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    689 ap. J.-C. . Dans la Chine de l'empire Tang, Wu Zetian (Carina Lau) est sur le point d'être couronnée première impératrice de Chine en dépit de l'opposition de l'aristocratie et de l'administration. Pour l'occasion, elle fait bâtir un Bouddha colossal en face de son palais. Mais pendant la visite d'un général étranger, le maître d'oeuvre du chantier prend feu soudainement, sans explication. Pei Donglai (Deng Chao), un officier de justice, et son supérieur, interrogent un nommé Shatuo, assistant du contremaître, qui a été emprisonné pour rébellion il y a 8 ans, torturé et privé d'une main. Le supérieur de Pei prend feu mystérieusement à son tour alors qu'il s'apprête à faire son rapport à l'impératrice. L'impératrice et son bras droit, Shangguan Jing'er (Li Bingbing) reçoivent alors un message du Grand Prêtre, le précepteur d'Etat, sous la forme d'un daim doué de parole. Il explique que Di Renjye (Andy Lau), enquêteur emprisonné il y a 8 ans pour rebéellion contre Wu, doit être libéré pour résoudre l'enquête...


    Les amateurs de romans policiers auront reconnu le juge Ti, dont les enquêtes sont actuellement rééditées dans la collection Grands Détectives, chez 10/18, dans la version écrite par Robert van Gulik. Le personnage a réellement existé dans la Chine des Tang au VIIème siècle, avant d'être romancé dès le XVIIIème siècle puis par Van Gulik dans la seconde moitié du XXème siècle. Le film s'inspire seulement de l'aspect enquête, car il ne fallait pas empiéter, justement, sur les droits d'auteur plus anciens. L'aspect "découverte de la civilisation Tang", qui joue souvent un rôle important dans les romans, est donc en grande partie écarté, même si la dimension proprement chinoise du film est bien visible (l'impératrice garde le haut du pavé, ses adversaires ne sont que des "terroristes" aigris, ce qui en dit long sur l'appréhension du régime actuel ; le souverain peut se maintenir au pouvoir du moment qu'il est clairvoyant).

    Source : http://www.cinelogue.com/images/1408.jpg


    Le film fait à la fois appel à des acteurs confirmés dont c'est justement le dernier rôle à l'écran, comme Andy et Carina Lau, et à des vedettes montantes du cinéma chinois. Le propos mêle finalement adroitement enquête policière, aspect scientifique et dimension fantastique. Le réalisateur en met également plein la vue, que ce soit pour les scènes de combat ou par l'intermédiaire des costumes, particulièrement envahissants. Rien d'étonnant à ce que Tsui Hark ait choisi à la fois les aventures du juge Ti et la figure de l'impératrice Wu Zeitan, dont l'histoire a souvent, aussi, été romancée. Savant mélange de genres, le film est un vrai régal pour les yeux et parvient à maintenir le suspense quasiment jusqu'à la fin. Une belle réussite pour Tsui Hark qui après certains déboires, semble enfin avoir trouvé une alchimie qui fonctionne. Il renoue ainsi avec le wu xia pian (le film de cape et d'épée chinos) dans la tradition des Shaw Brothers, et de belle façon, même si sur la dernière demi-heure, on accroche un peu moins.





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    Nicolas Aubin nous propose à nouveau une fiche de lecture consacrée au classique d'Alistair Horne sur la campagne de France en 1940 (que pour ma part je n'ai toujours pas lu). Merci à lui !


    To lose a Battle est un ouvrage paru initialement en français en 1969. En son temps, il avait fait sensation. Bien sûr aujourd'hui il peut paraitre daté d'autant que par souci d'économie, Tallandier se contente d'une réédition low cost sans présentation critique présentant l'apport historiographique du livre, sans annexe, sans index, sans carte (un comble quand on suit l'avance des panzers jour par jour), sans sources…

    Alistair Horne a publié son étude alors qu'il avait 44 ans, il est alors journaliste et publie depuis un peu plus de 10 ans des ouvrages portant principalement sur l'Histoire de la France contemporaine destinés à un public anglo-saxon. Ce n'est donc pas un universitaire et on ressent sous sa plume l'allant du correspondant de presse qu'il a été.

    En 1969 l'enjeu était encore de retracer le cours des événements et malgré le titre "comment perdre une bataille", il n'y a guère de problématisation, les deux tiers du texte retrace la campagne à raison d'un jour par chapitre… à ce tarif, ce n'est plus du plan chronologique, c'est une vénérable chronique médiévale. Cette approche, légitime en 1969, semble aujourd'hui datée mais curieusement elle fonctionne bien. Quand on est à la recherche d'une information factuelle du genre qui fait quoi à un moment donné, il est facile de s'y retrouver malgré l'absence d'index.



     




    Ce qui avait marqué sa sortie en 1969, c'est le premier tiers de l'ouvrage portant sur la situation de la France et de son armée à la veille de la guerre, cette présentation du contexte reste encore aujourd'hui remarquable. Il s'agit d'une brillante synthèse qui explique et justifie le succès du livre : description de l'ambiance d'avant-guerre, de la doctrine militaire, des divisions politique en France, de l'impact de la drôle de guerre sur le moral et la discipline de l'armée. Ces fragilités combinées signent l'arrêt de mort de la IIIe République. Claude Quétel dans un ouvrage de 2010 – L'impardonnable défaite - ne fait guère mieux 40 ans plus tard. Horne s'attarde ensuite sur la genèse du "coup de faucille" allemand… qui, même sans avoir la précision et la rigueur de Frieser1, à fort bien résisté au temps et séduit encore par son esprit de synthèse. Pour un novice, c'est un excellent début, pour un spécialiste, il manque bien sûr les 40 ans de découvertes… une édition luxe aurait rajoutée des notes de bas de page pour compléter, affiner ou contredire les propos de Horne… mais Tallandier n'est pas la Pléiade.

    Quand on en vient au déroulement de la campagne, le lecteur s’essouffle et même s'ennuie. Ce n'est pas la faute au style toujours aussi agréable avec un certain sens de la formule, une bonne intégration des témoignages et quelques dialogues savoureux. Il n'y a pas non plus d'erreurs majeures et l'essentiel de ce que dit Horne est devenu dans les grandes lignes, l'histoire admise… mais justement cette histoire est dorénavant parfaitement connue. Il est clair qu'ici le livre marque son âge. Bien sûr n'ayant pas étudié les archives allemandes et s'appuyant surtout sur des témoignages et les minutes du procès de Riom, quelques approximations factuelles existent, mais je n'en fait pas le recensement, recensement qui serait d'ailleurs crapuleux à l'égard d'un livre ancien. Il y a incontestablement aujourd'hui mieux pour celui qui s'intéresse aux opérations proprement dites et le Horne ne peut en aucun cas prétendre être un outil de travail ou de références. Simplement peut-on clairement regretter que le mois de juin soit sacrifié purement et simplement (une quinzaine des 450 pages de l'ouvrage).

    L'intérêt de l'ouvrage repose enfin sur le regard porté par un Anglais sur la Campagne de France. Contrairement à d'autres Horne ne tombe pas dans le French Bashing fréquent de l'époque. Bien sûr, les mauvaises langues constateront qu'il accorde une place disproportionnée aux opérations de la BEF – British Expedionnary Force– mais, pour le coup, étant donné le silence de la plupart des productions françaises sur cette formation, ce n'est qu'un juste retour des choses et nul doute que bien des lecteurs francophones de 2013 découvriront ici l'existence des Labour Divisions sacrifiées pour freiner l'avance des Panzers à Amiens, Albert, Doullens et Abbbeville.

    Bref, un ouvrage qui demeure une agréable synthèse interprétative mais qui a pris quelques rides. Bien écrit, il s'adresse davantage au profane ou à celui qui, passionné par l'historiographie, cherche à retracer l'histoire de l'histoire de la campagne de France ou encore au collectionneur (mais dans ce cas préférez l'édition originale). Les autres préféreront sans doute se tourner vers des études plus récentes qui ont emprunté un chemin largement ouvert par Alistair Horne.

    1 Karl Heinz Frieser, Le mythe de la Blitzkrieg. 





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    Alors qu'un prêtre français vient d'être enlevé au Cameroun, probablement par Boko Haram, le prochain Café Stratégique de l'Alliance Géostratégique, jeudi prochain 21 novembre, sera justement consacré à une réflexion sur le "chaînon manquant" entre Boko Haram et AQMI, contre laquelle d'ailleurs les opérations se poursuivent au Mali, la guerre sur place n'étant pas terminée...

    L'intervenant sera Marc-Antoine Pérouse de Montclos, professeur à l'Institut Français de Géopolitique, qui travaille en particulier sur les migrations, les déplacements forcés de populations, l'analyse de conflits et l'aide humanitaire. Et notamment en ce qui concerne le Nigéria et le Mali.

    Jeudi 21 novembre, au café le Concorde, à partir de 19h.

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    Je suis très pris par l'écriture ces temps-ci, dans les magazines bien sûr, mais aussi sur la toile et pour des revues plus scientifiques, ou en lien avec la sortie de mon livre... je vous propose donc des suppléments déjà mis en ligne sur mon blog précédemment.

    Pour l'article sur le Pacifique, deux articles anciens que j'avais faits sur Peleliu, ici et ici.

    Pour la chronique Ecrire l'histoire sur les volontaires étranges en Espagne, la recension d'un des ouvrages cités en bibliographie, ici, et celle proposée par Nicolas Aubin que j'ai reprise, ici, plus celle d'un autre ouvrage plus ancien que je cite également dans la chronique ici.

    Bonne lecture !

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    Depuis mes trois articles de septembre 20131, la guerre en Syrie s'est poursuivie, chaque camp tentant d'améliorer sa position. Le conflit s'inscrit dans la durée et les évolutions récentes semblent confirmer les analyses de Francis Balanche, universitaire français spécialiste de la Syrie : l'ascendant pris par le régime de Bachar el-Assad se dessine en pointillés, face à une rébellion de plus en plus fragmentée. Mais à long terme, le régime n'a toujours pas les moyens de contrôler l'ensemble du territoire au vu de l'usure de ses forces armées, malgré des soutiens extérieurs non négligeables, alors que certains éléments de la rébellion deviennent de plus en plus puissants. Surtout, les fractures issues de la guerre civile semblent irréconciliables ou presque avec un maintien au pouvoir de Bachar el-Assad.


    Une rébellion de plus en plus éclatée ?


    On estime que près d'un millier de groupes rebelles armés ont émergé en conflit depuis le début du conflit, englobant pas moins de 100 000 hommes2. Leurs allégeances idéologiques sont évidemment des plus variées, allant des nationalistes syriens aux groupes affiliés à al-Qaïda. Le front al-Nosra, apparu en janvier 2012, a d'abord mené des attentats suicides, en particulier à Damas, avant de passer à la pose d'IED et aux embuscades, puis de mener de véritables assauts contre les bases militaires du nord à la fin 2012. En septembre 2013, le groupe alignait peut-être de 5 à 7 000 combattants présents dans 11 des 13 provinces.



    L'Etat Islamique d'Irak et du Levant (EIIL) est né le 9 avril 2013, sous l'égide d'al-Qaïda en Irak, en tentant d'incorporer le front al-Nosra. Celui-ci a ensuite reconnu avoir été fondé par l'EIIL mais a refusé de se laisser absorber, ce qui a conduit des combattants étrangers a rejoindre l'EIIL. Fort de 5 000 hommes, le groupe joue un rôle important dans le nord et surtout contrôle une partie de la frontière, à l'est, avec l'Irak.

    Plus modéré, le groupe salafiste Ahrar al-Sham est né dans la province d'Idlib en janvier 2012. Il s'est ensuite étendu et conduit la plupart des grandes offensives dans le nord de la Syrie fin 2012. Acteur majeur, il forme le 21 décembre 2012 le Front Islamique Syrien qui regroupe 11 groupes islamistes. Le groupe dispose même d'une « division technique » chargée des cyberattaques contre les cibles gouvernementales. Son assistance aux civils est importante à al-Raqqah et Alep. Le groupe disposerait de 10 à 20 000 hommes dans 11 des 13 provinces.

    On estime en outre, en juillet-août, que 5 à 10 000 combattants de la rébellion sont des étrangers. De 750 à 1 000 parmi eux viendraient de l'UE. En termes absolus, le seul conflit qui puisse se comparer à un tel afflux de volontaires étrangers est la guerre en Afghanistan (1979-1989). Sur le plan militaire, le recours initial aux attaques suicides ou aux véhicules kamikazes a reculé face à des tactiques plus conventionnelles, comme le montre l'exemple du front al-Nosra qui combat régulièrement avec l'Armée syrienne libre. Le conflit prend cependant un tour encore plus confessionnel en avril-mai 2013 au moment l'intervention plus massive du Hezbollah aux côtés de Bachar el-Assad. L'EIIL a alors répondu en ciblant davantage les populations chiites et alaouites, détruisant des mosquées, procédant à des exécutions.

    Une nouvelle coalition s'est formée fin septembre 2013 entre 11 groupes rebelles3, après une déclaration de Liwa al-Tawhid4. Cette nouvelle alliance islamique -qui inclut parmi les formations les plus plus puissantes de l'Armée Syrienne Libre5, du Front Islamique Syrien6 et Jabhat al-Nusra7- combat pour établir un Etat islamique adoptant la charia en Syrie. Cette coalition rejette l'autorité de la Coalition Nationale Syrienne censée représenter l'opposition à l'extérieur du pays. Deux autres brigades ne font finalement pas partie de la coalition. Les 11 brigades sont en fait concentrées dans et autour d'Alep, et ces deux autres brigades devaient élargir le mouvement au sud. La formation de cette nouvelle coalition intervient après des incidents entre l'Etat islamique d'Irak et d'al-Sham8 , composé surtout de djihadistes non-Syriens, et l'Armée syrienne libre, et de manière plus étonnante, avec le Jabhat al-Nusra : il est fort possible que ce soit une réaction des « nationalistes » syriens. En outre l'Etat islamique d'Irak et d'al-Sham vient tout juste alors de prendre la ville d'Azaz, au nord d'Alep et le point de Bab-el-Hawa à la frontière turque, qui est un point de transit important pour le ravitaillement des rebelles et qui était tenu jusque là par une brigade de l'Armée syrienne libre. Les premiers accrochages ont eu lieu avec la brigade Asifat al-Shamal le 18 septembre 2013. La ville tombe entre les mains de l'Etat islamique d'Irak et d'al-Sham le 23 septembre.

    Source : http://1.bp.blogspot.com/-H9Us2D_sPuI/UkNr2Kw9MZI/AAAAAAAAAd0/GLStQIKFNQQ/s1600/Rebel+alliance.png


    Fin septembre, un groupe de brigades rebelles, mené par Ahrar al-Shal et Liwa al-Tawhid, lance une offensive contre les villes tenues par le régime au sud d'Alep9. Cette offensive survient après plusieurs gains des rebelles à Alep durant les deux mois précédents. En outre 5 des brigades impliquées sont des signataires de la coalition du 24 septembre. Le régime cherche dans ce secteur à sécuriser les bases aériennes et ses lignes de ravitaillement tout en nettoyant les villes alentour. Fin juin, le régime avait dû cependant rapatrier ses forces à Homs où les rebelles avaient repris l'ascendant. En juillet, les rebelles avaient reconquis Khan-al-Assal, à l'ouest d'Alep. Le 5 août, les rebelles, conduits par l'Etat islamique d'Irak et d'al-Sham, s'étaient emparés de la base aérienne de Minnagh10, et plus tard dans le même mois, ils avaient pris la ville cruciale de Khanassir, sur la route de ravitaillement importante entre Homs et Alep. L'offensive de la fin septembre vise aussi à démontrer une meilleure coordination entre les groupes rebelles. Les forces d'Assad ont réagi en renforçant les garnisons autour des bases aériennes, en matraquant les villages contestés, tandis que les rebelles pilonnaient au lance-roquettes multiples GRAD l'aéroport international d'Alep le 25 septembre.

     

    Source : http://4.bp.blogspot.com/-Vv06llRBB64/UkTEeACJw3I/AAAAAAAAAeE/p4niRiPHZ1Q/s1600/isw_is_awesome.png


    Dès le 27 septembre cependant, le Jabhat al-Nusra rejette l'accord de la nouvelle coalition, expliquant qu'il ne veut pas créer de dissensions avec le commandement central de l'Etat Islamique d'Irak et d'al-Sham11. Deux jours plus tard, une nouvelle coalition est formée, l'Armée de l'Islam. 50 brigades prêtent allégeance au sheik Zahran Alloush, qui dirige Liwa al-Islam, ce qui renforce la puissance de ce groupe. Cette nouvelle coalition ne comprend pas le Jabhat al-Nusra et rejette l'autorité de la Coalition Nationale Syrienne. Le mouvement est soutenu par l'Arabie Saoudite. Ahrar al-Sham12, qui dirige le Front Islamique Syrien et qui ne fait pas partie de la coalition précédente, retire alors deux brigades du commandement conjoint à Damas. Le rejet de l'Etat Islamique d'Irak et d'al-Sham semble entraîner des changements importants dans les groupes rebelles. Ainsi, le 2 octobre, 4 brigades de la province de Deir es-Zor rompent avec l'Armée syrienne libre pour fonder le Jaysh Ahl al-Sunna, et semblent se rapprocher de la nouvelle Armée de l'Islam. Globalement, l'opposition soutenue par les Occidentaux semble en perte de vitesse, comme le montre le rejet massif de la Coalition Nationale Syrienne. Ces changements reflètent aussi la course au financement des groupes rebelles, l'Arabie Saoudite ayant été très active derrière ces récentes évolutions13. Une certaine opposition face aux groupes liés à al-Qaïda semble donc se manifester, le Jabhat al-Nusra étant un peu à part en raison d'un meilleur passif avec les autre brigades rebelles. D'ailleurs, le 8 novembre dernier, al-Zawahiri a fait d'al-Nusra la branche « officielle » d'al-Qaïda en Syrie, cantonnant l'Etat Islamique en Irak à ce seul pays14.




    La province de Deraa toujours disputée


    Bien que moins couverte par les médias, la province de Deraa, où a commencé l'insurrection, est l'une des plus disputées15. C'est la deuxième province où les combats ont été les plus nombreux depuis septembre. La coopération entre les brigades rebelles fonctionne mieux qu'ailleurs, même si le Jabhat al-Nusra s'est progressivement imposé comme l'acteur dominant. Celui-ci a su s'adapter aux conditions locales en collaborant par exemple avec les structures civiles de gouvernement. Le 28 septembre, al-Nusra, en collaboration avec les brigades al-Haramein de Ahrar al-Sham, s'empare du poste Deraa-Ramtha le long de la frontière jordanienne. C'est l'opération « Pilonnage de la forteresse » : le corps des sapeurs d'al-Nusra place des explosifs sur le mur d'enceinte extérieur, créant une brèche qui permet aux sections d'assaut de s'emparer des bâtiments. Le lendemain, dans le cadre de l'opération « Unissons les rangs », l'Armée syrienne libre, le Front Islamique syrien et Ahrar al-Sham attaquent une base militaire à Tafas, au nord-est de la ville de Deraa. L'Armée syrienne libre combat aussi autour de Nawa depuis la mi-juillet, pour ouvrir une ligne de ravitaillement vers la ville. Les rebelles cherchent surtout à éliminer les postes du régime qui les empêchent de contrôler entièrement la partie sud de la province de Deraa, et coupent en deux la zone rebelle entre l'est et l'ouest.


     

    Source : http://2.bp.blogspot.com/-5v2CY5eszI8/Ul7PfnYp0_I/AAAAAAAAAe4/nQgxoDpcYC4/s1600/Deraa+map.PNG


    En réaction, le régime a surtout intensifié les bombardements et les raids aériens16 sur les lignes de ravitaillement rebelles, en particulier entre Deraa et Damas. La stratégie est cohérente avec celle exercée dans le nord ; la différence est qu'à Deraa, l'armée syrienne ne peut pas compter sur le renfort massif des miliciens des Forces Nationales de Défense. Historiquement, la province de Deraa compte davantage de forces militaires en raison de la proximité avec Israël ; en outre, la population, traditionnellement hostile au régime, ne pourrait alimenter des milices. A la mi-septembre, Abu Hajjar, le commandant d'une milice locale chiite, Liwa al-Zulfiqar, est tué. Cette milice a des liens étroits avec Liwa Abu Fadl al-Abbas, un groupe composé de Syriens et d'Irakiens appuyés par l'Iran. En mars 2013, les rebelles avaient lancé une offensive qui leur avait permis de dégager 25 km de frontière avec Israël. Ils avaient sécurisé les communications avec la ville de Deraa tandis qu'al-Nusra et la brigade des martyrs du Yarmouk avait pris une importante base aérienne sur la route Damas-Amman. Le régime avait cependant contre-attaqué, rouvrant un corridor avec Deraa et pouvant ainsi toujours bombarder à loisir la partie sud de la province. Actuellement, al-Nusra, même s'il est dominant dans le sud, est forcé de composer avec les autres groupes rebelles qui restent importants, ce qui différencie ce théâtre du nord et de l'est. 



    Le régime de Bachar el-Assad marque des points


    De son côté, Bachar el-Assad lance une offensive à la fin septembre pour rouvrir la route de l'est entre Hama et le sud de la province d'Alep17. Cette route doit fournir une alternative à celle qui relie Alep à Hama, contrôlée par les rebelles depuis septembre. La possession de cette route permettrait de soulager la pression sur les bases aériennes de Nayrab et de Kuweires, ainsi que sur la base militaire de as-Safira. Un immense convoi quitte l'aéroport de Hama les 27-28 septembre, avec selon certaines sources, 250 véhicules, dont 25 chars T-72 et une quantité de véhicules de transport de troupes, ainsi que des hélicoptères de combat18. Les forces du régime approchent des environs de Khanassir, une ville prise par les rebelles en août. Le 30 septembre, elles s'arrêtent à 5 km de la ville qui subit le pilonnage des avions et des hélicoptères. L'assaut terrestre suit et la localité est reconquise dès le 3 octobre. L'aviation syrienne aurait de plus en plus recours à des barils improvisés en lieu et place de bombes, remplis d'essence, de métal et d'explosifs, sans que l'on puisse savoir si cela relève d'une véritable politique de terre brûlée ou bien de problèmes quant à l'approvisionnement en munitions... La poursuite de l'avance vers le nord se heurte à une résistance plus importante, notamment une vaste embuscade et un attentat à la voiture piégée qui cause des pertes sensibles au convoi. Le 8 octobre, les forces du régime se préparent à attaquer As-Safira, soumise elle aussi à un intense pilonnage. C'est une ville importante en raison de sa localisation sur la route de contournement, en outre elle est proche de deux bases aériennes et par ailleurs, à l'extérieur de la ville, se trouve l'un des plus grands complexes d'armes chimiques de la Syrie. La ville est défendue par une coalition de brigades de l'Armée syrienne libre, d'Ahrar-al-Sham, d'al-Nusra et de l'Etat Islamique d'Irak et d'al-Sham. Elle tombe finalement le 1er novembre après trois semaines de siège et l'exode de plus de 100 000 civils. Les forces du régime continuent de pousser au nord-ouest vers Alep, pour tenter de rétablir une ligne de ravitaillement avec la base aérienne de Nayrab, et de dégager celle de Kuweires, assiégée depuis des mois. La défaite rebelle est encore une fois probablement due à des dissensions entre les différents groupes contribuant à la défense19.

