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    On ne présente plus la collection bleue J'ai Lu leur Aventure, qui proposait voici plusieurs décennies des témoignages ou récits d'acteurs ou de moments importants de la Seconde Guerre mondiale, en particulier. Le tome 101 est le récit de Jacques Bergier, physicien français, résistant, qui prit part notamment à un réseau de renseignement "scientifique" qui contribua à traquer les fameuses armes V.

    Comme il le rappelle dans la préface, son récit n'est qu'un aperçu du travail de ce réseau (il renvoie à d'autres sources dont certaines aujourd'hui dépassées ou remises en question, tel David Irving). Il explique combien les débuts de la résistance en France, dès 1940, ont été difficiles et qu'il était difficile d'entrer en contact avec l'Angleterre.

    En novembre 1940, Bergier forme, avec André Helbronner et Alfred Eskenazi, deux autres scientifiques, un réseau de renseignements à Lyon. Transmissions, liaisons, faux papiers sont des problèmes prioritaires pour assurer la survie d'un réseau de résistance. Le contact avec Londres une fois établi à Berne, le groupe tente de diffuser son activité, mais se heurte au problème des relations avec la France Libre, voulue par de nombreux interlocuteurs.

    Montrose, parachuté de Londres, met sur pied avec eux, entre novembre 1942 et janvier 1943, le réseau Marco-Polo. Ce réseau favorise largement l'effort de renseignement sur celui d'action à proprement parler. Surveillé par l'Abwehr de Canaris, Marco-Polo commence à réunir des informations sur les armes V. Il installe une base d'archives à la centrale Blindenheim, à Villeurbanne. Les renseignements sur les armes V, d'après Bergier, ne sont pas forcément pris au sérieux à Londres, du moins au départ.

    Comme souvent, le réseau est victime d'une trahison. Helbronner et Eskenazi sont arrêtés successivement en juin 1943. Le réseau est cependant réconforté en août par l'annonce sur la BBC du bombardement de Peenemünde, la base secrète où l'on met au point les armes V. Bergier doit monter sur Paris pour rencontrer les FTP, qui éliminent des agents secrets de son réseau de renseignement sans en avoir connaissance.

    La Gestapo surgit dans la centrale Blindenheim le 23 novembre 1943. Bergier est arrêté. Torturé par les Allemands, sans dire un mot. On lui propose de travailler pour la recherche nazie, il refuse. A l'extérieur, dès janvier 1944, le réseau Marco-Polo devient Promontoire. Il continue d'informer Londres, en particulier sur les rampes de lancement de V-1, matraquées pendant la fameuse opération Crossbow. Le 7 mars, Bergier est déporté dans le camp de concentration de Neue Bremme. La seconde centrale du réseau, dans la banlieue de Lyon, est démantelée par les Allemands le 25 juillet 1944.

    Bergier évoque alors cette mystérieuse opération "Oeuf de Pâques", citée par Canaris : des sabotages et assassinats prévus par la division Brandenburg, un soulèvement de collaborateurs français dans le Midi, l'action d'éléments en Espagne, avec bombardement par V-1 et V-2 et la contre-offensive des Ardennes. L'opération Tarzan, monté notamment par les Américains, aurait éliminé les deux premiers éléments de cette menace jamais apparue au grand jour.

    Bergier termine le livre en évoquant les V-1 et les V-2, et leurs atouts respectifs. Il imagine les armes du futur : la foudre à boule et le laser, et évoque la guerre secrète qui a cours entre les deux superpuissances du moment. La postface comprend une interview du colonel Passy par Roger Wybot. Passy apporte un contrepoint utile au récit et explique notamment pourquoi il  a été difficile, pendant longtemps, de rencontrer des agents de la France Libre. Jean Prim rajoute un dictionnaire des termes évoqués, notamment scientifiques.




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    Encore deux nouvelles recensions de L'offensive du Têt :

    - la première est celle de l'allié Thibault Lamidel, qui tient le blog Le fauteuil de Colbert. Une recension en forme de réflexions sur la guerre du Viêtnam et les conflits contemporains, similitudes, leçons à tirer, etc.

    - la seconde est celle du Figaro Littéraire, signée Frédéric de Moncault. Plus précise et moins sommaire (!) que celle de Jean Sévillia pour le Figaro Magazine, plus flatteuse aussi pour moi. Mais l'auteur sélectionne ce qui l'intéresse, et déforme parfois mon propos.




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    Le chasseur La-5, à moteur radial et construit en bois, a beaucoup fait pour que les VVS obtiennent la supériorité aérienne contre la Luftwaffe sur le front de l'est. L'as des as alliés, Ivan Kozhedoub, a remporté l'essentiel de ses 62 victoires sur des chasseurs Lavochkine. Avec les chasseurs Yak, les Lavochkine ont constitué l'épine dorsale des VVS pendant la Grande Guerre Patriotique : 9 920 La-5 sont produits jusqu'en novembre 1944, suivis par 5 905 La-7 jusqu'en décembre 1945.

    Ce n'est pas par hasard si les Soviétiques choisissent de construire des chasseurs en bois. Le matériau est davantage disponible que les alliages en métal, et ce d'autant plus après l'invasion allemande de 1941. Le LAGG-3, qui est entré en service avant Barbarossa, étant jugé obsolète, l'URSS fait travailler ses ingénieurs sur un moteur radial M-82 monté sur un nouveau chasseur. C'est Alexeyev, l'adjoint de Lavochkine, qui est chargé du projet dans l'usine 21 de Nijni-Novogorod. Il y travaille dès la relocalisation des bureaux de Moscou à Nijni-Novogorod à l'automne 1941. Les tests sont réalisés à partir d'un LAGG-3 équipé du nouveau moteur. Le La-5, c'est son nom, embarque désormais des canons de 20 mm comme armes de bord. Le prototype est prêt dès décembre 1941 mais n'est testé qu'en avril 1942. Il se révèle légèrement supérieur au Bf 109 F allemand qui surclassait le LAGG-3.

    Le prototype est rapidement testé et la production commence dès juillet 1942. C'est avant tout un chasseur, il n'est pas vraiment conçu pour faire en parallèle de l'appui au sol. Appareil rustique, il se prête bien aux conditions difficiles du front de l'est sur les terrains de campagne, nécessitant peu d'entretien. Mais les premiers La-5 de production sont plus lourds et moins rapides que le prototype, et, en outre, la visibilité est mauvaise. Des tests avec un Bf 109 G-2 capturé en octobre 1942 révèlent la supériorité du chasseur allemand. C'est au-dessus de Stalingrad que les premiers La-5 reçoivent leur baptême du feu, avant de s'illustrer au-dessus du Kouban et surtout de Koursk en 1943. C'est là que commence à s'illustrer le futur as Kozhedoub. Les Allemands capturent d'ailleurs un premier exemplaire du La-5 en juillet 1943. 1 129 La-5 sont produits en 1942, essentiellement à l'usine de Nijni-Novgorod, contre 2 771 LAGG-3 cette même année.

    Une version au moteur plus puissant, le La-5F, est testée dès avril 1943 et affectée aux régiments de chasse mais aussi à la défense aérienne du territoire. Mais c'est finalement le La-5FN, autre version au moteur gonflé, qui surclasse en teste le Bf 109 G-2. Il est engagé pour la première fois au-dessus de Koursk. Les 14 La-5FN du 32ème régiment de chasse de la Garde participent à 25 engagements aériens en juillet-août et revendiquent 33 avions allemands -dont 21 Fw 190 et 3 Me 109. En 1943, 5 048 La-5F ou FN sont produits dont 91% à l'usine de Nijni-Novgorod. 3 826 de plus le sont en 1944, mais dès avril, les lignes de montage commencent à s'adapter pour construire le La-7. Après la guerre, de nombreux appareils disparaissent car la construction en bois ne résiste guère à l'épreuve du temps...

    Les La-5 ont également équipé le 1e régiment de chasse tchécoslovaque, formé en mai 1944 à partir de pilotes venus de la RAF. En septembre-octobre 1944, le régiment intervient pour soutenir les insurgés slovaques. Les Tchécoslovaques forment ensuite, en janvier 1945, une division mixte intégrée dans une armée aérienne soviétique. Ils seront les seuls à l'exception des VVS à piloter le La-5, retiré du service en 1948.

    Les ingénieurs soviétiques planchent sur d'autres modèles plus puissants : La-5 206, La-5FN modèle 1944, M-71, avec un nouveau moteur, sans compter l'UTI, la version d'entraînement et de liaison. Le La-7 est développé à partir de l'automne 1943 sur la base de ce modèle : c'est le premier à inclure quelques parties en métal. Le premier prototype est achevé en janvier 1944 et subit une batterie de tests jusqu'en mars, qui mettent en lumière des problèmes structurels liés à l'assemblage des pièces. C'est pourtant le chasseur soviétique le plus rapide du conflit malgré d'autres défauts dans la version finale. Les premiers La-7 quittent les chaînes de production en mai 1944 mais arrivent d'abord au compte-gouttes : il n'y en a que 225 en ligne en septembre. Les premiers exemplaires sont affectés au 176ème régiment de chasse de la Garde dont Kozhedoub est le commandant adjoint. Il abat sur La-7 son unique Me-262 le 15 février 1945. Le 63ème régiment de chasse de la Garde, qui opère en Lituanie du 15 septembre au 15 octobre : en 116 sorties, 47 rencontres et 39 combats aériens (à 94% contre des FW 190), il abat 52 Fw 190 et 3 Bf 109 pour la perte de 4 La-7. Les succès soviétiques sur La-7 sont aussi dûs à une expérience plus grande des pilotes et, à l'inverse, à l'affaiblissement de celle de la Luftwaffe. Quelques La-7 sont fournis au 2ème régiment de chasse tchécoslovaque en mars 1945. Les Soviétiques désignent une version destinée aux interceptions à haute altitude, le La-7TK : les quelques exemplaires opèrent contre les avions de reconnaissance allemande. Pour contrer les premiers avions à réaction allemands, ils mettent aussi au point le La-7R, qui démarrent avec une fusée : l'avion ouvre l'ère du jet pour les VVS. La version UTI, comme toujours, est destinée à l'entraînement et aux liaisons.

    Un petit ouvrage sympathique, qui ravira les passionnés, même s'il ne cite pas ses sources. On apprécie cependant les petits dessins légendés qui montrent les ajouts ou changements d'une version à l'autre.

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    De retour après une grosse semaine de travail, sur un écrit à paraître prochainement (plus d'informations bientôt, à suivre), je signale la mise en ligne sur L'autre côté de la colline de deux nouveaux articles.

    Le premier est signé Adrien Fontanellaz et porte sur la lutte anti-hélicoptères, à partir des exemples du Viêtnam et de la guerre en Afghanistan menée par les Soviétiques. Sujet qui m'intéresse d'autant plus que je l'avais en partie abordé lors de la publication du numéro d'Histoire et Stratégie sur les opérations aéromobiles.

    Le second est celui de David François sur l'offensive Broussilov de 1917, dans une Russie alors en pleine révolution. Il a le mérite, me semble-t-il, de montrer que même à ce moment-là l'armée russe conserve encore certaines forces même si l'effondrement n'est pas loin. On est à des années-lumière de la fameuse "armée tsariste qui n'a jamais fait le poids"évoquée par certains et des stéréotypes allemands de la Grande Guerre qui forgeront pour longtemps, aussi, la vision de l'adversaire soviétique.

    Bonne lecture !

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    Le bicentenaire de la bataille de Leipzig (2013) a vu fleurir les publications consacrées à cet affrontement. Il est à noter aussi que la bataille intéresse, par exemple, les prolégomènes de l'art opératif, un thème très à la mode ces temps-ci.

    Walter Bruyère-Ostells signe, dans la collection L'histoire en batailles de Tallandier, un des ouvrages de cette "vague" sur Leipzig. Maître de conférences en histoire contemporaine à l'IEP d'Aix-en-Provence, on lui doit déjà plusieurs ouvrages dont une Histoire des mercenaires, chez le même éditeur.

    Comme il le rappelle dans le prologue, c'est l'artillerie qui ouvre, le 16 octobre 1813, ce qui reste comme le plus grand affrontement avant la Première Guerre mondiale -du moins, en Europe.

    Napoléon, affaibli après la retraite de Russie, car son Empire ne tient qu'à ses victoires militaires, réussit le tour de force de reconstituer une armée, en quelques mois, grâce à l'incorporation des fameux "Marie-Louise". Il est plus difficile en revanche de ressusciter une cavalerie de qualité. L'enjeu est désormais l'espace germanique, où la Prusse rejoint, en février 1813, le camp des coalisés. Frédéric-Guillaume III le fait davantage dans un esprit antinapoléonien et conservateur que pour provoquer une insurrection nationale. L'armée prussienne a été remodelée depuis 1806 par Scharnhorst et Gneisenau. Avec 200 000 hommes (400 000 en août 1813), Napoléon fonce sur la Saxe, restée fidèle à la France. Malgré les victoires de Lützen et Bautzen, qu'il ne peut exploiter faute de cavalerie, il est obligé de conclure un armistice en mai. Les coalisés en profitent pour se renforcer, d'autant que Napoléon est affaibli par la défaite de Vitoria, en Espagne, le 21 juin. L'Autriche rejoint finalement la coalition, en août. Celle-ci dispose de la supériorité numérique, avec plus de 500 000 hommes contre les 400 000 de Napoléon. Elle constitue trois armées : Bohême, Silésie, et du Nord, avec le renfort de Bernadotte, ancien maréchal de Napoléon devenu roi de Suède.


     

    A Dresde, le 26 août, Napoléon arrive au secours de la garnison menacée par l'avance de plus de 200 000 soldats coalisés, là où lui-même ne peut en aligner que 120 000. La victoire est acquise mais Napoléon ne peut encore une fois l'exploiter, d'autant que ses officiers se font corriger par les coalisés. Octobre voit l'invasion du royaume de Westphalie de son frère Jérôme et le retournement du roi de Bavière. Napoléon anticipe la marche coalisée sur Leipzig, pour le couper de ses arrières : mais en voulant battre les armées ennemies au détail, il confie un corps de 30 000 hommes à Gouvion Saint-Cyr pour tenir Dresde, une erreur manifeste. Par ailleurs, l'armée française est usée, épuisée par les maladies. Le 15 octobre, Napoléon déploie l'essentiel de son armée à l'est et au sud de Leipzig, de façon à repousser d'abord les Autrichiens, puis à se retourner ensuite contre les Prussiens et les Russes.

    Au matin du 16 octobre, à 9h00, 96 000 Français affrontent les 140 000 soldats de l'armée de Bohême tandis que 25 000 hommes contiennent les 70 000 Prussiens et Russes de Blücher. 4 colonnes coalisées déboulent autour du village de Wachau, soutenues par plus de 200 canons. Six assauts sont repoussés mais les Français ne peuvent contre-attaquer, car il faut maintenir des troupes au nord et à l'ouest, où les coalisés manoeuvrent pour encercler la Grande Armée. La cavalerie française se démène, pourtant, et au soir du 16 octobre, la victoire française peut sembler proche.

    En réalité, dès la fin de l'après-midi, les coalisés engagent leurs réserves, ce qui rééquilibre la balance; Les combats ont été particulièrement violents, les "marie-louise" ont dû attendre parfois longtemps avant d'être engagés, ce qui accroît la tension, parfois sous les boulets de l'artillerie. Le soldat craint surtout la blessure, car le blessé a de fortes chances de succomber. L'artillerie, massive à Leipzig, blesse plus que de coutume, mais ne supplante pas les armes à feu. Le dispositif français, sur deux lignes au lieu de trois, est plus fragile aux charges de cavalerie ou d'infanterie. Les civils de Leipzig restés sur place souffrent également des affres de la bataille. Tactiquement vainqueur -les coalisés ont perdu 30 000 hommes et les Français sont restés maîtres de leur position-, Napoléon ne dispose plus que d'une armée fatiguée menacée d'être coupée de ses arrières : la situation stratégique est donc critique.

    Le 17 octobre, une pause survient. Des négociations, infructueuses, ont encore lieu. Napoléon consent enfin à retraiter, tout en laissant croire à ses adversaires qu'il n'en est rien. Ceux-ci reçoivent le renfort de plus de 130 000 hommes. Napoléon n'envisage pas de négocier sinon après avoir détruit l'armée ennemie : la "guerre réglée" du XVIIIème siècle est bien morte, pour lui. Le 18, 150 000 Français font face à plus de 300 000 coalisés. Napoléon a rapproché ses troupes de Leipzig mais rien n'a été organisé, ou presque, pour assurer le franchissement du cours d'eau, l'Elster, près de la ville. Dans celle-ci, c'est bientôt le chaos, alors que trois colonnes coalisées soutenues par un puissant feu d'artillerie s'élancent contre les défenseurs. Dès 10h00, les premières unités saxonnes et wurtembourgeoises de l'armée française font défection et passent à l'ennemi, de manière spontanée.

    Les défections révèlent la fragilité de la position française, qui ne flanche pas pour autant malgré la concentration des feux coalisés, dont des fusées Congresse. Cette fois-ci, Napoléon est bien sur le point de perdre une bataille qu'il mène personnellement, et ses adversaires cherchent manifestement à anéantir son armée prise dans une nasse. La défection des Saxons était prévisible, car les corps germaniques s'agitent depuis déjà plusieurs semaines. En outre, ces unités subissent des pertes importantes, ce qui les pousse également à franchir le pas. Malgré le sentiment antifrançais très prononcé dans l'espace germanique depuis les guerres napoléoniennes, l'historien ne pense pas qu'il faille voir en 1813 une "guerre de libération nationale", mais davantage la revanche d'Austerlitz ou de Iéna. La participation des corps francs de volontaire aux affrontements est plus symbolique que décisive.

