié à Istanbul puis combattu à Alep et qui aurait préparé des attaques dans le Xinjiang. 15 personnes à l'origine d'une attaque contre un poste de police et ses environs à Turpang, en juin, se seraient vu refuser le départ pour la Syrie et aurait conduit une opération locale. Le 12 septembre, lors du sommet de l'organisation de coopération de Shanghaï à Bishkek, le Kirgizstan annonce avoir démantelé une cellule de l'Union du Djihad Islamique qui aurait visé le sommet. Par ailleurs, on sait de longue date que plusieurs milliers de combattants d'Asie Centrale interviennent en Afghanistan, notamment les membres du Mouvement Islamique d'Ouzbékistan, sur les frontières nord du pays, dans les provinces de Kunduz et Takhar.


    Les Turcs : des réseaux organisés ?


    Depuis trois décennies, des Turcs participent aux conflits extérieurs impliquant des combattants étrangers. Ils ont combattu en Afghanistan (contre les Soviétiques puis les Occidentaux), en Irak, en Bosnie, et dans le Nord-Caucase, certains ayant même occupé de hautes fonctions dans les groupes armés. Cevdet Doger, alias Emir Abdullah Kurd, était le commandant en second des combattants du Nord-Caucase avant sa mort en mai 2011. En août 2012, un journaliste turc rapportait la mort de 4 combattants turcs près d'Alep, où opérait alors au moins 50 hommes de même nationalité49.

    Les djihadistes proposent un large éventail de données en ligne en langue turque, comme le font les pages Facebook d'al-Nosra ou de l'EIIL. Des vidéos de combattants turcs, justifiant leur action et appelant les volontaires au djihad, sont mises en ligne régulièrement. L'émir Seyfullah, un Tchétchéne qui a vécu en Turquie et qui dirige une fraction dissidente du groupe Jaysh al-Muhajirin wa Ansar, groupe désormais rallié à l'EIIL, s'est directement adressé aux Turcs dans une vidéo datée de juillet 2013. De nombreux combattants du Nord-Caucase vivaient encore en Turquie ces dernières années. Une vidéo postée également en juillet 2013 dresse la liste de 27 « martyrs » turcs tombés en Syrie, la plupart venant de l'est du pays : Gazianatep, Diyarbakir, Adana. L'âge des martyrs va de 17 ans à des personnes beaucoup plus âgées.




    Ahmet Zorlu, 30 ans, alias Emir Ahmed Seyyaf, a été tué avec 4 autres Turcs lors d'une opération à Han el-Asel, près d'Alep. Arrivé en Syrie quelques mois plus tôt, Zorlu dirigeait vraisemblablement un groupe composé de combattants turcs. Abdurrahman Koc, originaire de la province d'Adiyaman, était un homme âgé chef d'une association religieuse. Il est arrivé en Syrie en janvier 2013 et a été tué par un sniper lors du siège de la base aérienne de Minagh, en juillet. Un de ses associés, Yakup Senatas, d'origine kurde, a également été tué le 25 juillet au même endroit. Metin Ekinci a été tué un an plus tôt, en juillet 2012, à Alep. Membre d'une organisation religieuse plutôt modérée, il est surtout le frère d'Azaz Ekinci, impliqué dans l'attentat contre l'immeuble d'HSBC à Istanbul le 20 novembre 2003, une des attaques organisées par al-Qaïda dans la ville qui ont coûté la vie à 57 personnes.


    Les Belges : le poids de Sharia4Belgium


    La Belgique a de longue date une relation duale avec ses immigrés maghrébins ou turcs. Dans la décennie 1960, l'immigration marocaine et turque a été encouragée, de façon à fournir une main d'oeuvre peu onéreuse pour l'industrie du charbon et de l'acier, ce qui a permis à la Belgique de tenir son rang dans la construction européenne. Le déclin de l'industrie lourde n'a pas entraîné le départ de ces immigrés. Aujourd'hui, certaines personnes des troisième et quatrième générations se trouvent en marge de la société belge. Une partie de la jeunesse immigrée d'origine marocaine bascule dans la délinquance dès les années 1980-1990.

    Capitalisant sur ces difficultés d'intégration, le parti Sharia4Belgium est né le 3 mars 2010. Son porte-parole salafiste, Fouad Belkacem, est persona non grata sur la place publique. Après plusieurs actions judiciaires et sous la pression publique, le parti est finalement dissous le 7 octobre 2012. La guerre en Syrie fait alors rage depuis un an et demi. Il faut attendre quelques mois pour obtenir les premières informations à propos des volontaires belges et néerlandais partis rejoindre le djihad en Syrie. En ce qui concerne la Belgique, les premières personnes sont identifiées en mars 2013, notamment par la langue flamande sur des vidéos postées depuis la Syrie. Les parents de Brian De Mulder et Jejoen Bontinck reconnaissent leurs fils sur des vidéos. Le parti d'extrême-droite Vlaams Belang réussit à embrigader une des familles pour sa propagande tandis que le père de Bontinck se rend en Syrie pour chercher son fils. Tous blâment Sharia4Belgium50.




    Le 10 avril 2013, un hebdomadaire belge publie un article sur les djihadistes nationaux, affirmant que 12 d'entre eux ont déjà été tués (chiffre toujours non confirmé). En juin, deux journaux apportent des précisions sur le contingent après la mort d'Abd ar-Rahman Ayashi, un Franco-Syrien qui avait quitté la Belgique en 2012 après avoir purgé 8 ans de prison. Il était devenu chef de bataillon au sein du groupe Suqour as-Sham, menant pas moins de 600 hommes au combat. Il était le fils du cheikh Bassam Ayashi, un Syrien de Molenbeek, à Bruxelles. La famille est surveillée par les autorités belges depuis au moins septembre 2009. Quelques mois plus tôt, l'ami d'Ayashi, le Français Raphaël Gendron, avait également été tué en Syrie. Parmi les autres Belges morts au combat, il y a aussi Nur ad Din Abouallal, membre de Sharia4Belgium, tué le 25 juillet 2013. 33 autres membres du groupe, en septembre, combattaient encore en Syrie, dont Hussyan Elouassaki, alias Abu Fallujah, qui dirigerait la brigade Ansār Majlis Shūra al-Mujahidīn, près d'Alep, qui a commis des décapitations. On évalue alors à 150 à 200 le nombre de Belges déjà partis en Syrie.

    Le 13 janvier 2014, le ministre des Affaires Etrangères confirme que plus de 200 Belges ont gagné la Syrie depuis le début du conflit, et qu'au moins 20 y ont été tués51. Pour Petier van Ostaeyen, spécialiste du sujet, ce serait en fait 34852 Belges qui auraient rejoint la Syrie depuis le début du conflit53 : sur les 72 identifiés via les médias, 29 sont impliqués avec Sharia4Belgium, dont 11 ont rejoint l'EIIL et au moins un al-Nosra. Pour le reste de l'échantillon, il est très difficile de savoir quels groupes armés les volontaires ont rejoint (moins de 10% de l'ensemble : 21 avec l'EIIL, 5 avec al-Nosra, 5 avec Suqur as-Sham et 1 avec Liwa Shuhada Idlib). 18 sont dans la province d'Alep, 9 dans celle d'Idlib. 5 ont 16 ans et viennent de Bruxelles et Vilvoorde. L'âge des combattants va de 15 à 68 ans (si l'on inclut le cheikh Bassam al-Ayashi ; sinon il tombe à 38). L'âge moyen est à 23,5 ans. 17 mineurs au moins sont partis, dont 4 sont revenus ; 1 a été ramené par sa mère. 10 viennent de Bruxelles ou Vilvoorde, une cité proche. Sur 81 volontaires dont les villes de départ sont identifiées, 29 viennent de Bruxelles, 18 de Vilvoorde, 12 d'Anvers et 14 de Mechelen. Un axe Anvers-Mechelen-Vilvoorde-Bruxelles se dessine donc sur la carte. Au moins 29 des volontaires sont revenus en Belgique (dont 4 refoulés à la frontière turque). L'un d'entre eux, Hakim Elouassaki, a été blessé et il est revenu pour se soigner. Le 23 janvier dernier, deux femmes de combattants, enceintes, ont été rapatriées, en accord avec les autorités, probablement en échange de renseignements sur leurs maris (qui appartiennent à Sharia4Belgium). On sait que 9 membres de l'organisation sont revenus, tout comme 6 autres qui faisaient partie de l'EIIL et 2 d'al-Nosra. Les plus gros contingents de retour sont à Anvers et Vilvoorde. 7 membres de Sharia4Belgium, 6 habitants de Bruxelles, 6 de Vilvoorde et au moins un de Maaseik et un autre de Mechelen ont été tués ; en tout, il y a 24 (peut-être 26) morts depuis décembre 2012, soit un peu plus de 10% du total (8 membres de Sharia4Belgium, 6 résidents de Bruxelles, 6 résidents de Vilvoorde, un de Maaseik, un autre de Mechelen)54. Près de 270 Belges seraient toujours en Syrie.

    Peter van Ostaeyen présente également quelques exemples de Belges partis se battre en Syrie. Te Ou, 19 ans, originaire de Vilvoorde, est actuellement à Alep, où il combat pour l'EIIL. Abu Houdaifa Ahmed, dont la famille est d'origine marocaine (et sans doute berbère), a 21 ans : lui aussi combat à Alep, comme la majorité des Belges d'ailleurs, et a un frère qui serait en Afghanistan. Abu Sulayman al-Muhajir, d'origine algérienne, est parti avec sa femme à Alep en août 2013. Un de ses frères combattrait aussi en Syrie. Younes (Michaël) Delefortrie, un converti d'Anvers, est un membre connu de Sharia4Belgium : en 2011 il avait été arrêté en possession d'une AK-47. Il a combattu à Alep mais est revenu en Belgique après le déclenchement des combats contre l'EIIL, le 3 janvier ; arrêté par la police, il nie avoir combattu en Syrie. Abdel Monaïm, d'origine marocaine, 32 ans, a été tué en janvier 2014 : on le décrivait plus comme un aventurier que comme un islamiste radical. Abu Sulayman al-Baljiki, 36 ans, est le Belge le plus âgé faisant partie de l'EIIL. Originaire de Bruxelles, il combat dans un groupe de Franco-Belges présent à Homs, puis à Alep. Abu al-Maqdad Muhajir, d'origine marocaine (berbère), combat à Alep et à la particularité de parler arabe, français et néerlandais. Abu Jihad al-Baljiki est l'un des rares membres de Sharia4Belgiumà avoir rejoint al-Nosra. Ismail Mujahid, 17 ans, a quitté Bruxelles pour la Syrie en avril 2013 avec son ami Bilal. Son frère Zakaria, 23 ans, était déjà en Syrie. Bilal est revenu en Belgique après quelques mois mais Ismail, lui, est resté avec l'EIIL. Hisham Chaib, 30 ans, d'Anvers, était l'un des gardes du corps du chef de Sharia4Belgium, Fuad Belkacem. Il avait passé deux mois en prison début 2013 pour son rôle dans les émeutes de Borgerhout à Anvers55.


    Les Espagnols


    En décembre 2013, les spécialistes espagnols estimaient que 17 personnes avaient fait le voyage pour combattre en Syrie au sein des groupes djihadistes56. Les agences de sécurité du Maroc ont également identifié 3 résidents espagnols supplémentaires qui sont partis faire le djihad en Syrie57. 11 sont des citoyens espagnols et les 9 autres des immigrés marocains vivant en Espagne. La plupart viennent de Ceuta, l'enclave espagnole en territoire marocain, qui compte 85 000 habitants, dont 37% de musulmans. Les Espagnols de Ceuta qui commencent à partir en Syrie à partir du mois d'avril 2012 appartiennent aux classes sociales les plus pauvres. Les Marocains sont aussi partis de villes du continent comme Girona et Malaga. Ce sont tous des hommes, âgés de 16 à 49 ans, la plupart ont entre 25 et 30 ans et sont mariés. La plupart sont chauffeurs de taxis, travailleurs non qualifiés, étudiants ou sous emploi. Sauf 3 ou peut-être 4 d'entre eux, aucun n'avait de lien particulier avec les réseaux djihadistes (probablement, même, 19 sur les 20). Au moins deux avaient cependant participé à des manifestations djihadistes qui se tiennent depuis 2008 à Ceuta et dans une municipalité de la province de Cadix. Plusieurs avaient participé à des échauffourées contre la police à Principe Alfonso, un faubourg de Ceuta, et à du trafic de drogue. L'exception est Mouhannad Almallah Dabas, un Syrien naturalisé espagnol qui a fait partie de la cellule espagnole implantée par al-Qaïda dès le milieu des années 1990 avant d'être démantelée en novembre 2001. Dabas a été arrêté et jugé pour les attentats de Madrid en 2004, avant d'être relâché. Il est ensuite parti en Syrie où il se charge des activités logistiques pour le front al-Nosra, en compagnie de son jeune fils. Il a été tué à Homs en octobre 2013 au sein du front al-Nosra.

    Ceuta a connu des implantations djihadistes par le passé. En 2006, les autorités espagnoles conduisent l'opération Duna et arrêtent 10 Espangols et 1 Marocain suspectés d'activités terroristes, même si 9 sont finalement relâchés. En 2007, trois autres personnes sont également arrêtées. Entre juin et septembre 2013 enfin, ce sont 10 personnes qui sont appréhendées et qui appartiennent à un réseau organisé, avec des connections internationales, chargé de radicaliser des recrues et de les expédier en Syrie, dans le cadre de l'opération Cesto. Parmi les personnes arrêtées, 9 Espagnols de Ceuta et un Belge. C'est cette opération qui permet d'identifier le 20 djihadistes déjà partis en Syrie58.

    Les Espagnols rejoignent surtout al-Nosra ou l'EIIL, voire le groupe Harakat al-Sham composé de Marocains. Ceux qui manquent d'expérience djihadiste subissent un processus de radicalisation à Ceuta ou dans des communes marocaines voisines comme Castillejos. On sait ainsi qu'un imam marocain radical venu de Tétouan, arrêté après les attentats de Casblanca en 2003, a prêché en juin 2012 dans la mosquée Attauba de Principe Alfonso à Ceuta. Plusieurs djihadistes partis en Syrie se rendaient à cette mosquée59. Deux ou trois agents recruteurs opèrent à travers la frontière au sein d'un réseau hiérarchisé : on encourage le volontariat en fournissant de l'argent aux familles. Les volontaires gagnent Algésiras en ferry, puis rejoignent Malaga ou Madrid où ils prennent l'avion pour Istanbul. Une fois en Turquie, ils sont acheminés dans la province frontalière d'Hatay où les membres des groupes de recueil se chargent de leur faire passer la frontière. Parfois les vols pour Istanbul partent de Casablanca. En Syrie, les volontaires passent par des camps d'entraînement. Certains sont affectés à des cellules kamikazes -trois cas ont été identifiés. L'attaque kamikaze la plus meurtrière, qui aurait tué plus de 100 personnes, est intervenue en juin 2012 dans la province d'Idlib. En plus des Espagnols ayant rejoint les groupes djihadistes, au moins 25 autres ont également rejoint précédemment l'Armée syrienne libre et ont peut-être changé d'allégeance depuis.

    Le 5 janvier 2014, la police espagnole arrête Abdelwahid Sadik Mohamed, un des 20 djihadistes partis en Syrie, considéré comme étant lié à l'EIIL60. Il a été arrêté à sa descente d'avion à Malaga, en provenance d'Istanbul. Originaire de Ceuta, Mohamed était parti en mai en Syrie via la Turquie et a été formé dans les camps d'entraînement de l'EIIL. La police espagnole a déjà arrêté plusieurs membres d'une cellule qui recruterait à Ceuta, notamment des candidats aux attaques kamikazes. Le chef, Yassin Ahmed Laarbi, a été arrêté en septembre dernier, après 8 autres personnes en septembre.


    Les Egyptiens


    Le 5 septembre 2013, un attentat à la voiture piégée a lieu à Nasr City, un faubourg du Caire, visant le ministre de l'Intérieur. L'attentat, qui blesse au moins 20 personnes, est revendiqué par Ansar Bayt al-Maqdis, un groupe djihadiste du Sinaï. Deux mois plus tard, les djihadistes postent une vidéo du kamikaze, Walid Badr, ancien officier de l'armée égyptienne et surtout vétéran des combats en Syrie61.

    Le conflit syrien fournit en effet une expérience appréciable aux djihadistes égyptiens qui cherchent à déstabiliser le régime des militaires. Selon le dernier décompte, entre 119 et 358 Egyptiens auraient déjà pris part aux combats en Syrie. Un autre combattant du même groupe, Saaed al-Shahat, avait tué un officier de police et s'était fait sauter avec sa ceinture de bombes quand les forces de sécurité avaient investi son appartement. Lui aussi était un vétéran de la Syrie. Ansar Bayt al-Maqdis s'est imposé progressivement comme le groupe le plus violent parmi la nébuleuse djihadiste égyptienne : l'attentat à la voiture piégée du 24 décembre dernier à Mansourah montre que ses capacités ne cessent de croître, peut-être sous l'influence du retour de combattants partis en Syrie.

    Des centaines d'Egyptiens étaient partis combattre les Soviétiques en Afghanistan à la fin de la décennie 1980. Les vétérans de ce conflit avaient entretenu les rangs de deux organisations plus tard liées à al-Qaïda, al-Gamaa al-Islamiyya et le Djihad Islamique égyptien, qui avaient semé la terreur en Egypte dans les années 1990. Le renversement du président Morsi a fourni des munitions aux djihadistes. Un idéologue, le cheikh Abou al-Mundhir al-Shinqiti, a appelé à la guerre contre les services de sécurité ; l'EIIL a proclamé son soutien à ses « frères » égyptiens. Le 1er septembre 2013, les forces de sécurité égyptiennes avaient arrêté Adel Habbara, qui serait lié à al-Qaïda, aurait dirigé un groupe nommé Al-Muhajereen wal-Ansar dans la péninsule du Sinaï, lequel serait responsable de l'exécution de 25 soldats en août. Habbara aurait juré allégeance à l'EIIL et se serait vu promis 10 000 dollars pour financer les activités de son groupe armé. Les vidéos du groupe font de plus en plus référence aux discours de Baghdadi, le chef de l'EIIL. En plus des Egyptiens partis combattre en Syrie, le groupe recruterait également parmi la communauté des réfugiés syriens arrivés en Egypte depuis 2011. Le commandant de l'Etat Islamique en Irak, l'ancêtre de l'EIIL, était d'ailleurs jusqu'à sa mort en avril 2010, un Egyptien, Abou Ayyoub al-Masri, un des bras droits de Zarqawi62.

    Les Egyptiens qui partent combattre en Syrie proviennent donc de milieux assez variés, même si leur profil comporte des points communs. Aboubakr Moussa, tué au combat aux côtés de l'insurrection syrienne, était diplômé d'une des meilleures écoles du Caire et n'est devenu « religieux » qu'à son entrée à l'université. A la mosquée, il rencontre un homme dont il épouse la soeur, veuve d'un Tchétchène. Il tente de gagner la Tchétchénie mais est refoulé par les autorités russes, puis emprisonné six mois par la police égyptienne. Après s'être remarié, sa première femme l'ayant quitté, il participe au renversement de Moubarak, puis se trouve dans des convois humanitaires à destination de la Libye -on ne sait pas s'il a pris part aux combats sur place. Il gagne ensuite la Syrie via un réseau visiblement assez organisé et combat à Damas, dans la province d'Idlib, à Homs, à al-Qusayr, avant d'être tué le 1er septembre 201263. Ahmed Refat, un djihadiste qui s'était échappé des prisons égyptiennes à la faveur du renversement de Moubarrak, a été tué en Syrie le 7 juillet 2012. Il avait lutté les armes à la main contre Khadafi avant de rejoindre le djihad syrien64. Abou Rami, âgé de 37 ans, a fait quatre voyages aller-retour en Syrie en 2012, où il a gagné la confiance d'une association chargée de maintenir l'ordre dans les territoires libérés par l'insurrection. Il est entré par la Turquie, comme nombre de combattants étrangers ; d'après lui le voyage coûterait 250 dollars en tout. Il a déclaré par ailleurs que les volontaires pour le djihad en Egypte étaient des gens éduqués, sans problèmes sociaux ni financiers. Dès février 2013, le gouvernement égyptien a publié les noms de 10 citoyens nationaux tués au combat en Syrie. Abou Rami en rajoutait 3 de plus, qui seraient entrés par le Liban et seraient morts à Homs ce même mois. Abou Ahmed, un étudiant égyptien de 34 ans en Angleterre, a quitté femme et enfant pour rejoindre une brigade de l'Armée syrienne libre via le point de passage de Bab el-Hawa à la frontière turque. Bien qu'affilié à al-Gamaa al-Islamiyya, il prétend ne pas avoir utilisé ce réseau ; c'est la rencontre d'un exilé repartant pour le djihad qui l'a convaincu. Il a acheté une AK-47 appartenant à un combattant mort 700 dollars et a payé 80 dollars pour les munitions. Il a fait la cuisine pour son groupe armé avant d'être engagé dans de petites opérations et d'être blessé à la jambe, puis il a été soigné et il est revenu en Egypte65.

    Jérôme Drevon66 explique également comment le conflit entre al-Nosra et l'EIIL a eu des répercussions dans le paysage djihadiste égyptien. Une faction, baptisée les « puristes », s'est alignée avec l'EIIL et rejette al-Nosra, en particulier parce que ce dernier mouvement accueille des volontaires égyptiens qui n'ont pas les mêmes idées politiques que les djihadistes, ainsi le cheikh Hazim Abou Ismaïl. Ces djihadistes égyptiens rejettent à la fois al-Nosra qui se confine au djihad syrien, uniquement sur le plan militaire, mais aussi la direction d'al-Qaïda, c'est à dire Zahawiri, qui a soutenu al-Nosra sans sa querelle avec l'EIIL. Ils se sont ralliés à Abou Umar al-Kuwaiti, qui dirige un groupe de combattants étrangers, Jamaat al-Muslimin, installé près de la frontière turque, vers Atme et Bab el-Hawa. Le groupe est associé avec l'EIIL mais a en plus excommunié al-Nosra, ce qu'a rejeté l'EIIL lui-même. Les puristes s'opposent en cela au courant dominant du salafisme égyptien qui, lui, prône la réconciliation. Ce qui est intéressant, peut-être, c'est la centralité de l'expérience syrienne dans la redéfinition du djihadisme issu du salafisme.


    Les Tunisiens


    Des septembre 2012, des informations font état de la mort de Tunisiens combattant aux côtés du bataillon al-Furqan, un groupe armé de la province d'Idlib qui combat aux côtés du front al-Nosra67. En mars 2013, les autorités tunisiennes estiment que 40% des combattants étrangers de l'insurrection syrienne sont tunisiens68. Les deux-tiers combattraient au sein d'al-Nosra. La plupart des djihadistes tunisiens seraient alors originaires de la ville de Ben Gardane, au sud de Tunis. La ville est située dans la province de Médenine, à la frontière avec la Libye. Le Qatar alimenterait en argent des organisations non-gouvernementales tunisiennes pour procéder au recrutement, offrant jusqu'à 3 000 dollars par personne. Les combattants sont regroupés et entraînés dans des camps situés dans le triangle désertique entre la Libye, la Tunisie et l'Algérie, acheminés jusqu'en Turquie puis insérés en Syrie. Les groupes djihadistes libyens ont établi des camps d'entraînement dans la province de Ghadames, à moins de 70 km de la frontière tunisienne. Les volontaires complètent leur entraînement militaire pendant 20 jours69 dans la province de Zawiyah, puis gagnent le port de Brega pour Istanbul, pour finir à la frontière syrienne. Certains combattants tunisiens entrent aussi par le Liban, en particulier s'ils doivent gagner Damas ou ses environs ; quand c'est Alep ou d'autres villes du nord, ils passent par la Turquie.




    A l'automne 2013, le phénomène semble un peu mieux cerné. Il n'est pas limité à une classe sociale pauvre, qui effectivement fournit des volontaires : des diplômés des classes moyennes ou supérieures participent aussi au djihad70. Si au départ le sud de la Tunisie, traditionnellement plus islamistes, comprend les gros bataillons, aujourd'hui des Tunisiens partent du centre et du nord du pays -Bizerte étant devenu l'un des bastions de la cause. Ayman Nabeli quitte la ville de Tabalba, dans la province centrale de Monastir, pour combattre dans les rangs de l'EIIL. Né en 1986, cadet d'une famille de huit enfants, il n'est pas au départ particulièrement religieux. C'est après la révolution de 2011 qu'il devient un salafiste. Les salafistes tunisiens ont en effet investi les mosquées après la victoire du parti Ennahda aux élections, et en particulier celle d'al-Iman, proche de la maison d'Ayman. Malgré les démarches de sa famille, les autorités tunisiennes se montrent relativement complaisantes à l'égard des salafistes. Des vols entiers de Turkish Airlines transportent les volontaires pour le djihad jusqu'à Istanbul. Dans les faubourgs de Tunis, l'Etat a disparu avec la chute de Ben Ali et l'Ennahda impose sa présence notamment par le biais de mosquées contrôlées par des salafistes. Le ministre de l'Intérieur tunisien a déclaré que ses services ont d'ores et déjà empêché 6 000 hommes de se rendre en Syrie... un Tunisien avait tourné une vidéo pour Jaysh al-Muhajireen wa al-Ansar, le groupe d'Omar Shishani désormais rallié à l'EIIL, en juillet 201371. En mai de la même année, le ministre des Affaires Etrangères tunisien avait pourtant reconnu la présence d'un maximum de 800 Tunisiens en Syrie, une radio locale parlant de chiffres beaucoup plus importants, avec pas moins de 132 Tunisiens tués en février 2013 dans la région d'Alep, la plupart originaires de Sidi-bou-Zid, là où avait commencé la révolution en 201172. Mais ces chiffres semblent largement surestimés, la radio étant par ailleurs coutumière de la diffusion d'informations erronées.




    Le parcours de Aymen Saadi, qui a failli faire détoner ses explosifs près d'un mausolée présidentiel, celui de Bourguiba, au sud de Tunis en octobre 2013, illustre la variété du recrutement. La ville de Zarghouan, à l'est de Tunis, n'est pourtant pas un bastion connu de l'islamisme. Aymen a d'excellentes notes à l'école, en particulier en langues et en histoire. Fin 2012 pourtant, il se radicalise, montrant une influence des salafistes, puis gagne les camps d'entraînement libyen en mars 2013. Il se retrouve pourtant bardé d'explosifs en Tunisie, et non en Syrie. Abou Talha, originaire d'une ville près de la frontière libyenne, a combattu près d'Alep. Il a passé six mois au sein d'une brigade islamiste en 2012. Il s'est alors rendu en Syrie seul avant de prendre contact avec les rebelles à la frontière turque, ce qui montre peut-être que les réseaux plus sophistiqués et organisés ne se sont constitués qu'à la fin 2012-début 2013. Un commandant syrien apprend aux recrues le maniement de l'AK-47, du RPG et des pistolets, le tout entrecoupé de séances de lecture du Coran et autres cours religieux. Abou Talha a combattu côte-à-côte avec le front al-Nosra73.

    Abou Ayman est un exemple de volontaire recruté par Ansar-al-Charia74. Architecte à Tunis, il décide de partir se battre en Syrie avec deux voisins. Il prend l'avion pour Amman en Jordanie, où il faut réussir à passer la frontière, surveillée par les renseignements jordaniens. Une fois l'insertion effectuée, Abou Ayman et ses compagnons se séparent. Lui-même atterrit finalement dans les combats des faubourgs de Damas. Il intègre une unité, Ansar al-Chariaa, qui comporte 300 combattants dont de nombreux étrangers (Tchétchènes, Kosovars, et Tunisiens). En août 2013, Aaron Zelin avait interrogé un combattant tunisien de retour de Syrie, dans la province de Nabeul, à l'est de Tunis. Originaire d'un milieu modeste, ce combattant est revenu avec de l'argent qui lui a permis d'aider sa famille à mieux vivre. Son patron, un salafiste qui a des liens avec l'Arabie Saoudite, avait financé une partie de son voyage vers la Turquie. Il a combattu probablement avec al-Nosra : il était devenu plus « religieux » en 2011, après la révolution tunisienne, en suivant d'abord Ennahda, puis les salafistes. Sa mosquée était dépendante d'Ansar al-Sharia, avec un imam égyptien venu d'Arabie Saoudite. Il semblerait qu'Ans ar-al-Charia dirige ses combattants vers al-Nosra, et s'en portent garants : trois autres hommes étaient partis avec ce volontaire, dont un a été tué. A son retour, il est arrêté à sa descente de l'avion et détenu pendant trois mois et demi, avant d'être relâché75.

    En ce qui concerne les camps d'entraînement en Libye par lesquels passeraient les volontaires tunisiens et autres, ils seraient notamment le fait du mouvement Ansar al-Charia en Libye, une ancienne brigade rebelle qui avait combattu Kadhafi en 2011, avant de mener l'attentat qui avait coûté la vie à l'ambassadeur américain du consulat de Benghazi en septembre 201276. C'est cette organisation qui organise le transit et le passage dans des camps mobiles des volontaires dans tout l'est libyen, près de la frontière tunisienne. Selon les rapports officiels, des douzaines d'Algériens et de Tunisens arrivent chaque semaine pour être formés dans ces camps, avant de partir par avion avec de faux passeports libyens à Benghazi, Ansar al-Charia bénéficiant de complices dans l'aéroport. Ayman Saadi, arrêté le 30 octobre 2013 près du mausolée de Bourguiba, est probablement passé par ces camps de Benghazi et Derna mais les Libyens l'ont ensuite renvoyé en Tunisie, et non en Syrie. On ne sait pas si Saadi a eu des liens avec Ansar al-Charia en Libye. On sait en revanche que les deux mouvements tunisien et libyen sont en relation : le premier reçoit notamment des armes du second.

    En février 2014, le ministre de l'Intérieur déclare que 400 djihadistes tunisiens sont revenus du champ de bataille syrien77. La déclaration survient après que la garde nationale et l'agence de contre-terrorisme aient été mises en échec dans la capture de Kamel Zarrouk, le numéro 2 d'Ansar al-Sharia, à l'intérieur d'une mosquée d'un faubourg de Tunis. Zarrouk aurait ensuite rejoint les rangs de l'EIIL en Syrie. Ancien videur de boîte de nuit à Tunis, il a commencé à recruter pour le djihad syrien en 201178.


