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    Voici encore un ouvrage de la collection L'urgence de comprendre, des éditions de l'Aube, paru à peu près en même temps que celui de Gérard Chaliand que je commentais hier. Benjamin Stora, historien, spécialiste de la guerre d'Algérie est de l'histoire coloniale, répond ici aux questions de Thierry Leclère, journaliste, qui cherche à comprendre pourquoi la France est malade de son passé colonial, comme on a pu le voir en 2005 avec la loi sur le rôle "positif" de la colonisation. A tel point qu'on refuse d'en parler sous prétexte de communautarisme, de tyrannie de la "repentance"...

    Le livre se divise en trois parties. L'entretien aborde dans la première le deuil inachevé de l'empire colonial. Pour Benjamin Stora, le débat mémoriel autour de l'histoire coloniale de la France se réveille en raison des revendications de la troisième génération de Français immigrés, qui souhaitent comprendre pourquoi ils sont parfois victimes de discriminations, ce qui renvoie à cette histoire négligée. Comme il le rappelle, le terme de guerre -longtemps évacué par les autorités françaises- d'Algérie pose lui-même problème. Les mémoires du conflit restent éclatées, y compris dans la littérature. Un glissement s'opère d'ailleurs dans l'historiographie : on passe du politique au militaire à partir des années 1990. Les lois d'amnistie ont maintenu les mémoires du conflit d'abord dans un cadre privé. Benjamin Stora explique que le consensus autour de la décolonisation, partagé par la majorité de la société française après la guerre d'Algérie, a commencé à voler en éclat avec la montée de la droite radicale et de l'extrême-droite dès 1983-1984. Jacques Chirac s'est occupé de Vichy mais pas de la guerre d'Algérie. La loi du 23 février 2005 a d'ailleurs été proposée par des députés UMP. Depuis, la renaissance médiatique des nostalgiques de l'Algérie française n'a fait que croître. En réalité, si les Français ont voté massivement pour l'indépendance de l'Algérie en 1961, l'histoire coloniale elle-même a été refoulée. Les historiens français n'ont pas pu transmettre le résultat d'un travail commencé assez tôt puisque l'histoire coloniale a été longtemps une oubliée de la grande école historique française. Elle a également disparu des manuels scolaires. C'est également lié à l'écriture de l'histoire en France. Le général De Gaulle y a beaucoup contribué. D'où cette "fracture coloniale" qui traverse la société française et que certains aimeraient bien ne jamais guérir en évoquant la "tyrannie de la repentance" et l'argument selon lequel le régime algérien actuel ne fait rien sur cette question -ce qui est moins vrai, déjà, pour ses historiens... en France, il faut dire aussi que le Parti Socialiste s'est construit en oubliant le passé colonial de la SFIO. Le PCF n'a reconnu ses erreurs dans la guerre d'Algérie qu'en 2004. Sous Mitterrand, la gauche n'a pas su non plus répondre aux attentes des jeunes issus de l'immigration.



    La deuxième partie de l'entretien revient sur les pièges de la guerre des mémoires. Cette guerre des mémoires illustre la crise du modèle républicain français qui a du mal à accepter la présence d'anciens colonisés sur le territoire du colonisateur. Les attentats du 11 septembre ou la guerre civile algérienne n'ont pas aidé à évacuer les stéréotypes. Les élites intellectuelles bloquent parfois sur l'histoire coloniale tout comme elles voient un "choc des civilisations" depuis le 11 septembre. A tel point qu'on assiste à l'émergence d'un "communautarisme blanc" qui est en train de remplacer les anciennes segmentations politiques : pour le Front National, la guerre d'Algérie n'est pas finie. Et derrière, en embuscade, la peur de savoir si la religion musulmane peut s'intégrer ou non dans le modèle républicain français. Le film Indigènes a connu un grand succès mais il ne parlait pas de l'époque de la décolonisation ; au contraire, le film Mon colonel, qui lui évoque la torture, est resté assez confidentiel... le consensus sur la participation des troupes coloniales à l'effort français pendant la Seconde Guerre mondiale est acté, mais pas celui sur la guerre d'Algérie. En Algérie, la guerre d'indépendance reste fondamentale pour la création de la nation. L'histoire est verrouillée jusqu'aux années 1990 avant d'être secouée par les islamistes. Depuis, l'Etat algérien a, en fait, de moins en moins le contrôle sur l'écriture de l'histoire du conflit. Les harkis symbolisent toutes les contradictions de l'histoire coloniale ; d'ailleurs, en France, l'image positive du harki n'est que très récente. La mémoire des harkis se construit sur la victimisation, ce qui est commun à nombre de mémoires différentes aujourd'hui. Le "trop plein mémoriel" montre l'angoisse par rapport au futur et un regard par contrecoup tourné vers le passé. Cependant, le communautarisme ne concerne encore qu'une minorité des Français. Pour Benjamin Stora, les "Indigènes de la République" de 2005 se sont isolés du politique en agitant le drapeau identitaire. Le pouvoir algérien a lui parlé de "génocide" pour qualifier les massacres de Sétif, ce qui est une exagération grotesque.

    La dernière partie s'interroge sur la possibilité d'une France réconciliée autour de son passé colonial. Les lois mémorielles ont pu parfois poser problème. Benjamin Stora explique par exemple que la loi Gayssot, votée dans un moment de renouveau du négationnisme, n'apportait pas grand chose par rapport au texte condamnant le racisme dès 1972. Mais à l'époque le débat ne concernait que le cercle des historiens, ce qui n'est plus le cas aujourd'hui : la société y prend une part importante. La loi Taubira ne doit pas devenir une injonction. Cependant, la démarche des historiens ne peut pas non plus se substituer au combat politique. La Cité de l'immigration a été créée par la droite, mais le projet avait été avancé par la gauche... et le site est celui de l'ancien "musée des colonies". Comme l'explique Benjamin Stora, l'historien est devenu de plus en plus engagé de par les exigences de la société face à l'histoire. Comment faire pour réconcilier les mémoires ? La reconnaissance se joue au plan universitaire, intellectuelle, scolaire. Au plan des réparations symboliques, l'historien propose par exemple de reconnaître ce qui a été commis durant la bataille d'Alger, en 1957. Mais la question coloniale est beaucoup plus complexe que celle de Vichy : les acteurs vivent encore, l'exode des Pieds-Noirs a été massif. Benjamin Stora conclut sur l'idée qu'être français, c'est aussi accepter tous les pans de l'histoire nationale, dont celui de l'histoire coloniale.

    Un livre stimulant, à défaut, vu le format, d'être exhaustif. Pour approfondir la question de l'écriture de l'histoire, de son rapport au politique et de la nécessité d'une action citoyenne et politique pour "guérir" les mémoires blessées, on peut lire cette fiche de lecture, ici.

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    Depuis hier, un court billet est en ligne sur L'autre côté de la colline pour faire un bilan après six mois d'existence. ce bilan est encourageant et nous invite à aller encore plus loin : certaines annonces y sont mais nous réfléchissons aussi à d'autres options... à suivre. Merci pour votre fidélité et merci également aux blogs alliés ou amis qui en ont parlé.

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    1972. Peter Townsend, pilote des Marines, après avoir passé plusieurs années comme instructeur, retourne au Viêtnam avec les "Black Lions", cette fois-ci sur le porte-avions Kittyhawk, en pleine offensive de Pâques du Nord-Viêtnam contre le Sud, au-dessus de la ville de Quang Tri City. Townsend est sous les ordres du capitaine Anilton, qui ne tient pas à perdre de pilotes simplement pour poursuivre des MiG. Mais Townsend, tête brûlée, n'en fait qu'à  sa tête...


    Ce troisième tome conclut donc la série "Bomb Road" sur la guerre aérienne au-dessus du Viêtnam. La série se concentre surtout sur la dimension aérienne, avec de magnifiques planches, et avec une certaine finalité pédagogique (cf le lexique assez fourni au début du tome). L'intérêt de cette conclusion est qu'elle se situe pendant une campagne assez oubliée de la guerre du Viêtnam, au moment du retrait américain : l'offensive de Pâques 1972 où le Nord-Viêtnam lance une grande attaque conventionnelle contre le Sud-Viêtnam, finalement repoussée par les efforts de l'ARVN (armée sud-viêtnamienne) bien soutenue par l'aviation américaine.




    Le traitement du scénario a un je ne sais quoi de proche avec le film Le vol de l'Intruder (1991). Dans les grandes lignes, l'auteur montre surtout combien les Américains sont frustrés de ne pas avoir su gagner la guerre : le pilote héros a beau faire assaut de virilité, il n'en demeure pas moins que les Etats-Unis restent sur le carreau. Sur les trois tomes, par contre, j'ai trouvé que l'histoire a proprement parlé été négligée par rapport aux combats aériens : elle n'est finalement qu'un prétexte, je m'attendais à mieux, des révélations, un retournement fracassant... mais non. Une fin à l'image de la série qui remet à l'honneur dans la bande dessinée d'aviation la guerre du Viêtnam, qui commence, ceci dit, à faire son retour dans le secteur, doucement mais sûrement.



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    Angleterre, XIXème siècle. Le juge Carlyle acquiert du comte Mount Severn la propriété d'East Lynne, puis finir par épouser, après la mort de celui-ci, sa fille Isabel. Mais la tranquillité du couple va être brisée par Barbara Hare, fille d'un juge de paix, amoureuse de Carlyle et soeur de Richard Hare, recherché pour meurtre alors qu'il paraît innocent... Isabel, de son côté, est confrontée aux avances de Francis Levison.

    Ellen Price (1814-1887) a écrit sous le pseudonyme de Mrs Henry Wood. Elle a publié à la fois des romans et des nouvelles, mais Les mystères d'East Lynne, paru en 1861, assoit définitivement sa réputation.

    On a là un roman, comme le proclame la couverture, dans le plus pur style victorien, mais qui se laisse bien dévorer : une fois commencé, difficile de s'arrêter car on veut savoir ce que vont devenir les pauvres personnages malmenés par leurs histoires de coeur, financières ou sentimentales. Tout tourne autour du châtiment, de la déchéance et de la tentative de rédemption d'une femme -ce qui en dit long sur la place des femmes dans la société britannique de l'époque, d'ailleurs- à laquelle l'auteur, une femme elle-même, apporte toutefois des excuses. Le roman ne vaut pas tant, donc, pour son enquête policière -on devine rapidement qui est le coupable...- que pour la peinture de la vie quotidienne d'un morceau d'Angleterre victorienne.



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    Février 1941. Rommel débarque en Libye pour aider les Italiens face aux Français et aux Anglais. Les Espagnols, après l'échec de Gibraltar, sont arrêtés par l'armée française dans les Pyrénées. En Asie, Japonais et Soviétiques s'affrontent dans une lutte sans merci, Tokyo utilisant la terre brûlée et les armes bactériologiques et chimiques pour reprendre l'avantage. 8 novembre 1941 :Himmler renverse Goering, successeur de Hitler jugé trop timoré. Quelques heures plus tard, les Allemands, guidés par un nouveau système radar, rasent Coventry. Parmi les victimes, Barbara, la fille de Henry, alias X, membre des services secrets britanniques. C'est à lui que Churchill confie la mission de provoquer l'entrée en guerre des Etats-Unis en organisant un attentat impliquant un agent soviétique, pour retourner l'opinion américaine. Bientôt X s'envole pour l'URSS, emportant une machine Enigma. Mais à quel jeu joue-t-il exactement ?

    WW2.2est la série uchronique de Dargaud, l'équivalent deJour J chez Delcourt en quelque sorte, sauf que WW2.2, comme son nom l'indique, se concentre uniquement sur la Seconde Guerre mondiale. Après un premier tome décevant, le deuxième tome, bien meilleur, avait relancé mon intérêt pour la série, et j'avais voulu voir si la tendance se maintenait ou non.

    Pour l'instant, c'est le cas : ce troisième est aussi bon voire meilleur que le précédent. Le scénario, ficelé espionnage, joue sur les contradictions de Churchill qui a besoin des Américains face à une situation qui se détériore contre l'alliance germano-soviétique, mais qui en même temps craint que l'Empire britannique n'y laisse ses colonies. Et de la paranoïa et des doutes perpétuels développés par la répression politique en URSS. Tout le reste est basé sur la question classique autour d'un espion : quel camp sert-il ? Est-il un agent double ? Voire triple ? Et ça marche bien, le tout servi par un dessin très bon. C'est d'autant plus méritant que comme dans beaucoup de séries à concept, les auteurs changent de tome en tome, ce qui ne garantit pas forcément la continuité. A noter la présence de personnages historiques (hormis les classiques) comme Kil Philby et Lawrence d'Arabie (si, si).

    A voir si le tome 4 confirme la bonne pente prise depuis le tome 2.





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    Pierre Joannon est un écrivain, diplomate devenu historien et passionné par l'Irlande et les Irlandais, comme l'indique le titre de ce livre paru en 2006 et réédité en Tempus en 2009.

    Le livre fait près de 800 pages (!) mais comme souvent, lorsqu'il est question d'histoire d'un pays, on constate un fort déséquilibre entre les périodes. L'Antiquité et le Moyen Age sont expédiés en 50 pages (!) et la période 1800-2005 recouvre à elle seule plus de 500 pages, soit un rapport de 1 à 10. Dans ces conditions, on parlera plutôt d'histoire "contemporaine" de l'Irlande et des Irlandais.

    Le rapide passage sur le Moyen Age n'enlève pas à propos de bien expliquer comment le roi anglais Henri II profite des querelles intestines en Irlande pour intervenir et marquer le début d'une domination qui durera près de 800 ans. Les Normands entament alors la colonisation de l'île et se fondent progressivement dans le substrat indigène, à tel point que l'Angleterre tente en vain d'empêcher, en 1366, le mélange entre les deux populations. La période de la Réforme, avec la création de l'Eglise anglicane, conforte la place des catholiques, aussi bien irlandais qu'anglais. En réaction, les Anglais, qui ont déjà développé une batterie de stéréotypes racistes à l'égard des Irlandais, favorisent l'immigration d'anglicans ou de protestants : l'Ulster est la terre des Ecossais à partir de 1609. Les Anglo-Normands se comportent comme de vrais colonisateurs -d'ailleurs des Irlandais sont déportés à la Barbade en 1652 pour cultiver la canne à sucre ! Cromwell livre l'Irlande à ses armées et le XVIIème siècle, jusqu'à l'éviction de Jacques II, voit le début de l'envol des "oies sauvages" à travers toute l'Europe. L'île reste sous la coupe des Anglo-Normands au XVIIIème siècle et maintient la population catholique dans une servitude prononcée.

    L'Acte d'Union de 1800 marque un tournant car les Anglo-Normands et les presbytériens de l'Ulster commencent à sérieusement s'opposer à Londres. Alors que la misère et les famines, dont celle, fameuse, de la pomme de terre, vident l'Irlande de sa population vers les Etats-Unis, l'Ulster attrape au vol la révolution industrielle. Les catholiques commencent à s'organiser pour protester, avec Daniel O'Connell. Les tentatives d'insurrection, cependant, depuis la Révolution française, ont toujours échoué. En 1869, l'Eglise anglicane perd sa suprématie et l'Angleterre commence à démanteler les grandes domaines de l'Ascendancy anglo-normande. Charles O'Parnell défend un gouvernement autonome d'Irlande pour ignorer les lois britanniques. Arthur Griffith généralise la résistance passive et crée, en 1903, le Sinn Fein, parti politique promis à un grand avenir. A la veille de la Grande Guerre, les Britanniques sont sur le point d'accorder le Home Ruleà l'Irlande, où triomphe les réformateurs. L'Ulster, lui, est prêt à défendre par les armes l'union avec l'Angleterre.