    Le 19 octobre, la retraite française dans Leipzig et au-delà, via l'unique pont sur l'Elster, se transforme en déroute quand l'ouvrage est détruit par une explosion, provoquée par le désordre ambiant. C'est alors que la panique gagne l'armée française, dont une partie est prise au piège du mauvais côté. 12 000 hommes sont capturés, de nombreux autres se noient dans l'Elster, dont le maréchal Pionatowski. L'alliance des princes triomphe de Napoléon.

    L'armée française se replie sur le territoire nationale, doit piller pour survivre. Les coalisés, qui ont perdu 60 000 hommes à Leipzig, ne mènent pas une poursuite vigoureuse. Fatigués, démoralisées, les soldats de Napoléon voient en plus certains grands officiers de l'armée, comme Murat, se détourner de l'empereur. Celui-ci parvient pourtant à forcer le passage du Rhin à Hanau, devant 60 000 Austro-Bavarois, mettant fin à la campagne de 1813. Le 2 novembre, à Mayence, il ne reste plus que 70 000 soldats de la Grande Armée, qui ont laissé derrière eux 120 000  de leurs camarades.

    Les affrontements autour de Leipzig illustre bien l'évolution des guerres napoléoniennes. La Grande Armée, de moins bonne qualité, est utilisée pour des chocs frontaux de plus en plus coûteux. L'effectif engagé -plus de 500 000 hommes-, la durée, l'espace, font de la bataille un avant-goût de ce que seront les combats de la Grande Guerre. La mémoire de la bataille est intéressante : côté français, on minimise la défaite, rejetée sur Bernadotte et les Saxons, traîtres bien commodes ; pour les Prussiens, Leipzig est le début de la construction nationale germanique. En réalité, Leipzig assure surtout la victoire de l'Europe monarchique sur l'Europe napoléonienne. L'artillerie s'est dépensée sans compter : 220 000 coups rien que pour les Français, en quatre jours. Toutefois, Walter Bruyères-Ostells doute fortement que Leipzig soit aussi un signe avant-coureur de la brutalisation telle qu'elle s'exprimera au XXème siècle. La bataille se distingue plus par son gigantisme que par l'anéantissement d'une armée, qui se disloque encore comme précédemment, la faible létalité des armes diminuant la mortalité par rapport au total des pertes. L'artillerie tient une plus grande place, les adversaires de Napoléon ont appris, mais renâclent encore à passer hors de la guerre réglée : ils cherchent à épargner Leipzig et la population civile, on est encore loin d'une "guerre totale" de l'ère industrielle.

    En conclusion, un ouvrage qui offre des clés de compréhension intéressantes sur la bataille, sans aucun doute importante dans l'histoire des guerres napoléoniennes. On peut regretter peut-être la présence d'une véritable introduction, posant les enjeux d'emblée, car ceux-ci n'apparaissent vraiment qu'en conclusion, justement. Le format de la collection conduit l'historien à privilégier le récit, à grand renfort de témoignages. La lecture en est certes plus vivante mais on aurait aimé voir développer un peu plus les réflexions intéressantes formulées à la fin du livre. La carte générale de la campagne aurait été bienvenue au début et non à la fin. On regardera la bibliographie pour éventuellement approfondir.




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    Hélène Carrère d'Encausse, historienne désormais assez âgée (plus de 80 ans...) et spécialiste de la Russie, est issue d'une famille géorgienne exilée après la révolution de 1917. Après s'être essayé à la prédiction dans L'Empire éclaté (où elle annonçait l'implosion de l'URSS en raison du poids montant des musulmans en Asie Centrale, ce qui s'est, au final, révélé inexact), elle revient à l'écriture de l'histoire. En 1996, elle signe une de ses biographies consacrées au dernier tsar en date, Nicolas II.

    L'introduction donne le ton puisque Nicolas II, finalement, n'aurait eu, pour ainsi dire, pas de chance (!) : sa vie se résumerait à une tragédie personnelle et familiale. D'après l'historienne, la malchance de la Russie (!) tient à son histoire : élevée à l'école de Byzance, elle aurait été arrachée à l'Europe par les envahisseurs tatars (sic). D'où la course effrénée de la Russie vers la modernité, jusqu'à Nicolas II. Celui-ci aurait en vain tente d'amener son empire dans ce sens, handicapé par son respect inné pour l'autocratie. Le tout dans une poussée eschatologique qui rendait la catastrophe inévitable... et les fossoyeurs de l'URSS ne seraient finalement que les héritiers de la "transition interrompue" initiée par Nicolas II. Point sur lequel on peut être d'accord, toutefois : toute transition demande du temps, beaucoup de temps...



    Pour Hélène Carrère d'Encausse, Nicolas II hérite, en 1894, d'une ensemble en bonne santé. La paysannerie est émancipée depuis 1861 et l'abolition du servage, même si des lenteurs retardent l'application réelle. La justice adopte des principes modernes sous l'égide du tsar Alexandre II en 1864. L'armée est basée sur la conscription et tente de se moderniser, elle aussi. Les enseignements primaire et secondaire sont développés. Les universités également, mais l'agitation estudiante conduit le pouvoir à maintenir la bride. L'abolition du servage, la conquête de l'Asie Centrale, le développement des voies de communication, notamment du chemin de fer, stimulent l'économie. L'industrie s'étend mais reste aussi concentrée en un certains nombre d'endroits. La Russie achève son expansion territoriale en Asie Centrale et dans le Caucase. La population atteint 125 millions d'habitants en 1897. Mais il y a aussi des problèmes : l'instabilité politique, liée à de nouvelles idées, notamment issues de la Révolution française et du romantisme allemand. Slavophiles et occidentalistes s'opposent. Les idées se radicalisent chez certains dès le milieu du XIXème siècle. Les anarchistes pratiquent les attentats terroristes et viennent ainsi à bout d'Alexandre II en 1881. Son successeur, Alexandre III, le père de Nicolas II, fait machine arrière. L'autocratie prime, et l'antisémitisme donne lieu aux premiers pogroms massifs, particulièrement violents. Si les ouvriers commencent à bénéficier d'une certaine législation, la paysannerie, elle, souffre, malgré l'abolition du servage. La Russie, à l'avènement de Nicolas II, est en pleine transition.

    Nicolas, né en 1868, n'est en fait pas formé pour devenir souverain. De son père, il conserve l'attachement à l'autocratie. Tenu à l'écart des responsabilités par Alexandre III, ennuyé par la vie politique, il ne se plaît qu'à l'armée. Un tour du monde en 1890 lui fait frôler la mort au Japon, auquel il conservera une rancune tenace. Il parvient à forcer la main de son père pour épouser, en 1894, une princesse allemande, Alix de Hesse-Darmstadt. Alexandre III meurt cette année-là. Devenu tsar, Nicolas II épouse Alix, et le mariage impérial est terni par un accident qui entraîne la mort de centaines de personnes, lors d'un mouvement de foule en panique, à Moscou. Witte, choisi par le tsar, développe le potentiel économique de la Russie, qui attire les investisseurs. Nicolas II veut aussi rendre sa place à la Russie sur le plan internationale, et privilégie l'alliance française. L'impératrice, mal vue car allemande, sujette à une religiosité quasi hystérique, s'enferme bientôt dans ses palais. Dès 1899, les étudiants grognent, et les autorités choisissent la répression systématique. Le ministre de l'Intérieur Sipiaguine est assassiné en 1902 et Nicolas II le remplace par Plehve, qui réprime les soulèvements des paysans, des ouvriers, et même des nationalités comme les Finlandais. L'Okhrana manipule les syndicats, avant que Plehve ne soit assassiné en 1904.

    Nicolas II compte sur une guerre pour raffermir le pays. Ne pouvant progresser sur le Bosphore, il se tourne vers l'Asie où ses ambitions vont rencontrer celles du Japon. Mais le Japon attaque par surprise la flotte russe à Port-Arthur, en février 1904, et remporte victoire sur victoire, non sans mal, sur terre et sur mer, jusqu'à Tsushima. Nicolas II doit accepter la paix de Portsmouth, qui limite les dégâts pour la Russie, sous l'égide du président Roosevelt. Aux défauts de l'appareil militaire russe s'ajoutent ceux de l'infrastructure de transport et la tension qui couve dans le pays. Nicolas II, plus assuré en politique étrangère, a voulu jouer au chef de guerre et a perdu. De même commet-il une énorme gaffe en signant avec Guillaume II l'alliance défensive de Björkö, en 1905, ce qui le met en porte-à-faux avec la France.

    La nomination du prince Sviatopolsk-Milski,à la place de Plehve, semble annoncer un "printemps politique". Le marxisme pénètre en Russie, et même si les socialistes sont éclatées, la bourgeoisie libérale n'est pas encore organisé en force politique réelle, ce qui laisse le champ libre aux révolutionnaires. Nicolas II hésite, mais sur le conseil de certains ministres conservateurs, défend l'autocratie. L'armée tire sur la foule à Saint-Pétersbourg, en janvier 1905. La répression accélère la contestation, alors même que le souverain découvre que son unique héritier est hémophile.

    Nicolas II doit concéder, quelques mois plus tard, une première forme de représentation, la Douma, encore bien restreinte. Il a été poussé à le faire car les mencheviks organisent un soviet à Saint-Pétersbourg. Witte, qui pilote la barque, est cependant impuissant à contenir le déferlement de haine antisémite de l'extrême-droite russe, centuries noires et autres organisations du même tonneau, qui multiplie les pogroms. Witte parvient néanmoins à obtenir un emprunt français et la première Douma élue siège en avril 1906. Mais Nicolas II la dissout rapidement : les députés conspuent ses ministres et l'assemblée devient un lieu de débats.

    Stolypine remplace Witte. Homme de terrain, son caractère s'accorde bien avec celui du tsar. Visé par des attentats terroristes, Stolypine commence à faire le ménage, de façon à pouvoir mener à bien sa politique. La deuxième Douma de 1907 penche de plus en plus à gauche. Dissoute, elle laisse la place à une troisième Douma, qui permet enfin à Stolypine de conduire son projet de réforme rurale. Mais les résultats demeurent bien modestes pour donner aux paysans, en particulier les plus pauvres, plus de terres. Stolypine se heurte de plus en plus à la Douma, démissionne en 1911 avant de périr lui aussi assassiné. Le ministre n'a pu concilier autoritarisme et libéralisme, car le tsar lui-même n'était pas convaincu. La noblesse russe s'inquiète surtout de maintenir l'ordre et ses possessions, alors que les socialistes-révolutionnaires, eux, veulent nationaliser les terres ; pour d'autres socialistes, les paysans ne sont que la cinquième roue du carrosse... au crédit de Stolypine, on peut mettre la pérénité de la Douma, qui ne peut plus être supprimée.

    Pour Hélène Carrère d'Encause, c'est alors que commencent "les années fatales". L'impératrice Alexandra, anxieuse pour son fils en raison de son hémophilie, s'entoure de charlatans et de bonimenteurs. Mais le moine Raspoutine, qui arrive à la cour en 1907, est d'un autre acabit. Il a l'avantage de savoir apaiser les crises de l'héritier, en l'empêchant notamment de prendre l'aspirine, qui est en fait contre-indiquée pour son mal... L'Eglise orthodoxe, qui ne discrédite pas le moine devenu de plus en plus influent, perd en crédibilité. Kokovtsev, le remplaçant de Stolypine, n'en a ni l'envergure, ni le charisme. Grèves et manifestations se multiplient en 1912-1913. Le bilan du tricentenaire des Romanov, en 1913, révèle la modernisation économique, mais aussi la crispation sociale. A la périphérie, les minorités et nationalités, Polonais, Ukrainiens, Tatars, se détachent d'un empire qui ne fait pas assez de concessions. A l'extérieur, la Russie joue à l'apprenti-sorcier dans les Balkans pour redorer son blason, mais se faisant, heurte profondément l'Autriche-Hongrie. Dès 1913, Nicolas II juge probablement une guerre européenne inévitable, et se méfie de Guillaume II, un cousin qui l'a trop souvent dupé.

    C'est ainsi qu'en juillet 1914, Nicolas II procède à la mobilisation partielle, pour tenir ses engagements vis-à-vis de la France, en particulier. L'élan patriotique, en particulier contre l'Allemagne, semble un temps éclipser les tensions. Mais les premières défaites, notamment à Tannenberg, donnent déjà un lourd bilan au début de 1915. L'offensive de l'été amènent l'opinion à prendre conscience des insuffisances du commandement. Le 25 août, Nicolas II prend la tête de l'armée à Moghilev, emmenant son fils malade. Politiquement, c'est une erreur de taille, car le départ l'éloigne de la Douma et d'une impératrice en proie aux influences de Raspoutine. La progression allemande pose la question des nationalités, sur laquelle l'empire russe joue maladroitement. Lénine voit le levier que constitue ce ferment des nationalités. Le décret de mobilisation du 25 juin 1916 met le feu aux poudres en Asie Centrale. L'insurrection, là-bas, a déjà commencé. Alors même que l'armée russe se rétablit sur le front, mais que la situation politique, elle, demeure chaotique, de par l'absence du tsar. L'impératrice organise une valse des ministres, Raspoutine oeuvrant dans l'ombre.

    Dans le cadre de la mobilisation pour l'effort de guerre, les ouvriers des usines d'armement ont été invités à participer aux réunions. La situation matérielle à l'arrière se dégrade de jour en jour et pousse les femmes dans la rue. Les membres de la Douma se rendent compte que le pouvoir est en train de glisser, progressivement, vers le peuple mécontent. Les proches de Nicolas II, en désespoir de cause, liquident physiquement Raspoutine, accusé de tous les maux. Les projets de complot se multiplient. Le tsar, revenu temporairement dans la capitale, est vite reparti auprès de l'armée.

    L'hiver a été très rude à Petrograd. Les femmes descendent dans la rue pour réclamer du pain, bientôt suivies des étudiants et des ouvriers. Le 25 février, les manifestations enflent, et, moment décisif, une partie de la garnison rejoint les manifestants. La Douma récupère ce pouvoir venu de la rue, mais doit accepter à ses côtés la présence d'un soviet. Mais les deux instances ne vont pas coopérer. Le 2 mars, Nicolas II abdique, écarte également son fils du trône. La monarchie des Romanov a vécu.

    Le gouvernement provisoire ne peut maintenir la monarchie. L'armée ne se désintègre pas immédiatement. Mais l'opinion publique, elle, est de plus en plus hostile à la guerre. Le général Kornilov souhaite rétablir l'ordre par la force, tandis que Lénine, rentré en Russie, s'efforce de récupérer le mouvement populaire. L'appui allemand est utilisé à bon escient, mais Lénine a tiré les leçons de 1905 : plus de compromis, il faut donner tout le pouvoir aux Soviets. Kerenski, qui dirige désormais un gouvernement provisoire déjà plus à gauche, tente de reprendre la main par une offensive, en juin, qui accélère la décomposition de l'armée. Les bolcheviks lancent une première insurrection en juillet, qui échoue. Mais quand Kerenski tente de manipuler Kornilov, ce sont eux qui fédèrent le camp socialiste pour arrêter les troupes sur la capitale. La suite est connue : les bolcheviks s'emparent du pouvoir, accélèrent la conclusion d'une paix séparée, distribuent la terre, affirment le droit à l'autodétermination des nationalités. Les Romanov, eux, sont détenus à Tsarkoïe Selo, palais devenu prison. En juillet, Kerenski les fait transférer à Tobolsk. Avec le déclenchement de la guerre civile, le Soviet d'Ekaterinbourg met la main sur la famille impériale et la détient dans la maison Ipatiev. D'autant que l'affrontement éclate avec les socialistes-révolutionnaires en juillet : ils prennent Samara avec la légion tchèque, tandis qu'en Sibérie, à Omsk, s'installe un autre foyer contre-révolutionnaire. Dans la nuit du 6 juillet 1918, les bolcheviks massacrent toute la famille impériale, probablement pour signifier, ainsi, l'irréversibilité de la révolution.

    Personnalité tourmentée que celle de Nicolas II, que l'on compare volontiers à Louis XVI. Mais celui-ci ne connait pas de tragédie personnelle ou de sens de la fatalité. En revanche, le royaume de France était-il dans un meilleur état que la Russie de Nicolas, comme semble le croire l'historienne, citant Pierre Gaxotte, l'historien de l'Action Française (!) ? On peut s'interroger. Nicolas II, profondément attaché à l'autocratie, n'a pas su résoudre la crise politique qui existait déjà avant son règne. Il n'a pu accomplir ses ambitions en politique extérieure faute d'avoir compris les ressorts profonds de l'agitation politique et sociale en Russie. Coupé des élites culturelles, Nicolas II a, selon Héléne Carrère d'Encausse, manqué de temps pour achever la transition.

    L'ouvrage laisse une impression mitigée. D'abord parce qu'il annonce d'emblée une comparaison en filigrane avec la situation de la Russie au sortir de la chute de l'URSS, qui semble conditionner la lecture du règne de Nicolas II. La biographie, d'ailleurs, souffre d'un autre problème : en réalité, l'historienne traite plus du contexte, des événements intérieurs ou extérieurs, que du personnage lui-même, qui demeure relativement en retrait -presque plus que l'impératrice et Raspoutine. Outre les écarts un peu simplistes que l'on peut repérer en introduction ou en conclusion, la thèse principale de l'auteur, a savoir que la Russie de Nicolas II était sur le chemin d'une transition réussie, n'eut été la guerre et la révolution, n'arrive pas à convaincre, parce que l'historienne a un parti pris évident en faveur de tout ce qui n'est pas bolchevik. En découle une vision peut-être un peu trop lisse, et d'ailleurs parfois un peu trop générale, faute d'exemples suffisamment précis, de la Russie tsariste au début du XXème siècle. 