    Les Saoudiens : un rôle important


    En Syrie, le contingent saoudien se distingue par le fait qu'il fournit un certain nombre de chefs aux groupes armés et de nombreux candidats aux attaques kamikazes79. En décembre dernier, on a vu un jeune homme de 17 ans, Mouaz al-Maataq, arriver en Syrie. Abdul Aziz al-Othman a probablement été l'un des premiers Saoudiens à atterrir en Syrie. Il fait partie de la direction du front al-Nosra et il meurt à al-Shaddadi, dans la province de Hasaka, avec un autre Saoudien, Omar al-Mouhaisini, apparemment dans un accident de voiture. On sait qu'il était proche de Golani, le chef d'al-Nosra. On peut supposer que les Saoudiens vétérans d'al-Qaïda ou de l'Afghanistan ont établi les premières cellules en Syrie. Abou Khalid as-Souri, une figure importante du djihadisme, aurait participé à la formation du premier bataillon islamique ; on sait que plus tard Zawahiri l'a choisi comme son arbitre dans le conflit entre al-Nosra et l'EIIL. Souri a visiblement joué un rôle important dans la formation du mouvement, à partir de mai 2011, qui deviendra Ahrar al-Sham, aujourd'hui un des groupes les plus puissants du Front Islamique ; les Saoudiens ont eux plutôt rejoint, ensuite, le front al-Nosra.

    On sait aussi que Sheikh Abdel Wahed, « le Faucon du Djihad », est l'un des premiers vétérans afghans à être arrivé en Syrie après le déclenchement de l'insurrection. Installé dans les montagnes de Lattaquié, il a fondé le groupe Suqur al-Izz, qui a rapidement attiré de grandes figures du djihad afghan, Abdel malak al-Ihsa’i (Abou Leen), Zaid al-Bawardi (Abou Ammar al-Makki) et Abou Mohammed al-Halabi, des hommes de la première génération qui ont passé 25 ans à se battre -de l'Afghanistan à l'Irak en passant par la Bosnie et la Tchétchénie- et qui ont tous péri en Syrie. Suqur al-Izz a aussi pour tâche d'accueillir les migrants venant de la frontière turque avant qu'ils ne soient répartis dans les bataillons. Najmeddine Azad, qui avait combattu en Afghanistan avec Ben Laden, est lui aussi venu en Syrie malgré sa jambe en moins, tout comme Fayez al-Mitab, qui accueillait Ben Laden dans sa maison en Arabie Saoudite. Les convois de djihadistes saoudiens se sont faits encore plus importants avec la création d'al-Nosra et le recours aux attaques suicides. Abdoul Hakim al-Muwahad, pourtant interdit de voyage par les autorités saoudiennes, a pourtant lui aussi gagné la Syrie où il est devenu le coordinateur pour attirer les Saoudiens vers le djihad et leur faire passer la frontière en évitant les services de sécurité.

    Ce n'est pas le premier djihadiste interdit de déplacement par les autorités saoudiennes qui gagne la Syrie : Abdullah bin Qaed al-Otaibi, Badr bin Ajab al-Mqati, Abdulla al-Sudairi, Uqab Mamdouh Marzouki, l'ont également fait, comme des douzaines d'autres, le tout par l'aéroport de Riyadh, comme ils l'indiquent sur Twitter. Sibaie a été tué en août 2013 à Jobar, près de Damas, mais son frère Suleiman a rejoint le djihad, alors qu'il avait prêté son passeport et ses papiers à son frère, preuve qu'il a pu en obtenir de nouveaux. Le plus étonnant est que les Saoudiens qui jusqu'ici manifestaient contre le régime en Arabie Saoudite ou participaients aux sit-in pour la libération des prisonniers politiques rejoignent désormais le djihad en Syrie. Souvent, d'ailleurs, c'est après avoir été arrêté et détenu puis relâché qu'au bout de deux ou trois semaines ces opposants gagnent la Syrie. Sans expérience du combat, beaucoup sont tués rapidement, comme Mohammed al-Taleq, mort seulement cinq jours après son arrivée. On sait également que certains djihadistes sont revenus temporairement en Arabie Saoudite pour de courtes « vacances », avant de repartir en Syrie. Depuis l'automne 2013, le recrutement n'est visiblement plus limité aux classes défavorisées mais concerne aussi les classes moyennes et même la strate juste en-dessous des princes saoudiens. De nombreux prêcheurs sont arrivés en Syrie, et même des officiers de l'armée ou leurs parents. Nayef al-Shammari, un commandant des garde-frontières saoudiens, a été tué à Deir Attiyeh en décembre 2013. Motlaq al-Motlaq, tué à Alep, était le fils du général Abdullah Motlaq al-Sudairi, le directeur du centre des officiers. Il soutenait le djihad depuis 2012 en rassemblant des fonds. Son oncle, le frère du général, fait partie de la direction des groupes djihadistes en Syrie.


    Les Canadiens


    On estimait, en septembre 2013, qu'une centaine de Canadiens avait rejoint le djihad syrien, soit beaucoup plus que leurs homologues américains. Certains médias parlent de 3 Canadiens qui aurait déjà été tués en Syrie, sans que les autorités aient confirmé le chiffre. Un cinéaste américain, Bilal Abdul Kareen, qui a vécu au milieu d'un groupe islamiste pendant un an, prétend avoir croisé 20 à 30 Canadiens. D'après lui, l'un d'entre eux, Abou Muslim, aurait participé aux combats autour de l'aéroport de Damas en août 201380.




    En décembre, le gouvernement canadien évoquait « des douzaines » de citoyens partis en Syrie, sans être plus précis. Le Canada a mis sur sa liste d'organisations terroristes le front al-Nosra en novembre 2013, et depuis avril, la législation s'est renforcée pour empêcher les candidats au djihad de quitter le sol canadien. Ali Dirie, membre du groupe terroriste Toronto 18 (qui avait été démantelé en 2006 au milieu de la préparation d'attentats), a pourtant gagné la Syrie après avoir purgé une peine de prison : relâché en 2011, il y est mort en septembre 2013. D'origine somalienne, né en 1983, Dirie a joué visiblement un rôle important dans la radicalisation de certains détenus en prison, mettant en lumière l'absence de structure canadienne pour éviter ce processus81. Un autre Canadien, le fameux Abou Muslim, est apparu dans un documentaire britannique tourné en Syrie au milieu d'un groupe armé composé essentiellement de combattants étrangers82.

    Le premier Canadien à périr en Syrie est probablement Jamal Mohamed Abd al-Kader, né et élevé au Canada, mais dont la famille, d'origine kurde, vient du nord-est de la Syrie83. Devenu étudiant, il choisit de rejoindre le djihad et arrive en Turquie en juillet 2012. Il franchit la frontière et rallie la brigade Asifat a-Shimal de l'Armée Syrienne Libre, avant de rejoindre Ahrar al-Sham. Il combat d'abord à Alep durant l'été et l'automne 2012, puis rejoint Damas en décembre jusqu'à sa mort le 26 février 2013. Etudiant au parcours normal, il avait cependant été arrêté par la police en décembre 2010 avec deux amis en possession d'une arme sans avoir de permis84. Dès juillet 2011, Thwiba Kanafani, avait rejoint les rebelles syriens, puis, après plusieurs mois, était revenu au Canada pour rallier de l'aide pour le djihad.

    Récemment, un djihadiste américain, Abu Turab Al-Muhajir, a annoncé la mort d'Abou Muslim l'an passé lors de l'assaut de la base aérienne de Minnagh85. D'après lui, il y aurait peut-être 100 Canadiens en Syrie, ce qui correspond à l'estimation haute de l'ISCR. Andre Poulin, c'était son vrai nom, venait de l'Ontario, et s'était converti à l'islam en 2009. Il était passé devant la justice pour avoir menacé son hôte, un musulman, car il avait une liaison avec la femme de ce dernier. Un autre Canadien, Damian Clairmont, alias Abu Talha al-Canadi, a également été tué à Alep. Il s'était converti à l'islam après une tentative de suicide. En novembre 2012, il avait annoncé à sa mère qu'il se rendait en Egypte pour apprendre l'arabe, mais les services de sécurité canadiens pensaient qu'il a rejoint la Syrie. Il était surveillé car il faisait partie d'un groupe extrêmiste à Calgary : il n'aurait pas gagné Le Caire mais Istanbul. Il appelle sa mère depuis la Syrie en février 201386. Il avait porté plusieurs noms et selon certaines sources, il aurait rejoint le front al-Nosra : il aurait d'ailleurs été blessé puis exécuté par des combattants de l'ASL87.





    Les Danois


    En 2013, la police danoise enquête sur Abou Ahmed, la mosquée Quba d'Amagen et l'organisation charitable Hjælp4Syrien88. Le lieu et l'organisation serviraient en effet de base de recrutement et de collecte de fonds pour le djihad syrien. Copenhague surveille en fait depuis le mois de mars l'activité de cette organisation qui semble appuyer le front al-Nosra. Ahmed est bien connu des services de police pour avoir parrainé spirituellement deux jeunes Danois qui avaient voulu organiser des attentats à Copenhague. Le groupe aurait apporté un soutien financier à un ancien détenu danois de Guantanamo tué en Syrie en février 2013, Slimane Hadj Abderrahmane. En août, un autre Danois, Abu Omar Altunes, trouve également la mort en Syrie. A ce moment-là, la police estime que 65 Danois au moins sont partis pour le djihad syrien, dont 6 ont déjà trouvé la mort. Le 16 août 2013, un djihadiste, Abu Khattab, poste une vidéo où il appelle des Danois à se joindre au djihad89. Quelques jours plus tard, une autre vidéo montre Khattab et trois autres combattants tirer sur 6 photos de personnes perçues comme « ennemies de l'islam » (un agent de police, des ministres, un avocat, un dessinateur de caricatures, l'imam Ahmed Akkari, qui s'était violemment impliqué dans l'affaire des caricatures de Mahomet en 2006, avant de dire qu'il le regrettait)90


     

    En mai, la brigade des Muhajireen annonce la mort, deux mois plus tôt, d'un djihadiste danois, Sørensen. Celui-ci aurait voyagé en Egypte, au Yémen, au Liban et en Libye avant de rejoindre le groupe armé. Il a été emprisonné au Yémen et au Liban et, selon ses dires, torturé dans le premier pays. Il suit au Yémen les cours de l'université Imam de Sanaa, avec l'imam Abdulmajid al Zindani, lié à Ben Laden. Sørensen a ensuite vécu trois ans en Egypte avant de partir faire la guerre en Libye, puis de rejoindre la Syrie. Il trouve la mort dans la province de Lattaquié91. En octobre 2013, les salafistes danois de Kaldet til Islam intensifient leur effort de propagande dans les prisons après la mort de leur chef, Shiraz Tariq, en Syrie. Tariq serait mort le 25 septembre dans la province de Lattaquié : lui aussi faisait partie du groupe d'Omar ash-Shishani, liée à l'EIIL. Tariq commandait probablement le contingent danois du groupe92. Le 17 novembre 2013 survient l'annonce de la mort de deux Danois supplémentaires, dont un jeune de 17 ans, tués à Alep93. Le 13 janvier 2014, les insurgés confirment que Abou Khattab, dont le sort était en suspens depuis plusieurs mois, a bien été tué en novembre dans les combats, pendant que deux autres Danois étaient blessés. Depuis l'été 2012, ce serait plus de 80 Danois, selon les autorités, qui seraient partis en Syrie, dont 7 au moins, jusqu'ici, ont été tués94.

    Les motivations des volontaires danois semblent assez variées. Certains partent pour aider des frères sunnites, d'autres pour renverser une dictature jugée ignoble. D'autres partent pour établir la charia, voire un califat islamique, ou tout simplement pour subir le martyre. Enfin, des volontaires recherchent tout simplement l'aventure. La plupart sont des hommes de 16 à 25 ans, majoritairement issus de l'immigration musulmane, mais il y a aussi des convertis danois. Le groupe est donc plus jeune et diversifié que les contingents précédents (Afghanistan, Somalie, Irak). Parmi les immigrés, certains sont liés aux milieux criminels. Le recrutement se fait notamment par la sensibilisation via les vidéos et les réseaux sociaux. Il semble, encore une fois, que certains criminels partent pour le « rachat des fautes ». La majorité des volontaires a rejoint le front al-Nosra ou l'EIIL. La moitié des personnes est déjà retournée au Danemark, et plusieurs ont effectué des aller-retour95.


    Les Azéris


    Depuis les combats contre l'EIIL déclenchés le 3 janvier 2014, les annonces de décès de combattants azéris parmi les insurgés syriens se sont multipliées. Le 16 janvier, l'étudiant Tural Ahmadov est déclaré mort au combat. Deux autres Azéris, Rauf Khalilov et Najaf Karimov, âgé de 14 ans, avaient péri deux jours plus tôt. Deux autres sont morts le 4 janvier. Début août 2013, un combattant azéri appelait ses compatriotes à rejoindre le djihad. On estimait alors que 60 Azéris étaient déjà partis et que 20 avaient trouvé la mort en Syrie96. L'Azerbaïdjan, bien qu'il ait dénoncé la politique du régime syrien, n'a pas soutenu ouvertement les rebelles. Ses services de sécurité auraient déjoué plusieurs tentatives de djihadistes visant à commettre des attentats dans le pays. Les estimations varient de 100 à 400 Azéris, salafistes radicalisés, qui seraient partis pour le djihad. Le salafisme a pris pied en Azerbaïdjan, pays de tradition chiite, à Bakou et dans le nord du pays. Le 15 décembre 2013, la police a arrêté 15 personnes lors d'une rixe à Sumgaït, apparemment entre deux groupes salafistes qui discutaient des modalités du djihad en Syrie et qui en sont venus aux mains97...

    Les Azéris ont rejoint surtout le front al-Nosra et l'EIIL, mais ils combattent visiblement surtout avec le groupe d'Omar ash-Shishani, composé de Tchétchènes et également de nombreux Caucasiens. Les Azéris du groupe sont commandés par Abou Yahya al-Azeri et viennent pour l'essentiel du nord de l'Azerbaïdjan, plus proche du Nord-Caucase. Mais les Azéris, contrairement aux Tchétchènes par exemple, ne voient pas le combat comme la continuation de celui contre la Russie (qui soutient Assad). D'ailleurs des Azéris combattent aussi, probablement, parmi les miliciens étrangers pro-régime -le pays comprend 65% de chiites. Le voyage se fait probablement via la Turquie98. L'imam de la mosquée Abou Bakr à Bakou, Haji Gamat Suleiman, a été approché par des jeunes souhaitant partir faire le djihad soit pour défendre la communauté sunnite de Syrie, soit pour résoudre des problèmes personnels. Les volontaires sont pour la plupart des adolescents ou des hommes jeunes d'une vingtaine d'années, venant souvent de familles pauvres et assez pieuses99.

    Au total, au moins 7 Azéris ont été tués les 3-4 janvier 2014 lors du déclenchement des combats contre l'EIIL, dont un jeune garçon de 14 ans originaire du Nakhitchevan100. Les Azéris ont une longue tradition de djihadisme, puisqu'un certain nombre d'entre eux avaient participé à la guerre en Afghanistan et à celles en Tchétchénie. Près de 70 Azéris ont été arrêtés entre 2001 et 2003 par le Ministère de la Sécurité Nationale en tentant de rejoindre la Tchétchénie. Entre 1999 et 2013, au moins 33 Azéris y ont trouvé la mort, surtout pendant la période la plus intense des combats (jusqu'en 2005). 23 Azéris ont péri en Afghanistan dont au moins un kamikaze. 200 à 250 Azéris seraient encore en Afghanistan et au Pakistan. En 2009, les autorités ont arrêté 13 hommes à la frontière avec l'Iran qui revenaient de ces pays. Azer Misirxanov, tué par une frappe aérienne américaine, était même l'un des membres importants de Taifetul Mansura. Il avait également combattu dans le Nord-Caucase.

    Dès la mi-août 2012, un journaliste français à Alep prétend avoir vu des combattants azéris, ce qu'un journaliste turc enlevé avait déjà affirmé en mai. A l'automne 2012, un premier combattant est identifié : Zaur Islamov, 37 ans, originaire de Qusar, province frontalière du Daghestan. Au moins un des membres du groupe afghan de Misirxanov a été tué en Syrie : Araz Kangarli, arrêté plusieurs fois par les autorités azéries, dont la mort est annoncée en novembre 2012. Un journal turc évoque la mort de 4 autres combattants et la présence de nombreux autres. Depuis la fin 2012, on comptabilise en tout 100 tués annoncés, mais l'auteur de North Caucasus Caucus a recensé, lui, 41 combattants dont 30 ont été tués, échantillon bien sûr incomplet.

    Les djihadistes azéris, sans surprise, viennent de régions connues pour avoir fourni des combattants en Tchétchénie ou en Afghanistan et sujettes aux opérations contre-terroristes des autorités. Sumgaït revient fréquemment. En 2007, les autorités annoncent avoir démantelé un groupe Abou Jafar, mené par un Saoudien, Naielm Abdul Kerim al-Bedevi, présent dans le pays depuis 2001 et qui a voyagé dans le Nord-Caucase. En 2008, Ilgar Mollachiyev aurait fait essaimer les « Frères de la forêt » du Daghestan en Azerbaïdjan en créant deux cellules à Sumgaït et Quba/Qusar. En juillet, l'un des membres aurait reçu pour missions d'attaquer la mosquée Abou Bakr, provoquant une réaction virulente du gouvernement contre la communauté sunnite pieuse. Le groupe de Sumgaït devait braquer des banques pour fournir des fonds aux opérations, afin d'acheter les armes et le matériel. En septembre-novembre, ses membres visitent un village du district de Balakan, à la frontière avec la Géorgie, où on leur donne des armes et des munitions à acheminer à Sumgaït. Quand la police intervient, en janvier 2009, deux caches d'armes sont trouvés avec 3 vestes explosives et 5 kg de plastic.

    Au nord de l'Azerbaïdjan, on trouve beaucoup de Nord-Caucasiens dont beaucoup sont sunnites. En 2001, des groupes liés à ceux du Nord-Caucase tuent 10 policiers dans les districts de Balakan et Zaqatala. En 2005, des caches d'armes sont découvertes près de la ville de Qusar. Vuqar Padarov, un Azéri de Zaqatala, combat dans le Nord-Caucase avant de revenir dans son pays en 2011 ; il est parrainé par la jamaat de Derbent, dans le sud du Daghestan. A partir de juillet 2011, il commence à recruter des militants et à rassembler des armes. Padarov est tué en avril 2012 lors d'un raid sur sa place forte à Gence, dans l'ouest du pays.

    Un des aspects intéressants pour les volontaires au djihad est le faible coût du transit pour la Syrie. Les volontaires prennent un billet d'avion sur Azerbaijan Arlines au départ de Bakou pour à peine 200 dollars. Mais la plupart prennent même le bus jusqu'en Géorgie puis jusqu'à la frontière turque, trajet qui peut revenir à seulement 96 dollars. Malgré les rumeurs selon lesquelles les Azéris seraient payés 5 000 dollars par mois, l'argent ne semble pas être le principal facteur de départ. Nijat Hacizade, tué en janvier 2014, était étudiant en première année à l'université de Méditerranée orientale de la république du nord de Chypre. Rahman Shikhaliyev était un ancien boxeur semiprofessionnel de Sumgaït. Najaf Karimov, 14 ans, était le fils d'un propriétaire de 3 magasins dans le district de Seler, au Nakhitchevan. Après s'être converti au salafisme, le père ferme ses magasins et emmène toute sa famille en Syrie en août 2013. Anar Mahmudov, un jeune volontaire revenu dans son village après six mois, prétend avoir été radicalisé par un Saoudien, Sheikh Saleh Al-Fawzan, un an plus tôt.

    A l'été 2013, une enquête montre que le groupe d'Omar ash-Shishani, avant la rupture suite à l'allégeance à l'EIIL, comprend un fort contingent d'Azéris entraîné par Salahuddin al-Shishani. Celui-ci prend les passeports, entraîne pendant deux mois les volontaires, puis les Azéris participent aux combats pendant six mois, après quoi ils peuvent retourner voir leurs familles. Au départ, à l'automne 2012, les volontaires azéris rejoignent plutôt, en effet, le groupe de Shishani ou al-Nosra. Les Azéris sont en bonne place dans la vidéo qui annonce la formation de Jaysh al-Muhajirin wa Ansar, en mars 2013. Abu Yahya al-Azeri, l'un des membres importants du groupe, est tué par un éclat d'obus en septembre 2013. Un autre Azéri, Ebu Muhammed, fait fonction d'adjoint de Seyfullakh, qui dirige une scission du groupe de Shishani depuis août, et qui a fait allégeance à al-Nosra le 31 décembre 2013. On prétend que le chef du contingent azéri de Shishani serait Abu Usama, originaire de Zaqatala.

    Les Azéris qui partent ne reçoivent probablement pas de financement extérieur car le gouvernement a verrouillé beaucoup des possibilités dès 1996. En revanche, l'argent vient de collectes internes aux communautés et à la vente des biens avant le départ. Une page Facebook, fermé en janvier 2014, a même été créé dans ce but. Pourtant, la majorité de la communauté sunnite salafie d'Azerbaïdjan reste opposée au départ pour le djihad en Syrie. L'incident du 11 décembre dernier à Sumgaït est révélateur : un Azéri revenu de Syrie a provoqué une bagarre par des propos outranciers sur le djihad, deux hommes dont lui-même sont poignardés, et le fautif appelle des amis depuis l'hôpital qui font usage d'armes à feu et de grenades. Depuis le début 2013, Qamet Suleymanov, l'imam le plus écouté du pays, prêche contre le djihad. Puis, après le début des combats contre l'EIIL, il fait volte-face et annonce que son ancien bras droit, Alixan Musayev, et un autre membre de la mosquée Abou Bakr, Mubariz Qarayev, ont participé aux filières d'acheminement, ce que le premier a violemment démenti. Suleymanov cherche peut-être aussi à obtenir la réouverture de la mosquée, fermée depuis 2009.

    Fin janvier 2014, Rasim Badalov, un vétéran du djihad syrien, est arrêté à Sumgaït, où il était revenu depuis six mois. Il a été arrêté avec Ilkin Bashirov, Elekber Zeynalov, Samir Mammedkerimov, Hamlet Talibov et Alinur Atayev dans la maison de thé « Champion » d'un faubourg de la ville. Rafael Aghayev, le propriétaire des lieux, quatre fois champion du monde de karaté, s'est converti au wahhabisme et l'endroit est devenu le lieu de rencontre de certaines personnes radicalisées. La fouille de l'appartement de Badalov livre un AK-74, deux grenades, 22 cartouches et du matériel de propagande. Visiblement, de nombreux Lezguiens du nord du pays, notamment à Sumgaït où le chômage est très important, sont facilement attirés par le radicalisme religieux. Les organisations en question ont l'avantage de bien payer -jusqu'à 384 dollars par mois101.


    Les Indonésiens


    Le conflit syrien est la première manifestation d'un départ massif de combattants indonésiens pour prendre part à un djihad, et pas seulement s'entraîner ou assurer un soutien logistique. Au moins 50 personnes sont parties en Syrie jusqu'en décembre 2013, selon les autorités. Les volontaires sont attirés par l'eschatologie de l'islam, qui place le combat final au Levant, par la traduction d'un livre, La Stratégie des Deux Bras (qui affirme que les printemps arabes peuvent être exploités pour instaurer un califat islamique), par les atrocités commises par le régime contre les sunnites et relayées dans les médias et enfin, comme de nombreux autres contingnets, par les facilités d'accès au champ de bataille via la Turquie102.

    Historiquement, les combattants partant pour le djihad ont fortement contribué au développement d'un djihadisme en Indonésie103. Bashir et Abdullah Sungkar (le fondateur et chef de la Jemaah Islamiya -JI- jusqu'en 1999) ont organisé le départ de volontaires pour l'Afghanistan dans les années 1980. Quelques-uns ont combattu aux côtés de Ben Laden lors de la bataille de Jaji en 1987. D'autres ont été entraînés dans les camps d'Afghanistan et du Pakistan. Cette filière afghane a contribué à la JI et aux attentats de Bali en 2002. Mais ici, le conflit syrien propose non seulement un contexte classique de défense d'une population musulmane, mais aussi un contexte sectaire (un régime alaouite appuyé par les chiites de l'Iran et du Hezbollah) et « socio-révolutionnaire » (établir un califat islamique à la place d'un régime laïc). Les djihadistes indonésiens reproduisent un discours sectaire contre les chiites dans leur pays, voire attaquent les personnes de cette confession, mais cela les décrébidilisent aux yeux de nombre de musulmans. Par ailleurs, historiquement, la JI, issue de Darul Islam, tire son origine d'une lutte contre un Etat séculier, celui de Sukarno. Les attentats de Bali, contre des intérêts occidentaux, constituent une exception. En 2010 par exemple, Dulmatin, ancien membre de la JI, crée un camp d'entraînement à Aceh pour lancer une insurrection. Entre 2010 et 2013, 24 policiers ont été tués, ce qui montre l'influence de certains penseurs moyen-orientaux qui recommandement de cibler les autorités locales.

    Le gros des personnes radicalisées qui partent en Syrie vient de la Jemaah Islamiya, qui avait commis les attentats de Bali en 2002, puis avait abandonné l'action violente en 2007. La branche humanitaire de l'organisation a cependant effectué plusieurs voyages en Syrie, entre fin 2012 et janvier 2014, probablement pour établir des contacts en plus de fournir du matériel médical et des fonds. D'autres salafistes djihadistes indonésiens, comme certaines factions de Darul Islam, font aussi partie des volontaires, et même des salafistes de la communauté non-violente. Les différends entre l'EIIL et le front al-Nosra se retrouvent aussi parmi le contingent indonésien.

    La Stratégie des Deux Bras, publiée en juin 2013 en Indonésie, l'a été sous les auspices de Bambang Sukirno, l'un des penseurs influents de la JI. Il a d'ailleurs dirigé plusieurs des missions humanitaires vers la Syrie. Les prêcheurs de la JI réussissent à collecter des sommes allant de 1 000 à plus de 10 000 dollars lors de discussions publiques (60 de 2012 à la fin 2013), sans compter les donations en ligne. L'argent est converti en aide médicale : docteurs et infirmières partent un mois à l'hôpital de campagne Salma de Lattaquié. Nourriture et vêtements sont distribués dans le Jabal al-Akrad, dans la province d'Idlib, et une clinique mobile fait le tour des campagnes.

    Les groupes radicaux mettent en avant, en Indonésie, les massacres sectaires commis par le régime ou ses alliés chiites, comme ceux de Banias ou d'al-Bayda en mai 2013, et les attaques chimiques du 21 août suivant. Le magazine An-Najah de la JI se focalise souvent sur la Syrie. Sur les 50 Indonésiens déjà partis en Syrie, 5 des 7 hommes identifiés en 2013 étaient liés à la JI. Ils ne partent pas directement d'Indonésie mais plutôt du Pakistan ou du Yémen où ils font leurs études. Au moins un membre de l'ex-réseau Abou Omar est supposé être en Syrie. La plupart des Indonésiens ont pris contact avec Ahrar al-Sham (aujourd'hui composante du Front Islamique), mais certains rejoignent l'EIIL.

    Le cas le plus emblématique est celui de Riza Fardi, dont la mort a été annoncée le 28 novembre 2013 par la brigade Suqqor al-Izz. Riza venait du Kalimantan de l'ouest : diplômé de Ngruki (l'école fondée par Abu Bakar Bashir, l'ancien leader de la JI), il est parti au Yémen en 2007 pour l'université al-Iman de Sanaa. On pense qu'il a rejoint la Syrie en 2012, au sein de la brigade Suqqor al-Izz, commandée par un Saoudien, Sheikh Abdul Wahed, alias Saqr al-Jihad (le Faucon du Djihad). Le groupe s'est distingué comme étant parmi ceux ayant commis des massacres sectaires en août 2013, lors de l'offensive rebelle dans la province de Lattaquié. Riza aurait été tué dans le district Sheick Saïd à Alep, le 25 novembre. Encerclé depuis une semaine, le district, contrôlé par le régime, tenait bon ; les djihadistes se replient mais Riza reste en arrière avec 7 autres pour ouvrir le feu sur les soldats du régime une fois ceux-ci passés. Après un jet de grenade, il est abattu. C'est la seule mort confirmée même si 4 autres Indonésiens eux aussi diplômés de Ngruki sont supposés être arrivés d'Islamabad en août 2013, via la Turquie. Deux autres Indonésiens seraient avec l'EIIL : Muhammad Ayub, le fils de l'ancien chef de la branche australienne du JI, et Abdul Rauf. En janvier 2014, une opération contre-terroriste tue 6 membres du Mujahidin Indonesia Barat, qui manifestement projetaient de gagner la Syrie. Ils avaient braqué une banque à Tangerand le 12 décembre 2013 pour financer leur voyage -environ 833 dollars pour un faux passeport et deux fois plus pour le voyage. Un autre membre du groupe serait déjà sur place.

    Cependant, il faut noter que certains groupes radicaux indonésiens se sont également opposés au djihad syrien, comme celui mené par Ustad Muzakir. Plus importante peut-être est la fracture entre le front al-Nosra et l'EIIL à partir d'avril 2013, qui se reflète parmi les Indonésiens. Abu Muhammad al-Maqdisi, un clerc très écouté en Indonésie, a affirmé que l'EIIL n'était qu'un groupe djihadiste comme un autre. Abu Bashir ath-Thurtusi a proclamé une fatwa contre l'EIIL. Le 5 janvier 2014, des volontaires indonésiens de Misi Medis Suriah, accompagné par des djihadistes locaux, refusent de prêter allégeance à l'émir de l'EIIL alors qu'ils sont arrêtés à un checkpointà la frontière turque, pour aller chercher une ambulance. Un échange de tirs s'ensuit. En Indonésie, Aman Abdurrahman, un clerc emprisonné, a pris fait et cause pour l'EIIL. Le front al-Nosra a aussi ses partisans comme Iwan Darmawan, condamné à mort pour son rôle dans l'attentat de 2004 contre l'ambassade australienne. La JI, pour sa part, tente de rester la plus neutre possible entre les deux camps. La tension est telle que les salafistes djihadistes radicaux en viennent à reprocher leur attitude aux salafistes trop critiques de l'EIIL, voire à les menacer de mort.