    Source : http://3.bp.blogspot.com/-uJHDgprsd2s/UmFuLV-hoyI/AAAAAAAAAfI/AOfOzUCbLcE/s1600/Aleppo+Map+final.JPG


    Lors des derniers combats, les Forces Nationales de Défense, les milices pro-régime, utilisent à nouveau une de leurs armes favorites en combat urbain. Depuis la fin 2012, elles emploient des roquettes de 107 mm modifiées (celles tirées par le lance-roquettes multiples Type 63 chinois) avec une charge explosive plus lourde, appelées Improvised Rocket Assisted Munitions (IRAM). Les images, notamment de munitions capturées comme à Khanassir en août 2013, confirment l'utilisation massive de ces roquettes modifiées par les forces du régime. D'après les témoignages recueillis auprès de l'Armée Syrienne Libre, il semblerait que les membres du Hezbollah aient utilisé le même genre de munitions en tir horizontal, à très courte portée, pour tirer à travers les rues, pendant la bataille d'al-Qusayr en juin 2013. Début novembre, une vidéo montre les Forces Nationales de Défense utilisant le même dispositif monotube, à l'horizontale, à Barzeh, au nord de Damas20.

    Des IRAM dans leurs caisses au moment de la chute de Khanassir.-Source : http://2.bp.blogspot.com/-MYvn3jzLnBM/UnzEeQ-ftgI/AAAAAAAAG1A/9kU1Hvnp8Mo/s1600/IRAM+in+crate.jpg


     

     A la mi-octobre, de nombreux bataillons rebelles se retirent de l'est de la province de Ghouta vers Qalamoun, près de la frontière avec le Liban, où une offensive du régime est annoncée, avec la participation du Hezbollah21 (une brigade fraîche, les restes des 18ème et 20ème déjà engagées). L'offensive débute le 23 octobre après un bombardement notamment réalisé par la 155ème brigade de missiles. La veille, l'Etat Islamique d'Irak et d'al-Sham avait procédé à 3 attentats kamikazes en différents points autour d'Hama, visant en particulier les « contractors » russes (voir plus loin) qui épaulent le régime. Au moins l'un d'entre eux aurait peut-être été tué (Aleksey Malyuta, de Krasnodar). Le même jour, dans la province de Deir es-Zor, les rebelles abattent le chef du renseignement militaire de l'armée syrienne pour la région du nord-est, un général à cinq étoiles. Toujours le 22 octobre, 66 brigades ou bataillons qui opèrent dans le sud de la Syrie annoncent s'être retirés de l'Armée syrienne libre et rejeter l'autorité de la Coalition Nationale Syrienne. Le lendemain, lors d'un assaut rebelle sur les ruines de Kuneïtra, l'armée syrienne élimine l'un des officiers défecteurs les plus gradés de la rébellion, le colonel Saqr al-Goulani. Entre les 22 et 25 octobre, l'armée syrienne renforce son dispositif dans le sud de Damas et dans l'ouest de Ghouta (éléments de la 4ème division blindée, renforcés de Gardiens de la Révolution iraniens et de la brigade chiite al-Abbas, qui soutient le régime), pour accentuer le siège de Moadamiya (où combat la 4ème division blindée). Le 3 novembre, le colonel Ukaidi, chef du conseil militaire révolutionnaire d'Alep de l'Armée Syrienne Libre, démissionne en signe de protestation contre la Coalition Nationale Syrienne mais aussi en raison des querelles intestines entre groupes rebelles22. Une semaine plus tard, le 10 novembre, l'armée syrienne, épaulée par le Hezbollah, reprend le contrôle d'une base importante au nord de l'aéroport d'Alep, à l'est de la ville, la base 80 (du nom de la 80ème brigade qui y était cantonnée), qui a changé plusieurs fois de mains pendant les combats23. La ville de Tel Arn, au sud-est de l'aéroport, est également tombée entre les mains du régime. Au moins 63 rebelles ont été tués ainsi que 32 soldats ou miliciens du régime.


     


    Des Russes en Syrie


    C'est également en novembre que les informations à propos de contractuels russes travaillant auprès du régime de Bachar el-Assad se font plus précises24. De nombreux citoyens russes ont déjà fait le choix de partir combattre auprès des forces gouvernementales. En octobre cependant, l'opposition avait fait connaître la mort d'un « mercenaire » russe, qui appartient en fait à une société privée de Saint-Pétersbourg, Slavonic Corps Limited. Celle-ci recrute parmi les anciens soldats, des troupes aéroportées ou des forces spéciales, ou bien parmi les anciens des OMON. Les hommes sont acheminés via le Liban puis à Damas pour finalement parvenir à la base militaire de Lattaquié. En plus de mitrailleuses lourdes et de lance-grenades, le bataillon russe (deux compagnies, 267 hommes) dispose de canons antiaériens M1939 de 37 mm et de mortiers de 120 mm PM-43, et il doit recevoir des Syriens 4 T-72 et de plusieurs BMP. En réalité, le commandement syrien ne leur donne que des T-62 et des BMP-1 qui ne sont quasiment pas en état de marche... Les « contractors » russes doivent protéger, normalement, les champs de pétrole de la province de Deir es-Zor, mais les Syriens savent pourtant bien qu'ils peuvent être impliqués dans des opérations de combat contre les rebelles dans cette province. Ils disposent seulement de camions parfois armés et de technicals, le 15 octobre, lorsqu'ils sont engagés. Les Russes s'arrêtent sur la base aérienne T4, où est d'ailleurs prise une photo. Le 18 octobre, ils sont envoyés à As Sukhnah où l'armée et les Forces Nationales de Défense sont durement accrochées par les rebelles. Les Russes perdent six blessés. Pendant la retraite, un des membres, Aleksei Malyuta, perd sa plaque d'identité. Le corps est finalement dissous fin octobre et rapatrié en Russie, notamment parce qu'il a violé plusieurs lois internationales en participant directement au conflit syrien. D'ailleurs, à leur retour en Russie, le commandement de Slavonic Corps Limited est mis en état d'arrestation par le FSB sous l'accusation de recrutement de mercenaires.


     

    Les "contractors" russes sur la base aérienne T4, le 16 octobre 2013. Derrière, un Su-24 syrien, très rarement photographié. Source : http://4.bp.blogspot.com/-T3gEB9_mJ4c/UoTM_3_HGzI/AAAAAAAABBQ/N1-oA7M1iwk/s1600/Slavonic_Corps_Su-24MK.jpg



    Conclusion


    Les pertes sont conséquentes au sein de l'armée syrienne et des milices pro-régime. A Tartous, un mur des martyrs est orné de centaines de photos d'hommes tués au combat25. L'Observatoire Syrien pour les droits de l'homme, l'un des organismes les plus fiables, estime les pertes entre mars 2011 et août 2013 à 110 371 morts, dont 40 146 civils (plus de 4 000 femmes et 5 800 enfants). Les forces gouvernementales auraient perdu 45 000 hommes (27 654 de l'armée, 17 824 des milices pro-régime et 171 du Hezbollah). Les rebelles compteraient 21 850 tués. Sur le plan matériel, de nombreux internautes s'essaient à décompter les pertes en véhicules blindés subies par le régime de Bachar el-Assad. Un de ces décomptes donnait, au 10 novembre, le total suivant, depuis le 9 mai 2012 : 267 BMP détruits et 103 capturés par les rebelles (370 perdus), 398 chars détruits et 211 capturés (609 chars perdus), 15 ZSU 23/4 détruits et 24 capturés par les rebelles (39 perdus), 5 automoteurs d'artillerie 2S1 détruits et 11 capturés par les rebelles (16 perdus), soit un total de 1034 véhicules perdus en tout. Les forces armées pro-régime ne peuvent plus aligner que deux brigades blindées/mécanisées de la Garde Républicaine, peut-être encore deux brigades blindées/mécanisées de la 4ème division blindée, les restes de 4 ou 5 brigades de l'armée, dont deux mécanisées (la 76ème brigade ou « brigade de la mort », qui opère à la Lattaquié ; et une Task Force organisée autour de la 5ème division dans la province de Deraa) et deux douzaines de garnisons souvent isolées et assiégées depuis parfois plus d'un an et qui comprennent plusieurs centaines d'hommes chacune, notamment dans les troupes de soutien (artillerie). L'armée de terre du régime est donc largement entamée (la défense antiaérienne, par exemple, a été sévèrement amoindrie, les restes et les acquisitions récentes passant sous le contrôle de la Garde Républicaine), alors que l'aviation et la marine sont encore relativement préservées.


      

    1Dernier en date paru le 23 septembre 2013, sur l'évolution du conflit pendant l'année : http://alliancegeostrategique.org/2013/09/23/la-guerre-en-syrie-2013/
    2Analysis: Syria’s insurgent landscape, IHS Aerospace, Defence & Security, septembre 2013.
    3Valerie Szybala, « The Islamic Alliance Emerges », Institute for the Study of War Syria Updates, 25 septembre 2013.
    4La brigade al-Tawhid (Liwa al-Tawhid) est un regroupement d'unités combattant dans et autour de la ville d'Alep. Soutenue par le Qatar, elle fait partie, depuis janvier 2013, du Front de Libération Islamique Syrien, une coalition fondée en septembre 2012. La brigade a des liens avec les Frères Musulmans.
    5La branche militaire de l'opposition depuis le début de la guerre. Elle est formée dès juillet 2011 par des officiers et soldats déserteurs de l'armée syrienne et se place sous l'autorité du Conseil National Syrien en décembre, puis de la Coalition Nationale Syrienne qui prend sa suite à partir de novembre 2012.
    6Le Front Islamique Syrien, créé en décembre 2012, regroupe surtout des groupes salafistes, dont Ahrar-al-Sham, le plus important. Il n'inclut pas le Front al-Nosra et il est financé par de riches donateurs du Koweït et de l'Arabie Saoudite.
    7Le Front al-Nosra est apparu en janvier 2012. C'est la branche d'al-Qaïda en Syrie, le groupe se revendiquant d'al-Zawahiri en avril 2013, lorsque l'Etat islamique d'Irak et d'al-Sham tente d'en faire une simple branche de cette organisation. Ce qui entraîne d'ailleurs le départ d'une partie du Front al-Nosra qui devient l'Etat Islamique d'Irak et du Levant.
    8Un groupe d'insurgés irakiens qui a fini par se rattacher à al-Qaïda en 2004, et devenir sa branche irakienne. Le 15 octobre 2006, il est rebaptisé Etat islamique d'Irak. Il s'installe en Syrie à la faveur de la guerre civile, en particulier dans les provinces d'ar-Raqqa, Idlib et Alep.
    9 Charlie Caris et Isabel Nassief, « The wal-‘Adiyat Dabha Offensive in Southern Aleppo », Institute for the Study of War Syria Updates, 27 septembre 2013.
    10Prise rendue possible par l'intervention en force de l'Etat Islamique en Irak et au Levant, qui avait ouvert une brèche avec un véhicule suicide bourré d'explosifs. En juillet, le groupe était arrivé sur place avec 3 véhicules suicides improvisés et pas moins de 7 lance-missiles antichars AT-14 Spriggan qui ont permis d'éliminer les T-54/55 et T-62 du périmètre défensif et d'en fragiliser la résistance.
    11Valerie Szybala, « Developments in Syria’s Armed Opposition », Institute for the Study of War Syria Updates, 5 octobre 2013.
    12Une coalition de groupes islamistes et salafistes, fondée dès 2011, et très présente dans la province d'Idlib, à Hama et Alep. C'est l'un des groupes les plus puissants de l'opposition et il chapeaute le Front Islamique Syrien.
    13L'Arabie Saoudite a soutenu massivement jusqu'à l'été 2013 le Front al-Nosra. Devant la pression américaine, elle a reporté son soutien depuis sur Liwa al-Islam, la composante principale du Front de Libération Islamique Syrien, qui opère surtout dans la province de Rif Dimashq et à l'est de Damas. Ce groupe a la particularité d'avoir capturé et remis un état un certain nombre de véhicules blindés (notamment à la base aérienne Marj as-Sultan, au sud-est de Damas). Les fonds saoudiens ont permis à l'unité d'acquérir de nombreux lance-missiles antichars mais aussi d'acheter une compagnie entière de T-72 et de BMP-1, avec carburant et munitions, à un officier de la 4ème division blindée...
    15Isabel Nassief, Syria's Southern Battlefront, Institute for the Study of War, 11 octobre 2013.
    16Pour la premère fois, l'aviation syrienne a déployé des MiG-29 au-dessus de Damas le 15 octobre 2013, armés de pods de roquettes non guidées, notamment. Il est probable que la flotte de Su-22 et MiG-23BN, qui mène l'essentiel des attaques, croule sous les demandes de frappes ; pour permettre leur maintenance, probablement, le régime a décidé d'engager les MiG-29.
    17Valerie Szybala et Charlie Caris, « Regime Counterpunch in Southern Aleppo », Institute for the Study of War Syria Updates, 18 octobre 2013.
    18Dont peut-être des éléments de la fameuse 4ème division blindée et du 3ème corps. Autour d'as-Safira combattent ensuite une ou deux brigades de la 4ème division, une ou deux brigades du Hezbollah et les restes des forces locales du régime. Mais l'offensive oblige le pouvoir à immobiliser temporairement ses autres actions ailleurs...
    19Charlie Caris, « Regime Takes as-Safira and Continues Push to Aleppo », Institute for the Study of War Syria Updates, 5 novembre 2013.
    21D'après le témoignage d'un combattant du Hezbollah ayant participé aux combats d'al-Qusayr, qui selon lui représentent un tournant, le Hezbollah déploie sa brigade d'élite, celle des Forces Spéciales et les brigades Radwan : https://now.mmedia.me/lb/en/interviews/516776-another-border-war
    22« Syrian top rebel commander announces resignation », The Daily Star Lebanon, 3 novembre 2013.
    23Dominic Evans, « Syrian army retakes northern military base in 3rd day of clashes », The Daily Star Lebanon, 10 novembre 2013.
    25Jonathan Steele, « Syria's Martyrs' Wall reveals 'unknown truth' of bloody civil war », The Guardian, 8 octobre 2013.

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    Comme souvent, la collection Tempus réédite des ouvrages grand format parus chez Perrin antérieurement. C'est le cas avec ce livre de Jean-Joël Brégeon (que l'on baptise "historien" sans plus de précisions... et je n'ai pas trouvé mieux) consacre à la guerre menée en Espagne par Napoléon Ier. Une guerre qui a porté plusieurs noms, selon le camp, et que les Espagnols considèrent comme une guerre nationale, et ce jusqu'à la mort de Franco. Côté français, l'historiographie a selon lui longtemps pâti d'une limitation à la pure histoire diplomatique et militaire, jusqu'aux travaux de J. Tulard, J.-O. Boudon, T. Lentz et surtout de Jean-René Aymes, le spécialiste français du sujet. On a moins tendance à parler d'une défaite (et qui en plus s'inscrit dans la durée, et de manière fort compliquée)... malgré la guerre de Succession d'Espagne menée par Louis XIV, les liens entre les Bourbons sont ténus, et l'Espagne comme le Portugal passent pour la France des Lumières pour des pays arriérés... Napoléon lui-même témoigne une très grande méconnaissance de l'Espagne quand il finit par s'y engager en 1808. L'auteur prétend donc proposer une histoire un peu plus globale que de coutume, notamment en ce qui concerne le monde espagnol du XVIIIème siècle.



    Les Français manquent d'ailleurs de cartes sur l'Espagne, pendant longtemps. Seul Soult a parcouru pendant la guerre la totalité ou presque de la péninsule. Pour les Français, l'Espagne sera "une autre Egypte", surtout parcourue à pied, et mal connue. Moins peuplée que la France, l'Espagne n'en compte pas moins des régions riches, Catalogne, Murcie. Les villes déclinent, mais restent dominées dans le paysage par l'Eglise, qui conserve sa puissance dans l'Espagne de la fin du XVIIIème siècle. La noblesse est très hiérarchisée. La "greffe" des Bourbons à partir de 1700 a finalement pris. Le roi Charles III, après avoir chassé les jésuites, tente de mettre au pas l'Eglise, de créer des manufactures, de coloniser les régions désertes. Barcelone et Cadix deviennent deux ports des plus dynamiques, le second comptant une importante présence étrangère -notamment française. Les Lumières pénètrent en Espagne malgré l'Inquisition, les ilustrados sont nombreux, mais les Espagnols connaissent surtout une crise identitaire. Le Portugal, depuis le XVIème siècle, s'est lié à l'Angleterre. Il vit grâce à l'or et à l'argent du Brésil. Le tremblement de terre qui ravage Lisbonne en 1755 est un choc. Les Anglais vampirisent littéralement l'économie portugaise, dans une alliance inégale. Ils sont très présents à Lisbonne et à Porto. L'Eglise a un poids supérieur à celui qu'elle a dans l'Espagne voisine. Le Portugal, qui tente de maintenir une certaine neutralité, est finalement contraint de s'engager contre la France révolutionnaire à partir de 1795. L'Espagne, depuis 1733, est alliée contre la France dans le cadre du "pacte de famille". Elle s'inquiète de la Révolution et l'hostilité s'épanouit après la prise des Tuileries et l'exécution de Louis XVI (1792-1793). Celle-ci compte néanmoins ses partisans, les afrancesados. L'Espagne de Godoy, engagée contre la France en 1793, négocie dès 1795, puis s'engage contre l'Angleterre l'année suivante. Pour faire pression sur le Portugal, Napoléon réussit à arracher l'appui espagnol pour mener la fameuse "guerre des Oranges", rapidement conclue. La situation avec l'Espagne reste tendue, notamment après la revente de la Louisiane aux Américains. Le 21 octobre 1805, Madrid perd une bonne partie de sa flotte aux côtés des Français, à Trafalgar. La victoire de Napoléon face à la Prusse (1806) et l'instauration du blocus continental font du Portugal, tête de pont anglaise, un enjeu crucial. En novembre 1807, un corps expéditionnaire français, mené par Junot, envahit le pays, mais ne peut empêcher la fuite du roi et de sa cour au Brésil, transportés par les Anglais. Junot doit gouverner le pays avec peu de moyens, alors même que le Portugal devient secondaire devant les événements qui se déroulent en Espagne. En juin 1808, Junot ne contrôle plus que Lisbonne. Les Anglais débarquent et sous la conduite d'Arthur Wellesley, battent les Français à Vimeiro, en août. Junot doit plier bagages. Cette première campagne porte en germes les caractéristiques de la défaite espagnole : déposition d'une dynastie légitime, méconnaissance de la géographie et des mentalités, manque d'une élite collaboratrice, troupes qui vivent sur le terrain, corps d'officiers pillards, interventions de l'empereur qui privent le commandement local de l'initiative.

    Parallèlement Napoléon a concentré des troupes en Espagne, où Charles IV a été déposé par son fils Ferdinand. C'est surtout Talleyrand qui inspire la politique espagnole de Napoléon, mais il est opposé aux Bourbons. En avril 1808, il y a déjà 120 000 soldats français sur place, en Espagne et au Portugal. Murat prend la tête des troupes en Espagne, alors que la colère gronde parmi le peuple et que Napoléon évince les Bourbons dans le fameux "guet-apens de Bayonne". Le soulèvement des 2-3 mai à Madrid est à la fois spontané mais encadré par les partisans de Ferdinand. C'est véritablement le début de la guerre, avec bataille de rues et répression. Joseph, le frère aîné de Napoléon, monte sur le trône. La réaction antifrançaise est très violente, d'autant plus qu'une armée commandée par Dupont doit mettre bas les armes à Baylen, en juillet, ce qui inspire la résistance. Napoléon intervient donc personnellement dans une courte campagne, entre novembre 1808 et janvier 1809, disposant en tout d'un peu moins de 250 000 hommes. En face, la Junte Centrale n'aligne qu'à peine 100 000 soldats réguliers et doit lever de nombreux miliciens. L'empereur triomphe à Burgos, puis prend la revanche de Baylen à Tudela. La route de Madrid est ouverte après le franchissement des gorges de Somosierrra : la ville se rend le 4 décembre. Mais Napoléon quitte l'Espagne dès janvier 1809 et laisse à Soult le soin d'anéantir le corps britannique de 30 000 hommes qui s'est prudemment retiré. Saragosse incarne la résistance aux Français. La ville dispose d'importants effectifs et a été fortifiée, le clergé galvanise les défenseurs, les Français mènent le siège en deux fois ce qui renforce la détermination des assiégés, d'autant que le commandement français est tiraillé. Le premier siège, entre juin et août 1808, est infructueux. Le 20 décembre seulement, l'armée française revient devant la ville et Lannes assure bientôt le commandement. La ville tombe en février 1809 après des combats acharnés : 50 000 morts côté espagnol, au moins 3 000 tués et 5 000 blessés côté français. Les "joséphins" restent peu nombreux et le roi n'a pas les commandes au niveau militaire, sans compter que l'argent manque pour sa politique. On s'étonne en revanche de la diatribe de l'auteur sur les francs-maçons, qui auraient d'après lui permis la solidarité des militaires et les déprédations (pillages, etc) commises par les officiers.

    En face, les patriotes combattent pour Ferdinand VII et forment des juntes. Mais la Junte Centrale, qui cordonne l'effort, met du temps à s'imposer. En outre, elle est fragilisée par l'insuccès militaire -bataille indécise de Talavera, où les Britanniques sont plus déterminants, défaite d'Ocana, respectivement 27-28 juillet 19 novembre 1809. Rejetés dans Cadix, les patriotes y sont assiégés entre le 5 février 1810 et le 24 août 1812. Le maréchal Victor doit prendre la place, gonflée de réfugiés et où se trouvent aussi des prisonniers de guerre français. Mais le siège piétine car la ville est ravitaillée et soutenue par la flotte britannique et Victor ne s'entend pas avec Soult. La levée du siège a un rôle symbolique et politique car elle conforte l'autorité de la Junte. Depuis 1808 cependant, des bandes armées mènent la guérilla. Elles recrutent large, souvent parmi les déserteurs, sont mal armées, sauf quand elles se mélangent aux troupes régulières, ce qui arrive fréquemment. Certains chefs, comme Mina, tiennent la dragée haute devant les Français. Les Espagnols n'ont pas à proprement parler inventé la guérilla. Dès 1756, Grandmaison théorise la "petite guerre", et les camisards avaient fait entrer la guérilla dans l'ère de la modernité, en quelque sorte. Pendant la Révolution, beaucoup d'officiers de Napoléon ont l'expérience des guerres en Vendée. Ils croient la retrouver en Espagne. Suchet, en Aragon, utilise dès 1810 les services de collaborateurs armés.