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    Les éditions H.F. Ullmannproposent à des prix défiant toute concurrence (4 euros !) des volumes richement illustrés et pourvus d'un texte conséquent sur de grandes figures de l'histoire de l'art, particulièrement à la période moderne. Marion Kaminski livre l'opus consacré au Titien.

    Tiziano Vecello, né probablement vers 1490, va oeuvrer à Venise, une des cités-Etats les plus prospères d'Italie au XVIème siècle. Gouvernée par des aristocrates, la ville a pourtant souffert pendant les guerres d'Italie, entre la France, l'empereur et le pape. Titien apprend son métier chez les frères Bellini, qui l'influencent, ainsi que Giorgione. En 1505, il se voit confié la restauration des fresques du Fondaco dei Tedeschi, qui a brûlé dans un incendie.

    Ces fresques, achevées en 1508/1509, sont les premières oeuvres indépendantes de l'artiste. Les commandes affluent dès 1510 et Titien ouvre son propre atelier trois ans plus tard. Il obtient des commandes du Grand Conseil de Venise : l'Amour sacré et l'Amour profane étonne autant qu'il choque.


    L'Assomption de la Vierge 1516-1518-Source : http://upload.wikimedia.org/wikipedia/commons/9/9e/Tizian_041.jpg


    Titien réalise, entre 1516 et 1518, une Assomption de la Vierge fameuse pour le grand couvent franciscain de Venise. Il devient un modèle pour d'autres peintres et il est sollicité par des puissants d'Italie du Nord, comme le duc de Ferrare ou le duc de Mantoue, qui le met en contact, dès 1529, avec Charles Quint, dont il peint un premier portrait. Il est dans la décennie suivante au sommet de sa carrière. Il conserve cependant toujours son autonomie et ne quitte pas Venise, même s'il s'installe en 1531 dans une maison plus grande. Il travaille pour les ducs d'Urbino, pour lesquels il réaliste notamment une Vénus qui constitue l'un de ses autres chefs d'oeuvre.


    La Vénus d'Urbino, 1538-Source : http://upload.wikimedia.org/wikipedia/commons/b/ba/Tizian_102.jpg


    Dans la décennie 1540, l'historiographie parle de "crise maniériste" pour qualifier l'oeuvre de Titien, confronté à la concurrence d'autres peintres rameutés à Venise par le cardinal Grimani -des artistes romains. Le changement se voit dans le portrait de Ranuccio Farnèse ou dans la copie du Portrait de Jules II de Raphaël. Titien vient à Rome en 1545 et réalise le portrait du pape Paul III. Invité par la Diète d'Augsbourg, Titien franchit les Alpes et peint le Portrait de Charles Quint à cheval -qui vient de remporter la bataille de Mülhberg contre les protestants. Rentré à Venise, il continue de peindre pour les Habsbourg.

    Dans les années 1550, Titien affronte la montée de deux autres artistes locaux, Tintoret et Véronèse, et n'apprécie pas le premier. Sa réputation est suffisamment établie pour qu'il soit sollicité par Philippe II, le successeur de Charles Quint. Il réalise un second autoportrait, dans des années difficiles marquées par la disparition de son ami l'Arétin, de son frère, de sa fille. Il peint des tableaux religieux pour Charles Quint dans sa retraite et des oeuvres plus mythologiques, ainsi que des portraits, pour son fils. Les couleurs s'éclaircissent, la représentation du corps féminin évolue. Il meurt en 1576, alors que Venise est frappée par une épidémie de peste. Sa postérité est immense, et rien n'en témoigne plus que le succès de Luca Gordiano, qui se distingue au siècle suivant par ses faux Titien.

    Pièta, destinée à son tombeau, 1576-Source : http://upload.wikimedia.org/wikipedia/commons/3/3a/Titian_-_Piet%C3%A0_-_WGA22851.jpg


    Une chronologie indicative, un glossaire et une petite bibliographie (moins fournie que dans le volume précédent que j'avais commenté) complètent l'ensemble.





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    La collection Campagnes et Stratégiesdes éditions Economica, consacrée aux grandes batailles ou grandes campagnes de l'histoire militaire, recèle des ouvrages de qualité fort inégale : de très bons ensembles y côtoient de moins bons. Ce volume évoque la guerre d'Indochine à travers la bataille de Nasan, une base aéroterrestre défendue avec succès par les Français à la fin 1952 contre le Viêtminh. Pour autant, le sous-titre "La victoire oubliée" laisse un peu songeur car cet affrontement est en général bien connu dès que l'on parle de la guerre d'Indochine, en guise de prologue à Dien Bien Phu.

    On est moins surpris quand on voit que l'un des auteurs, le général Favreau, est le fils d'un vétéran de la bataille (merci au commentateur qui me l'a précisé). On est donc en présence d'un travail d'histoire réalisé par un descendant de vétéran français, épaulé par un autre officier plus jeune qui a signé un travail sur ce même combat. La préface d'Hélie Denoix de Saint-Marc (lui aussi un vétéran de Nasan) semble s'inscrire dans une certaine "nostalgie" ou en tout cas dans une tonalité "victoire perdue", puisqu'il déplore que la mémoire du conflit se concentre autour de deux désastres, celui de la R.C. 4 et de Dien Bien Phu, et pas autour de "victoires incontestables remportées sur le terrain". Rappelons qu'Hélie Denoix de Saint-Marc, disparu récemment, résistant, déporté à Buchenwald, a aussi été le chargé de presse de Massu pendant la bataille d'Alger en 1957 -et qu'à ce titre il a donc couvert l'emploi de la torture. Par la suite, il joue un rôle dans le putsch d'Alger et ne désavoue pas l'OAS, alors même qu'il utilise son passé de résistant et de déporté, en quelque sorte, pour justifier son comportement en Algérie. Hélie Denoix de Saint-Marc, contrairement à Massu d'ailleurs, ou à un August von Kageneck avec lequel il a réalisé un entretien croisé pour un ouvrage en 2001, n'a jamais reconnu l'emploi de la torture et autres crimes de l'armée française en Algérie, ni exprimé le moindre regret, pire, il a participé à une reconstruction déformée de cette histoire de la décolonisation. Quand on voit que certaines personnes en font un "modèle" pour leur existence, il y a de quoi être un peu perplexe.



    La préface d'un des auteurs ne dit pas autre chose que le précédent intervenant, puisque ce modèle de bataille défensive victorieuse, et son récit, est destiné "aux jeunes Français et aux enfants des Viêtnamiens qui se battirent à nos côtés". Et pour les autres ? Par ailleurs, dire que les travaux "à la gloire de Giap" (sic) n'évoquent pas Nasan est inexact. La biographie de C. Currey, que je commentais récemment au moment de la mort de Giap (et qui est citée en bibliographie de cet ouvrage...), fait sa place à Nasan. Finalement, le commandement français aurait tiré les mauvaises leçons de Nasan ce qui aurait conduit tout droit à Dien Bien Phu. L'ouvrage se place d'emblée comme un hommage à "l'héroïsme des combattants" des deux bords, antienne bien connue.

    Le premier chapitre est en forme "classique" d'introduction géographique et démographique sur l'Indochine. On est un peu surpris de voire une "carte ethnographique" d'Indochine, p.4, qui semble diviser l'ensemble en secteurs peuplés par telle ou telle population alors que la réalité est probablement beaucoup plus complexe. La France aurait également apporté "l'ordre, la sécurité et le progrès"à travers la colonisation (p.7). Bizarrement l'historique de celle-ci ne dit rien des soulèvements nationalistes et communistes des années 1930 qui sont violemment réprimés par l'armée française. Quant à l'implantation du Viêtminh dans le Haut-Tonkin à partir de 1941, sous les auspices de Giap, elle ne doit sa force qu'à une "intense propagande psychologique anti-française", ce qui est, encore une fois, très partial. La montée en puissance du Viêtminh, grâce au renfort de la Chine devenue communiste, et l'inscription du conflit dans la guerre froide naissance sont déjà mieux retracées.

    En 1952, après sa défaite dans le delta face à De Lattre l'année précédente, Giap cherche à conserver l'initiative en relançant l'offensive au nord-ouest du Tonkin, vers le Laos. Le terrain est favorable pour le Viêtminh, empêche l'intervention d'unités mécanisées et limite celui de l'aviation, au vu des distances. Pourtant Giap devra combattre parmi des populations, minorités, souvent hostiles. La présentation de l'armée viêtminh pèche encore par cette insistance répétée sur le "bourrage de crâne", l'éducation politique du combattant, bien réelle, renforcée par l'appui chinois, mais qui nie aussi l'adhésion d'une bonne partie de la population au mouvement. C'est aussi ne voir chez le Viêtminh que ce que l'on veut y voir... La description de l'armée nationale viêtnamienne créée par les Français, en revanche, ne dit pas que celle-ci n'eut guère le loisir de faire ses preuves au combat, faute de temps et de contraintes politiques placées sur son organisation. L'action du Corps Expéditionnaire, en 1952, est vue comme "encourageante" en dépit du renforcement très net de l'armée viêtminh et des échecs précédents (RC 4, etc).

    En octobre 1952, le Viêtminh lance donc son offensive en pays thaï et balaye assez facilement les bataillons thaïs servant du côté français. Pour protéger le repli des restes d'unités battues par le Viêtminh ou menacées d'être encerclées, le général Salan fait larguer le 6ème BPC de Bigeard à Tulé, afin de barrer la route aux assaillants. Un point de recueil est créé à Nasan et l'on forme le Groupement Opérationnel de la Moyenne Rivière Noire, le 20 octobre. Nasan n'est alors qu'une base arrière. L'opération Lorraine, qui commence le 29-30 octobre, est prévue pour détourner l'attention du Viêtminh en lui faisant croire à une manoeuvre sur Yen Bai, important centre logistique. Le Viêtminh est obligé de détourner des forces et les troupes françaises parviennent, pour l'essentiel, à effectuer le décrochage vers Nasan.

    Le concept de base aéroterrestre voulue par le commandement français est censé répondre à la question délicate de la progression par les routes, devenues périlleuses comme le montre la défaite très lourde de la RC4 en 1950. Un ravitaillement exclusivement aérien est censé pallier au problème. Le concept consiste à créer une défense solide autour de la piste, mais les unités présentes doivent aussi, ensuite, sortir de la base pour rayonner aux alentours et gêner l'ennemi. Il s'agit déjà d'attirer Giap pour infliger une défaite au corps de bataille viêtminh, alors même que plusieurs autres môles défensifs sont formés, comme à La Chau.

    Ce concept suppose évidemment des forces suffisantes en aviation pour l'entretenir. Or les chaînes de commandement armée de terre/aviation ne collaborent pas toujours comme il le faudrait en Indochine. En outre, les moyens aériens restent relativement faibles. Pourtant, un effort important est consenti pour alimenter et défendre la base de Nasan. La logistique, notamment pour les munitions et les constructions défensives, en est tributaire. Nasan est protégée par une double ceinture de points d'appui, une extérieure et une intérieure. Les environs de la base étant largement boisés, il faut procéder à d'intenses défrichements. Le génie réalise des travaux de fortification considérables malgré la présence d'un seul bulldozer ! L'artillerie française dispose encore d'une supériorité de feu car la division viêtminh 351 ne reçoit ses pièces lourdes via la Chine qu'en 1953. A Nasan, par ailleurs, les PA extérieurs dominent en hauteur les PA intérieurs et aucune hauteur dominante ne surplombe la ceinture extérieure, ce qui ne permet pas aux observateurs viêtminh de régler leurs tirs à loisir. Plusieurs bataillons d'élite (paras et Légion) forment une réserve au centre de la base pour procéder aux contre-attaques.

    Le 23 novembre 1952, le Viêtminh attaque le PA 8, où se tient une compagnie du 3/5ème REI, en profitant de la confusion provoquée par le repli des bataillons thaïs vers la base. L'assaillant est finalement repoussé, mais non sans mal, notamment parce que le PA n'a pu bénéficier d'un appui d'artillerie, hors celui de la Compagnie de Mortiers de la Légion Etrangère. Le 30 novembre, après que la garnison française ait été renforcée par des 105, le Viêtminh attaque les PA 22bis et 24 après une préparation d'artillerie comprenant des mortiers de 120. Sur le premier PA, une compagnie du 2ème bataillon thaï reflue et il faut l'intervention de l'artillerie et du 2ème BEP pour reprendre le point d'appui. Une compagnie du II/6ème RTM tient le PA 24 face aux assauts viêtminh. Une autre attaque, dans la nuit du 1er au 2 décembre, vise les PA 21bis et 26, ce dernier dirigé par le bataillon du commandant Favreau (le père d'un des auteurs, donc), qui a fait disposer des barbelés sur les souches d'arbres de façon à contrer l'explosion des réseaux par les bangalores, et des micros achetés à titre privé pour détecter l'approche ennemie. 260 cadavres viêtminh sont retrouvés devant le PA.

    Pour autant, peut-on parler comme le font les auteurs d'un "succès stratégique" (comme certains le font avec Dien Bien Phu...) ? Giap a certes voulu prendre Nasan et n'y est pas parvenu. Mais comme le rappelle les auteurs, Nasan bénéficiait d'avantages que l'on pouvait ne pas retrouver ailleurs, alors que le Viêtminh, lui, était désavantagé et a commis certaines erreurs. Le coût est lourd pour Giap avec au moins 3 000 tués et blessés. Pour les auteurs, la victoire de Nasan n'a pas été exploitée : Salan est  pourtant pressé par les Américains, qui financent de plus en plus le coût de la guerre, et qui exigent un chef plus offensif. Les unités françaises rayonnent à partir de Nasan dès décembre 1952. En mai 1953, Salan est remplacé par Navarre. Or, le Viêtminh, gêné par Nasan, a construit des voies carrossables pour contourner la base et poursuivre son offensive dans le nord-ouest du Tonkin. Nasan est donc abandonnée en août 1953 : si tout le personnel est sauf, les Français doivent détruire un matériel conséquent, qu'ils ne peuvent rapatrier.

    Giap tire, lui, plusieurs leçons de Nasan. Il renforcera l'appui logistique pour mieux alimenter la bataille, développera son appui-feu avec une division 351 bientôt rééquipée en pièces lourdes et avec une DCA plus puissante. Il comprend qu'il faut neutraliser en priorité le soutien aérien d'une base aéroterrestre, développer les assauts en vagues successives et non en assauts frontaux systématiques, concentrer ses forces sur un seul point et dominer en hauteur les installations adverses. Côté français, l'épine de Nasan n'a pas complètement empêché le Viêtminh d'occuper une partie du terrain visé. Le corps expéditionnaire manque tout simplement de moyens pour tenir le terrain mais aussi pour sortir de la base : Giap n'à qu'à "masquer" avec quelques-unes de ses divisions le camp pour progresser ailleurs. Nasan devient une sorte de modèle, et le changement de commandement laisser penser aux nouveaux arrivants, qui n'ont qu'une vue partielle de la bataille, qu'il est possible de rééditer la victoire défensive ailleurs. Les leçons trop superficielles de l'expérience, combinées à d'autres facteurs, conduisent à Dien Bien Phu.

    Ce concept de môle aéroterrestre, comme le reconnaissent les auteurs en conclusion, n'était valable que sur le plan tactique, mais ne pouvait emporter la décision sur le plan stratégique (ce qui relativise aussi la "victoire stratégique" de Nasan avancée précédemment) tout simplement parce que les Français manquaient de tout, d'hommes, de matériel, d'avions. Les Français gagnent à Nasan parce que le Viêtminh n'a pas encore les moyens de faire mieux.

    Etrange ouvrage, au final, qui par bien des côtés tente de réhabiliter la performance française pendant la guerre d'Indochine (hormis les fonds d'archives, la bibliographie secondaire p.201 montre une orientation certaine : ouvrages de Sergent, Salan, Trinquier, etc, des vétérans des guerres de décolonisation dont le moins que l'on puisse dire est que leurs récits ne sont pas vraiment des travaux d'histoire...) tout en diabolisant l'ennemi, mais qui reconnaît malgré tout que le succès de Nasan n'a été qu'éphémère et qu'il a en plus servi d'inspiration malsaine pour la suite des opérations, jusqu'à Dien Bien Phu. Malgré la présence des livres de C. Currey et d'un autre de Denise Artaud, on aurait aimé que les auteurs aient des perspectives plus larges, notamment sur l'adversaire viêtminh, les dimensions politiques et sociales du conflit, plutôt qu'ils ne tombent parfois dans les lieux communs sur le "Viêt", Giap ou Hô Chi Minh. Une réédition complète prenant en compte un éventail de publications plus larges, et notamment celles sur le Viêtminh (il y en a, cf les travaux de C. Goscha) serait bienvenue.




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    Suite à ma lecture de La guerre germano-soviétique, le livre de Nicolas Bernard, j'ai voulu en savoir un peu plus et j'ai donc posé à l'auteur quelques questions de fond, sur l'écriture du livre et certains questions importantes qui sont posées ou auxquelles il essaye de répondre. Vous pouvez trouver l'ensemble depuis ce matin sur L'autre côté de la colline. Bonne lecture !