    Sur le champ de bataille : que peut-on dire de l'intervention des volontaires étrangers ?


    Il est courant de lire, quand on parle de la guerre en Syrie, que le front al-Nosra rassemble surtout des combattants syriens tandis que l'EIIL regroupe surtout les volontaires étrangers. Il est vrai que la plupart des combattants étrangers sunnites rejoignent l'EIIL, mais ils contribuent aussi à d'autres formations104. Pour mémoire, en novembre 2013, Romain Caillet estimait que l'EIIL dépassait déjà les 10 000 combattants, alors qu'al-Nosra, affaibli depuis la scission d'avril-mai, n'en comptait plus que 2 000105.


    Jaysh al-Muhajireen wa al-Ansar est commandée par Omar ash-Shishani, un vétéran de l'armée géorgienne. En mai 2013, celui-ci est nommé émir du nord de la Syrie par le chef de l'EIIL, secteur qui englobe les provinces d'Alep, Raqqa, le nord d'Idlib et Lattaquié. A la suite de cette désignation, le groupe de Shishani devient donc le paravent de l'EIIL. Si la désignation d'origine est conservée, c'est pour montrer qu'un front idéologique plus large existe, alors qu'en réalité, le groupe de Shishani n'est que le reflet de l'EIIL. On observe le même phénomène avec les nombreuses milices iraniennes qui se battent côté régime. En août 2013, le groupe joue un rôle décisif pour faire tomber la base aérienne de Minnagh, sous les ordres d'un Egyptien, Abu Jandal al-Masri. Fin novembre 2013, une nouvelle scission a lieu entre ceux qui restent fidèles à l'EIIL derrière Shishani et ceux qui conservent le « label » d'origine et qui ont un nouveau commandant, Salah ad-Din ash-Shishani. Ce dernier mène désormais le groupe qui comprend les Tchétchènes et Caucasiens qui ont refusé de jurer allégeance à l'EIIL notamment parce qu'ils l'avaient déjà fait pour l'émir du Caucase, Umarov. Une partie des combattants, menée par Seyfullak al-Shishani, le second d'Omar que ce dernier avait expulsé cet été, a visiblement combattu avec le front al-Nosra lors de la récente capture de l'hôpital al-Kindi d'Alep et l'a peut-être rejoint106. Cette fraction, baptisée les Moudjahidine du Caucase et du Levant, s'est en fait séparée du groupe d'Omar Shishani depuis août 2013. Son chef, l'émir Seyfullak, est régulièrement intervenu avant la scission dans les vidéos du groupe en langue russe. C'est un Tchétchène originaire de la vallée de Pankisi, en Géorgie, qui a longtemps vécu en Turquie, pays qui abrite une communauté tchétchène en exil (1 500 personnes107). Le 30 décembre 2013, Seyfullak al-Shishani jure solennellement allégeance à Abu Mohammad al-Joulani, le chef du front al-Nosra108.

    Jamaat Jund ash-Sham est un bataillon basé dans l'ouest rural de la province de Homs. Fondé par des combattants libanais, il comprend aussi des Syriens. Le groupe se rapproche de l'EIIL mais n'est pas hostile non plus à al-Nosra. Des activistes libanais sunnistes pro-EIIL de Tripoli relaient les informations du groupe, ce qui semble indiquer des liens avec ce milieu.

    Le Bataillon Vert a émergé en août 2013. Il est proche d'EIIL et d'al-Nosra mais se démarque par son indépendance, et a pour ce faire changé d'emblème, par exemple, en septembre. Le groupe est mené par des Saoudiens mais comprend aussi des Syriens. Il a conduit des opérations conjointes avec l'EIIL et al-Nosra dans les montagnes de Qalamoun, ainsi qu'avec d'autres formations importantes comme Jaysh al-Islam, dans les zones désertiques de la province de Homs tenues par le régime -où il a d'ailleurs affirmé s'être emparé de nombreuses armes. C'est le Bataillon Vert, en lien avec l'EEIL, qui a repris la ville de Deir Atiyeh pendant la « bataille » de Qalamoun, avant que la ville ne soit reconquise par le régime et ses miliciens chiites.

    Harakat Sham al-Islam a été fondé à la mi-août 2013 par des combattants marocains. Il a participé à l'offensive dans la province de Lattaquié à l'été 2013 et a aussi collaboré avec al-Nosra dans la province d'Alep, notamment dans une attaque sur la prison centrale de la ville, à laquelle n'a pas participé l'EIIL. Pendant l'offensive de Lattaquié, le groupe a perdu un ancien détenu marocain de Guantanamo, Mohammed al-Alami, venu du groupe Ahrar al-Sham. Il dirigeait la brigade des « Broyeurs » pendant l'offensive de Lattaquié. Autres tués dans cette opération, Mohamed al-Nebras, natif de Tanger , qui dirigeait la brigade Ebada Ibn al-Samet et Al-Sedik al-Sabe, un Néerlandais né au Maroc. On sait par ailleurs que 11 autres Marocains ont été tués début août 2013 lors de combats contre le régime : ils avaient rejoint l'Armée syrienne libre en mai et venaient de la province d'al-Haouz. Un autre vétéran d'al-Qaïda d'origine marocaine, Ibrahim bin Shakaran, dirige la formation. C'est un vétéran du djihadisme marocain : il a été formé en Mauritanie dans les années 90, a vécu en Arabie Saoudite, en Turquie, en Iran, au Pakistan et en Afghanistan. Il a fondé au Maroc le Jamaat Tawhid Wal Jihad avant de passer six ans en prison109. Il cherche manifestement à se poser comme leader d'un futur combat djihadiste au Maroc. En septembre 2013, on estimait que 50 à 100 Marocains étaient déjà partis combattre en Syrie110. Le groupe est quasiment lié, de fait, au front al-Nosra, branche « officielle » d'al-Qaïda en Syrie. Il se revendique aussi d'un engagement qui sert en quelque sorte de banc d'entraînement, afin que les combattants reviennent ensuite au Maroc et dans le Maghreb pour lutter contre les régimes en place. Récemment, Aymenn Jawad al-Tamini a identifié Mohammed Mizouz, alias Abu al-Izz al-Muhajir, un troisième ancien détenu marocain de Guantanamo faisant désormais partie de Harakat Sham al-Islam111. Le groupe a récemment participé à la prise de l'hôpital al-Kindi d'Alep, aux côtés d'al-Nosra et du Front Islamique.




    Suqur al-Izz, comme le Bataillon Vert, a été créé et reste dirigé par des Saoudiens, en délicatesse avec al-Nosra et l'EIIL, même si le logo et certaines déclarations semblent bien rapprocher ce bataillon indépendant de l'EIIL. Né en février 2013, ce groupe opère dans la province de Lattaquié, et a participé à l'offensive coordonnée de l'été avec al-Nosra et l'EIIL. Parmi ses martyrs, on compte un Indonésien et des Syriens, tués notamment à Alep à la fin novembre 2013. Suite aux combats contre l'EIIL, le groupe se rallie finalement à al-Nosra le 13 janvier 2014112.

    Le bataillon des Lions du Califat est basé lui aussi à Lattaquié et a été fondé par un Egyptien, Abu Muadh al-Masri. A la mi-novembre 2013, celui-ci annonce son ralliement à l'EIIL. La brigade Jund Allah dans Bilad ash-Sham est un groupe qui opère dans les provinces d'Idlib et de Hama et qui compte son propre bataillon de volontaires étrangers.

    S'il reste difficile d'évaluer précisément le nombre de combattants étrangers parvenus en Syrie, les listes de martyrs (tués au combat) permettent en revanche d'évaluer assez finement les pertes et de voir les pays d'origine des volontaires113. En décembre 2013, ce sont au total plus de 1 100 djihadistes qui ont été tués en Syrie, ce qui représente une augmentation très importante pour l'année : ils n'étaient que 85 en février et 280 en juin. Les 9 pays les plus représentés confirment un recrutement en majorité arabe.


    Pays d'origine
    Nombre de notices de martyrs
    Arabie Saoudite
    267
    Libye
    201
    Tunisie
    182
    Jordanie
    95
    Egypte
    79
    Liban
    48
    Maroc
    29
    Territoires palestiniens
    21
    Koweït
    18
    Tchétchénie
    15


    L'un des enseignements les plus intéressants de ces dernières statistiques et la place grandissante du nombre de volontaires saoudiens et des pertes en conséquences. A peine 20% des 1 100 notices fournissent le groupe d'affiliation du martyr, mais dans ceux qui sont connus, le front al-Nosra et l'EIIL dominent. On sait par ailleurs que 15 Saoudiens viennent de la province d'al-Qassim, et peut-être 22 autres de la capitale provinciale, Buraydah. Le plus surprenant est que le contingent le plus important semble provenir de Riyad, la capitale. La Libye est également un endroit phare, un véritable hub pour les djihadistes syriens. Des groupes comme Ansar al-Sharia ont fourni un entraînement à des Libyens, des Tunisiens et d'autres Maghrébins. Des Syriens sont même venus acquérir un entraînement sur place avant de retourner dans leur pays. En Tunisie, le recrutement semble plus répandu à travers le pays, ce qui paraît attester de l'importance des réseaux mis en place pour alimenter le djihad syrien, notamment par des groupes comme Ansar al-Sharia.

    On connaît le lieu de décès de 760 des 1 100 martyrs. Ceux-ci sont morts dans 12 des 14 provinces syriennes, si l'on excepte Tartous, bastion du régime, et Kuneitra. Les pertes les plus lourdes sont survenues pendant l'offensive de l'été 2013 baptisée « Nettoyage de la côte », aux environs de Lattaquié, une autre place forte du régime syrien. Sur les 88 djihadistes qui y ont été tués, 50 l'ont été en août, pendant ladite offensive. Les pertes les plus importantes sont néanmoins concentrées à Alep, ville phare des rebelles où ont eu lieu parmi les combats les plus durs de la guerre.


    Conclusion


    L'afflux de volontaires étrangers a entraîné des conséquences importantes114. Il a contribué non seulement à renforcer les factions les plus radicales de l'insurrection syrienne, mais il a aussi redynamisé les communautés radicales dans les pays d'où sont partis ces volontaires. Cet afflux, qui marquera probablement une génération entière de combattants djihadistes, est facilité par les conditions d'accès relativement simples à la Syrie, notamment parce que de nombreux Etats soutiennent le même camp que ces combattants, ce qui les freine dans la répression d'un tel transit. En outre, la frontière nord de la Syrie est contrôlée par les rebelles, ce qui laisse la Turquie, un des principaux soutiens de l'insurrection, comme seule « garde-frontière », et peu désireuse de stopper le flux. Les volontaires peuvent ainsi aller en Syrie, revenir dans leur pays d'origine pour faire du recrutement et de la propagande, voire repartir. Le nombre élevé de femmes en provenance d'Europe montre aussi un certain changement d'attitude de la part des radicaux. En outre, le caractère très localisé de la guerre en Syrie fait que les combattants peuvent ne pas être forcément exposés au feu tout de suite, ou même tout court, ce qui rapproche de ce point de vue la Syrie de l'Afghanistan des Soviétiques. Le conflit syrien reflète aussi des lignes de fracture sectaires que l'on avait pu voir en Irak, et qui traditionnellement n'attirent pas les volontaires étrangers : mais l'important ici est peut-être plus qui l'on vient aider, plutôt que qui l'on vient combattre. L'échelle et la vitesse de mobilisation des combattants étrangers ont été grandement accélérées par Internet et les réseaux sociaux, mais c'est aussi parce que les autorités des pays de départ n'exercent pas une répression systématique, comme on l'a dit. Ce qui explique par exemple que le nombre de volontaires européens ait triplé en 6 mois.


    Bibliographie


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    Aaron Y. Zelin, « CSR Insight: European Foreign Fighters in Syria », The International Centre for the Study of Radicalization, 2 avril 2013.

    Aaron Y. Zelin, «  New Evidence on Ansar al-Sharia in Libya Training Camps », The Washington Institute, 8 août 2013.

    Aaron Y. Zelin, « Meeting a Returned Tunisian Foreign Fighter from the Syrian Front », The Washington Institute, 8 novembre 2013.

    Aaron Y. Zelin, Sami David, « Up to 11,000 foreign fighters in Syria; steep rise among Western Europeans », The International Centre for the Study of Radicalisation, 17 décembre 2013.

    Aaron Y. Zelin, « Foreign Jihadists in Syria: Tracking Recruitment Networks », Policy Watch 2186, The Washington Institute for Near East Policy, 19 décembre 2013.

    Truslen mod Danmark fra personer udrejst til Syrien, PET, Center for Terroranalyse, 24 novembre 2013.

    INDONESIANS AND THE SYRIAN CONFLICT, IPAC Report No.6, 30 janvier 2014.

    Foreign fighters from Western countries in the ranks of the rebel organizations affiliated with Al-Qaeda and the global jihad in Syria, Meir Amit Intelligence and Terrorism Information Center, 3 février 2014.


    1Lire l'interview de Tom Cooper, que j'ai réalisée, à ce sujet : http://lautrecotedelacolline.blogspot.fr/2013/12/la-guerre-civile-syrienne-interview-de.html
    2Aaron Y. Zelin, « CSR Insight: European Foreign Fighters in Syria », The International Centre for the Study of Radicalization, 2 avril 2013.
    3Thomas Hegghammer, « Number of foreign fighters from Europe in Syria is historically unprecedented. Who should be worried? », The Monkey Cage, 27 novembre 2013.
    4http://www.sueddeutsche.de/politik/radikale-islamisten-staffellaeufer-des-heiligen-kriegs-1.1845410 Merci à Florent de Saint-Victor de m'avoir fourni le lien en question.
    5Aaron Y. Zelin, Sami David, « Up to 11,000 foreign fighters in Syria; steep rise among Western Europeans », The International Centre for the Study of Radicalisation, 17 décembre 2013.
    6Aron Lund, « Who Are the Foreign Fighters in Syria? An Interview With Aaron Y. Zelin », Carnegie Middle East Center/Guide to Syria in Crisis, 5 décembre 2013.
    7Foreign fighters from Western countries in the ranks of the rebel organizations affiliated with Al-Qaeda and the global jihad in Syria, Meir Amit Intelligence and Terrorism Information Center, 3 février 2014.
    8Foreign fighters from Western countries in the ranks of the rebel organizations affiliated with Al-Qaeda and the global jihad in Syria, Meir Amit Intelligence and Terrorism Information Center, 3 février 2014.
    9Aron Lund, « Who Are the Foreign Fighters in Syria? An Interview With Aaron Y. Zelin », Carnegie Middle East Center/Guide to Syria in Crisis, 5 décembre 2013.
    10Foreign fighters from Western countries in the ranks of the rebel organizations affiliated with Al-Qaeda and the global jihad in Syria, Meir Amit Intelligence and Terrorism Information Center, 3 février 2014.
    11Zia Ur Rehman, « Pakistani Fighters Joining the War in Syria », CTC Sentinel, Volume 6 Issue 9, septembre 2013, p.9-11.
    12Suha Philip Ma’ayeh, « Jordanian Jihadists Active in Syria », CTC Sentinel, Volume 6 Issue 10, octobre 2013, p.10-13.
    13Aaron Y. Zelin, Sami David, « Up to 11,000 foreign fighters in Syria; steep rise among Western Europeans », The International Centre for the Study of Radicalisation, 17 décembre 2013.
    14Mona Alami, « The Jordanian Connection », NOW., 19 décembre 2013.
    15Mona Alami, « The New Generation of Jordanian Jihadi Fighters », Sada/Carnegie Endowment for International Peace, 18 février 2014.
    16Samar Batrawin « The Dutch Foreign Fighter Contingent in Syria », CTC Sentinel, Volume 6 Issue 10, octobre 2013, p.6-10.
    18Foreign fighters from Western countries in the ranks of the rebel organizations affiliated with Al-Qaeda and the global jihad in Syria, Meir Amit Intelligence and Terrorism Information Center, 3 février 2014.
    19Raffaello Pantucci, « British Fighters Joining the War in Syria », CTC Sentinel, Volume 6 Issue 2, février 2013, p.11-15.
    20Shiraz Maher, « ICSR Insight: British Foreign Fighters in Syria », The International Centre for the Study of Radicalisation, 15 octobre 2013.
    25Foreign fighters from Western countries in the ranks of the rebel organizations affiliated with Al-Qaeda and the global jihad in Syria, Meir Amit Intelligence and Terrorism Information Center, 3 février 2014.
    26Juha Saarinen, « GUEST POST: The History of Jihadism in Finland and An Early Assessment of Finnish Foreign Fighters in Syria », Jihadology.net, 21 novembre 2013.
    27Andrew Zammit, « Tracking Australian Foreign Fighters in Syria », CTC Sentinel, Volume 6 Issue 11-12, novembre 2013, p.5-9.
    30Per Gudmundson, « The Swedish Foreign Fighter Contingent in Syria », CTC Sentinel, Volume 6 Issue 9, septembre 2013, p.5-9.
    31Ahmet Burak OZTAS, Combattants Tchétchènes en Syrie: Mythe ou Réalité?, EHESS, avril 2013.
    32 Mairbek Vatchagaev, « Chechens Among the Syrian Rebels: Small in Number, but Influential », Eurasia Daily Monitor Volume: 10 Issue: 223, The Jamestown Foundation, 12 décembre 2013.
    33Mark Youngman, « The North Caucasus Insurgency’s Syrian Balancing Act », Jihadology.net, 7 septembre 2013.
    34Emil Souleimanov, « North Caucasian Fighters Join Syrian Civil War », CACI Analyst, 21 août 2013.
    35Murad Batal al- Shishani, « Islamist North Caucasus Rebels Training a New Generation of Fighters in Syria », Terrorism Monitor Volume: 12 Issue: 3, The Jamestown Foundation, 7 février 2014.
    42 Benjamin Weinthal, « The German jihadists' colony in Syria », The Long War Journal, 19 décembre 2013.
    43 John Rosenthal, « German rapper, now jihadist still alive in Syria », Al-Monitor, 21 février 2014.
    44Foreign fighters from Western countries in the ranks of the rebel organizations affiliated with Al-Qaeda and the global jihad in Syria, Meir Amit Intelligence and Terrorism Information Center, 3 février 2014.
    45Jacob Zenn, « Increasing Numbers of Central Asian Jihadists in Syria », The Central Asia-Caucasus Analyst, 2 octobre 2013.
    49North Caucasus Caucus, « Turkish Fighters in Syria, Online and Off », Jihadology.net, 20 août 2013.
    50Pieter Van Ostaeyen, « Belgian Jihadis in Syria », Jihadology.net, 5 septembre 2013.
    53Pieter Van Ostaeyen, « Belgium’s Syria Fighters ~ An Overview of 2012 and 2013 », Jihadology.net, 24 janvier 2014.
    55Pieter Van Ostaeyen, « Belgium’s Syria Fighters ~ An Overview of 2012 and 2013 (II) », Jihadology.net, 25 janvier 2014.
    56Fernando Reinares et Carola García-Calvo, «  Jihadists from Spain in Syria: facts and figures », Elcano Royal Institute, 12 décembre 2013.
    57Fernando Reinares et Carola García-Calvo, « The Spanish Foreign Fighter Contingent in Syria », CTC Sentinel, janvier 2014, Vol 7. Issue 1, p.12-14.
    58Fernando Reinares et Carola García-Calvo, « The Spanish Foreign Fighter Contingent in Syria », CTC Sentinel, janvier 2014, Vol 7. Issue 1, p.12-14.
    59Fernando Reinares et Carola García-Calvo, « The Spanish Foreign Fighter Contingent in Syria », CTC Sentinel, janvier 2014, Vol 7. Issue 1, p.12-14.
    61David Barnett, « Blowback in Cairo.The Syrian civil war has now reached the heart of Egypt. », Foreign Policy, 9 janvier 2014.
    62Mohannad Sabry, « Al-Qaeda emerges amid Egypt’s turmoil », Al-Monitor, 4 décembre 2013.
    64Bill Roggio, « Egyptian jihadist killed in fighting in Syria », The Long War Journal, 12 juillet 2012.
    65 Mohamed Fadel Fahmy, « Egyptian Fighters Join 'Lesser Jihad' in Syria », Al-Monitor, 17 avril 2013.
    66Jérôme Drevon, « How Syria’s War Is Dividing the Egyptian Jihadi Movement », Carnegie/Syria in Crisis, 9 janvier 2014.
    67Mohamed Ben Ahmed, « African Militants Killed in Syria Fighting Alongside al-Qaeda », Al-Monitor, 10 septembre 2012.
    68 Nesrine Hamedi, « Tunisian Jihadists Fighting in Syria », Al-Monitor, 24 mars 2013.
    69Aaron Y. Zelin, «  New Evidence on Ansar al-Sharia in Libya Training Camps », The Washington Institute, 8 août 2013.
    70Hazem al-Amin, « Tunisia’s 'Road to Jihad' in Syria Paved by Muslim Brotherhood », Al-Monitor, 23 octobre 2013.
    75Aaron Y. Zelin, « Meeting a Returned Tunisian Foreign Fighter from the Syrian Front », The Washington Institute, 8 novembre 2013.
    76Ludovico Carlino, « Ansar al-Shari’a: Transforming Libya into a Land of Jihad », Terrorism Monitor Volume: 12 Issue: 1, The Jamestown Foundation, 9 janvier 2013.
    79 Abdullah Suleiman Ali, « Saudi jihadists flow into Syria », Al-Monitor, 8 décembre 2013.
    95Truslen mod Danmark fra personer udrejst til Syrien, PET, Center for Terroranalyse, 24 novembre 2013.
    97ZAUR SHIRIYEV, « Who are Syria's Azerbaijani fighters? (1) », Today's Zayman, 15 janvier 2014.
    98ZAUR SHIRIYEV, « Who are Syria's Azerbaijani fighters? (2) », Today's Zayman, 23 janvier 2014.
    100North Caucasus Caucus, « Azerbaijani Foreign Fighters in Syria », Jihadology.net, 28 janvier 2014.
    101Glen E. Howard, Leyla Aslanova, « Azerbaijani City of Sumgait Emerges as Recruitment Center for Syrian Fighters », Eurasia Daily Monitor Volume: 11 Issue: 23, 5 février 2014.
    102INDONESIANS AND THE SYRIAN CONFLICT, IPAC Report No.6, 30 janvier 2014.
    103Andrew Zammit, « The impact of Syria alumni on Indonesian jihadism », The Strategist, 31 janvier 2014.
    104Aymenn Jawad Al-Tamimi, « Musings of an Iraqi Brasenostril on Jihad: Muhajireen Battalions in Syria », Jihadology.net, 13 décembre 2013.
    105Pierre-André Hervé, « La composante jihadiste de la rébellion syrienne à la loupe - Entretien avec Romain Caillet, chercheur à l’IFPO » , Les clés du Moyen-Orient, 7 novembre 2013.
    109Mawassi Lahcen, « Un Marocain crée un groupe jihadiste en Syrie », Magharebia, 6 septembre 2013.
    110Vish Sakthivel, « Weathering Morocco's Syria Returnees », PolicyWatch 2148, The Washington Institute, 25 septembre 2013.
    111Aymenn Jawad Al-Tamimi, « EXCLUSIVE: Moroccan ex-Guantánamo Detainee Mohammed Mizouz Identified In Syria », Syria Comment, 22 décembre 2013.
    112Pieter Van Ostaeyen, « Jabhat an-Nusra ~ New Alliances », http://pietervanostaeyen.wordpress.com , 13 janvier 2014.
    113Aaron Y. Zelin, « Foreign Jihadists in Syria: Tracking Recruitment Networks », Policy Watch 2186, The Washington Institute for Near East Policy, 19 décembre 2013.
    114Thomas Hegghamer, Syria's Foreign Fighters, Middle East Channel, Foreign Policy. Merci à Stéphane Taillat de m'avoir offert cet article.

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    Il y a longtemps que je n'ai pas fait une petite mise à jour de mes listes de blogs (qui d'ailleurs devraient être réorganisées...), faute de temps ou de prendre le temps. C'est chose faite pour une fois aujourd'hui. J'ai éliminé des liens qui ne fonctionnaient plus, qui n'étaient plus mis à jour ou qui étaient trop tendancieux, et je rajoute donc quelques nouveaux titres :

    - un carnet de recherches d'hypotheses.org, Sociologies Militaires.

    - un blog anglophone, Christos military and intelligence corner, qui s'intéresse à l'histoire militaire et en particulier à la dimension renseignement.


    - Stratpolitix, le blog d'un chercheur en relations internationales consacré à la politique étrangère américaine.

    - un autre carnet de recherches, Paprika, consacré à la recherche sur le communisme, en France et à l'international.

    - encore un autre carnet sur hypotheses.org, celui de l'Historial, sur la Grande Guerre.

    - les cahiers du Nem, qui s'intéressent en particulier au Viêtnam.

    - Froggy Bottom, le blog de Maya Kandel, que l'on a déjà vue intervenir sur La voie de l'épée, et qui s'intéresse à la politique étrangère américaine.

    - Afrique Décryptages, le blog du programme Afrique Subsaharienne de l'IFRI.

    - le blog de Michel Deniau, étudiant en histoire, est devenu L'histoire est un combat. Nouveau lien donc.

    - le blog du magazine Histoire et Images Médiévales, où l'on trouve de bons articles complémentaires au produit papier.

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    On ne présente plus Tom Cooper, originaire d'Autriche, spécialiste de l'aviation et des combats aériens post-1945, en particulier ceux des pays africains et arabes. Il a écrit 14 livres et plus de 200 articles sur ces sujets. Ce volume est sa première contribution à la collection Africa@War de Helion, de petits fasicules de 64 pages, abondamment illustrés avec photos et profils couleur, mais comprenant un texte fourni : une sorte d'Osprey "amélioré", en somme.

    Comme il le rappelle en introduction, la première guerre du Congo (1996-1997), qui voit la chute du dictateur zaïrois Mobutu, est une des conséquences du génocide rwandais de 1994 -et en même temps, elle a aussi été éclipsée par celui-ci. Après une présentation géographique du pays, Tom Cooper revient sur l'histoire du Congo depuis l'indépendance, avec la prise du pouvoir par Mobutu et les nombreuses rébellions auxquelles celui-ci a dû faire face, en particulier dans l'est du pays. La transition démocratique entamée à partir de 1990 jette le pays dans le chaos : une première intervention, franco-belge a lieu en septembre 1991 et jusqu'en février 1992, pour évacuer les ressortissants étrangers. Parallèlement, Museveni a pris le pouvoir en Ouganda, en 1986, avec une force militaire composée pour bonne partie de Tutsis rwandais exilés après la prise du pouvoir par les Hutus. Ces Tutsis, à l'origine du Front Patriotique Rwandais, commencent à lancer des attaques sur le Rwanda en octobre 1990. Le FPR est bloqué par les Forces Armées Rwandaises hutues qui bénéficient du soutien du Zaïre et de la France. L'assassinat du président rwandais Habyarimana, le 6 avril 1994, probablement par des "durs" du régime favorables à un "hutu power" encore plus exclusif, lance la mécanique du génocide contre les Tutsis et les Hutus modérés. L'opération Turquoise, déclenchée ensuite par la France, permet aux génocidaires hutus de se réfugier surtout au Zaïre, mais aussi au Burundi. Le FPR, qui s'installe au pouvoir en juillet 1994 à Kigali, mène aussi sa propre répression. Les Hutus des camps de réfugiés de l'est zaïrois sont encadrés par les génocidaires qui profitent de la faiblesse de l'Etat pour se venger sur les populations locales d'origine rwandaise.



    Tom Cooper, avant d'aborder le conflit à proprement parler, fait ensuite une présentation des forces en présence. Les Forces Armées Zaïroises, héritières des éléments policiers utilisés par les Belges, ont été forgées par des conseillers étrangers et, à partir de 1975, Mobutu les oriente pour sa protection politique. Essentiellement tournées vers la contre-insurrection, elles n'ont pas beaucoup de matériel lourd. Les FAZ n'alignent plus que 45 000 hommes dans les années 1990, avec surtout quelques formations d'élite, dont la redoutée Division Présidentielle Spéciale. Elles disposent aussi d'une petite marine lacustre. La Force Aérienne Zaïroise aligne un certain nombre d'appareils (Mirage V, C-130) mais manque cruellement de pilotes. Les FAZ ont une certaine expérience au feu mais les campagnes menées dans le pays ou les déploiements à l'extérieur (comme au Tchad en 1982-1983 ou au Rwanda en 1990) ont mis à jour les graves lacunes de cette armée. L'Armée Patriotique Rwandaise, la branche armée du FPR, se renforce entre 1994 et 1996 et passe de 15 à 40 000 hommes. L'Ugandan People's Defense Force a beaucoup perdu suite au départ des cadres tutsis rwandais mais elle est renforcée par le soutien américain ; par ailleurs, le pays dispose de sa propre industrie de défense. Le Rwanda et l'Ouganda poussent, pour renverser Mobutu, une coalition hétéroclite de rebelles, l'Alliance des Forces Démocratiques pour la Libération du Congo-Zaïre, dirigée par Laurent Désiré Kabila, et qui recrute massivement dans les Kivus, à l'est du Zaïre, dont de nombreux enfants-soldats. Dans le même secteur, les Hutus génocidaires qui se sont réfugiés au Zaïre, parfois avec des restes d'armements lourds (automitrailleuses, hélicoptères, mortiers), représentent une force non négligeable. On trouve aussi des Hutus réfugiés du Burundi (Forces pour la Défense de la Démocratie). Enfin, les gendarmes katangais du Front National pour la Libération du Congo viennent appuyer l'AFDL de Kabila, même si les tensions seront palpables ; les forces armées angolaises s'engagent également plus tard dans le même camp. C'est également l'époque où les milices maï maï de l'est du Congo vont accroître leur influence.

    L'appareil militaire zaïrois, qui n'est plus soutenu par la France et les Etats-Unis, se dégrade considérablement après 1990. Pour Tom Cooper, l'offensive de l'AFDL à partir de 1996 qui entraîne la chute de Mobutu l'année suivante est bien l'oeuvre du Rwanda de Paul Kagame, soutenu par les Américains, et qui cherche à se débarrasser de la menace que fait peser sur le Rwanda les camps de réfugiés hutus de l'est du Zaïre dominés par les anciens génocidaires. Les Etats-Unis installent une mission militaire à Kigali dès juillet 1994 et vont largement contribuer à la formation de l'APR. Des avions de transport convoient armes et munitions pour gonfler les capacités de celle-ci ; le soutien américain se fait par l'intermédiaire de marchands d'armes et autres mercenaires spécialistes de ce genre d'opérations clandestines, comme Viktor Bout. Les Hutus génocidaires utilisent d'ailleurs les mêmes moyens pour maintenir leur potentiel militaire.