    Les Irlandais s'engagent dans l'armée britannique, dans leur grande majorité, et brillent au combat. Mais une minorité refuse toute compromis et fomente l'insurrection de Pâques 1916 à Dublin, vite écrasée, mais qui suscite l'émotion par l'ampleur de la répression, notamment aux Etats-Unis. Eamun de Valera mène les élus du Sinn Feinà proclamer la république d'Irlande en 1919. La guerre avec Londres est inévitable. L'IRA y prend part et pousse l'Angleterre à la négociation après une sanglante guérilla dans les campagnes et dans les villes, marquée, côté britannique, par l'engagement de supplétifs anciens soldats de la Grande Guerre. Le traité de 1921 fait de l'Irlande du Sud un Etat libre, dominion, mais l'Ulster, défendu par les protestants, reste aux Britanniques. Une guerre civile éclate immédiatement en Irlande entre partisans et adversaires du traité et dure jusqu'en 1923. Les traces n'en seront pas effacées avant longtemps à tel point que la question nationale reste prédominante dans le jeu politique irlandais, où la gauche socialisante n'est que peu représentée. Pour obtenir véritablement l'indépendance, l'Irlande n'hésite pas à couper les ponts avec Londres entre 1933 et 1937 et à faire pression en restant neutre pendant la Seconde Guerre mondiale. Il faut attendre les années 1970 pour que l'Irlande décolle enfin économiquement, alors qu'en Ulster, les catholiques, qui prennent conscience de leur marginalisation, sont violemment réprimés par les protestants et par la police et l'armée britannique. Les affrontements durent de 1969 à 1998, date à laquelle un traité commence enfin à apaiser l'infernal cycle de violences. Aujourd'hui, l'Irlande se cherche une place, en dehors de la question nationale, tandis que l'Ulster panse ses plaies.

    Le récit de Pierre Joanon, qui a commencé à écrire sur l'histoire de l'Irlande en 1973, s'est enrichi des derniers travaux historiographiques qui ont renouvelé les approches. D'ailleurs, à partir de la partition, l'auteur étudie en parallèle l'histoire du Nord et du Sud et non de manière séparée, comme précédemment. Le livre est dense et en découragera plus d'un mais il s'impose, pour la période contemporaine en tout cas, comme une référence.



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    Parmi les autres moments où la Wehrmacht s'est montrée particulièrement agressive à l'ouest dans les dernières semaines de la guerre, au niveau local, il y a la fameuse bataille de Paderborn, au moment où les Américains encerclent la Ruhr. C'est dans ces combats que périt le commandant de la 3rd Armored Division, le général Maurice Rose.




    Le 10 mars, Kesselring rencontre Model et von Zangen pour discuter du cas de Remagen. En plus des 9. et 11. Panzerdivisionen, les s. Panzerjäger Abteilung 512 (Jadgtiger), 654 (Jagdpanther) et le s. Panzer-Abteilung 506 (Tigres II) sont regroupés dans le Kampfgruppe Hudel de la Panzer-Lehr au nord. Mais ils ne sont pas encore arrivés et ils manquent d'essence. En outre, les problèmes mécaniques sont légion : le s. Panzerjäger Abteilung 654, qui aligne deux douzaines de Jagdpanther, n'en a qu'un tiers opérationnel... les divisions d'infanterie de la 15. Armee sont squelettiques et ne comptent parfois à peine l'effectif d'un régiment d'infanterie. L'artillerie est immobilisée. Von Zangen pense que les Américains vont pousser au nord-est pour s'emparer de l'Autobahn. Model, lui, voit une attaque plein nord pour faire la jonction avec la 9th US Army de Simpson. C'est pourquoi la 15. Armee est déplacée plus au nord, tandis que les renforts arrivent : 3. Panzergrenadier Division, 340. Volksgrenadier Division... mais Model refuse toujours une contre-attaque, estimant le dispositif trop faible.

     

    En face, les Américains envoient dès le 13 mars la 1st Infantry Division du VIIth Corps, qui prend à sa charge le nord de la tête de pont, le IIIrd Corps restant au sud. Dès le 20 mars, les unités ont atteint la ligne de progression fixée par Bradley. Comme l'effort a porté plutôt au nord, Model se voit conforté dans son jugement et masse ses blindés dans ce secteur.

    Eisenhower avait prévu, au départ, de concentrer l'effort au nord, avec le franchissement du Rhin par Montgomery fin mars, l'opération Plunder. Au sud, le 6th Army Group doit mener une opération de diversion dans la Sarre, Undertone, avant la traversée de Patton près de Francfort. Le SHAEF souhaite que Bradley détache des divisions pour appuyer Montgomery et Bradley ne peut donc disposer que 5 divisions dans la tête de pont. Bradley propose alors à Eisenhower un plan auquel il a déjà réfléchi en septembre 1944 : l'opération Voyage prévoit de profiter de la présence de l'Autobahn pour faire la jonction avec Patton puis manoeuvrer en un immense crochet pour encercler la Ruhr et rejoindre Montgomery plus au nord. Celui-ci demande dix divisions américaines de plus pour Plunder mais Eisenhower veut les maintenir alors sous commandement américain : Monty refuse. Ike examine de plus près l'opération Voyage après le succès d'Undertone à la mi-mars. Le 13, Patton lance deux de ses corps d'armée à travers la Moselle, vers la Sarre, et ce faisant encercle et détruit une bonne partie de la 7. Armee. En deux semaines, Patton élimine 113 000 soldats ennemis dont 68 000 prisonniers pour 5 000 pertes. La 7th Army de Patch et les Français capturent 22 000 Allemands de plus. En outre, Patton est désormais sur le Rhin.


    Source : http://upload.wikimedia.org/wikipedia/commons/8/81/Crossing_of_the_Rhine.jpg


    Ce succès confirme Eisenhower dans son penchant à revenir vers une progression sur l'ensemble du front et non plus à seulement Plunder. L'effondrement allemand en Sarre-Palatinat montre que les Allemands sont aux abois ; l'accès à l'Allemagne du centre et du sud est ouvert par les pertes subies par le groupe d'armées G. Le 19 mars, Ike donne son feu vert à Bradley pour l'opération Voyage. La prochaine phase dépend du succès de Plunder, mais une fois Monty de l'autre côté du Rhin, la 9th US Army devra faire la jonction avec la 1st US Army pour encercler la Ruhr. La contre-attaque allemande au nord de la tête de pont, avec la 11. Panzerdivision, échoue face au VIIth Corps au soir du 23 mars. Le lendemain, la 11. Panzer est transférée pour renforcer le groupe d'armées G, au bord de l'effondrement.


    Source : http://www.aberjonapress.com/catalog/vwbtg/maps/Map%2021.jpg


    Alors que le franchissement du Rhin par Montgomery, l'opération Plunder (24 mars), est l'un des assauts les plus complexes depuis le 6 juin 1944, celui du 12th Army Group de Bradley passe relativement inaperçu. Patton choisit de faire traverser sa 3rd Army au sud de Mayence, à Oppenheim, après une feinte en direction de la première ville. Le succès est bientôt au rendez-vous. L'opération Voyage commence le 25 mars : elle sort de la tête de pont de Remagen par le sud pour viser l'Autobahn et profite de la configuration de la défense allemande orientée au nord. Le VIIth Corps bute sur les 11. Panzerdivision et Panzer Lehr mais bénéficie du soutien massif du XIXth Tactical Air Command. Dès le 26 mars, il est évident que les défenses allemandes se désintègrent. La 3rd Armored Division s'empare sans coup férir de 40 Panzer en réparation à Altenkirchen ; le IIIrd Corps lance la 7th Armored Division sur Giessen, point d'ancrage choisi pour l'encerclement de la Ruhr. Le 84. Armee Korps se retrouve encerclé entre les 1st et 3rdArmies et sa perte ouvre un trou béant entre les groupes d'armées B de Model et G de Hausser. Parallèlement, la 9th US Army de Simpson lance sa propre offensive le 25 mars, l'opération Flashpoint. Dès le 28 mars, Bradley redéfinit les objectifs de Voyage : la 1st Army vire au nord sur Paderborn pour procéder à l'encerclement de la Ruhr, tandis que la 3rd Army fonce au nord-est sur Kassel. Le VIIth Corps est en tête de la 1st Army avec la 3rd Armored Division renforcée du 414th IR de la 104th ID ; tous les Combat Commands reçoivent de l'infanterie supplémentaire et le reste de la 104th ID est entièrement motorisé pour créer une force mobile d'infanterie d'appoint. Le 29 mars, la colonne avale 70 km et à minuit, le CCB n'est plus qu'à 25 km au sud de Paderborn. L'encerclement de la Ruhr et du groupe d'armées B de Model se dessine !


    L'effondrement de la 15. Armee devant la tête de pont de Remagen inquiète beaucoup plus Model que le franchissement du Rhin par les Britanniques à Wesel : l'attaque américaine est inattendue et sa direction inconnue. Model tente d'empêcher un encerclement de son groupe d'armées dans la Ruhr en activant un nouveau corps d'armée dans le Harz et en orientant le 53. Armee Korps de Bayerlein dans une mission désespérée : frapper le flanc gauche des Américains alors qu'il remonte vers le nord. Dans l'après-midi du 29 mars, il crée une nouvelle formation, la SS-Panzer-Ersatz Brigade Westfalen, avec des éléments blindés de la Waffen-SS et ceux de l'école de reconnaissance des Panzer à Sennelager, au nord de Paderborn. La brigade est commandée par le Obersturmbannführer Stern, avec deux régiments d'infanterie improvisés et une compagnie de chars avec 15 vieux modèles dont des Panzer III. Sennelager est par ailleurs le lieu de reformation des bataillons de chars lourds Tigres, l'usine de Kassel, qui fabrique les Tigres II, étant située non loin de là. En conséquence, la brigade reçoit le renfort du s. Panzer-Abteilung 507 venu se recompléter après d'éprouvants combats sur le front de l'est. Fin mars, il dispose de 21 Tigres II et de 3 Jadgpanther. La brigade se déploie en urgence au sud de Paderborn le 30 mars. Le SS-Regiment Meyer couvre l'approche sud de la ville tandis que le SS-Regiment Holzer se déplace à Lichtenau, pour créer une ligne de défense sur la rivière Diemel vers Scherfede. Le flanc ouest des Allemands reste particulièrement exposé.

    La 3rd Armored Division avance avec les CCR et CCB en tête et le CCA en réserve. Chaque CCB opère en deux Task Forces distinctes. Le 83rd Armored Reconnaissance Battalion est en tête et il est le premier à rencontrer la brigade allemande dans les villages de Husen à Wünneberg, aux premières heures du 30 mars. La TF Richardson pousse à travers le SS-Regiment Meyer à Wünneberg puis se heurte à un bataillon dans les faubourgs sud de Paderborn, à Borchen, bientôt surnommée "bazooka town" en raison des nombreuses attaques au Panzerfaust dont sont victimes les chars américains. La TF Hogan bute dans les cadets de la Waffen-SS et combat toute la journée.

    A l'est, le CCB tombe au coeur des défenses allemandes. La TF Lovelady bataille contre le SS-Regiment Holzer à Scherfede. La TF Welborn traverse Husen mais se heurte aux villages défendus d'Atteln, Henglarn et Etteln. Ce dernier village nettoyé, le général Rose se rend compte que ses forces ont crevé le centre de la défense allemande et il ordonne à la TF Doan du CCA, en réserve, de se jeter dans la brèche, suivant en jeep. Mais une compagnie de Tigres II est stationnée à l'ouest près de Hamborn : au crépuscule, elle contre-attaque et coupe la colonne avancée de la TF Welborn de la TF Doan. Après avoir pilonné la colonne à distance, les Tigres II se rapprochent pour finir le travail. C'est alors que le chauffeur du général Rose est forcé de se rendre et que le général lui-même est abattu dans la confusion.

    Les combats au sud de Paderborn se poursuivent le 31 mars. Pour venir à bout des Panzerfaüste, la TF Richardson emploi des lance-flammes. Une section de Tigres II contre-attaque près d'Hamborn mais perd 3 blindés dans une embuscade. En réalité, la brigade Westfalen est brisée et commence à refluer. Model a prévu de faire attaquer la pince américaine à l'ouest par le 53. Armee Korps de Bayerlein et à l'est par un corps en formation. Mais la 166. Infanterie Division, qui arrive du Danemark, a déjà été décimée dans des combats contre le IIIrd US Corps quelques jours plus tôt. L'attaque de Bayerlein, dans la nuit du 30 mars, se heurte aux troupes motorisées de la 104th Infantry Division, sans succès.

    Collins, commandant du VIIth Corps, demande alors à Simpson de détacher un Combat Command de la 2nd Armored Division pour compléter l'encerclement. Le 1er avril, le CCB se met en route vers Lippstadt. La TF Kane de la 3rd Armored Division bouscule la résistance des unités de Flak est à 15h30, la jonction est faite. La poche de la Ruhr est formée. La brigade Westfalen retraite vers le Harz, laissant Paderborn en ruines, ravagée par un raid de 250 Lancasters le 27 mars, qui ont largué 1 200 tonnes de bombes. La ville est prise à 17h00. Durant l'opération Voyage, la 3rd Armored Division a fait plus de 20 000 prisonniers, a capturé ou détruit 66 chars ou canons d'assaut, 50 canons, 49 canons antichars, 146 pièces de Flak et plus de 1 250 véhicules. Elle a perdu 125 tués et 504 blessés, 42 Shermans, 11 M5A1 et 19 half-tracks, la plupart autour de Paderborn.



    Pour en savoir plus :


     
    Steven ZALOGA et Peter DENNIS, Remagen 1945. Endgame against the Third Reich, Campaign 175, Osprey, 2006.

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    Rapide présentation de la chronique cinéma parue dans le n°50 sur le film La Grande Evasion de John Sturges (1963).




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    Quelques billets en plus ce mois-ci sur L'autre côté de la colline. Aujourd'hui, David François revient sur les volontaires étrangers partis combattre aux côtés des Croates pendant la guerre en Yougoslavie (1991-1995). Sujet tout à fait rare et passionnant à la fois. A découvrir !

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    Ci-dessous, présentation du dossier du n°50 et des raisons qui m'ont amené à m'interroger sur le fait de savoir si l'armée allemande a "ouvert" le front de l'ouest devant les Anglo-Américains en mars-avril 1945 ou bien si, au contraire, il y a eu une résistance qui, pour ne pas être équivalente à celle du front de l'est, a pu localement être coriace. Le livret du DVD de Guerres et Histoire que je mentionne dans la vidéo, je l'ai commenté ici. Bon visionnage !



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    Petit tour d'horizon du magazine auquel j'ai moi-même largement contribué, après les suppléments et autres vidéos...

    Ce numéro confirme, si besoin il en était, la qualité de 2ème Guerre Mondiale comme magazine de vulgarisation. En effet, quand on regarde le sommaire, on s'aperçoit rapidement que le "militaire" à proprement parler n'y occupe pas une place écrasante. Le grand point fort du magazine est de dépasser la simple histoire militaire pour offrir des perspectives plus larges, plus contextualisées, plus analytiques, le tout fait par des gens formés, la plupart du temps, à l'université, quand ce ne sont pas des historiens, ce qui est évidemment un gage de qualité. Le choix semble porteur. Dans le détail :

    - vous trouverez aussi 5 de mes fiches de lecture p.4-7. Il y a aussi une interview de Christophe Prime, l'auteur du livre récent sur les SAS, au même endroit.

    - témoignage d'un Letton engagé dans l'armée allemande et qui se retrouve encerclé dans la poche de Kholm, au début de 1942. Pierre Tiquet apprécie beaucoup les témoignages allemands (!) : heureusement, une note et un encadré de la rédaction permettent de remettre un peu dans son contexte ce témoignage qui sinon est livré "brut", ce qui n'a pas grand intérêt.

    - l'article qui fait la couverture est audacieux. Nicolas Pontic a demandé à Jean-François Muracciole, historien à Montpellier 3, d'esquisser une comparaison entre la crise des années 1930 et celle d'aujourd'hui. Loin des approximations de certains magazines à sensation, l'historien montre ainsi que la crise actuelle n'a rien voir avec le "tsunami" de 1929 et que les extrême-droites européennes actuelles ne ressemblent que fort peu à celles de la même époque (hormis le mouvement Aube Dorée en Grèce), notamment dans le rapport à la violence ou à l'antisémitisme. Et puis manque aussi le contexte de guerre. Un article intéressant, où l'on n'est pas forcément obligé d'être d'accord avec tout ce qui est dit, mais le pari semble réussi. On appréciera également le rappel de l'historien selon lequel le président Sarkozy, d'ailleurs étrangement oublié par les contempteurs actuels de F. Hollande (ça devient un sport national ces temps-ci, avec beaucoup de défoulement et de gratuité sur la toile), a sauvé les banques en doublant la dette nationale... la situation actuelle (et la "gestion" du PS, que je suis le premier à déplorer bien qu'étant de gauche) n'est pas apparue avec M. Hollande.