    Pendant ce temps, les Britanniques, chassés du Portugal en janvier 1809, y reviennent dès avril. Wellesley prend la tête d'un corps expéditionnaire qui ne dépassera jamais les 40 000 hommes. Les Français reviennent cette année-là au Portugal avec Soult, puis Masséna. Wellingon se replie sur Lisbonne qu'il choisit de défendre par une série de lignes fortifiées, pour user les Français. Il faut un mois, entre juin et juillet 1810, pour que les Français s'emparent de Ciudad Rodrigo. Masséna va rester sans pouvoir rien faire devant les lignes fortifiées de Torres Vedras, jusqu'à la retraite de mars 1811. Des maréchaux de Napoléon envoyés en Espagne, Suchet se distingue quelque peu des autres. Soult, après son échec au Portugal, n'a plus la confiance de l'empereur. Il faut dire aussi que de nombreux généraux et maréchaux s'adonnent au pillage, notamment des oeuvres artistiques. Napoléon a envoyé Vivant Denon pour prélever sa dîme à destination du futur musée du Louvre. Les ventes se multiplient dans la première moitié du XIXème siècle et dispersent le patrimoine -l'Espagne réclamant aujourd'hui le retour de certaines pièces à la France. Pour Napoléon, cependant, dès 1811, l'Espagne n'est qu'un théâtre secondaire, puisqu'il se concentre sur l'Europe centrale et orientale. Wellingon bat Masséna à Fuentes de Onero. Ciudad de Rodrigo puis Badajoz tombent. Le 10 août 1812, Wellington entre dans Madrid. Il assiège ensuite Burgos mais doit bientôt se replier devant la contre-attaque de Soult, évacuer Madrid, puis retour à la case départ. Soult est limogé en février 1813, alors qu'est connue la nouvelle du désastre en Russie. L'évacuation de la capitale par Joseph, ses affidés et les soldats français se transforme en déroute à Vitoria, le 21 juin 1813. C'est la fin de l'Espagne française. Soult défend les Pyrénées mais Wellington entre sur le territoire national, combat devant Toulouse alors même que l'empereur a abdiqué (6 avril 1814). Revenu en Espagne en mai, Ferdinand VII refuse de signer la constitution de Cadix et entame une Restauration.

    Pour l'auteur, la défaite en Espagne est due à la méconnaissance de Napoléon et à sa précipitation, puis à son désintérêt. En face, la guérilla face aux Français contribue à accélérer une prise de conscience nationale, qui a cependant bien du mal à s'affirmer face à la "petite patrie". Ferdinand VII rétablit l'absolutisme, et une expédition française, dès 1823, doit venir soutenir la monarchie espagnole en proie à la révolte... L'Espagne, privée de son empire colonial ou presque, se replie sur elle-même.

    Le texte se complète par plusieurs annexes traitant de points particuliers (les "voyages en Ibérie", l'empire espagnol en Amérique, etc), de quelques documents, et malheureusement de deux cartes seulement placées en fin d'ouvrage (1810 et 1813 !) ce qui est loin d'être suffisant. La bibliographie ne comprend que les ouvrages secondaires, les mémoires et autres récits étant cités en notes. Cette bibliographie comprend à la fois des ouvrages français et espagnols (séparés par langue), avec un complément pour la période séparant la publication initiale de celle-ci. Au final, on est en présence d'un livre qui se présente comme une bonne introduction à l'intervention française en Espagne, mais moins comme un travail d'historien universitaire que comme celui d'un compilateur/vulgarisateur sur le sujet. L'essai d'histoire globale n'est qu'en partie réussi : les chapitres consacrés à la situation au XVIIIème siècle ne compensent pas la faiblesse de l'analyse sur les dimensions sociales et politiques de l'insurrection à partir de 1808. En outre, le récit révèle parfois des jugements de valeur ou des prises de position sur certains personnages (Joseph, les souverains espagnols et portugais, etc) qui font sortir le propos du travail d'historien à proprement parler, sans compter que l'auteur semble manifester une lecture parfois assez conservatrice des événements (multiples références à Bainville, et ce chapitre plus qu'étrange sur l'influence de la franc-maçonnerie...). Idéal pour s'initier mais à compléter, pour ma part en tout cas, par des travaux plus savants.





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  • 11/19/13--01:22: Que faire ?
  • Comme au mois de novembre de l'an passé, j'ai déjà reçu la lettre de l'Education Nationale qui me demande ce que je souhaite faire au terme de cette deuxième année de disponibilité. Je peux en solliciter une troisième (où je ne suis toujours pas payé, bien sûr) mais pour des raisons financières, cela me semble difficile. L'écriture en tant que pigiste dans la presse spécialisée (le secteur, comme partout, fait des économies en ne recrutant plus de postes fixes) et la rédaction d'ouvrages ne me permettent pas malheureusement d'avoir une situation financière saine. Non pas que les revenus ne soient pas parfois conséquents mais trop irréguliers (car souvent versés aussi après publication).

    J'ai bien sûr l'option de la thèse, que je devrais mener sans financement indépendant, en retournant dans l'Education Nationale. J'ai un projet solide que j'aimerai voir aboutir, reste à le concrétiser, ce qui suppose peut-être, aussi, de demander un temps partiel ou un mi-temps pour mener à bien correctement ce projet, et ne pas négliger soit l'enseignement soi la thèse elle-même.

    Néanmoins, si des lecteurs/blogueurs amis/autres personnes ont des propositions à me soumettre pour un autre emploi, qui me permettrait par exemple d'être détaché de l'Education Nationale pour exercer une fonction en rapport avec l'histoire, l'histoire militaire au sens large, je suis ouvert. Je parle de détachement car je suis résolu pour le moment à conserver le bénéfice des concours que j'ai obtenus, et en particulier de l'agrégation. A moins bien sûr de trouver un emploi hors Education Nationale à salaire équivalent ou supérieur, mais je ne rêve pas trop...

    Merci d'avance.


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  • 11/19/13--05:15: La Syrie et ses Konkurs
  • Konkurs : ou AT-5 Spandrel en classification OTAN. Un missile antichar guidé introduit dans l'armée soviétique en 19741, l'équivalent du missile TOW américain. Ce premier missile antichar soviétique de seconde génération a été vu pour la première fois, monté sur des véhicules de reconnaissance BRDM, lors d'une parade sur la Place Rouge en novembre 1977. Il a beaucoup en commun avec l'AT-4 Spigot auquel il succède. Il porte jusqu'à 4 km et a une portée minimale de 100 m. L'allonge est doublée par rapport au Spigot de même que la vitesse du missile en vol. Filoguidé, le Spandrel est normalement conçu pour être tiré à partir de véhicules (BRDM-2 notamment) mais il sera après la chute de l'URSS beaucoup utilisé au sol par les fantassins.




    Dès le mois de juin 2013, alors que le président américain Barack Obama décide d'appuyer plus nettement la rébellion syrienne soutenue par les Occidentaux, en réaction à des attaques utilisant des gaz de combat, les premiers Konkurs sont signalés dans la région d'Alep, probablement livrés par l'Arabie Saoudite qui a donc reçu le « feu vert » des Américains2. Les Konkurs sont notamment capables de venir à bout des T-72 de l'armée qui restent le poing blindé de Bachar el-Assad. Une partie des lance-missiles antichars et de leurs munitions vient probablement des stocks libyens3. Ces acheminements libyens (comprenant des missiles Konkurs mais aussi Kornet) auraient été réalisés pour leur part par des C-17 qataris, dont trois vols au moins ont été répertoriés en Libye cette année, les armes passant ensuite par la frontière turque4. Les sources pro-régime signalent également, au même moment, l'apparition plus massive des Konkurs (qui seraient d'origine bulgare et croate) : une arme que les Syriens connaissent bien5 puisqu'ils en ont reçus des centaines de l'URSS6. Selon les mêmes sources, la Russie aurait ensuite livré du blindage additionnel et des protections supplémentaires pour équiper les autres formations du régime à l'exception de la 4ème division blindée et de la Garde Républicaine, qui en bénéficient déjà en tant qu'unités d'élite et garde prétorienne. Le Konkurs, par ailleurs, peut aussi viser les hélicoptères et les appareils volant à basse altitude. Mais il est plutôt lourd et l'opérateur doit rester couché en permanence pour assurer la visée et le tir. On ne sait pas combien de lanceurs ont été acheminés depuis l'extérieur et les sources sont peu précises quant au nombre de munitions : l'une évoque 250 missiles, ce qui ferait 5 missiles pour 50 lanceurs, à supposer qu'on atteigne ce chiffre, ce qui reste tout de même fort modeste à l'échelle de la Syrie7. Il est vrai cependant que le mois de juin 2013 connaît une inflation des vidéos de l'insurrection montrant des destructions de chars ou de véhicules blindés par des Konkurs ou autres lance-missiles antichars (Sagger, etc)8.

    Capture d'écran d'une vidéo du groupe Ahar al-Sham montrant un tir de Konkurs.-Source : http://www.janes.com/images/assets/437/23437/p1513437.jpg


    Mi-août 2013, une dépêche de l'agence Reuters révèle l'utilisation par les rebelles syriens de missiles antichars Konkurs dans le sud de la Syrie, au sein de la province de Deraa9. Ils sont également employés au nord de Damas, à Laja, par la brigade Al-Mutasem Bi'Allah. Les Konkurs et leurs missiles ont été expédiés par l'Arabie Saoudite, qui craint à la fois le retournement de situation en faveur du régime mais aussi la montée en puissance des groupes liés à al-Qaïda. L'arrivée de ces lance-missiles antichars, qui transitent via la Jordanie, a gonflé le moral des rebelles, en particulier dans le sud. Jusqu'ici ce type d'armes provenait surtout d'ex-Yougoslavie ou des captures dans les dépôts de l'armée conquis par les rebelles. Ceux-ci complètent aussi leurs stocks en continuant de piller les dépôts pris à l'armée syrienne10. Le 2 août, les brigades de Liwa al-Islam et la Force Maghawir s'emparent ainsi de plusieurs stocks de munitions de l'armée syrienne dans les montagnes de Qalamoun, au nord de Damas. Des centaines de missiles Konkurs, Kornet, MILAN, Fagot sont capturés dans ce qui est probablement l'une des plus grandes prises de la rébellion, mais les lanceurs, eux, sont aux abonnés absents11.


    Ci-dessous, vidéo d'Ahrar al-Sham (dont est tirée l'image ci-dessus) montrant un tir de Konkurs sur un char de l'armée le 19 juin 2013, dans la province d'Idlib.


      



    Capture d'écran tirée d'une vidéo montrant le butin capturé lors de la prise des dépôts d'armes de Qalamoun, les 2-3 août 2013. Ici, des munitions pour Konkurs.-Source : http://4.bp.blogspot.com/-K44Ee8iWoto/Uf4RGBk-BzI/AAAAAAAAADI/GwZOWETs3ac/s640/Konkurs_2.png


    Une analyse de Jane's publiée en août, et qui a étudié plus de 60 vidéos rebelles mettant en scène des lance-missiles antichars depuis juin 2013, a montré que le Konkurs est alors le système d'armes dominant. Il est utilisé principalement par les miliciens du Front de Libération Islamique Syrien, une coalition de salafistes plutôt modérés soutenus par le Qatar. Mais Liwa al-Tawhid, qui fait partie du Front Islamique Syrien, plus radical, reste le principal utilisateur du Konkurs. Les groupes plus modérés ou les brigades de l'Armée syrienne libre se servent encore plutôt du HJ-8 chinois, qui lui aussi est arrivé de l'extérieur plus massivement à partir de juin 2013. L'Etat Islamique en Irak et au Levant, qui a d'abord mis en oeuvre des Kornet -ou AT-14 Spriggan- capturés sur l'armée, commence dès juillet-août à utiliser des Konkurs, ce qui montre que le mouvement a des connections avec les réseaux qui fournissent ces armes ou les autres groupes rebelles. La plupart des vidéos mettant en scène des lance-missiles antichars sont tournées dans les provinces d'Alep et d'Idlib, preuve que ces armes transitent surtout via la Turquie12.

    Le graphique de Jane's sur la période de juillet-août 2013. L'analyse ne vaut que par la représentativité des vidéos sur l'emploi des lance-missiles antichars. On remarque que l'Armée syrienne libre et le Front de Libération Islamique Syrien, plus modérés, utilisent davantage ces armes que le Front Islamique Syrien et et l'EIIL, tendance qui a changé quelque peu. En revanche, le Konkurs figure alors en place parmi les systèmes connus, à côté du HJ-8 chinois.-Source : http://yallasouriya.files.wordpress.com/2013/08/atgm-aby-quantity-province-large.jpg


    Ci-dessous, tir de Konkurs par l'Armée syrienne libre.


      

    En tout état de cause, et depuis fin août-début septembre, si l'utilisation de missiles antichars a pu assurer ponctuellement certains succès de l'opposition syrienne13 sur le terrain, il n'en demeure pas moins que leur emploi n'a absolument pas inversé le rapport de forces. L'introduction de ces armes plus modernes ne peut compenser l'initiative que le régime semble avoir reprise avec l'entrée en scène du Hezbollah et la reconquête de certains secteurs importants depuis mai-juin 2013. C'est pourtant à partir de ce moment-là que le Qatar, en particulier, a commencé à soutenir plus fortement le Front Islamique Syrien piloté par Ahrar al-Sham, un des groupes rebelles les plus puissants sur le plan militaire14. Né en janvier 2012, il a participé à toutes les offensives victorieuses depuis septembre de la même année, et notamment à la capture de la seule capitale provinciale prise jusqu'ici par la rébellion, al-Raqqa, le 4 mars 2013. C'est également, et cela va de pair, l'un des groupes les mieux armés. La livraison des missiles antichars guidés reflète donc, aussi, d'une certaine façon, la compétition entre les Etats du Golfe (Arabie Saoudite et Qatar), entre acteurs moyen-orientaux ou proche-orientaux (Egypte, Qatar) et occidentaux (Etats-Unis et, derrière, l'Arabie Saoudite). Elle en dit surtout beaucoup, au-delà d'informations éparses, sur les fractures de la rébellion syrienne.




    Tir de Konkurs sur un T-72.
     

     



    5200 lanceurs étaient encore opérationnels au début des années 2000, mais seulement 40 en 2005. http://www.globalsecurity.org/military/world/syria/army-equipment.htm
    13Lors de la prise de la base aérienne de Minnagh, près d'Alep, le 5 août 2013 par exemple. Elle a été facilitée par l'action de Kornet mis en oeuvre par l'Etat Islamique en Irak et au Levant.
    14 Aaron Y. Zelin et Charles Lister, « The Crowning of the Syrian Islamic Front », Foreign Policy, 24 juin 2013.

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    Pour tous ceux qui s'intéressent au conflit syrien, voici une interview des plus intéressantes. Comme je me suis pris d'intérêt pour le conflit voici maintenant trois mois, je n'ai pas hésité, quand j'en ressentais le besoin, à contacter des spécialistes pour leur demander leur avis sur le conflit et sa dimension militaire. C'est ainsi que Tom Cooper, bien connu des passionnés d'aviation militaire sur le web, a bien voulu répondre à quelques questions. Ses réponses apportent un éclairage nouveau sur le soutien dont bénéficie, en particulier, le régime syrien, et sa stratégie militaire. Très intéressant ! A retrouver par ici, sur L'autre côté de la colline.

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    Le prochain Café Stratégique de l'Alliance Géostratégique aura lieu le jeudi 12 décembre prochain, au café le Concorde, à partir de 19h.

    Le thème sera "Guerre et environnement", avec comme invité Jean-Michel Valantin, docteur en études stratégiques et en sociologie de la défense, chercheur au CIPRED et auteur d'un livre fameux, sur les liens entre Hollywood, le Pentagone et Washington.

    A ne pas manquer !

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    For english readers of my blog : at your request, i'm giving the original version of the Tom's Cooper interview about Syrian civil war and military operations in 2013. Enjoy it !



      Since spring 2013, the Syrian Army seems to gain upper hand. Is the victory in al-Qusayr campaign (some sources underscore an operational level with strategic results for this campaign) a turning point ?


    Al-Qusayr was no 'turning point' in this war. Al-Qusayr was important because it represented the first significant involvement of Hezbollah on regime's side, and because it represented the first important win (for regime) in this war. But, it was no 'turning point'.

    Several other, much more important developments took place in 2013, which have caused a significant shift in balance of forces on the battlefields of the Syrian Civil War, but there is no ‘turning point’ – yet.

    Even now, when the forces fighting on the side of Syrian regime are back to about 100,000 troops, all the forces combined – the Republican Guards division (RGD), the 4th Armoured Division (4th AD), the National Defence Force (NDF), the Ba'ath Party Militia (BPM), special forces and regular units of the Islamic Revolutionary Guards Corps (IRGC, from the Islamic Republic of Iran), two brigades of Hezbollah from Lebanon, and about a dozen of various Shi’a militias (so-called ‘Hezbollahis’; primarily from Iraq, but also from Azerbaijan), recruited, organized, armed and supplied by Iran – still cannot bring the situation under control. At best, some of units in question proved capable of undertaking effective offensive operations limited in scope, which is different to all the earlier operations run by regime’s Syrian units. 

     

    In fact, from tracking their operations through this year it is obvious these ‘new’ regime’s forces are playing the role of a ‘fire-brigade’.

    • After al-Qusayr, the regime attempted to secure all of Homs. Deploying Hezbollah there, they managed to clear one of major insurgent-held districts but at the price of time and losses.

    • Meanwhile, the situation in Eastern Ghouta became critical, with insurgents threatening the Damascus International Airport (IAP). So, the regime insisted on a new offensive in this area. The Iranians rushed Hezbollahi units into this area, but these were too few to manage much more but cut off most of insurgent supply routes (furthermore, some of Hezbollahi units are at least as often at odds with each other, as they are fighting Syrian insurgents).

    • The insurgents meanwhile launched their offensive into Lattakia Province. With its ‘home base’ under threat, the regime once again insisted on rushing reinforcements in that direction. Like before, Iranians were not the least happy (actually, debate between them and Damascus lasted for nearly a week), but they gave in: all other offensive operations were stopped and reinforcements rushed to stabilize situation in Lattakia, while operations in Eastern Ghouta and Homs were left unfinished.

    • Finally, the situation in Aleppo became critical because the garrison there – including one of RGD’s brigades – was cut off by rebel advances and became critically short on supplies. That’s why the regime – that is: IRGC special forces, two Hezbollahi units and elements of the 4th AD – launched its latest offensive in that direction, via Khan Nasser: to open a corridor through which it could re-supply that garrison. That’s little else but ‘stabilizing the situation’, no ‘turning point’ in this war.


      The Syrian Air Force has entered in the battle since summer 2012. It is very common to say the Air Force is a big asset for the regime. Moreover, the losses inflicted by armed opponents seems less frequent since the beginning of 2013. Why is the Air Force so important and what is his real effectiveness today ?


    The Syrian Arab Air Force (SyAAF) actually entered the war at latest in March 2012. Initially though use of helicopters, primarily deployed to re-supply dozens of besieged garrisons. Light fighter-bombers entered the fray in late June 2012, in response to rebel advances on Aleppo and Dayr az-Zawr. By November, the SyAAF was flying up to 250 sorties a day. This tempo decreased only due to bad weather, in early 2013, when the regime began deploying surface-to-surface missiles instead.

    Generally, before Iranian-Hezbollah intervention, the SyAAF was regime's 'last ditch attempt' in dozens of cases: most often, the air force was all that remained between specific regime's garrisons and a clear-cut defeat.

    SyAAF’s losses decreased since March/April 2013 for several reasons. One is that intensity of operations decreased by more than 50%, partially because of combat- and other sorts of attrition, and partially because of weather. The SyAAF did not lose many fighter-bombers (so far, the SyAAF lost only about 15 MiG-21s, MiG-23BNs, Su-22s and Su-24s), but it did lose more than 50% of its Mi-8s and Mi-17s by March this year. The Air Force Academy had to be shut down, partially because of mutinies and defections, partially because its main bases came under a siege (or were even overrun by insurgents). Out of its formerly four squadrons only two remain operational; number of helicopter units was more than halved, even some fighter-bomber units had to be closed.

    Furthermore, the SyAAF flew so intensively during the second half of 2012 and through early 2013, that most of its MiG-23BN- and Su-22-fleets run out of their resources. These aircraft can be flown intensively for about 600 hours. After that period, they require a complete, yet lengthy (and expensive) overhaul, in the course of which they are practically rebuilt. The main SyAAF overhaul facility, 'The Works' at Nayrab Air Base (AB), on the military side of Aleppo IAP, was under siege until a week ago, while workshops on other air bases could only undertake limited amount of work. Therefore, large segments of the SyAAF’s fighter-bomber fleet simply could not be overhauled, or if, then only partially. That is why they ‘disappeared’ from the battlefield, although not suffering particularly heavy losses.


      Can the rebels prevent the domination of the skies by the Syrian Air Force ? They can take the air bases to destroy or capture the aircrafts on the ground... but can they really reverse the air control from the regime ?

    Presently, I do not see any of Syrian insurgent organizations becoming 'that good', significantly improving their fire-power, or at least improving their cooperation with other organizations as to undertake such operations. Major Syrian insurgent organizations are far from ‘defeated’; actually, except for the so-called ‘Free Syrian Army’ – much of which recently collapsed, partially even defected (primarily because of lack of supplies and money) – most of them are in very good condition, literally untouched by recent regime’s operations. However, because the West stopped providing assistance, there is presently a large-scale re-organization of insurgent network in Syria, a kind of ‘clearing sale’: while many of moderates have either already left in disappointment or are about to do so, parties – primarily specific political groups supported from Arab states of the Persian Gulf – that are offering more are literally buying various of armed groups. For the time being, this results in plenty of disunity, even in-fighting.

    Genuine Syrian insurgents are also facing a major threat in their back, coming from such extremist organizations like the Islamic State of Iraq and the Levant (ISIL/ISIS), which have hit them in the back and took over sizeable portions of liberated areas in northern Syria.

    This results in a situation where even the largest insurgent groups are rather preoccupied with internal reorganization, fighting the ISIL/ISIS, and else, than with launching large-scale offensive operations – whether against any of SyAAF air bases, or other of regime’s garrisons.

    On top of this, and primarily because of US pressure, proliferation of man-portable air defence systems (MANPADs), like SA-7s, by various of Syrian insurgent groups is nowadays more limited than ever before.

    Finally, SyAAF pilots have also learned their lessons. The regime is not insisting on helicopters dropping supplies over besieged garrisons: this is now primarily done by transport aircraft, which remain outside the range of most of insurgent weapons (had the SyAAF not stopped earlier practice, it would have lost its entire Mi-8/17 fleet by about now). Fighter pilots have also learned a lot; they adapted their tactics to better suit local circumstances, they are using precision guided ammunition much more than before. This means they became better at avoiding ground fire.

      Recently, the losses in tanks/AFV are decreasing. Is it due to a change of tactics, or allies advising and training (Iran...), or both?


    This is primarily related to following factors:

    - a) Until spring 2013, original – or should I say ‘genuine’ – regime units tended to drive their armour and mechanized forces into urban areas, with unavoidable results (heavy losses in tanks and other armoured fighting vehicles); the insurgents would easily surround the forces in question, isolate them from infantry, and then annihilate them. This is nothing new at least since German experiences in Poland, in 1939.

    - b) Meanwhile, it is not only so that the regime lost services of practically all of former Syrian Arab Army (SyAA) armoured and mechanized formations (these either defected or were destroyed in combat), but is also suffering a latent lack of fuel. For example, the RGD is practically immobilized since weeks, because the fuel is needed for offensive operations undertaken by the 4th AD and mechanized elements of the NDF north of Damascus, and in Aleppo area.