    Dès 1995, le Rwanda infiltre des unités spéciales pour traquer les anciens responsables du génocide au Zaïre. L'introduction des éléments de l'AFDL dans les Kivus survient en juillet-août 1996. Les premiers commandos rwandais arrivent dans la nuit du 31 août-1er septembre. La tactique de l'APR dans les villes du Kivu consistent à infiltrer des éléments, parfois déguisés en civils, dans les localités, de façon à désorganiser la résistance et à entraîner la fuite des garnisons. L'APR commence à "nettoyer" les camps de réfugiés et à rapatrier des centaines de milliers de Hutus vers le Rwanda -dont beaucoup n'y arriveront jamais. La ligne logistique vers le Rwanda est sécurisée par des mercenaires américains. L'APR progresse vers l'ouest, suivie par l'AFDL, moins puissante et efficace, tandis que les Ougandais attaquent au nord-est du pays en novembre 1996. L'APR s'arrête entre décembre 1996 et janvier 1997 afin de procéder à l'élimination des camps de réfugiés hutus, bien qu'elle ait pris Walikale et Bunia, cette dernière place en dehors des Kivus. Mobutu envoie des renforts dans l'est et profite d'un passage en Europe pour recruter une petite force de mercenaires, surtout français et belges, dirigés par l'ancien colonel belge Christian Tavernier. Celui-ci débauche aussi un certain nombre de Serbes vétérans des combats en ex-Yougoslavie, équipés de MiG-21 et d'avions d'attaque au sol J-21 Jastreb. Les mercenaires arrivent au Zaïre le 2 janvier 1997. Malgré le renfort de Mi-24 pilotés par des Ukrainiens, les mercenaires ne peuvent faire pencher la balance. Si l'offensive dirigée par Kabarebe, maître d'oeuvre de l'opération de l'APR, se heurte à une forte résistance lorsqu'elle reprend sa progression vers l'ouest, celle-ci s'effondre rapidement. L'échec de la contre-offensive des FAZ démoralise la troupe : Kisangani tombe, après un court affrontement, le 15 mars 1997. Entretemps, l'Angola a aérotransporté un régiment mécanisé à Kigali et Bukavu en février, qui est engagé à la mi-mars au Zaïre. La progression de l'AFDL et de ses parrains étrangers continue : le 16 mai, les derniers combats ont lieu près de l'aéroport de Kinshasa. La capitale tombe le lendemain. Le régime a tenté de faire appel à la compagnie privée de mercenaires Executive Outcomes, sud-africaine, qui a bien préparé des plans d'intervention, mais qui, faute de paiement à temps, ne peut procéder à l'exécution.

    En conclusion, Tom Cooper rappelle combien la différence d'encadrement au sein des deux forces principales en présence -FAZ et APR- a fait pencher la balance. Le conflit aura connu également l'emploi de mercenaires et surtout l'utilisation d'appareils de transport civils à des fins logistiques. L'effondrement de Mobutu est dû, surtout, à l'incompétence de son armée et de son appareil gouvernemental. L'APR, quant à elle, a su combiner la pratique de guerre traditionnelle du théâtre avec des pratiques de guerre non conventionnelle et de forces spéciales -le rezzou rwandais. Une méthode enseignée par les Américains et expérimentée sur d'autres théâtres, comme au Tchad. Sur le plan politique, le Zaïre redevenu Congo n'en a pas encore fini avec les troubles : il y aura une seconde guerre, encore plus meurtrière probablement, qui commence dès 1998, quand Kabila se brouille avec ses parrains rwandais et ougandais. Sans surprise, la bibliographie est essentiellement anglophone (et germanophone), ce qui est peut-être dommage car plusieurs ouvrages français traitent du conflit (sans parler des articles). Néanmoins, l'ensemble est bien illustré, les profils couleurs ne "mordent" pas sur le texte comme les Osprey (on a bien 64 pages de texte, ou approchant), et l'auteur tente d'inscrire les opérations militaires dans un contexte plus large (génocide rwandais, interventions extérieures, etc), et insiste sur des éléments troublants (le soutien américain à l'APR, etc). L'ouvrage est donc intéressant au vu de la pauvreté bibliographique sur cette première guerre du Congo.



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    A l'occasion de ma récente recension du Rommel de Cédric Mas, Nicolas Aubin propose sa propre lecture du El Alamein du même auteur (que j'avais moi-même fiché ici)


    A l'occasion de la sortie du Rommel de Cédric Mas que Stéphane Mantoux vient de chroniquer et qui a fait couler un peu trop d'encre pour de mauvaises raisons, il n'est pas inutile de revenir sur le premier bébé littéraire de cet avocat d'une quarantaine d'année, incontestable spécialiste de la guerre du désert. Paru il y a un an, en coédition Heimdal- Uniformes, il s'agit d'une histoire de la bataille d'El Alamein (juin-novembre 1942) trop injustement passée inaperçu à sa sortie.

    Injustement car il s'agit d'un ouvrage en tous points remarquable.

    Commençons par la forme : grand format, tout couleur, il est un magnifique écrin pour :

    - Les deux cents photographies, la plupart inédites, qui plongent le lecteur au cœur de la bataille. Bien loin d'être des redites du texte, leurs légendes sont suffisamment précises pour apporter une masse d'informations supplémentaires sans alourdir l'ensemble. Moi qui ne suis le plus souvent guère sensible à l'iconographie, j'ai été bluffé. Nul doute que Cédric nous propose une collection, fruit de plusieurs années de patientes acquisitions. A elle seule, elle justifierait l'acquisition de l'ouvrage par les collectionneurs et les maquettistes.

    - Pour la quinzaine de cartes bien lisibles qui, si elles ne sont pas parfaites, s'avèrent bien au dessus de la moyenne. Tout amateur d'histoire militaire me rejoindra pour insister sur l'importance de la cartographie et il faut rendre hommage à l'éditeur d'y avoir consacré le temps et les moyens nécessaires. 
     
    - Enfin, last but not least, pour les cinq pages d'annexes listant, modèle par modèle, les effectifs à disposition par les unités de chaque camp au fur à mesure de la bataille, extraits des journaux d'opérations.


    C'est que Cédric Mas, au contraire de ses prédécesseurs en langue française (Bergot, Fittère, Buffetaut ou de Lannoy), a compulsé les archives allemandes, italiennes et du Commonwealth. Il s'agit tout simplement du premier travail de première main de la part d'un historien français sur cette bataille que l'on classe pourtant parmi les tournants de la guerre. Il lui restait à bien dépouiller et analyser cette masse d'archives patiemment collecté de par le monde. Ce qui nous amène à aborder le fond.

    Je ne reviens pas sur le contenu même du livre bien détaillé par Stéphane dans une notice précédente, mais je vais m'attarder sur quelques points qui me paraissent saillants. 
     
    Le plan est efficace. Derrière un abord classique, Cédric Mas mêle, en en maîtrisant l'équilibre, rigueur de l'analyse et sens du récit : 
     
    - Une longue introduction qui pose le contexte et présente les acteurs, 
     
    - Trois chapitres chronologiques traitant chacun d'une des batailles (le coup de main initial de Rommel du 1er au 22 juillet 1942avec des divisions réduites à la taille de bataillons squelettiques, et moins de 20 Panzers, l'offensive d'Alam El Halfa, 2e assaut de la Panzerarmee Afrika en octobre et enfin l'assaut de Montgomery en novembre qui voit la destruction quasi-complète des forces de l'Axe)

    - Un dernier chapitre en forme de bilan et qui revient sur les différentes controverses autour ces batailles.

    Sur les trois opérations, Cédric Mas n'omet aucune dimension : le front et l'arrière (la logistique), le sommet (l'échelon décisionnel) et la base (les tactiques). Le récit est là pour donner de la matière à l'analyse. Sans oublier le rôle des combattants, du matériel, des doctrines, il souligne en particulier l'impact du commandement avec un recul assez rare pour être souligné. On savait déjà que le "Renard du Désert"était un brillant chef d'orchestre de la Blitzkrieg mais qu'il peinait à mesurer les difficultés logistiques. Mais au cours de l'été 1942, on découvre à quel point il est également amoindri par son incapacité à gérer sa santé fragile. A Alam Halfa, Rommel "n'est manifestement plus en état de commander son armée. Déprimé, il révèle une psycho-fragilité qui pèse sur les opérations" (p.104). Celle-ci joue aussi un rôle important lors de la 3e bataille, en particulier lors des discussions concernant le repli de l'armée. A l'inverse, Cédric Mas réhabilite les aptitudes militaires de Montgomery, lequel a pourtant surclassé ses adversaires sur tous les plans : médiatique et moral, c'est l'un des apport du livre que de montrer à quel point que l’art du commandement suppose une maîtrise qui dépasse les techniques militaires, pour embrasser la communication médiatique, Montgomery a su redonner confiance à une armée à la dérive où certains officiers et soldats refusaient d'exécuter les ordres ; logistique, en prenant le temps de reconstituer ses forces ; analytique, en prenant conscience des qualités et des limites de l'outil à sa disposition ; enfin opérationnel et tactique, en piégeant son adversaire à son propre jeu. Cédric Mas signe des passages très convaincants quand il décrit comment l'apparente prudence de Monty est en fait un piège pour saigner la force italo-allemande. En effet, la doctrine allemande prône des contre-attaques systématiques pour retrouver l'initiative et disloquer l'ennemi avant qu'il n'exploite ses avancées initiales. Mais, Monty va jouer de cette doctrine. Après chaque avancée, il déploie rapidement des canons antichars, des chars moyens, il alerte aviation et artillerie, prêts à tailler en pièces les panzers. Moins l'avance anglaise est rapide, plus les Allemands sont encouragés à chercher à se rétablir et plus ils s'épuisent. "C'est ainsi qu'une armée absolument incapable de gagner une guerre d'usure va s'y jeter à corps perdu" (p.106). Monty parvient à réussir l'impensable: détruire, en attirant à lui les groupes mobiles ennemis, la totalité de l'armée axiste, et briser son appareil mécanisé sans même l'encercler. Les grandes forces de Montgomery, c'est d'avoir d'une part compris que la Blitzkrieg n'était pas la solution unique à la guerre mécanisée et d'avoir ensuite su construire une alternative efficace à la portée de ses troupes, une Monty's way of war en quelque sorte…

    L'ouvrage de Cédric Mas, bien qu'il ne le revendique pas, dépasse donc la simple "histoire-bataille"à l'ancienne. Il donne du sens. On retrouve ce souci dans le temps passé à souligner la signification des batailles d'Al Alamein. Si il se montre à juste titre sceptique quant aux ambitieux projets de guerre en Asie portés par une victoire allemande(Rommel quand il attaque ne fait que tenter un « coup de poker » sans avoir même les moyens d’exploiter un hypothétique succès), il précise qu'une défaite britannique aurait affaiblit politiquement considérablement l'Empire. En effet, comme l'a souligné Nicolas Bernard dans sa propre recension (sur le site Amazon), l'auteur rappelle fort à propos que "l'Empire britannique traverse une zone de fortes turbulences, aussi bien en Egypte même qu'en Palestine et aux Indes. Une défaite à El Alamein n'aurait pas manqué d'accentuer ces troubles intérieurs, annonciateurs de la décolonisation. La bataille d'El Alamein, rappelle l'auteur, est bien "l'une des dernières batailles coloniales". De plus elle aurait ouvert la voie à l'extermination du million de Juifs de Palestine que les Nazis planifiaient très concrètement. 
     
    Pour finir, Cédric Mas surprend quand il souligne les tensions au sein des forces du Commonwealth et quand il redonne toute sa place à l'armée italienne. On se doutait bien que l'on ne savait pas tout et que les légendes avaient éclipsé l'Histoire. Décidemment cette bataille d'El Alamein nous était bien inconnue.

    Nicolas Bernard conclut sa notice en soulignant que "de par la masse de travail qu'il représente, et de par l'ampleur des renouvellements qu'il porte, ce livre constitue un passage obligé de l'historiographie de la Deuxième Guerre Mondiale". Tout est dit.



    Nicolas Aubin



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    Mise à jour : comme je publie ce jour une recension de N. Aubin sur le El Alamein du même auteur, qui l'évoque rapidement, et que je fais discrètement allusion à cette polémique à la fin de cette fiche-ci, je reviens sur cet épisode.

    Sur la page Facebook de Guerres et conflits, de Rémy Porte, qui a présenté le livre, à lire ici, M. Laurent Henninger s'en est violemment pris à l'ouvrage, dans les termes suivants :"Lu le manuscrit : c'est catastrophiquement mauvais. Cédric Mas nous propose une biographie sur un type à propos duquel il existe déjà 15 tonnes d'ouvrage, et avec une historiographie des années 60. C'est franchement honteux. Lemay, lui, a proposé une bio totalement innovante de Manstein. Ne pas comprendre cela relève de la trisomie 21...". Puis en rajoutant : "Les gens qui perpétuent cette historiographie non seulement éculée mais totalement fallacieuse et malhonnête font un mal fou à la discipline historique. Leur action est néfaste, nocive. Et je signale d'ores et déjà que je serais prêt à TOUT pour ne pas leur céder un pouce de terrain... Ainsi que pour les renvoyer au terminus des prétentieux (à moins que ce ne soit celui des minables)." . Inutile de dire, comme le montre ma fiche, que je suis loin de partager cet avis péremptoire, comme le montre l'échange d'ailleurs.


    La collection Guerres et Guerriers d'Economica propose des ouvrages évoquant, au sens large, l'homme dans la guerre ou les situations d'insécurité, selon le général de Bonnemaison. Les biographies de chefs militaires y ont donc leur place. Ici, c'est Cédric Mas, auteur d'une synthèse efficace sur El-Alamein, qui réalise ce court opuscule sur Rommel, aidé de Daniel Feldmann.

    L'introduction donne le ton, et on s'y attendait vu le format (court) : le propos sera essentiellement centré sur le militaire, avec les principaux éléments personnels et politiques. C'est dit. Comme le précise l'auteur, le texte est essentiellement bâti à partir de documents d'archives en plusieurs langues, l'ouvrage ne se veut pas définitif, il veut apporter quelques éléments nouveaux et se poser comme un jalon.

    Rommel, poussé dans l'institution militaire par son père, gardera une hostilité certaine à l'égard des chefs prussiens -il est originaire du Wurtemberg, qui a encore ses particularités. Au sein de la 5ème armée allemande du Kronprinz, il connaît son baptême du feu le 22 août 1914. Rommel y manifeste déjà les traits de son futur style de commandement : témérité face à l'ennemi, tendance à exagérer la portée de ses actes, mais aussi faiblesse physique parfois, le stress le faisant s'évanouir. Blessé ensuite dans l'Argonne, il mène de nombreux coups de main et reconnaissances offensives, est promu lieutenant en septembre 1915 et passe dans un bataillon de montagne. Au sein de cette unité d'élite qui préfigure les troupes d'assaut, Rommel participe à la campagne foudroyante qui met hors-jeu la Roumanie, entrée en guerre en août 1916. La bataille du mont Cosna sera moins heureuse. Si la carrière de Rommel est atypique -en ce sens qu'il participe aussi à des combats à l'est, plus fluides et mobiles effectivement-, il ne faudrait peut-être pas pousser le constat trop loin, car de nombreux futurs généraux allemands de la Seconde Guerre mondiale ont connu, eux aussi, une guerre différente des tranchées à l'est.




    Enivré par le désir de gloire et la geste héroïque de l'officier, Rommel est de l'offensive sur le front italien en octobre 1917, qui va mener au désastre italien de Caporetto. On promet deux Croix Pour le Mérite pour motiver les divisions allemandes qui participent à l'assaut initial. Les Allemands continuent d'y mettre en oeuvre les tactiques des Stosstruppen. Si Rommel se voit floué de la décoration prestigieuse pour la prise du mont Matajur, il obtient finalement la deuxième après la bataille de Longarone, en décembre 1917.

    Rommel est ensuite muté à l'état-major, loin du major Sproesser, qui a pourtant influencé son style de commandement et envers lequel il sera peu reconnaissant. Il est promu capitaine peu de temps avant l'armistice. Maintenu dans la Reichswehr, il se morfond quelque peu jusqu'au moment où il est nommé instructeur à l'école d'infanterie de Dresde, en octobre 1929. Si Rommel s'intègre effectivement dans le cadre des réflexions doctrinales de la Reichswehr, bâtie par von Seeckt, le passage concerné est sans doute un peu trop rapide. On aurait aimé, justement, une comparaison plus fouillée entre ce que pense et écrit Rommel et les évolutions de la doctrine de la Reichswehr -qui connaît plusieurs phases entre 1919 et 1935. C'est sans doute un des points faibles du livre. Rommel rencontre Hitler pour la première fois le 30 septembre 1934. L'arrivée au pouvoir du Führer va lui permettre de faire propulser sa carrière, puisqu'il est toujours gonflé d'ambition et de soif de prestige. Promu lieutenant-colonel en mars 1935, il enseigne à l'école de guerre de Potsdam, publie Infanterie Greift An en 1937, un vrai succès de librairie, avant d'être affecté à l'organisation des Jeunesses Hitlériennes, tâche qui ne le satisfait pas. Hitler le nomme donc à la tête de son unité de protection, le Führer-Begleit Bataillon, en juin 1938, et Rommel accompagne le Führer dans les diverses annexions territoriales jusqu'au début de la guerre. Il est donc proche d'Hitler. Le calcul de départ s'est transformé en dévotion sincère au Führer.

    Rommel obtient ainsi le commandement de la 7. Panzerdivision en février 1940. La promotion fait jaser, on parle de favoritisme. Le général impose un style de commandement cassant, et pour faire taire les critiques, il doit réussir dans la prochaine campagne. C'est chose faite dès le 13 mai avec le franchissement de la Meuse. Jouant des caractéristiques de l'art de la guerre allemand et de la grande marge de manoeuvre laissée aux subalternes -surtout s'ils sont victorieux au final...-, Rommel pousse sa division à plus de 40 km derrière les lignes ennemies, s'exposant à des contre-attaques. Mais les Français sont complètement déboussolés, le pari risqué a réussi. Il est le premier général de division à recevoir la Croix de Chevalier de la Croix de Fer. Il n'empêche que les Britanniques contre-attaquent violemment à Arras, le 21 mai : les pertes sont lourdes même si Rommel rétablit la situation. Puis il perce sur la Somme à partir du 5 juin 1940 ; la 7. Panzerdivision est manifestement impliquée dans des massacres de soldats noirs des troupes coloniales. Lors de l'encerclement de Saint-Valéry-en-Caux, des civils sont également abattus par les hommes de Rommel. Celui-ci, devenu un héros de la propagande de Goebbels, a imposé son style parce qu'il a été victorieux ; pour le moment, il reste surtout un commandant de division, faisant souvent cavalier seul, ce qui n'est pas sans poser des problèmes sur le plan opératif.

    Nommé à la tête du DAK en février 1941, Rommel correspond parfaitement à l'intention initiale d'Hitler qui consiste à faire "le plus de bruit possible". Mais en chassant les Britanniques de Cyrénaïque, Rommel déploie encore un style de commandement qui ne convient plus : il dirige de l'avant, comme lorsqu'il commandait un bataillon. Il échoue ainsi devant Tobrouk, bien défendu ; il devient amer, se brouille avec ses officiers et les Italiens, doit subir l'inspection de Paulus, même s'il repousse les deux offensives britanniques Brevity et Battleaxe. Il va bientôt devoir affronter Crusader, en novembre 1941. Entretemps les Allemands attaquent l'URSS, ce qui semble réduire le front méditerranéen au derrière de la scène. Rommel n'en a cure, bien qu'envieux : il gère le désordre provoqué par Crusader, mais ce sont ses officiers qui rétablissent une situation dangereusement compromise, et imposent pour la première fois la retraite, en décembre. Rommel renoue cependant avec le succès dès janvier 1942. Jusqu'ici, il a surtout eu un effet psychologique, car le début de la campagne met en lumière des défauts dans le commandement d'une armée, dans la guerre de coalition et dans la prise en compte de la logistique. Et à ce moment-là, il ne tente pas de corriger ces défauts.

    Pour Cédric Mas, Rommel n'est pas le responsable de l'abandon de l'invasion de Malte, décision prise par Hitler et l'état-major allemand ainsi que certains chefs italiens. Pourtant, il me semble qu'on ne peut nier qu'il était favorable -ce qui à nouveau souligne certaines limites- et que le résultat l'a bien arrangé. Evacué une première fois pour raisons médicales en mars 1942, Rommel lance l'attaque sur Gazala en mai. Il sait changer ses plans au cours de l'offensive et commence à déléguer davantage les opérations tactiques. La chute de Tobrouk, le 22 juin, a un immense retentissement et vaut à Rommel son bâton de maréchal. L'effet Rommel joue à plein pendant une semaine, durant la poursuite en Egypte. Mais le 30 juin, le DAK bute sur une défense qui se reprend à El Alamein. La première bataille est un échec : Rommel est stoppé, redevient maussade et pessimiste. Fin août-début septembre, alors qu'il est malade et a demandé un congé, Rommel échoue encore, à Alam Halfa, devant Montgomery. En réalité, l'échec tient beaucoup, pour l'auteur, à l'effondrement physique et psychologique de Rommel, surpris aussi par la puissance aérienne alliée devenue de plus en plus nette.

    Montgomery, qui attaque le 23 octobre, prend le contre-pied des tactiques anglaises habituelles ; en outre, il joue habilement en choisissant une bataille d'usure, alors que la situation logistique de l'Axe est précaire. Revenu en hâte d'Allemagne, Rommel est pessimiste et donne l'ordre de repli le 2 novembre. Hitler ordonne de tenir, mais selon Cédric Mas, davantage pour remonter le moral de Rommel qui, à la lecture du message, s'effondre, se croyant désavoué. La retraite est finalement inévitable, Rommel replie ses troupes jusqu'à Brega. Lorsqu'il s'envole pour rencontrer Hitler, afin de demander l'évacuation du DAK, il croit pouvoir l'obtenir. Las : il est pour la première fois éconduit par le Führer, il n'a plus la liberté d'action d'antan. Il parvient toutefois à replier ses troupes sur la Tunisie en janvier 1943. Les contre-attaques contre les Américains et les Français montrent cependant que la qualité des troupes se dégrade, expliquant en partie l'échec final. Après un dernier échec contre Montgomery en mars 1943; Rommel quitte définitivement l'Afrique. La campagne de 1942 représente le summum de sa carrière. Pour autant, il n'est pas devenu un stratège, car la Wehrmacht, de toute façon, ne fait plus de stratégie, et ce volontairement -et l'on sent ici l'absence de considérations plus développées dans le chapitre de l'entre-deux-guerres, pour étayer le propos. Il est vrai en revanche que sa personnalité subit des a-coups.

    Dès le mois de mai, le héros de la propagande est rappelé par Hitler pour assurer la défense du sud de l'Europe contre un débarquement à venir des Alliés et pour prévenir une possible défection italienne. Hitler se sert aussi de l'image de Rommel pour essayer de leurrer les Alliés. Quand les Allemands répliquent à la capitulation italienne, le 9 septembre, Rommel assume sans broncher les massacres, crimes, pillages commis par les troupes sous ses ordres, ainsi que les premières rafles de Juifs italiens et la lutte antipartisans. Hitler préfère le choix de Kesselring, qui veut défendre le sud de la péninsule, à celui de Rommel qui plaide pour un retrait au nord.

    Il est nommé inspecteur général des fortifications du mur de l'Atlantique en novembre 1943. C'est aussi un rôle de propagande, mais Rommel s'attache à son poste avec brio, renforce tant qu'il peut les défenses côtières, et contribue donc à l'image souhaitée par Goebbels. La querelle entre défense immédiate des plages ou réserves à l'intérieur est finalement stérile car Hitler ne tranche pas véritablement entre les deux options, alors même que les Alliés, par leur supériorité, rendent de toute façon le débat caduque. Cédric Mas croit voir une évolution dans le style de commandement de Rommel à cette époque : c'est peut-être minorer aussi les problèmes de complexité de la chaîne de commandement, qu'il évoque rapidement, qui brident considérablement Rommel. Celui-ci n'a probablement pas participé au complot du 20 juillet, même si les conjurés ont tenté de l'embrigader : en réalité, il reste profondément loyal au Führer, même s'il est pessimiste quant à l'issue de la guerre, ce qui n'est pas incompatible, on retrouve la même situation chez de nombreux autres officiers supérieurs à la même époque. Si Rommel laisse une grande initiative à ses subordonnés pendant la bataille, c'est peut-être aussi qu'il ne peut faire autrement, avec les limites posées par son commandement. Rommel reprend confiance après l'entrevue pourtant tendue avec Hitler le 17 juin, à Margival ; en revanche, le 29, à Berchtesgaden, c'est l'incompréhension. Rommel songe même au suicide. Von Kluge, qui remplace Von Rundstedt, se rend vite compte lui aussi du caractère désespéré de la situation. Là encore, Rommel échoue dans la défensive, mais aussi, encore une fois, parce que la Reichswehr a beaucoup délaissé cette posture, en favorisant à outrance l'offensive. Le maréchal n'en est que le reflet.

    Rommel est blessé par la chasse britannique le 17 juillet. Trois jours plus tard, les conjurés ratent leur attentat contre Hitler. Le pessimisme de Rommel le rend rapidement suspect. C'est après l'arrestation de son dernier chef d'état-major, Speidel, impliqué dans la conjuration et qui a peut-être lié Rommel à celle-ci, que le maréchal n'a plus d'échappatoire. Il est contraint au suicide le 14 octobre 1944 pour éviter le procès, les représailles contre sa famille et l'infâmie. A son enterrement, on fait passer son suicide forcé pour une mort suite à ses blessures, afin de maintenir le moral de la population. La vérité n'éclate qu'après la fin de la guerre.

    En conclusion, Cédric Mas souligne que la carrière de Rommel se bâtit autour de l'armée. Pour autant, son style de commandement évolue. A Gazala, il opère davantage au niveau opératif que tactique. Il est ouvert aux innovations. Son évolution est en fait très empirique. Sa soif d'orgueil et de prestige entraîne une témérité parfois folle. Mais après avoir été nommé maréchal, il sombre dans la lassitude et l'abattement. Il conserve des relations difficiles avec ses subordonnés ou ses collègues, en particulier militaires. Rommel doit sa carrière à Hitler et refuse de voir, jusqu'au bout, la nature du régime nazi et de son chef. Pour autant, est-il si peu caractéristique du corps des officiers de l'armée allemande ? Pour ma part, je retournerai le problème : au contraire, on a parfois l'impression que la Wehrmacht est de plus en plus dominée, au fil de la guerre, par des officiers au parcours assez similaire à celui de Rommel, peut-être parfois plus authentiquement nazis, issus de la guerre des tranchées de 1914-1918, et qui doivent beaucoup à leur proximité avec le Führer, tout en n'étant pas forcément des génies militaires et en développant, aussi, une expérience très empirique pendant la Seconde Guerre mondiale. Il y a là une question intéressante à laquelle les auteurs ne répondent pas de manière nuancée dans la conclusion, et c'est dommage.

    Au final, je reste sur une impression partagée à propos de cet ouvrage. L'ambition est bien définie au départ et dans un sens, elle est accomplie : des éléments nouveaux sont apportés par rapport à d'autres ouvrages, avec des chapitres particulièrement intéressants, je pense notamment à celui sur la Grande Guerre, plus fouillé que dans certaines biographies de Rommel (que l'on pense à celle de B. Lemay, moins à l'aise sur le plan militaire), ou à ceux sur la guerre en Afrique du Nord. Mention spéciale aussi au parcours peu connu en Italie, entre mai et novembre 1943. Le propos est clair, bien illustré de cartes précises jusqu'à la campagne d'Afrique du Nord. Mais le format court empêche d'être plus complet et donc plus pertinent sur un moment important, notamment : celui de l'entre-deux-guerres, et la façon dont la Reichswehr s'est bâtie en préfigurant la Wehrmacht. Cette faiblesse s'ajoute peut-être à une réhabilitation un peu trop poussée de l'évolution du style de commandement de Rommel : je suis convaincu par le fait qu'il évolue, de façon empirique, entre 1939 et 1942. En revanche, je ne suis pas persuadé que l'évolution se prolonge véritablement jusqu'en 1944, la fin de la carrière de Rommel mettant justement en lumière les défauts de ce qui a été forgé pendant l'entre-deux-guerres -processus qui a d'ailleurs connu des évolutions, et sur lequel, donc, il aurait été intéressant de s'étendre un peu plus, pour voir comment Rommel s'y inscrit, ou pas. Et c'est en ce sens que je renverserai la conclusion : finalement, Rommel n'est-ils pas représentatif d'une bonne partie du corps des officiers de son niveau, avec ses qualités comme avec ses limites ? Ne symbolise-t-il pas, à lui seul, l'échec d'une reconstruction militaire qui ne peut soutenir le conflit déclenché en septembre 1939 puis développé à l'échelle mondiale en 1941 ? Et ce même si la propagande, puis la légende, ont focalisé l'attention sur d'autres points pendant et après la guerre -on pourrait étendre le questionnement à la représentation "politique" de la Wehrmacht par rapport au nazisme, à travers la figure de Rommel (son comportement n'est-il pas exemplaire d'un corps d'officiers compromis avec le nazisme, où chacun trouve son intérêt ?). Malgré tout, le livre est stimulant car il amène à réfléchir, à s'interroger, à confronter ses propres connaissances à l'analyse : à mon avis c'est là qu'il est réussi. Contrairement à ce que d'aucuns ont pu dire, il n'a rien de daté, ne cache rien de la dimension politique de la carrière de Rommel, même si la bibliographie est peut-être déséquilibrée, comme on le voit sur la Normandie, expliquant peut-être le problème que je soulignais. Bref, un livre intéressant pour ce qu'il est : un essai, une tentative d'explication raisonnée du parcours militaire de Rommel, malheureusement limitée par le manque de place et donc de développements plus conséquents.