    - Le même historien termine sa chronique histoire sur le bombardement stratégique dans un quatrième volet. A -t-il été efficace ? Non si on regarde la mobilisation, quasiment jusqu'au bout, de la population et de l'industrie allemandes, voire japonaises. En outre les pertes ont été très élevées chez les pilotes et les bombardiers. Mais l'effort aérien a sérieusement entamé les capacités du IIIème Reich et au Japon, le bombardement stratégique a eu un caractère quasi décisif, prolongé par les bombardements atomiques. L'historien rappelle pourtant que sans ceux-ci, il est fort probable qu'un débarquement au Japon se serait heurté à une résistance tout aussi fanatique que celle d'Iwo Jima ou d'Okinawa.

    - David François, collègue et ami de Communisme, violences et conflits, revient sur un thème important, la décision d'Hitler d'entrer en guerre contre l'URSS. Hitler n'a jamais caché, dès Mein Kampf, son obsession de la conquête de "l'espace vital" à l'est. Grâce au pacte germano-soviétique, il s'évite une guerre sur deux fronts. Mais l'Angleterre résiste à l'été 1940 et la situation à l'ouest est bloquée. La stratégie méditerranéenne de l'Axe échoue également : Franco pose des conditions insurmontables pour la capture de Gibraltar, Mussolini surprend ses alliés allemands par ses initiatives intempestives, l'Afrika Korps ne peut emporter la décision.  Les Allemands craignent, au vu des conquêtes soviétiques de 1939-1940, une "attaque préventive" -mythe qui servira à justifier l'invasion et qui sera repris en Occident par Souvorov, ancien du renseignement militaire soviétique passé à l'ouest à la fin de la guerre froide, dans le Brise-Glace. En l'état, comme le rappelle David François, rien, pour l'instant (archives classifiées obligent), ne vient appuyer cette théorie et on a plutôt des arguments pour montrer que l'Armée Rouge était loin d'être prête pour une offensive, Staline ayant d'ailleurs rejeté, parfois violemment, toute initiative plaidant en ce sens. L'auteur montre surtout dans l'article les considérations géopolitiques qui amènent Hitler et ses généraux -qui font chorus- à envisager l'invasion de l'URSS.

    - la fiche personnage de Benoît Rondeau est consacré à Ralph Bagnold, le père du LRDG. Fiche toujours bien conçue avec une bibliographie. Bagnold a été employé après la guerre par la NASA pour étudier la question des vents sur Mars (!).

    - Vincent Bernard, enfin, relate le parcours des Issei/Nissei, les ressortissants japonais vivant sur le sol américain, pendant la guerre. Un groupe loin d'être homogène d'ailleurs, entre Japonais des îles Hawaï, ceux du continent, ceux immigrés de la première génération et qui conservent des liens forts avec le Japon et ceux nés aux Etats-Unis, plus Américains que Japonais. Tous sont pourtant victimes d'un racisme antijaune plus marqué qu'à l'égard des Italiens ou des Allemands, teinté parfois de considérations économiques. Parqués dans des camps, qui sur le principe ressemblent aux camps de concentration nazis mais n'en ont rien en fait dans le fonctionnement, les Issei/Nissei devront se battre pour former leurs unités militaires, alors qu'un certain nombre est déjà employé comme traducteurs dans le Pacifique... L'amalgame entre les différentes catégories se fait bon gré mal gré, et le 442nd RCT deviendra l'unité la plus décorée de l'armée américaine... après reconnaissance des DSC et Medal of Honorà la fin des années 90 ! La reconnaissance de leurs faits d'armes ne sera pourtant pas si évidente pour l'après-guerre, comme pour d'autres minorités...

    - la fiche Uniformes de Jean-Patrick André est consacré à un Private de la 6th US Army.

    Au final, un excellent numéro, bien écrit, bien sourcé, avec des thèmes originaux ou traités sous un angle plus "historien". On en redemande !

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    Thomas Desjardin est un historien américain spécialisé sur la guerre d'Indépendance la guerre de Sécession. Comme le dit dans la préface John J. Pullen, un autre historien qui a signé un livre sur le même sujet en 1957 (!), Desjardin essaie d'offrir dans ce livre la vision la plus claire possible d'un engagement de petites unités parmi les plus fameux de l'histoire militaire américaine : la défense de Little Round Top par le 20th Maine de Joshua Chamberlain, le deuxième jour de la bataille de Gettysburg, le 2 juillet 1863. Desjardin a participé au tournage du film éponyme en ce qui concerne les recherches documentaires, et il a conseillé l'acteur Jeff Daniels, qui joue Chamberlain. Comme le dit Desjardin dans sa propre préface, l'historien a bien du mal à reconstituer précisément un engagement passé désormais au rang du mythe.

    Le 20th Maine, levé à l'été 1862, a cette particularité de ne pas rassembler comme souvent dans les régiments du conflit des hommes de la même région de cet Etat, mais au contraire des volontaires des quatre coins du Maine. Le régiment est pris en main par Adalbert Ames, qui bien que peu apprécié, inculque aux hommes la discipline militaire, avant d'être promu en mai 1863. Entretemps le 20th Maine a connu un sanglant baptême du feu à Fredericksburg. Il se retrouve commandé par Joshua Chamberlain, un professeur devenu officier, qui est malade au début de la campagne de Gettysburg. Deux de ses frères servent avec lui. A ce moment-là, le 20th Maine reçoit l'appoint d'une centaine de vétérans du 2nd Maine, dissous, et dont les hommes doivent continuer à se battre en raison d'un problème d'écriture au moment de leur engagement (ils ont signé pour trois ans mais se sont engagés dans un régiment de deux ans de service). Le régiment gagne à marche forcée le nord pour rejoindre le champ de bataille de Gettysburg, où la bataille débute le 1er juillet sans lui. Le Vème corps dont fait partie le 20th Maine et ses 500 à 600 hommes arrive dans la soirée.

    Le 2 juillet, la brigade nordiste se trouve à l'extrême-gauche des positions défensives de l'Union. Le colonel Vincent fait occuper Little Round Top, une hauteur qui permettrait à l'ennemi de contourner le flanc gauche de l'Union. En face se trouve le 15th Alabama, un régiment sudiste qui a fait toutes les campagnes de l'est depuis Bull Run, fort de 400 hommes et commandé par William Oates, qui n'était pas partisan de la sécession, mais qui s'est porté volontaire ; son frère sert avec lui. Il y a également le 47th Alabama, levé plus tard, qui a été décimé à Antietam et qui aligne 230 hommes : il est commandé par Bugler, lui aussi opposé à la sécession mais qui se porte volontaire pour son Etat. Les deux régiments de l'Alabama sont à l'extrême-droite de la ligne confédérée ; le 47th a envoyé des tirailleurs en avant, comme le fait le 20th Maine avec sa compagnie B. Pris à partie par le 2nd US Sharpshooters, Oates décide de pousser sur le sommet de Big Round Top, puis d'attaquer le flanc de l'Union en s'emparant de Little Round Top. Le 47th Alabama vient buter sur le 83rd Pennsylvannia, à gauche du 20th Maine, et sur la droite de ce dernier régiment : il est repoussé avec de lourdes pertes. Oates attaque au centre et sur la gauche du 20th Maine, sans avoir la supériorité numérique. Repoussé au départ, Oates parvient à déborder temporairement la gauche du régiment nordiste, avant d'être attaqué par derrière par la compagnie B nordiste et les Sharpshooters. Chamberlain ordonne ensuite une charge pour refouler les sudistes en bas de la colline avant qu'ils puissent se réorganiser. Les deux régiments de l'Alabama refluent en désordre, abandonnant de nombreux prisonniers.


    Ci-dessous, extrait de Gettysburg (1993) où la bataille de Little Round Top prend des proportions épiques. En réalité, les Nordistes ont loin d'avoir été surclassés en nombre et les combats au corps-à-corps ont été moins nombreux que ce qui est montré, les hommes de l'Alabama ayant bien du mal à grimper la colline tout en délogeant les hommes du Maine.
     
    Little Round Toppar Aldebaran712

    Oates n'a plus que 300 hommes au soir sur les 550 qui ont lancé l'attaque. Le 20th Maine, lui, compte à peine 200 hommes valides. Le régiment passe la nuit sur Big Round Top puis rejoint le centre de la ligne nordiste, où il assiste le 3 juillet au barrage d'artillerie sudiste préparant la charge de Pickett. Après la retraite de Lee, Chamberlain et ses frères parcourent le champ de bataille, jonché de morts et de blessés, l'un des pires de toute la guerre. Le 20th Maine termine la campagne le 10 juillet par un engagement pendant la poursuite. Le régiment ne retrouvera jamais son effectif initial, jusqu'à Appomatox. Chamberlain est blessé devant Petersburg : après la guerre, bien qu'élu gouverneur du Maine, le succès ne sera pas toujours au rendez-vous. Oates, transféré avec son régiment à l'ouest, perd un bras. Le 47th Alabama n'a quasiment plus que l'effectif d'une compagnie jusqu'à la fin de la guerre. Tom Chamberlain ne se remettra jamais de l'expérience de Little Round Top et mourra prématurément, usé par la boisson. Une vive controverse, par récits interposés, oppose les hommes et les officiers du 20th Maine entre eux pour savoir comment s'est déroulé la bataille. Oates tente de justifier son échec en invoquant tous les prétextes possibles. Chamberlain, qui s'est révélé dans la guerre, se heurte à Spears, son ancien subordonné, qui a été profondément choqué par la violence des combats.

    Oates, en réalité, n'a pas suivi les ordres de Law, son supérieur de brigade. Il est parti sur la droite vers Big Round Top au lieu d'aller à gauche. En outre il détache la compagnie A pour s'emparer de wagons de ravitaillement aperçus au loin. Par ailleurs, ses effectifs ne lui auraient probablement pas permis de tenir la colline, qui en elle-même n'aurait pu abriter que quelques batteries d'artillerie, incapables à elles seules de venir à bout de la ligne nordiste, comme le montrera le barrage du 3 juillet avant la charge de Pickett. La petite action sur Little Round Top prend les proportions d'une victoire importante et symbolique pour les Nordistes. L'affrontement n'apparaît que tardivement dans l'historiographie de la bataille avant d'être popularisé par le roman de Michael Shaara, Killer Angels, adapté dans le film Gettysburg, qui offre une version très romancée de la bataille sur Little Round Top, en faisant notamment de Chamberlain un héros de chevalerie.

    Un ouvrage clé pour remettre à sa juste place un épisode plutôt mineur mais passé au rang de mythe de la bataille de Gettysburg, complété par des annexes fournis -nombre de combattants, des pertes dans les deux camps, etc.



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    Cet ouvrage fait partie de l'histoire officielle de l'armée américaine à propos de l'utilisation de la puissance aérienne pendant le siège de Khe Sanh. Le général Westmoreland, le commandant en chef américain au Viêtnam, pressent en effet que le Nord-Viêtnam va tenter un second Dien Bien Phu autour de la base. En conséquence, il prévoit d'écraser les troupes adverses autour de la base sous un déluge de bombes, d'autant plus que Khe Sanh se trouve dans une région isolée, peu peuplée. Au final, la puissance aérienne américaine déverse 100 000 tonnes de bombes sur les assiégeants tout en étant capable de ravitailler Khe Sanh pendant toutle siège, ainsi que ses avant-postes.

    Le premier chapitre du livre présente les lieux de la bataille et ses enjeux. L'auteur insiste en particulier sur les mauvaises conditions climatiques du début de l'année qui noient la piste de Khe Sanh dans un brouillard persistant. Les 834th et 315th Air Divisions fournissent les appareils de transport C-7, C-123 et C-130 et la 3rd Air Division les B-52. Westmoreland est persuadé que les Nord-Viêtnamiens vont chercher à emporter la décision à Khe Sanh. Son plan aérien s'inspire de l'expérience du siège de Con Thien, en septembre 1967 (opération Neutralize). Le président Johnson attache lui aussi de plus en plus d'importance à la base à partir de décembre 1967.

    Le deuxième chapitre revient sur le précédent de Dien Bien Phu et fait la comparaison avec Khe Sanh. Dans le premier cas, les Français ont engagé en moyenne 200 appareils par jour. Les Américains, eux, disposent alors en Asie du Sud-Est de 2 000 avions et de plus de 3 000 hélicoptères !

    Dès le début de la bataille, les 20-21 janvier, l'aviation américaine intervient massivement pour soutenir les Marines. La destruction du principal dépôt de munitions dès le début du pilonnage nord-viêtnamien oblige à des ballets d'appareils de transport pour reconstituer le stock. Après le déclenchement de l'offensive du Têt, Westmoreland reste convaincu que le sort de la guerre continue de se jouer autour de la base. Le mois de février sera le plus dur : l'aviation ne peut empêcher la chute du camp des Special Forcesà Lang Vei. Le 11 février, un KC-130F chargé de kérosène, touché par la DCA, s'écrase sur la piste. Les C-7 et C-123 assurent alors l'essentiel du ravitaillement ; le 23 février, Khe Sanh reçoit 1 300 obus, le plus haut total pendant le siège. La presse américaine s'enflamme et s'interroger sur la capacité de l'armée à tenir effectivement le camp.

    Ce sont en tout plus de 240 appareils de transport qui sont engagés dans le pont aérien. Les C-7 et C-123 atterrissent et décollent sous le feu : un système est mis en place pour décharger au plus vite les avions de façon à minimiser les risques. Plusieurs appareils sont néanmoins détruits. Les C-130, eux, procèdent à des parachutages, guidés ensuite par radar. Pour améliorer le ravitaillement et limiter la casse et la dispersion, on met également au point des systèmes de largage et d'extraction à basse altitude, le C-130 frôlant ou touchant la piste pour lâcher par parachute ou non sa cargaison sur le tarmac. Un petit détachement de l'Air Force, aidé par une Marine Party Shore Company, assure, non sans dangers, la réception des cargaisons. Les avant-postes, sur les collines environnant Khe Sanh, ne peuvent être ravitaillés en revanche que par les hélicoptères. Pour les protéger d'une DCA puissante, les Américains mettent en place le système Super Gaggles, dans la dernière semaine de février : des A-4 attaquent les positions de DCA et les noient sous les fumigènes, puis les CH-46 se posent couvert par des hélicoptères gunships.

    En ce qui concerne l'appui aérien rapproché, la coopération interservices au sein de l'armée américaine n'est pas toujours facile, mais fonctionne. Les A-6 Intruders, grâce à leur capacité tout temps et de nuit, sont particulièrement appréciés. La Navy fournit d'ailleurs un plus gros effort au-dessus de Khe Sanh qu'elle ne l'avait fait à Con Thien. Les appareils escortent les transports du ravitaillement. Les contrôleurs aériens de l'Air Force utilisent plusieurs radars  différents pour guider les appareils.

    Westmoreland aura pourtant les plus grandes peines du monde à désigner un responsable pour l'effort aérien. Les Marines ne veulent pas être subordonnés à l'Air Force et le font savoir. Le général Momyer, qui dirige la 7th Air Force, doit assumer ce rôle d'après l'accord du 22 janvier, mais celui-ci ne devient vraiment effectif qu'en mars. Le système ne prouvera son efficacité qu'après la bataille de Khe Sanh.

    Les B-52 ont joué un rôle de poids pendant le siège. Ils interviennent dès janvier 1968 ; après le déclenchement de la bataille, une cellule de 3 B-52 survole le camp toutes les 90 minutes. Plus tard, ce seront 6 B-52 qui se relaieront toutes les trois heures. A la fin février, les B-52 peuvent opérer à moins de 1 km des troupes amies, l'ancienne limite de 3 km ayant été mise à profit par l'adversaire. Les résultats des frappes sont difficiles à évaluer. Les B-52 de la 3rd Air Division ont largué au moins 60 000 tonnes de bombes (!) et les prisonniers nord-viêtnamiens confirment leur importance psychologique.