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    Après avoir refait la fiche de l'ouvrage du général Lam Quang Thi qui donnait un point de vue sud-viêtnamien sur la bataille d'An Loc (1972), je reviens sur un "classique"à propos de cette même bataille, l'ouvrage de l'historien américain James H. Willbanks. Willbanks, ancien lieutenant-colonel de l'US Army devenu historien, a participé lui-même, en tant que conseiller auprès de l'armée sud-viêtnamienne, à la bataille. Il avait signé, en 1993, un premier papier pour Combat Studies Institute, sur la bataille d'An Loc. Après avoir écrit un ouvrage sur les dernières années de la guerre du Viêtnam et la viêtnamisation, Willbanks revient à la bataille d'An Loc en utilisant des sources américaines, sud-viêtnamiennes et surtout nord-viêtnamiennes, qui sont désormais davantage disponibles. On sent cependant à la lecture de l'introduction que Willbanks cherche surtout à insister sur la participation américaine à la bataille, celle des conseillers militaires et de l'aviation, essentiellement.

    Le premier chapitre rappelle le développement de l'armée sud-viêtnamienne après le retrait américain, progressif, dès 1969. La situation de l'ARVN est peut-être vue sous un angle un peu trop optimiste, même si l'historien rappelle la débâcle de l'opération Lam Son 719 au Laos en février 1971 (mais a contrario valorise sans doute un peu trop l'incursion cambodgienne d'avril-mai 1970). Le retrait américain continue : en mars 1972, il ne reste plus que deux brigades au Sud-Viêtnam (3rd Brigade, 1st Cavalry Division à Bien Hoa et la 196th Light Infantry Brigadeà Da Nang). Il reste aussi un peu plus de 5 000 conseillers auprès de l'armée sud-viêtnamienne. L'USAF maintient encore cependant plus d'une centaine d'appareils et l'US Navy dispose aussi de deux porte-avions dans le golfe du Tonkin. Au départ, Américains et Sud-Viêtnamiens ne croient pas à une offensive d'envergure en 1972, et ne s'y rallie qu'au printemps de cette même année : ils pensent que l'effort portera sur les deux zones tactiques du nord du pays (I et II) avec un effort moindre autour de Saïgon.



    Le projet d'offensive de Hanoï est en fait motivé par les succès de la pacification sud-viêtnamienne dans les campagnes et par la piètre performance de l'ARVN pendant l'opération Lam Son 719. En outre, les Nord-Viêtnamiens savent que Nixon doit se déplacer en Chine en 1972, ce qui risque de faire perdre à Hanoï le soutien de son puissant allié. L'offensive permet à Giap de solliciter un important matériel de l'URSS et de la Chine, dont, pour la première fois, des missiles antichars AT-3 et antiaériens SA-7. Giap prévoit une attaque en trois pinces, avec 3-4 divisions chacune, soutenues par les chars et l'artillerie : la première à travers la zone démilitarisée, la deuxième au nord de Saïgon, et la dernière sur les Hauts-Plateaux, à Kontum. Le but est de semer la confusion dans l'ARVN et de l'empêcher de concentrer efficacement ses réserves stratégiques. L'objectif final est d'amoindrir au mieux l'armée sud-viêtnamienne et de s'emparer des villes et du maximum de terrain, de disloquer la viêtnamisation et la pacification, pour accélérer le retrait américain et faire tomber le Sud. Un gouvernement provisoire communiste doit être installé à An Loc. L'offensive est prévue pour le 30 mars, de façon à bénéficier de la saison sèche entre les deux périodes de mousson du Viêtnam. Hanoï la baptise campagne Nguyen Hue, du nom d'un héros national vainqueur des Chinois en 1789. Côté américain, on parlera d'offensive de Pâques 1972. L'offensive engage 14 divisions et 26 régiments indépendants (l'équivalent de 20 divisions), 130 000 hommes, avec 1 200 véhicules blindés. Le Nord ne garde à vrai dire qu'une seule division en réserve. L'assaut est cette fois conventionnel, avec barrages d'artillerie, vagues de chars et d'infanterie. Dès le 6 mai, le président Nixon ordonne le renforcement des moyens aériens et navals américains, puis le bombardement d'Hanoï et d'Haïphong, enfin l'interdiction du Nord-Viêtnam pour empêcher les renforts de descendre au Sud. Le nombre de chasseurs tactiques est porté à plus de 400 et le nombre de B-52 à plus de 170. 4 porte-avions supplémentaires sont dépêchés par la Navy, et les Marines acheminent des escadrilles. Pour Nixon, la bataille sera le test ultime de la viêtnamisation.

    La zone tactique du IIIème corps, où vont avoir lieu les combats pour An Loc, a été l'une des zones les plus actives de la guerre au moment du pic de présence américaine. En 1972, elle est commandée par le général Nguyen Van Minh, assisté du général américain Hollingsworth, qui d'après Willbanks, jouera un rôle important pour soutenir le moral de l'ARVN et demander des frappes de B-52 supplémentaires auprès du commandant du MACV, Abrams. La zone dispose de trois divisions d'infanterie, les 5th, 18th et 25th. La province de Binh Long, rurale, a connu d'importants combats dès 1967 en raison de la proximité de la frontière cambodgienne et des camps de base viêtcongs. An Loc n'a pas d'intérêt stratégique en soi mais elle se situe sur une route nord-sud, qui la coupe en deux et qui mène à Saïgon. Le chef de la province est le colonel Nhut, considéré comme l'un des meilleurs officiers de l'ARVN, assisté par l'équipe de conseillers du colonel Corley. Nhut dispose de 2 000 hommes des forces régionales ou populaires. La 5th Infantry Division a la charge de la province mais elle est dispersée dans sa zone d'opérations. Elle est commandée par le général Hung, un membre du "clan du delta" nommé par le général Minh. Hung est conseillé par l'équipe du colonel Miller, avec lesquelles les relations ne sont pas au mieux, d'après Willbanks. En face, le général Tran Van Tra, commandant le front B-2, dispose de trois divisions. Après une attaque de diversion sur la province de Tay Ninh, la 5ème division s'emparera de la ville de Loc Ninh au nord d'An Loc, cette dernière ville étant assaillie ensuite par la 9ème division. La 7ème division doit former un barrage au sud d'An Loc pour couper la route n°13 et priver les défenseurs de renforts venus de Saïgon. L'ensemble est appuyé par la 69ème division d'artillerie, deux régiments de blindés (T-54, T-59 chinois, BTR-50PK, ZSU-57/2) et un régiment antiaérien. Les Nord-Viêtnamiens comptent empêcher le soutien aérien en déployant un parapluie de DCA, mais ils sous-estiment gravement l'effort auquel ils vont être confrontés.

    Malgré des reconnaissances dans l'est du Cambodge de la 5th Infantry Division, Américains et Sud-Viêtnamiens pensent que l'adversaire attaquera via la province de Tay Ninh, point d'entrée habituel des offensives communistes. Seul le colonel Miller pressent le danger sur la province de Binh Long, mais il n'est pas entendu. Le 2 avril, les Nord-Viêtnamiens attaquent dans la province de Tay Ninh, et utilisent bientôt des chars, ce qui renforce les craintes de leurs adversaires. En réalité les attaques de la 7ème division visent à couvrir la fin du déploiement des deux autres. Le 5 avril, les Nord-Viêtnamiens se jettent sur Loc Ninh. Miller n'a pas confiance dans le colonel Vinh, commandant du 9th Regiment qui défend la place. Un squadron blindé situé au nord de la ville se serait rendu sans combattre, d'après Willbanks, ce que conteste le général Thi dans son ouvrage sur la bataille d'An Loc. Les AH-1G Cobra et les AC-130 se dépensent sans compter face à une DCA très agressive. Loc Ninh tombe finalement le 7 avril, plusieurs conseillers américains sont tués et d'autres capturés, à peine 50 survivants sud-viêtnamiens arrivent à s'échapper alors qu'un millier a été fait prisonnier. La Task Force 52, entre Loc Ninh et An Loc, qui a tenté de voler au secours de la première ville, est prise à partie par les Nord-Viêtnamiens et ne reçoit l'ordre de décrocher que le 7 avril. Sous le feu de l'artillerie, seuls 600 hommes sur un millier parviennent à gagner An Loc. Les Nord-Viêtnamiens capturent un matériel considérable, la défaite est sévère.

    Le 7 avril, le président Thieu, reconnaissant l'importance de la menace, expédie la brigade aéroportée de réserve et la 21th Infantry Division pour secourir An Loc. Thieu annonce que la ville sera défendue jusqu'à la mort. Hollingsworth, de son côté, pour éviter la débandade de Quang Tri suite au départ des conseillers américains par hélicoptère, fait rester ceux d'An Loc dans la ville. Pour renforcer la défense, le 3rd Ranger Group est également héliporté à An Loc. La 1st Airborne Brigade tente au départ de briser l'étau au sud de la ville, pour rétablir la liaison terrestre. Parallèlement, le colonel Nhut forme les miliciens en leur distribuant notamment des lance-roquettes antichars M72 LAW et en les préparant au combat de rues. Mais la défense manque cruellement d'artillerie. Les Nord-Viêtnamiens bombardent An Loc dès le 5 avril, et occupent au soir du 7 la piste de Quan Loi, au nord : la ville est encerclée. Ils dominent la cité depuis les hauteurs. Mais ils doivent se réorganiser car leurs succès les ont pris au dépourvu et la logistique ne suit pas. Ce laps de temps permet à la 5th Division de rapatrier certaines de ses unités avant le premier assaut. Celui-ci survient le 13 avril, après un barrage de 7 000 obus. Les T-54 roulent sur l'artère principal et il faut toute l'habileté des Cobras et la détermination des miliciens armés de M72 pour rétablir la situation. En outre, les Nord-Viêtnamiens n'appliquent pas de combinaison des armes et les chars avancent isolés, se croyant en terrain conquis. Les combats durent encore deux jours durant lesquels avions tactiques, B-52 et gunships apportent un soutien massif aux défenseurs. Les contrôleurs aériens ont d'ailleurs fort à faire au vu du volume d'appareils qui évoluent au-dessus d'An Loc. Pour éviter les accidents et rationnaliser les frappes, des secteurs sont définis pour les Américains et pour les Sud-Viêtnamiens. Le 14 avril, la 1st Airborne Brigade est héliportée au sud-est d'An Loc : elle est remplacée sur la route n°13 par la 21st Infantry Division du delta, qui va tenter de faire sauter le bouchon nord-viêtnamien. Hanoï, qui espérait prendre An Loc le 15 avril, doit changer ses plans.

    La 9ème division viêtcong lance une nouvelle attaque le 19 avril et cherche en particulier à détruire l'artillerie restante de l'ARVN. Là encore l'aviation joue un rôle important pour bloquer l'attaque. La ville est coupée en deux, les Nord-Viêtnamiens occupant la moitié nord, l'ARVN le sud. Le 81st Ranger Battalion, formé d'anciens commandos de l'ARVN, mène des raids dans la ville avec le soutien des gunships. 1 000 obus tombent chaque jour sur An Loc. 15 à 20 000 civils sont pris au piège avec les combattants. Les Nord-Viêtnamiens n'hésitent pas à les pilonner pour les empêcher de quitter l'agglomération. La ville n'est ravitaillée que par air. Les C-130 américains doivent intervenir pour pallier les pertes sud-viêtnamiennes, à cause du puissant rideau de DCA. Mais l'intervention est compliquée par la présence de ces nombreuses armes antiaériennes et d'une puissante artillerie. 5 C-130 sont perdus au cours de ces missions de ravitaillement.

    L'ARVN tient le tiers sud de la ville, les Nord-Viêtnamiens le tiers nord, et le tiers restant au milieu forme le no-man's-land. La 5ème division viêtcong, qui a pris Loc Ninh, remplace la 9ème, qui a échoué dans les deux premiers assauts. La DCA est rapprochée au plus près. Miller, épuisé, est remplacé le 10 mai, la veille de la troisième attaque, précédée par un tir de 7 500 obus. En plus des atouts habituels, les Nord-Viêtnamiens se servent pour la première fois massivement des lance-missiles antiaériens SA-7 Strela pour tenter de gêner le soutien aérien aux défenseurs. Les assaillants parviennent à enfoncer deux saillants dans les positions sud-viêtnamiennes qui ne sont sauvées, d'après Willbanks, que par un appui aérien très rapproché. Le prix est lourd cependant : un A-1, un A-37, 2 Cobras, 2 O-2 sont abattus par la DCA pour ce seul jour. La bataille continue jusqu'au 15 mai, date à laquelle les Nord-Viêtnamiens, épuisés, jettent l'éponge.

    Dès le 12 avril, la 21th Infantry Division est en place au sud d'An Loc pour faire sauter le verrou de la 7ème division nord-viêtnamienne. Mais celle-ci a constitué une série de points fortifiés le long de l'artère de façon à ralentir au maximum la progression de l'ARVN. Elle utilise des lance-missiles AT-3 Sagger contre les véhicules blindés. Le 13 mai, la 21th Division est encore à 17 km d'An Loc. La 7ème division est renforcée par les restes de la 9ème. La bataille dure 38 jours, et parfois l'ARVN n'avance que de 50 m dans une journée ! Au 26 mai, la 21th Division a perdu la moitié de ses 12 000 hommes ! Les Nord-Viêtnamiens souffrent tout autant. Dès le 15 mai, son commandant a fait établir par un squadron de cavalerie blindée une firebase plus au nord pour que l'artillerie puisse soutenir les assiégés. Fin juin, les premiers éléments de la 25th Division relèvent les unités du delta, éprouvées.

    Début juin, la situation s'améliore. Les trois divisions nord-viêtnamiennes ont sans doute déjà perdu plus de 10 000 hommes et nombre de pièces antiaériennes ont été détruites. La jonction sur la route 13 n'est réalisée que le 4 juin, et encore, toute la route n'est pas dégagée. Les blessés peuvent cependant être évacués d'An Loc. Le 13 juin, les premières unités de la 18th Division sont héliportées pour remplacer les défenseurs de la 5th. La ville est sécurisée à la mi-juin. Le président Thieu s'y rend le 7 juillet. Mais la bataille fait encore rage autour de la ville. An Loc a reçu près de 80 000 obus pendant le siège. L'ARVN perd 5 400 hommes dont 2 300 tués ou disparus. En face, les estimations portent sur 10 000 morts et 15 000 blessés côté nord-viêtnamien, sans parler de 80 véhicules mis hors de combat. An Loc est surtout une immense victoire psychologique pour le Sud-Viêtnam, après le choc du début de l'offensive, catastrophique pour l'ARVN.

    Pour Willbanks, l'échec du Nord, qui se paie par la perte de 100 000 hommes durant l'offensive, est dû d'abord à un problème de timing. Hanoï a attaqué trop tôt, avant que le retrait américain ne soit vraiment complet. En outre l'attaque en trois pinces va contre le principe de concentration des forces. Les problèmes logistiques coupent l'élan initial de l'attaque sur Loc Ninh, un succès qui n'est pas exploité immédiatement. Les Nord-Viêtnamiens veulent absolument s'emparer d'An Loc au lieu de continuer à progresser et de constituer des cibles moins faciles pour l'aviation. Au niveau tactique, la coopération chars-infanterie est mauvaise et les fantassins opèrent encore trop souvent par vagues frontales. Pour l'historien, malgré le succès final, la performance de l'ARVN est inégale. Les Rangers, les paras, les forces territoriales montrent de réelles qualités, ce qui n'est pas le cas de la 5th Division. Pour Willbanks, aucun doute que le rôle des conseillers et l'appui-feu américain ont été décisifs. C'est particulièrement vrai à An Loc où le ravitaillement n'a pu se faire que par les airs et où l'artillerie était fragile. Les conseillers ont également joué d'après lui un rôle important, en dépit des frictions. Paradoxalement, ces problèmes sont évacués par Nixon qui voit An Loc et l'offensive de Pâques comme la garantie de l'efficacité de son programme de viêtnamisation. D'où les accords de Paris, conclus moins d'un an plus tard, mais aussi, in fine, la chute du Sud, qui tombe dès avril 1975.

    On a donc ici un point de vue très américanocentré de la bataille. Willbanks, à la fois acteur et historien, n'accorde pas beaucoup de crédit à l'ARVN, ou plus exactement à son commandement, vilipendé, d'où la controverse par rebonds dans l'ouvrage du général Thi, postérieur de quelques années, et qui lui cherche à réhabiliter au contraire la performance de l'armée sud-viêtnamienne. Difficile de se faire une idée précise des mérites des uns et des autres quand ce sont d'anciens acteurs, pas forcément neutres, qui écrivent l'histoire d'une bataille. Si le général Thi a parfois tendance à surestimer l'importance de l'ARVN, Willbanks semble lui la minimiser quelque peu, mettant la victoire de 1972 au crédit du soutien aérien américain et des conseillers militaires. Mais par là-même il ne parle pas assez de la façon dont avait été conçue cette armée, forgée pour un type de guerre qui n'était pas celui de l'offensive de Pâques. Et cela était largement la faute des Américains, même si l'ARVN connaissait aussi ses propres dynamiques internes.




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    Le n°51 de 2ème Guerre Mondiale est en vente depuis cette semaine. J'y contribue de manière un peu moins importante que pour les précédents numéros en raison d'autres commandes et de la sortie de mon livre qui m'a pris un peu de temps. Néanmoins ma contribution remontera pour les numéros suivants...

    J'y signe donc la première partie d'une analyse de la stratégie de défense japonaise dans le Pacifique, qui pour le coup n'est pas un récit factuel mais bien une réflexion sur les choix qui sont faits (ou pas) par l'armée et la marine impériales. Je livre aussi la désormais habituelle fiche cinéma qui est consacrée au film Le pont (1959), récemment réédité en DVD. Je tiens d'ailleurs à signaler que même si le format est bien plus petit, vous y trouverez un contenu qui n'est pas le même que celui du livret de la collection de Guerres et Histoire, qui a traité du même sujet en son temps. En outre, contrairement à ce dernier, je fournis une bibliographie indicative pour aller plus loin.