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    E.J. Magnier is a Political Risk Analyst and a war zone correspondent with over 32 years' experience covering the Middle East and acquiring in-depth experience, robust contacts and political knowledge in Syria, Iran, Iraq, Lebanon, shia Islamists, Libya and Sudan. Specialized in political assessments, strategic planning and thorough insight in political networks in the Middle East and Europe. On Twitter : https://twitter.com/EjmAlrai .Blog : http://elijahjm.wordpress.com


    1) Mr Magnier, thanks for answering our questions. First, can you say, in your opinion, why the Hezbollah is currently intervening in the Syrian civil war, aside the regime ?

    Hezbollah is a Shia organisation operating mainly in Lebanon, a country with two borders: Israel and Syria. Since 1985, the date Hezbollah declared its momentum, a state of enmity was created between Hezbollah and Israel, following the Israeli invasion to Lebanon in 1982. Since, multiple bloody battles were registered between both Hezbollah and Israel. Due to the military struggle, Hezbollah needs military training and supply on regular basis. This supply, due to heavy military warfare requirement, needs to be transported from abroad either by sea or by air.

     
    As long as Syrian forces where in Lebanon, the re-supply was regular since Hezbollah did not play a domestic political role. Following the withdrawal of Syrian forces from Lebanon in 2005 and the 2006 war with Israel, the international community has created a tight control over air and sea shipment, particularly on the weapons supply to Hezbollah via its mentor, Iran.

    President Bachar al-Assad is well known for his support to Hezbollah, which has not been the case of his late father Hafez. In fact, in 2006, he opened his military warehouses providing advanced weapons, particularly anti-Tank missiles, and was allowing regular shipment from Iran to Hezbollah via Damascus airport. These were then transported by land into Lebanon.

    When the Syrian revolution has started three years ago, Hezbollah did not take part of the battle. In fact, President Assad refused any involvement of foreign allies troops or fighters because he considered himself capable of dealing with what he has called “his internal problem”. Secretary General of Hezbollah Sayed Hasan NUSRALLAH enjoyed a close relationship with Assad and advised him, in many occasion, to have a moderate approach toward the uprising. Nusrallah doesn’t have influence over Assad’s domestic affairs.

    Throughout the Syrian war, Syrian revolution Leaders declared in many occasion that the relationship with Hezbollah would no longer be the same as it is with Assad. Some of these declared their will to have best ties with Israel and the United States, both declared enemies of Hezbollah and vice versa. Moreover, the arrival of Jihadists extremists changed radically the rule of the game: These have declared and did actually destroy several Shia holy shrines and threatened to destroy Sayeda Zainab’ most holy Shia shrine in Damascus Ghouta. This is when Hezbollah sent tens of officers to contribute in protecting Sayyeda Zainab shrine.

    In May 2013, Assad was loosing the battle. Syrian Army was tired and many has defected to the “other side”. The opposition fighters, supported by Jihadists, were very close to Damascus city center Sahat al-Abbaseen in Jobar. This is when Assad called for help. Nusrallah travelled secretly to Iran for one main reason.

    Nusrallah is a religious figure but doesn’t enjoy a high religious level to decree a Fatwa that puts him religiously responsible for the decision he wants to undertake. Moreover, it is normal that he seeks the adequate military support if he engages into a battle without visibility of timetable and possible high number of human looses. As he believes in Shia Welayat-al-Fakih and his Marjaa (religious reference) is the Iranian Leader Sayed Ali Kaminei, he needed the religious permission to engage and to morally cover the possible inevitable looses of lives Hezbollah would suffer in Syria if the military engagement would be on a larger scale.

    To Kaminei, Syria represents: 
     
    1. The lungs of Hezbollah were all weapons and fighters transit to and from Iran.
    2. It is the only exit border and breathing space for Hezbollah.
    3. If Assad fails and a hostile government would be established on the Lebanese borders, Hezbollah would be next on the West/Jihadists target list.
    4. Prior 2006 war, Hezbollah feared the ripple of the Iraq sectarian war between Shia and Sunni. Serious measures were taken to protect Hezbollah stronghold for fear of extremists with the emerging of possible suicide attacks in Lebanon. The 2006 only postponed the inevitable.
    5. The growing strength of Jihadists extremists and Al-Qaeda in Syria meant to Hezbollah that Lebanon would no longer be a land of Nusra (passage and support for Jihadists leaving to Iraq as it was the case between 2005 to 2010) but a land of Jihad. This means Al-Qaeda would start operating from inside Lebanon against the Shia.
    6. Quseyr was a city inhabited by Christians and Shia mainly (http://www.lalibre.be/actu/international/syrie-meme-les-eboueurs-sont-liquides-51b734a2e4b0de6db975a00b).. Jihadists were doing their best to see these leaving, which means another direct danger not only to the Shia (these are considered by Al-Qaeda Sunni Jihadists as heretics) but also to the Lebanese borders. Hezbollah was becoming corner in Lebanon. Talkalakh, Quseyr and Qalamoun mountains formed an arch around the Syrian Lebanese borders providing logistics to rebels in Syria and surrounding Shia stronghold in the Bekaa valley.
    7. Same reasons (above) for Qalamoun. In addition, car bombs were sent to Lebanon from this area situated on the Lebanese-Syrian borders. Moreover, Qalamoun represent an essential logistic and military cache for Hezbollah in its war against Israel.

    When asked, this is what Hezbollah says about its presence in Syria: “Hezbollah doesn’t consider itself as a foreign force in Syria. Hezbollah is in Syria under on official request of the Syrian President, recognized by 192 nations forming the UN (Geneva 2) who have accepted to sit, negotiate and discuss a way out of the Syrian war. Such a worldwide recognition gives Assad some legitimacy as a representative of a part of the Syrian people. We shall leave the day we are asked to do so”.

    2) Have you an idea -even roughly- of the numbers of Hezbollah fighters engaged in Syria currently ? What is the trend of the Hezbollah's contribution (in numbers) since the victory at Qusayr, in June 2013 ?

    Several thousands Hezbollah Special Forces fighters have participated to the Qalamoun battle due to the large military operational area and topography. Others are still deployed in various places around Syria. The Qalamoun battle consisted in controlling the various sensitive hills and mountains, the tens of caves – where rebels were well equipped and protected as the announcement of this battle has been made several months ago - and the valley between cities. Hezbollah’s main task was also to keep the control of occupied area - once these are rebels free - with static positions all along the tens of kilometers representing the borders between Lebanon and Syria. It was important to prevent the return of the rebels as it has happened in early years and very recently in Al Ghouta. Moreover, the different cities in Qalamoun needed to be partially surrounded at the start of the battle, leaving a “way out” for rebels. Occupying land and controlling geography was more important to Hezbollah than killing rebels and suffer casualties. All that required manpower and well trained forces with solid ideology to stay put. Having done that, the attack against the cities was easier. As an example, the surrounding hills and Rima Farms took over a month to control. Yabrud took 48 hours to fall.


      
    3) It seems to me the Hezbollah has played a very important role in the battle of Qalamoun, and especially in February-March 2014, until the conquest of Yabroud. Can you confirm that ?

    Of course. Hezbollah was the leading unit, the planner, the arrow head and the attacking force. SAA was present with its artillery, tanks and provided air support. Hezbollah came also with its own made rockets to “open the road” to its infantry. It was not only an important role but was THE main attacking force.



    4) How is the Hezbollah operating on the ground, military speaking? Are fighters integrated into units of Syrian Army or NDF, or with Hezbollahis (iraqi militias) ? Are they autonomous ? Are they commanding others formations like SAA units or NDF, Hezbollahis ? What are their tactics, their equipment (Is SAA furnishing heavy weapons, tanks, artillery, rocket launchers... ?)

    Hezbollah has a central command and a joint military operational room along with the SAA command to coordinate troops movement on the ground. In Qalamoun, Hezbollah did not have any Iraqi or NDF militia among its rank, which is not the case, is other parts of Syria. Hezbollah is fully equipped. The infantry brings its own logistics support and ammunition with it. Hezbollah has invented a new rocket called Vulcano “Burcan”, used for frontal attack, with a large modified warhead. The air force and heavy artillery is always provided by SAA.



    As far as it concerns the tactics, Hezbollah is a non-regular-organized organization. Which means that it is trained like any regular army, enjoys compartmental-units like any intelligence service but has guerrilla units that moves in secrecy and trained as Special Forces in comparison to a regular army.

    5) To finish, two more questions. What are the casualties ? A source close to Hezbollah announces in March more than 500 killed since the beginning of the Hezbollah. Is it credible ? And finally, is the Hezbollah invovlment limited to the border areas, Qalamouns, west of Homs and so on, or is the Hezbollah playing an also important role in other offensives or fightings in Syria ?

    Hezbollah did not announce the number of its casualties but did not hide the death of its officers. Nonetheless, there are still corps detained by the rebels or buried in unknown location. The recently published figures go around 340. My sources tell me that your figures are credible since the beginning of the war in Syria until today, with a much higher number of wounded.
    If Hezbollah is playing another role in Syria? The answer is yes. Hezbollah is in Damascus and rif-Dimashq, in Homs and around Aleppo. On its way to Quneitra, Hezbollah did not go to the North or the South of Syria… yet.



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    Décembre 1946. Les nazis mènent de mystérieuses recherches dans l'Antarctique, bientôt rejoints par un sous-marin dernier cri attaqué en route par un Sunderland, mais qui échappe à la destruction grâce à l'un des mediums de l'Ahnenerbe. Pendant ce temps, à Berlin, Hitler se fait greffer un nouveau bras gauche pour remplacer celui perdu dans l'attentat de 1945...

    Wunderwaffen, une série uchronique de chez Soleil, en est à son quatrième tome. Si j'avais bien accroché au début, du moins jusqu'au deuxième tome, je suis de plus en plus sceptique sur la série. D'abord parce que l'histoire n'avance en réalité pas beaucoup : à la fin de ce quatrième tome, on ne sait toujours pas -même si on le devine- ce qui se cache sous la glace de l'Antarctique. Ensuite, et la coïncidence n'est que plus fortuite pour moi, la lecture de ce quatrième tome intervient alors que je viens de signer un dossier sur le mythe de l'occultisme/ésotérisme nazi dans le magazine 2ème Guerre Mondiale. Or le scénario en use et en abuse : l'Antarctique, les armes secrètes, la recherche de pouvoirs occultes...sans compter ces scènes de combats aériens qui se répètent et qui voient, ici, les Triebflügel massacrer des vagues de bombardiers au-dessus de l'Italie. Sans parler du rebondissement entre Himmler et Hitler... et ce même si Murnau, le pilote nazi, commence à avoir des doutes et à s'interroger sur ce qui se passe à Auschwitz... je crois que c'est ça, fondamentalement, qui me met mal à l'aise. Le scénario utilise tous les poncifs ou presque du mythe -et qui ont d'ailleurs été utilisés jusqu'à la corde-mais on ne sait pas trop où il nous emmène. Même le petit dossier ajouté à la fin du volume -sur l'Ahnenerbe, sans références- montre l'influence de Jacques Bergier, un des propagateurs du mythe, indirectement, via Le Matin des Magiciens. Bref, tout cela me laisse songeur. Les amateurs de combats aériens et de "Wunderwaffen" en auront pour leur compte, moi, je reste sur ma faim.

    Source : http://static.skynetblogs.be/media/149064/1637237278.JPG




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    Sur L'autre côté de la colline, A. Fontanellaz propose un article sur l'Armée de Résistance du Seigneur, la tristement célèbre Lord Resistance Army de Joseph Kony. L'occasion, encore une fois, de varier les sujets traités -et nous nous intéressons, vous l'avez sans doute remarqué, beaucoup à l'Afrique par exemple, à travers les conflits contemporains. De mon côté, mon prochain article sera un gros papier fouillé sur un sujet également méconnu... par beaucoup.

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    Je continue régulièrement de retrouver, dans des brocantes, sur le marché auprès de bouquinistes, ou ailleurs, ces tomes de la collection bleue de J'ai Lu, la collection "J'ai Lu Leur Aventure". Le n°23 est le témoignage d'un ancien pilote du fameux groupe Normandie-Niémen, qui a combattu pendant la Seconde Guerre mondiale aux côtés des Soviétiques sur le front de l'est, Roger Sauvage. Ce dernier fait partie du contingent de renfort expédié d'Alger à l'hiver 1943-1944, pour combler les lourdes pertes subies durant l'année 1943.

    Après un passage par Le Caire puis Téhéran, le contingent de pilotes est pris en charge par un Dakota soviétique qui, via Astrakan, les conduit à Moscou. Arrivé sur l'aérodrome de Toula le 6 janvier 1944, Sauvage est bientôt formé aux commandes d'un Yak 7 d'entraînement. Un entraînement qui n'est d'ailleurs pas sans casse.. Sauvage a l'occasion de survoler les champs de bataille de la région d'Orel, où de féroces combats ont eu lieu à l'été 1943.

    Transféré vers le front en mai 1944, les pilotes enchaînent les patrouilles. Un des frères Challe abat... un Yak soviétique d'un régiment voisin. Le régiment assure la couverture aérienne de l'opération Bagration, en Biélorussie ; il y remporte des victoires, mais subit également des pertes. Les Français occupent des terrains tout juste abandonnés par les Allemands en retraite ; il manque d'abattre un Pe-2 confondu avec un Do 217 allemand... A partir de juillet 1944, le Normandie-Niémen couvre le franchissement par l'Armée Rouge du fleuve qui va compléter son nom de guerre. Basé à Alytous, les Français troquent ensuite les Yak-9 contre des Yak-3. Le 18 septembre, le régiment déménage à Antonovo. Le 14 octobre 1944, alors que les Soviétiques attaquent la Prusse-Orientale, Sauvage remporte ses premiers succès -Fw 190 et Ju 87. Un mois plus tard, le commandant Pouyade laisse le commandement du régiment à Delfino. Le 27 novembre, le régiment opère à partir du sol allemand, en Prusse-Orientale.

    Rapatrié en train à Moscou, les pilotes ont la chance de rencontre le général De Gaulle, venu en URSS en décembre 1944. A partir du 15 janvier 1945, le Normandie-Niémen appui le renouveau de l'offensive soviétique sur la Prusse-Orientale. Les missions s'enchaînent, les victoires pour Sauvage aussi. Le régiment est basé à Labiau, ancien terrain de chasse de Me 109, le 27 janvier. Il opère au-dessus de Königsberg et des champs de bataille de Prusse Orientale, notamment au-dessus du terrain de Heiligenbeil, repaire des "Mölders" (la JG 51), une escadre de chasse allemande particulièrement redoutée des Français. La Flak est terrible, et, le 9 février, Sauvage affronte en duel, match nul, un pilote qu'il pense être un as allemand. Le 25 février, les pilotes atterrissent à Friedland, suivant dans leur parcours encore les traces de la geste napoléonienne... Les missions défilent au-dessus de Köngisberg assiégée, pilonnée par l'aviation, recouverte de fumée, jusqu'en avril 1945. Les Français opèrent au-dessus de Pillau, à travers le "Tunnel", cette masse de fumée que le vent rabat à l'ouest de Königsberg. Sauvage opère aussi au-dessus du Samland lors des derniers combats après la chute de la ville. C'est en Prusse-Orientale que les Français apprennent la capitulation du 8 mai 1945. Les pilotes rentrent à Moscou le 1er juin, puis en France le 20, avec leurs appareils soviétiques.

    Un témoignage sur une partie du parcours du Normandie-Niémen, à prendre avec ses qualités et ses limites. R. Sauvage a un regard bien à lui sur les Soviétiques, les pays traversés et leur population, en particulier (ses souvenirs ont été écrits quelques années seulement après la guerre, avant d'être réédités par J'ai Lu dans cette collection). Mais le texte n'en demeure pas moins un témoignage de première main sur l'aventure de ce régiment hors-norme.




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    Mise à jour vendredi 4 avril 2014 : un relecture d'un des passages du livre, combiné à mon propre travail, m'a fait prendre conscience que je n'avais pas critiqué correctement le passage concerné. J'ai énoncé des postulats incorrects, une mise à jour s'imposait. Je m'excuse donc pour ces imprécisions. La critique de ce passage n'est pas complètement retirée, mais elle est précisée et, de fait, elle est plus exacte. Je mets en gras le paragraphe concerné ci-dessous.



    Avertissement :étant donné les réactions houleuses la dernière fois que j'ai évoqué un livre de Jean Lopez, sur la recension du livre de Jacques Sapir, La Mandchourie oubliée, je préfère prévenir de suite que tout commentaire malveillant sera mis sans autre forme de procès à la corbeille, car je n'ai pas envie de m'embêter avec ce genre de problème cette fois-ci. Avis aux amateurs : vous avez le droit de ne pas être d'accord avec la recension, mais si vous voulez intervenir, vous le faites de manière constructive, argumentée sans polluer le billet. Merci d'avance.


    Jean Lopez, depuis quelques années, s'est imposé comme une référence française incontournable sur l'histoire militaire du front de l'est pendant la Seconde Guerre mondiale. Quasiment inconnu en 2008 à la sortie de son premier livre sur Koursk chez Economica (« ancien capitaine de la marine marchande, rédacteur en chef d'un magazine de vulgarisation », selon le quatrième de couverture), il est devenu, au rythme de quasiment un ouvrage par an, Stalingrad, puis Berlin, un des « meilleurs spécialistes français du conflit germano-soviétique » (toujours selon le quatrième de couverture, celui du Berlin), puis, avec sa deuxième édition du Koursk en 2011 et son ouvrage sur la bataille de Korsun/Tcherkassy, « journaliste et historien ». Car entretemps, en mars 2011, Jean Lopez a lancé Guerres et Histoire, magazine de vulgarisation en histoire militaire qui a rencontré un grand succès. Ce n'est d'ailleurs plus comme historien qu'il se présente sur le quatrième de couverture, mais comme fondateur et directeur de la rédaction de Guerres et Histoire.

    Le choix du sujet de ce nouveau livre est habile. Il n'y a en effet aucune synthèse française ou presque, récente, et même ancienne, sur Joukov, l'un des principaux chefs militaires soviétiques de la Grande Guerre Patriotique. Jean Lopez peut donc espérer facilement combler un vide dans la bibliographie sur le sujet. Par ailleurs, le manque patent de spécialistes français issus du monde universitaire à propos de la dimension militaire du conflit germano-soviétique peut augurer d'un bon accueil de la critique, ce qui s'est effectivement produit, que ce soit dans la presse quotidienne ou celle plus spécialisée, comme le magazine L'Histoire, ou bien encore sur différents sites web. Or, comme les ouvrages précédents, la biographie de Joukov par Jean Lopez, si elle comporte d'incontestables qualités, souffre aussi de plusieurs défauts, qui empêchent de la présenter comme la référence « ultime », qualificatif que l'on emploie un peu trop volontiers concernant ses livres – Jacques Sapir l'avait déjà noté, en son temps, dans sa recension du Berlin .



    L'avant-propos, qui explique les enjeux la biographie, reflète cette contradiction. On ne peut qu'aquiescer à l'idée selon laquelle le front de l'est a été, indubitablement, le front essentiel du conflit. Idem pour la confusion entre la vie de Joukov et celle du parti communiste et de l'URSS jusqu'à l'époque de Brejnev. De même, l'une des questions fondamentales qui se pose est bien de savoir comment Joukov a surmonté la tension entre le besoin d'une armée efficace et les entraves posées par le parti et la direction soviétiques, très suspicieux à l'égard des militaires, considérés comme des « bonapartistes » en puissance. Pour Jean Lopez, Joukov a ce rôle ambigu d'avoir à la fois contribué au désastre de 1941 tout en sauvant, pour ainsi dire, l'URSS de la défaite. Sa biographie s'organise, de manière assez logique, en trois parties : de la naissance à la Grande Guerre Patriotique, le conflit lui-même et l'après-guerre jusqu'à la disparition en 1974. Il est d'autant plus intéressant de s'attacher à Joukov qu'effectivement, la Russie contemporaine valorise la Grande Guerre Patriotique, moment clé d'unité nationale, et par contrecoup la figure de Joukov. Pour réaliser sa biographie, Jean Lopez s'est fait aider par plusieurs personnes à même de lui donner accès à l'abondante production russe -absente en revanche de ses précédents ouvrages-, comme une collaboratrice moscovite, Inna Solodkova. Cet avant-propos soulève en revanche deux problèmes que l'on retrouvera tout au long de la biographie. D'abord, Jean Lopez attribue les succès de l'Armée Rouge, en particulier dans la seconde moitié de la guerre, à Joukov seul. Est-ce véritablement pertinent ? On verra que l'on peut s'interroger. Ensuite, Jean Lopez se présente à nouveau, comme il peut le faire dans le magazine Guerres et Histoire ou dans ses précédents ouvrages, en « chasseur de mythes », prêt à démonter la légende noire et la légende dorée de Joukov. Malheureusement cette posture, qui relève plus du journaliste que de l'historien à proprement parler, se retrouve tout au long du livre avec des jugements de valeur qui n'ont pas forcément leur place dans un récit qui se veut, quand même, dans le droit fil d'une méthode historienne.

    Cette tension entre points forts et points faibles se manifeste dès la première partie de l'ouvrage. Joukov est né en 1896 dans le village de Strelkovka, à 110 km de Moscou, dans le gouvernement de Kalouga. Il n'est pas issu d'un milieu paysan miséreux comme il a cherché à le faire croire. Il bénéficie même d'une éducation primaire rendue possible par les dernières réformes d'un tsarisme chancelant. En 1908, il est envoyé à Moscou chez un oncle fourrier, l'oncle Micha, que les mémoires soviétiques noircissent à dessein. A la déclaration de guerre, en 1914, Joukov ne rejoint pas l'armée russe, sans doute pour conserver une situation relativement bonne. Mais la guerre prélève son tribut et il est finalement mobilisé en juillet 1915. Joukov intègre la cavalerie, où il est formé et entraîné. Nommé sous-officier, il ne participe pas aux grandes opérations des années 1915-1916, comme l'offensive Broussilov. Il connaît son baptême du feu en août 1916, mais il est rapidement blessé et évacué. Quand il revient, fin 1916, l'atmosphère a changé dans la troupe, qui gronde contre le tsar et son régime, tout comme la population. Joukov n'a pas joué un grand rôle dans son unité au moment de la révolution de février 1917 et de ce qui s'ensuit. Son choix politique n'est pas plus arrêté au fil de l'année, là encore contrairement à ses déclarations postérieures.

    On est frappé cependant de constater que Jean Lopez, qui affirme plusieurs fois qu'il n'est pas question dans son ouvrage de traiter de la guerre sur le front de l'est ou des révolutions de 1917, s'y prend de manière un peu trop rapide, survole certains sujets, comme l'état de l'armée tsariste, ses performances, son historique avant la guerre. En réalité, quand on épluche la bibliographie en fin d'ouvrage, on constate que Jean Lopez fait à la fois appel à des ouvrages datés et à des sources qui, elles, le sont beaucoup moins. Simplement, son portait de l'armée impériale russe (p.53-58 pour l'essentiel) met en avant les éléments négatifs du tableau (souvent exacts, mais parfois accompagnés de généralités qu'on pourrait peut-être éviter, ou d'éléments manifestement datés) et ne revient que dans quelques lignes sur la réévaluation globale de la performance de l'armée russe entrepris ces dernières décennies. Le constat est fait par Jean Lopez, mais en trop peu de lignes, alors même qu'il en passe beaucoup à décrire un tableau sombre qui n'est pas exclusif de la réalité de l'armée impériale. De la même façon, il expédie assez vite les évolutions militaires de celle-ci entre 1914 et 1917 et l'influence que ce bouillonnement va avoir sur la transition de l'Armée Rouge vers un art de la guerre très inventif -J. Lopez parle par exemple de la figure de Broussilov et de quelques autres, mais c'est à peu près tout ; en outre, il reprend aussi des poncifs sur d'autres officiers supérieurs russes pendant le conflit, qui sont largement remis en cause par des travaux récents. Par ailleurs, et malgré l'utilisation de sources correctes (on les devine mais on est bien en peine de vérifier : les notes du passage concerné dans le chapitre 2 ont sauté à l'impression...), il manque des travaux dans la bibliographie pour approfondir ces points (pas de B.W. Menning, de T. Dowling, de D. Schimmelpenninck, par exemple, et d'autres). Le portrait est donc malheureusement incomplet, et semble-t-il, pour partie, volontairement réducteur (y a-t-il eu des coupes dans l'ouvrage ? On peut se poser la question).

    En septembre 1918, après être revenu chez lui, Joukov finit par s'engager dans la cavalerie rouge. Là encore, Jean Lopez, qui s'en défend -précisant que ce n'est pas l'objet du livre- survole assez rapidement la guerre civile russe, moment pourtant très important pour l'histoire militaire soviétique et tout simplement pour l'histoire mondiale tout court. Dès mars 1919, Joukov entre au parti, dans une nouvelle Armée Rouge qui cherche également à éduquer ses recrues -sans doute plus massivement que ne l'avait voulu le tsar. Joukov combat contre les cosaques blancs du Don, puis sur la Volga, où il est à nouveau blessé. Devenu chef d'escadron en novembre 1920, il traque le bandit Kolesnikov dans la région de Voronej, puis participe à l'écrasement de la révolte de Tambov, en 1921, répression impitoyable coordonnée par Toukhatchevsky. Ce n'est qu'à la fin de ce chapitre que Jean Lopez revient enfin sur les caractéristiques de la guerre civile russe, plus pour insister sur sa brutalité et sa barbarie et les prémices d'une « guerre totale » que sur son déroulement militaire ou pour développer précisément son impact sur la façon d'envisager la guerre chez les Soviétiques.

    Joukov reste dans l'armée après la victoire remportée par les bolcheviks, même si celle-ci décroît en proportion avec le retour à la paix. L'Armée Rouge est également traversée par deux débats sur sa composition -miliciens ou professionnels- et sa fonction -soutien à l'économie socialiste ou véritable outil de défense. Frounzé contrebalance Trotsky et le résultat est une armée mixte, que Frounzé veut étroitement associer à l'industrialisation de l'URSS, annonçant Toukhatchevsky. Commandant d'un régiment de cavalerie, Joukov part à l'école de cavalerie de Léningrad en 1924, où il croise déjà Rokossovsky et quelques autres. L'Armée Rouge s'enferme dans un marasme, notamment parce que le corps des officiers n'a rien de solide. Joukov appartient plutôt au groupe de ceux qui recherchent la professionnalisation de l'Armée Rouge mais en militant pour ce faire auprès du Parti : ce seront pourtant les premières cibles des purges, mais les survivants s'imposeront après 1945. Joukov, dans sa vie de garnison, est également « coincé » entre sa vie sentimentale agitée et déjà deux femmes qui comptent. En 1929, Joukov approfondit ses connaissances militaires en suivant le cours avancé pour les officiers supérieurs à Moscou. C'est là qu'il découvre la gestation, déjà bien en train, du fameux art opératif soviétique. Il a une affection, en particulier, pour l'un des penseurs importants de la discipline, Triandafillov. La présentation de l'art opératif par Jean Lopez est une reprise de celle des ouvrages antérieurs, et n'apporte rien de véritablement neuf.

    Quatre hommes jouent ensuite un rôle important dans l'ascension de Joukov : Rokossovsky, qui prend la tête de la 7ème division de cavalerie dont fait partie Joukov, Timochenko, Boudienny et Vorochilov. Promu à l'inspection de la cavalerie aux côtés de Boudienny, il y rencontre Vassilievsky, son complice de la Grande Guerre Patriotique. Il côtoie aussi, pour la première fois, Toukhatchevsky, une autre figure de légende du renouveau théorique de l'Armée Rouge. En 1933, Joukov prend la tête de la 4ème division de cavalerie en Biélorussie, qu'il va s'efforcer de remettre en condition pour la guerre. Il affronte Isserson, un autre penseur important de l'art opératif (curieusement Jean Lopez utilise le livre de Harrison sur ce théoricien, mais pas celui du même auteur sur l'art opératif soviétique, pourtant important), lors de manoeuvres en 1935. Joukov se distingue lors des manoeuvres de 1936 en Biélorussie qui tentent de mettre en oeuvre « l'opération en profondeur » chère aux théoriciens de l'art opératif. Arrivent ensuite les grandes purges avec l'exécution, en juin 1937, de Toukhatchevsky et de l'essentiel des commandants de l'Armée Rouge. A nouveau, Jean Lopez ne veut pas trop s'y attarder, or c'est un sujet d'une actualité criante sur le plan historiographique. Joukov craint probablement pour sa vie, d'autant qu'il a des liens avec Ouborévitch, un des officiers passés par les armes dès le début. Il est interrogé par un commissaire de son district, Golikov, qui devient en quelque sorte sa bête noire. Sur les raisons des purges, Jean Lopez y revient finalement, sans véritablement trancher entre les différentes hypothèses. Mais on constate encore une fois certaines lacunes en termes de contextualisation, ou plutôt une contextualisation qui est mal faite, faute de références appropriées : Jean Lopez n'est pas un spécialiste de l'URSS et de ses différents aspects, hors histoire militaire, cela se ressent.

    Joukov, qui passe au travers des purges, devient commandant d'un corps de cavalerie puis commandant adjoint du district militaire de Biélorussie dès 1938. Appelé à Moscou le 24 mai 1939, Joukov est envoyé combattre les Japonais en Extrême-Orient. On l'a probablement choisi parce que sa réputation est alors connue des survivants des purges qui sont restés en place ou ont accédé à de nouvelles responsabilités. Etroitement surveillé, Joukov est en fait chargé d'infliger une correction aux Japonais pour les dissuader de renouveler des coups de sonde qui ont commencé dès 1931 et l'annexion de la Mandchourie. Il en fait pourtant le prototype de ce que seront certaines opérations soviétiques de la Seconde Guerre mondiale. On est étonné d'ailleurs de voir que Jean Lopez ne s'attarde pas un peu plus sur la dimension aérienne de la bataille de Khalkin-Gol, pourtant assez bien travaillée aujourd'hui (plusieurs ouvrages en anglais sont consacrés à la question), et qui préfigure largement, par exemple, le déroulement de Barbarossa sur le plan aérien -il faut dire aussi que les ouvages de Jean Lopez se concentrent beaucoup sur l'aspect terrestre, le Koursk par exemple ayant été réédité en 2011 notamment pour faire des ajouts sur la dimension aérienne. On note aussi que la carte, p.191, qui représente la contre-offensive de Joukov à partir du 20 août est relativement vague (pas d'unités précises, par exemple).