    La collecte des renseignements, par utilisation de senseurs sismiques et accoustiques dispersés préalablement autour de Khe Sanh, est l'oeuvre d'un centre électronique de regroupement. Celui-ci permet d'effectuer des missions Mini ou Micro-Arc Light avec l'aviation et l'artillerie pour saturer une zone suspecte de bombes ou d'obus. Les Américains utilisent aussi des mines Gravel qui produisent des sons capables de blesser un homme ou de faire éclater les pneus des véhicules, mais les risques de tirs fratricides conduisent à abandonner cette arme.

    Khe Sanh est finalement dégagée par l'opération Pegasus, montée par la 1st Cavalry, les Marines et l'ARVN, qui débouche le 8 avril 1968. Les combats durent encore une semaine autour de Khe Sanh pour reprendre le terrain perdu. Un C-130 s'écrase le 13 avril. La base est finalement abandonnée en juin 1968. Aux 100 000 tonnes de bombes larguées pendant la bataille s'ajoute de 150 000 à 200 000 obus tirés par l'artillerie. Les Marines ont perdu près de 200 tués et 1 600 blessés pendant le siège. Ils estiment avoir tué au moins 10 000 soldats nord-viêtnamiens, ce qui représenterait pas loin d'un tiers des morts estimés du Têt. Nalty souligne pourtant combien les déclarations optimistes des responsables américains ont été fracassés par l'offensive et le siège de Khe Sanh.

    Une bonne base, donc, pour qui s'intéresse à ce thème très précis, à complet par d'autres lectures très savantes. L'analyse du conflit et du siège lui-même, en revanche, est un peu datée et laisse parfois à désirer.



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    Il y a des livres dont on sent, à leur lecture, que l'auteur apporte vraiment quelque chose à un endroit où il y en avait besoin. C'est un peu ce que j'ai ressenti en refermant cette somme de Nicolas Bernard, qui intervient régulièrement ici même dans les commentaires, consacrée au front de l'est. L'auteur, avocat, est bien connu pour être intervenu dans plusieurs magazines spécialisés à propos de la Seconde Guerre mondiale.

    On ne peut qu'aquiescer avec la plupart des remarques de la préface de François Kersaudy : richesse de la documentation (en partie russe, ce qui est un avantage sur d'autres livres), ampleur du champ d'investigation en particulier. On n'est pas forcé, de la même manière, de dire qu'il manque "une description du modus operandi des deux stratèges amateurs" ou de souscrire à l'idée d'une "terreur abjecte" au sein du haut commandement militaire soviétique.

    Comme le rappelle Nicolas Bernard dans sa propre introduction, le front de l'est se rapproche sans doute le plus de cette "guerre totale" qui a commencé à être pensée par les théoriciens de la guerre dès le XIXème siècle. Guerre gigantesque, par les forces en présence et par le théâtre d'opérations, mais comme le souligne l'auteur, guerre méconnue, en France. La mémoire française du conflit peine à sortir du cadre national et les procès mémoriels n'ont pas mis en évidence, particulièrement, le front de l'est. Les sources archivistiques, côté soviétique, sont difficiles d'accès ; en outre de nombreux faux circulent aussi dans les sources secondaires. Pendant longtemps, l'historiographie de la guerre froide, dictée par les anciens vaincus allemands, a dominé la production. La chute de l'URSS accentue le reflux de ce courant tandis que la guerre elle-même est replacée comme phénomène de violence dans son contexte social, politique et culturel. Côté allemand, plusieurs historiens ont révisé le comportement des soldats, la recherche est moins avancée côté soviétique. Il faut dire que les enjeux mémoriels sont encore sensibles dans les anciennes républiques soviétiques, où le rôle des collaborateurs peine à être reconnu, sans parler de l'assimilation à bon compte des totalitarismes nazi et soviétique. C'est pourquoi peu de synthèses sur le conflit ont été publiées depuis 1945, et en particulier en dehors de l'histoire militaire pure. Cet ouvrage est donc probablement, comme le dit l'auteur, la première étude française à embrasser le conflit dans sa totalité, en s'intéressant à de nombreux aspects méconnus, y compris sur le plan militaire, mais aussi, par exemple, en ce qui concerne la sortie de guerre.



    Sur les origines du conflit, Nicolas Bernard met bien en évidence l'inanité de la théorie de "l'attaque préventive" soutenue par les Allemands et remise au goût du jour depuis une vingtaine d'années par Souvorov. Il montre par exemple que la coopération germano-soviétique à partir de Rapallo s'affaiblit dès 1926, donc assez tôt. Hitler, par contre, a synthétisé plusieurs éléments dans son progamme d'expansion à l'est, du Lebensraum mâtiné de fantasmes raciaux. Staline est l'homme du socialisme dans un seul pays, alors qu'Hitler, lui, ambitionne de conquérir l'Eurasie pour y appliquer sa politique.

    Le pacte germano-soviétique sert les intérêts des deux dictateurs : l'URSS a besoin de temps pour se fortifier, alors qu'Hitler veut avoir les mains libres à l'ouest. Mais les relations entre les deux alliés de circonstance dépendent aussi du sort des armes sur ce théâtre d'opérations... Staline se constitue un glacis protecteur, mais la piètre performance de son armée, notamment en Finlande, encourage les Allemands dans leur conception méprisante de l'adversaire soviétique à venir. La coopération en 1939-1940 n'a été qu'une ébauche, jamais poussée à son terme. La chute de la France alarme Staline, qui s'empresse d'occuper les Etats baltes puis la Bessarabie. L'échec face à la Grande-Bretagne, dès l'été 1940, pousse Hitler à se retourner vers l'est. Les Allemands endorment la méfiance des Soviétiques, dont les espions sont bien en peine de convaincre Staline des préparatifs hitlériens, puis mettent au pas les Balkans.

    Le 22 juin 1941, l'armée allemande se jette sur l'URSS, largement prise au dépourvu. Le haut-commandement est alors totalement inféodé au Führer, qui a organisé le plan de conquête sur des bases économiques. La Wehrmacht met alors en oeuvre ce que l'on appellera ensuite la Blitzkrieg : une guerre de mouvement, des technologies nouvelles au service des enseignements tirés de la Grande Guerre s'appuyant sur le professionnalisme, conçue pour détruire l'ennemi tout en conquérant des territoires. Mais l'état-major allemand a négligé la préparation de la campagne, notamment sur le plan logistique, et les objectifs restent ambigus. L'armée s'est certes renforcée depuis juin 1940, mais la production militaire reste insuffisante et la Wehrmacht n'est pas motorisée. Il faut dire que l'économie allemande manque de ressources naturelles pour tourner davantage. Plus grave, le renseignement allemand a totalement mésestimé les capacités de l'URSS, aussi bien sur le plan militaire qu'économique. Les alliés de l'Allemagne sont nécessaires mais encombrants pour le Führer, qui doit gérer les susceptibilités des Etats balkaniques, par ailleurs mal équipés. En face, l'Armée Rouge, à la pointe de réflexion doctrinale jusqu'aux purges de 1937, a sacrifié la qualité et à la quantité. Le personnel est mal formé, le matériel pose problème, l'arsenal, gigantesque, est coûteux. Les réformes entreprises en 1940 ne peuvent être menées à bien, la croissance énorme de l'Armée Rouge rajoutant un gros problème supplémentaire. L'aviation souffre, la doctrine, offensive, autour de l'art opératif, de l'opération et de la bataille en profondeur, conduit à négliger la défensive et les lignes fortifiées. Par contre, l'économie soviétique est militarisée dès les plans quinquennaux, même si ses performances sont inégales et si elle laisse sur le carreau les besoins en termes de consommation.

    Le choc initial est terrible. L'armée allemande progresse rapidement, détruit beaucoup, mais se heurte aussi, parfois, à forte partie, comme à la forteresse de Brest-Litovsk, dès les premiers jours de l'invasion. Staline ne s'adresse à la population que le 3 juillet, pour galvaniser les énergies. La Stavka, au départ dépassée, ne réussit qu'à choisir une stratégie d'attrition terriblement coûteuse : pour user le fer de lance allemand, elle exécute contre-attaque sur contre-attaque sur toute la ligne de front. La Wehrmacht s'use cependant, et les premiers signes d'essoufflement apparaissent dès la bataille de Smolensk, en juillet-août 1941. Constatant le durcissement des relations avec les Etats-Unis et espérant une offre de paix de Staline, Hitler néglige Moscou et réoriente l'effort au nord et au sud. Mais les Panzer viennent mourir devant Léningrad, qu'il faut assiéger ; en Ukraine, les Soviétiques subissent une défaite complète, mais à la fin septembre, les Allemands ont déjà plus de 500 000 hommes hors de combat, et la Luftwaffe a particulièrement souffert. Le moral des Landsern souffre aussi, car le soldat soviétique montre une sourde détermination.

    Au sud, les Allemands sont bientôt contraints de reculer à Rostov et Manstein, en Crimée, ne peut faire tomber immédiatement Sébastopol. L'offensive allemande sur Moscou, début octobre, frappe une Armée Rouge affaiblie par ses nombreuses contre-attaques. Un vent de panique souffle sur la capitale les 16-17 octobre, avant d'être résorbé. La résistance soviétique et l'impréparation logistique de la campagne, mise en exergue par la dégradation de la météo, ont finalement raison de l'effort allemand. Moscou n'a pas été sauvée par les divisions sibériennes : bien au contraire, la menace japonaise conduit à renforcer les troupes d'Extrême-Orient. En réalité, les transferts d'unité de ce front ont bien eu lieu, mais dès le mois de juin 1941. Les généraux soviétiques mènent la contre-offensive en s'essayant timidement à l'art opératif, tandis que l'Allemagne entre en guerre avec les Etats-Unis. Staline, pris de la folie des grandeurs, jette son armée mal préparée contre le Groupe d'Armées Centre, qui tient bon. Cependant, une grave crise du moral se fait jour, conduisant à un renforcement des sanctions disciplinaires. Un tiers des forces allemandes engagées a déjà été éliminé, depuis le début de Barbarossa. Les Soviétiques ont encore plus souffert mais ils peuvent se permettre un tel niveau de pertes, ce qui n'est pas le cas des Allemands. Léningrad, assiégée, souffre de la faim et des pénuries, malgré les efforts de l'Armée Rouge, et devient le symbole de la résistance à l'envahisseur.

    C'est que la guerre menée par l'Allemagne est aussi une guerre d'extermination. Au remodelage racial et territorial s'ajoute la concurrence des entités chère à l'Etat nazi. Pas question de s'entendre avec les sous-hommes slaves. Il faut briser l'industrie, les villes, et les Allemands ne se gênent pas pour organiser une famine probablement voulue. En outre, l'invasion de l'URSS va permettre de s'atteler à la "solution" au problème juif. Les Einsatzgruppen appliquent ce qui ressemble fort à un génocide progressif et programmé, dès le départ. Les chiffres s'envolent dès juillet 1941 et l'ampleur des tueries, qui brisent les nerfs de beaucoup d'exécutants, force à passer à des méthodes industrielles. C'est qu'Hitler commence probablement à voir qu'il peut perdre la guerre : en conséquence, les Juifs ne doivent pas survivre à une défaite allemande. La Wehrmacht n'a pas bronché devant les massacres, et ce dès 1939, malgré quelques cas isolés ; quand elle ne s'est pas faite complice elle-même des tueries. Les commissaires politiques, en vertu du fameux ordre correspondant, sont exterminés sans autre forme de procès. 60% des prisonniers soviétiques meurent dans les camps allemands ou en captivité : pas moins de 2 millions dans la première année de guerre. Les Allemands maintiennent l'ordre sur leurs arrières par la terreur. L'armée est largement pénétrée des préceptes nazis, via la propagande, la contrainte et tout simplement l'adhésion. La compassion a plutôt été l'exception que la règle, comme le souligne l'auteur, y compris parmi les alliés, notamment les Roumains, qui massacrent un grand nombre de Juifs.

    Début 1942, le temps joue contre Hitler : il choisit de s'emparer du pétrole du Caucase, pour des raisons purement économiques, mais aussi afin d'acculer l'Angleterre et l'URSS à la paix. A nouveau, les objectifs sont trop ambitieux, notamment sur le plan logistique, pour une Wehrmacht épuisée. L'Armée Rouge commence elle à se réorganiser mais manque encore de formation et d'expérience. En témoigne la contre-offensive devant Kharkov, qui montre à nouveau de graves lacunes, et la chute de la Crimée. L'offensive d'été allemande est désordonnée dans ses objectifs. Pour Nicolas Bernard, la grande erreur d'Hitler reste la directive n°45 qui divise l'effort allemand en deux, sur Stalingrad et le Caucase. La situation s'enlise vite sur le second théâtre d'opérations.

    Stalingrad, fleuron du plan quinquennal soviétique, pourtant mal défendue, va devenir le tombeau de l'armée allemande. La 6. Armee manque d'emporter la ville en août dans la première poussée. La bataille se transforme en sanglants combats de rues. Les Soviétiques improvisent, notamment à partir de l'expérience espagnole ; ils le font bien, mais cela leur coûte cher, aussi. Les Allemands s'adaptent, mais leur moral est en berne. La Stavka, elle, planifie de nouveau une gigantesque contre-offensive, tandis que les deux camps se battent pour les usines du nord de la ville en octobre-novembre. Paulus n'arrive pas à déloger Tchouïkov de la petite parcelle qu'il contrôle encore. Si l'opération Mars est un fiasco sanglant, tel n'est pas le cas de l'opération Uranus, qui encercle en trois jours la 6. Armee dans Stalingrad. Hitler refuse l'évacuation et condamne à la mort Paulus et ses hommes, tout en rapatriant les troupes du Caucase. Les pertes humaines et matérielles de l'Axe sont colossales et aucun objectif de la campagne n'a été atteint. Pour Nicolas Bernard, la bataille est donc bien le tournant de la guerre à l'est.

    L'industrie, la société soviétiques ont tenu. Non sans mal. Il faut en urgence déménager les usines en 1941 et la production de guerre s'effondre, les ressources manquent aussi. Mais tout est désormais consacré à l'effort de guerre. L'URSS devient un gigantesque arsenal, que l'Allemagne ne rattrape qu'à peine en 1944 seulement, bien trop tard. Cette production doit beaucoup à l'initiative locale, non à l'Etat centralisé. Les Soviétiques savent aussi se servir du matériel capturé. Toute la population est mobilisée, des adolescents et des femmes aux détenus du Goulag. La production agricole est un maillon faible mais Staline lâche du lest pour faire augmenter les rendements. Au front, les soldats soviétiques sont brutalisés, leurs conditions de vie sont dantesques, d'où un ratio morts/blessés très élevé. La société soviétique, à l'arrière, est victime de l'effort de guerre : famine et pénuries s'installent, et la société elle-même est fracturée.

    Le régime a cependant bénéficié du soutien de la jeunesse laborieuse et de l'intelligentsia. L'Etat, par sa mobilisation et son encadrement, maintient la cohésion sociale et nationale. Il fait des concessions. La désertion s'effiloche d'ailleurs dans l'Armée rouge au fil des années. La répression ne fait que prolonger, par exemple, les pratiques des grandes purges. Les minorités, vues comme des traîtres en puissance, font les frais de la guerre. Ce n'est pas cependant une logique génocidaire qui y préside, mais bien sécuritaire. L'ennemi allemand est déshumanisé par la propagande. Les atrocités allemandes nourrissent la haine de l'envahisseur et les soldats soviétiques ne traitent pas toujours très bien les prisonniers, sans volonté, là encore, d'extermination systématique... Staline joue sur la corde patriotique et nationaliste, pour conforter son emprise mais aussi rassurer les Alliés occidentaux. Les minorités sont valorisées mais font l'objet d'un traitement discriminatoire dans l'armée. Les récompenses sont nombreuses pour les soldats, et une certaine liberté est tolérée au front, le tout laissant penser à une amorce d'assouplissement après la guerre.