    - c) Finally, primary tools of regime’s forces nowadays are Iranian, Hezbollah and Hezbollahi formations. Although the IRGC is operating own armoured formations, at home in Iran, and although some of IRGC units deployed in Syria do serve as 'mechanized infantry' with the RGD, generally, the Iranians, Hezbollah and various of Hezbollahi formations are a mix of special forces (even SWAT-type of assets), light infantry, and militias. Lately, they are undertaking most of their attacks by night - even in urban areas. They rely on armour only for crossing open areas. By day, they are operating with support from a very effective combination of air power and artillery, which are successful in suppressing insurgent anti-tank teams.

    Because of this combination of factors, the insurgents are simply getting fewer opportunities to shoot at any armoured fighting vehicles (AFVs).


      For the end, what is the situation of the Syrian Army? Are regular formations depleted? Is the survival of the regime dependent of the use or incorporation from militias (NDF, Iraqi Shiites) and the support or direct intervention of the allies (Hezbollah, Iran etc.)?


    To the best of my knowledge, the SyAA does not exist as such any more. Of course, it is mentioned a lot in nearly all of regime's releases for the media, and by nearly all of the foreign media. However, while regime’s media has little choice but to follow instructions about what to report, foreign media neither has insight, nor understanding about the composition of regime’s forces (average journalists also do not care), or is kept well away from the battlefield. Whatever is the case, fact is that there is practically nothing left of the SyAA. It suffered so much from mutinies, defections (entire divisions have collapsed in late 2011 and through 2012), losses, and refusals to get mobilized, that it is practically no factor in this conflict.

    No doubt, the regime appears to be operating a number of 'SyAA' units, such like:

    - The RGD: this division was actually no part of the SyAA, but under direct control of various members of the top regime circle. This ‘crack’ unit, responsible for the defence of Damascus, is meanwhile down to two, perhaps three operational brigades (compared to six at the start of the war). The IRGC had to deploy an entire brigade of own infantry to beef-up this formation (apparently a 2,000-man mechanized infantry brigade from the 8th Division IRGC), and one of Hezbollahi units is manning even some of its T-72s (many of which are meanwhile badly worn out).

    - The 4th AD; 'officially' a part of the SyAA, but actually also under direct control of the regime and thus outside the SyAA’s command structure, at earlier times; meanwhile, this formation is also down to two operational units, that is, two brigade-sized task forces. Their morale is so shaky, that they tend to flee the battlefield under anything but most favourable conditions (like about a week ago, when they broke under insurgent attack and left a company of Hezbollah to get overrun). Like the RGD, remaining manoeuvring elements of the 4th AD are beefed-up by IRGC troops and, more importantly, one Hezbollah brigade.

    - Of all the other former SyAA units, there are something like 2-3 'manoeuvring' task forces, roughly resembling mechanized brigades in composition, mobility and firepower. Each of these consists of core-cadres of various former 'elite' units of the SyAA. Usually, these are Alawite officers and loyal Sunnis that used to command various divisions, brigades, regiments etc., that fell apart. Most of such formations have meanwhile been re-organized as parts of the NDF and the BPM. For example, remnants of the former 3rd Armoured Division 'melted' into what was subsequently designated the 76th Brigade. By the time this was re-deployed to Lattakia Province, in August this year, this 'brigade' suffered such losses that it was down to two operational battalions and had to be reinforced by several NDF battalions from Tartous area. Thus came into being the notorious 'Death Brigade'. There are similar examples for elements of the former 3rd Armoured Divisions, and several of special forces regiments of the former 14th and 15th Divisions.

    The rest of what was left of the SyAA are essentially 'garrison forces': loyalists locked into their barracks and isolated by insurgent advances already since months (in some cases nearly two years). Most of 'formations' in question consist of exhausted officers and other ranks, armed with worn out equipment and are unable of conducting anything else but limited defensive operations.

    But, as such, none of the above mentioned former SyAA units is existent any more. Therefore, yes, the Iranian- and Hezbollah-interventions were crucial for regime's survival.

    This might need some additional discussion. Surely, this above-mentioned situation 'emerged/developed' during 2013. But, that is why this answer of mine is related to your question about al-Qusayr. At the time the Hezbollah launched its attack on al-Qusayr, what was left of the regime's forces was on the brink of collapse. Without Iranian-Hezbollah intervention launched in period February-June 2013, the regime wouldn't have survived this summer. What happened was that the Iranians began hauling in Hezbollahi 'volunteers/mercenaries' from Iran, Iraq, Lebanon, Azerbaijan and elsewhere, and then entire IRGC units to Syria, plus managed to prompt Hezbollah to get most of its armed forces involved in Syria too. Tehran also intensified its financial support for Damascus (this is meanwhile assessed at about US$1 billion in cash and 500 million in fuel – provided every month). Together with latent disunity and supply problems of insurgents, this stabilized regime's position; bought it time to reorganize SyAA-remnants, build-up the NDF, expand the Ba'ath Party militia, recover thousands of wounded officers and other ranks etc.

    However, this intervention and the battle of al-Qusayr were no 'turning point', because not only the Hezbollah but also the IRGC have suffered quite some losses early during their involvement in Syria. Offensive COIN operations in urban areas – one of most complex forms of land warfare – were something entirely new for them. They had to learn their lessons (rumour has it the IRGC has 'spent' nearly a battalion of its troops learning just the ‘basics’). The Iranians, but also Hezbollah, needed time to prompt – sometimes outright ‘force’ – various regime's commanders to accept not only their advice, but also leadership on the battlefield, to accept specific necessities and realities; they had to force the regime's military to start operating in entirely different fashion than before, and they needed time to re-train significant parts of the NDF and the Ba'ath Party Militia with new armament acquired from Russia.

    Meanwhile, the regime launched that attack with chemical weapons in Eastern Ghouta, in late August 2013 - with repercussions it could never dream about. Surely, for the next month or so, there was plenty of debate about USA and/or NATO launching a military intervention against the regime. But, what happened instead? With help from Moscow – which is happily cashing for provision of military aid – the regime then negotiated its CW-disarmament, in turn buying free hand for large-scale offensive operations against insurgents.

    Arguably, regime is launching ‘one offensive after the other’ ever since. However, and as described above, these operations remain limited in scope and success. The latest operation saw a combination of IRGC special forces, two battalion-sized formations of Hezbollahis, and one brigade from the 4th AD, ‘punching through’ the insurgent siege of Aleppo garrison, taking Khan Nasser and then advancing on Aleppo IAP and into the Old City. No doubt, planning and logistics for this operation were brilliant.

    Actually: the Iranians correctly concluded that Jabahat an-Nusra (JAN) forces in al-Safira and ISIL/ISIS forces in their back are rather preoccupied by destroying the Free Syrian Army and other insurgent groups and taking over, than preparing themselves for serious combat operations. Thus, the ‘regime forces’ hit at the right moment and place. However, even this is no ‘turning point’, because the regime is still lacking in troop strength, supplies and even operational skills: as soon as the main body of this force was busy fighting in Aleppo, the JAN found it relatively easy to counterattack ‘behind the flank’ of the regime and – time and again – close that corridor in Khan Nasser area again. We are yet to see whether the regime has enough resources to secure this area.

    For the end, I would like to come back to regime’s attack with Chemical weapons (CW) on East Ghouta, in August this year. I find that this was an even more important moment in this war than the battle of al-Qusayr. Reason for this is that the regime established another ‘precedent case’ – and came away better than before, like so many times already. This is a pattern in this conflict that can be traced back to its very beginning.

    The regime provoked this war because it could neither ignore nor suppress widespread – and entirely peaceful – mass protests all over the country. It had to instigate a civil war as this was the only way out of a scenario the end of which was obvious, and thus began deploying fake – regime-controlled – ‘Islamist extremist terrorist’ groups behind peaceful protesters, so they would open fire at ‘security forces’ that were ‘monitoring’ protests. Not only that thousands of peacefully protesting Syrians were murdered in this fashion, but when there was no Western reaction to this practice (like in the case of Libya), the regime intensified not only such operations, but also suppression of protesting beyond what we in the West might consider as ‘imaginable’. The brutality of regime operations eventually reached such proportions that it directly caused countless mutinies and eventual collapse of the Syrian Arab Army, and in turn prompted an armed uprising. As next, the regime began recruiting and deploying members of one ethnic group to attack other ethnic groups and thus provoke an inter-ethnic and inter-religious war. It left the core of the group that established the ISIL/ISIS to bribe its own, regime’s commanders and enter Syria – for no other reason but to get the kind of enemy it claimed to be fighting from the start of protesting. When there was no reaction from the West, the regime intensified the war even further, and began deploying air power. Initially, only helicopters were used against early insurgent groups. When aerial ‘punishment attacks’ on civilian population within areas liberated by insurgents grew in numbers and intensity, insurgents launched their major attacks on air bases in Idlib Province, and offensives into Aleppo and Damascus, and secured a large area between central Homs and ar-Rastan, in summer 2012. The regime then began deploying light fighter-bombers, primarily Aero L-39 Albatross and MiG-21s. When there was no Western reaction to this, the regime began deploying heavier fighter-bombers, like Su-24s, and then MiG-23BNs and Su-22s. When there was no Western reaction to this, the regime deployed the SyAAF in full force, in October 2012, and then began deploying chemical weapons, etc.

    Obviously, the regime every time launched a ‘test attempt’ and then waited to see Western reaction. When Western reaction remained limited to ‘diplomacy’, the regime had its precedent and continued the practice, further intensifying the conflict.

    The CW-attack on Eastern Ghouta was a sort of ‘pike’ in this pattern. Indirectly, it resulted in regime’s agreement to destroy its stockpile of CWs. However, in turn, the West – which missed countless opportunities to get involved on the side of insurgents (supposedly because they were disunited, could not establish ‘even a government in exile’, and because they included ‘extremist Islamists’), as hoped for by so many Syrians – has ever since practically ceased its support for insurgency. It has left the Syrian revolutionaries at the mercy of domestic warlords, various Islamists from Arab countries in the Persian Gulf, and especially to host of Islamist extremists groups. This is outright tragic, then when the latter began calling for ‘Jihad in Syria’, back in summer 2011, they were ridiculed even by Syrian Salafists. With other words, and in what is certainly absurd, through failing to support the Syrian uprising against the Assadist regime, the regime and the West have happily opened Syrian population (60% of which is younger than 20) to extremist influence. That is, de-facto, creating another Yemen or Afghanistan – and all of this for supposedly gaining ‘improved security for Israel’?

    Frankly, I find this very short-sighted, and can neither imagine this improving security of Israel, or Europe and the USA in the future.


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    1863. En pleine guerre de Sécession, des prisonniers confédérés sont détenus dans la prison de Fort Bravo, au milieu d'un territoire désert et hostile, peuplé d'Indiens Mescaleros, dans l'Arizona. Le capitaine Roper (William Holden) ramène lui-même, sans ménagement, un prisonnier, Bailey (John Lutpon), qui a tenté en vain de s'évader. Cela n'empêche pas le capitaine sudiste John Marsh (John Forsythe) de préparer un plan d'évasion. Pour déjouer la surveillance de Roper, il compte sur un appui extérieur...


    Fort Bravo, réalisé en 1953, est le premier western de John  Sturges. On retrouve sa patte dans les décors, qui même tournés en studio (les scènes de nuit), cherchent à paraître vrai grâce à des toiles peintes et des éclairages appropriés. Sturges s'inspire largement de John Ford dans la première moitié du film, qui se déroule quasiment exclusivement dans le fort, avec une scène de sortie pour aller rechercher quatre chariots et une embuscade de Mescaleros. Le début du film met en scène les personnages et le contexte, et s'attarde sur le personnage du capitaine Roper, que l'on prend au départ pour une brute épaisse et qui, progressivement, s'humanise peu à peu. Une des figures les plus intéressantes est peut-être celle de John Lupton, dans le rôle du sudiste poète, fugueur, mais qui n'a pas le courage d'aller jusqu'au bout de l'évasion. La deuxième partie du film commence au moment où Roper poursuit les évadés et se termine avec cette fameuse scène du siège des Mescaleros autour des fugitifs et de leurs poursuivants réunis pour défendre leur vie dans un lit de rivière asséché, qui a notamment fait le succès deFort Bravo.



    Le film manque sans doute d'intensité dramatique : ce n'est pas un chef d'oeuvre. Mais il se laisse bien regarder.







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    Le marquis de Villemaur (Pierre Blanchar) a réuni dans son château des nostalgiques du IIIème Reich pour leur faire rencontrer un dirigeant nazi rescapé de la défaite finale à Berlin, en 1945, afin de préparer une nouvelle Europe. Sont réunis Brozzi (Nico Pepe), chef des néofascistes italiens, le genre de Villemaur, Mathias (Lutz Gabor), Heinrich von March (Gérard Buhr), chef de la sécurité du dirigeant nazi venu en grand secret, et le commandant Dromard (Paul Meurisse), chef d'un réseau nationaliste français, un aveugle qui porte un étrange Monocle noir. Mais bientôt la réunion au sommet est vite perturbée, et la hantise du traître fait comprendre au marquis que tous ses invités ne sont pas forcément ceux qu'ils prétendent être...


    Georges Lautner, décédé récemment, il y a quelques semaines, s'était inspiré pour ce film, assez librement, des mémoires du fameux colonel Rémy. Il en fera une série de films autour du personnage du Monocle qui tourne en dérision le genre du film d'espionnage. Le Monocle noir préfigure, en quelque sorte, Les Tontons Flingueurs. Meurisse y incarne avec brio un agent du Deuxième Bureau à la poursuite d'un ancien nazi disparu après la défaite de 1945. Toute l'action ou presque se déroule dans le château du marquis -le château de Josselin, dans le Morbihan, qui a servi de cadre au tournage. La trame est un peu lente à démarrer mais l'action se met finalement en place au bout de 30-45 mn, et suit avec beaucoup d'humour. Assez curieusement, le film n'a d'ailleurs été édité en DVD que récemment (2012) alors que ses deux suites l'avaient été beaucoup plus tôt. C'est pourtant l'un des premiers films de Lautner, qui commence d'ailleurs par un aparté de Bernard Blier qui demande au spectateur de ne pas prendre très au sérieux le propos (!). Dans ses mémoires, Lautner avait reconnu que le roman était inadaptable à l'écran : pour lui, il restait du livre le château et le Monocle... mais il a su trouver d'excellents seconds rôles, et le film, succès au moment de sa sortie en salles, a lancé sa carrière, comme il le reconnaît lui-même.






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    Jeffry D. Wert est un historien américain spécialisé sur la guerre de Sécession. Il est devenu un passionné du sujet après une visite sur le champ de bataille de Gettysburg durant son enfance. Diplômé en histoire et enseignant, il signe en 1991 un premier ouvrage sur les Rangers de Mosby, qui ont compté parmi les adversaires de Custer, puis une biographie de Longstreet en 1994. Deux ans plus tard, il livre une autre biographie, celle du général George Armstrong Custer.

    Au vu du sujet, passionné lui aussi et controversé, on aurait attendu une introduction assez fournie. Peine perdue, il faut se contenter malheureusement d'une petite demi-page où l'auteur annonce qu'il est le premier à dresser un portrait "global" de Custer, sans se focaliser soit sur la période de la guerre de Sécession, soit sur la période de l'après-guerre, ce qui est en fait loin d'être le cas, on le verra plus loin.

    Le 9 avril 1865, à Appomatox Court House, les restes de l'armée de Virginie du Nord de Lee avancent contre la 3ème division de cavalerie de l'Union, soutenus par leur artillerie. Mais l'infanterie fédérale a marché toute la nuit pour rejoindre les cavaliers et accueillent les confédérés avec un déluge de feu, tandis que la 3ème division se prépare à charger. Celle-ci est commandée depuis l'automne 1864 par un jeune général de 25 ans à peine, Custer, qui en a fait une des formations de cavalerie les plus agressives du conflit.

    Le jeune officier de West Point se retrouve, durant le conflit, là où il a toujours souhaité être, depuis l'enfance. La boucle est bouclée : Custer était là, en 1861, au moment de la déroute fédérale de la première bataille de Bull Run. Le voilà désormais présent pour l'acte final du conflit, ses hommes arborant fièrement une série de drapeaux sudistes capturés derrière lui. Véritable légende vivante au Nord, Custer inspire l'admiration autant que la jalousie. Admiration de ses hommes et de ses surpérieurs, jalousie de ses collègues officiers, parfois blessés par cette étoile montante.

    Avant le désastre de Little Big Horn, le 25 juin 1876, Custer a été le protagoniste et souvent le vainqueur de nombreux combats de cavalerie de la guerre de Sécession. Il a joué un rôle important sur le théâtre oriental des opérations, en Virginie et ailleurs : campagne de la Shenandoah, Gettysburg, Trevilian Station, Appomatox. Apprécié de Grant et de Sheridan, d'aucuns font même de Custer le meilleur général de cavalerie nordiste de toute la guerre.

    Pour l'auteur, malheureusement pour lui, Custer n'est pas mort à la fin de la guerre de Sécession. Avec la paix, il a dû affronter les guerres indiennes, lui qui était sorti de West Point bon dernier de sa classe, avant de briller pendant la guerre civile. Le climat dur, des problèmes d'approvisionnement et une discipline difficile à maintenir, qui entraînent de sa part des réactions violentes, le font rapidement détester de sa troupe et lui valent une cour martiale. Si pendant les "pauses", il est en adoration devant son épouse, Libbie, il n'en demeure pas moins que Custer ne se retrouve pleinement qu'au feu. Parvenu au sommet pendant la guerre de Sécession, il ne voit pas en fait la moindre raison de changer d'attitude durant ses combats contre les Indiens des Grandes Plaines. A Little Big Horn, il a pris des risques parce que son style de vie lui imposait de se comporter dangereusement. Avec le résultat que l'on sait.

    Le livre de Wert est paru en même qu'une autre biographie de Custer, celle de Louise Barnett, et les deux ouvrages profitent alors d'un renouveau historiographique sur Custer marqué par les travaux de Utley et Leckie. La biographie de Wert est pour ainsi dire la plus classique des deux, en ce sens que c'est un long récit de la vie de Custer, où l'auteur, spécialité oblige, est plus à l'aise sur la période de la guerre civile, là où la biographie de Barnett va un peu plus loin, mais se concentre plutôt, elle, sur la période de l'après-guerre. Le problème de la structure du livre de Wert est que 10 des 19 chapitres du livre sont consacrés à la guerre civile et seulement 2 à la période de la naissance au début du conflit. En outre, il n'y a pas de conclusion et les cartes, trop peu nombreuses, ne permettent pas, notamment, de suivre correctement les phases de la bataille de Little Big Horn, ce qui est dommage. Au final, on reste quelque peu sur sa faim car si les interprétations sont parfois intéressantes, la volonté de recentrer le propos sur la guerre de Sécession nuit finalement aux questionnements que l'on serait tenté de se poser sur l'avant et sur l'après, et notamment sur le désastre final de Custer : comme le disait un historien américain qui faisait la recension du livre pour une revue savante, sans le désastre de Little Big Horn, Custer aurait-il atteint la légende et l'immortalité qu'il recherchait sans cesse ?




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    Le régime syrien de Bachar el-Assad semble, depuis quelques mois, assez nettement reprendre la main, en tout cas depuis la victoire d'al-Qusayr (juin 2013). En réalité, ce succès masque que le régime a aussi frôlé la catastrophe avant l'intervention plus directe de ses alliés -Hezbollah et Iran. Surtout, la situation est très différente selon les régions du pays : la guerre civile syrienne est en réalité extrêmement fragmentée. Dans les déserts orientaux de la Syrie, par exemple, dans la province un peu oubliée de Deir es-Zor, un rapide tour d'horizon montre que Bachar el-Assad est loin d'avoir le dessus1. L'analyse de la situation confirme aussi que le régime manque tout simplement de troupes et de moyens pour être présent partout et reconquérir les positions perdues.

    En soi, l'est syrien est assez différent du reste du pays, sur le plan démographique et sur celui de la composition de la population. A mi-chemin, dans la province de Hasaka, on trouve de nombreux villages chrétiens ou kurdes entremêlés au fur et à mesure que l'on remonte vers la frontière au nord. Dans le sud de la province de Hasaka et dans celle de Deir es-Zor, par contre, la population est majoritairement arabe et sunnite, avec quelques minorités comme les Arméniens orthodoxes de la ville de Deir es-Zor. Le fonctionnement de cette région n'est pourtant pas homogène car les tribus et les clans s'étendent parfois au-delà des frontières, jusqu'en Irak. Le régime syrien a toujours veillé d'ailleurs à incorporer les chefs dans les institutions et dans le système de patronage du pouvoir, de façon à mieux les contrôler. La région a historiquement été plus proche de l'ouest de l'Irak (la ville de Deir es-Zor est à moins de 150 km de la frontière2) que du reste du pays, ce qui explique qu'armes et combattants aient facilement transité via la frontière après l'invasion américaine de 2003. Le gouvernement a laissé faire jusqu'à ce que les djihadistes deviennent trop présents : il a mis le hola en 2008.




    Riche en pétrole (c'est la deuxième réserve du pays après la province de Hasaka), la province de Deir es-Zor a cependant souffert sous le règne de Bachar el-Assad, alors qu'elle n'avait pas été négligée par son père, Hafez. La libéralisation économique a affaibili un tissu économique peu industrialisé et l'agriculture a souffert de la sécheresse en 2008. En outre, si le pétrole est extrait à Deir es-Zor, il est raffiné à l'ouest du pays, à Homs ou Banias3. Il y a eu des manifestations à Deir es-Zor dès le printemps 2011 mais en cooptant les leaders du mécontentement, le régime a gagné du temps. Cependant, dès l'été 2011, la province rejoint l'insurrection armée. Dès lors, la frontière retrouve son caractère poreux : armes légères, expérience de la guérilla et combattants djihadistes commencent à s'infiltrer en Syrie via l'Irak. A l'été 2012, alors que la rébellion est de plus en plus structurée, les insurgés se font plus offensifs, s'emparent de quelques villes provinciales et commencent à menacer la ville de Deir es-Zor. Des défections importantes ont lieu comme celle de l'ambassadeur en Irak4 ou le nouveau Premier Ministre du régime. Mais les rivalités internes au sein des nombreuses milices qui font et défont les coalitions entravent l'efficacité de l'insurrection. Les groupes les plus importants sont soit basés sur des solidarités tribables, soit sur le fondamentalisme religieux, ou bien les deux à la fois. Le caractère assez conservateur de la province et la proximité de l'Irak en ont fait un terreau précoce pour les islamistes. Dès le milieu et la fin de l'année 2011, des combattants liés à al-Qaïda arrivent à Deir es-Zor pour fonder ensuite ce qui deviendra le front al-Nosra, puis une brigade rebelle islamiste (et plus tard l'EIIL).