    La victoire écrasante de Joukov débouche sur l'armistice du 15 septembre 1939, qui écarte de fait le Japon de toute nouvelle manoeuvre en Extrême-Orient, même si l'armée du Kwantung n'a pas perdu l'oreille de l'empereur. En revanche, l'affirmation selon laquelle l'adversaire japonais se limiterait à un « tigre de papier » est dans doute un peu trop forte. Joukov ne revient de Mongolie qu'en mai 1940, après le déclenchement de la Seconde Guerre mondiale et la conclusion de la guerre désastreuse contre la Finlande, à laquelle il échappe. Il est nommé commandant du district militaire de Kiev, le plus important de l'Armée Rouge. Si la campagne de Pologne montre effectivement l'impréparation de l'Armée Rouge, Jean Lopez passe sous silence qu'après la débâcle initiale en Finlande, certains changements sont intervenus qui ont contribué au succès final des Soviétiques, qui ne l'emportent déjà pas seulement que par la force du nombre.

    Devant le succès allemand à l'ouest, qui annule les bénéfices de son pacte avec Hitler, Staline remplace Vorochilov par Timochenko, qui lance un train de réformes, en 1940, pour remettre à niveau l'Armée Rouge. Trop tard, et trop peu. Selon Jean Lopez, le choix de définir le secteur sud comme prioritaire relève de Staline et d'autres, dans l'hypothèse d'une offensive contre l'Allemagne nazie, même si le Vojd ne croit pas à l'agression allemande. La conférence de décembre 1940 ne permet pas d'aborder les vrais problèmes -à quoi ressemblera la période initiale de la guerre et comment y répondre. Le fameux wargame de janvier 1941, où Joukov fait montre de son coup d'oeil, valide le choix de l'Ukraine comme part essentielle du dispositif militaire. Joukov est nommé par conséquence chef d'état-major de l'Armée Rouge, pour appliquer cette stratégie de contre-attaque par le sud. Le plan MP-41, construit en mars, table sur l'hypothèse, politique, qu'il n'y aura pas d'attaque en 1941. Le plan de frappe préventive, conçu avec Timochenko en mai, est rejeté par Staline. Joukov est mal à l'aise dans son rôle de chef d'état-major. La tension est insupportable dans la semaine qui précède l'attaque allemande du 22 juin. Il ne peut que suivre les inquiétudes de Staline et sa marge de manoeuvre est limitée ; il regrettera après la guerre de ne pas avoir fait plus.

    Le choc du 22 juin 1941 est terrible. Les penseurs militaires soviétiques et historiens de la guerre froide le comparent fréquemment à celui d'une frappe nucléaire. Joukov peine à avoir une situation claire de l'ensemble du front le 22 juin. Dès le lendemain, il part pour le front sud, où le dispositif le plus puissant de l'Armée Rouge fait face au groupe d'armées de von Rundstedt. Il n'y reste que trois jours, à peine le temps de lancer le début du fameux « triangle sanglant », le premier choc de blindés massifs en Ukraine, qui certes se termine en désastre pour les Soviétiques, comme le rappelle Jean Lopez, mais forge des chefs, comme Rokossovsky et à un niveau inférieur, Katoukov, futur commandant de la 1ère armée de chars de Joukov. A Moscou, Staline hurle sur l'état-major, Joukov est à bout de nerfs. On arrive ensuite à un passage sans doute parmi les plus contestables du livre : le moment où Staline, une semaine après l'attaque, s'est enfermé dans sa datcha de Kuntsevo. Quand les apparatchiks viennent le chercher pour former le GKO, le Comité de Défense de l'Etat, il est probable que le Vojd n'en peut mais. L'effondrement n'a pas duré mais est probablement réel, comme le soulignent plusieurs historiens (Françoise Thom notamment), contrairement à ce que semble croire Jean Lopez qui pousse la « chasse aux mythes » peut-être un peu trop loin cette fois-ci.

    Staline se reprend vite néanmoins : création du GKO, puis de la Stavka (en plusieurs étapes), déménagement des usines, exécutions des chefs qui ont failli, la machine « guerre totale » est en marche. Il s'adresse dans un discours resté célèbre aux Soviétique, le 3 juillet, alors que c'est Molotov qui avait annoncé l'invasion allemande le 22 juin. Sur le front ouest, Joukov applique la quintessence du plan MP-41 : l'offensive à outrance, partout, avec tout ce qui est disponible. Smolensk tombe le 16 juillet, mais Joukov y lance contre-attaque sur contre-attaque, freinant littéralement les Allemands par la force des baïonnettes. Limogé de son poste de chef d'état-major, il met par écrit les prémices de la réorganisation de l'Armée Rouge au vu des désastres initiaux. La réduction du saillant de Yelnya, qui est l'oeuvre de Joukov, est peut-être un succès symbolique et personnel, mais la bataille a été très durement ressentie du côté allemand, comme le montrent les témoignages analysés par David Stahel dans son premier ouvrage (curieusement absent de la bibliographie de J. Lopez). Dès l'été 1941, le doute s'installe dans la Wehrmacht, sur le terrain, mais aussi à l'échelon supérieur -que l'on pense à Halder. La bataille de Smolensk, à sa manière, représente déjà quelque chose d'important. Joukov voit ensuite le front sud décimé par l'entêtement de Staline, qui conduit à l'encerclement géant de Kiev ; il en parlera beaucoup dans ses mémoires, bien qu'il n'y ait pris aucune part. En septembre, Joukov est envoyé en urgence à Léningrad : les Allemands sont aux portes de la ville. Ils ont progressé à travers les Etats baltes, et essuyé là encore des contre-attaques coûteuses mais efficaces, celles de Vatoutine, qui usent le poing blindé, déjà faible, du groupe d'armées, plus probablement, là encore, que ne le concède Jean Lopez. Joukov arrive pour rétablir le moral, l'ordre et faire tenir le front. Il y parvient d'autant mieux que les Allemands transfèrent des forces pour l'offensive sur Moscou, dès la fin septembre ; ils n'entreront jamais dans Léningrad.

    L'opération Typhon profite de la fragilisation du front ouest suite aux contre-offensives incessantes d'août-septembre, côté soviétique, et d'une défense mal organisée. Les encerclements de Vyazma et Bryansk livre encore des centaines de milliers de prisonniers, mais des dizaines de milliers d'autre échappent aux encerclements, les Allemands manquant encore d'infanterie pour les sceller de manière étanche, comme à Bialystok et à Minsk, les premiers chaudrons de la campagne. Joukov, revenu à Moscou le 6 octobre, sauve la tête de Koniev. Il va inspecter lui-même le front. Il s'y trouve une « seconde épouse » de campagne. Les Panzer reprennent leur marche et mi-octobre, ne sont plus qu'à une centaine de kilomètres de Moscou. Guderian, cependant, s'est heurté à un os non loin d'Orel, à Mtsensk : Katoukov, à la tête de la 4ème brigade de chars, remporte un succès tactique certain EN DEFENSE, preuve que l'Armée Rouge progresse, même dans ce domaine, ce qu'il aurait été intéressant d'analyser, à travers cet exemple et d'autres. Le culte de l'offensive n'empêche pas des adaptations pragmatiques efficaces. Jean Lopez ne s'y attarde pas, il aurait pu -l'ouvrage de R. Armstrong sur les commandants d'armées blindées soviétiques, qui aurait été fort utile, ne figure d'ailleurs pas dans la bibliographie. A Moscou, c'est la panique, car Staline n'a pas encore choisi de demeurer ou non dans la capitale. Les scènes d'affolement se multiplient dans la capitale. Mais dès le 19 octobre, le Vojd choisit de demeurer au Kremlin, et l'ordre est rapidement rétabli. La météo freine les Allemands, de même que la résistance de plus en plus efficace des Soviétiques, comme à Toula. Staline, pour regonfler le moral, fait procéder à un défilé symbolique, sur la Place Rouge, le 7 novembre, pour l'anniversaire de la Révolution d'Octobre.

    A la mi-novembre, au prix d'une brutalité sans nom, Joukov a stoppé l'offensive allemande sur Moscou. Sur son aile droite, le 1er décembre, les Allemands sont même rejetés en arrière par la 1ère armée de choc, une des nouvelles armées de réserve introduites dans le dispositif soviétique depuis novembre. Joukov contient à la fois les Allemands et prépare la contre-offensive. La tension est énorme, comme l'illustre l'affaire du hameau de Dedovo, repris dans le sang aux Allemands sur une simple confusion de Staline, qui hurle à tout va. La contre-offensive, qui se déclenche le 4 décembre 1941, fixe au centre et déborde par les ailes. Mais les Soviétiques ne peuvent pas exploiter la percée en profondeur. Joukov commence à interdire les attaques frontales d'infanterie, néanmoins, favorise la coopération interarmes. Il devient célèbre, s'impose dans les médias : c'est le début du mythe. Mais dès le 5 janvier 1942, Staline, grisé par les succès initiaux, déclenche une offensive généralisée à l'ensemble du front, au lieu de limiter ses ambitions. Joukov, comme les autres chefs militaires, n'a pas bronché. Il n'arrive pas à encercler Viazma, plusieurs armées sont encerclées et décimées par les Allemands qui ont reçu l'ordre d'Hitler de tenir sur place... La victoire est incomplète quand le front se stabilise le 20 avril 1942. Les Soviétiques n'ont pas su choisi une seule direction générale pour l'attaquer ni coordonner leurs efforts.

    Staline commet l'erreur, en 1942, de surestimer le potentiel allemand -qui a diminué de moitié ou presque, et ne peut plus lancer qu'une seule offensive-, de se tromper sur la direction privilégiée (Moscou au lieu du sud) et de ne pas vouloir rester sur la défensive. Les Soviétiques sont laminés en Crimée, puis à Kharkov, lors de l'offensive conçue pour Timochenko. L'offensive Blau fonce vers la Volga, et le Caucase, Hitler scindant ses forces en deux le 23 juillet 1942, croyant les Soviétiques à bout. Joukov, à l'été 1942, reste concentré sur la direction de Moscou et enchaîne attaques et contre-attaques devant le fameux saillant de Rjev. Ce faisant, il brise aussi dans l'oeuf une offensive allemande limitée, même si c'est au prix d'un carnage sans nom. La situation au sud est néanmoins critique : Joukov, nommé n°2 de Staline, s'envole pour Stalingrad le 29 août. Les contre-attaques hâtives menées au nord de la ville, début septembre, sont encore une fois sanglantes, mais indéniablement, elles usent le potentiel allemand. Joukov et Vassilievsky, pour Jean Lopez, sont bien les responsables du plan de l'opération Uranus : simplement, c'est plutôt fin septembre qu'au début, après que l'offensive allemande se soit enlisée dans les décombres de Stalingrad. Joukov, c'est certain, fait déplacer le centre de gravité de la pince nord de la tête de pont de Kletskaïa à celle de Serafimovitch, plus à l'ouest. Peu après, Staline abolit le double commandement des commissaires politiques, réinstallé en juillet 1941. Joukov, lui, part surveiller le déroulement de Mars, une nouvelle opération contre le saillant de Rjev qu'il a programmé dès septembre. L'attaque, déclenchée le 25 novembre, se termine sur un échec cinglant. Elle a cependant immobilisé et consommé des forces allemandes qui auraient pu être utilisées ailleurs, au sud. Surtout, elle montre que l'Armée Rouge, et Joukov, ne sont pas encore guéris des maladies de jeunesse de 1941.

    Dans la foulée de l'encerclement à Stalingrad, l'Armée Rouge commence à lancer des offensives pour disloquer en profondeur le système ennemi. Joukov, envoyé à Léningrad, parvient, en janvier 1943, à rétablir un corridor terrestre via une nouvelle offensive difficile. Staline le fait maréchal le 18 janvier. L'Armée Rouge renaît de ses cendres, tel le phénix. Les épaulettes refont leur apparition, les grades aussi. Les soldats entrent en masse dans le parti. Joukov, qui fait partie de l'élite militaire, est choyé. Staline lui offre même un train personnel. D'ailleurs Jean Lopez aurait pu, peut-être, nous en dire un peu plus sur l'achat quasi « clientéliste » du haut-commandement soviétique par Staline, puisqu'il est finalement intégré dans la nomenklatura. Il a confiance désormais dans ses officiers ; les représentants de la Stavka obtiennent des compétences élargies pour coordonner les opérations principales. On attendait d'ailleurs, ici ou un peu plus tard, des perspectives plus larges sur l'économie de guerre soviétique, la mobilisation de la société dans le cadre d'une guerre totale, etc, qui ne viennent pas. Staline se laisse cependant encore une fois griser par le succès : la contre-offensive générale, et son volet sud, connaissent un échec devant le retour offensif de Manstein. Joukov est envoyé pour consolider le front près de Bielgorod. Celui-ci se stabilise en avril. La campagne de 1942 se termine pour l'Allemagne et ses alliés sur un désastre encore bien plus grand qu'en 1941, même si l'URSS a payé le prix fort pour y parvenir.


    Dans cette émission de la chaîne Histoire où J. Lopez intervient pour présenter son livre, on apprend de la bouche de S. Courtois que M. Lopez est un militaire (?), sans que celui-ci démente. En outre, Jean Lopez se fait reprendre par Mme Thom sur l'effondrement de Staline les 28-29 juin 1941, comme je l'évoquais ci-dessus. Enfin, il reprend des formules "chocs" tirées de son livre, qui font très "bonne presse", mais qui constituent, encore une fois, des généralités dont on pourrait se passer, et qui ne sont pas celles d'un historien :  "Joukov a un niveau de CE2", "le chaos, le désordre, la nonchalance russe", "orgie de meurtres et de viols", "Staline agité du bocal, comme tous les chefs bolcheviks". Plus une ou deux petites erreurs ou points qui font débat, mais qui curieusement ne le sont pas dans le livre (deux divisions d'élite à Khalkin-Gol au lieu d'une seule, Joukov enlève l'initiative stratégique aux Allemands à Koursk alors que Jean Lopez semble concéder cette fois-ci dans le livre que c'est bien l'Armée Rouge qui a l'initiative stratégique à ce moment-là). En somme, la vidéo résume assez bien l'ouvrage (la présentation du Joukov commence à 13 mn).


     
     

    Concernant le choix de la défensive stratégique à Koursk, Jean Lopez semble, dans cet ouvrage, concéder davantage que les Soviétiques ont l'initiative des opérations sur le plan stratégique en 1943, et choisissent la défense, ce qui n'était pas le cas dans les deux éditions du Koursk. Joukov est aux premières loges, près de Rokossovsky, pour voir l'échec de l'offensive allemande au nord du saillant de Koursk. Il participe ensuite à la supervision de Koutouzov, l'offensive sur le saillant d'Orel, dont le succès initial est gâché, puis à Roumantsiev, la contre-offensive délicate qui parvient néanmoins à reprendre Kharkov et à rejeter les Allemands. Dans la course au Dniepr, Joukov plaide contre la stratégie du large front de Staline : il a conscience de la saignée opérée depuis 1941 dans les rangs soviétiques et en outre, l'augmentation du potentiel blindé et motorisé de l'Armée Rouge permet d'envisager d'autres solutions. Joukov veut coller au plan initial, franchir le Dniepr au sud de Kiev et prendre la capitale de l'Ukraine par cette direction. Mais les Soviétiques s'enlisent à Boukhrine. Dès la fin octobre, Joukov acquiesce à une solution par le nord, via la tête de pont de Lyutezh. L'offensive, qui démarre le 3 novembre, est rondement menée et aboutit à la chute de Kiev trois jours plus tard. Les Allemands ne peuvent plus se maintenir sur le Dniepr.

    Profitant de l'opération d'encerclement à Korsun, Staline va pousser contre Joukov son rival Koniev, qui sait aussi se mettre en valeur. Koniev, fait maréchal le 20 février 1944, n'a cependant pas réussi à rendre étanche la poche de Korsun, dont quelques milliers d'Allemands parviennent à sortir. La rivalité est encore renforcée par la mort de Vatoutine, le 29 février, tué par des partisans ukrainiens nationalistes. Voilà Joukov revenu au commandement de front (1er front d'Ukraine), à égalité avec Koniev et Rokossovsky. Il se fait jouer par Manstein lors de l'encerclement de la 1. Panzer Armee, qui réussit à se dégager vers l'ouest. Revenu à Moscou en avril, Joukov participe à la mise au point de l'opération Bagration, puis revient jusqu'à la fin mai au 1er front d'Ukraine. L'offensive contre la Roumanie lancée par Koniev échoue, alors que Joukov peaufine et élargit les préparatifs de Bagration. Il inclut le 1er front d'Ukraine de Koniev qui doit intervenir dans un second temps et dispose en particulier de l'essentiel des armées blindées. Bagration, qui commence le 22 juin 1944, est l'une des plus sévères défaites de la guerre pour les Allemands : ceux-ci reculent de 600 à 700 km, perdent au bas mot 250 000 tués et disparus, alors que les pertes soviétiques, cette fois-ci, sont nettement inférieures. Dès le mois de juillet, Staline fait comprendre à Joukov que les considérations politiques prennent le pas sur les opérations militaires stricto sensu. Il reprend la main sur l'armée en supprimant les représentants de la Stavka ; surtout, il aiguise la compétition entre les chefs en déchargeant Rokossovsky du 1er front de Biélorussie, destiné à prendre Berlin, pour le confier à Joukov. L'axe principal de l'offensive vers le coeur du Reich fait assez peu débat : il est au centre, à travers la Pologne.

    Le portrait de la préparation de Vistule-Oder est repris du Berlin : aucune nouveauté pour les connaisseurs, donc, et c'est dommage, car plusieurs historiens russes ont entretemps publié sur le sujet, comme Isaiev, ce qui aurait permis à J. Lopez de retravailler certains points. En revanche, Joukov commence à être sur la sellette dès le mois de décembre 1944, Staline faisant progressivement constituer un dossier contre lui, au besoin. L'offensive Vistule-Oder, déclenchée le 12 janvier 1945, est fulgurante. Dès le 31 janvier, les premiers soldats soviétiques franchissent l'Oder, au nord de Küstrin, à 65 km de Berlin. L'Armée Rouge a avalé encore une fois 500-600 km et a éliminé plus d'un demi-million de soldats allemands définitivement. Staline, et Joukov, décident de s'arrêter temporairement sur l'Oder et de ne pas pousser jusqu'à la capitale du Reich. L'absence de renseignements humains en territoire ennemi fait surestimer la menace sur les flancs. En outre, Staline est rendu prudent par les échecs des années précédentes, et les troupes soviétiques devancent largement, sur leur front, celles des Occidentaux. La logistique soviétique est trop étirée et la discipline se relâche.

    Le passage sur les crimes de guerre commis par l'Armée Rouge en Allemagne et dans les autres pays libérés est sans doute l'un des plus contestables du livre. Jean Lopez reconnaît d'abord qu'aucune étude sérieuse n'a été menée sur le sujet, ce qui est vrai. Mais il avance ensuite des chiffres déjà évoqués dans son Berlin, qui ne sont pas tirés de sources fiables (un vieux document de RDA, l'étude de B. Johr qui prête à discussion). La vérité, c'est que l'on peut reconnaître le caractère massif des viols, notamment, leur déni par l'Armée Rouge, mais qu'on est bien en peine de chiffrer quoique ce soit, d'autant plus que le sujet s'est évidemment prêté à toutes les instrumentalisations pendant la guerre froide. On voit là que Jean Lopez cède un peu facilement à des généralisations abusives sur les comportements soviétiques. Idem pour le fameux « effet Nemmersdorf » que Jean Lopez avait mis en tête de son Berlin et dont plusieurs historiens sérieux, comme Ian Kershaw, ont montré la relativité. En outre, les Soviétiques reprennent en main les troupes et fusillent, comme le fait notamment Koniev.

    A la fin mars, alors que le nettoyage des ailes de l'axe principal se termine, en Poméranie, puis bientôt en Prusse-Orientale, les Occidentaux entrent en Allemagne et progressent rapidement. Staline, pour prendre Berlin au plus tôt, n'hésite pas à mettre à nouveau en compétition Joukov et Koniev. L'opération de Joukov contre les hauteurs de Seelow est donc préparée dans l'urgence, en à peine quinze jours. Elle se heurte à une défense solide bâtie par un spécialiste allemand du sujet, Heinrici. Joukov perd son sang-froid : la ruse des projecteurs s'est retournée contre lui, il engage les blindés de Katoukov trop tôt. Koniev, lui, progresse au sud, vers Berlin. Il faut finalement trois jours entiers à Joukov pour déboucher des hauteurs. Joukov lance ses chars pour isoler la ville de Berlin par le nord et y entre dès le 21 avril. Quatre jours plus tard, la ville est encerclée. Le 28 avril, Staline tranche et laisse à Joukov le droit de s'emparer du Reichstag et des autres bâtiments symboliques. C'est chose faite le 2 mai, avec la reddition des forces allemandes. La comparaison entre les chiffres des batailles urbaines donne lieu à de surprenants parallèles avec Aix-la-Chapelle (les 1 000 tués Américains semblent bien trop nombreux, à moins de compter ceux morts pour encercler la ville...), et Okinawa (qui certes comporte un peu de bâti mais n'a rien d'un combat urbain à proprement parler).

    Joukov, qui visite le Reichstag capturé le 2 mai, n'est pourtant pas informé par Staline de la mort officielle d'Hitler, le 30 avril, déjà vérifiée et confirmée. Il est pourtant le signataire de l'acte de capitulation impliquant l'URSS, aux premières lueurs du 9 mai 1945, qui devient donc en URSS le jour anniversaire de la victoire. Joukov participe aux rencontres avec les chefs militaires occidentaux, Eisenhower au premier chef. Le 24 juin, Staline lui accorde une place de choix au défilé de la victoire, sur la Place Rouge. C'est sans doute l'apothéose de la carrière de Joukov. Proconsul en Allemagne, adulé, vénéré même, Joukov ne voit pas que Staline prépare déjà sa chute. Il continue à se servir en Allemagne, à l'image de la troupe, qui pille largement -mais la future RDA sera bien vite remise en état par les Soviétiques, pour éviter une catastrophe alimentaire, notamment par l'action du général Berzarine à Berlin, ce dont Jean Lopez ne parle pas. Or, dès décembre 1945, Staline commence à faire le ménage, en humiliant publiquement, successivement, Molotov, Beria et Malenkov. Sous la torture, le maréchal de l'aviation Novikov dénonce Joukov, que Staline envoie à Odessa en juin 1946. Jusqu'en 1948, Staline continue de maintenir la pression sur le maréchal -qui fait un malaise cardiaque en janvier. En février, il l'expédie à Sverdlovsk, dans l'Oural. Joukov reste cependant persuadé que ses malheurs ne sont pas le fait de Staline, mais bien d'Abakoumov et de Beria, ce en quoi il se trompe ; le Vojd, d'ailleurs, commence à minimiser les commémorations liées à la Grande Guerre Patriotique, à en gommer les aspects trop dérangeants -comme les mutilés, que l'on fait disparaître des rues.

    La réhabilitation de Joukov passe par sa participation à l'élimination de Beria, après la mort de Staline en mars 1953. Adjoint du ministre de la Défense puis ministre en titre à partir de 1955, Joukov doit intégrer l'arrivée de l'armée nucléaire au sein de l'Armée Rouge. Il fait réhabiliter les victimes militaires des purges, les prisonniers détenus en Allemagne, réorganise les commandements de l'armée et appuie pour la professionnalisation. Il abonde dans le sens de Khrouchtchev pour la réduction des forces armées. A Genève, en 1955, il revoit Eisenhower, devenu président des Etats-Unis. Au XXème Congrès du PCUS, en 1956, Joukov appuie à fond la déstalinisation lancée par Khrouchtchev. Dans l'affrontement en Pologne, il prêche la modération. En Hongrie, il agit d'abord de même ; en édifiant le Pacte de Varsovie, il avait créé un corps d'armée spécial stationné en Hongrie. Il joue d'abord la carte de la modération avec Mikoïan, puis, quand la situation dégénère, il n'hésite pas à faire volte-face pour envoyer la troupe. Joukov va adopter l'incorporation des armes nucléaires dans le dispositif militaire soviétique mais ne néglige jamais les forces conventionnelles. En juin 1957, une cabale est montée contre Khrouchtchev autour de Molotov. Joukov contribue, par son énergie, à sauver le Premier Secrétaire. Mais celui-ci ne peut pas laisser le maréchal soviétique lui faire trop d'ombre. La disgrâce arrive en octobre 1957 ; Koniev, le vieux rival, enfonce le clou. En mars 1958, Joukov est redevenu un pestiféré.

    Il s'attèle alors à ses mémoires, alors que l'histoire officielle de la Grande Guerre Patriotique nie complètement ou presque son rôle dans le conflit. L'arrivée au pouvoir de Brejnev en 1964 ne change pas vraiment la donne. Certes, Joukov réapparaît dans une cérémonie officielle dès 1965. Brejnev, s'il exalte la Grande Guerre Patriotique, ne veut pas faire publier les mémoires de Joukov ; il doit pourtant céder, en 1968, la diffusion se faisant également en Occident. Joukov, attristé par la mort successive des femmes qui ont compté dans sa vie, invalide, meurt en juin 1974. Il reste très populaire jusqu'à la chute de l'URSS. Si Brejnev vante le rôle de Staline dans la Grande Guerre Patriotique, Joukov est bien présent dans la grande fresque cinématographique, Libération, de Youri Ozerov. La Russie de Eltsine et surtout de Vladimir Poutine remet elle aussi à l'honneur la Grande Guerre Patriotique et la figure de Joukov. On peut regretter que Jean Lopez n'ait pas développé davantage cette partie sur la mémoire et la postérité du personnage, jusque dans les pays étrangers, en particulier.

    La conclusion est quelque peu déroutante : elle résume bien l'esprit de l'ouvrage. L'auteur conclut sur l'idée que Joukov appartient bien au panthéon des grands chefs militaires de l'histoire russe et soviétique, et qu'il a contribué à sauver l'URSS. Mais il s'interroge ensuite uniquement sur sa place dans l'histoire militaire, pour encenser ses mérites par rapport aux autres chefs soviétiques du conflit, et par rapport à ceux des autres chefs des nations en guerre. Ce faisant, Lopez fait de Model le meilleur général allemand du conflit, ce dont on pourrait discuter. Pour finir, il attribue au duo Joukov-Eisenhower la palme pour la défaite de l'Allemagne nazie. Si les deux personnages ont effectivement eu un rôle important dans la victoire alliée, on ne peut résumer celle-ci à eux seuls, tout comme il est peut-être vain d'attribuer à Joukov le mérite quasi surhumain d'avoir conduit l'Armée Rouge à la victoire. En réalité, et Jean Lopez s'en fait l'écho à plusieurs reprises, avec Staline, la planification et donc le succès est collectif, assez souvent -que l'on pense à l'opération Uranus, où Joukov est probablement associé à Vassilievsky. On voit aussi que Jean Lopez ne s'attarde pas pour répondre sur des questions pourtant soulevées en introduction, et qui auraient permis d'élargir un peu la perspective -la tension armée/parti, en particulier, et le rôle politique que Joukov a été amené à jouer après la guerre, par exemple, même si la dernière partie de l'ouvrage, la plus courte, est peut-être la mieux ficelée.

    A mon tour de conclure cette fiche de lecture. Cette biographie de Joukov par Jean Lopez comporte des qualités, et pas des moindres. Elle est écrite dans un style clair, fluide, bien que la répétition de certaines formules (« Il n'entre pas dans le cadre de cet ouvrage de traiter de... », pour en réalité le faire ensuite) ou de certains termes (« roquer ») puisse parfois agacer. Son mérite principal est indubitablement de remettre à plat la chronologie de la vie de Joukov, de défaire les mythes sur les épisodes phares, de montrer comment le personnage s'est construit. Sur ce plan, la biographie est réussie. Elle réhabilite quelque peu le genre de la biographie du chef militaire de la Seconde Guerre mondiale. Cependant, à trop vouloir montrer Joukov comme le sauveur de l'URSS pendant la guerre, elle oublie que le processus de décision a été, souvent, éminemment collectif, sous l'ombre de Staline. Le Joukov sauveur et indispensable tel que le décrit Jean Lopez est pertinent en 1941, quand Joukov se démarque très nettement des autres chefs soviétiques par sa capacité à coordonner l'action d'un front ou de plusieurs fronts. C'est déjà moins le cas dès 1942 et surtout en 1943.

    La biographie conforte aussi les choix de l'auteur dans ses ouvrages précédents, notamment celui de se démarquer d'une historiographie militaire trop longtemps, il est vrai, centrée sur la vieille vision germanocentrée. Mais ce caractère « neuf », en français uniquement, puisque le travail a déjà été fait en anglais ou en allemand, ne doit pas être l'arbre qui cache la forêt. D'abord, on l'a dit, Jean Lopez se concentre étroitement sur l'histoire militaire à partir de la figure de Joukov -et pas complètement, comme on a pu le préciser sur l'armée tsariste ou la guerre civile, notamment, qui sont abordées trop vites, de manière trop peu circonstanciée. La bibliographie, faible au demeurant pour un ouvrage de cette envergure (30 pages de notes, 10 pages de bibliographie : à comparer à l'ouvrage de Nicolas Bernard, de même taille) n'est pas organisée ; en revanche, on y voit très bien les manques concernant les dimensions politiques de l'URSS, ou de l'histoire socio-économique soviétique (comme les liens entre le plan quinquennal, l'industrialisation et l'oeuvre de Toukhatchevsky), remarquablement absentes du livre de Jean Lopez, et ce y compris pendant la guerre. L'auteur ne consacre finalement que fort peu de place à l'évocation de ces réalités : économie de guerre, société en guerre, et pourquoi pas culture de guerre. De ce point de vue, l'ouvrage de Nicolas Bernard, sorti à peu près en même temps que cette biographie, dispose d'un avantage certain. Outre le fait que le propos se limite à l'histoire militaire stricte, on ne peut s'empêcher de constater un anticommunisme latent, qui semble bien hors de propos depuis la disparition de l'URSS. Comme s'il s'agissait de compenser le fait que l'on remette à l'honneur la performance des Soviétiques -encore que Jean Lopez, ici, soit un peu moins catégorique que dans ses précédents travaux ; manifestement, certaines critiques ont été entendues ou certains commentaires lus...- l'auteur ne peut s'empêcher de verser dans une touche d'anticommunisme très visible sur certains sujets, comme les crimes de guerre de l'Armée Rouge, par exemple. Cela s'explique aussi peut-être en partie par la bibliographie, qui comprend des ouvrages comme celui de Robert Conquest, que l'on sait daté. Enfin, Jean Lopez, en voulant à tout prix tordre le cou à la légende dorée construite par Joukov et à la légende noire créée par ses adversaires ou par les autorités soviétiques, s'arroge souvent le rôle de juge, distribue les bons et les mauvais points, valorise ou condamne : encore une fois, cela correspond davantage à la posture du journaliste plutôt qu'à celle de l'historien.