    L'URSS n'est pas seule. Elle a le soutien de ses alliés anglo-saxons. Churchill et Roosevelt s'engagent rapidement en faveur de l'URSS, mais le contentieux du second front pèse sur les relations. Un effort de propagande est mené pour rendre les Soviétiques plus "sympathiques" aux yeux des opinions occidentales. L'aide du Prêt-Bail passe par l'Extrême-Nord, par l'Iran et surtout par le Pacifique. Quel a été son impact ? La question est sensible, rendue épineuse par la guerre froide. Les Soviétiques l'ont minorée dès le conflit. L'aide alliée a, en fait, renforcer la structure de l'économie de guerre soviétique, en particulier sur le plan logistique. Elle a contribué à motoriser l'Armée Rouge et a permis aux usines d'URSS de se concentrer sur la production militaire. L'aide s'intensifie surtout en 1943-1944, mais l'effort de renseignement et celui dans le domaine aérien ont aussi pesé.

    Après Stalingrad, il devient évident qu'Hitler ne peut plus remporter la guerre à l'est. Les Allemands écrasent les oppositions intérieures qui se font jour suite à la défaite, et jouent de l'épouvantail anticommuniste pour effrayer les Occidentaux -c'est aussi le sens du discours sur la "guerre totale" de Goebbels. La découverte du charnier de Katyn enfonce un coin entre les Soviétiques et les Occidentaux, qui acquiescent au mensonge de Staline malgré la colère des Polonais. Manstein rétablit la situation au printemps 1943 mais la bataille n'est que défensive : l'Axe est ramené à sa ligne de départ de 1942... l'Armée Rouge ouvre un corridor vers Léningrad, mais ne parvient pas à dégager complètement la ville. Hitler et Staline ont des attitudes similaires dans leur conduite de la guerre. Côté allemand, les ressources humaines s'épuisent, alors que la Waffen-SS monte en puissance. L'Armée Rouge, elle, se reconstitue et enfle même grâce à ses réserves. La bataille est de plus en plus une bataille de matériel : les Soviétiques misent beaucoup sur leur artillerie, le "dieu de la guerre" et la défense devient de plus en plus raffinée dans chaque camp. La guerre statique colle cependant mal au front de l'est, dont la géographie favorise la guerre de mouvement. En 1943, les Allemands mettent aussi l'effort sur les blindés, avec une course au gigantisme qui nuit aux quantités produites. L'arme blindée soviétique poursuit sa réorganisation : malgré des faiblesses persistantes, ses performances s'améliorent. L'aviation soviétique poursuit sa croissance et commence à faire jeu égal avec la Luftwaffe. Pour aseptiser la guerre totale, les Allemands en font une épopée, un jeu, voire une chasse, avec la création des as de l'aviation et des chars, les décorations pour l'infanterie, etc. La guerre devient un métier et prend une ampleur cataclysmique à partir de 1943.

    Hitler reprend au printemps 1943 une idée de Manstein et organise l'attaque contre le saillant de Koursk, qui répond surtout à des motifs politiques par rapport aux alliés, à la propagande, et à l'image renvoyée aux ennemis occidentaux. Mais les Soviétiques sont prêts à le recevoir. Malgré de succès tactiques éphémères, l'armée allemande ne peut venir à bout des réserves de l'Armée Rouge et elle sort usée de la bataille. Les Soviétiques ont tenu : ils ont été capables de repousser une offensive allemande en été, l'aviation s'est améliorée : Koursk est un autre tournant. D'autant que les Soviétiques lancent des contre-offensives planifiées dès avant l'attaque allemande. Le mur de l'est n'est qu'un mirage de plus dans la tête du Führer. L'Armée Rouge prend pied sur le Dniepr en septembre-octobre, avant d'en sortir pour aller reconquérir Kiev en novembre. 1943 aura vu les Soviétiques progresser sur les plans stratégique, opérationnel et tactique. Les pertes ont été lourdes mais la saignée est également sensible côté allemand, avec 700 000 morts.

    Staline commence à préciser ses vues pour l'après-guerre à la conférence de Téhéran. Hitler joue donc à fond la carte de l'anticommunisme pour briser la coalition alliée et cherche à défaire le débarquement à venir à l'ouest : sans succès dans les deux cas. Les nazis déportent les Slaves en Allemagne pour en faire des travailleurs forcés dans le cadre de l'économie de guerre. En revanche la Wehrmacht ne peut armer des éléments anticommunistes : seuls les Hiwis et des bataillons d'Osttruppen, d'ailleurs surtout engagés en dehors du front de l'est, combattront du côté allemand. L'armée Vlassov n'est que symbolique. A contrario, les partisans se développent sur les arrières allemands et sont de plus en plus encadrés par Moscou à partir de 1942. Ils s'attaquent d'abord aux collaborateurs et révèlent les fractures au sein de la société soviétique, mais leur rôle combattant devient aussi de plus en plus néfaste pour l'occupant. La répression allemande s'accroît en proportion.

    La Stavka continue à progresser en Ukraine, au-delà du Dniepr. Les Allemands évitent un nouveau Stalingrad dans la poche de Korsun, mais le résultat n'est guère brillant. Il faut occuper la Hongrie qui menace de faire défection en mars 1944. L'Armée Rouge fonce vers la Roumanie, encercle la 1. Panzerarmee qui arrive cependant à se dégager. La Crimée est libérée, Léningrad dégagée. Parallèlement, Hitler, qui veut défendre les conquêtes pour des raisons économiques et territoriales, se passe de Manstein. Mais l'Armée Rouge planifie et exécute à l'été, en juin, l'une des opérations les plus importantes de la guerre, Bagration. Trompant les Allemands sur leurs intentions, rassemblant un dispositif colossal, l'Armée Rouge pulvérise le Groupe d'Armées Centre, dans sa ligne de mire depuis deux ans. Une brèche de 400 km s'ouvre en direction des pays baltes et de la Pologne. La Wehrmacht se retire en faisant le vide derrière elle, détruisant tout, déportant les populations. L'Armée Rouge découvre l'ampleur des exactions allemandes et libère le premier camp d'extermination, à Maïdanek, en juillet 1944.

    Staline bâtit alors la stratégie militaire de plus en plus en fonction de la diplomatie et de la politique : il s'agit d'organiser le plus grand glacis protecteur possible devant l'URSS. La Finlande, attaquée en juin 1944, est sévèrement battue mais sa résistance sauve son indépendance. L'armistice est signé en septembre. En octobre, les Soviétiques ont repris les pays baltes et enfermé les restes du Groupe d'Armées Nord dans la poche de Courlande, au nord de la Lettonie. Staline laisse les insurgés polonais à leur propre sort face à la répression allemande, entamant ainsi son crédit à l'ouest. Le problème se pose d'ailleurs de la même façon pour l'insurrection slovaque, éclipsée par celle de Varsovie. En août,  les Soviétiques ont lancé une offensive foudroyante en Roumanie, qui passe dans le camp communiste ; la 6. Armee allemande est une nouvelle fois détruite. Les Bulgares se rallient bientôt à l'URSS, tandis que l'Armée Rouge doit coopérer avec les partisans de Tito pour libérer Belgrade et couper la retraite aux troupes de l'Axe qui évacuent les Balkans. La Hongrie, qui menaçait de faire défection à son tour, doit être occupée en octobre et confiée aux fascistes de Croix Fléchées. Les Soviétiques arrivent devant Budapest en novembre. La ville, encerclée en décembre, résiste jusqu'en février 1945, aidé par des contre-attaques allemandes de l'extérieur qui ne débouchent pas. La Wehrmacht lance sa dernière grande contre-offensive en Hongrie en mars, mais rien n'y fait : l'Armée Rouge entre à Vienne début avril.

    De son côté, Hitler, après l'attentat du 20 juillet, radicalise à nouveau le conflit. On fusille ou on pend les traîtres ; la levée en masse (Volkssturm) est décrétée ; la propagande s'en donne à coeur joie. L'armée allemande est cependant épuisée, mais conserve sa cohésion en raison de motifs idéologiques ou du conformisme propre aux groupes primaires. L'Armée Rouge, elle, est au plus haut. Il y a une pénurie d'effectifs mais le matériel est pléthorique et de meilleure qualité, tandis que la logistique s'est améliorée, ce qui explique la maîtrise de plus en plus affinée de l'art opératif. L'opération Vistule-Oder mène l'Armée Rouge à 60 km de Berlin en trois semaines. La Prusse Orientale, en revanche, se révèle être une noix plus dure à casser. Il faut nettoyer les flancs, Poméranie et Silésie, ce qui empêche entre autres de foncer tout de suite sur la capitale du Reich.

    L'année 1945, côté soviétique, laisse un sanglant sillage derrière l'Armée Rouge. Vols, destructions, meurtres et viols s'accumulent. En réalité, le phénomène reste mal étudié par l'historiographie, car difficile à aborder par les sources primaires, et a été victime d'exagérations ou d'instrumentalisations politiques. La haine des Soviétiques est renforcée par la propagande et par les exactions allemandes, c'est un fait. Les exactions sont massives. Mais il est en fait impossible de les quantifier précisément : même Ehrenbourg, souvent chargé de responsabilité dans ce sordide aspect du conflit, n'encourageait pas à agresser les civils. La question a posé problème au commandement soviétique, qui sévit dès la fin janvier 1945 : Koniev fait ainsi fusiller 40 hommes en Silésie. Staline modère fortement le ton de la propagande, espérant toujours voir une révolution secouée l'Allemagne. Les Allemands, eux, sont terrorisés par la peur du Russe, de longue date. Goebbels s'en donne à coeur joie sur le massacre de Nemmersdorf : le nombre de victimes est multipliée, on rajoute des détails et des photographies sordides mais inexistants en réalité, etc. L'effet Nemmersdorf, comme le rappelle Nicolas Bernard, est cependant à relativiser, car le message est usé jusqu'à la corde et les Allemands savent ce qui s'est passé en URSS occupée. Mais les civils fuient en masse l'Allemagne orientale, dans des conditions dantesques. Certains choisissent aussi le suicide. La population n'a plus confiance dans ses dirigeants mais l'Etat ne s'effondre pas et la répression fait son oeuvre.

    Après Yalta, les Américains commencent enfin à comprendre les intentions de Staline, au grand soulagement de Churchill. Berlin est cependant laissée aux Soviétiques, qui jettent toutes leurs forces dans l'ultime offensive du 16 avril 1945. La bataille est titanesque, à la mesure de l'enjeu. Mais l'Armée Rouge prend le dessus rapidement et Berlin capitule le 2 mai. Le 30 avril, Hitler s'est suicidé dans le bunker sous la chancellerie. Les pertes soviétiques sont lourdes et Berlin est en grande partie ravagée par les derniers combats. Dönitz, qui a succédé au Führer, capitale à son tour moins d'une semaine plus tard. La situation est cependant confuse en Tchécoslovaquie, où une rébellion éclate contre les Allemands, soutenue par les partisans de Vlassov repliés là (!).

    La guerre n'est pourtant pas encore finie pour Staline. Le 9 août, jour où la deuxième bombe atomique tombe sur Nagasaki, l'Armée Rouge attaque en Mandchourie contre le Japon. Une offensive fulgurante qui permet d'empocher des conquêtes supplémentaires. L'URSS apparaît comme un des grands vainqueurs de la guerre : par sa contribution, par son aura morale (qui fait oublier les crimes staliniens) et par ses sacrifices -sans doute plus près de 30 que de 25 millions de morts. Les dégâts matériels sont immenses. C'est pourquoi Staline pille les pays conquis et emploie les prisonniers de guerre allemands ou japonais à la tâche. L'Europe de l'est est également sinistrée, et les redécoupages territoriaux entraînent l'exode de nombreux réfugiés, allemands en particulier. La Prusse Orientale devient territoire soviétique. A l'intérieur, les soldats peinent à se réinsérer dans un pays ravagé et la répression stalinienne revient au galop, étouffant la liberté timidement accordée pendant le conflit. Le Goulag se remplit de nouveau et connaît un pic en 1950. L'Armée Rouge est mise au pas, l'écriture du conflit est encadrée. L'Allemagne est bientôt coupée en deux par la guerre froide.

    La guerre ne disparaît pourtant pas dans les mémoires, marquées à la fois par le mythe et l'oubli. Pour l'URSS, la Grande Guerre Patriotique devient le moment rassembleur, unitaire. La mort de Staline n'entraîne pas la fin du mythe, qui se cristallise sous Brejnev. La fin du communisme réactive les guerres de mémoires. La Russie de Poutine a finalement renoué avec le mythe de la Grande Guerre Patriotique, sérieusement mis à mal sous l'ère Eltsine. Le cinéma y contribue largement. En face, deux mémoires se développent, en RFA et en RDA. La première privilégie la souffrance à la culpabilité, la seconde rejoint le discours officiel soviétique. La RFA relit la guerre à la lumière de la guerre froide, les généraux allemands, en partie récupérés par les Américains, propagent le mythe de la guerre propre et chevaleresque. La construction commence à se lézarder dans les années 1970 et s'effondre pendant la décennie suivante. La querelle des historiens allemands et le débat sur le totalitarisme sont prolongés après la chute du communiste et la réunification. Le mythe construit par les généraux allemands est balayée, la participation de l'armée aux crimes nazis mise en évidence.

    Guerre totale que celle du front de l'est ; guerre nationale aussi. Mais les deux adversaires sont-ils si interchangeables qu'une certaine historiographie tend à le dire ? Pour Nicolas Bernard, la réponse est non. Les nazis n'ont pas tué davantage car ils ont perdu. La guerre d'Hitler à l'est se trouve être, elle, une guerre absolue, telle qu'elle avait été appréhendée par Clausewitz, le processus ayant été soutenu par l'armée. En ce sens elle se différencie nettement d'une URSS attaquée qui se jette à corps perdu dans la bataille, sans regarder à la dépense en pertes humaines.

    Terminons sur un résumé de ce qu'apporte le livre de Nicolas Bernard. Le gros point fort de l'ouvrage, sans aucun doute, c'est d'embrasser la guerre à l'est dans sa totalité, même si l'auteur dément faire de "l'histoire totale" en introduction. Le conflit, il est vrai, est difficile à circonscrire complètement dans un seul livre. Et pourtant, le travail de Nicolas Bernard a ce mérite immense de contextualister le front de l'est, de le replacer dans son environnement social, économique, et même culturel, sans parler de l'historiographie. Sur ce plan-là, c'est sans doute une somme qu'il sera difficile de dépasser dans les prochaines années. Le tout adossé à une bibliographie complète, sans doute pas exhaustive, mais comprenant des références en de nombreuses langues, aussi bien allemandes que russes, par exemple. Bibliographie dont je fais modestement partie avec mes pauvres articles de magazines spécialisés (!). Notons d'ailleurs qu'elle est classée, pour les ouvrages secondaires, par thèmes, ce qui est appréciable. Ce qu'il perd peut-être en description opérationnelle de l'histoire militaire (encore que l'auteur ne déséquilibre pas le propos en faveur des grands épisodes, traitant de ceux généralement survolés comme les offensives soviétiques de l'hiver 1943-printemps 1944, ou du rôle des partisans, etc), favorisée dans d'autres ouvrages sur le front de l'est (on pense en particulier aux livres de Jean Lopez), le livre le gagne en profondeur d'analyse sur ce qui fait l'essence même de la guerre à l'est : ses causes, ses manifestations, mais aussi ses conséquences et ses traces. La méthode de l'historien combinée à la rigueur du discours font certainement de La guerre germano-soviétique un ouvrage indispensable sur le sujet, en français : un outil de travail.  Le pari fixé dans l'introduction est donc plutôt réussi.





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    Le Osprey de la collection Campaign sur le siège de Toulon (1793) est signé Robert Forczyk, ancien officier de l'US Army, qui écrit plutôt d'habitude sur la Seconde Guerre mondiale et en particulier sur le front de l'est. C'est donc avec un peu de curiosité que j'ai relu son volume sur cette bataille, qui n'est pas a priori dans sa période de spécialiste.

    Toulon se soulève contre Paris et rejette la domination des Montagnards à partir du mois d'août 1793. La ville ouvre le port à la flotte anglaise de l'amiral Hood, qui avait hésité à venir au secours de Marseille, bientôt reprise par la Convention. La situation dans la ville est confuse puisque les marins français doivent être désarmés en urgence, n'étant pas exactement d'accord avec la nouvelle orientation politique de la municipalité. Les Anglais sont bientôt renforcés de navires et de troupes espagnols.