    En décembre 2012, les soutiens extérieurs de l'insurrection tentent de contrer le processus avec la création du Conseil Militaire Suprême, la structure de commandement théorique de l'Armée syrienne libre. Le lieutenant-colonel Mohammed al-Aboud est en charge du front est. En septembre 2013, celui-ci revendique 15 000 combattants5, mais il affirme aussi manquer d'armes et de soutien pour peser de manière notoire. L'Armée syrienne libre du front Est, en réalité, est grignotée par l'EEIL qui joue à la fois de la carotte et du bâton, en essayant d'attirer les combattants et en éliminant ses rivaux. Fin novembre, l'EIIL met en ligne la confession de l'adjoint d'al-Abou, Saddam al-Jamal (qui vient de la brigade Ahfad al-Rasoul, financée par le Golfe et proche de l'ASL), qui dit avoir déclaré allégeance à l'EIIL6, sans que l'on sache si la déclaration est faite spontanément ou sous la contrainte. 



      


    Pourtant, même dans l'EEIL, les djihadistes ne sont pas en majorité des étrangers mais bien des Syriens, recrutés dans les villages de la campagne, et que les citadins perçoivent parfois comme des paysans mal dégrossis qui cherchent en quelque sorte à se venger du mépris citadin. Cela n'a pas empêché l'insurrection de progresser depuis le printemps, dès février 2013, le régime ayant retiré ses forces du nord et de l'est du pays pour se concentrer à l'ouest, au sud et au centre de la Syrie. La progression des rebelles s'est évidemment accompagnée d'épisodes violents : à Hatlah, une milice pro-régime chiite attaque les rebelles et subit une grave défaite en retour, 60 combattants sont exécutés, mais le régime et certains médias en font immédiatement un massacre sectaire commis par les rebelles, ce qui ne semble pas du tout avéré pour l'instant7. Ceux-ci vont jusqu'à s'emparer du centre militaire d'al-Khibar, qu'Israël avait bombardé en 2007. En août, les rebelles mettent la main sur Hawiqa, puis en octobre, le front al-Nosra avance dans Rashidiya ; un mois plus tard les insurgés investissent l'un des plus grands champs pétrolifères de la province. A la mi-octobre, ils avaient abattu le général Jamea Jamea, chef du renseignement militaire à Deir es-Zor, qui avait été très actif au Liban et serait peut-être impliqué dans l'assassinat de Rafik Hariri8. Pourtant, le régime est encore solidement implanté dans le sud de la ville de Deir es-Zor, tient les bases militaires et une base aérienne, et ravitaille ses garnisons par air. La province, elle, a été largement dévastée par les combats, de nombreux civils ont fui, et les conditions sanitaires sont telles qu'un début d'épidémie de poliomyélite vient de se déclarer9, alors que la maladie avait été éradiquée depuis 1994 dans la région. 

    En juin 2013, une coalition islamiste, le Mouvement des Fils de l'Islam, apparaît dans la province de Deir es-Zor, en réaction à l'inaction dénoncée du Conseil Militaire Suprême. La tendance à la radicalisation se confirme jusqu'au 19 novembre 2013 avec la création du Front Islamique du Jihad et de la Construction, qui opère sous l'autorité de la Cour Islamique de Deir es-Zor. Si la coopération est maintenue avec l'ASL pour la forme, il ne fait aucun doute que la prise de Deir es-Zor profiterait davantage aux groupes islamistes. Le front al-Nosra est actif dans la province et la plupart des recrues viendraient du village de Chahil, à l'est de la ville. L'apparition de l'EIIL, en avril 2013, a encore compliqué la scène régionale puisque cette organisation, comme partout ailleurs, cherche à établir une autorité quasi exclusive et n'a pas reconnu l'autorité de la Cour Islamique de Deir es-Zor, pourtant avalisée par le front al-Nosra. Dès septembre 2013, l'EIIL s'en prend à la brigade Ahfad al-Rasoul, liée à l'Armée syrienne libre. Comme dans la ville de Raqqa, il semblerait d'ailleurs que ces affrontements internes reflètent davantage des luttes d'influence ou matérielles qu'idéologiques : en témoigne la question des champs pétrolifères de Deir es-Zor, véritable aubaine pour un auto-financement des groupes armés. Les destructions ont été telles que la Cour Islamique a demandé à Al-Nosra et d'autres groupes d'investir le champ de Conoco, l'un des plus importants et des plus disputés, pour faire cesser les interruptions d'activité, ce qui a encore renforcé les tensions avec l'EIIL.

    Devant la montée des tensions et la place montante des djihadistes, la communauté arménienne de Deir es-Zor, malgré des tentatives d'apaisement de l'insurrection locale, a préféré fuir en masse la localité réduite en amas de ruines. La province compte nombre de tribus importantes qui ont rejoint assez tôt la rébellion : Agueidat, Beggara, qui sert de vivier pour les groupes armés, tandis que son chef, Nawwaf al-Bachir, opposant de longue date du régime, a fondé le 23 décembre 2012 le le Front de la Jazira et de l'Euphrate pour la Libération de la Syrie. Pour les djihadistes, c'est une difficulté supplémentaire car ils craignent un scénario à l'irakienne, lorsque les Américains avaient armé certaines tribus sunnites pour éliminer les islamistes opposés à leur présence. Or plusieurs tribus chevauchent la frontière entre la Syrie et l'Irak, comme les Joubour, et une reproduction du scénario en faveur du régime n'est pas complètement à exclure, selon les circonstances. Ainsi, le 29 mars 2013, une dispute autour de la question pétrolière entraîne la morts de 3 membres d'al-Nosra10 dans le village d'al-Musrab, près du bidonville d'al-Tibni de Deir es-Zor11. La Cour Islamique exige la livraison des meurtriers mais les habitants, par solidarité tribale, refusent. Les combats consécutifs font une trentaine de morts. Un exemple qui illustre bien les frictions entre les tribus de la province et les djihadistes. Tant que le régime n'est pas complètement annihilé et chassé dans la province, l'objectif principal reste la chute de Bachar el-Assad, qui masque cependant mal les tensions qui couvent au sein de l'insurrection12 et les enjeux plus locaux.


    Bibliographie :


    Frantz Glasman, « Deïr ez-Zor, à l’est de la Syrie. Des islamistes, des tribus et du pétrole… », Un oeil sur la Syrie, 8 décembre 2013.

    Aron Lund, « The Battle in Eastern Syria, Part I », Carnegie Middle East Center/Guide to Syria in Crisis, 9 décembre 2013.

    Aron Lund, « The Battle in Eastern Syria, Part II », Carnegie Middle East Center/Guide to Syria in Crisis, 10 décembre 2013.


    1 Aron Lund, « The Battle in Eastern Syria, Part I », Carnegie Middle East Center/Guide to Syria in Crisis, 9 décembre 2013.
    2Frantz Glasman, « Deïr ez-Zor, à l’est de la Syrie. Des islamistes, des tribus et du pétrole… », Un oeil sur la Syrie, 8 décembre 2013.
    3Frantz Glasman, « Deïr ez-Zor, à l’est de la Syrie. Des islamistes, des tribus et du pétrole… », Un oeil sur la Syrie, 8 décembre 2013.
    4Aron Lund, Friends no more. Implications of the Tlass and Fares defections from the Syrian regime, Olaf Palme International Center, 13 juillet 2012.
    5Pour les provinces de Hasaka, al-Raqqa et Deir es-Zor qui constituent le front est ; il y a selon lui 6 compagnies pour cette dernière province, l'effectif le plus important. Mais la compagnie peut varier de 600 à 2 000 hommes... https://now.mmedia.me/lb/en/interviews/eastern-promises
    6Aron Lund, « The Battle in Eastern Syria, Part II », Carnegie Middle East Center/Guide to Syria in Crisis, 10 décembre 2013.
    8Frantz Glasman, « Deïr ez-Zor, à l’est de la Syrie. Des islamistes, des tribus et du pétrole… », Un oeil sur la Syrie, 8 décembre 2013.
    11Ce qui est intéressant, c'est qu'un habitant est venu solliciter le soutien d'al-Nosra à al-Tibni, après le vol d'un véhicule pétrolier par des habitants du village. Il y avait déjà un contentieux entre le front al-Nosra et la population mais qui apparemment était réglé.
    12Frantz Glasman, « Deïr ez-Zor, à l’est de la Syrie. Des islamistes, des tribus et du pétrole… », Un oeil sur la Syrie, 8 décembre 2013.

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    23 mai 1941, pendant la bataille de la Crète. Le destroyer HMS Torrin engage de nuit une flottille allemande transportant des troupes pour renforcer les paras qui ont sauté sur l'île. Au matin, le destroyer est attaqué par des Ju-88 et touché par un coup au but. Le navire s'enfonce rapidement dans l'eau et quelques rescapés parviennent à gagner un canot de sauvetage, alors que les avions allemands mènent des straffings à la mitrailleuse sur les naufragés. Commence alors une série de flashbacks à commencer par le capitaine du destroyer, Kinross (Noël Coward), qui se rappelle sa nomination à la tête du bâtiment...

    In Which We Serve appartient au genre du film de propagande de guerre : il a d'ailleurs été tourné avec le soutien du ministère de l'Information britannique. L'histoire est assez visiblement inspirée de celle de Lord Mountbatten, dont le destroyer, le HMS Kelly, est coulé pendant la bataille de Crète. Coward, en plus d'être le réalisateur, a composé la musique et joue également le rôle principal, celui du capitaine du destroyer. Le film voit également la première apparition de l'acteur anglais Richard Attenborough,âgé d'à peine 17 ans, promis à une brillante carrière. Il reste un exemple classique du cinéma de propagande, montrant la nation britannique unie et la cohésion sociale en temps de guerre.




    Coward, s'il s'est inspiré de l'épopée de Mountbatten, a aussi visité, cependant, la base navale de Portsmouth, Plymouth, et même le coeur de la Home Fleet, Scapa Flow. Il a même pris la mer sur le croiseur léger HMS Nigeria. Pour la scène finale, où le capitaine du destroyer s'adresse à ses hommes à Alexandrie, Coward a repris le discours réel que Mountbatten a tenu à ses hommes, au même endroit, dans des circonstances identiques. Coward était très soucieux de réussir son film pour contribuer, à sa façon, à l'effort de guerre. Certaines scènes ont été tournées dans des lieux sensibles pour la Royal Navy, comme à Plymouth. Le destroyer HMAS Nepal sert à figurer le Torrin.

    Le film a été bien accueilli par le public à sa sortie, en revanche, l'Amirauté britannique s'est montrée plus réservée, des plaisantins baptisant même le travail de Coward "In Which We Sink". A noter aussi que le Coward a démarché, pour l'appuyer dans le montage, David Lean, qui a joué un rôle non négligeable dans la réalisation. C'est notamment lui qui a eu l'idée des flashbacks, pour raccourcir le scénario initial de Coward, trop long, qui démarrait en 1922 ! Un modèle du film réalisé en temps de guerre, avec un casting convaincant (même si Coward, qui vient du théâtre, a un débit trop rapide).



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    Octobre 1925, en Sicile. Le préfet Cesare Mori, bientôt surnommé le "Préfet de Fer", retourne dans l'île une troisième fois pour lutter contre le banditisme et la mafia. Cette fois-ci, il bénéficie de l'appui du régime fasciste de Mussolini. Seulement, lutter contre la misère ne suffit pas forcément à éradiquer le fléau...

    Inspiré d'un épisode tout à fait authentique, L'affaire Mori, réalisé par Pasquale Squitieri, semble se rattacher à un courant qui désacralise la mafia et évite d'en faire une épopée romantique, à l'image du Parrain de Coppola. Il s'inscrit en outre dans le contexte des "années de plomb" en Italie, dans les années 1970, et il n'est donc guère étonnant que l'époque de Mori suscite l'intérêt à ce moment-là.

    Le film met en évidence la déliquescence de l'Etat en Sicile, et, plus largement, le rejet par contrecoup par les Siciliens de l'héritage de l'unification italienne, après l'expédition des Mille de Garibaldi, en 1860 : les étrangers sont appelés "Piémontais", ce qui est synonyme d'ennemi. La Sicile est donc abandonnée par l'Etat : Mori, qui est présente comme loyal, intègre, et complètement au service de l'Etat, en mettant la main à la pâte (il abat rapidement lui-même un mafieux), est censé combler ce manque.



    La stratégie de Mori provoque, sans que celui-ci le veuille, un certain désordre social. Le préfet n'hésite pas à employer tous les moyens nécessaires : le blocus du village de Gangi, un repère de bandits, est très symbolique, les carabiniers affamant le village avant d'y pénétrer une fois qu'ils ont les plans des grottes où les criminels se sont cachés. Il est vrai qu'historiquement, Mori a fait preuve d'une grande fermeté, voire de procédés expéditifs, contre les paysans siciliens lors de son premier séjour, contre les manifestants socialistes lorsqu'il est préfet de Turin à partir de la fin 1917, ou contre les nationalistes, en mai 1920, alors qu'il est préfet de Rome. Cet aspect du personnage n'est d'ailleurs pas mis en évidence puisque Mori, dans le film, utilise toujours la violence contre des criminels.


     

    Il est vrai aussi que le film a tendance à ne pas présenter Mori comme un fasciste, ce qui est un peu contradictoire. Le "préfet de Fer" a certes combattu tout aussi vigoureusement les bandes squadristes quand il a été préfet de Bologne, à partir de 1921, ce qui lui a valu ensuite la suspicion du parti. Le propos tend à légitimer l'emploi de méthodes pour le moins autoritaires pour venir à bout de la mafia, avec un acmé au moment de l'assaut du village de Gangi, soigneusement mis en scène. Néanmoins, la fin du film montre cependant une réalité beaucoup plus honnête, celle de la collusion de la mafia avec les autorités politiques, locales ou nationales. Mori se heurte ainsi au député fasciste qui l'a soutenu depuis le départ, bien en arrière, mais qui se trouve être un des principaux bénéficiaires de l'organisation, en cheville avec le ministre de l'Intérieur. Le fascisme a récupéré à son profit les réseaux mafieux pour mieux contrôler l'île. Le film colle donc assez justement à l'histoire, puisqu'il est évident, selon les historiens spécialistes du préfet Mori et de la mafia, que l'homme n'a pas réussi à complètement éradiquer la mafia en Sicile, même s'il lui a porté des coups sévères et l'a forcée à se réorganiser pour survivre. En revanche, en montrant Mori comme "défascisé", le propos écorne l'histoire puisque le préfet a été partisan des méthodes d'une police au service d'une régime totalitaire, et a appuyé le régime même si c'était effectivement plus au nom de l'Etat fort que d'une adhésion idéologique.

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    Sylvain Crépon est docteur en sociologie, chercheur au laboratoire Sophiapol de l'université Paris-Nanterre. Il étudie le Front National depuis le milieu des années 90.

    Il commence son livre par une anecdote relative au congrès de Tours, en janvier 2011, où Jean-Marie Le Pen passe officiellement la main à sa fille, après quasiment 40 ans à la tête du Front National. Farid Smahi n'est pas reconduit au bureau politique et fait une scène devant les caméras. Ancien partisan de Bruno Gollnisch, Smahi a longtemps servi de caution antiraciste au FN : fils d'un soldat algérien de la Seconde Guerre mondiale, il était contre la binationalité et incarnait la dimension pro-arabe et anti-sioniste du FN. Or Marine Le Pen, au contraire, cherche désormais à se rapprocher d'Israël : autant dire que Smahi est en porte-à-faux. La nouvelle dirigeante du parti, en effet, joue un jeu compliqué : sortir le parti de son image d'extrême-droite traditionnelle, mais conserver l'image de parti anti-système, et séduire davantage encore les classes populaires. L'éviction de Smahi est le signe de lignes de fracture encore parfois mal acceptées au sein du parti. C'est cette évolution que tente de cerner Sylvain Crépon, à travers 5 chapitres.

    Le premier rappelle, rapidement, les origines du FN. L'extrême-droite est en réalité une catégorie fourre-tout où les courants sont légion. En France, elle naît notamment de la rencontre entre la tradition contre-révolutionnaire et un nationalisme exacerbé tel qu'on peut le voir au moment de l'épisode Boulanger, à la fin du XIXème siècle. Vient ensuite l'Action Française de Maurras, les Croix de Feu de La Rocque, le PPF de Doriot et les mouvements collaborationnistes pendant l'Occupation. Après la Seconde Guerre mondiale, l'extrême-droite s'incarne dans l'UCDA de Poujade, avant de s'effondrer avec l'arrivée au pouvoir de De Gaulle, ne laissant plus que des groupuscules comme Ordre Nouveau (ON) ou l'Oeuvre Française. Le GRECE naît de la volonté de redynamiser le courant issu de la contre-révolution ; en parallèle, l'ON comprend qu'il faut sortir de la logique groupusculaire et fonde, en 1972, le Front National, un parti placé sous l'autorité de Jean-Marie Le Pen, un vétéran du poujadisme. Progressivement, ce parti va fédérer les différents courants de l'extrême-droite, d'abord au nom de l'anticommunisme, se rapprochant par exemple des catholiques intégristes. Mais c'est avec le choix du thème de l'immigration, qui permet de contourner l'étiquette du racisme, que le FN s'impose à partir de 1978. Les premiers succès majeurs arrivent dès 1983, à Dreux. Avec la disparition du communisme entre 1989 et 1991, une pirouette spectaculaire permet au FN d'attribuer le rôle de l'adversaire aux Etats-Unis. C'est le moment où les membres du GRECE et du Club de l'Horloge rejoignent eux aussi le FN -on y trouvait des personnes comme Dominique Venner ou Alain de Benoist. Le FN capte l'électorat ouvrier, reprend le slogan "Ni droite, ni gauche" de Doriot, pose désormais, pendant la guerre du Golfe, la barrière entre défenseurs de l'identité nationale et "cosmopolites". C'est à la fin des années 90 qu'une nouvelle génération de militants, autour de Samuel Maréchal aux Jeunesses du FN, dont est déjà proche Marine Le Pen, cherche à mettre en avant une nouvelle approche.



    C'est pourquoi, dans le deuxième chapitre, Sylvain Crépon rappelle que la montée de Marine Le Pen est aussi une histoire de générations. La fille du dirigeant historique du FN n'entre sur la scène politique qu'assez tard, en 1998, même si sa carrière d'avocate lui a déjà donné l'occasion de défendre les idées d'extrême-droite. Avec le conflit entre Mégret et Le Pen, qui se termine par la défaite du premier, la nouvelle génération a l'occasion de prendre des postes importants au sein du parti. Louis Aliot, le compagnon de Marine Le Pen, est un exemple phare de ce processus. A ce moment-là, Jean-Marie Le Pen souffre déjà de deux handicaps pour la nouvelle génération : ses provocations tonitruantes et la pauvreté de son programme. Le choc de 2002 va accélérer l'évolution. Le FN se retrouve au deuxième tour de l'élection présidentielle, sans l'avoir vraiment anticipé. Résultat : il arrive très mal armé au second tour, et fait évidemment l'objet d'un rejet massif. Marine Le Pen, qui pour la première fois est apparue en force sur les plateaux de télévision, met alors en oeuvre les prémices de la stratégie de dédiabolisation, autour du mouvement Générations Le Pen. Il s'agit de donner davantage de crédibilité, en proposant et non plus en contestant seulement. En outre, les anciens mégrétistes sont progressivement réincorporés, et des ralliements d'autres partis mis en exergue. Mégret, ancien du RPR, avait lui-même plaidé pour cette stratégie de dédiabolisation. Marine Le Pen va devoir affronter, aussi, l'opposition des "traditionnalistes" du parti, opposés à la dédiabolisation : Bernard Antony, Jacques Bompard, puis Carl Lang, etc. En janvier 2005, elle s'oppose même à son père, qui évoque la "douceur" de l'Occupation, alors que celui-ci avait acquiescé à la stratégie de normalisation. Dès lors, Marine Le Pen comprend que rallier son père ne servira à rien, il faut le remplacer. C'est elle qui dirige la campagne présidentielle de 2007, qui se termine en grave défaite : elle est donc sous le feu de ses opposants du parti. Mais Briois et Bilde la poussent à se présenter à Hénin-Beaumont, où le succès est fulgurant. Pour l'emporter à l'intérieur du parti, elle va, à l'image de Royal avec le PS, contourner le parti, chercher l'appui des sympathisants. Une stratégie qui lui permet de remporter haut la main la succession à son propre père face à Gollnisch.

    Hénin-Beaumont, où elle a été élue en 2007 aux législatives, a servi de véritable laboratoire à la nouvelle stratégie. Ville désindustrialisée, sinistrée économiquement et socialement, Hénin-Beaumont a vu le FN s'implante durablement en dépit de la présence ancienne de la gauche. L'endroit a connu une forte déstructuration sociale avec l'effondrement de l'activité minière, que ne compense pas l'économie mondialisée qui prend la suite, malgré la présence d'une énorme zone commerciale de 21 km². Marine Le Pen capitalise sur un discours nationaliste, à consonance sociale, combiné pour certains adhérents à un héritage de luttes sociales qui font partie du patrimoine local. De nombreux militants du PS et du PCF ont rallié le FN, déçus de la "trahison" des deux partis face à la classe ouvrière. Il faut dire aussi que le maire socialiste, réélu en 2008, a été traduit en justice pour des accusation de corruption et que le clientélisme, à gauche, a considérablement décrédibilisé les partis concernés. Les municipalités se chargent désormais d'actions sociales et de redistributions assurées autrefois par des institutions maintenant disparues ou marginales. Le PS s'est embourgeoisé, est ravagé par le carriérisme, les enjeux locaux sont minorés. A force de combattre le racisme et le FN, le PS a négligé les questions sociales. Le FN, lui, offre un espace de convivialité et de socialisation appréciable pour des personnes en mal de repères. Pas de démocratie interne, en revanche, le parti reste très pyramidal et hiérarchisé.

    Peut-on dire que le FN serait ainsi devenu un parti républicain ? Pas vraiment si l'on se souvient du discours de Marine Le Pen le 10 décembre 2010, où celle-ci dénonçait les prières de rue sur les terres de son rival à la compétition interne, Gollnisch, à Lyon. Marine Le Pen colle en fait de près aux évolutions idéologiques (les valeurs républicaines sont acceptées, mais sont parfois suffisamment floues pour être instrumentalisées) et sociologiques (ghettoïsation des quartiers populaires, fracture ethnique importante, population d'origine immigrée qui cristallise toutes les rancoeurs) de la France. Opposition à l'immigration contre le communautarisme et au nom de principes républicains : c'était déjà le discours de Mégret. Celui de Jean-Marie Le Pen à Valmy, en 2007, conforme l'orientation. La xénophobie se base sur le "racisme antiblanc", la peur de la démographie des immigrés et de l'islam. L'immigration maghrébine et d'Afrique subsaharienne est pour le FN, inassimilable. Or le modèle français d'intégration s'est toujours montré réticent à accepter les particularismes : l'intégration dénoncée par le FN renvoie plus aux politiques multiculturalistes des pays anglo-saxons. D'où l'insistance sur le droit du sang pour définir la nationalité. L'immigré idéal se doit d'être invisible... A Marseille, le FN accuse même les autres partis de séduire volontairement l'électorat des quartiers "dominés par les immigrés" et où le FN a du mal à percer. La ghettoïsation de ces quartiers fait le jeu du FN en accentuant un repli communautaire. Les jeunes immigrés, responsables d'un racisme antifrançais, de l'insécurité, ne peuvent prétendre selon lui à la citoyenneté française. Il est vrai que les jeunes issus de l'immigration maghrébine, en particulier, sont plus représentés chez les délinquants : mais ils cumulent aussi les handicaps sociaux. L'insécurité est davantage ressentie chez les classes populaires, qui ne sont plus les classes "dangereuses", mais les victimes d'une agression immigrée. Pour marteler le propos, Marine Le Pen abandonne l'antisémitisme de son père pour défendre la laïcité et diaboliser l'immigration arabe et musulmane. La défense de la laïcité cache en fait celle de valeurs chrétiennes devenues laïques, dans l'argumentaire du FN et de ses militants, pour rendre incompatibles islam et démocratie. Or 80% des musulmans français considèrent le terme laïcité comme positif ou très positif... Ce discours de normalisation n'a pas convaincu les classes moyennes, qui y restent assez imperméables. La préférence nationale de 1978, rebaptisée Priorité nationale en 2012, reste ainsi l'argument phare du parti. Les pouvoirs publics sont accusés de choisir la préférence étrangère. Les élus profiteraient du système : ce discours national-populiste croise malheureusement certaines réalités, et aussi le désenchantement par rapport à l'Europe. Le FN est vu comme la seule alternative pour reconstruire le pays entre patriotes et mondialistes. Le tout sur un socle où la citoyenneté se construit sur des fondements ethniques ou culturels.