    Vous trouverez par ailleurs deux fiches de lecture de mon cru dont celle, réduite par rapport à la version postée sur le blog, de La guerre germano-soviétique de Nicolas Bernard.

    J'essaierai de fournir un ou deux suppléments dans les jours qui viennent -à défaut peut-être de vidéos-, dès que possible, car l'écriture me prend beaucoup de temps. Bonne lecture !

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    Dans les années 1960, à l'indépendance du Congo belge et pendant la sécession du Katanga et la rébellion des Simbas. Le mercenaire britannique Bruce Curry (Rod Taylor), accompagné de son ami Ruffo (Jim Brown), est recruté par le président congolais Ubi (Calvin Lockhart) pour secourir des Européens isolés dans une ville menacée par les Simbas. En réalité, il s'agit surtout de récupérer les diamants de la mine locale qui valent 50 millions de dollars. Curry recrute dans son équipe le docteur Wreid (Kenneth More) et l'ancien nazi Heinlein (Peter Carsten), de mauvaise grâce, mais parce qu'il a besoin de son expérience militaire. Le président congolais fournit à Curry un train à vapeur pour atteindre son objectif. Commence alors une longue odyssée pour tenter d'accomplir la mission...

    Le dernier train du Katanga (Dark of the Sun) est l'adaptation d'un roman de Wilbur Smith. Il s'inscrit dans les événements tourmentés de l'indépendance du Congo belge qui conduisent à la prise du pouvoir par Mobutu. Le film a été tourné en Jamaïque, pays qui avait l'avantage de disposer d'un réseau de chemin de fer à vapeur encore en bon état, et d'être plus sûr et moins coûteux.

    Né en Rhodésie du Nord en 1933, Wilbur Smith a pondu une trentaine de romans. Dark of the Sun paraît en 1965 et l'action se situe lors de la rébellion de 1960, contrairement au film qui lui semble plutôt se placer au moment de la rébellion des Simbas en 1964-1965. Aux côtés de Rod Taylor, acteur australien qui impose sa prestance et son physique, on trouve l'acteur noir Jim Brown, ancien joueur de football américain qui s'était déjà fait remarquer dans Les 12 salopards avec d'autres vedettes du cinéma américain. Jim Brown incarne dans le film la "conscience" de Curry et, aussi, le destin tragique en devenir du Congo. Son opposant est Heinlein, l'ancien nazi inspiré d'un personnage authentique, Müller, ancien officier de la Wehrmacht devenu mercenaire. En RFA d'ailleurs, les passages les plus noirs du personnage dans le film seront coupés et Curry devient un officier de la Wehrmacht qui a un contentieux à régler avec Henlein, officier SS, depuis la guerre...



    Le dernier train du Katanga est un film de guerre assez atypique pour l'époque, car plutôt réaliste : il suffit de voir la séquence de préparation du train ou les scènes d'action, qui ne donnent jamais dans la surenchère. Mais surtout, ce qui choqua le plus les spectateurs à sa sortie, c'est la violence rarement exprimée ainsi dans un film de guerre de l'époque, et qui fut pourtant très présente lors de l'indépendance du Congo. Européens massacrés par les Simbas, combat à la tronçonneuse, enfants exécutés par Henlein... Cardiff répondra aux critiques en affirmant qu'il a voulu montrer la réalité de la situation dans le pays. Souffrant d'un préjugé négatif, le film sera longtemps oublié, mais pas par tout le monde : Scorsese et Tarantino, en particulier, l'adorent, et le second s'en servira même pour son fameux Inglorious Bastards. A côté, Blood Diamonds de Zwick fait pâle figure.





    LE DERNIER TRAIN DU KATANGA from Casacol on Vimeo.

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    1953. Le lieutenant sud-coréen Eun-pyo (Shin Ha-Kyun) fait partie de la délégation qui participe aux négociations de Panmunjon, en vue d'un armistice. Trois ans auparavant au moment de l'invasion nord-coréenne, Eun-Pyo et son camarade Soo-hyeok (Go Soo) ont été capturés par le capitaine nord-coréen Jung-yoon (Ruy Seung-ryong). Celui-ci les laisse partir sous prétexte que la guerre sera terminée dans une semaine et qu'ils ne savent pas pourquoi ils se battent. Trois ans plus tard, les combats continuent sur la ligne de front figée dans une guerre de positions, notamment à l'est, sur le mont Aerok, dont la possession modifiera le tracé de la ligne de séparation entre les belligérants. La colline change sans arrêt de mains et les négociateurs finissent par ne plus savoir qui contrôle vraiment la hauteur. Au milieu des combats, le capitaine commandant la compagnie Alligator, qui bataille pour la colline, est retrouvé abattu par une balle sud-coréenne. Le lieutenant Eun-Pyo est envoyé sur place pour élucider l'instant et démasquer une taupe éventuelle puisqu'un courrier d'un soldat du Nord a été reçu au Sud provenant de la compagnie...

    Cela faisait longtemps que je n'avais pas publié de billet à propos d'un film -fiches cinéma écrites obligent. Pour compenser, en voici donc deux dans la même journée ! Ligne de front est une nouvelle production sud-coréenne d'un cinéma de guerre qui a le vent en poupe depuis maintenant près de dix ans. La Corée du Sud revisite le conflit fondateur de sa situation actuelle en décalquant les standards des films d'action hollywoodiens, adaptés cependant à la sauce locale. Ligne de front est sans doute l'une des meilleures productions du genre jusqu'ici, un peu plus fine que Frères de sang ou que 71, ou bien encore que Far Away, qui lui porte sur la Seconde Guerre mondiale.

    L'enquête policière n'est en fait qu'un prétexte -elle est résolue au bout de moins d'une heure de film- à la découverte de la réalité du front, c'est à dire la guerre de positions en 1953, à la veille de l'armistice, par un officier sud-coréen qui n'a plus connu le feu ou presque depuis la terrible retraite des premières semaines de la guerre, en 1950. La guerre de positions donne lieu à la fois à des combats sauvages et répétés pour la conquête et la reconquête des mêmes hauteurs, mais aussi à une forme de cohabitation étrange entre des Coréens en guerre civile que tout sépare, ou presque. Pour autant, le propos et les personnages restent malgré tout assez conventionnels, car le réalisateur, probablement, manque encore d'expérience.



    Le gros point fort du film est sans doute de se concentrer sur les ultimes combats de la guerre de Corée, contrairement aux productions précédentes qui ont tendance à se focaliser sur les journées dramatiques -pour le sud- de l'invasion nord-coréenne de juin 1950, où le pays a bien failli succomber. Ici, il est question de combats sanglants pour le contrôle de hauteur, prises et reprises, couvertes de cadavres, avec des soldats qui n'aspirent plus qu'à rentrer chez eux. Le ton du film rappelle un peu une production américaine ancienne comme Pork Chop Hill, avec Gregory Peck (1959). Ce qu'il perd en tonalité larmoyante et en copie d'Hollywood, le film le gagne en efficacité sur les scènes de combat, assez nombreuses et qui sont un peu moins caricaturales que dans d'autres productions sud-coréennes comme Frères de sang ou 71. Par ailleurs, l'action est centrée, comme la plupart de ces productions, sur la dimension de guerre civile entre les deux Corées. Les Américains ne sont présents que via le soutien aérien et les négociations de Panmunjon ; en face, les Chinois lancent un seul assaut mais pour le reste du film, l'adversaire demeure les Nord-Coréens.

    Bien que le film ait été choisi pour représenter la Corée du Sud aux Oscars 2012, on ne peut pas dire qu'il soit inoubliable, néanmoins, il vaut assurément le détour. Car la guerre de Corée n'intéresse plus trop les réalisateurs, américains ou européens, de nos jours. Restent donc les Sud-Coréens qui, pour des raisons évidentes, sont très attachés à se souvenir du conflit.



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    Voici incontestablement un livre important. Important parce qu'il vient mettre par écrit, de manière posée et ordonnée, la remise en cause des prétentions de L. Deutsch depuis la sortie de son livre, Métronome, en 2009. A l'heure où celui-ci récidive avec un deuxième volume, Hexagone. Mais plus encore, je crois que j'ai apprécié cet ouvrage parce qu'il ne se contente pas d'expliquer les mécanismes sous-jacents au travail de L. Deutsch et de ses comparses, il esquisse aussi un certain nombre de solutions. N'en déplaise à ceux qui soutiennent le contraire.

    Il faut lire la préface de Nicolas Offenstadt, un historien universitaire qui justement, lui, s'attache à faire de la vulgarisation, ce que l'on reproche beaucoup en général à l'université (de ne pas en faire). Cet historien est aux antipodes de ce reproche, c'est d'ailleurs un des plus visibles dans les médias, en particulier à l'approche du centenaire de la Grande Guerre, dont il est l'un des spécialistes en France. La préface rappelle combien ceux que les auteurs baptisent "les historiens de garde" n'adoptent pas, en fait, la démarche historique qui est celle retenue par l'université. Le discours des historiens de garde est, au contraire, au service d'une lecture politique de l'histoire. Nicolas Offenstadt rappelle qu'il ne sert à rien d'opposer histoire universitaire et histoire "populaire", lesquelles s'interpénètrent par certaines passerelles, même si elles s'ignorent, aussi. Cependant, faire de l'histoire populaire n'implique pas d'écrire ou de dire n'importe quoi ni de prendre les lecteurs pour des imbéciles.



    Dans l'introduction, le trio explique que le succès de Deutsch avec Métronome, en 2009, pose problème non pas parce qu'il aborde l'histoire, mais parce qu'il est consacré par les médias comme une autorité historienne. Or Deutsch ne fait pas de l'histoire, mais une sorte de fiction romanesque qui se rattache à ce renouveau du roman national que l'on peut constater depuis une décennie déjà. Et c'est tout l'intérêt du livre d'en disséquer les mécanismes et la portée.

    L'explication se divise en six parties. Dans la première, les auteurs décortiquent le discours et la méthode de L. Deutsch. Celui-ci met l'écriture de l'histoire au service d'un véritable culte de l'identité nationale. Son discours s'inscrit en rejet de l'histoire universitaire, et peut-être plus encore, de l'histoire scolaire. Paradoxalement l'Education Nationale a eu le culot de faire intervenir Deutsch dans certaines classes alors qu'il n'a jamais autant critiqué cette institution ! L. Deutsch ne cite d'ailleurs pas ses sources, et plusieurs exemples démontés par les auteurs montrent combien il en fait une utilisation partiale, au service de son discours. Il a très bien compris en revanche l'intérêt d'exploiter les médias, et en particulier la télévision : Métronome TV, c'est le comble de l'histoire-spectacle. Sur Clovis, sur le Louvre, sur Saint-Denis, la finalité du discours est évidente. A tel point qu'elle est relayée sur la toile par des groupes identitaires.

    La deuxième partie montre comment L. Deutsch, à l'image de nombre des auteurs du même courant, a un problème réel par rapport à la Révolution française. Celle-ci est considérée par le prisme de Robespierre, figure totalitaire, qui assure la comparaison entre la Terreur et les régimes du XXème siècle. Une comparaison loin d'être innocente puisqu'elle avait été développée par les royalistes lors du bicentenaire, et qu'elle s'est beaucoup développée depuis. Par dessus ce postulat se greffe la volonté évidente de faire de Paris le centre de l'histoire de France. Et L. Deutsch ne se prive pas non plus de souscrire à la thèse du "génocide" vendéen, fortement contestée, et qui politiquement n'est pas neutre, encore une fois. Catholique, Deutsch cherche aussi, manifestement, à vouloir faire à tout prix de la religion catholique un des ciments de l'identité nationale française. Quant à la Commune, elle est honnie, et Deutsch se paie même le luxe de rajouter des poncifs à la longue liste déjà existante.

    La troisième partie établit la filiation entre Deutsch et la mouvance royaliste, jusqu'à Patrick Buisson. Royaliste, Deutsch sacralise la monarchie, particulièrement l'Ancien Régime, et a contrario, vilipende bien sûr la Révolution. L'idée court aussi chez les royalistes que l'on a cherché à imposer une histoire "officielle", depuis la IIIème République, pour éradiquer leur influence. L'avènement des programmes Chevènement dans le primaire, au milieu des années 1980, a semblé conforter cette idée, juste avant le bicentenaire de la Révolution, qui est un moment critique pour les royalistes. Mais ces programmes n'ont plus cours aujourd'hui. Deutsch gravite en fait, à ce moment-là, autour de Nicolas Sarkozy, alors président de la République, de Patrick Buisson, son conseiller, qui dirige la chaîne Histoire et qui a fait son fond de commerce de l'exaltation de l'identité nationale, de la colonisation, et de la stigmatisation de l'islam et de l'immigration. C'est pourquoi Deutsch a participé à un DVD de réhabilitation de Louis-Ferdinand Céline, en 2012. La popularité du comédien, la dimension marketing des médias, ont en fait réalisé un rêve impossible pour les royalistes : Deutsch rend leur propos tout à fait lisse, car il fait "sympathique" et joue sur le divertissement.

    C'est pourquoi, dans la quatrième partie, on observe comme l'on passe du marketing à l'autorité. Deutsch est l'image de marque même de son produit. Tout est construit à partir de sa personne, la couverture, les affiches, la série télévisée sur Métronome. Storytelling, privatisation, empathie, émotion sont les recettes qui font vendre. Et Deutsch est accueilli à bras ouverts par les médias, dont France Télévisions... Il a également ses entrées à TF1, ce qui semble plus logique, mais aussi à la RATP, qui assure sa pub dans le métro. La presse et les médias n'ont pas fait leur travail sérieusement et ont contribué à asseoir Deutsch comme une autorité. Les pages suivantes sont parmi les plus intéressantes du livre car le trio explique pourquoi les historiens restent relativement silencieux. "Historien" est ici défini par la méthode, même si l'on parle évidemment davantage des historiens universitaires. Le problème est que les historiens négligent, il est vrai, la vulgarisation. En outre, les historiens sont méfiants vis-à-vis des médias de masse, méfiance souvent justifiée, malheureusement. Mais certains vulgarisent néanmoins : loin des caméras, hélas. Par ailleurs, l'université publique souffre de la LRU et leur marge de manoeuvre se réduit, ce qui n'encourage pas les prises de position publiques, d'autant plus qu'un certain anti-intellectualisme s'est fait jour sous le mandat Sarkozy. Cela n'a pas empêché des historiens (dont N. Offenstadt) de prendre position contre Deutsch au nom du problème de la méthode, évidemment. En face, Deutsch prétend avoir reçu le soutien de M. Rouche et de Jean Tulard, qui, en fait, ne l'a soutenu que mollement (et a même reconnu qu'il inventait). Malheureusement, Deutsch, au-delà de la séparation droite-gauche, a obtenu la caution, dès 2009 de responsables politiques comme Bertrand Delanoë ou Robert Hue. Il faut attendre début 2012 pour voir Rue 89, Arrêt sur Images, puis le magazine L'Histoire formuler les premières critiques. Lesquelles sont aussitôt pilonnées par Le Figaro, par Jean Sévillia, ces derniers bientôt relayés par l'extrême-droite. On voit que la coupure entre l'histoire scientifique et la société est profonde, et la faute n'est pas seulement aux historiens, mais aussi aux hommes politiques et aux médias.

    La cinquième partie montre que l'idée n'est pas neuve. Elle s'inscrit dans un siècle d'écriture du roman national. Bloch, dans Apologie pour l'histoire, reconnaît que les Annales ont trop négligé la vulgarisation depuis le Lavisse. A contrario, les royalistes s'y sont engouffrés, avec Maurras, et surtout Jacques Bainville, qui illustre peut-être le mieux la coupure au niveau de la méthode. L'école capétienne, comme on l'a appelée, rejette les apports de la méthodologie allemande, et préfère travailler à partir de sources de seconde main. Son credo réside dans l'antigermanisme, la nostalgie d'un pouvoir fort (la monarchie) et des penchants pour les régimes fascisants. On sent par ailleurs un antisémitisme prononcé et un rejet de l'histoire scolaire qui annonce déjà Deutsch. Bainville a d'ailleurs été violemment critiqué par les historiens de l'époque, alors même qu'il bénéficiait, déjà lui aussi, de l'appui des médias. Giesbert, Sévillia, Zemmour en font une de leurs références. Bainville est aussi récupéré par Sarkozy au même titre que Guy Môquet ou Jaurès dans le détournement de grandes figures au service de l'unité, ou plutôt de l'identité, nationale. Bainville inspire aussi Pierre Gaxotte, dont Marine Le Pen est friande, et qui fréquentait les cercles de la Nouvelle Droite avec Alain de Benoist ou Jean Mabire, bien connu dans le milieu de l'histoire militaire par ses livres à la gloire des Waffen-SS. A la télévision, cette école est prolongée par les réalisations de Sacha Guitry, puis par des émissions comme La caméra explore le temps, montée par André Castelot (ancien vychiste), Alain Decaux et Stellio Lorenzi. C'est un tournant car le service public fait alors le choix d'émissions plus divertissantes qu'instructives, dont se revendiquent Stéphane Bern ou Franck Ferrand. Les parcs d'attraction, comme celui du Puy du Fou avec Philippe de Villiers, afin de maintenir l'identité vendéenne, le souvenir de la guerre de 1793 et la détestation du centralisme jacobin et de la Révolution, participent de la même logique. L'histoire spectacle, commerciale, divertissante, est aussi en projet à Montereau, où l'on envisage un parc Napoléon sur le même modèle.