    La Convention souhaite avant tout reprendre la ville et l'armée engagée n'a pas véritablement de plan à long terme, comptant sur un siège facile. Les difficultés initiales du siège de Toulon vont permettre à plusieurs jeunes officiers de se distinguer. Pour les Anglais, Toulon, siège mené plus par la flotte que par l'armée, n'est qu'un front secondaire, et l'effort de coalition est assez inefficace. Les Espagnols, eux aussi, ne souhaitent pas voir les Anglais dominer les mers... Les premiers commandants français, Carteaux et Doppet, se révèlent inadaptés au siège : seule l'arrivée de Dugommier, ancien officier de ligne, galvanisera les énergies. Les chefs de divisions sont plus compétents. Au niveau subalterne, c'est l'occasion de s'affirmer pour Napoléon Bonaparte, mais on trouve aussi plusieurs de ses futurs maréchaux ou généraux : Marmont, Victor, Suchet, Masséna et Junot. Les représentants en mission, Barras, Fréron, Salicetti, ont un rôle important car leurs pouvoirs dictatoriaux leur permettent d'évincer les officiers incompétents pour promouvoir des subordonnés plus agressifs. En face, le commandement allié est inégal, aussi bien sur terre que sur mer, mais on compte des officiers éminents comme le général O'Hara ou Nelson.

    L'armée française qui réalise le siège est surtout composée de volontaires, et de quelques unités de ligne ; plusieurs dizaines de milliers d'hommes au final. Le bataillon reste l'unité de base. Les Français disposent d'une puissante artillerie : plus de 100 pièces et 1 600 hommes à la fin du siège. Ils peuvent compter sur un système de dépôts même si certains ont été pris par l'adversaire. En face, l'armée britannique, encore réduite, n'engage que 2 500 fantassins ou fusiliers marins en défense, avec près de 50 vaisseaux de guerre. Ce sont les Espagnols qui sont les plus nombreux : plus de 6 500 hommes, 23 bâtiments, plus d'un millier de fusiliers marins. Le reste de la garnison est composé de Napolitains (plus de 4 000 hommes) et de Sardes (1 500 hommes). A partir du 7 septembre, les Alliés lèvent un bataillon français anti-républicain, le Royal Louis. En tout, la défense compte 17 500 hommes, mais seulement 7 500 sont vraiment opérationnels.

    L'attaque française initiale se heurte à la puissante artillerie capturée par les alliés et au manque de renseignements sur la défense de la ville. L'encerclement est long et incertain : Carteaux, qui tente d'avancer par la gorge d'Ollioules, est repoussé. Son chef d'artillerie étant hors de combat, la situation est un don du ciel pour Bonaparte, qui sait déjà jouer de ses relations politiques et organiser sa propre légende. Récupérant des canons de marine abandonnés dans les places côtières, il organise des batteries aux noms jacobins et fait tirer sur les vaisseaux anglais et espagnols dans la baie. Les Anglais, eux, doivent évacuer les 5 000 marins français désarmés qui posent un problème de sécurité ; mais ils ne font pas confiance aux autorités de la ville. Les alliés occupent le Point de l'Eguillette pour empêcher que Bonaparte y installe des canons qui fermeraient le port intérieur. Fin septembre, 15 000 assiégeants font face à 8-9 000 assiégés bien ravitaillés par mer.

    Le 30 septembre, les Français tentent d'emporter le mont Faron, au nord de Toulon, mais ils sont repoussés. Les Anglais font ensuite une sortie importante contre l'une des batteries. Le 14 octobre, un engagement mineur dégénère en bataille rangée. La garnison souffre de la maladie. Fin octobre, des changements de commandement interviennent des deux côtés - c'est le 18 que Napoléon prend la tête de toute l'artillerie à Toulon et aux alentours. La chute de Lyon et les renforts portent les Français à 25 000 hommes. Les Anglais dispersent leur flotte pour d'autres missions en Méditerranée et seuls les Espagnols restent concentrés sur Toulon.

    Dugommier prend le commandement le 16 novembre et le siège s'accélère. Les Anglais ont mal interprété les efforts français : ils croient que l'attention est sur le fort Malbousquet alors qu'elle est en fait sur le fort Mulgrave. Une sortie, le 30 novembre, se termine en désastre, avec près de 500 pertes, dont de nombreux officiers. L'assaut final engage trois colonnes principales contre les défenses. Dans la nuit du 17 au 18 décembre, le fort Mulgrave est emporté, notamment par l'engagement de la réserve commandée par Bonaparte, blessé dans le combat. A l'est et au nord, le mont Faron et ses forts sont enfin pris, menaçant l'ensemble du périmètre allié, car certaines troupes commencent aussi à retraiter vers la mer. Faute de temps et de préparatifs, les destructions à l'arsenal et à la flotte de Toulon restent limitées. En tout, les Alliés perdent de 4 à 5 000 hommes à Toulon, pour 500 morts français et 1 200 blessés.

    La ville est soumise à la Terreur, débaptisée. Si une bonne partie de la flotte de la Méditerrannée a été perdu, l'arsenal continue à produire des navires, et l'expédition d'Egypte de Bonaparte n'aurait pu se faire sans sa contribution. Les Alliés ont perdu l'occasion de détruire ce port faute de stratégie cohérente. Les Français, au contraire, battent les Britanniques et montrent combien ils ont progressé sur le plan militaire. Bonaparte y entame son brillant parcours et rassemble autour de lui les hommes qui le serviront plus tard.

    Une bonne introduction au final, servie par les nouvelles cartes en 3D d'Osprey où les phases de la bataille sont décomposées avec des numéros et triangles jaunes, ce qui est beaucoup plus commode que l'ancien système (même si certains numéros sont au milieu des cartes et quasiment illisibles : des cartes plus petites sur une page seraient sans doute parfois plus adaptées). On notera toutefois que la bibliographie, surtout étrangère (alors qu'il existe manifestement nombre d'ouvrages français à consulter, et le livre est un peu faible sur le contexte français, en conséquence), est parfois un peu datée. Il faudrait lire des ouvrages plus savants afin d'en savoir plus...



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    Sur L'autre côté de la colline, Adrien Fontanellaz s'est fait une spécialité d'interviewer les historiens suisses qui s'intéressent à l'histoire militaire. Il récidive aujourd'hui avec des questions posées à David Auberson, historien indépendant qui a travaillé sur Ferdinand Lecomte, un Vaudois parti observer la guerre de Sécession auprès des armées nordistes. L'occasion de revenir sur la participation suisse et le regard helvétique au conflit. Original à n'en pas douter !

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  • 09/11/13--00:00: Quelques blogs en plus...
  • Cela fait quelques temps que je n'ai pas mis à jour mes blogolistes, et les références s'accumulent... c'est parti pour le listing.

    - le blog de Fadi El Hage, jeune historien qui travaille en histoire moderne et en particulier sur les maréchaux français (on lui doit une biographie de Villars, en particulier). J'échange régulièrement avec lui sur les réseaux sociaux.

    - Femmes et guerres au Viêtnam : un carnet sur le rôle des femmes dans les guerres au Viêtnam, tous camps confondus, et en particulier celles des mouvements de jeunesse.

    - Des Romans et des Guerres : un blogueur qui lit des romans ayant trait aux guerres du XXème siècle, qui les commente et les analyse. Intéressant.

    - CONOPS, ou Considérations Opérationnelles, qui a eu la gentillesse de me citer en lien. Il est tenu par Laurent Touchard, un passionné d'histoire militaire qui a collaboré à plusieurs Osprey, qui intervient sur Jeune Afrique et qui fait beaucoup de billets sur les armées africaines, en particulier.

    - Actudéfense, le blog de l'allié Romain Mielcarek, a fermé. Il est remplacé par Guerres et Influences, avec un nouveau design, et des billets orientés sur la communication militaire et le récit médiatique, comme l'indique le titre.

    - Vincent Bernard, du blog Le Cliophage, lance son propre label numérique, Stratagèmes. Pour l'instant, il propose deux ouvrages qui sont des anthologies sur Charles le Chauve et Charlemagne, d'autres suivront.

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    L'armée syrienne. En 2012, plus d'un an après le début de l'insurrection, tout le monde prédisait son effondrement imminent1. Force est de constater qu'un an après, elle est toujours là, et loin d'être vaincue. Dès sa création, l'armée syrienne a joué un rôle important dans la vie politique du pays, multipliant les coups d'Etat, révélant les tensions confessionnelles. Après la prise du pouvoir par Hafez el-Assad en 1970, avec l'armée pour une fois unie autour d'un seul nom, on a pu croire que l'armée était réorientée vers la guerre conventionnelle contre Israël, délaissant les tâches de sécurité intérieure. Les trois décennies du règne d'Hafez el-Assad montrent qu'il n'en a rien été. L'armée est à la botte du clan au pouvoir, un tiers de son effectif est composé d'unités formant une véritable garde prétorienne. Hafez a soigneusement préparé la succession de son fils Bachar, qui lui succède avec le soutien de l'armée sans opposition ou presque en 2000. Le déclenchement de la guerre civile montre à nouveau les liens étroits qui unissent le pouvoir à ses forces armées. Si la stratégie de contre-insurrection imitée de celle de Hafez contre les Frères Musulmans semble avoir échoué, Bachar el-Assad a modifié sa stratégie, et l'armée est encore en mesure de soutenir une longue guerre civile, de plus en plus sectaire. Retour sur l'instrument de cette politique à travers ce panorama.





    L'armée au coeur de la politique syrienne (1945-1970)


    Une « légion syrienne » est déjà formée pendant la Première Guerre mondiale. L'ancêtre de l'armée syrienne actuelle a été fondée par la France après le conflit, quand celle-ci a reçu le mandat sur le nord du Levant, organisé ensuite entre le Liban et la Syrie2. La domination française en Syrie a été assez impopulaire et a engendré de fréquentes révoltes. En 1923 sont créées les Troupes Spéciales du Levant, soit 8 000 hommes, le noyau des futurs armées libanaise et syrienne3. Ces unités sont utilisées comme auxiliaires des troupes régulières. Les officiers sont français, bien que les Syriens puissent recevoir les grades inférieurs à celui de commandant. Les Troupes Spéciales sont chargées des tâches de sécurité intérieure tandis que les troupes françaises assurent plutôt la défense contre les menaces extérieures.

    Le petit embryon d'armée syrienne est alors partagé entre les minorités : Druzes, Alaouites, Circassiens, Kurdes... les Français favorisent les chrétiens qui obtiennent la plupart des postes d'officiers. Ils encouragent les autres minorités à rejoindre l'armée, contrairement aux sunnites, tenus volontairement à l'écart pour mieux contrôler le pays. La France pense que les minorités se sentiront ainsi dépendantes de Paris pour assurer leur protection. Les sunnites, eux, voient l'armée comme un outil du mandat : l'armée ne peut donc être qu'une alternative pour les incompétents. Mais celle-ci offre des opportunités d'ascension économique et sociale aux minorités. Au moment de la Seconde Guerre mondiale, celles-ci sont surreprésentées dans les Troupes Spéciales. Le 1er août 1945, ces unités deviennent l'ébauche des armées nationales syrienne et libanaise.

    La première expérience du combat de la jeune armée syrienne va s'avérer décevante, comme pour bon nombre d'armées arabes. La toute récente armée indépendante contribue à la guerre contre Israël en mai 1948. Mal équipés, mal entraînés, les 12 000 hommes de l'armée syrienne sont regroupés dans trois brigades d'infanterie et l'équivalent d'un bataillon blindé. La force aérienne compte environ 50 appareils dont 10 récents datant de la Seconde Guerre mondiale. Les stocks de munitions sont insuffisants et les intendants ne peuvent fournir que quelques dizaines de munitions aux soldats qui partent combattre en Palestine.

    Source : http://faculty-staff.ou.edu/L/Joshua.M.Landis-1/images/1948war_9.jpg


    Leur performance est mitigée. Les soldats syriens combattent bien, en particulier en défense, et l'aviation n'a pas démérité. Mais seuls les officiers supérieurs comprennent véritablement la nécessité de la combinaison des armes. Au niveau subalterne, celle-ci reste très inégale. Les Syriens privilégient l'attaque frontale et, dans l'offensive, l'emportent seulement avec la supériorité numérique et/ou de puissance de feu. Cependant, la participation des Syriens au premier conflit israëlo-arabe est plus limitée que pour d'autres Etats comme l'Egypte.

    Entre 1948 et 1967, la Syrie est secouée par de nombreux coups d'Etat. L'armée, préoccupée par les problèmes de politique intérieure, perd le professionnalisme hérité de la période coloniale et le corps des officiers est amoindri. En mars 1949, le chef d'état-major de l'armée, le général Husni az-Za'im, renverse le pouvoir civil et s'installe comme président. Il n'est que le premier d'une longue série. Les jeunes officiers voient bientôt l'armée comme un tremplin pour leurs ambitions politiques. Ces coups d'Etat reflètent aussi la séparation de l'armée sur des bases ethniques. Les trois premiers coups d'Etat sont réalisés par des Kurdes. Mais, parallèlement, de nombreux paysans sunnites rejoignent aussi les forces armées. En 1952, 80% des candidats officiers sont des sunnites. Les Alaouites, eux, dominent le corps des sous-officiers.

    La dimension politique se surimpose d'abord aux fractures ethniques, compliquant le tableau, avant qu'elle ne s'aligne progressivement sur les lignes de division. La Syrie est tellement affaiblie par les conflits internes qu'elle accepte le projet de République Arabe Unie de Nasser en 1958. Mais, en 1961, las de la mainmise égyptienne, un coup d'Etat d'officiers sunnites chassent les Egyptiens et désavouent le pacte. En 1963, un quintumvirat du Comité Militaire (une fraction du parti Baas), prend le pouvoir, en ralliant des officiers supérieurs bassistes ou nasséristes. La plupart sont alouites, ismaëlites ou druzes, et ils utilisent le général Amin al-Hafiz, un sunnite, comme paravent. Certains ont vu dans le coup d'Etat de 1963 l'émergence d'une nouvelle classe moyenne salariée, résultat du processus de modernisation du pays. Ces officiers éliminent bientôt ceux qui ont entraîné la rupture avec les Egyptiens, remplaçant 700 hommes par des Alaouites. Les nouveaux dirigeants ne tardent pas à se déchirer : les baassistes éliminent les nasséristes, puis les sunnistes sont évincés. Enfin, les Alaouites écartent leurs rivaux druzes et ismaëlites et en 1967, Salah Jadid et Hafez al-Assad se retrouvent seuls au pouvoir.

    Parallèlement, à l'imitation de l'Egypte, la Syrie a entamé une relation suivie avec l'URSS. Bien que le premier traité soit signé en 1956, les premiers matériels n'arrivent qu'en 1958, bientôt suivis de plusieurs centaines de conseillers militaires qui ont un rôle important dans la formation de l'armée syrienne. Les Soviétiques encouragent les Syriens à se concentrer sur l'entraînement et non sur les querelles politiques. Au moment de la guerre des Six-Jours, en 1967, les Syriens alignent 70 000 hommes, 550 chars ou canons d'assaut (T-54/55, SU-100), 500 véhicules blindés (BTR essentiellement), 300 pièces d'artillerie et 136 MiG dont 36 des nouveaux MiG-21. Ils sont organisés en 16 brigades : 12 d'infanterie, 2 blindées et 2 mécanisées. Les Syriens n'ont pas, par contre, développé de système de mobilisation ou de réserves entraînées. 12 des 16 brigades sont déployées sur le Golan, dont les deux blindées et une mécanisée. Un bataillon de char est attaché à chacune des brigades d'infanterie qui s'y trouvent. Par ailleurs, les Syriens ont fortifié, avec l'aide de leurs conseillers soviétiques, le plateau. Mais, en réalité, le commandement est décimé par les purges intestines et l'entraînement n'est pas rigoureux : la maintenance des véhicules, en particulier, laisse à désirer.

    Malgré l'avantage de la position et de la situation en défense, les Syriens vont perdre le plateau du Golan en deux jours face à une armée israëlienne qui contrôle les airs, et qui est dopée par sa victoire en simultané contre l'Egypte. Le plan syrien d'une défense en profondeur sur la route de Damas n'était pas mauvais en soi : c'est l'exécution qui a pâti. Les officiers ne prennent pas d'initiative, notamment pour les contre-attaques, et ils semblent que des problèmes ethniques aient aussi provoqué un mépris des soldats syriens par leurs officiers en fonction de leur confession. Mais l'armée ne commence à se désintégrer vraiment que pendant la retraite, pas avant. Les Syriens ont fait pâle figure, par exemple, en comparaison de l'armée jordanienne beaucoup plus professionnalisée.