    Pourtant Marine Le Pen se place en porte-à-faux avec les traditionnalistes de son parti sur d'autres questions. Sur le rôle de la femme, par exemple, elle colle de plus en plus à l'égalité des sexes et ne remet pas en cause le droit à l'avortement, le tout en raison du remplacement des générations et des évolutions sociales du pays. Pas de féminisme, puisque la femme et sa place s'inscrivent dans la culture occidentale, face au monde musulman patriarcal et incapable de s'assimiler. Les valeurs démocratiques et la place des femmes ne seraient ainsi que l'apanage des cultures chrétiennes. L'obsession identitaire du FN le met mal à l'aise par rapport à la question de l'égalité des sexes. De la même façon, Marine Le Pen ne rejette pas les homosexuels, bien au contraire, puisqu'ils seraient victimes de la persécution des immigrés musulmans. Et de fait, l'électorat gay du FN s'est renforcé. En réalité, ces adhésions rejoignent celles des autres profils : désenchantement politique et xénophobie à peine dissimulée. En raison de son passé d'extrême-droite historique, le FN ne peut complètement jouer la carte de l'islamophobie en défendant les homosexuels, qui en interne ne sont pas complètement mis sur un pied d'égalité. En témoigne l'opposition constante au mariage gay. Le FN a su simplement s'adapter aux réalités sociales et politiques de son temps, pour séduire de nouvelles générations qui n'ont pas connu les combats "historiques" de l'extrême-droite : il subvertit l'héritage républicain en le manipulant à ses propres fins.

    Un rapport de 2010 montre à quel point la société français est de plus en plus segmentée. La xénophobie augmente, particulièrement contre les musulmans. La crise économique et sociale fournit une première explication : c'est l'exemple, entre autres, d'Hénin-Beaumont. Les discours anxiogènes du président Sarkozy sur la laïcité et sur l'immigration ont convaincu beaucoup de Français d'un éclatement identitaire, d'un repli sur soi qui seraient inévitables. Pourtant les valeurs républicaines dominent, et c'est bien pour cela que le FN tente de les pervertir. Sa conception ethnique de l'identité lui fait entretenir la phobie du "métissage" : la question identitaire demeure la pierre angulaire du FN. Le parti reste néanmoins soumis à des tensions internes provoquées par ces choix et à celles entraînées par les ralliements d'autres tendances politiques.






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    Excellente idée qu'ont eu les éditions Perrin de rééditer en format poche le volume deMark Mazower, traduit aux Belles Lettres en 2002, et paru initialement en 1994. Mazower, aujourd'hui professeur à l'université Columbia de New York, est un spécialiste de l'histoire grecque contemporaine et des Balkans, plus généralement.

    Comme il l'explique dans l'introduction, c'est le désir de savoir ce qu'avait fait Kurt Waldheim, futur secrétaire général de l'ONU, et qui avait servi dans la Wehrmacht en Grèce pendant la guerre, qui est à l'origine de ce travail. En Grèce, l'occupation et les fractures qu'elle a créées ont été suivies d'une guerre civile meurtrière. La guerre froide avait déjà commencé avant même la fin des hostilités. Il faut dire que la défaite de 1941 crée pour ainsi dire un vide de pouvoir et une situation inédite, qui donne lieu à des réponses originales sous l'occupation. En pressurant la Grèce, les Allemands ont permis à un véritable mouvement social, l'EAM/ELAS, d'éclore, à la fois par le bas et par le haut. Cette organisation a cherché à imposer son monopole sur la résistance, parfois par la force, mais avec un indéniable soutien populaire. En face, à la fin de la guerre, la peur de la révolution a cimenté un camp souvent compromis avec les Allemands et bientôt soutenu par les Anglais. Mazower organise le propos en quatre parties : il décrit le chaos installé par l'occupation, puis la logique de la résistance entre 1941 et 1943, la répression allemande en 1943-1944 et montre comment la société grecque se retrouve complètement prise dans la guerre jusqu'à la libération.

    Pour les Grecs, l'invasion allemande d'avril 1941 et la défaite rapide de l'armée sont vues comme une catastrophe, après le succès contre les Italiens et l'arrivée des Britanniques. Depuis l'autre "Catastrophe", l'abandon de l'Asie Mineure face aux Turcs de Kemal, la Grèce vit une tourmente politique. Vénizélos, le héros national, meurt en 1936, alors que la royauté est rétablie. La dictature de Metaxas, de 1936 à 1941, ne peut s'appuyer sur un parti comparable au parti nazi ou fasciste. Hitler ne voulait pas envahir la Grèce au départ. Mais il l'a fait, et les relations avec les Italiens s'en sont ressenties. L'armée grecque savait n'avoir aucune chance contre les Allemands, et d'ailleurs certains généraux, comme Tsolakoglou, futur premier chef du gouvernement collaborateur, ont rapidement négocié avec la Wehrmacht. Le pays est partagé en zones d'occupation mais les Allemands, qui ne veulent pas y immobiliser trop de troupes, laissent une grande partie de la Grèce aux Italiens, au grand désespoir de la population.



    Les Allemands, comme partout ailleurs en Europe occupée, organisent un pillage des denrées alimentaires et de l'économie. La récolte de 1941 s'effondre, les céréales ont du mal à être acheminées, le rationnement commence dans les villes comme Athènes et le marché noir fait son apparition. La famine de l'hiver 1941-1942, particulièrement rigoureux, entraîne la mort de 35 à 40 000 personnes à Athènes et au Pirée. Faute de prévoyance, même la colonie allemande d'Athènes est concernée par la pénurie. En février 1942, la situation est telle que les Britanniques acceptent une levée partielle de leur blocus pour ravitailler la Grèce affamée. Le marché noir devient indispensable et n'est d'ailleurs pas l'apanage d'un groupe particulier. Il profite surtout aux principaux producteurs, les paysans. Les "frais d'occupation" de l'Axe font exploser l'inflation, ce qui frappe même Mussolini, venu pour la première fois en Grèce occupée le 20 juillet 1942. Neubacher, l'envoyé de Ribbentrop, tente en vain de négocier avec la Wehrmacht sur la question de l'approvisionnement alimentaire. On ne s'étonne donc pas que les Allemands aient eu énormément de mal à recruter des ouvriers en Grèce pour faire tourner leur industrie de guerre. Fin 1943, sur 540 000 travailleurs étrangers dans le IIIème Reich, à peine 11 000 sont grecs. De même, le discours sur "l'Europe nouvelle", dans ces conditions, a eu du mal à prendre racine.

    La résistance commence assez tôt, par l'aide à des prisonniers britanniques évadés ou l'acte un peu fou de ces deux étudiants descendant le drapeau à croix gammée de l'Acropole, en mai 1941. Sabotages et opérations d'espionnage dominent jusqu'à l'automne, où se forment les premières bandes armées dans le nord. La répression allemande est déjà féroce, avec de nombreuses exécutions et des villages incendiés. La résistance passe aussi par de nombreux graffitis sur les murs des villes. La naissance de l'EAM est provoquée par la faillite de la classe politique traditionnelle, inactive ou presque ; il faut d'ailleurs attendre 1943 pour qu'un membre important de ce groupe accepte de collaborer avec les Allemands. L'EAM, créée en octobre 1941, a son noyau moteur dans le KKE, le parti communiste grec, bientôt suivie de l'EDES, plus nationaliste. L'EAM ne crée sa branche armée, l'ELAS, qu'au printemps 1942. L'EAM va jouer sur les comités populaires qui se sont créés dans les villes pour protester contre la disette. La peur des réquisitions de travailleurs gonfle les rangs de la résistance ; dès février-mars 1943, l'EAM provoque des manifestations de masse à Athènes, paralyse l'activité officielle par les grèves. La montée en puissance du mouvement conduit au remplacement de Logothétopoulos, le chef du gouvernement, par Ioannis Rallis, qui va accentuer la collaboration avec les Allemands, notamment en créant les Bataillons de Sécurité. Le 25 juin 1943, l'EAM parvient encore à réunir 100 000 personnes à Athènes.

    Les andartes (guérilleros) se sont imposés dès l'été 1942 dans les campagnes. La plus célèbre bande est menée par Aris Vélouchiotis, du KKE, qui a contribué à la formation de l'ELAS. Les andartes ont besoin du soutien des villages pour survivre. L'ELAS cherche aussi à débaucher les anciens soldats et surtout les anciens officiers de l'armée grecque. Les Italiens répondent d'abord par des rafles de suspects. L'ELAS s'enhardit bientôt jusqu'à attaquer la gendarmerie grecque, qui connaît aussi beaucoup de défections. Les attaques contre l'Axe s'intensifient après septembre 1942, l'opération la plus spectaculaire étant le dynamitage du viaduc ferroviaire de Gorgopotamos en décembre, conduite avec le SOE. En mars-mai 1943, les andartes commencent à s'attaquer aux postes ou aux colonnes italiens. Leur nombre est estimé à 30 000 en juillet. Les Britanniques, qui installent leur mission militaire à ce moment-là, sont partagés, car politiquement, ils se sentent plus proches de l'EDES, cependant beaucoup moins efficace que l'ELAS sur le plan militaire. Avec les opérations d'intoxication pour couvrir le débarquement en Sicile, les Allemands renforcent leurs moyens en Grèce : 1. Panzerdivision, 1. Gebirgs Division, etc. Les relations entre Allemands et Italiens, tendues, se déchirent littéralement avec la chute de Mussolini et la capitulation italienne du 8 septembre 1943. Les combats sont particulièrement féroces entre les anciens alliés et les Allemands passent par les armes des milliers d'Italiens sur l'île de Céphalonie. Certains fanatiques du fascisme ont pourtant continué le combat aux côtés des Allemands. Cependant, la résistance a aussi reçu un apport en armes et parfois en hommes considérable.

    Les Allemands sont donc les seuls maîtres à bord à partir de l'automne 1943. La plupart des divisions arrivées sur place ont l'expérience de la lutte antiguérilla en Yougoslavie. Jusqu'à la libération, plus d'un millier de villages sont rasés et 20 000 Grecs tués ou blessés par la Wehrmacht. Celle-ci considère rapidement les Grecs comme des sous-hommes et les partisans comme des bandits, selon un procédé bien connu. C'est dans le bureau de renseignements du Groupe d'Armées E de Salonique qu'officie d'ailleurs Kurt Waldheim. Collecter le renseignement, pour les Allemands, s'avèrent une tâche ardue, d'autant plus que là encore, chose bien connue, les différentes officines se font concurrence. La Wehrmacht commence d'abord à envoyer des détachements de la taille de la compagnie pour faire des râtissages, puis construit des bunkers ou autres forts pour la surveillance, enfin mène des opérations de grande envergure. Insatisfaite des résultats, elle se tourne alors vers les auxiliaires grecs, qui forment des Bataillons de Sécurité, ou evzones. La politique des représailles contre les civils avait déjà été appliquée en Crète, en mai 1941, mais elle est appliquée au continent dès septembre. Le haut-commandement allemande ordonne de procéder à des représailles systématiques en cas d'attaque et fait fusiller aussi de nombreux otages. En octobre 1943, la 117. Jäger Division exécute ainsi toute la population du village de Calavryta. Les opérations de grande envergure contre la guérilla ne cessent qu'en août 1944. Un an plus tôt, en août 1943, une compagnie de la 1. Gebirgs Division avait abattu plus de 300 personnes du village de Comméno. Il y a eu des remous dans la troupe, mais plus parce que l'exécution avait aussi concerné des femmes et des enfants que sur le principe lui-même. Sur le terrain d'ailleurs, les Allemands se démènent pour maintenir le moral de la troupe, en organisant toutes sortes d'activités de délassement ou autres. Ce qui n'empêche pas les soldats, encadrés par des officiers qui connaissent les consignes, de faire preuve d'une grande brutalité. La 4. Polizei SS-Panzergrenadier Division comment ainsi un autre massacre de grande ampleur à Distomo, en juin 1944. La discipline d'ailleurs est parfois suffisamment relâchée pour que les soldats allemands aillent jusqu'à commettre des actes de délinquance sans être forcément poursuivis.

    La Gestapo et les SS ne s'installent eux aussi en Grèce qu'à partir de 1943, et surtout après septembre et l'éviction des Italiens. Stroop, qui a écrasé le ghetto de Varsovie, chapeaute d'abord l'organisation SS avant d'être remplacé par Walter Schimana. Mais l'homme fort des SS en Grèce est Blume, son adjoint à la sécurité, le chef du Sipo/SD. Les SS ouvrent un camp de concentration et de transit à Haïdari, dans la banlieue d'Athènes, commandé par Radomski, un homme impitoyable. Les gardiens sont surtout des Volksdeutsche. Blume, qui voulait laisser la Grèce en ruines après le retrait allemand, n'a pas eu l'occasion de le faire totalement, la Werhmacht ayant repris la main en raison de la situation militaire. Les premières mesures contre les Juifs, en particulier à Salonique, tombent dès juillet 1942. En février 1943, Wisliceny, un homme d'Eichmann, arrive à Salonique pour organiser la déportation des Juifs. Le dernier convoi part au mois d'août : sur un peu moins de 50 000 personnes, près de 38 000 finissent rapidement dans les chambres à gaz d'Auschwitz. Plus tard, en zone italienne, les nazis auront plus de mal à opérer car les Juifs commencent à comprendre ce qui les attend. L'ELAS fait sortir discrètement le Grand Rabbin d'Athènes dès septembre 1943. En mars 1944, les dernières grandes rafles sont organisées dans les villes. Au final, c'est peut-être 90% de la communauté juive grecque qui a été exterminée. Et cela sans que les Allemands aient réussi à créer un véritable mouvement antisémite dans la population. L'ELAS a accueilli nombre de fugitifs et 650 ont combattu dans la résistance.

    L'EAM/ELAS instaure, dans les zones qu'elle contrôle, un véritable gouvernement parallèle. L'Etat s'est désintégré et la population, avec l'occupation, s'est aussi radicalisée, de par la faillite de la classe politique d'avant-guerre. La résistance se déchire d'ailleurs dans les questions politiques sur l'après-guerre. Des comités de village mettent en place une autogestion locale, comme en Eurytanie, province du centre de la Grèce, ce qui inquiète le KKE. L'EAM rend la justice avec des tribunaux populaires, parfois expéditifs. Si la place réservée aux femmes est toujours traditionnelle, il n'en demeure pas moins qu'elles obtiennent le droit de vote et que les jeunes contribuent aussi à la résistance via l'EPON. L'EAM se considérant déjà comme la "Grèce libre", elle a cherché à écarter les autres organisations de la résistance, comme l'EDES. La Garde Civile procède à une répression parfois féroce. En mars 1944, l'EAM crée le Comité Provisoire de Libération Nationale et organise des élections. L'ELAS, la branche armée, est alors la force militaire la plus puissante de la résistance. Son action n'est coordonnée qu'à partir de mai 1943, avec les autres mouvements, la structure se doublant aussi d'une branche politique. Les capétanaioi ou chefs de bande,conservent souvent leur indépendance, et se heurtent aux officiers réguliers, souvent républicains, qui ont rejoint le mouvement. La plupart des andartes sont des hommes jeunes, des paysans, et beaucoup ont l'expérience de la guerre en Albanie contre les Italiens. Fin 1943, les recrutements ont gonflé car beaucoup de Grecs pensaient que la fin de la guerre était proche. Loin d'être un mouvement communiste l'ELAS se compose d'hommes attachés aux valeurs grecques traditionnelles, révolutionnaires certes au sens social du terme, même si certains chefs de bande font parfois régner une véritable "terreur révolutionnaire" comme "Ulysse" en Macédoine.

    En face, dès 1943, la peur fantasmée du communisme permet aux Allemands de créer une contre-révolution qui aboutira pendant la guerre civile. Le 7 avril, Rallis fait former les quatre premiers Bataillons de Sécurité. L'anticommunisme de l'entre-deux-guerre se réactive. Le mouvement s'accélère après la capitulation italienne : trois bataillons sont levés à Athènes. L'ELAS ayant éliminé en avril 1944 l'EKKA, dernier groupe résistant d'envergure, des survivants permettent aussi de former d'autres bataillons. L'un d'entre est expédié sur l'île d'Eubée et y sème la terreur. D'autres bataillons, dont celui baptisé Léonidas, se forment spontanément dans le Péloponnèse, traditionnellement royaliste. Les Bataillons de Sécurité compteront 8 000 hommes à la fin de l'occupation. Les Britanniques, affolés par la place prise par l'ELAS, vont jusqu'à rencontrer les Allemands pour discuter du problème : à Athènes, Don Stott prend contact avec la Geheime Feldpolizei. La résistance de droite se rapproche elle aussi des Allemands et des Bataillons de Sécurité. Dans le nord de la Grèce, les Allemands créent même de véritables escadrons de la mort, comme l'ESSAD en Thessalie, pour répandre la terreur chez les résistants. En septembre 1944, une de ces unités, commandées par un officier grec, Poulos, et un sergent allemand de la GFP, Schubert, commet un massacre à Janina. Entretemps, bien implantée à Athènes l'EAM/ELAS multiplie les accrochages avec les gendarmes et les Bataillons de Sécurité. Le quartier de Kokkinia s'embrase en mars 1944. La Sécurité Spéciale de Lampou et les SS multiplient les rafles et les éxécutions. Les combats font rage dans les quartiers périphériques. En août-septembre, les Bataillons de Sécurité, sentant la fin approcher, montrent cependant davantage de retenue. Les combats continuent pourtant au départ des Allemands. A la mi-novembre, décrédibilisée, la gendarmerie est remplacée par la Garde Nationale, où se recyclent nombre d'anciens des Bataillons de Sécurité. L'EAM quitte le gouvernement provisoire le 2 décembre 1944. Le lendemain, la police panique et ouvre le feu sur une manifestation du mouvement à Athènes. Churchill, criant au complot communiste, fait intervenir les troupes britanniques, seul cas dans la Seconde Guerre mondiale où les Alliés ont combattu un authentique mouvement de résistance. La Garde Nationale gonfle bientôt à 60 000 hommes en 1945 et les anciens des Bataillons de Sécurité prennent leur revanche.

    Le retrait allemand s'était accompagné de la plupart de celui des collaborationnistes. Les Bataillons de Sécurité avaient parfois combattu les andartes jusqu'au bout, comme dans le Péloponnèse. L'ELAS a dû assurer l'ordre public, mais a aussi cherché à régler ses comptes avec l'EDES ou les Bataillons de Sécurité. A Athènes, libérée le 12 octobre, l'EAM/ELAS ne s'est pas emparée du pouvoir. Les négociations politiques sont entravées par le mépris des diplomates britanniques à l'égard de l'EAM et la rudesse du général Scobie, qui commande les troupes anglaises. D'ailleurs, quand les combats éclatent, les membres de l'ELAS hésitent pendant quelques temps à tirer sur les Britanniques. La bataille de rues ne prend fin que le 11 janvier 1945. L'ELAS, vaincue, dépose les armes. S'ensuit une "terreur blanche" contre l'organisation alors que les collaborateurs tout comme les militaires ou responsables allemands échapperont assez largement aux poursuites. L'histoire de la période ne commence à s'écrire véritablement qu'après 1974 et la chute de la dictature.

    Au final, un ouvrage de synthèse sur un sujet peu traité en français, efficace, bien mené. En plus des documents d'archives utilisés, Mark Mazower fournit aussi des pistes de lecture pour approfondir. Seul défaut de cette version de poche : une seule carte, ce qui est notoirement insuffisant pour tout suivre. Pour le reste, à lire et à relire !




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    « Et combattez-les jusqu'à ce qu'il ne subsiste plus d'association, et que la religion soit entièrement à Allah. »1. Un portrait des combattants étrangers de l'insurrection en Syrie.


    Article publié simultanément sur l'Alliance Géostratégique.


    La guerre en Syrie a entraîné l'intervention de milliers de combattants étrangers qui sont venus soutenir les insurgés luttant contre Bachar el-Assad. L'attention des Occidentaux se focalise, bien sûr, sur ceux qui viennent combattre auprès des groupes liés à al-Qaïda, et qui pourraient éventuellement constituer une menace dans ces pays, mais c'est aussi oublier que l'intervention étrangère est sans doute bien plus considérable en faveur de Bachar el-Assad2. Cet article se propose d'esquisser un portrait d'ensemble du phénomène des combattants étrangers qui sont venus se battre en Syrie du côté de l'insurrection, de façon à démonter quelques idées reçues et à fournir des exemples circonstanciés qui aident à mieux saisir la réalité du phénomène, à partir de sources fiables.


    « Les volontaires étrangers en Syrie, combien de divisions ? »


    En Europe, l'afflux de volontaires aux côtés des rebelles étrangers commence à inquiéter à partir du printemps 2013. The Independant estime que 100 Britanniques sont déjà partis ; le Figaro parle de 50 à 80 Français ; Der Spiegelévoque des douzaines d'Allemands ; et le Jyllands-Poste parle de 45 Danois. Les Pays-Bas haussent leur niveau d'alerte en raison du retour de certains au pays, parmi la centaine ou plus de musulmans qui sont partis combattre en Syrie. A ce moment-là, ce sont entre 140 et 600 Européens environ qui sont déjà allés se battre du côté des insurgés, soit 7-11% du nombre total de volontaires étrangers3.



    En avril 2013, Aaron Zelin estimait le nombre total de volontaires étrangers partis en Syrie depuis 2011 à 2 000-2 500, dont 135 à 590 Européens. Il y en avait entre 70 à 441 encore sur place, parmi ces derniers, à ce moment-là. Sur 249 notices de martyrs des groupes djihadistes syriens, seules 8 (3%) concernaient alors des Européens. De fait, les combattants étrangers représentent au maximum 10% de l'insurrection, et probablement moins. En novembre 2013, Thomas Hegghamer parlait de 1 100 à 1 700 Européens de l'ouest partis en Syrie, ce qui d'après lui représente déjà plus que tous les autres contingents des conflits entre 1990 et 2010. Le phénomène, globalement, semble s'accélérer tout au long de l'année 2013.