    La dernière partie montre combien cette tendance se renouvelle depuis une décennie environ. D'abord parce que le politique, in fine Nicolas Sarkozy, a cherché à utiliser l'histoire pour servir le discours sur l'identité nationale. Ces personnes se placent comme persécutées, victimes d'une histoire officielle ou d'un "historiquement correct". Le groupe n'est pas homogène mais ils ont leurs marottes communes, comme la Révolution française. Jean Sévillia est sans doute le plus représentatif, mais Franck Ferrand est davantage visible. Le génocide vendéen affectionné par ces auteurs, ou la Révolution, n'est pas seulement instrumentalisé par des personnes de droite ou d'extrême-droite : Michel Onfray a ainsi pondu un ouvrage qui rejoint les thèses de ces "historiens de garde". Ceux-ci ont toujours la même tactique : ils ont fait partie de l'institution mais l'ont quittée après en avoir lu les limites, ou bien ils l'éxècrent ; cela s'applique particulièrement à l'université et à l'Education Nationale. Zemmour s'y rattache en se plaçant en victime pour mieux faire passer ses piques ambigües sur l'immigration, souvent inspirées par une vieille historiographie du XIXème siècle. Le roman national, c'est aussi un business, comme l'incarne Stéphane Bernà la télévision. La grande croisade de ces auteurs, chaque année, c'est l'enseignement de l'histoire de France à l'école. En 2012, trois ouvrages ont ainsi appuyée la démarche du retour du roman national dans l'enseignement, sans parler du soutien du Figaro Histoire et autres médias. Pas questions pour eux que les programmes s'ouvrent vers d'autres cultures, au contraire : quand on ne dérive pas vers des propos islamophobes, ou vers l'apologie de la colonisation.

    Comme le rappelle les auteurs en conclusion, le précédent Deutsch est dangereux, car on assiste à une privatisation de l'histoire pour en faire une machine commerciale, le tout lié à une critique de la fonction publique et au retour du roman national. Le trio recommande non pas de créer un "roman national de gauche", mais bien de s'inspirer de l'exemple des sciences exactes. Il faut contre-attaquer via les médias comme Internet, mais aussi relancer le partenariat histoire universitaire-histoire populaire, ce qui nécessite, à un moment ou à un autre, un investissement public, avec l'implication des politiques et des médias. De cette combinaison pourra naître une amorce de solution.

    Le livre se complète, en plus de l'appareil de notes, par une bibliographie indicative qui donne des conseils de lecture fort appréciables pour tout le monde. Notons aussi que les auteurs ont mis en application certaines de leurs solutions, en créant par exemple un site Internet qui fait pendant au livre. Je ne saurais que trop recommander la lecture de ce livre à tous. Je sais que la plupart des lecteurs de ce blog ne considèrent pas L. Deutsch comme un historien et ne sont pas dupes de son entreprise, quelle que soit leur position politique, d'ailleurs, puisque j'échange surtout avec des personnes de droite, sur ce sujet si particulier de l'histoire militaire. Néanmoins, tous les lecteurs du Métronome et maintenant d'Hexagone n'ont pas forcément toutes les clés de compréhension. C'est bien là l'enjeu.




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    Depuis dimanche, vous pouvez lire sur L'autre côté de la colline un article de mon cru sur le fameux siège d'Amida (359 ap. J.-C.), opposant Romains et Sassanides, et raconté par Ammien Marcellin. Un des sièges les plus fameux de l'Antiquité Tardive dont le récit nous en dit d'ailleurs peut-être plus sur Ammien Marcellin que sur la réalité des sièges de cette époque, encore que les détails soient quand même assez nombreux. Bonne lecture !

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    Petit tour d'horizon du n°51 de 2ème Guerre Mondiale où j'ai un peu moins contribué que les volumes précédents. Comme l'annonce Nicolas Pontic dans l'éditorial, la couverture du précédent numéro a fait réagir, notamment sur le web. Normal, vu le sujet. Mais ce n'est pas un mal de secouer de temps en temps le cocotier "confortable" des magazines de la presse spécialisée en histoire militaire, en s'inscrivant davantage dans l'actualité -non militaire, pour le coup.

    - dans la rubrique Livres, on appréciera la mise au point de B. Rondeau sur la réédition du fameux Ils arrivent ! de Paul Carell (personnage sulfureux) et la fiche sur le Sedan 1940 de Vincent Arbarétier chez Economica.

    - un article qui m'a plu, c'est celui de Vincent Bernard sur les opérations amphibies soviétiques (en mer Noire surtout). D'abord parce que l'Armée Rouge m'intéresse, évidemment, mais aussi parce que c'est un thème peu traité (au sein de l'Armée Rouge déjà peu abordée elle-même par la presse... ou alors encore sous un angle très daté). Les Soviétiques avaient aussi théorisé avant la guerre les trois niveaux (stratégique, opérationnel et tactique) de l'art amphibie, notamment grâce à l'amiral Isakov. La doctrine sera testée à Odessa en septembre 1941, en Crimée en décembre 1941 (et pas 42 comme l'indique la p.16), puis enfin à Novorossisk (février et septembre 1943) et à Kertch (octobre-novembre 1943). Il y a certes beaucoup d'improvisation et pourtant, les opérations amphibie soviétiques sont loin d'avoir été des fiascos... comme le montrent aussi celles dans la Baltique ou le Pacifique qui ne sont pas abordées ici.

    - dans sa chronique Ecrire l'histoire, Benoît Rondeau explique que pour sauvegarder le patrimoine militaire des champs de bataille comme ceux de la Normandie, il faut savoir intéresser le public, sans tomber dans la surenchère commerciale... mais comme le reconnaît l'auteur, la multiplication des musées en Basse-Normandie, par exemple, n'est pas un gage de qualité. Faute aussi d'investissement des pouvoirs publics. Le tourisme militaire est-il victime d'une image qui l'attache à celle de nostalgiques, de fanatiques, de personnes aimant la guerre ? Un peu, sans doute oui. Mais on ne peut nier non plus que ces nostalgiques existent, aussi. Heureusement, ils ne sont pas majoritaires. Attention toutefois à ce que l'émotion, le pathos, ne remplace pas l'histoire.

    - le dossier, toujours signé Benoît Rondeau, est consacré aux Fallschirmjäger, les paras allemands, face au débarquement et pendant la bataille de Normandie. La première partie du dossier montre que les divisions de parachutistes allemands sont en fait très disparates. La 3. FJD est une bonne unité, contrairement aux 5. et 6. la 2. étant de meilleure qualité. Le tout est complété par des formations autonomes. Dans un deuxième temps, l'auteur étudie l'engagement de ce qui est finalement le plus grand rassemblement de paras allemands de la guerre au sein de la bataille de Normandie. Les pertes sont très lourdes et même si les paras ont fait preuve d'abnégation, leur résistance n'a rien changé au résultat final, au prix de 20 000 hommes. Seule la 2. FJD prolonge la résistance en étant contrainte de s'enfermer dans Brest, où elle va animer la résistance jusqu'à la fin du siège. Engagées à contre-emploi, les divisions de paras sont décimées.

    - dans la fiche personnage, Vincent Bernard propose le portrait de Tadamichi Kuribayashi, le fameux défenseur japonais d'Iwo Jima rendu célèbre par le film de Clint Eastwood. Kuribayashi est attaché militaire aux Etats-Unis pendant l'entre-deux-guerres, ce qui l'amène à être très réaliste sur les chances de son pays en cas de conflit face aux Américains. Est-il pour autant un officier "ordinaire" en dépit d'une carrière en Chine, puis à Hong-Kong, qui finit vite dans des postes plus tranquilles (mais prestigieux) ? Je m'interroge. En ce qui concerne la stratégie d'attrition, comme je le montre dans l'article du numéro, il y a des précédents bien avant Iwo Jima ; quant aux Mariannes, à mon sens, à terre, les Japonais n'ont au contraire pas essayé de l'appliquer. En revanche j'adhère totalement au montage "idéalisé" qu'en fait Clint Eastwood dans son film.

    - David François, collègue de L'autre côté de la colline, compare les deux opérations Seelöwe et Overlord. Overlord est un chef d'oeuvre de planification stratégique, rendu possible par les énormes capacités de l'industrie américaine. Au contraire, Seelöwe souffre des indécisions allemandes et d'une Luftwaffe qui ne peut dominer les airs. Les stratégies diffèrent aussi profondément : à la recherche absolue d'une guerre courte, reposant sur le choc et la vitesse d'exécution, s'oppose la préparation méticuleuse, notamment logistique, qui garantit le succès.

    - la fiche Uniformes de Jean-Patrick André est consacrée à un Feldwebel de FJR 14.

    Je rappelle pour mémoire que tous les articles ou presque mentionnent une bibliographie indicative (y compris ici, la fiche personnage) ce qui n'est pas un luxe, loin de là. De quoi creuser si on le souhaite et surtout savoir d'où vient l'information, élément très important... (la biblio de mon article sur le Pacifique est à la fin de la deuxième partie, à paraître).

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    Claire Mauss-Copeaux est historienne de la guerre d'Algérie et des violences de guerre. Partant de témoignages et de l'ouverture des archive militaires du Service Historique de la Défense en 1992, elle se rend compte que les représailles effectuées dans le Constantinois après l'insurrection du 20 août 1955 n'étaient pas dues à des réactions spontanées, mais bien à un projet politique et militaire. Le massacre des Européens du Constantinois est l'un des credos des nostalgiques de l'Algérie française. Pourtant, l'insurrection du 20 août montre les rapports de France entre colonisés et colonisateurs : face à une colonisation subie mais jamais acceptée, les Algériens créent le FLN, puis lancent l'offensive dans la wilaya II le 20 août 1955. Des centaines d'hommes, de femmes, et d'enfants, encadrés par des militaires de l'ALN, attaquent les agglomérations, avec des armes parfois improvisées. 31 militaires et 92 civils (dont 71 Européens) sont tués. Les représailles s'étalent sur plusieurs semaines et entraînent la mort de milliers d'Algériens.



    L'histoire de la colonisation de l'Algérie, c'est d'abord l'histoire d'une conquête par la force. Mais la colonisation n'a jamais été acceptée par les Algériens, qui se sont régulièrement soulevés. Contrairement au mythe du "paradis perdu" des nostalgiques de l'Algérie française, la "symbiose" n'a quasiment jamais existé. Les contacts étaient loin d'être étroits, même si Algériens et Français cohabitent. La société des pieds-noirs est elle-même divisée. Les appelés sont d'ailleurs frappés de la différence entre l'Algérie et la métropole, à leur arrivée. La minorité européenne, privilégiée, cantonne les Algériens dans une forme de ségrégation. D'où la montée en puissance du nationalisme, soutenu par la population. Méprisés, spoliés de leur terre, les Algériens souffrent, en majorité, même si certains pactisent avec le colonisateur. Ils n'ont pas accès à l'enseignement : en 1957, on compte encore 94% d'hommes et 98% de femmes illettrés. La fracture provoque le racisme du colonisateur, qui s'estime supérieur, envers le colonisé : la gifle, infligée par le représentant subalterne de l'autorité coloniale, reste un symbole marquant pour de nombreux Algériens. Seule la bourgeoisie algérienne et quelques fonctionnaires échappent à cette violence coloniale. C'est que les Européens ont peur de la révolte des Algériens qu'ils savent réticents à la colonisation. La peur engendre une représentation fantasmée des massacres commis : meurtre de l'instituteur, viol de la jeune fille, femme enceinte éventrée, homme égorgé ou émasculé. L'imaginaire nourrit la peur de l'autre. Il n'y a pas que des fantasmes. Le 8 mai 1945, jour de la capitulation allemande, les Algériens descendent dans la rue à Sétif et Guelma. Ils refusent de se disperser, s'en prennent aux Européens, avant d'être réprimés par les milices puis l'armée. Bilan : 102 morts européens, dont 88 civils, et un nombre d'Algériens inconnu, peut-être de 15 à 20 000. La disproportion montre que la violence coloniale répond à la peur des Européens. Les ruraux ont montré leur soutien au nationalisme en devenir. Les milices européennes ne désarment pas complètement. Dans le Constantinois, à partir de 1954, l'ALN recrute. L'armée française renforce cependant ses effectifs dès février 1955 : rappel de disponibles, 100 000 hommes déployés en juin ; dans le Constantinois, fantassins du 51ème RI, du groupe mobile 314, du 15ème RTS puis paras du 1er RPC. Début mais, le 18ème RIPC arrive à El Arrouch. En face, l'ALN s'organise avec Zighoud Youssef, qui a remplacé Didouche Mourad tué le 18 janvier 1955. Des attentats frappent les villes, quelques opérations sont menées dans le bled. Mais les opérations de police qui suivent ces attaques sont virulentes. Les violences à l'encontre des prisonniers, de la population civile, les destructions des habitations se banalisent. Des appelés en sortent marqués, dénoncent les pratiques de l'armée française dans des lettres à leurs familles. Les conscrits sont poussés par le racisme ambiant, le compagnonnage, la pression du groupe ou de la hiérarchie, sans parler de la brutalité de certains officiers. Les directives du commandement sont, de toute façon, brutales. La violence guerre se rajoute à la violence coloniale.

    Le désintérêt des auteurs français pour l'insurrection du 20 août 1955 vient du fait qu'ils la considèrent souvent comme une sorte d'émeute spontanée, ce qui n'est manifestement pas le cas. Les Algériens s'en sont davantage préoccupés. Il n'y a pas de biographie de Zighoud Youssef, le chef de la wilaya II. C'est un activiste reconnu, qui s'est forgé aussi à travers la prison et la clandestinité et ses contacts avec les Européens. Il est membre fondateur du FLN. Il remplace Didouche mais les armes manquent, la pression française s'intensifie. Il faut convaincre les paysans de quitter parfois le parti de Messali Hadj pour gagner le FLN. Le pari est plutôt réussi dans les campagnes, moins dans les villes. Une concertation régionale a lieu en juillet 1955. Zighoud veut lancer une offensive, bien conscient des risques encourus, comme nombre de participants. Le blocage politique et l'étau qui se resserre autour du FLN le poussent à l'action. L'attaque vise les villes, le 20 août, deuxième anniversaire de la déposition du sultan du Maroc par les Français. L'objectif, ce sont les bâtiments militaires ou qui représentent le colonisateur. D'où le recours aux "masses rurales" encadrées par l'ALN. Zighoud est conscient des limites de l'action, il tente d'obtenir l'aide des wilayas voisines, en vain. De nouvelles unités territoriales plus petites sont créées : le Constantinois est divisé en quatre zones, avec chacune un chef. Il y a une grande variété locale : actions de masse au Khroub et à Collo, combinées à ds opérations commando à Philippeville. Constantine, où le rapport de forces est trop défavorable, ne connaît que ces dernières. Zighoud supervise l'ensemble des opérations. Une dernière réunion a lieu le 29 août. Depuis le 1er novembre 1954, le FLN exclue de viser les civils européens mais la règle n'a pas été toujours respectée. Il est peu probable que Zighoud ait donné l'ordre d'attaquer systématiquement les civils pendant la réunion de juillet. Mais des civils européens vont se retrouver pris dans la tourmente de l'insurrection. En France comme en Algérie, les mémorialistes dominent l'écriture sur l'insurrection du 20 août. En Algérie, on parle d'ailleurs plus d'offensives, tandis qu'en France s'impose très vite le terme de massacre. Les médias actuels relaient encore largement ce disours mémoriel univoque. En réalité, les archives militaires montrent que l'armée se préparait à une insurrection (rapport du colonel De Vismes), comme avec l'opération "Tulipe", une manoeuvre contre-insurrectionnelle à Constantine en juillet 1955. Sur les 28 agglomérations, la plupart étaient bien défendues et la situation défavorable aux insurgés (Constantine, Philippeville), sauf à El Alia. A tel point que les chefs du FLN qui ont planifié l'insurrection ne peuvent s'exposer en première ligne, de peur que l'encadrement soit décimé. Les commandos étaient seuls à Constantine mais partout ailleurs, la foule a joué un rôle important. A Philippeville, à Collo, à Guelma, attaquée un jour plus tard, les militaires français prennent rapidement le dessus. Restent deux cas particulier, les villages d'Aïn Abid et El Alia. El Alia est un pauvre village minier qui compte 130 Européens, mais où il y a des explosifs et de l'argent. Lorsqu'un militant de l'ALN est abattu par un coup de feu, la population musulmane sort dans la rue, en particulier les Sétifiens exilés là depuis le 8 mai 1945. Le bilan est progressivement dressé pour les Européens, après quelques déformations, mais pas pour les Algériens.