    Source : http://www.wwiivehicles.com/germany/tanks-medium/pzkpfw-iv-medium-tank/pzkpfw-iv-medium-tank-syrian-golan-1967-01.png


    Assad, qui est issu de l'aviation syrienne, après être devenu ministre de la Défense, installe ensuite des hommes à lui dans l'armée, qu'il veut bâtir comme véritable force conventionnelle tournée vers les opérations extérieures et non pour les luttes internes. La même année, l'armée syrienne intervient en Jordanie pour soutenir les Palestiniens chassés par le roi hachémite lors du fameux « Septembre Noir ». Les Syriens envoient une brigade blindée renforcée, sans véritablement avoir de plan d'opération, puis la 5ème division d'infanterie renforcée à partir du 20 septembre, avec deux brigades blindées : en tout près de 300 chars T-55 et 16 000 hommes. Les Syriens lancent des assauts frontaux, vague après vague, et refoulent les Jordaniens, mais ceux-ci vont faire intervenir leur aviation qui brise la poussée syrienne, et détruit de 40 à 60 chars ou véhicules blindés en une seule journée. Les Syriens refluent laissant 600 hommes, 62 chars et 60 véhicules blindés (la plupart abandonnés par leurs équipages) sur le terrain.


    L'armée sous Hafez el-Assad (1970-2000)


    Assad, après l'humiliation subie en Jordanie, s'empare finalement du pouvoir en novembre 1970. Après une purge, son pouvoir est rapidement consolidé. Néanmoins, il n'établit par une dictature militaire mais plutôt une vaste coalition politique et socio-économique dominée par les Alaouites4. C'est un régime personnel, familial, clientéliste, basé sur les liens du sang et tribaux. Assad est obsédé par l'idée de venger la défaite de 1967. Il va donc s'attacher à mettre de côté sa paranoïa sécuritaire pour former une armée efficace, conventionnelle, tout en obtenant l'aide des Soviétiques dont il se méfie. Les missions de sécurité intérieure sont transférées à la police, à la Garde Nationale et à une série d'unités créées par le régime. En 1972, Assad limoge nombre d'officiers supérieurs promus pour leur loyauté politique et cherche à les remplacer par des hommes compétents sur le plan militaire. Mais l'effort reste en-dessous de celui effectué par les Egyptiens, Assad craignant toujours le pouvoir des militaires. Il refuse aussi d'engager les commandos dans les opérations initiales de la nouvelle guerre préparée contre Israël, car ces formations sont ses prétoriens, et il ne veut pas qu'elles subissent de pertes trop élevées. A partir de 1972, les conseillers soviétiques et le matériel affluent en Syrie ; l'année suivante, il y a pas moins de 3 000 conseillers, jusqu'au niveau du bataillon ou du squadron5.

    Source : http://www.lesclesdumoyenorient.fr/IMG/jpg/Hafez_al-Assad_en_1970.jpg


    L'armée a toujours été impliquée comme on l'a vu dans la destinée politique du pays. La révolution de 1970 marque en quelque sorte un apogée, avec l'armée soudée derrière Hafez el-Assad contre le gouvernement, le parti Baas et l'administration publique de manière générale. Mais en réalité, à partir de 1970, Assad maintient son contrôle politique tout en reléguant l'armée, devenue professionnelle, à des tâches conventionnelles. Cela est dû aussi à la défaite face à Israël en 1967, la Syrie craignant -de manière exagérée- pour sa survie. L'armée devient un instrument de la politique étrangère syrienne, principalement tournée contre Israël.

    Le plan syrien pour la guerre du Kippour est inspiré des schémas soviétiques. L'armée syrienne doit briser les défenses israëliennes sur le Golan en deux points, avec trois secteurs d'attaque, et la réserve blindée exploitera la brèche pour sceller le plateau et empêcher les renforts arrivant d'Israël d'intervenir. Les Syriens souhaitent obtenir la surprise pour conserver l'initiative face aux Israëliens. Il y a donc une certaine flexibilité, mais le plan étant prévu dans ses moindres détails et les officiers devant en principe y coller, il y a une contradiction évidente. L'armée syrienne endort la méfiance des Israëliens en multipliant les exercices de grande ampleur près du Golan, tout en mettant en oeuvre un important programme de renseignement sur les défenses adverses. Les Soviétiques sont écartés de cette planification. A la veille de l'attaque, les Syriens alignent 150 000 hommes, 1 650 chars (dont 450 T-62), 1 000 véhicules blindés et 1 250 pièces d'artillerie. Sur le Golan, le 6 octobre 1973, il y a 60 000 hommes, 1 400 chars, 800 à 900 véhicules blindés, 600 pièces d'artillerie, 400 pièces antiaériennes et 65 batteries de SAM lourds (SA-2, SA-3 et SA-6). En tout, 5 divisions : 3 d'infanterie et 2 blindées. Les divisions d'infanterie, qui comprennent une brigade mécanisée, sont renforcées par une brigade blindée indépendante. Chaque division compte donc plus de 200 chars. Assad consent même finalement à céder 2 des 7 bataillons de commandos à l'état-major de l'armée syrienne. L'armée de l'air aligne plus de 350 appareils, dont 200 MiG-21, 30 Su-20 et 120 MiG-17. Néanmoins, les Syriens comptent plus sur leur DCA que sur leur aviation. Pour la première fois, ils ont eu le temps de se préparer ; leur armée est plus solide que jamais ; ils combattent sur un terrain qu'ils ont choisi.

    Les Syriens se comportent bien pendant le conflit, et leur percée du 6-7 octobre au sud du Golan manquent de leur faire emporter la décision. Ils ont obtenu la surprise stratégique. Le plan est correct, mais il ne fait pas usage, cependant, d'opérations héliportées ou aéroportées pour s'emparer de points stratégiques sur le Golan en avant des troupes au sol. Pourtant, après le succès initial, l'état-major syrien se montre inepte, choisissant de mauvais axes d'attaques, hésitant à engager ses réserves, alors que les commandants de divisions opèrent assez bien, même s'ils commettent aussi des erreurs. Au niveau tactique en revanche, les Syriens sont surclassés par les Israëliens, notamment en ce qui concerne l'emploi des blindés. Les vagues de chars et de véhicules blindés syriens viennent toujours cogner frontalement contre les Israëliens. L'artillerie joue plus par sa masse que par sa précision, illustrant aussi l'absence de combinaison des armes chez les Syriens, qui de la même façon ne font que peu appel au génie ou à d'autres unités spécialisées. Les officiers, au niveau subalterne, peinent à prendre des initiatives ou à coopérer avec les unités voisines. Les Syriens déforment aussi la doctrine soviétique en confinant, par exemple, l'infanterie dans les véhicules blindés lors des charges frontales. L'aviation israëlienne, sur le Golan, a plus un effet psychologique que réel sur les Syriens, qui lui attribuent tous leurs maux. Le prix à payer est élevé : 200 des 800 chars de l'attaque initiale, au moins, sont mis hors de combat en 24 heures. Les pertes sont si élevées qu'avec la mobilisation israëlienne, l'équilibre numérique se renverse rapidement.


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    Il faut un peu de temps à l'armée syrienne pour se remettre du choc du Kippour. Les Syriens demandent un matériel plus moderne à l'URSS et mettent l'accent sur les unités de commandos, qui selon eux sont les plus aptes à conduire les opérations extérieures. En 1975, la guerre civile éclate au Liban, qui conserve des liens très étroits avec la Syrie. Celle-ci ne va pas tarder à intervenir dans le conflit. Au départ, Assad choisit de soutenir les chrétiens maronites contre les sunnites. Il envoie des éléments de l'Armée de libération de la Palestine, une force de Palestiniens encadrée par des Syriens pour lutter contre Israël. Mais au printemps de 1976, la situation des maronites est tellement mauvaise que l'armée syrienne est employée à son tour à la tâche. La performance syrienne ne s'améliore pas franchement par rapport à 1973. Les unités syriennes sont mal adaptées pour lutter contre un adversaire qui relève plus de la guérilla, et sont mal préparées au combat en montagne. Les chars sont lancés en avant, le génie ne dégage pas les routes, l'artillerie prépare les offensives mais ne peut effectuer des tirs de précision, comme la contre-batterie, qu'à grand peine.

    L'armée syrienne est néanmoins encore mobilisée en cas de problème intérieur. Lors de la révolte des Frères Musulmans, entre 1976 et 1982, les soldats syriens n'hésitent pas, en février de cette dernière année, à Hama, à utiliser l'artillerie, les blindés et les hélicoptères pour écraser le soulèvement, faisant des milliers de victimes. Hafez al-Asad doit déjouer, en 1983-1984, après une attaque cardiaque, la tentative de son frère qui veut utiliser les « compagnies de défense », unités d'élite sous ses ordres, pour prendre le pouvoir. Assad a réussi à se maintenir en faisant de l'armée un chien fidèle et obéissant. Il a renforcé la présence des Alaouites dans l'armée, la plupart des officiers supérieurs venant de sa propre tribu, la Kalabiyya. A sa mort, 90% des officiers sont des alaouites. Il a établi des liens de clientèle en récompensant les officiers par des prébendes économiques et politiques. Il crée plusieurs appareils de sécurité pour surveiller les officiers supérieurs : l'administration de sécurité de l'armée de l'air, le département de la sécurité militaire. Des unités spéciales sont constituées pour défendre le régime, avec le meilleur équipement et le meilleur personnel. Les compagnies de défense sont remplacées par une division de la Garde Républicaine, commandée par un parent d'Assad. Ses deux fils servent dans cette division. A la mort de son père, Bashar remplace d'ailleurs le commandant par un officier alaouite qui lui est proche. Assad fait aussi entrer les officiers supérieurs dans le parti Baas. Il a tendance à laisser les officiers supérieurs en poste pendant longtemps, ce qui nuit aussi, d'une certaine façon, à l'efficacité de l'armée6.

    Après avoir occupé l'est du Liban les Syriens cherchent alors à accroître à nouveau le potentiel de leur armée. Le nombre de chars par bataillon est augmenté et la Garde Républicaine est accrue d'une division blindée supplémentaire, la 569ème. L'Egypte ayant trouvé un compromis avec Israël, la Syrie devient le pivot de la présence soviétique dans la région. En 1982, l'armée syrienne aligne 250 000 hommes, 3 600 chars, 2 700 véhicules blindés, 2 300 pièces d'artillerie, 80 batteries de SAM lourds et plus de 500 appareils de combat. Les Syriens convertissent progressivement les divisions d'infanterie en division mécanisées ou blindées. La défense anti-aérienne est plus mobile grâce à l'acquisition de nombreux SA-6 ou SA-8. Les bataillons commandos passent de 7 à 33 par prélèvement des meilleurs éléments de l'infanterie. La Syrie compte utiliser ces troupes comme formations de choc dans les offensives ou pour des missions non-conventionnelles. Assad purge encore le commandement, en 1978, de 400 officiers opposés à l'invasion du Liban. En 1982, la force d'occupation au Liban comprend 30 000 hommes, de 200 à 300 chars et des batteries de SAM dans la vallée de la Bekaa. Les Israëliens ont cette fois-ci des matériels beaucoup plus modernes dans l'aviation et les blindés, et ils dominent les Syriens en termes de commandement, de renseignement et de guerre électronique.

    Pourtant l'armée syrienne ne démérite pas durant la campagne. Les commandos sont envoyés en avant soutenus par une réserve blindée, dans la défense en profondeur chère aux Soviétiques. Certes, la force aérienne syrienne est sévèrement corrigée par les Israëliens, mais elle a empêchée l'aviation israëlienne de soutenir les troupes au sol pendant deux jours, occupée qu'elle était à détruire les MiG. En revanche, au niveau tactique, seuls les commandos se montrent agressifs et imaginatifs. Les unités blindées refusent la manoeuvre, l'artillerie compte toujours sur la masse, et la reconnaissance est mauvaise. La logistique et la maintenance des véhicules laissent sérieusement à désirer.


    Source : http://www.acig.org/artman/uploads/astk_sa_at_team.jpg


    En 1990, la Syrie, qui a continué de participer à la guerre civile au Liban, envoie dans la coalition anti-irakienne sa 9ème division blindée et une brigade de commandos, tenues en réserve par les Américains... La défense anti-aérienne est largement reconstruite par les Soviétiques qui, embarrassés par les critiques syriennes sur leur matériel, livrent des SA-5 mais aussi des Su-24, des MiG-29, des T-72, des missiles sol-air portables et des missiles antichars plus sophistiqués. La Syrie lève 7 divisions supplémentaires et dispose alors de 400 000 hommes, 4 800 chars, 4 150 véhicules blindés, 2 700 pièces d'artillerie, 530 appareils de combat et plus de 250 batteries de SAM. La maintenance et l'entraînement s'améliorent peu : au tournant des années 2000, un tiers des chars n'est pas opérationnel. La Syrie renforce son potentiel antiaérien au vu de ses échecs précédents contre Israël et les défenses sur la route de Damas sont également améliorées. Une division de forces spéciales (la 14ème) est créée ainsi que 7 brigades indépendantes de commandos. Pour compenser la supériorité aérienne israëlienne, la Syrie acquiert des Scud-C auprès de la Corée du Nord et travaille sur les Scud-D avec l'assistance d'ingénieurs iraniens et coréens.


    Sous Bachar el-Assad


    Le 10 juin 2000, Hafiz el-Assad, qui a dirigé la Syrie pendant 30 ans, décède. Le lendemain, son fils cadet Bachar prend la succession, devenant par la même occasion commandant des forces armées. Il reçoit immédiatement le soutien du ministre de la Défense et du chef d'état-major de l'armée syrienne. Promotion d'envergure pour un homme qui était seulement capitaine à son retour en Syrie en 1994, après la mort de son frère. Bashar a reçu une formation militaire attentive de la part de son père et, immédiatement après sa prise de pouvoir, place de jeunes officiers alaouites qui lui sont fidèle dans les rangs de l'armée. L'armée, et en particulier le corps des officiers, reste donc une clé de la légitimité et du pouvoir politique des dirigeants syriens7.

    Source : http://www.larousse.fr/encyclopedie/data/images/1300082-Bachar_al-Asad.jpg


    En 2003, une étude américaine fait le bilan des capacités de l'armée syrienne8. Celle-ci aligne alors 319 000 hommes et 354 000 réservistes. La gendarmerie paramilitaire en compte 8 000, et la milice pourrait hypothétiquement rassembler 100 000 hommes de plus. L'armée de terre, forte de 215 000 hommes, comprend 3 corps d'armée avec 7 divisions blindées, 3 mécanisées, 1 division de la Garde Républicaine et 3 brigades de forces spéciales regroupées dans une division nominale ; il y a en plus 4 brigades d'infanterie indépendantes, une brigade de garde-frontières, deux brigades d'artillerie indépendantes, un régiment de chars indépendant et 10 régiments de forces spéciales indépendantes.

    La Syrie dispose alors de brigades de missile surface-surface et d'une brigade de défense côtière, avec quelques 850 engins. Sur les 4 700 chars, 1 200 sont en position statique. On compte 2 000 T-55, 1 000 T-62 et seulement 1 700 T-72 ou T-72M plus modernes. Il y a 725 BRDM-2, plus de 2 000 BMP-1 et 250 à 300 BMP-2 ou 3, sans parler des 1 600 BTR-50/60/70/152 plus anciens. Les hélicoptères sont au nombre de 90 : 48 Mi-25 et 42 SA-342. L'artillerie autopropulsée aligne 400 2S1 et 50 2S3, complétée par 1 600 à 1 700 pièces tractées, en 122, 130 ou 152 mm. Il y a aussi 200 Type 63 chinois de 107 mm et 280 BM-21 Grad, sans parler de 700 mortiers moyens ou lourds. Au niveau des armes antichars, la Syrie aligne 3 500 lanceurs AT-3 dont 2 500 montés sur véhicules, 350 AT-4 ou 5 et 2 000 AT-10 ou 14 plus modernes. Elle dispose aussi de 200 Milans. La défense antiaérienne aligne plus de 2 000 pièces dont 400 ZSU-23/4. Elle compte 4 000 SA-7, 20 SA-9 et 35 SA-13 plus récents.