    Nombre de combattants étrangers en Syrie par pays d'origine, estimation des services de renseignement en 20134. A gauche : estimation minimum ; à droite : estimation maximum

    France
    200-400
    Allemagne
    200
    Royaume-Uni
    200-300
    Belgique
    100-300
    Espagne
    95
    Danemark
    65
    Bosnie
    60
    Autriche
    57
    Pays-Bas
    50-100
    Italie
    45-50
    Norvège
    30-40
    Suède
    30-40.

    Récemment, le quotidien allemand Süddeutsche Zeitung5, citant une étude à paraître de The International Centre for the Study of Radicalisation, évoque au total 11 000 combattants étrangers en Syrie, dont 1 800 Européens de l'Ouest (et 240 Allemands). L'étude en question, parue finalement le 17 décembre6, confirme effectivement ces chiffres : 11 000 volontaires étrangers venant de 74 nations différentes depuis 2011 ; le nombre d'Européens de l'Ouest a triplé depuis avril 2013, passant de 600 à plus de 1 900. La fourchette se situe désormais entre 3 300 et 11 000 combattants, et le total est probablement de plus de 8 500. Les Européens de l'ouest constituent désormais 18% du contingent, avec en tête la France, le Royaume-Uni, l'Allemagne, la Belgique et les Pays-Bas. Rapportés à la population totale, les chiffres sont les plus élevés pour la Belgique, le Danemark et les Pays-Bas. Les pays du Moyen-Orient continuent à fournir près de 70% des volontaires étrangers, les plus gros contingents venant de Jordanie, d'Arabie Saoudite, de Tunisie, du Liban et de Libye, mais les chiffres sont ici probablement moins fiables. Les Balkans et les anciennes républiques soviétiques fournissent le dernier gros contingent. En tout cas, malgré cette augmentation, le nombre de combattants étrangers ne représente pas plus de 10% de l'insurrection, qui se monte au moins à 100 000 hommes.

    Les combattants étrangers en Syrie, d'après Süddeutsche, citant l'ICRS + l'étude de l'IRCS parue le 17 décembre 2013 (à gauche, estimation basse, à droite, estimation haute).

    Jordanie
    180-2 089
    Arabie Saoudite
    386-1 016
    Tunisie
    382-970
    Liban
    65-890
    Libye
    336-556
    Turquie
    63-500
    Egypte
    119-358
    Pakistan
    7-330
    Algérie
    68-123
    Territoires palestiniens
    74-114
    Yémen
    14-110
    Somalie
    6-68
    Irak
    59-247
    Soudan
    2-96
    Maroc
    77-91
    Koweït
    54-71
    Afghanistan
    12-23
    Bahreïn
    12
    Qatar
    14-15
    Emirats Arabes Unis
    14
    Israël
    15-20
    Iran
    3
    Mauritanie
    2
    Oman
    1
    France
    63-412
    Royaume-Uni
    43-366
    Irlande
    11-26
    Belgique
    76-296
    Luxembourg
    1
    Allemagne
    34-240
    Suisse
    1-8
    Pays-Bas
    29-152
    Kosovo
    4-150
    Albanie
    9-140
    Espagne
    34-95
    Danemark
    25-84
    Autriche
    1-60
    Bosnie
    18-60
    Macédoine
    3-20
    Serbie
    3
    Bulgarie
    1
    Italie
    2-50
    Suède
    39-87
    Norvège
    33-40
    Finlande
    4-20
    Australie
    23-205
    Canada
    9-100
    Etats-Unis
    17-60
    Russie
    9-423
    Tchétchénie
    36-186
    Kazakhstan
    14-150
    Kyrgyzstan
    9-30
    Chine
    6-100




    Du côté des rebelles sunnites, il y a probablement eu en tout au moins 5 000 combattants étrangers, une fourchette plus large menant à 10 000 ou un peu plus, ce chiffre recouvrant tous ceux qui sont arrivés depuis 2011 -beaucoup ont été tués, arrêtés ou sont repartis entretemps7. La mobilisation de ce vivier reste néanmoins sans précédent, même comparée à celle en Irak contre les Américains ou contre les Soviétiques en Afghanistan. La majorité des volontaires vient des pays arabes -Arabie Saoudite, Tunisie et Libye, principalement, avec peut-être un nombre d'Irakiens plus important que ce que l'on peut savoir actuellement. L'Europe occidentale fournit le second plus gros contingent avec en tête l'Angleterre, la France, la Belgique et les Pays-Bas, selon Zelin, au début 2013. Il y a également des volontaires moins nombreux des Balkans, du Caucase, et d'autres régions du monde, soit au total plus de 60 pays d'où viennent ces combattants sunnites. La plupart de ces combattants intègrent les factions islamistes les plus radicales, en premier lieu l'EIIL et le front al-Nosra, mais également des groupes salafistes comme Ahrar al-Sham. Ils constituent aussi une bonne partie des groupes armés liés de près ou de loin à l'EIIL ou à al-Nosra comme l'Armée Muhajirin wa-Ansar, les bataillons Suqqour al-Ezz, le mouvement Sham al-Islam, le bataillon Vert, la brigade Umma et le Jund al-Sham.

    Source : http://raymondpronk.files.wordpress.com/2013/06/al-nusra-front.jpg


    La plupart des volontaires étrangers ont peu d'expérience et passent d'abord par des camps d'entraînement. Quelques-uns ont pu déjà être formés dans des camps en Afrique du Nord, comme ceux mis en place par Ansar al-Sharia en Libye ou d'autres milices islamistes. Il y a également, cependant, des vétérans d'Afghanistan, de Bosnie, de Tchétchénie, du Yémen et de la Libye. La majorité des djihadistes syriens ou étrangers considère les Tchétchènes comme les plus expérimentés, après vingt ans de guerre contre la Russie. Mais les volontaires caucasiens viennent surtout d'Europe et ont aussi peu d'expérience que les autres, généralement. Ceux qui sont intervenus en premier sur le champ de bataille ont eu souvent le plus d'impact. L'armée Muhajrin wa-Ansar, liée à l'EIIL, a ainsi joué un rôle clé dans la prise de la base aérienne de Minnagh, en août 2013. D'autres formations de volontaires étrangers ont attaqué furieusement dans la région de Lattaquié, en plein coeur du pays alaouite, procédant d'ailleurs à des nettoyages de population dans les zones conquises8. La brutalité du régime de Bachar el-Assad a probablement entraîné une radicalisation de ceux qui sont venus combattre en Syrie. En outre, les djihadistes étant mieux financés que les autres acteurs de l'insurrection, ils ont beaucoup plus attiré. Il semblerait que les combattants tunisiens, profitant de l'expérience d'Ansar al-Sharia, aient contribuer à préparer un programme de prosélytisme (dawa) pour l'EIIL. Ce programme vise à briser l'image négative qu'a l'organisation depuis la guerre en Irak et à s'attirer la bienveillance des habitants. C'est pourquoi, aussi, ce programme vise les enfants et les adolescents de 8 à 16 ans.


    Les volontaires pakistanais : une contribution au djihad mondial du TTP ?


    De nombreux commandants du Tehrik-i-Taliban Pakistan (TTP) ont précisé avoir envoyé des militants en Syrie pour combattre le régime de Bachar el-Assad9. Mohammed Amin, le coordinateur du TTP pour la Syrie, a ainsi affirmé que son organisation avait établi une base en Syrie avec l'aide de vétérans de l'Afghanistan. Un commandant de rang intermédiaire du TTP justifie l'envoi de militants par le fait que des chiites seraient également recrutés par l'Iran au Pakistan pour aller combattre aux côtés du régime de Bachar el-Assad. Le réseau qui se charge d'acheminer les volontaires en Syrie est tenu conjointement par le TTP et par le Laschkar-i-Jangvi (LJ), deux groupes affiliés à al-Qaïda. Il aurait envoyé de 100 à 150 hommes. Abdul Rashid Abbasi, un proche du chef du TTP, Hakimullah Mehsud, a précisé que 120 combattants pakistanais se trouvaient en Syrie et qu'ils étaient sous les ordres du commandement local d'al-Qaïda. Le réseau est dirigé par Usman Ghani, un ancien commandant du LJ, et Alimullah Umry, un commandant du TTP de la province de Khyber Pakhtunkhwa. Selon al-Jazeera, les Pakistanais se trouvent dans la Katibat Mujahiroon, un groupe djihadiste composé de volontaires étrangers qui combat à Lattaquié et qui est commandé par un Libyen, Abu Jaafar il Libi. Le TTP, le LJ et un autre groupe sectaire, le Hafiz Gul Bahadur, ont envoyé des combattants. Le TTP a également demandé à ses commandants de Mohmand, Bajaur, Khyber, Orakzai et des agences tribales du Waziristan de procéder à des recrutements.

    Source : http://www.5pillarz.com/wp-content/uploads/2013/11/hakimullah.jpg


    Une première vidéo, le 31 juillet 2013, confirme la présence de combattants du TTP en Syrie. Elle montre un groupe de 10 à 20 Pakistanais et a été mise en ligne par l'EEIL. En septembre, les médias annoncent que les corps de 30 Pakistanais ont déjà été rapatriés au pays, la plupart appartenant au LJ ou à la faction du Punjab du TTP. Cette participation du TTP à l'insurrection syrienne ne doit pas surprendre : elle fait partie de la stratégie d'internationalisation promue par Mehsud, qui veut participer aux djihads à l'étranger en lien avec al-Qaïda. Il y en a eu d'autres exemples : en juin 2012, le président du Niger affirmait que des Afghans et des Pakistanais entraînaient des hommes au nord du Mali. Au Yémen, des Pakistanais convoyés par al-Qaïda formeraient des militants aux explosifs, l'un d'entre eux, Ragaa Bin Ali, étant même tué par un drone en 2013. Faisal Shahzad, un jeune Pakistanais résidant aux Etats-Unis et qui avait tenté de placer une bombe à Times Square en mai 2010, était lié au TTP. L'envoi de combattants en Syrie a aussi eu pour effet de raviver les tensions sectaires au Pakistan entre sunnites et chiites.


    Les Jordaniens : la radicalisation des salafistes


    Depuis le début de l'insurrection, les militants jordaniens ont eux gagné la Syrie10. Au départ, ils comptaient renverser Bachar el-assad pour installer un Etat islamique sunnite, dans une dimension guerrière proprement religieuse. Cette approche s'est intensifiée avec le caractère de plus en plus sectaire du conflit. Parmi les Jordaniens, salafistes ou djihadistes, qui sont partis pour la Syrie, il y a certains vétérans d'Afghanistan ou d'Irak, et certaines sources parlent de plusieurs milliers d'hommes en tout. On sait que Zarqawi, un Jordanien, avait dirigé la branche d'al-Qaïda en Irak jusqu'à sa mort en juin 2006. Son mentor spirituel, Abu Muhammad al-Maqdisi, un Jordanien d'origine palestinienne, est le chef de file du djihadisme en Jordanie. Les djihadistes semblent gagner du terrain autour des villes de Maan et de Zarqa, cette dernière étant d'ailleurs la ville natale de Zarqawi. En octobre 2012, les autorités démantèlent une cellule qui s'apprêtaient à commettre des attentats anti-occidentaux à Amman grâce à des explosifs et à des armes venus de Syrie. Il faut dire qu'au départ, elles ont eu tendance à fermer les yeux sur le transit de combattants jordaniens en direction de ce pays. Mohammed el-Shalabi, un des leaders djihadistes jordaniens, affirme que de 700 à 800 combattants sont partis en Syrie, un chiffre qu'il est difficile de vérifier. D'autres rapports parlent de 500 hommes.




    On sait par contre que Mahmoud Abdoul Al, le gendre de Abu Muhammad al-Talawi, un des cheiks djihadistes influents de Jordanie, s'est fait sauter à Deraa en octobre 2012. Al-Tahawi lui-même encourage les Jordaniens à se joindre au djihad sous la bannière d'al-Nosra. D'autres clercs sunnites jordaniens ont fait de même depuis, à l'instar du chef d'al-Qaïda, Ayman al-Zawahiri. Au début des hostilités, les Jordaniens franchissent la frontière dans les provinces de Deraa et de Rif Dishmashq. Ils sont aussi présents à l'ouest et à l'est de la Syrie, à Alep, Homs et Deir es-Zor. Le gouvernement jordanien laisse d'abord faire, sans doute dans l'intention de se débarrasser à peu de frais de ses djihadistes. Mais quand le conflit s'éternise, les autorités verrouillent la frontière et mettent le hola sur le trafic d'armes qui revient vers la Jordanie. En conséquence, les Jordaniens font désormais un détour via la Turquie et pénètre en Syrie par le nord. La plupart des volontaires s'intègrent dans le front al-Nosra, et les combattants expérimentés semblent même diriger certaines brigades de l'organisation. Deux Jordaniens d'ascendance palestinienne, originaires de Zarqa, ont aidé à l'établissement du conseil de la Choura d'al-Nosra, aux côtés d'Abu Muhammad al-Juhani, le chef de l'organisation. Ces deux militants, Iyad Toubasi et Mustafa Abdul Latif, ont fait partie du commandement d'al-Qaïda en Irak. Ils sont présents en Syrie depuis le début du conflit. Le premier est par ailleurs marié à la soeur de Zarqawi. Abou Gelebeb, c'est son nom de guerre, est l'émir d'al-Nosra pour les provinces de Deraa et Damas. Blessé en décembre 2012, il est soigné en Turquie avant de rejoindre le combat. C'est Latif qui prend la suite du front sud d'al-Nosra. Proche de Zarqawi, il avait notamment organisé l'arrivée des Syriens venus se battre en Irak contre les Américains.


    Les Néerlandais : un recrutement dans une communauté ciblée


    Au moins 20 Néerlandais sont partis combattre en Syrie depuis le début de la guerre civile et 6 y ont trouvé la mort11. Il n'y a pas de réseaux organisés jusqu'à présent qui recrutent les musulmans néerlandais sur place, mais des groupes comme Sharia4Holland, Behind Bars, Hizb-al-Tahrir et Millatu Ibrahim se servent du conflit pour promouvoir leur cause, ce qui est un facteur potentiel de radicalisation de leur public. Il est d'ailleurs fort possible que le nombre total de Néerlandais partis en Syrie dépasse en fait la centaine. Les 20 personnes qui ont été identifiées proviennent des communautés marocaine, somalienne et turque surtout, bien que l'une d'entre elles soit originaire de Bosnie. La majorité est néanmoins d'origine marocaine. Ils viennent de Zeist, Delft, Rotterdam et La Hague (en particulier le quartier de Schilderswijk). La plupart des hommes recrutés ont entre 23 et 26 ans, même si deux étaient des mineurs. Le soutien à la cause s'exprime via un site Internet et le recrutement s'effectuerait par des activistes de Sharia4Holland et Behind Bars qui ont déjà effectué le voyage en Syrie. Les volontaires gagnent la Turquie via les Pays-Bas ou la Belgique et entrent dans le nord de la Syrie.

    Le premier Néerlandais tué en Syrie, d'origine marocaine, est mort en mars 2013. Il faisait partie d'un groupe de 20 jeunes hommes de Delft, certains ayant un passé de délinquant ; lui-même cherchait manifestement à « racheter ses péchés » en partant combattre en Syrie. Un de ses amis, qui jouait dans l'équipe de foot Delfia, est également tué en Syrie, ainsi que son frère. Une jeune femme de 19 ans, connue sous le nom d'Oum Usama, de Zoetermeer, suspectée de procéder au recrutement, est arrêtée en juillet 2013. Un autre recruteur, Murat Ofkeli, surveillé par les autorités depuis 2001 et qui avait notamment envoyé en 2005 3 jeunes Néerlandais pour la Tchétchénie, qui avaient été arrêtés en Azerbaïdjan, n'est pas pris au sérieux jusqu'à ce que la presse se fasse l'écho de plaintes des parents des candidats au djihad. Banni de la mosquée As-Soennah de La Hague, Ofkeli aurait trouvé la mort en Syrie en juin 2013.

    Le chef des djihadistes néerlandais en Syrie, Abu Fidaa, a donné une interview au journal De Volkskrant en juin 2013. Il fournit des précisions qui sont impossibles à vérifier, mais qui n'en sont pas moins intéressantes. On conseille ainsi aux volontaires de lire 48 Laws of Power ou Les 36 Stratagèmes de la guerre, par exemple. D'après lui, une fois arrivés en Syrie, les volontaires sont entraînés pendant six semaines ; ils peuvent alors se porter candidats au martyr. Les Néerlandais sont mélangés avec d'autres nationalités pour favoriser l'intégration dans un djihad « global ». On pense que les Néerlandais sont surtout à Alep mais Abu Fidaa précise qu'ils se trouvent aussi dans d'autres parties du pays. 3 femmes ont également fait le choix de suivre leurs maris en Syrie.


    Les Britanniques : au-delà du « Londonistan »


    Depuis le début de la guerre en Syrie, les autorités britanniques ont arrêté trois hommes suspectés de participer à des réseaux de recrutement et d'acheminement de volontaires pour les groupes djihadistes12. Le cas britannique rappelle de fâcheux souvenirs, notamment celui de la Bosnie. L'attention est attirée sur les volontaires britanniques au moment de l'enlèvement d'un journaliste anglais et d'un autre néerlandais, le 19 juillet 2012, qui sont finalement libérés par un groupe de rebelles qui les avaient aidés à pénétrer en Syrie. Or, parmi leurs ravisseurs, se trouve une douzaine de Britanniques, dont un docteur du National Health Service, Shajul Islam, d'origine bengalie, intercepté à son retour au pays via l'Egypte le 9 octobre suivant. D'autres arrestations ont lieu en janvier 2013, dont celle du frère de Shajul, et d'un homme qui avait converti un MAC-10 tirant à blanc en une arme opérationnelle. Najul Islam, c'est son nom, aurait assuré le soutien financier du voyage de son frère et de son complice, arrêté avec lui, et aurait également convoyé en Syrie des équipements de vision nocturne, des lunettes de visée et autres matériels sensibles. Dans un autre cas, Nassim Terreri et Walid Blidi, deux Londoniens d'origine algérienne, sont tués à Darkoush, à quelques kilomètres de la frontière turque, le 26 mars 2012. Les deux Britanniques appartenaient à la brigade Hisham Haboub, de l'Armée syrienne libre : ils sont morts en ouvrant le feu sur un convoi du régime qui a répliqué à leurs tirs, un autre Britannique du même groupe étant d'ailleurs blessé dans l'accrochage.

    Source : http://news.images.itv.com/image/file/106123/image_update_5f0cd34c80bde19a_1350476632_9j-4aaqsk.jpeg




    Les Britanniques se sont en fait retrouvés sur nombre de champs de bataille du djihad depuis l'Afghanistan. La communauté dite « Londonistan » avait aussi produit des prêcheurs radicaux capables d'influencer la jeunesse britannique, jusqu'à pousser certains éléments à rejoindre al-Qaïda et à commettre les attentats du 7 juillet 2005 à Londres. Depuis le printemps arabe cependant, ce sont les communautés arabes en exil, via leurs liens avec leurs pays d'origine, qui sont devenus importantes, comme le montre le cas de la Libye et de la Tunisie, ou bien encore de l'Egypte. On estime qu'il y a au moins 13 000 exilés syriens au Royaume-Uni, dont une partie fournit des fonds, organise des convois, alimente aussi le vivier des volontaires. Mais comme on l'a vu, des Britanniques à proprement parler sont aussi partis en Syrie. Il y en a au moins 30. La communauté soudanaise de l'ouest de Londres parle de 21 hommes déjà entraînés sur place, et il y aurait eu des départs dans les communautés marocaine et somalienne. Des Syriens comme un prêcheur de l'est de Londres, Abu Basir al-Tartusi, qui n'était pas parmi les plus radicaux, sont aussi partis combattre en Syrie. On trouve aussi parmi eux Mustafa Setmariam Nassar, un théologien djihadiste vétéran de l'Afghanistan arrivé à Londres dans les années 90, qui avait soutenu les groupes radicaux en Algérie avant de retourner en Afghanistan et d'être arrêté par les Américains à Quetta en 2005, livré aux autorités syriennes qui l'ont relâché, sans que l'on comprenne bien pourquoi, en février 2012. Muhammad Surur bin Nayif Zain al-Abidin, en lien avec deux dissidents saoudiens, Saad al-Faqih et Muhammad al-Massari, contribue au financement des insurgés. Théologien salafiste, il est revenu au Qatar en 2004 et organise de là le flux financier à destination de certains groupes rebelles.


    Les Finlandais : un changement d'échelle


    En Finlande, les premières rumeurs à propos de combattants partis en Syrie commencent à circuler dans les médias à partir d'août 201213. Un an plus tard, le ministère de l'Intérieur confirme que plus de 20 Finlandais ont déjà rejoint les groupes islamistes radicaux sur place. Ce phénomène marque la radicalisation, en filigrane, de musulmans finlandais depuis environ deux ans. La population musulmane finlandaise, très réduite au départ, s'est accrue dans les années 90 par l'apport de nombreux réfugiés. On l'estimait à 50 à 60 000 personnes en 2011, dont 90% de sunnites. Ce sont des musulmans de la deuxième génération, mal intégrés, originaires de zones de conflit, qui se sont radicalisés. Cependant, la plupart des musulmans radicalisés sont liés, de fait, à des groupes islamistes ou autres avec des enjeux locaux, même si plusieurs organisations comme al-Qaïda, les Shebaab, le Hezbollah sont représentées en Finlande. Les Shebaab, en particulier, sont plus visibles car ils ont recruté dans la communauté somalie finlandaise (15 000 personnes en 2012). Le processus semble se restreindre à partir de 2012, moment où les Shebaab s'associent très nettement à al-Qaïda et commencent à avoir recours à des méthodes classiques de l'organisation comme l'attentat à la voiture kamikaze.

    On pense qu'il n'y a pas eu de Finlandais engagés en Afghanistan. Le premier combattant étranger finlandais mis en évidence est Abu Ibrahim, parti combattre en Tchétchénie et arrêté par les autorités géorgiennes. Son père est un officier de l'armée finlandaise. Le plus gros contingent reste donc celui débauché par les Shebaab entre 2007 et 2009, avant la radicalisation de ce dernier mouvement vers al-Qaïda. On évoque aussi, peut-être, la présence d'un Finlandais auprès du Front National de Libération de l'Ogaden, en Ethiopie. C'est avec la guerre en Syrie que le contingent de volontaires finlandais est le plus important. Après les rumeurs dévoilées en août 2012, un premier martyr finlandais, Kamal Badri, est identifié en janvier 2013 : il a été tué à Alep. Quelques mois plus tard, les autorités commencent à parler d'une dizaine, puis d'une vingtaine de personnes parties en Syrie. Le portrait d'ensemble reste encore peu clair, faute d'informations suffisantes, même si l'on peut en déduire que la communauté musulmane radicalisée, en Finlande, se structure davantage depuis deux ans.