    Le massacre occupe une place essentielle dans la mémoire des pieds-noirs. La vision des Algériens massacreurs est relayée dès l'époque par des magazines comme Paris-Match. Elle est même relayée dans certains manuels scolaires des années 1980, voire dans des bandes dessinées de la décennie 1990. Le bilan et les supplices commis sont déformés, exagérés. Tous les morts européens sont considérés comme massacrés, façon commode de rejeter les exactions uniquement sur le FLN. Les sites pieds-noirs reprennent cette manière de présenter les choses. Il faut dire que la déformation commence dès le récit de Jacques Soustelle. Parmi le stéréotype le plus répandu, celui de la femme enceinte éventrée. Les photographies du massacre d'El Alia ont été utilisées jusqu'à la nausée -à tel point qu'elles sont rejetées par certains mémorialistes aujourd'hui. Que s'est-il passé à El Alia ? L'historienne a tenté de recueillir le maximum de témoignages des survivants, des deux côtés. Elle a retrouvé trois témoins importants dont Brayim Ayachi, le chef du groupe sur El Alia. Dans le village, la tension est palpable entre Français et Algériens, surtout avec les Sétifiens. La troupe, hétérogène, a été rassemblée à la va-vite. Après la mort d'un militant du FLN, Amira Ammar, probablement abattu par un Européen, la violence de la population et notamment des Sétifiens débordent le chef du FLN. L'émeute dure de midi à 15h30, moment où commence à intervenir l'armée française. Le massacre vise 7 familles qui résident à proximité des objectifs visés. 35 Européens sur 130 sont tués, dont 21 femmes et enfants et 14 salariés de la mine. C'est le seul endroit du Constantinois où les insurgés ont pénétré dans les habitations européennes. Des blessés sont morts faute de soin, des personnes ont été tuées dans les maisons. Le massacre, probablement non programmé, relève du crime de guerre. Les responsables du FLN ont été débordés. A Aïn Abid, où l'on trouve plusieurs gros colons propriétaires terriens, les mémorialistes se focalisent sur le massacre de la famille Mello. En réalité, le massacre prend la forme, probablement, d'une vengeance suite à la dénonciation d'un Algérien nationaliste par la famille lors de l'hiver 1954-1955. L'échelle est différente puisque "seulement" 7 personnes sont tuées contre 35 à El Alia. Le massacre prend parfois des allures de règlement de comptes, dans son caractère improvisé (les tueurs n'achèvent pas les blessés, par exemple).

    Dans la mémoire française, le massacre justifie la répression. Mais les représailles sont allées bien au-delà du simple rétablissement de l'ordre, s'étendent sur tout le Constantinois et au-delà du mois d'août 1955. Les militaires multiplient les expéditions punitives. Si une partie des Algériens et les Européens ont été surpris par l'insurrection, personne ne l'a été par les représailles qui ont suivi. Les milices d'Européens massacrent, y compris dans des endroits non visés par l'insurrection. Les mechtas sont bombardées, pilonnées au canon. Les mémorialistes français, pour la plupart, relaient les discours de l'armée qui fait de tous les Algériens des "morts au combat". Les Algériens eux-mêmes passent vite sur les représailles pour s'attacher aux conséquences politiques de l'insurrection. Les témoignages sur la répression sont encore peu nombreux et inégaux. Néanmoins les descendants des Algériens de l'époque commencent de plus en plus à s'y intéresser. Dès le lendemain de l'insurrection, l'armée française reçoit l'ordre de mener des représailles brutales, pour éliminer la rébellion. La troupe est motivée par les appels à la vengeance pour le massacre des Européens. Les appelés reconnaissent volontiers qu'ils se sont laissés parfois entraîner par cette atmosphère délétère. Les mechtas subissent des bombardements au napalm, les straffings des T-6, le pilonnage de l'artillerie de marine. Les râtissages par les fantassins ou les paras se succèdent jour après jour. Influencés par la fameuse théorie de la "guerre subversive", les crimes de guerre à l'encontre des Algériens se sont multipliés. Ce qui n'a pas empêché les Français de sauver, parfois, des Algériens d'une mort certaine (tout comme des Français s'étaient réfugiés chez des Algériens pour échapper à la mort à El Alia). Les représailles visent l'ensemble de la société algérienne. A Philippeville, les corps sont ensuite transportés dans des fosses communes aux Carrières Romaines. Plusieurs massacres sont d'ailleurs rapportés par les médias français, dès l'époque. A Philippeville, où il y a eu peu de morts européens, les représailles sont d'abord le fait des militaires, puis des civils en armes. Le massacre des Carrières Romaines est connu en métropole dès le 30 août, mais l'armée met en place une stratégie de désinformation. A Collo, les combats ont fait 4 morts militaires et 2 civils parmi les Européens. Une vingtaine de personnes ont ensuite été exécutées lors des représailles. A Aïn Abid, les automitrailleuses EBR ouvrent le feu sur les habitations. La répression s'accentue après la visite de Jacques Soustelle le 21 août. Au Khroub, bourgade très marquée par les sentiments nationalistes, il n'y a eu que des blessés côté européen alors que 23 hommes, 19 femmes et 11 enfants ont été tués parmi les assaillants. Les rafles commencent dès le 20 août et les premiers massacres sont signalés le lendemain. A Guelma, attaquée le 21 août, les half-tracks tirent sur les habitations en dehors des murs qui abritent les Algériens les plus pauvres. Pour faire disparaître les corps, on utilise des bulldozers dans les charniers.

    En conclusion, Claire MAuss-Copeaux souligne combien la mémoire d'une minorité de pieds-noirs et de militaires influence le discours sur ces événements, vu sous l'angle uniquement militaire. La victoire sur le terrain assimilent la solution diplomatique du conflit à un abandon, voire une trahison. Ils parlent fort, érigent des monuments, cherchent à développer la "nostalgérie" pour asseoir leur base sociale et politique. Mais l'histoire avance, réduisant leur vivier d'exemples. La torture ayant été mis au grand jour par des travaux comme ceux, par exemple, de Raphaëlle Branche, ils se rabattent sur d'autres thèmes, comme le massacre des Européens. Le massacre des Européens appelle les représailles, même disproportionnées (les sources officieuses de l'armée parlent de 100 pour 1 !). Ces mêmes sources parlent de 7 500 Algériens tués entre les 20 et 25 août, mais le total est probablement en dessous de la réalité. Ces massacres qui se répondent marquent l'affrontement inégal de deux nationalismes, une voie politique bloquée et la guerre totale menée par les autorités coloniales au nom du "maintien de l'ordre". Dès le mois de mai 1955, les autorités françaises avaient établi le principe de la responsabilité collective.

    Au final, le livre, sur un sujet peu traité au sein de la guerre d'Algérie, dévoile une recherche de longue haleine, à partir de sources multiples et croisées (archives militaires, témoignages écrits ou oraux, presse, monuments, bandes dessinées, sites internet, etc). Il faudrait creuser le phénomène de "chasse à l'Arabe" qui se développe dans le Constantinois au moment des représailles, après le 20 août 1955 ; on retrouve une dimension cynégétique qui n'est pas loin de rappeler celle de Christian Ingrao et de ses chasseurs noirs. Le livre ouvre des pistes de recherche et Claire Mauss-Copeaux souligne d'ailleurs à plusieurs reprises les limites de son travail. Il est vrai que malgré le nombre important de témoignages recueillis, l'historienne préfère limiter les moments de récit des témoins, sans doute vu la sensibilité du sujet. 





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    Alors qu'un prêtre français vient d'être enlevé au Cameroun, probablement par Boko Haram, le prochain Café Stratégique de l'Alliance Géostratégique, jeudi prochain 21 novembre, sera justement consacré à une réflexion sur le "chaînon manquant" entre Boko Haram et AQMI, contre laquelle d'ailleurs les opérations se poursuivent au Mali, la guerre sur place n'étant pas terminée...

    L'intervenant sera Marc-Antoine Pérouse de Montclos, professeur à l'Institut Français de Géopolitique, qui travaille en particulier sur les migrations, les déplacements forcés de populations, l'analyse de conflits et l'aide humanitaire. Et notamment en ce qui concerne le Nigéria et le Mali.

    Jeudi 21 novembre, au café le Concorde, à partir de 19h.

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    Je suis très pris par l'écriture ces temps-ci, dans les magazines bien sûr, mais aussi sur la toile et pour des revues plus scientifiques, ou en lien avec la sortie de mon livre... je vous propose donc des suppléments déjà mis en ligne sur mon blog précédemment.

    Pour l'article sur le Pacifique, deux articles anciens que j'avais faits sur Peleliu, ici et ici.

    Pour la chronique Ecrire l'histoire sur les volontaires étranges en Espagne, la recension d'un des ouvrages cités en bibliographie, ici, et celle proposée par Nicolas Aubin que j'ai reprise, ici, plus celle d'un autre ouvrage plus ancien que je cite également dans la chronique ici.

    Bonne lecture !

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    Depuis mes trois articles de septembre 20131, la guerre en Syrie s'est poursuivie, chaque camp tentant d'améliorer sa position. Le conflit s'inscrit dans la durée et les évolutions récentes semblent confirmer les analyses de Francis Balanche, universitaire français spécialiste de la Syrie : l'ascendant pris par le régime de Bachar el-Assad se dessine en pointillés, face à une rébellion de plus en plus fragmentée. Mais à long terme, le régime n'a toujours pas les moyens de contrôler l'ensemble du territoire au vu de l'usure de ses forces armées, malgré des soutiens extérieurs non négligeables, alors que certains éléments de la rébellion deviennent de plus en plus puissants. Surtout, les fractures issues de la guerre civile semblent irréconciliables ou presque avec un maintien au pouvoir de Bachar el-Assad.


    Une rébellion de plus en plus éclatée ?


    On estime que près d'un millier de groupes rebelles armés ont émergé en conflit depuis le début du conflit, englobant pas moins de 100 000 hommes2. Leurs allégeances idéologiques sont évidemment des plus variées, allant des nationalistes syriens aux groupes affiliés à al-Qaïda. Le front al-Nosra, apparu en janvier 2012, a d'abord mené des attentats suicides, en particulier à Damas, avant de passer à la pose d'IED et aux embuscades, puis de mener de véritables assauts contre les bases militaires du nord à la fin 2012. En septembre 2013, le groupe alignait peut-être de 5 à 7 000 combattants présents dans 11 des 13 provinces.



    L'Etat Islamique d'Irak et du Levant (EIIL) est né le 9 avril 2013, sous l'égide d'al-Qaïda en Irak, en tentant d'incorporer le front al-Nosra. Celui-ci a ensuite reconnu avoir été fondé par l'EIIL mais a refusé de se laisser absorber, ce qui a conduit des combattants étrangers a rejoindre l'EIIL. Fort de 5 000 hommes, le groupe joue un rôle important dans le nord et surtout contrôle une partie de la frontière, à l'est, avec l'Irak.

    Plus modéré, le groupe salafiste Ahrar al-Sham est né dans la province d'Idlib en janvier 2012. Il s'est ensuite étendu et conduit la plupart des grandes offensives dans le nord de la Syrie fin 2012. Acteur majeur, il forme le 21 décembre 2012 le Front Islamique Syrien qui regroupe 11 groupes islamistes. Le groupe dispose même d'une « division technique » chargée des cyberattaques contre les cibles gouvernementales. Son assistance aux civils est importante à al-Raqqah et Alep. Le groupe disposerait de 10 à 20 000 hommes dans 11 des 13 provinces.

    On estime en outre, en juillet-août, que 5 à 10 000 combattants de la rébellion sont des étrangers. De 750 à 1 000 parmi eux viendraient de l'UE. En termes absolus, le seul conflit qui puisse se comparer à un tel afflux de volontaires étrangers est la guerre en Afghanistan (1979-1989). Sur le plan militaire, le recours initial aux attaques suicides ou aux véhicules kamikazes a reculé face à des tactiques plus conventionnelles, comme le montre l'exemple du front al-Nosra qui combat régulièrement avec l'Armée syrienne libre. Le conflit prend cependant un tour encore plus confessionnel en avril-mai 2013 au moment l'intervention plus massive du Hezbollah aux côtés de Bachar el-Assad. L'EIIL a alors répondu en ciblant davantage les populations chiites et alaouites, détruisant des mosquées, procédant à des exécutions.

    Une nouvelle coalition s'est formée fin septembre 2013 entre 11 groupes rebelles3, après une déclaration de Liwa al-Tawhid4. Cette nouvelle alliance islamique -qui inclut parmi les formations les plus plus puissantes de l'Armée Syrienne Libre5, du Front Islamique Syrien6 et Jabhat al-Nusra7- combat pour établir un Etat islamique adoptant la charia en Syrie. Cette coalition rejette l'autorité de la Coalition Nationale Syrienne censée représenter l'opposition à l'extérieur du pays. Deux autres brigades ne font finalement pas partie de la coalition. Les 11 brigades sont en fait concentrées dans et autour d'Alep, et ces deux autres brigades devaient élargir le mouvement au sud. La formation de cette nouvelle coalition intervient après des incidents entre l'Etat islamique d'Irak et d'al-Sham8 , composé surtout de djihadistes non-Syriens, et l'Armée syrienne libre, et de manière plus étonnante, avec le Jabhat al-Nusra : il est fort possible que ce soit une réaction des « nationalistes » syriens. En outre l'Etat islamique d'Irak et d'al-Sham vient tout juste alors de prendre la ville d'Azaz, au nord d'Alep et le point de Bab-el-Hawa à la frontière turque, qui est un point de transit important pour le ravitaillement des rebelles et qui était tenu jusque là par une brigade de l'Armée syrienne libre. Les premiers accrochages ont eu lieu avec la brigade Asifat al-Shamal le 18 septembre 2013. La ville tombe entre les mains de l'Etat islamique d'Irak et d'al-Sham le 23 septembre.

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    Fin septembre, un groupe de brigades rebelles, mené par Ahrar al-Shal et Liwa al-Tawhid, lance une offensive contre les villes tenues par le régime au sud d'Alep9. Cette offensive survient après plusieurs gains des rebelles à Alep durant les deux mois précédents. En outre 5 des brigades impliquées sont des signataires de la coalition du 24 septembre. Le régime cherche dans ce secteur à sécuriser les bases aériennes et ses lignes de ravitaillement tout en nettoyant les villes alentour. Fin juin, le régime avait dû cependant rapatrier ses forces à Homs où les rebelles avaient repris l'ascendant. En juillet, les rebelles avaient reconquis Khan-al-Assal, à l'ouest d'Alep. Le 5 août, les rebelles, conduits par l'Etat islamique d'Irak et d'al-Sham, s'étaient emparés de la base aérienne de Minnagh10, et plus tard dans le même mois, ils avaient pris la ville cruciale de Khanassir, sur la route de ravitaillement importante entre Homs et Alep. L'offensive de la fin septembre vise aussi à démontrer une meilleure coordination entre les groupes rebelles. Les forces d'Assad ont réagi en renforçant les garnisons autour des bases aériennes, en matraquant les villages contestés, tandis que les rebelles pilonnaient au lance-roquettes multiples GRAD l'aéroport international d'Alep le 25 septembre.

     

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    Dès le 27 septembre cependant, le Jabhat al-Nusra rejette l'accord de la nouvelle coalition, expliquant qu'il ne veut pas créer de dissensions avec le commandement central de l'Etat Islamique d'Irak et d'al-Sham11. Deux jours plus tard, une nouvelle coalition est formée, l'Armée de l'Islam. 50 brigades prêtent allégeance au sheik Zahran Alloush, qui dirige Liwa al-Islam, ce qui renforce la puissance de ce groupe. Cette nouvelle coalition ne comprend pas le Jabhat al-Nusra et rejette l'autorité de la Coalition Nationale Syrienne. Le mouvement est soutenu par l'Arabie Saoudite. Ahrar al-Sham12, qui dirige le Front Islamique Syrien et qui ne fait pas partie de la coalition précédente, retire alors deux brigades du commandement conjoint à Damas. Le rejet de l'Etat Islamique d'Irak et d'al-Sham semble entraîner des changements importants dans les groupes rebelles. Ainsi, le 2 octobre, 4 brigades de la province de Deir es-Zor rompent avec l'Armée syrienne libre pour fonder le Jaysh Ahl al-Sunna, et semblent se rapprocher de la nouvelle Armée de l'Islam. Globalement, l'opposition soutenue par les Occidentaux semble en perte de vitesse, comme le montre le rejet massif de la Coalition Nationale Syrienne. Ces changements reflètent aussi la course au financement des groupes rebelles, l'Arabie Saoudite ayant été très active derrière ces récentes évolutions13. Une certaine opposition face aux groupes liés à al-Qaïda semble donc se manifester, le Jabhat al-Nusra étant un peu à part en raison d'un meilleur passif avec les autre brigades rebelles. D'ailleurs, le 8 novembre dernier, al-Zawahiri a fait d'al-Nusra la branche « officielle » d'al-Qaïda en Syrie, cantonnant l'Etat Islamique en Irak à ce seul pays14.




    La province de Deraa toujours disputée


    Bien que moins couverte par les médias, la province de Deraa, où a commencé l'insurrection, est l'une des plus disputées15. C'est la deuxième province où les combats ont été les plus nombreux depuis septembre. La coopération entre les brigades rebelles fonctionne mieux qu'ailleurs, même si le Jabhat al-Nusra s'est progressivement imposé comme l'acteur dominant. Celui-ci a su s'adapter aux conditions locales en collaborant par exemple avec les structures civiles de gouvernement. Le 28 septembre, al-Nusra, en collaboration avec les brigades al-Haramein de Ahrar al-Sham, s'empare du poste Deraa-Ramtha le long de la frontière jordanienne. C'est l'opération « Pilonnage de la forteresse » : le corps des sapeurs d'al-Nusra place des explosifs sur le mur d'enceinte extérieur, créant une brèche qui permet aux sections d'assaut de s'emparer des bâtiments. Le lendemain, dans le cadre de l'opération « Unissons les rangs », l'Armée syrienne libre, le Front Islamique syrien et Ahrar al-Sham attaquent une base militaire à Tafas, au nord-est de la ville de Deraa. L'Armée syrienne libre combat aussi autour de Nawa depuis la mi-juillet, pour ouvrir une ligne de ravitaillement vers la ville. Les rebelles cherchent surtout à éliminer les postes du régime qui les empêchent de contrôler entièrement la partie sud de la province de Deraa, et coupent en deux la zone rebelle entre l'est et l'ouest.