    Ces différents facteurs combinés expliquent sans doute la pauvreté de la conclusion. De manière générale, quand on a lu les ouvrages de Jean Lopez et que l'on connaît un tant soit peu l'histoire et l'historiographie du front de l'est, on est frappé de constater que le travail de ce dernier, pour novateur qu'il soit en français (novateur parce qu'il n'y a rien d'autre, ce qui commence d'ailleurs à être déjà moins vrai), reste profondément dans la ligne d'une ancienne « histoire-bataille » telle qu'elle avait pu être dénigrée par les Annales (et tout est relatif...). En réalité, Jean Lopez, en se cantonnant ou presque à l'histoire militaire pure, actualise simplement les références bibliographiques et livre en français, à sa propre sauce, le travail historiographique réalisé depuis une trentaine d'années -avec quelques trous néanmoins. On est donc loin d'une « nouvelle histoire-bataille », utilisant des questionnements autres, l'apport de sciences annexes à l'histoire, etc. Et l'on comprend mieux pourquoi l'histoire militaire a du mal à être acceptée comme discipline à part entière par l'histoire universitaire : le renouveau actuel de l'histoire militaire, et Jean Lopez en est l'illustration, constitue en réalité un retour aux sources de l'ancienne histoire-bataille, pour beaucoup. Le public en est manifestement friand ; sur un plan scientifique, cette tendance entraîne des réticences, et c'est bien légitime. Car la démarche a ses limites. Certes, du point de vue de l'auteur de la fiche de lecture, la critique est facile. La conclusion finale serait peut-être qu'il serait temps de retrousser nos manches pour proposer, aussi, une autre vision du front de l'est, en dehors de la simple histoire militaire mâtinée de sensationnalisme journalistique. Un ouvrage comme celui de Nicolas Bernard, lui aussi non-historien universitaire mais qui ne s'est jamais présenté comme tel, montre le chemin. Mais il reste encore beaucoup à faire.

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    Il est bon de temps en temps de sortir des lectures d'histoire militaire, pour aborder d'autres champs de la recherche historique et élargir un peu ses horizons... tout en revenant à des souvenirs. J'avais en effet acquis ce livre au moment de ma licence d'histoire, pour suivre un cours d'histoire contemporaine ; un cours comparé entre les sociétés française et anglaise du XIXème siècle. Ce classique a été rédigé par deux universitaires français spécialistes du Royaume-Uni contemporain, Roland Marx (dont j'avais déjà fiché un ouvrage ici) et Monica Charlot.

    Y a-t-il une "spécificité" victorienne entre 1837 et 1901 ? C'est la question que posent les auteurs dans l'introduction. L'Angleterre bâtit sa démocratie, conforte son impérialisme. Pourtant la stabilité sociale du pays a été constamment menacée. C'est ici que la reine parvient à incarner les aspirations de divers groupes sociaux, particulièrement dans le dernier quart de siècle alors que la société part quelque peu à la dérive. Victoria a gouverné sur une société renouvelée. C'est la spécificité victorienne d'avoir ses traits propres et en même temps d'encadrer deux époques bien différentes.



    Logiquement, l'ouvrage suit un plan thématique, en six chapitres. Quels sont les fondements du victorianisme ? L'héritage chrétien, en dépit de la montée persistante de l'irréligion. Après le recensement religieux de 1851-1853, qui jette l'alarme, l'Eglise anglicane se mobilise. Mais pas seulement : méthodistes, baptistes sont de la partie, et l'Eglise catholique se nourrit de l'immigration irlandaise. La religion, en Angleterre, imprègne cependant la vie publique et privée. Autre caractéristique du victorianisme : le dynamisme démographique et l'urbanisation rapide de la population. Les progrès techniques et scientifiques sont notoires, et consacrés par l'exposition universelle de 1851. La prospérité dure au moins jusqu'en 1873, après quoi l'Angleterre entame un déclin en pointillés. La société agraire traditionnelle se meurt et laisse la place à une société industrielle. C'est pourtant l'apogée de l'impérialisme, constitutif de l'esprit victorien. Il se trouve aussi qu'il est passager, et remis en question après la guerre des Boers.

    La société victorienne est inégalitaire, mais pas figée. Si les classes supérieure et inférieure s'opposent à l'avènement de Victoria, le XIXème siècle voit la naissance des classes moyennes. Elles représentent déjà près de 20% de la population en 1851, elles naissent de l'essor de l'industrie et du commerce, l'instruction et le savoir-faire palliant la richesse. Il y a d'ailleurs plusieurs classes moyennes, en fonction du revenu, du nombre de domestiques, de l'éducation des femmes aussi. Cette apparition ne menace pas la noblesse ; au contraire, l'élite foncière s'élargit et s'accroît, même si la richesse foncière perd du terrain. Les écoles privées tiennent le haut du pavé, mais dans la seconde moitié du siècle, la réforme des Public Schools fait son oeuvre. La structure familiale ne change guère, le bourgeois actant des normes et valeurs puritaines. La bourgeoisie est protestante, marque une forte ségrégation des sexes, et dans cette société, certains trouvent mal leur place, comme les femmes célibataires. La vie de la femme mariée est conçue en fonction de celle de son mari : à elle la maîtrise du foyer. En se mariant, elle perd tous ses droits de propriété, même si les femmes obtiennent progressivement le droit de garde des enfants. Les moyens de réduction des naissances commencent à apparaître dans les classes aisées. Mais les privilèges masculins sont encore bien défendus. Dans le mode de vie, les dépenses alimentaires constituent le budget principal, mais les dépenses d'habillement augmentent. Les loisirs bourgeois différent de ceux des nobles. La mort hante les victoriens. Mais c'est encore un moyen d'ostentation. La bourgeoisie connaît un véritable âge d'or sous la société victorienne.

    En 1851, la population urbaine dépasse la population rurale. 10 villes comptent plus de 100 000 habitants. Cette croissance se nourrit surtout de l'exode rural, puis de l'accroissement naturel. La ville est démembrée, comme le raconte Engels pour Manchester en 1842. Dès 1825, avec l'apparition du chemin de fer, les paysages urbains changent, surtout à Londres, terminus des lignes. Les migrations quotidiennes par train s'installent. Grands bâtisseurs, les victoriens portent une attention toute particulière aux gares, aux églises, aux bâtiments publics -les villes entrent même en compétition pour tel ou tel monument. Les bâtiments allient souvent recherche du sublime et du confort. L'urbanisme philanthropique à destination des ouvriers se combine aux cités-jardins.

    La société victorienne est aussi celle des ouvriers. Près de la moitié de la population travaille dans le secteur secondaire au milieu du siècle : mines, usines, etc. La classe ouvrière est en fait éclatée, tout comme la famille, par le travail. Ce travail est dur, les conditions de vie dantesques, particulièrement dans les grandes villes. Manchester en est le symbole. Ce tableau plutôt sombre contraste avec la prospérité de la société victorienne. Mais c'est surtout l'écart entre ouvriers et bourgeois qui est frappant ; pourtant, la conscience de classe ouvrière n'est pas encore définitive en 1850. Les difficultés persistent dans la seconde moitié du siècle -travail, salaires- mais la protection légale s'accroît et les ouvriers bénéficient des efforts en termes d'éducation ou de loisirs. Ces acquis sont aussi le fait des combats des organisations ouvrières, surtout après 1851. Le combat de celle-ci débouchera finalement sur la naissance du Labour Party.

    L'existence des marginaux est à la fois un défi et une mise à l'épreuve de la société victorienne : ne serait-ce que par la peur qu'ils inspirent, ils ne sont pas ignorés. La pauvreté et l'indigence sont légion : la loi des Pauvres, qui marque un changement notable, avec ses workhouses, a été vite conspuée. En réalité c'est que la loi a été fort mal appliquée. Les situations locales sont très variées. De nombreux pauvres font donc appel à l'assistance privée. La prostitution est très répandue et passionne la société victorienne. Le législateur s'inquiète surtout des maladies vénériennes. En réalité, la prostitution est tolérée car intégrée à toutes les échelles de la société. La délinquance est présente, et la création d'un corps de police métropolitain en 1829, avec ses chiffres, la fait apparaître de manière plus visible. C'est un monde très varié. La loi évolue, mais la délinquance devient un phénomène de la vie sociale. D'où le succès d'un Sherlock Holmes.

    Sur le plan politique, l'ère victorienne est celle de l'avènement d'une démocratie moderne. La loi de 1832 double presque le corps électoral. Les militants ouvriers se lancent ensuite dans l'action politique via le chartisme. Mais la loi de 1867 ne donne pas encore satisfaction. Par contre, elle réorganise la vie politique britannique en permettant l'avènement de partis au sens moderne. Une troisième loi élargit encore le suffrage en 1884-85, mais il faudra attendre 1918 et 1928 pour que l'universalisation soit complète. Les conservateurs sont les premiers à s'organiser en parti moderne, puis les libéraux, avant que la déception envers ces derniers n'entraîne, par ricochet avec les aspirations ouvrières, la naissance du parti travailliste. Les parlementaires ne sont plus indépendants. L'élite sociale et l'élite politique se confondent néanmoins. Le député victorien, aristocrate ou bourgeois, doit être riche et éduqué. Ouvriers et classes moyennes sont peu représentés avant 1867. La monarchie, en revanche, banalisée par Victoria, a gagné sa légitimité et n'est plus remise en cause.

    La société britannique actuelle est la fille de l'ère victorienne. Celle-ci est encore proche de nous via les photos et le film qui se développent à l'époque. Paysage, démocratie, monarchie, économie, parti travailliste font partie des legs victoriens. Au passif, une misère souvent sordide, un impérialisme qu'il faudra ensuite dégonfler. Les deux historiens finissent leur travail en fournissant des conseils de lecture.




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    Jean-Pierre Filiu, professeur à Sciences Po Paris, s'est fait un nom en étudiant le "phénomène" al-Qaïda. Il se trouve qu'il a aussi fréquemment séjourné en Syrie à partir de 1980 (Alep), et il parle d'ailleurs couramment la langue locale. En juillet 2013, il décide de retourner à Alep, en pleine guerre civile, pour voir de ses propres yeux la révolution à l'oeuvre en Syrie. Il prolonge, comme il le dit lui-même, les Carnets de Homs de J. Littell, profitant d'une "accalmie" sur Alep alors que Homs est à ce moment-là en proie à de violents combats.

    Filiu insiste d'abord sur le fait que le régime syrien, sous Hafez et Bachar el-Assad, n'a laissé finalement que deux espaces de liberté sous la dictature : les mosquées et les stades de football. A côté de la militarisation progressive de l'insurrection, il évoque l'importance de la résistance citoyenne dans les coordinations locales. Alep elle-même, contrairement aux espoirs du régime, entre dans la guerre civile en mai 2012 et surtout à partir de juillet, moment où les rebelles s'emparent de l'essentiel des quartiers est et sud de la ville. Ce qui n'empêche pas les habitants ou les rebelles non armés de manifester contre les insurgés si ceux-ci sont trop autoritaires : les Syriens, ici, ne veulent plus d'une dictature, quelle qu'elle soit.



    Salaheddine, quartier de HLM au sud-ouest d'Alep, où régnait une certaine mixité sociale, a été un des épicentres de la contestation à Alep et par contrecoup de la répression. C'est là qu'en juillet 2012 la nouvelle brigade al-Tawhid d'Abdelkader Saleh enfonce un coin dans les positions tenues par le régime à l'ouest de la ville. Pilonnée par les armes lourdes, al-Tawhid se replie du quartier en août, mais revient à l'automne. La mosquée reste le centre névralgique du quartier, tandis que le conseil révolutionnaire, mêlant civils et combattants, tente de rétablir un semblant d'organisation. Filiu rencontre le colonel Okaidi, qui dirige l'ASL à Alep.

    En ce qui concerne la dimension militaire, l'universitaire insiste sur une dimension "par le bas", les groupes armés se fédérant progressivement en coalitions de plus en plus importantes, comme dans le cas d'al-Tawhid. Filiu a rencontré plusieurs chefs de cette brigade et un autre d'une formation indépendante, chacun très différent. Le dernier, Hassan Jazara, qui officie sur les hauteurs de l'Izaa, est un ancien truand maintenant reconverti comme chef dans Ghouraba al-Cham. Tous ces chefs ne sont pas des militaires de carrière, contrairement à Okaidi ; leur vision se limite souvent à leur quartier ; ils sont surtout préoccupés par le financement et l'obtention d'armes pour continuer le combat.

    Filiu souligne aussi qu'en arabe, il n'y a pas de distinction entre "légitimité" et "légalité". L'instance légitime est donc légale. Il en va ains de la Haya de la brigade al-Tawhid, véritable force de l'ordre. Cependant, c'est oublier aussi que la Syrie des Assad n'avait rien d'un régime proprement laïc. En outre, les citoyens d'Alep ont tenté de bâtir des tribunaux autonomes dégagés de toute orientation religieuse. Le problème est que la Haya n'intervient pas toujours comme il le faudrait pour résoudre les conflits, car toute cette organisation dérive d'un arbitraire milicien. Celle-ci pourtant sait faire preuve d'une certaine transparence (visite filmée de ses locaux, etc) et Filiu raconte l'histoire de ce déserteur des forces du régime capturé par les insurgés et condamné... à apprendre par coeur la plus longue sourate du Coran. La férocité de la répression a cependant accentué la religiosité populaire, en contrepoint au culte de la personnalité des Assad. Le repli confessionnel est accentué par l'intervention de certaines ONG et par la non-intervention de l'Occident, qui laissent penser aux insurgés syriens qu'ils ne peuvent compter que sur d'autres musulmans.

    Le maire d'Alep, Ahmed Azzouz, a fort à faire pour essayer de faire vivre correctement les zones libérées. Il réussit à rouvrir 5 lignes d'autobus, le commerce reprend, timidement. L'électricité et le ramassage des ordures sont des questions prioritaires. Il y a pourtant des frictions entre les autorités à l'intérieur du pays et la représentation extérieure, sans parler du manque de financement. Les centres de soins ont des codes dans les conversations susceptibles d'être captées par le régime car ils sont systématiquement bombardés. Les écoles tournent, souvent avec un enseignement religieux, les fonctionnaires sont payés.

    La présence des djihadistes étrangers à Alep alimente les rumeurs les plus folles parmi la population. La naissance du front al-Nosra, en janvier 2012, est suivie des premiers attentats-suicides. La brigade al-Tawhid l'intègre dans l'offensive de juillet sur Alep car leur expérience est précieuse. Avec la rupture entre al-Nosra et l'EIIL, en avril 2013, le premier cherche à renforcer son caractère "syrien". Pour des raisons de sécurité, Filiu n'a pas rencontré les membres des formations djihadistes, d'autant qu'il a dénonce un de leurs crimes commis en avril 2013 : un adolescent fouetté à mort pour blasphême. Il en rencontre cependant un qui vient de rallier l'EIIL, et qui, selon lui, le fait surtout par opportunisme.

    Les katibas disposent désormais toutes d'un officier de presse, mais l'accès aux personnes extérieures est encadré. Il s'agit aussi de trouver des financements. Les djihadistes sont passés maîtres dans l'exercice médiatique, avec la figure du héros-martyr. Certains ont l'expérience de l'Irak. La banalisation des images du conflit, parfois très violentes, a parfois fait énormément de tort à l'insurrection, comme celles montrant l'exécution des membres du clan Berri, les chefs des shahiba d'Alep, en juillet 2012. Le régime, lui, a imposé sa grille de lecture contre-révolutionnaire. Al-Jazeera a contribué à marginalisé l'information citoyenne, non-militaire, en favorisant les combattants. L'Aleppo Media Center est souvent écarté par les médias étrangers alors qu'il se montre parfois très critique, à ses risques et périls, à l'encontre des insurgés.

    La citadelle d'Alep, tenue par le régime, est le symbole d'une guerre que Bachar el-Assad mène contre les Syriens. La mosquée Roumi (1368) a été en partie détruite par les obus du régime. Si les pillages ont été fréquents en juillet 2012 quand les rebelles ont investi les faubourgs, il n'en a pas été de même dans la vieille ville. Les forces gouvernementales s'établissent dans la grande mosquée, mais perdent du terrain. Le 24 avril 2013, des obus de chars font s'écrouler le grand minaret. Le problème est aussi que le représentant syrien à l'UNESCO... est un membre du régime, considéré comme le seul interlocuteur. Le pillage du patrimoine, dans les deux camps, est accablant.

    La ville d'Alep est coupée en deux. Paradoxalement, alors que la situation s'améliore un peu dans la zone rebelle, elle se dégrade dans les quartiers ouest tenus par le régime à partir d'avril 2013. Il faut dire que celui-ci se préoccupe surtout de la question militaire, pas forcément des civils. La zone entre les deux camps est une vraie "zone de mort", et la brigade al-Tawhid doit reprendre à l'EIIL un des points de passage pour éviter les tirs quand des civils souhaitent passer de l'autre côté -car il y a des échanges entre les deux secteurs.

    Après le départ de Filiu, les combats entre l'EIIL et les autres insurgés se multiplient. Un missile sol-sol tombe sur un quartier d'Alep, tuant 32 personnes. L'horreur se banalise à l'étranger. La non-intervention, dès 2011, a forcé les habitants d'Alep, victimes d'un quadrillage par les forces de sécurité du régime, à se soulever l'année suivante. Pour Filiu, cette guerre ne peut se terminer qu'avec le renversement de Bachar el-Assad. Puis viennent les attaques chimiques du 21 août, que, dans la postface, Filiu attribue sans aucune hésitation au régime, ce qui n'est pas le cas de beaucoup. La propagande pro-régime se frotte les mains d'avoir réussi à attribuer l'attaque aux djihadistes, les théories du complot foisonnent. Le pouvoir politique français s'insurge mais oublie ses propres contradictions depuis 2011. Comme le rappelle Filiu, le souvenir de l'Irak est encore bien présent dans la grille de lecture. Derrière ce débat franco-français du "qui vaut mieux que l'autre ?", les Syriens sont les grands oubliés. Pour l'universitaire, les grands gagnants ne seront pas les membres du régime, mais les djihadistes.

    On a là un essai certes engagé, mais d'un universitaire français qui a fait le choix, lui, d'aller ponctuellement sur le terrain pour montrer cette révolution syrienne à l'oeuvre "de l'intérieur", souvent éclipsée par d'autres aspects. Le droit à la parole des Syriens dans les zones libérées est revendiqué par la population, qui ne veut pas d'une dictature. Il est pourtant bien étouffé par les dérives médiatiques sur l'islamisation du conflit, qui oublient facilement que quelque chose se construit à la fois contre le régime mais aussi contre l'arbitraire des groupes armés en lutte contre celui-ci.





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    Pierre Cosme, professeur d'histoire ancienne à l'université de Rouen, est un spécialiste de l'armée romaine. Dans ce volume de la collection L'histoire en batailles, il invite à s'interroger, à travers Actium, sur le concept de bataille décisive et sur une histoire écrite par les vainqueurs -ici Octavien bientôt devenu Auguste. Le tout en évitant la téléologie ou l'uchronie. Il cherche aussi à cerner quand Cléopâtre et Marc-Antoine ont perdu la bataille d'Actium.

    Au moment de la bataille, César a déjà été assassiné depuis plus de dix ans. Le triumvirat entre Lépide, Octavien et Marc-Antoine se réduit en fait à un duumvirat des deux derniers. Marc-Antoine voit son prestige diminuer après ses campagnes désastreuses contre les Parthes ; Octavien ne se prive pas de s'en servir pour sa propagande, à Rome, où tout se joue. D'ailleurs Marc-Antoine célèbre son triomphe à Alexandrie en 34, reconnaît Césarion et fait de Cléopâtre sa reine.

    La situation se tend entre les deux personnages en 33. Octave remodèle déjà le paysage urbain de Rome alors qu'Antoine s'inspire de plus en plus du cérémonial des Lagides et, derrière, d'Alexandre le Grand. En janvier-février 32, les débats sont houleux au Sénat entre partisans d'Antoine et d'Octavien.



    De nombreux sénateurs rejoignent alors Marc-Antoine à Ephèse ; ce dernier dispose de forces importantes et d'une flotte conséquente. Mais comme les sénateurs, cette armée est hétérogène dans sa composition. En outre, Cléopâtre constitue une vraie pomme de discorde au sein de son "parti". Octavien, dont la flotte, plus réduite, dispose de navires peut-être plus efficaces, bénéficie rapidement du ralliement d'anciens antoniens. Cependant Octavien est obligé de déployer une intense propagande à Rome et en Italie car Marc-Antoine compte encore des partisans.

    La guerre est déclarée à l'été 32 : une "drôle de guerre" s'installe jusqu'au printemps 31. Marc-Antoine doit organiser un plan de campagne et ponctionner des ressources sur un Orient déjà bien sollicité par les guerres civiles. Il tente de débarquer en Italie mais échoue. Octavien doit contrer l'action des partisans en Italie mais aussi lever des impôts pour financer l'effort de guerre, ce qui n'est pas sans provoquer des troubles. Il obtient un serment de fidélité de l'Italie et de l'Occident romain à l'automne 32, davantage pour des motifs de propagande. Surtout, en agitant la "menace orientale", il offre l'Egypte en pâture aux Romains.

    Octavien conforte sa défense de l'Occident tandis que Marc-Antoine reste à Patras. Celui-ci cherche en fait à attirer son adversaire dans les Balkans, pour profiter d'une certaine profondeur stratégique et couper Octavien de l'Italie. Mais Agrippa, qui dirige la flotte d'Octave, attaque le point faible de Marc-Antoine : ses lignes de communication. Octavien débarque bientôt, avec sénateurs et chevaliers qu'il estime peu sûrs, en Epire, puis gagne avec son armée le golfe d'Ambracie. Marc-Antoine se fait enfermer dans le golfe avec sa flotte, malgré la construction de deux camps de part et d'autre de celui-ci ; à l'été 31, le ravitaillement est coupé, la malaria se déclare, les défections se multiplient. En août, Caius Sosius tente une sortie sur mer, qui échoue ; la cavalerie de Marc-Antoine est battue à terre. Celui-ci n'a le choix qu'entre une sortie en force par mer ou un repli vers la profondeur stratégique à terre.

    Marc-Antoine décide probablement de ne pas risquer la bataille décisive mais simplement de sortir par mer et de forcer le blocus -sans que Cléopâtre ait joué le rôle de mauvais génie qu'on lui attribue souvent. Octavien peut aligner 400 navires là où Marc-Antoine n'en a probablement qu'un peu plus de 200. L'armée de terre antonienne, confiée à Publius Canidius Crassus, doit gagner la côte égéenne. A la veille de la bataille, Marc-Antoine harangue ses soldats en évoquant des troubles en Italie et sa supériorité sur mer, alors qu'Octavien choisit d'insister sur la fuite de son adversaire. Quintus Dellius, un officier antonien, a fait défection et a apporté avec lui la connaissance du plan de bataille à Octavien. Le 2 septembre, les deux flottes se font face, renforcées aux ailes. Les antoniens attaquent leurs adversaires qui commencent par se dérober ; s'ensuit un tir de barrage à distance, où les vaisseaux antoniens, plus hauts, ont l'avantage. Mais Agrippa réussit ensuite à isoler le centre et les ailes adverses. Après deux ou trois heures de combat, Cléopâtre prend la fuite avec une soixantaine de navires, bientôt rejointe par Marc-Antoine. Le reste de la flotte est incendié ou se retire dans le golfe. Les pertes sont difficiles à évaluer mais la flotte antonienne et les troupes embarquées ont évidemment beaucoup souffert.

    Reste à défaire l'armée de terre de Marc-Antoine. Canidius s'enfuie au bout d'une semaine et celle-ci se rend donc à Octavien. Mais celui-ci doit gérer l'intégration des anciens ennemis, alors qu'aucun signe de fraternisation n'a eu lieu pendant la campagne. A Rome, Mécène déjoue une conspiration du fils de Lépide à l'automne 31 ; en outre, Octavien doit revenir pour s'occuper du mécontentement des vétérans. Passant par le Péloponnèse, les deux amants débarquent ensuite en Egypte : Marc-Antoine sait que le proconsul de Cyrénaïque a livré son armée à Octavien. Des négociations ont lieu, sans résultat. A l'été 30, Octavien marche sur Alexandrie. Marc-Antoine remporte un dernier combat de cavalerie devant la ville puis se jette sur son épée. Cléopâtre, capturée, se suicide finalement par une morsure d'aspic ou une aiguille empoisonnée. Octavien met à mort Césarion et les enfants des deux amants tragiques, ainsi que certains de leurs partisans. Il cherche à réconcilier l'Occident et l'Orient fracturés par cette guerre civile mais réduit l'Egypte à une simple province propriété de l'empereur, dont le gouverneur est un chevalier. On ferme les portes du temps de Janus, à Rome, le 11 janvier 29.

    Pour Pierre Cosme, la défaite de Marc-Antoine et Cléopâtre est consommée quand leur flotte se fait enfermer dans la golfe d'Ambracie. L'historien va plus loin : le partage de 42 entre les triumvirs a été défavorable à Marc-Antoine, qui reçoit un Orient bien entamé par les guerres civiles ; il ne peut s'appuyer que sur l'Egypte, alors qu'Octavien reste à Rome, centre du monde romain, et obtient l'Italie, où se recrutent encore les légions. Ce dernier bénéficie d'opportunités de conquête en Occident, alors que Marc-Antoine, en prenant l'Arménie, ouvre un conflit malheureux avec les Parthes. Les deux adversaires étaient de fait plus complémentaires que différents.

    Ce court volume (un peu plus de 100 pages seulement) fournit une approche très synthétique de la bataille d'Actium, un affrontement antique, ce qui est toujours plus difficile à traiter au vu des sources. P. Cosme s'intéresse surtout à l'histoire politique de l'affrontement, à ses représentations. Sur le plan de l'histoire militaire à proprement parler, on peut rester un peu sur sa faim, car l'historien n'aborde pas la dimension technique du combat -particulièrement sur mer, ce qui est un peu dommage, surtout au vu de sa spécialisation. On aurait aimé en savoir plus sur ce sujet sur les manoeuvres au cours de la bataille. Paradoxalement, l'ouvrage néglige en quelque sorte l'histoire-bataille pour se concentrer sur d'autres aspects, politiques, diplomatiques et culturels.







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    Les ouvrages sur le front de l'est, en français, se multiplient depuis l'an passé. Concomitance des parutions ou "effet de mode" devant un certain succès éditorial ? Difficile de trancher. Ainsi, après les ouvrages de J. Lopez qui sortent au rythme d'un par an depuis 2008, avec leurs qualités et leurs défauts, après la somme très réussie -pas parfaite, bien sûr, mais tout de même, c'est un incontournable désormais- de N. Bernard, P. Richardot livre à son tour une synthèse sur le sujet -et la série n'est apparemment pas terminée. Philippe Richardot a signé plusieurs ouvrages chez Economica, notamment celui sur la fin de l'armée romaine, particulièrement intéressant.

    Ce livre-ci est moins réussi. Disons-le tout de suite, il est loin d'atteindre la qualité du travail proposé par N. Bernard, et par extension, il est aussi un cran en-dessous du travail de J. Lopez. L'ouvrage se présente comme une synthèse grand public, mais le fait est qu'il n'apporte pas grand chose de neuf par rapport à ce que l'on aurait pu écrire il y a vingt ans. La faute, sans doute, à une bibliographie beaucoup trop sommaire (et lacunaire), réduite à six pages et constituée quasi uniquement de sources secondaires.

    Sur l'introduction, rien à redire de particulier, sinon peut-être qu'elle joue un peu trop sur le pathos et pas assez sur un questionnement véritable. La question du décompte des pertes ou de l'historiographie, évoquées par P. Richardot, ne sont pourtant pas traitées de manière exhaustive dans les dernières pages du livre, comme on pourrait s'y attendre. L'historien annonce cependant la couleur : il va traiter la description du conflit et l'analyse opérationnelle. Sauf que, comme on l'a dit, son portrait n'apporte rien de véritablement neuf pour le connaisseur et ne met pas à jour le savoir sur le sujet pour le profane.



    Dans le détail, on constate dès les premiers chapitres des informations remises en question par les travaux récents ; ainsi la présence de Joukov à Berlin au moment du pacte secret entre l'URSS et la République de Weimar, pour étudier les chars allemands, que J. Lopez démonte dans son Joukov. A côté de cela, P. Richardot fait montre de réflexions tout à fait pertinentes, piochant aux bonnes sources, expliquant pourquoi la campagne des Balkans, même évitée, n'aurait rien changé au déroulement de Barbarossa. La présentation des forces est sans doute plus efficace pour les Allemands que pour les Soviétiques -l'auteur titrant : les SS de Staline ? pour le NKVD...

    Paradoxalement, à partir du moment où il évoque l'opération Barbarossa, P. Richardot se focalise parfois sur des éléments de détails, comme l'installation d'Hitler à la Wolfsschanze ou le combat des Allemands contre les chars lourds soviétiques à Raisenai, que sur le tableau d'ensemble ou des considérations plus profondes sur la guerre à l'est. L'on constate aussi que l'auteur a tendance à se servir de témoignages allemands, pour beaucoup ; il ne cite que rarement la voix des Soviétiques, hormis celle des chefs (Staline, etc) ou des officiers généraux qui ont laissé des mémoires après la guerre. Il y a pourtant de bons passages, comme celui sur la croisade contre le bolchévisme ou les limites des alliés de l'Allemagne. En revanche, l'argument selon lequel l'espion R. Sorge aurait "sauvé" Moscou par ses renseignements est dépassé. De la même façon, P. Richardot insiste beaucoup sur l'hiver qui "engourdit" l'avance allemande sur la capitale soviétique, mais peu sur le reformatage de l'Armée Rouge dans la tourmente, qui joue aussi son rôle.