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    L'Australie : la communauté libanaise et le djihad


    En ce qui concerne l'Australie, 6 combattants en Syrie ont potentiellement été identifiés comme australiens, avec cependant des doutes sur plusieurs d'entre eux14. Trois cas sont cependant plausibles : Roger Abbas, Yusuf Topprakaya et un kamikaze connu sous le nom de Abu Asma al-Australi. Roger Abbas, tué en octobre 2012, venait de Melbourne et était d'origine libanaise : c'était aussi un champion de kickboxing. Arrivé au départ pour une aide humanitaire, il a visiblement combattu ensuite avec le front al-Nosra. Yusuf Topprakaya, tué en décembre 2012, était originaire de la communauté turque et était surveillé par les autorités australiennes depuis 2010. Arrivé à la frontière turque à la mi-2012, il attend de pouvoir entrer en Syrie et rejoint une unité locale des brigades al-Farouk près de la ville de Maarat al-Numan. Il se fait remarquer par ses compétences au tir et dans la fabrication de bombes, avant d'être tué par un sniper. A la mi-septembre 2013, enfin, Abu Asma al-Australi jette un camion rempli de 12 tonnes d'explosifs contre une école qui sert de lieu de cantonnement à des soldats du régime syrien dans la ville de al-Mreiya, dans la province de Deir es-Zor. L'attaque kamikaze aurait permis au front al-Nosra de prendre la base aérienne de la ville. Le martyr, originaire de Brisbane et de la communauté libanaise, était lui aussi surveillé par les autorités australiennes avant son départ.

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    D'autres cas sont moins documentés. En août 2012, un cheik de Sydney, Mustapha al-Mazjoub, est tué en Syrie. D'ascendance saoudienne, il est à noter que son frère était le seul membre australien du Conseil National Syrien. Il serait mort au combat. En novembre 2012, un dénommé Marwan al-Kassab, considéré comme un Australien, meurt dans une explosion au Nord-Liban alors qu'il fabrique des bombes pour les rebelles syriens. En avril 2013, Sammy Salma, originaire de Melbourne, et qui avait voyagé avec Abbas, est également tué. En tout, on estime que 80 Australiens sont partis en Syrie et que 20, peut-être, ont combattu avec al-Nosra. La plupart sont issus de la communauté libanaise, 70% d'entre eux étaient connus des autorités précédemment et ils sont entrés en Syrie via la Turquie, un peu moins par le Liban. La Syrie n'est pas le premier cas de départ d'un contingent australien. Entre 1998 et 2003, 20 personnes avaient rejoint l'Afghanistan et les camps du LeT au Pakistan. Entre 2002 et 2012, 16 Australiens ont été arrêtés au Liban, ou condamnés in abstentia, pour activités djihadistes, principalement en lien avec Ansbat al-Ansar ou Fatah al-Islam. Après l'invasion de la Somalie par l'Ethiopie en 2006, de 10 à 40 Australiens ont également rejoint les Shebaab en Somalie. Des Australiens seraient également partis au Yémen en 2010. Le conflit en Syrie marque cependant un changement d'échelle. Une des causes est évidemment l'importance de la communauté libanaise : le conflit en Syrie concerne davantage ses membres que ceux en Somalie ou au Yémen. Ensuite, l'accès à la Syrie via la Turquie est beaucoup plus aisé que lors des conflits précédents. Enfin, le caractère de plus en plus sectaire du conflit et l'impuissance de la communauté occidentale à le juguler ont manifestement constitué un appel d'air pour des groupes comme al-Nosra ou l'EIIL.

    Le combat s'est en outre transposé en Australie. Depuis le début 2012, 17 incidents ont été relevés comme étant en rapport avec le conflit syrien : principalement des attaques de sunnites contre des personnes, des biens ou des commerces chiites ou alaouites. Elles ont lieu surtout à Sydney et Melbourne et impliquent des personnes issues des communautés syrienne, turque et libanaise. L'Australie a connu plusieurs préparations d'attentats terroristes déjouées avant exécution, contre les J.O. De Sydney en 2000, une du LeT en 2003, et deux cellules autonomes démantelées à Sydney et Melbourne en 2005 qui comprenaient des personnes entraînées en Afghanistan et au Pakistan. Un attentat prévu contre les Hollsworthy Army Barracks en 2009, là encore arrêté à temps, impliquait des hommes qui participaient au réseau de financement et de recrutement des Shebaab. A noter toutefois que les incidents sectaires ont reculé en 2013.


    La Suède : un profil de combattants très ciblé


    En avril 2013, le service de sécurité suédois estime que 30 personnes ont déjà rejoint les insurgés syriens15. L'auteur de l'article de référence sur la question a identifié personnellement 18 Suédois qui, à coup sûr, ont gagné la Syrie. Presque toutes ces personnes viennent du sud-ouest de la Suède, et plus de la moitié des faubourgs de Gothenburg, la seconde ville du pays. 11 sont originaires des faubourgs d'Angered et Bergjsön. Les liens d'amitié jouent incontestablement : trois candidats appartenaient ainsi au même cercle d'arts martiaux. D'autres fréquentaient une mosquée radicale bien connue de Gothenburg, la Bellevue Masjid. Seul l'un des hommes concernés avait un lien direct avec la Syrie, où il est entré en juin 2013. Un tiers des personnes est né en Suède de parents immigrés. Le reste provient de différents pays : Irak, Jordanie, Kosovo, Maroc et même Philippines. Pourtant au moins 10 sont d'origine libanaise (dont 2 qui étaient peut-être Palestiniens). Un seul à des origines familiales suédoises. Ce sont tous des hommes : l'âge moyen est de 23,5 ans. La plupart viennent de familles avec de nombreux enfants et à faible revenu ; 8 étaient sans emploi ou revenu d'aucune sorte. 8 étaient également connus pour délinquance, dont 4 pour des affaires de drogue et 3 pour des violences. L'un des volontaires, Abo Isa, était un criminel endurci : il a fait trois fois de la prison et a été condamné en tout à 15 reprises.

    Sur ces 18 Suédois, 8 ont été tués en Syrie. Abu Kamal est victime d'un éclat d'obus de char à Alep, en janvier 2013. A la mi-mars, une vidéo le présente comme un membre de Kataib al-Muhajirin ; un Britannique a d'ailleurs péri au cours de la même opération. Abu Omar, lui, est tué en avril 2013 par une roquette de RPG ; là encore, il aurait servi avec un groupe radical. Abu Dharr, qui avait réalisé la première vidéo de propagande en suédois, est tué en avril 2013. Abu Abdurahmann a été tué en juin 2013 dans la province d'Idlib ; il faisait lui aussi partie de Kataib al-Muhajirin. Deux frères, Abu Maaz et Abu Osman, ont également péri en Syrie. Ils ont été tués lors de l'attaque d'un checkpoint du régime près d'Abu Zeid, à proximité du Krak des Chevaliers, dans la province de Homs. Abu Maaz est mort au volant de la voiture kamikaze qu'il conduisait et son frère aîné dans les échanges de tirs qui ont suivi ; ils servaient dans Jund al-Sham. Un autre frère avait été tué 18 mois plus tôt, en 2012, lors d'affrontements sectaires à Tripoli, au Liban. Abu Omar Kurdi a lui été tué en août 2013 durant l'assaut de la base aérienne de Minnagh. En plus des 8 morts recensés, deux autres pourraient bien avoir été Suédois : Adam Salir Wali, tué par une grenade le 29 mars 2013 (le seul Suédois qui aurait rejoint l'Armée syrienne libre et pas un groupe radical), et Abu Mohammad al-Baghdadi, tué fin août 2013. Tous les Suédois ont rejoint, à l'exception de Wali, des groupes radicaux : al-Nosra, Kataib al-Muhajirin et Jund al-Sham. Certains se sont même ralliés à l'EIIL. Plusieurs sont fortement suspectés de crimes de guerre.

    9 des 18 Suédois identifiés étaient précédemment liés au terrorisme ou au djihadisme. Isa al-Suedi est le frère cadet d'un homme condamné pour la préparation d'une attaque du type Mumbaï contre un quotidien danois, avec trois autres hommes, à partir de la Suède. Il avait été arrêté à la frontière somalienne en 2007 et au Waziristan en 2009. Abu Omar était le fils d'un djihadiste albanais du Kosovo. Un des oncles de la fratrie est emprisonné pour avoir participé à la préparation d'un attentat contre des trains en Allemagne en mai 2006 ; un autre était le quatrième responsable hiérarchique du mouvement libanais Fatah al-Islam et a été tué par l'armée libanaise en mai 2007. Abu Dharer Filippino annonce depuis la Syrie, fin octobre 2012, qu'il a été entraîné au Pakistan en 2001 par le LeT. Il est retourné en Suède au printemps 2013 et fait depuis une intense propagande pour le djihad. Le profil type des volontaires suédois est donc assez ciblé : un homme jeune, du sud-ouest de la Suède, probablement des faubourgs de Gothenburg, d'une famille immigrée mais pas syrienne, sans emploi, déjà condamné pour délinquance. Des amis ou des parents peuvent le relier au terrorisme ou au djihadisme.


    Les Tchétchènes : peu nombreux mais influents


    Les Tchétchènes figurent également parmi les étrangers partis rejoindre l'insurrection syrienne16. Trois commandants, l'émir Muslim, l'émir Seifullah et l'émir Abu-Musaaba ont gagné la Syrie le 31 octobre 2013 et ont formé un nouveau groupe sous l'autorité de l'émir Muslim, qui dirigeait précédemment Jundu Sham. Muslim a probablement attiré à lui certains combattants servant sous les ordres de l'émir Umar Shishani, des hommes qui ont combattu en Tchétchénie ou au Daghestan. Ce sont des combattants expérimentés qui par ailleurs savent aussi que l'émir Muslim a des liens importants avec des bailleurs de fonds du Moyen-Orient, depuis l'époque d'Ibn al-Khattab.

    Source : http://chechen.org/wp-content/uploads/2013/08/Abu-Umar-Shishani.jpg


    Des Arabes remplacent les combattants qui quittent Umar Shishani, mais celui-ci aura du mal à maintenir la cohésion d'un groupe composé d'hommes dont il ne parle pas forcément la langue. La plupart des volontaires tchétchènes d'Europe semblent cependant rejoindre ce groupe. En décembre 2013, l'émir Muslim revendique 1 500 combattants tandis que Shishani en alignerait 600. Les deux groupes comprennnent à la fois des Tchétchènes, d'autres nationalités du Caucase et des Arabes, syriens ou non. Il existe aussi d'autres groupes avec des Tchétchènes. Abu Musa, qui est arrivé en Syrie en 2012, dirigerait un groupe de 300 hommes. Le groupe Jamaat du Caliphat de l'émir Abdulkhakim compterait 100 militants. Si Shishani reconnaît l'autorité de Doku Umarov, le chef de l'insurrection tchétchène contre les Russes, ce n'est pas le cas de Muslim. En outre, Shishani est intégré dans la structure de l'EIIL, contrairement à Muslim. L'émir Salaudin, le représentant d'Umarov en Syrie, est devenu le chef des volontaires caucasiens. De Tchétchénie même, l'afflux s'est accru depuis cet automne mais ne concerne pour l'instant qu'un maximum de 100 personnes, dont peut-être quelques femmes. Mais les Tchétchènes ont intégré les groupes les plus puissants de l'insurrection et leur influence est sans doute sans rapport avec leur nombre réel.


    Les groupes armés dirigés et/ou entretenus par les volontaires étrangers


    Il est courant de lire, quand on parle de la guerre en Syrie, que le front al-Nosra rassemble surtout des combattants syriens tandis que l'EIIL regroupe surtout les volontaires étrangers. Il est vrai que la plupart des combattants étrangers sunnites rejoignent l'EIIL, mais ils contribuent aussi à d'autres formations17.

    Jaysh al-Muhajireen wa al-Ansar est commandée par Omar ash-Shishani, un vétéran de l'armée géorgienne. En mai 2013, celui-ci est nommé émir du nord de la Syrie par le chef de l'EIIL, secteur qui englobe les provinces d'Alep, Raqqa, le nord d'Idlib et Lattaquié. A la suite de cette désignation, le groupe de Shishani devient donc le paravent de l'EIIL. Si la désignation d'origine est conservée, c'est pour montrer qu'un front idéologique plus large existe, alors qu'en réalité, le groupe de Shishani n'est que le reflet de l'EIIL. On observe le même phénomène avec les nombreuses milices iraniennes qui se battent côté régime. En août 2013, le groupe joue un rôle décisif pour faire tomber la base aérienne de Minnagh, sous les ordres d'un Egyptien, Abu Jandal al-Masri. Fin novembre 2013, une nouvelle scission a lieu entre ceux qui restent fidèles à l'EIIL derrière Shishani et ceux qui conservent le « label » d'origine et qui ont un nouveau commandant, Salah ad-Din ash-Shishani.

    Jamaat Jund ash-Sham est un bataillon basé dans l'ouest rural de la province de Homs. Fondé par des combattants libanais, il comprend aussi des Syriens. Le groupe se rapproche de l'EIIL mais n'est pas hostile non plus à al-Nosra. Des activistes libanais sunnistes pro-EIIL de Tripoli relaient les informations du groupe, ce qui semble indiquer des liens avec ce milieu.

    Source : http://azelin.files.wordpress.com/2013/12/untitled9.png?w=300&h=164


    Le Bataillon Vert a émergé en août 2013. Il est proche d'EIIL et d'al-Nosra mais se démarque par son indépendance, et a pour ce faire changé d'emblème, par exemple, en septembre. Le groupe est mené par des Saoudiens mais comprend aussi des Syriens. Il a conduit des opérations conjointes avec l'EIIL et al-Nosra dans les montagnes de Qalamoun, ainsi qu'avec d'autres formations importantes comme Jaysh al-Islam, dans les zones désertiques de la province de Homs tenues par le régime -où il a d'ailleurs affirmé s'être emparé de nombreuses armes. C'est le Bataillon Vert, en lien avec l'EEIL, qui a repris la ville de Deir Atiyeh pendant la « bataille » de Qalamoun, avant que la ville ne soit reconquise par le régime et ses miliciens chiites.

    Source : http://azelin.files.wordpress.com/2013/12/untitled18.png?w=300&h=166


    Harakat Sham al-Islam a été fondé à la mi-août 2013 par des combattants marocains. Il a participé à l'offensive dans la province de Lattaquié à l'été 2013 et a aussi collaboré avec al-Nosra dans la province d'Alep, notamment dans une attaque sur la prison centrale de la ville, à laquelle n'a pas participé l'EIIL. Pendant l'offensive de Lattaquié, le groupe a perdu un ancien détenu marocain de Guantanamo, Mohammed al-Alami. Un autré vétéran d'al-Qaïda d'origine marocaine, Ibrahim bin Shakaran, dirige la formation. Le groupe est quasiment lié, de fait, au front al-Nosra, branche « officielle » d'al-Qaïda en Syrie. Il se revendique aussi d'un engagement qui sert en quelque sorte de banc d'entraînement, afin que les combattants reviennent ensuite au Maroc et dans le Maghreb pour lutter contre les régimes en place.

    Suqur al-Izz, comme le Bataillon Vert, a été créé et reste dirigé par des Saoudiens, en délicatesse avec al-Nosra et l'EIIL, même si le logo et certaines déclarations semblent bien rapprocher ce bataillon indépendant de l'EIIL. Né en février 2013, ce groupe opère dans la province de Lattaquié, et a participé à l'offensive coordonnée de l'été avec al-Nosra et l'EIIL. Parmi ses martyrs, on compte un Indonésien et des Syriens, tués notamment à Alep à la fin novembre 2013.

    Source : http://azelin.files.wordpress.com/2013/12/untitled44.png?w=300&h=166


    Le bataillon des Lions du Califat est basé lui aussi à Lattaquié et a été fondé par un Egyptien, Abu Muadh al-Masri. A la mi-novembre 2013, celui-ci annonce son ralliement à l'EIIL. La brigade Jund Allah dans Bilad ash-Sham est un groupe qui opère dans les provinces d'Idlib et de Hama et qui compte son propre bataillon de volontaires étrangers.

    Source : http://azelin.files.wordpress.com/2013/12/untitled57.png?w=300&h=174



    Conclusion


    L'afflux de volontaires étrangers a entraîné des conséquences importantes18. Il a contribué non seulement à renforcer les factions les plus radicales de l'insurrection syrienne, mais il a aussi redynamisé les communautés radicales dans les pays d'où sont partis ces volontaires. Cet afflux, qui marquera probablement une génération entière de combattants djihadistes, est facilité par les conditions d'accès relativement simples à la Syrie, notamment parce que de nombreux Etats soutiennent le même camp que ces combattants, ce qui les freine dans la répression d'un tel transit. En outre, la frontière nord de la Syrie est contrôlée par les rebelles, ce qui laisse la Turquie, un des principaux soutiens de l'insurrection, comme seule « garde-frontière », et peu désireuse de stopper le flux. Les volontaires peuvent ainsi aller en Syrie, revenir dans leur pays d'origine pour faire du recrutement et de la propagande, voire repartir. Le nombre élevé de femmes en provenance d'Europe montre aussi un certain changement d'attitude de la part des radicaux. En outre, le caractère très localisé de la guerre en Syrie fait que les combattants peuvent ne pas être forcément exposés au feu tout de suite, ou même tout court, ce qui rapproche de ce point de vue la Syrie de l'Afghanistan des Soviétiques. Le conflit syrien reflète aussi des lignes de fracture sectaires que l'on avait pu voir en Irak, et qui traditionnellement n'attirent pas les volontaires étrangers : mais l'important ici est peut-être plus qui l'on vient aider, plutôt que qui l'on vient combattre. L'échelle et la vitesse de mobilisation des combattants étrangers ont été grandement accélérées par Internet et les réseaux sociaux, mais c'est aussi parce que les autorités des pays de départ n'exercent pas une répression systématique, comme on l'a dit. Ce qui explique par exemple que le nombre de volontaires européens ait triplé en 6 mois.


    Bibliographie


    Samar Batrawin « The Dutch Foreign Fighter Contingent in Syria », CTC Sentinel, Volume 6 Issue 10, octobre 2013, p.6-10.

    Per Gudmundson, « The Swedish Foreign Fighter Contingent in Syria », CTC Sentinel, Volume 6 Issue 9, septembre 2013, p.5-9.

    Thomas Hegghammer, « Number of foreign fighters from Europe in Syria is historically unprecedented. Who should be worried? », The Monkey Cage, 27 novembre 2013.

    Thomas Hegghamer, Syria's Foreign Fighters, Middle East Channel, Foreign Policy.

    Aymenn Jawad Al-Tamimi, « Musings of an Iraqi Brasenostril on Jihad: Muhajireen Battalions in Syria », Jihadology.net, 13 décembre 2013.

    Aron Lund, « Who Are the Foreign Fighters in Syria? An Interview With Aaron Y. Zelin », Carnegie Middle East Center/Guide to Syria in Crisis, 5 décembre 2013.

    Suha Philip Ma’ayeh, « Jordanian Jihadists Active in Syria », CTC Sentinel, Volume 6 Issue 10, octobre 2013, p.10-13.

    Raffaello Pantucci, « British Fighters Joining the War in Syria », CTC Sentinel, Volume 6 Issue 2, février 2013, p.11-15.

    Juha Saarinen, « GUEST POST: The History of Jihadism in Finland and An Early Assessment of Finnish Foreign Fighters in Syria », Jihadology.net, 21 novembre 2013.

    Mairbek Vatchagaev, « Chechens Among the Syrian Rebels: Small in Number, but Influential », Eurasia Daily Monitor Volume: 10 Issue: 223, The Jamestown Foundation, 12 décembre 2013.

    Zia Ur Rehman, « Pakistani Fighters Joining the War in Syria », CTC Sentinel, Volume 6 Issue 9, septembre 2013, p.9-11.

    Andrew Zammit, « Tracking Australian Foreign Fighters in Syria », CTC Sentinel, Volume 6 Issue 11-12, novembre 2013, p.5-9.

    Aaron Y. Zelin, « CSR Insight: European Foreign Fighters in Syria », The International Centre for the Study of Radicalization, 2 avril 2013.

    Aaron Y. Zelin, Sami David, « Up to 11,000 foreign fighters in Syria; steep rise among Western Europeans », The International Centre for the Study of Radicalisation, 17 décembre 2013.



    1Sourate 8, verset 39 du Coran.
    2Lire l'interview de Tom Cooper, que j'ai réalisée, à ce sujet : http://lautrecotedelacolline.blogspot.fr/2013/12/la-guerre-civile-syrienne-interview-de.html
    3Aaron Y. Zelin, « CSR Insight: European Foreign Fighters in Syria », The International Centre for the Study of Radicalization, 2 avril 2013.
    4Thomas Hegghammer, « Number of foreign fighters from Europe in Syria is historically unprecedented. Who should be worried? », The Monkey Cage, 27 novembre 2013.
    5http://www.sueddeutsche.de/politik/radikale-islamisten-staffellaeufer-des-heiligen-kriegs-1.1845410 Merci à Florent de Saint-Victor de m'avoir fourni le lien en question.
    6Aaron Y. Zelin, Sami David, « Up to 11,000 foreign fighters in Syria; steep rise among Western Europeans », The International Centre for the Study of Radicalisation, 17 décembre 2013.
    7Aron Lund, « Who Are the Foreign Fighters in Syria? An Interview With Aaron Y. Zelin », Carnegie Middle East Center/Guide to Syria in Crisis, 5 décembre 2013.
    8Aron Lund, « Who Are the Foreign Fighters in Syria? An Interview With Aaron Y. Zelin », Carnegie Middle East Center/Guide to Syria in Crisis, 5 décembre 2013.
    9Zia Ur Rehman, « Pakistani Fighters Joining the War in Syria », CTC Sentinel, Volume 6 Issue 9, septembre 2013, p.9-11.
    10Suha Philip Ma’ayeh, « Jordanian Jihadists Active in Syria », CTC Sentinel, Volume 6 Issue 10, octobre 2013, p.10-13.
    11Samar Batrawin « The Dutch Foreign Fighter Contingent in Syria », CTC Sentinel, Volume 6 Issue 10, octobre 2013, p.6-10.
    12Raffaello Pantucci, « British Fighters Joining the War in Syria », CTC Sentinel, Volume 6 Issue 2, février 2013, p.11-15.
    13Juha Saarinen, « GUEST POST: The History of Jihadism in Finland and An Early Assessment of Finnish Foreign Fighters in Syria », Jihadology.net, 21 novembre 2013.
    14Andrew Zammit, « Tracking Australian Foreign Fighters in Syria », CTC Sentinel, Volume 6 Issue 11-12, novembre 2013, p.5-9.
    15Per Gudmundson, « The Swedish Foreign Fighter Contingent in Syria », CTC Sentinel, Volume 6 Issue 9, septembre 2013, p.5-9.
    16 Mairbek Vatchagaev, « Chechens Among the Syrian Rebels: Small in Number, but Influential », Eurasia Daily Monitor Volume: 10 Issue: 223, The Jamestown Foundation, 12 décembre 2013.
    17Aymenn Jawad Al-Tamimi, « Musings of an Iraqi Brasenostril on Jihad: Muhajireen Battalions in Syria », Jihadology.net, 13 décembre 2013.
    18Thomas Hegghamer, Syria's Foreign Fighters, Middle East Channel, Foreign Policy. Merci à Stéphane Taillat de m'avoir offert cet article.

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