     

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    En réaction, le régime a surtout intensifié les bombardements et les raids aériens16 sur les lignes de ravitaillement rebelles, en particulier entre Deraa et Damas. La stratégie est cohérente avec celle exercée dans le nord ; la différence est qu'à Deraa, l'armée syrienne ne peut pas compter sur le renfort massif des miliciens des Forces Nationales de Défense. Historiquement, la province de Deraa compte davantage de forces militaires en raison de la proximité avec Israël ; en outre, la population, traditionnellement hostile au régime, ne pourrait alimenter des milices. A la mi-septembre, Abu Hajjar, le commandant d'une milice locale chiite, Liwa al-Zulfiqar, est tué. Cette milice a des liens étroits avec Liwa Abu Fadl al-Abbas, un groupe composé de Syriens et d'Irakiens appuyés par l'Iran. En mars 2013, les rebelles avaient lancé une offensive qui leur avait permis de dégager 25 km de frontière avec Israël. Ils avaient sécurisé les communications avec la ville de Deraa tandis qu'al-Nusra et la brigade des martyrs du Yarmouk avait pris une importante base aérienne sur la route Damas-Amman. Le régime avait cependant contre-attaqué, rouvrant un corridor avec Deraa et pouvant ainsi toujours bombarder à loisir la partie sud de la province. Actuellement, al-Nusra, même s'il est dominant dans le sud, est forcé de composer avec les autres groupes rebelles qui restent importants, ce qui différencie ce théâtre du nord et de l'est. 



    Le régime de Bachar el-Assad marque des points


    De son côté, Bachar el-Assad lance une offensive à la fin septembre pour rouvrir la route de l'est entre Hama et le sud de la province d'Alep17. Cette route doit fournir une alternative à celle qui relie Alep à Hama, contrôlée par les rebelles depuis septembre. La possession de cette route permettrait de soulager la pression sur les bases aériennes de Nayrab et de Kuweires, ainsi que sur la base militaire de as-Safira. Un immense convoi quitte l'aéroport de Hama les 27-28 septembre, avec selon certaines sources, 250 véhicules, dont 25 chars T-72 et une quantité de véhicules de transport de troupes, ainsi que des hélicoptères de combat18. Les forces du régime approchent des environs de Khanassir, une ville prise par les rebelles en août. Le 30 septembre, elles s'arrêtent à 5 km de la ville qui subit le pilonnage des avions et des hélicoptères. L'assaut terrestre suit et la localité est reconquise dès le 3 octobre. L'aviation syrienne aurait de plus en plus recours à des barils improvisés en lieu et place de bombes, remplis d'essence, de métal et d'explosifs, sans que l'on puisse savoir si cela relève d'une véritable politique de terre brûlée ou bien de problèmes quant à l'approvisionnement en munitions... La poursuite de l'avance vers le nord se heurte à une résistance plus importante, notamment une vaste embuscade et un attentat à la voiture piégée qui cause des pertes sensibles au convoi. Le 8 octobre, les forces du régime se préparent à attaquer As-Safira, soumise elle aussi à un intense pilonnage. C'est une ville importante en raison de sa localisation sur la route de contournement, en outre elle est proche de deux bases aériennes et par ailleurs, à l'extérieur de la ville, se trouve l'un des plus grands complexes d'armes chimiques de la Syrie. La ville est défendue par une coalition de brigades de l'Armée syrienne libre, d'Ahrar-al-Sham, d'al-Nusra et de l'Etat Islamique d'Irak et d'al-Sham. Elle tombe finalement le 1er novembre après trois semaines de siège et l'exode de plus de 100 000 civils. Les forces du régime continuent de pousser au nord-ouest vers Alep, pour tenter de rétablir une ligne de ravitaillement avec la base aérienne de Nayrab, et de dégager celle de Kuweires, assiégée depuis des mois. La défaite rebelle est encore une fois probablement due à des dissensions entre les différents groupes contribuant à la défense19.

    Source : http://3.bp.blogspot.com/-uJHDgprsd2s/UmFuLV-hoyI/AAAAAAAAAfI/AOfOzUCbLcE/s1600/Aleppo+Map+final.JPG


    Lors des derniers combats, les Forces Nationales de Défense, les milices pro-régime, utilisent à nouveau une de leurs armes favorites en combat urbain. Depuis la fin 2012, elles emploient des roquettes de 107 mm modifiées (celles tirées par le lance-roquettes multiples Type 63 chinois) avec une charge explosive plus lourde, appelées Improvised Rocket Assisted Munitions (IRAM). Les images, notamment de munitions capturées comme à Khanassir en août 2013, confirment l'utilisation massive de ces roquettes modifiées par les forces du régime. D'après les témoignages recueillis auprès de l'Armée Syrienne Libre, il semblerait que les membres du Hezbollah aient utilisé le même genre de munitions en tir horizontal, à très courte portée, pour tirer à travers les rues, pendant la bataille d'al-Qusayr en juin 2013. Début novembre, une vidéo montre les Forces Nationales de Défense utilisant le même dispositif monotube, à l'horizontale, à Barzeh, au nord de Damas20.

    Des IRAM dans leurs caisses au moment de la chute de Khanassir.-Source : http://2.bp.blogspot.com/-MYvn3jzLnBM/UnzEeQ-ftgI/AAAAAAAAG1A/9kU1Hvnp8Mo/s1600/IRAM+in+crate.jpg


     

     A la mi-octobre, de nombreux bataillons rebelles se retirent de l'est de la province de Ghouta vers Qalamoun, près de la frontière avec le Liban, où une offensive du régime est annoncée, avec la participation du Hezbollah21 (une brigade fraîche, les restes des 18ème et 20ème déjà engagées). L'offensive débute le 23 octobre après un bombardement notamment réalisé par la 155ème brigade de missiles. La veille, l'Etat Islamique d'Irak et d'al-Sham avait procédé à 3 attentats kamikazes en différents points autour d'Hama, visant en particulier les « contractors » russes (voir plus loin) qui épaulent le régime. Au moins l'un d'entre eux aurait peut-être été tué (Aleksey Malyuta, de Krasnodar). Le même jour, dans la province de Deir es-Zor, les rebelles abattent le chef du renseignement militaire de l'armée syrienne pour la région du nord-est, un général à cinq étoiles. Toujours le 22 octobre, 66 brigades ou bataillons qui opèrent dans le sud de la Syrie annoncent s'être retirés de l'Armée syrienne libre et rejeter l'autorité de la Coalition Nationale Syrienne. Le lendemain, lors d'un assaut rebelle sur les ruines de Kuneïtra, l'armée syrienne élimine l'un des officiers défecteurs les plus gradés de la rébellion, le colonel Saqr al-Goulani. Entre les 22 et 25 octobre, l'armée syrienne renforce son dispositif dans le sud de Damas et dans l'ouest de Ghouta (éléments de la 4ème division blindée, renforcés de Gardiens de la Révolution iraniens et de la brigade chiite al-Abbas, qui soutient le régime), pour accentuer le siège de Moadamiya (où combat la 4ème division blindée). Le 3 novembre, le colonel Ukaidi, chef du conseil militaire révolutionnaire d'Alep de l'Armée Syrienne Libre, démissionne en signe de protestation contre la Coalition Nationale Syrienne mais aussi en raison des querelles intestines entre groupes rebelles22. Une semaine plus tard, le 10 novembre, l'armée syrienne, épaulée par le Hezbollah, reprend le contrôle d'une base importante au nord de l'aéroport d'Alep, à l'est de la ville, la base 80 (du nom de la 80ème brigade qui y était cantonnée), qui a changé plusieurs fois de mains pendant les combats23. La ville de Tel Arn, au sud-est de l'aéroport, est également tombée entre les mains du régime. Au moins 63 rebelles ont été tués ainsi que 32 soldats ou miliciens du régime.


     


    Des Russes en Syrie


    C'est également en novembre que les informations à propos de contractuels russes travaillant auprès du régime de Bachar el-Assad se font plus précises24. De nombreux citoyens russes ont déjà fait le choix de partir combattre auprès des forces gouvernementales. En octobre cependant, l'opposition avait fait connaître la mort d'un « mercenaire » russe, qui appartient en fait à une société privée de Saint-Pétersbourg, Slavonic Corps Limited. Celle-ci recrute parmi les anciens soldats, des troupes aéroportées ou des forces spéciales, ou bien parmi les anciens des OMON. Les hommes sont acheminés via le Liban puis à Damas pour finalement parvenir à la base militaire de Lattaquié. En plus de mitrailleuses lourdes et de lance-grenades, le bataillon russe (deux compagnies, 267 hommes) dispose de canons antiaériens M1939 de 37 mm et de mortiers de 120 mm PM-43, et il doit recevoir des Syriens 4 T-72 et de plusieurs BMP. En réalité, le commandement syrien ne leur donne que des T-62 et des BMP-1 qui ne sont quasiment pas en état de marche... Les « contractors » russes doivent protéger, normalement, les champs de pétrole de la province de Deir es-Zor, mais les Syriens savent pourtant bien qu'ils peuvent être impliqués dans des opérations de combat contre les rebelles dans cette province. Ils disposent seulement de camions parfois armés et de technicals, le 15 octobre, lorsqu'ils sont engagés. Les Russes s'arrêtent sur la base aérienne T4, où est d'ailleurs prise une photo. Le 18 octobre, ils sont envoyés à As Sukhnah où l'armée et les Forces Nationales de Défense sont durement accrochées par les rebelles. Les Russes perdent six blessés. Pendant la retraite, un des membres, Aleksei Malyuta, perd sa plaque d'identité. Le corps est finalement dissous fin octobre et rapatrié en Russie, notamment parce qu'il a violé plusieurs lois internationales en participant directement au conflit syrien. D'ailleurs, à leur retour en Russie, le commandement de Slavonic Corps Limited est mis en état d'arrestation par le FSB sous l'accusation de recrutement de mercenaires.


     

    Les "contractors" russes sur la base aérienne T4, le 16 octobre 2013. Derrière, un Su-24 syrien, très rarement photographié. Source : http://4.bp.blogspot.com/-T3gEB9_mJ4c/UoTM_3_HGzI/AAAAAAAABBQ/N1-oA7M1iwk/s1600/Slavonic_Corps_Su-24MK.jpg



    Conclusion


    Les pertes sont conséquentes au sein de l'armée syrienne et des milices pro-régime. A Tartous, un mur des martyrs est orné de centaines de photos d'hommes tués au combat25. L'Observatoire Syrien pour les droits de l'homme, l'un des organismes les plus fiables, estime les pertes entre mars 2011 et août 2013 à 110 371 morts, dont 40 146 civils (plus de 4 000 femmes et 5 800 enfants). Les forces gouvernementales auraient perdu 45 000 hommes (27 654 de l'armée, 17 824 des milices pro-régime et 171 du Hezbollah). Les rebelles compteraient 21 850 tués. Sur le plan matériel, de nombreux internautes s'essaient à décompter les pertes en véhicules blindés subies par le régime de Bachar el-Assad. Un de ces décomptes donnait, au 10 novembre, le total suivant, depuis le 9 mai 2012 : 267 BMP détruits et 103 capturés par les rebelles (370 perdus), 398 chars détruits et 211 capturés (609 chars perdus), 15 ZSU 23/4 détruits et 24 capturés par les rebelles (39 perdus), 5 automoteurs d'artillerie 2S1 détruits et 11 capturés par les rebelles (16 perdus), soit un total de 1034 véhicules perdus en tout. Les forces armées pro-régime ne peuvent plus aligner que deux brigades blindées/mécanisées de la Garde Républicaine, peut-être encore deux brigades blindées/mécanisées de la 4ème division blindée, les restes de 4 ou 5 brigades de l'armée, dont deux mécanisées (la 76ème brigade ou « brigade de la mort », qui opère à la Lattaquié ; et une Task Force organisée autour de la 5ème division dans la province de Deraa) et deux douzaines de garnisons souvent isolées et assiégées depuis parfois plus d'un an et qui comprennent plusieurs centaines d'hommes chacune, notamment dans les troupes de soutien (artillerie). L'armée de terre du régime est donc largement entamée (la défense antiaérienne, par exemple, a été sévèrement amoindrie, les restes et les acquisitions récentes passant sous le contrôle de la Garde Républicaine), alors que l'aviation et la marine sont encore relativement préservées.


      

    1Dernier en date paru le 23 septembre 2013, sur l'évolution du conflit pendant l'année : http://alliancegeostrategique.org/2013/09/23/la-guerre-en-syrie-2013/
    2Analysis: Syria’s insurgent landscape, IHS Aerospace, Defence & Security, septembre 2013.
    3Valerie Szybala, « The Islamic Alliance Emerges », Institute for the Study of War Syria Updates, 25 septembre 2013.
    4La brigade al-Tawhid (Liwa al-Tawhid) est un regroupement d'unités combattant dans et autour de la ville d'Alep. Soutenue par le Qatar, elle fait partie, depuis janvier 2013, du Front de Libération Islamique Syrien, une coalition fondée en septembre 2012. La brigade a des liens avec les Frères Musulmans.
    5La branche militaire de l'opposition depuis le début de la guerre. Elle est formée dès juillet 2011 par des officiers et soldats déserteurs de l'armée syrienne et se place sous l'autorité du Conseil National Syrien en décembre, puis de la Coalition Nationale Syrienne qui prend sa suite à partir de novembre 2012.
    6Le Front Islamique Syrien, créé en décembre 2012, regroupe surtout des groupes salafistes, dont Ahrar-al-Sham, le plus important. Il n'inclut pas le Front al-Nosra et il est financé par de riches donateurs du Koweït et de l'Arabie Saoudite.
    7Le Front al-Nosra est apparu en janvier 2012. C'est la branche d'al-Qaïda en Syrie, le groupe se revendiquant d'al-Zawahiri en avril 2013, lorsque l'Etat islamique d'Irak et d'al-Sham tente d'en faire une simple branche de cette organisation. Ce qui entraîne d'ailleurs le départ d'une partie du Front al-Nosra qui devient l'Etat Islamique d'Irak et du Levant.
    8Un groupe d'insurgés irakiens qui a fini par se rattacher à al-Qaïda en 2004, et devenir sa branche irakienne. Le 15 octobre 2006, il est rebaptisé Etat islamique d'Irak. Il s'installe en Syrie à la faveur de la guerre civile, en particulier dans les provinces d'ar-Raqqa, Idlib et Alep.
    9 Charlie Caris et Isabel Nassief, « The wal-‘Adiyat Dabha Offensive in Southern Aleppo », Institute for the Study of War Syria Updates, 27 septembre 2013.
    10Prise rendue possible par l'intervention en force de l'Etat Islamique en Irak et au Levant, qui avait ouvert une brèche avec un véhicule suicide bourré d'explosifs. En juillet, le groupe était arrivé sur place avec 3 véhicules suicides improvisés et pas moins de 7 lance-missiles antichars AT-14 Spriggan qui ont permis d'éliminer les T-54/55 et T-62 du périmètre défensif et d'en fragiliser la résistance.
    11Valerie Szybala, « Developments in Syria’s Armed Opposition », Institute for the Study of War Syria Updates, 5 octobre 2013.
    12Une coalition de groupes islamistes et salafistes, fondée dès 2011, et très présente dans la province d'Idlib, à Hama et Alep. C'est l'un des groupes les plus puissants de l'opposition et il chapeaute le Front Islamique Syrien.
    13L'Arabie Saoudite a soutenu massivement jusqu'à l'été 2013 le Front al-Nosra. Devant la pression américaine, elle a reporté son soutien depuis sur Liwa al-Islam, la composante principale du Front de Libération Islamique Syrien, qui opère surtout dans la province de Rif Dimashq et à l'est de Damas. Ce groupe a la particularité d'avoir capturé et remis un état un certain nombre de véhicules blindés (notamment à la base aérienne Marj as-Sultan, au sud-est de Damas). Les fonds saoudiens ont permis à l'unité d'acquérir de nombreux lance-missiles antichars mais aussi d'acheter une compagnie entière de T-72 et de BMP-1, avec carburant et munitions, à un officier de la 4ème division blindée...
    15Isabel Nassief, Syria's Southern Battlefront, Institute for the Study of War, 11 octobre 2013.
    16Pour la premère fois, l'aviation syrienne a déployé des MiG-29 au-dessus de Damas le 15 octobre 2013, armés de pods de roquettes non guidées, notamment. Il est probable que la flotte de Su-22 et MiG-23BN, qui mène l'essentiel des attaques, croule sous les demandes de frappes ; pour permettre leur maintenance, probablement, le régime a décidé d'engager les MiG-29.
    17Valerie Szybala et Charlie Caris, « Regime Counterpunch in Southern Aleppo », Institute for the Study of War Syria Updates, 18 octobre 2013.
    18Dont peut-être des éléments de la fameuse 4ème division blindée et du 3ème corps. Autour d'as-Safira combattent ensuite une ou deux brigades de la 4ème division, une ou deux brigades du Hezbollah et les restes des forces locales du régime. Mais l'offensive oblige le pouvoir à immobiliser temporairement ses autres actions ailleurs...
    19Charlie Caris, « Regime Takes as-Safira and Continues Push to Aleppo », Institute for the Study of War Syria Updates, 5 novembre 2013.
    21D'après le témoignage d'un combattant du Hezbollah ayant participé aux combats d'al-Qusayr, qui selon lui représentent un tournant, le Hezbollah déploie sa brigade d'élite, celle des Forces Spéciales et les brigades Radwan : https://now.mmedia.me/lb/en/interviews/516776-another-border-war
    22« Syrian top rebel commander announces resignation », The Daily Star Lebanon, 3 novembre 2013.
    23Dominic Evans, « Syrian army retakes northern military base in 3rd day of clashes », The Daily Star Lebanon, 10 novembre 2013.
    25Jonathan Steele, « Syria's Martyrs' Wall reveals 'unknown truth' of bloody civil war », The Guardian, 8 octobre 2013.

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