    Le chapitre sur la guerre d'extermination menée par Hitler à l'est compense un peu les défauts précédents. Pour les opérations de l'année 1942, le livre est très descriptif, et là encore, P. Richardot insiste beaucoup sur le microcosme hitlérien et ses relations avec ses officiers, à Vinnitsa notamment. Le passage sur le combat urbain à Stalingrad illustre parfois la faiblesse du propos : s'il acte de l'adaptation des Soviétiques au combat de rues, il oublie de parler de celle des Allemands, insiste beaucoup sur le rôle de l'artillerie soviétique mais pas sur l'incorporation de la défense elle-même dans une stratégie plus globale liée aux contre-offensives. Pour l'auteur, Stalingrad est à la fois un succès psychologique et médiatique, pour les Alliés, et joue également un rôle important dans la destruction du potentiel militaire des alliés de l'Allemagne. Hitler en sort brisé.

    La structure du livre de P. Richardot souffre d'un problème évident pour le connaisseur, qui rappelle des ouvrages plus anciens : le chapitre sur la bataille de Koursk débute à la page... 253. Autrement dit, plus des deux tiers du livre sont consacrés à la période allant de 1939 (situation avant Barbarossa entre URSS et Allemagne, etc) à juillet 1943. On sent ici l'influence d'une historiographie datée qui privilégie surtout la période où les Allemands ont l'initiative, jusqu'au désastre de Stalingrad ; la période qui suit, en gros de juillet 1943 à mai 1945, a été évidemment beaucoup moins abordée par les généraux allemands du temps de la guerre froide, car c'est l'heure de la défaite... et cette distorsion se retrouve ensuite dans l'historiographie, et encore ici. Or les ouvrages récents, comme ceux de J. Lopez ou celui de N. Bernard en français, font largement justice à ce déséquilibre. Le livre passe également très (trop ?) rapidement sur la lutte des partisans soviétiques et en ce qui concerne la guerre du renseignement, reprendre des théories dépassées (le fameux réseau "Lucie" qui aurait joué un rôle déterminant à Koursk en informant les Soviétiques... on sent l'absence aussi, dans la bibliographie, d'articles spécialisés). P. Richardot rapporte aussi les hypothèses selon lesquelles Müller, le chef de la Gestapo, aurait été un agent soviétique (!), de même que Bormann. En l'absence de preuves solides, ces passages auraient pu être retirés... d'autant qu'il est plus pertinent, encore une fois, sur l'aide anglo-américaine à l'URSS, par exemple.

    L'auteur, en raison du déséquilibre du livre, passe assez vite sur le franchissement du Dniepr et les opérations du printemps 1944, notamment les deux encerclements de Tcherkassy-Korsun et de la 1. Panzerarmee. Il passe quasiment autant de pages à évoquer la collaboration de nombreux Soviétiques avec les Allemands. L'opération Bagration, fondamentale pour le déroulement de la guerre à l'est, est expédiée en deux pages. P. Richardot, là encore, reprend ensuite des hypothèses contestables, comme le fameux "effet Nemmesdorf", que certains historiens ont bien relativisé en ce qui concerne son influence sur la population allemande. Il n'évoque qu'en quelques lignes l'opération Vistule-Oder, pourtant un modèle du genre quand il s'agit d'évoquer les progrès réalisés par l'Armée Rouge et sa restructuration. Par un effet déséquilibrant, encore une fois, il consacre bien plus de pages à la bataille de Berlin et à la mort du Führer.

    En conclusion, l'historien souligne que la défaite allemande se lit dans les chiffres. L'URSS mobilise bien plus efficacement ses ressources humaines et économiques, et la coalition alliée prive l'Axe de tout espoir de victoire. Il démonte l'argument de la victoire soviétique par le nombre mais sans aller beaucoup plus loin. Les pertes, abominables, pourraient se monter à 35 millions de morts pour les Soviétiques, dont 27 à 28 millions de civils. La Wehrmacht, elle, subit 80% de ses pertes à l'est. Pour l'auteur, la victoire soviétique donne une nouvelle légitimité au régime et propulse l'URSS en Europe de l'Est.

    Au final, que retenir de ce livre ? P. Richardot a manifestement cherché à fournir une synthèse abordable pour le grand public. En ce sens, elle peut être utile à la personne qui ne connaît absolument rien au front de l'est, et qui pourra s'en servir comme base pour éventuellement aller plus loin. Mais elle souffre, pour le spécialiste, de l'absence de nombreux ouvrages en bibliographie, d'un déséquilibre manifeste du propos, trop concentré sur le récit classique des opérations militaires et sur la première phase de la guerre, et non sur la guerre à l'est traitée comme objet "d'histoire totale" ; et même la description pâtit des lacunes historiographiques du livre, en reprenant certaines hypothèses ou idées manifestement datées. Même sur l'histoire militaire, l'auteur consacre finalement très peu de lignes à évoquer l'évolution des deux machines de guerre (et surtout la soviétique, comme on l'a dit), alors que c'est aussi l'un des enjeux des recherches de ces dernières décennies. P. Richardot, ainsi que j'en ai fait état ci-dessus, donne souvent la parole aux Allemands, et surtout à quelques-uns, comme von Choltitz, mais relativement peu aux Soviétiques. Certains sous-titres laisse entrevoir des raccourcis sur certains aspects. En outre, le livre manque cruellement de cartes pour suivre les opérations, ce qui est dommageable à un livre manifestement destiné au grand public. Cette synthèse aurait été efficace il y a encore vingt ans, au sortir de la guerre froide, sur la scène française : aujourd'hui, avec les nouveaux travaux parus dans l'hexagone et de par l'accès relativement facile aux ouvrages étrangers, souvent plus en avance sur la question, elle l'est beaucoup moins. D'autant qu'elle souffre de la comparaison avec les livres parus récemment.




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    Article publié simultanément sur le site de l'Alliance Géostratégique.

    La récente offensive rebelle dans le nord de la province de Lattaquié répond à celles du régime dans la montagne du Qalamoun, au nord de Damas, menée par le Hezbollah depuis novembre 2013, et à l'est d'Alep, dans le but d'isoler les rebelles présents au sud et à l'est de la ville. Il s'agit, comme cela s'est souvent produit par le passé, de détourner les autres forces du régime de ces opérations et d'autres secteurs1.


    Une offensive symbolique en passe de se transformer en guerre d'usure ?


    L'opération Muarakat al-Anfal (du titre d'une sourate du Coran) débute le 21 mars 2014 dans le nord de la province de Lattaquié. Deux jours plus tard, les insurgés s'emparent du dernier point de passage à la frontière turque contrôlé par le régime : Kassab, puis de la ville du même nom, une des dernières localités syriennes habitées par des Arméniens. Le régime répond d'abord en détournant son aviation d'autres secteurs et en pilonnant Kassab et al-Sakhra, non loin du passage frontalier. C'est lors de cet appui aérien qu'un MiG-23 syrien viole délibéremment l'espace aérien turc avant d'être abattu par un chasseur F-16 d'Ankara, le 23 mars2 ; l'appareil s'écrase en territoire syrien, le pilote étant sauf. Durant les deux premières semaines de l'offensive, les insurgés progressent, s'emparent de la Tour 45, une éminence qui domine le secteur du passage frontalier, des villages de Qastal Maa'f, Nabain, et percent même jusqu'à la côte méditerranéenne le 25 mars, à al-Samra, une première dans le conflit depuis 2011. Le régime syrien accuse rapidement la Turquie d'avoir soutenu l'offensive rebelle, et les insurgés d'avoir lancé l'attaque à partir du territoire turc. En réalité, ceux-ci semblent plutôt avoir utilisé une route insuffisamment surveillée par les Forces Nationales de Défense, le long de la frontière, pour s'emparer du point de passage frontalier, avant de se rabattre vers l'ouest et de filer en direction de la côte, emportant la ville de Kassab dans la foulée (qui n'est pas située au même endroit que le point de passage frontalier). Depuis, le régime syrien a tiré des roquettes sur le territoire turc ; la Turquie a répliqué par des salves d'artillerie.



    A partir de fin mars, le régime accroît le pilonnage sur Kassab, mobilise des effectifs importants de la milice, les Forces Nationales de Défense, et achemine des renforts depuis les provinces de Hama, Idlib, Alep et depuis Tartous. Les insurgés prennent parfois en embuscade3 les convois de renfort acheminés depuis les autres provinces, comme sur l'autoroute vers Lattaquié qui passe par le sud-ouest de la province d'Idlib. Bien que massivement utilisée, l'aviation syrienne a la partie moins facile que dans le Qalamoun, région très découverte où la supériorité aérienne joue à plein ; dans cette partie de la province de Lattaquié, le terrain est à la fois boisé et montagneux, ce qui donne un avantage aux rebelles4. Le cousin de Bachar el-Assad, Hilal, qui dirige les Forces Nationales de Défense de Lattaquié, est tué ; il est remplacé à la tête des opérations par le colonel Suhail al-Hassan. Hassan dirigeait jusqu'ici les opérations à Alep, preuve que le régime accorde beaucoup d'importance à la défense de la bande côtière alaouite et de la province de Lattaquié, berceau de la famille Assad.





    Les combats continuent toujours autour de positions stratégiques : la Tour 45, qui domine tout le secteur ; les villages d'Al-Nabein (à l'ouest du passage frontalier), Qastal Maa'f et Samra. Les forces du régime contrôlent le sommet de la Tour 45 mais les insurgés s'accrochent au pied de la hauteur, et expédient des roquettes Grad sur la ville de Lattaquié et les villages alaouites de la région5. Le front al-Nosra a même utilisé un véhicule blindé BMP kamikaze (piloté par le "martyr" Abu al-Muthanna Fahd al-Qassem), bourré d'explosifs, qui a été jeté sur les positions du régime ; profitant de la désorganisation suite à l'explosion, les insurgés parviennent à prendre temporairement le contrôle de la Tour 456. L'explosion aurait tué un colonel ; de son côté, al-Nosra a perdu plusieurs Saoudiens dans l'assaut consécutif à l'attaque kamikaze. Le problème est aussi qu'en prenant le contrôle de la Tour 45, les insurgés s'exposent au feu de l'artillerie et des chars placés sur les hauteurs environnantes, ainsi qu'au matraquage par l'aviation du régime.




    Hilal el-Assad : un Assad comme les autres ?


    Hilal el-Assad était le fils du demi-frère de Hafez el-Assad, Anwar, et donc le cousin direct de Bachar el-Assad. C'est le premier tué significatif au sein du clan Assad depuis le mois de juillet 2012 et la mort dans un attentat à la bombe de Assef Shawkat, adjoint du ministre de la Défense et ancien chef du renseignement militaire, tout en étant l'époux de la soeur de Bachar, Bushra. Hilal, né en 1967 à Qardaha, était l'un des rares commandants régionaux des Forces Nationales de Défense (un par province) à ne pas être militaire de carrière. Hilal dirigeait de fait un conglomérat mafieux à Lattaquié, lié à la structure militaire (entreprise de construction de la défense, qu'il contrôle depuis 1998), qui avait mis la ville pour ainsi dire en coupe réglée. Il fait partie des premiers « shabiha » et a fait ses armes dans la contrebande entre la Syrie et le Liban. S'il a été nommé chef des Forces Nationales de Défense de Lattaquié, c'est en raison de son argent, de son implantation locale et de sa loyauté au clan Assad, qui faisait de lui l'homme idéal pour verrouiller cette province importante sur le plan symbolique7.

    Hilal el-Assad. Source : http://image.almanar.com.lb/french/edimg/2014/MoyenOrient/Syrie/Hilal_Assad.jpg


    Avec le déclenchement de la révolution en mars 2011, le clan Assad mobilise ses troupes. A Lattaquié, Hilal fait jouer ses liens dans le monde de la pègre, recrute des jeunes au chômage pour 200 dollars par mois. Les fameux shabiha, groupes mafieux alaouites, sont ensuite intégrés dans les nouvelles Forces Nationales de Défense, et troquent les vêtements civils contre les uniformes militaires. Mais le centre de détention de Lattaquié est installé dans des étables... anciennement propriété de Hilal, selon la rumeur. Les Forces Nationales de Défense, qui sont maintenant soutenues par de l'artillerie et des blindés, doivent repousser la première offensive rebelle sur la province de Lattaquié en août 2013. Le rôle militaire joué par Hilal n'empêche pas son fils Suleiman de poursuivre les activités crapuleuses à Lattaquié et d'être particulièrement redouté de la population alaouite. Le journal libanais Al-Akhbar, plutôt proche du Hezbollah et du régime, révèle même que Suleiman a été temporairement arrêté en octobre 2013, avant d'être relâché... après avoir tiré dans le pied d'un cousin ! Le jour de la mort de son père, Suleiman entre dans état de rage ; quelques jours plus tard, il cause d'importants dégâts dans un café et d'autres commerces du quartier sunnite d'al-Slaybeh, près de la vieille ville de Lattaquié ; il s'enfuit quand les moukhabarrat arrivent sur place8. On voit bien que le clan Assad, en réalité, est loin d'être populaire même parmi les alaouites ; la mort de Hilal ne fait que confirmer la précarité du pouvoir du régime syrien.




    Une contre-offensive menée par les miliciens, mais qui détourne des forces d'autres secteurs


    Côté régime, le gros de la contre-attaque est mené par des miliciens. Ceux des Forces Nationales de Défense, bien sûr (renforcés d'éléments de l'ancienne 11ème division blindée) ; les brigades du parti Baath9 ; mais on trouve aussi d'autres formations plus originales. Il y a ainsi sur le terrain les combattants de al-Muqāwama as-Sūrīya (Résistance syrienne), un groupe formé et dirigé par Mihrac Ural, alias Ali Karali, un alaouite turc10. Ce mouvement s'appelait en fait, avant la révolution de 2011, le Front Populaire pour la Libération du Sandjak d'Alexandrette, en référence à la province turque de Hatay cédée par la France à la Turquie en 1939 -une cession jamais acceptée par le pouvoir syrien. Depuis 2011, le groupe a servi le régime en étant basé à Lattaquié. Le discours du groupe est à la fois composé d'emprunts au marxisme-léninisme et à la « résistance anti-impérialiste » chère à Bachar el-Assad, sans parler du nationalisme syrien. En réalité, ce groupe armé défend surtout les intérêts des alaouites, syriens ou turcs. Il limite son action à la province de Lattaquié et à celles qui sont voisines : Idlib, Hama, Homs, et a aussi contribué à la défense des deux villages chiites isolés au nord d'Alep, Nubl et Zahara, d'où il a tiré des recrues. Mihrac Ural, qui avait commis de nombreuses exactions contre des civils en mai 2013 dans les provinces de Lattaquié et de Banyas, a été donné pour mort en même temps que Hilal el-Assad, sous un tir de roquettes Grad, le 24 mars 201411. La frappe de roquettes a également tué d'autres responsables militaires ou des services de renseignement syriens. En réalité, d'après Aymenn Jawad Al-Tamimi, Mihrac Ural n'a même pas été blessé ; il serait en bonne santé et toujours présent sur le front.

    Mihrac Ural, au centre, aux côtés de Bachar el-Assad et sur fond de Che Guevara, un symbole souvent utilisé par la milice Résistance syrienne dont on voit l'emblème à gauche.-Source : http://www.pressmedya.com/resim/250x190/2013/11/06/mihrac-ural-besar-esed.jpg


    Autre formation engagée dans la contre-offensive du régime à Lattaquié : Suqur al-Sahara (les Faucons du Désert). Ce groupe joue apparemment un rôle important dans les combats sur la Tour 45. Cette unité d'élite a entamé sa carrière à Homs puis sur la frontière irakienne, où elle était chargée d'empêcher la logistique rebelle de gagner la Syrie. Elle est composée d'hommes ayant une expérience militaire, d'officiers à la retraite de l'armée syrienne et de volontaires, qui sont âgés de 25 à 40 ans. Son armement, léger, correspond en réalité à des missions de forces spéciales. Elle aurait pris part aussi à des expéditions le long de la frontière jordanienne. Un de ses officiers, le général Harun, a été tué le 24 juin 2013 à al-Quaryatayn, dans la province de Homs12. Cette formation, fréquemment engagée en première ligne, aurait déjà perdu plusieurs dizaines de combattants autour de la Tour 45.

    A gauche, l'emblème des Faucons du Désert, à droite un membre de l'unité devant un véhicule de combat improvisé.-Source : http://i1.wp.com/www.joshualandis.com/blog/wp-content/uploads/10003199_1414627995465857_320449689_n.jpg



    SaveKassab : un exemple de la propagande orchestrée par le régime


    La prise de Kassab par les insurgés a été en outre le prétexte à une campagne de propagande du côté du régime, en raison de la présence de la population arménienne. Le régime syrien a joué la carte de la mémoire du génocide arménien, qui explique d'ailleurs que Kassab soit une des dernières villes syriennes habitées par cette population. Accuser la Turquie d'avoir soutenu directement l'offensive rebelle est d'autant plus habile que cela rouvre la question du génocide arménien. En outre, les médias américains ont fait leurs choux gras, il y a quelques semaines, de vidéos et de photos postées par un Arménien vivant aux Etats-Unis, lié aux gangs de Los Angeles, et qui est parti se battre en Syrie du côté du régime à partir de décembre 201213. Or, en réalité, les insurgés, cette fois-ci, se sont montrés très prudents quant au traitement des civils et des édifices religieux. Pour contrer la campagne médiatique pro-régime baptisée SaveKassab, des rebelles se sont volontairement photographiés à côté d'églises arméniennes ou en train de conduire les civils à la frontière turque. Le Front Islamique, dont certaines formations ont pris part à l'offensive, a tenu en particulier à éviter la répétition du drame de la première offensive dans la province de Lattaquié, en août 201314. Cette offensive, alors essentiellement menée par des groupes liés à l'EIIL (désormais chassé de la province depuis les affrontements de janvier 2014 entre ce mouvement et les autres formations insurgées), avait conduit à des exactions contre les alaouites, auxquelles avait probablement pris part aussi le groupe Ahrar al-Sham, devenu ensuite membre du Front Islamique en novembre 201315.




    Une offensive bien planifiée, menée par des combattants étrangers et des groupes à fort ancrage local


    L'offensive dans le nord de la province de Lattaquié est menée par une coalition rebelle de quatre groupes, essentiellement. Les bataillons Ansar al-Sham, qui font partie du Front Islamique et opèrent notamment dans la province de Lattaquié, conduisent l'attaque. Leur chef militaire, Abou Musa ash-Shishani, a manifestement mené l'assaut contre le poste frontalier de Kassab -c'est un Tchétchène, et une composante tchétchène dirige à l'évidence cette formation16. Il est épaulé par Harakat al-Sham, un groupe essentiellement composé de Marocains17 et dirigé par le désormais défunt18 Ibrahim bin Shakaran, ancien détenu de Guantanamo. Le front al-Nosra est également présent avec un contingent dirigé par Abou Ahmed al-Turkmani. Il aurait aussi fait venir des renforts depuis la province de Deir-es-Zor afin de soutenir les combats très durs autour de la tour 45. Enfin, Ahrar al-Sham, autre composante du Front Islamique, est sur place, dirigé par Abou al-Hassan. Saqr al-Jihad, l'ancien chef du groupe Suqqur al-Izz, essentiellement composé de Saoudiens et qui a rallié le front al-Nosra, a apparemment grandement contribué à la planification de l'opération. Le groupe Jund al-Sham, une des formations composées de Tchétchènes et de Nord-Caucasiens et commandée par l'émir Muslim ash-Shishani, participe aussi aux combats. L'Armée Syrienne Libre, via le conseil militaire suprême, a essayé de coordoner ses efforts avec cette offensive, mais elle n'est que peu présente et accuse en outre al-Nosra d'avoir ouvert le feu sur ses hommes. Plus étonnant, le président de la Coalition Nationale Syrienne, Ahmed Jarba, est venu sur le terrain, dans la province de Lattaquié, pour constater les résultats de l'offensive ; il aurait même proposé 500 000 dollars aux bataillons Ansar al-Sham, du Front Islamique, pour soutenir les combats. Cela montre que la représentation politique extérieure tente de fédérer les groupes armés sur le terrain. On peut également relever que, comme en août 2013, l'offensive dans le nord de la province de Lattaquié est essentiellement conduite par des formations comprenant de nombreux volontaires étrangers, dans l'encadrement comme dans la troupe. Les pertes sont assez lourdes et concernent en particulier les chefs des différents groupes armés. Les insurgés, comme le régime, ont fait venir des renforts de l'extérieur19.

    Un membre des bataillons Ansar al-Sham au bord de la Méditerranée.-Source : http://vid.alarabiya.net/images/2014/04/05/f3ed16f5-fb52-404f-bf7e-1fb12bbb248d/f3ed16f5-fb52-404f-bf7e-1fb12bbb248d_16x9_788x442.jpg


    Les bataillons Ansar al-Sham (« auxiliaires du Levant ») sont surtout actifs dans les provinces de Lattaquié et d'Idlib. Ils ont rallié, en novembre 2013, le nouveau Front Islamique, et ont participé aux combats contre l'EIIL, déclenchés en janvier 2014. Le groupe a bénéficié localement de l'éviction de l'EIIL du nord-ouest de la Syrie, ce qui lui a permis de consolider sa présence sur place. Fondé au départ par réunion de 11 bataillons différents, Ansar al-Sham regroupe, selon le chef d'une sous-division, environ 2 500 combattants aujourd'hui. En plus de sa branche militaire, le groupe semble assurer des tâches humanitaires à l'égard de la population civile en lieu et place des ONG traditionnelles. Il assure d'ailleurs la publicité de cet encadrement social sur Youtube, beaucoup plus que celle sur ses combats contre le régime, semblant ainsi rejoindre l'enseignement des Frères Musulmans (« gagner les coeurs et les esprits »). On ignore qui est le chef des bataillons Ansar al-Sham. Le sous-chef évoqué plus haut parle d'un natif de Lattaquié, Abou Omar, vétéran de l'Afghanistan et salafiste endurci. Cet homme, propriétaire d'une boutique de confiseries à Lattaquié, serait surtout le chef politique et canaliserait l'aide extérieure, qui viendrait principalement d'Arabie Saoudite. C'est donc un Tchétchène, Abou Musa ash-Shishani, qui dirige les opérations militaires d'Ansar al-Sham. Mais le groupe armé reste essentiellement syrien : déserteurs de l'armée, commerçants, ouvriers, artisans, fermiers. Les combattants sont inscrits sur un registre militaire et sont payés 60 dollars par mois. Ansar al-Sham plaide pour la création d'un Etat islamique et rejette le sécularisme politique, mais en revanche, le groupe n'a pas rallié l'EIIL et a collaboré localement avec des unités de l'Armée Syrienne Libre. Cependant, les liens n'ont pas été complètement coupés avec l'EIIL car certains membres de cette formation sont des Syriens qui ont des liens familiaux et sociaux avec les hommes d'Ansar al-Sham. Le groupe est proche de l'idéologie du front al-Nosra et entretient des relations avec des formations djihadistes comme le groupe Harakat al-Sham, composé de Marocains, et qui a participé lui aussi à l'offensive sur la province de Lattaquié20.



    Aymenn Jawad Al-Tamimi a pu interroger un combattant de Izz ad-Din al-Qassam, une sous-division du groupe marocain Harakat al-Sham. Harakat al-Sham est plutôt resté à l'écart du combat entre l'EIIL et les autres formations insurgées, dont le front al-Nosra, depuis janvier 2014, mais il semblerait qu'il soit néanmoins plus proche d'al-Nosra désormais. Les combats sont particulièrement acharnés autour de la tour 45, un point dominant stratégique qui domine le secteur du passage frontalier de Kassab, et qui a déjà changé de mains plusieurs fois depuis le début des combats le 21 mars. Ce combattant confirme que le chef de Harakat al-Sham, l'ancien détenu marocain de Guantanamo, est mort devant cette position, les armes à la main. D'après lui, c'est Ahrar al-Sham qui dirige l'assaut contre la tour 45, avec le soutien d'al-Nosra, d'Ansar al-Sham et du groupe Harakat al-Sham21.

    Muslim ash-Shishani, le chef de Jund ash-Sham (à gauche), embrasse le clerc saoudien al Muhaysini, qui a soutenu le front al-Nosra dans l'affrontement avec l'EIIL.-Source : http://www.longwarjournal.org/images/Muhaysini-Muslim-al-Shishani.jpg



    Un gain surtout symbolique, mais la mise en lumière des faiblesses du régime


    L'offensive dans le nord de la province de Lattaquié a mis le régime sur la défensive dans cette province, jugée assez sûre et qui n'était protégée que par des miliciens des Forces Nationales de Défense, surtout22. Damas a dû détourner des forces d'autres secteurs, notamment Alep et Idlib, où les insurgés ont depuis progressé en profitant des vides laissés par les départs de troupes. En outre, plusieurs dépêches, certes non confirmées, font état de problèmes quant au transfert des miliciens des Forces Nationales de Défense d'Alep vers Lattaquié, en raison de la situation dans la ville23 : certains auraient tout simplement refusé d'aller se battre dans cette dernière province. En dix jours de combats, le régime aurait perdu 600 tués et blessés24. La stratégie rebelle parie aussi sur un des points faibles du régime : son manque d'effectifs, en dépit de l'engagement du Hezbollah, de miliciens irakiens et la formation accélérée de miliciens des Forces Nationales de Défense par des conseillers étrangers, iraniens ou du Hezbollah25

     

    Côté rebelle, la planification de l'opération a été tout à fait remarquable (transferts d'armes depuis Alep26) et explique les succès initiaux ; en outre, en termes d'image, elle a été beaucoup mieux conduite que la précédente de l'été 2013. Pour davantager disperser les forces du régime, les insurgés ont continué leur progression le long de l'autoroute M5, dans le sud de la province d'Idlib. Ils se sont emparés notamment du village de Babuleen, au nord de Khan Sheikhoun, renforçant la pression sur les bases militaires isolées de la province et empêchant d'acheminer par voie de terre des renforts vers Lattaquié depuis la province de Hama. Une autre offensive a également été lancée au sud dans la province de Quneitra27. Les insurgés s'attaquent ainsi à la fois à des bastions du régime, jugés intouchables ou presque, et aux lignes de communication de ce dernier. Ils ont su monter ainsi des attaques coordonnées, facilitées par l'éviction de l'EIIL du nord-ouest de la Syrie depuis le mois de février 2014 : ils ont pu se concentrer contre le régime, et non se disperser face à deux adversaires différents28. Le but était aussi, probablement, de marquer une victoire psychologique pour compenser les revers à d'autres endroits29, dans le Qalamoun en particulier. L'objectif était le même en août 2013 : les djihadistes avaient cherché à se placer à portée de tirs de roquettes de Qardahar, le village natal du clan Assad. Et ils avaient réussi pour un temps30. Le Front Islamique a renouvelé les tirs de roquettes Grad contre le berceau des Assad. Le succès initial de l'offensive rebelle de mars 2014 est donc davantage symbolique que stratégique31. Mais il met aussi en lumière les faiblesses d'un régime syrien certes plus cohérent et plus efficace lors de ses attaques locales sur le plan militaire, mais qui n'a pas les moyens d'emporter la décision à l'échelle de tout le pays.


    Bibliographie :


    Mohammad D., « Who Was Hilal al-Assad? », Syria Comment, 6 avril 2014.

    Tam Hussein, « The Ansar al-Sham Battalions », Syria in Crisis, 24 mars 2014.

    Aymenn Jawad Al-Tamimi, « A Case Study of "The Syrian Resistance," a Pro-Assad Militia Force », Syria Comment, 22 septembre 2013.

    Aymenn Jawad Al-Tamimi, « The Latakia Front: An Interview on the Rebel Side », Syria Comment, 6 avril 2014.

    Aymenn Jawad Al-Tamimi, « The Desert Falcons: An Elite Pro-Assad Force », Syria Comment, 8 avril 2014.

    Aron Lund, « The Death of an Assad », Syria in Crisis, 1er avril 2014.

    Isabel Nassief et Charlie Chris, « Rebels Reopen the Latakia Front », Institute for the Study of War Syria Updates, 9 avril 2014.
    1Isabel Nassief et Charlie Chris, « Rebels Reopen the Latakia Front », Institute for the Study of War Syria Updates, 9 avril 2014.
    7 Aron Lund, « The Death of an Assad », Syria in Crisis, 1er avril 2014.
    8Mohammad D., « Who Was Hilal al-Assad? », Syria Comment, 6 avril 2014.
    10Aymenn Jawad Al-Tamimi, « A Case Study of "The Syrian Resistance," a Pro-Assad Militia Force », Syria Comment, 22 septembre 2013.
    12Aymenn Jawad Al-Tamimi, « The Desert Falcons: An Elite Pro-Assad Force », Syria Comment, 8 avril 2014.
    13Je renvoie à la partie correspondante de mon article sur les combattants étrangers pro-régime : http://historicoblog3.blogspot.com/2014/01/mourir-pour-assad-les-combattants_27.html
    17Sur les groupes rebelles composés essentiellements d'étrangers, je renvoie à la partie concernée de mon billet sur les volontaires étrangers côté insurrection : http://historicoblog3.blogspot.com/2013/12/et-combattez-les-jusqua-ce-quil-ne.html
    19Un convoi de renfort qui passe par la province d'Idlib : https://www.youtube.com/watch?v=A1uCabc5cJI
    20 Tam Hussein, « The Ansar al-Sham Battalions », Syria in Crisis, 24 mars 2014.
    21Aymenn Jawad Al-Tamimi, « The Latakia Front: An Interview on the Rebel Side », Syria Comment, 6 avril 2014.
    23Les insurgés, tout en résistant à la poussée du régime dans le district industriel de Sheikh Najjar à l'est de la ville, ont avancé ces derniers jours au nord-ouest, resserrant l'étau autour du bâtiment du renseignement de l'armée de l'air, et au sud-ouest d'Alep, menaçant d'isoler les forces du régime dans la ville et en dehors. http://eaworldview.com/2014/04/syria-daily-insurgents-capture-air-force-hq-near-aleppo/
    27Les insurgés avancent dans les collines de Tel Ahmar, au cente de la province, le long de la frontière avec Israël. Ces collines dominent la partie sud de la province et les chars et l'artillerie du régime peuvent tirer sur les convois de ravitaillement rebelles qui passent par là. http://eaworldview.com/2014/04/syria-1st-hand-insurgent-advance-quneitra-southwest/

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