    La force aérienne comprend alors 611 avions et 40 000 hommes, plus les hélicoptères déjà mentionnés. Il y a 10 à 11 escadrilles d'avions d'assaut avec 20 Su-24 et 14 MiG-29SMT, le gros restant les 90 Su-22 et 44 MiG-23BN. La chasse comprend 16 escadrilles, dont la moitié vole sur environ 170 MiG-21. 5 autres utilisent 90 MiG-23, le reste se partageant entre 30 MiG-25 et 22 MiG-29. La reconnaissance est assurée par 6 MiG-25R et 8 MiG-21H/J. La défense antiaérienne compte parmi les branches les plus nombreuses de l'armée, avec deux divisions, 25 brigades, et 150 batteries de SAM lourds. Il y a 600 lanceurs SA-2 et SA-3 et 200 SA-6. Les SA-5 sont au nombre de 48, les SA-8 étant 60. La marine, au contraire, est le parent pauvre des forces armées syriennes. Deux frégates lance-missiles Petya III sont opérationnelles. Elle compte 18 patrouilleurs dont 10 Osa I et II obsolètes armés de Styx. Il y a 5 bâtiments pour la guerre des mines et 16 hélicoptères anti-sous-marins, ainsi que trois navires de débarquement de classe Polnocny capables de transporter 100 hommes.


    L'armée syrienne en 2011


    Des estimations de la force de la rébellion syrienne, au début de la guerre civile, en 2011, ont laissé penser que le régime syrien serait défait rapidement militairement parlant. Or, l'armée est restée pour bonne partie fidèle au régime, elle dispose encore d'un matériel conséquent et le niveau de pertes n'est pas insurmontable9.



    L'armée syrienne, en 2011, reste l'une des plus vastes et des mieux entraînées du monde arabe. Organisée selon la doctrine soviétique, elle est bâtie pour des opérations expéditionnaires au Liban et pour protéger la Syrie d'une invasion israëlienne. La cohésion et la capacité logistique de l'armée depuis le début de la guerre civile montrent que sa réputation n'est pas usurpée. Elle compte alors 220 000 hommes. Sur les 13 divisions de l'armée syrienne, 8 sont des formations blindées ou mécanisées de 4 brigades chacune. Une division blindée comprend 3 brigades blindées et 1 brigade mécanisée, et vice-versa pour la division mécanisée. Chaque division possède son régiment d'artillerie et ses éléments de soutien, soit 15 000 hommes en théorie. Les brigades comprennent de 2 500 à 3 500 hommes. C'est le niveau de manoeuvre essentiel de l'armée syrienne. Chaque brigade blindée comprend 3 bataillons blindés et 1 mécanisé. Les brigades ont aussi leur artillerie, leur DCA ou leur génie organique. Les régiments d'artillerie de 1 500 hommes comprennent trois bataillons de 300 à 500 soldats.

    Il y a 5 divisions spécialisées dans l'armée : la 4ème division blindée, la division de la Garde Républicaine, deux divisions de forces spéciales et la 17ème division de réserve. Les régiments de ces unités comprennent 1 500 hommes répartis en trois bataillons. Ils n'ont pas d'unités de soutien. Les brigades et les régiments syriens sont donc plus petits que leurs homologues occidentaux mais plus gros que les bataillons. Les bataillons sont aussi plus petits que dans les armées occidentales mais plus gros que les compagnies. Durant la guerre civile toutefois, Bachar el-Assad a surtout déployé les divisions d'élite entièrement alaouites et des détachements sélectionnés dans les autres unités.

    La garde prétorienne du régime était composée, dans la première décennie du règne d'Hafez el-Assad, des compagnies de défense, qui ont représenté jusqu'à un tiers de l'armée de terre : 12 brigades d'élite de blindés, d'artillerie et de forces spéciales. Ce sont elles qui ont écrasé l'insurrection des Frères Musulmans entre 1976 et 1982. Les Alaouites représentent 90% des effectifs et sont recrutés dans les tribus proches du pouvoir. Après la tentative de coup d'Etat de son frère Rifat, Hafiz limite les compagnies de défense à une division et transfère le reste dans la Garde Républicaine ou les forces spéciales. La 569ème division blindée, qui prend la suite des compagnies de défense, devient plus tard la 4ème division blindée.

    La 4ème division blindée a joué un rôle important dans la guerre civile depuis 2011. Elle est bâtie sur le modèle de la division blindée conventionnelle mais le régime a maintenu ses brigades à plein effectif et l'a renforcée d'un régiment de forces spéciales. Elle est théoriquement commandée par le général Durgham, mais beaucoup suspectent que le frère de Bashar, Maher, qui commande la 42ème brigade blindée, contrôle en fait l'unité. Quasiment tous les soldats de la division sont des professionnels et 80% des officiers seraient alaouites. La division, de par son histoire, est spécialisée dans le combat contre les insurrections intérieures : cantonnée dans le complexe de Mazzeh qui surplombe le sud de Damas, elle doit constituer le dernier rempart en cas d'invasion israëlienne.

    La Garde Républicaine a été créée en 1976 par Hafez el-Assad. A l'origine, les hommes viennent tous de l'aviation, branche où les Assad ont officié avant de prendre le pouvoir. La Garde Républicaine passe progressivement à l'équivalent d'une brigade mécanisée, suite notamment à la réduction des compagnies de défense. En 2011, elle compte 3 brigades mécanisées et 2 régiments « de sécurité ». Cela représente l'équivalent d'une division mécanisée, mais la Garde Républicaine est aussi maintenue à plein effectif et bénéficie du meilleur matériel. Les commandants de brigade sont des proches d'el-Assad, et les soldats et les officiers sont quasiment tous alaouites. La division est orientée contre les menaces intérieures et stationne autour du palais présidentiel et dans le complexe de Quasioun, au nord de Damas, en bonne position pour contrecarrer un coup d'Etat, comme la 4ème division blindée au sud.

    Les régiments de forces spéciales ont un statut d'élite car ils servent à la fois de force de protection au régime et de fer de lance de l'armée. Ce sont en fait des unités conventionnelles d'infanterie légère, mais les Syriens les ont baptisées forces spéciales en raison de leur entraînement aux opérations aéroportées et héliportées. Leur chef des années 1970 aux années 1990, le général Haydar, qui dirige le commandement des forces spéciales, a joué un rôle important dans l'échec du soulèvement des compagnies de défense, en 1983-1984. C'est pourquoi les forces spéciales sont devenues un pilier du régime, aux côtés des deux unités précédentes. Au milieu des années 1990, Haydar est éliminé car il s'oppose à la succession d'Hafiz par Bachar. Hafiz divise le commandement en deux divisions de forces spéciales, les 14ème et 15ème, avec trois régiments chacune. La première division sert avec le 1er corps au sud et la deuxième avec le 2ème corps sur la frontière libanaise. Il semblerait que seulement la moitié des forces spéciales soit composée d'alaouites : le taux de défection en 2011-2012 a d'ailleurs été plus important que dans la 4ème division blindée et la Garde Républicaine. Le commandement des forces spéciales, avec au moins trois régiments, se trouve dans les montagnes d'al-Dreij entre Damas et le Liban, derrière le palais présidentiel. La 15ème division et ses trois régiments sont sur la frontière jordanienne. Les forces spéciales opèrent notamment dans l'Anti-Liban au sud-ouest de la Syrie.

    L'armée syrienne commence à former des corps d'armée au milieu des années 1980. Le 1er corps d'armée forme ainsi la première ligne de défense contre une invasion. Les 61ème et 90ème brigades d'infanterie indépendantes occupent des positions le long des hauteurs du Golan. La seconde ligne de défense est composée, au sud, de la 5ème division mécanisée, couverte à l'est par la 15ème division de forces spéciales, près de la frontière jordanienne, tandis que la 7ème division mécanisée sécurise l'approche la plus directe au nord entre le Golan et Damas, avec à l'ouest la hauteur du mont Hermon. La 9ème division blindée, en arrière, sert de réserve.




    Le 2ème corps d'armée a servi de force d'occupation au Liban. La 1ère division blindée a joué un rôle clé dans l'échec de la tentative de coup d'Etat de 1983-1984. La 10ème division mécanisée fait également partie de ce corps, de même que la 14ème division de forces spéciales. Avant la guerre civile de 2011, le 2ème corps devait protéger la frontière libanaise et fournir une deuxième ligne de défense contre une invasion israëlienne. La 1ère division blindée, en particulier, couvrait l'approche sud de Damas, preuve que le régime lui accorde une certaine confiance.

    Le 3ème corps d'armée regroupe des unités dédiées à la sécurité intérieure et destinées à servir de réserve en cas de conflit. La 11ème division blindée, stationnée près de Homs, protégeait le centre du pays et la 3ème division blindée défendait l'accès nord de Damas. Les 17ème et 18ème divisions, indépendantes, protégeaient le nord et l'est de la Syrie. La 3ème division blindée a notamment participé à l'écrasement de l'insurrection des Frères Musulmans : elle a nettoyé Alep et a engagé sa 47ème brigade blindée et sa 21ème brigade mécanisée contre Hama. Les trois-quarts des officiers seraient alaouites, de même qu'un tiers des soldats. Elle a également rallié les forces spéciales en 1983-1984 contre le coup d'Etat des compagnies de défense.


    De la contre-insurrection à la guerre civile


    Le conflit en Syrie s'est progressivement transformé à l'été 2012, passant d'une insurrection à une véritable guerre civile10. Bachar el-Assad a cherché à réutiliser les recettes de son père, mais la campagne de contre-insurrection a échoué. Cependant, l'armée syrienne conserve la capacité de soutenir pendant longtemps une guerre civile. Hafez el-Assad avait écrasé la révolte des Frères Musulmans en employant des unités d'élite de l'armée, en créant des milices pro-gouvernementales, les deux réunies ensemble servant à déloger les rebelles des zones urbaines et à installer dans celles-ci de fortes garnisons.



    Bashar el-Assad a échoué en voulant reprendre la même stratégie. Les défections l'ont poussé à ne faire intervenir que le tiers le plus loyal de l'armée, ce qui était insuffisant pour garder le contrôle de tout le pays. Les défections et l'attrition ont affaibli l'armée, dans un sens, mais l'ont aussi renforcée, car ceux qui restent sont des inconditionnels du régime. Les milices pro-Assad, ou shabiha, dirigées par des proches du clan au pouvoir, ont commis parmi les pires exactions contre les rebelles. Les comités populaires locaux ont également formé leurs propres milices, et particulièrement dans les minorités. Les deux forces reçoivent le soutien du régime, des Gardes de la révolution iraniens et du Hezbollah. Les troupes de Bashar el-Assad ont procédé à des déplacements de population forcés dans les bastions de l'opposition, renforçant les clivages confessionnels. L'armée a utilisé l'artillerie, l'aviation, les bulldozers, les massacres purs et simples, voire les missiles balistiques pour chasser la population en dehors des zones rebelles. La stratégie vise à priver ceux-ci du soutien des habitants. Les forces conventionnelles loyalistes sont concentrées à Homs et à Damas. Les petites forces maintenues à l'est et au nord ont bloqué les rebelles, mais des postes isolés sont tombés alors que le régime cherchait à maintenir ses lignes de communication logistiques. L'armée reste indélogeable de Homs et de Damas. En contrôlant le corridor qui va de Damas à Homs et jusqu'à la côte, Bachar el-Assad est en mesure de tenir une guerre civile, soutenu par l'Iran et le Hezbollah. Il détruira probablement Damas plutôt que de la laisser à l'opposition.

    En janvier 2013, Bachar affirmait que son armée allait écraser les rebelles. En réalité, ceux-ci ont porté le combat à Damas dès juillet 2012 et ont commencé à investir les faubourgs nord. Mais ce que Bachar voulait dire, c'est probablement qu'il avait compris que la contre-insurrection avait échoué, que les objectifs avaient changé : il s'agit maintenant de tenir le territoire « utile » en Syrie, non de contrôler tout le pays. Au début de l'insurrection, Bashar emploie donc les unités les plus fiables de son armée. Dans les premiers mois, trois régiments des forces spéciales partent à la reconquête de la province de Deraa. Les 41ème et 47ème régiments arrivent de la base d'el-Dreij et le 35ème régiment vient de la province d'as Suwayda. C'est Bashar lui-même qui a sélectionné les unités : d'ailleurs une brigade conventionnelle opère sous les ordres du 35ème régiment. Deux brigades conventionnelles opèrent aussi à Deraa : la 132ème brigade mécanisée de la 5ème division mécanisée, pour des raisons de proximité, et la 65ème brigade blindée de la 3ème division blindée, basée à 150 km de là, probablement choisie quant à elle pour des motifs politiques.



    Bashar met aussi sur la sellette les quatre services de sécurité pour prévenir les défections. Ainsi, le général Manaf Tlass, qui commande la brigade de la Garde Républicaine, est arrêté avant de faire défection. Les régiments et les brigades de l'armée syrienne opèrent dans des regroupements ad hoc composées pour prévenir ces incidents. Par exemple, une compagnie de la 4ème division blindée d'élite forme l'élément dominant d'une force ad hoc de la taille d'un bataillon : ce qui explique que cette unité soit souvent citée dans les médias. La 1ère division blindée, pourtant une unité supposée fiable, a vu ses trois brigades (91ème, 153ème, 58ème) opérer dans un rayon de 10 km seulement autour de sa base au sud de Damas. Des éléments de la division ont pourtant probablement été incorporés dans la 76ème brigade blindée qui a accompli une « chevauchée de la mort » dans la province d'Idlib, à partir de février 2012, marquée par de nombreuses atrocités et laissant derrière elle des graffitis évoquant une « brigade de la mort ».

    Pour reprendre le faubourg Zabadani à Damas, le régime forme un groupe mixte d'éléments de la 4ème division blindée et des 3ème, 7ème et 10ème divisions. Mais chaque division ne fournit qu'une compagnie. Dans d'autres cas cependant, ce sont uniquement des formations d'élite qui sont employées : le siège de Homs, en février 2012, voit l'intervention de la 4ème division blindée, de la Garde Républicaine et des forces spéciales. Quand les rebelles sont délogés de Baba Amr à la fin du mois, c'est le 555ème régiment de forces spéciales qui monte à l'assaut. Il y a au moins deux bataillons de la Garde Républicaine tirés des 103ème et 105ème brigades. Au moins la moitié des forces spéciales, 6 régiments, sont également engagés sur place : les 3 de la 15ème division stationnée près de la frontière jordanienne et ceux de la 14ème qui attaquent les bastions les plus solides de la rébellion au sud-ouest de Homas, Baba Amr, Inshaat et Jobar. Deux régiments indépendants de forces spéciales, les 53ème et 54ème, sont également présents.

    Le cas de Homs est emblématique de la stratégie choisie par le régime. Des unités d'élite sont engagées pour prévenir les défections. Le bombardement initial est suivi d'un engagement massif qui permet de reprendre la place forte des rebelles, d'y installer une forte garnison et d'empêcher sa reconquête en 2012. L'armée loyaliste utilise d'ailleurs plutôt l'artillerie en feu indirect depuis l'échec d'une première attaque contre le faubourg de Zabadani, à Damas. Début février 2012, les assiégeants creusent des tranchées de deux mètres autour d'une partie de Homs, matraquent la ville, puis la nettoient secteur par secteur, forçant les rebelles à l'évacuer en mars. Mais il n'y avait pas plus de 15 (!) pièces engagées contre Homs, soit une infime partie des 3 000 canons du régime... En 2012, contrairement à 2011, les unités de l'armée loyaliste occupent en force les zones qu'elles conquièrent. Les deux brigades de la Garde Républicaine restent à Homs et le génie construit une barrière de béton autour de Bab Amr, avec seulement quelques passages gardés par les forces de sécurité. Résultat : les accrochages avec les rebelles s'effilochent jusqu'en juillet, remontent jusqu'en octobre puis s'effondrent à nouveau. Cependant, la tactique utilisée à Homs, faute de troupes en nombre suffisant, n'est pas applicable partout.

    En ce qui concerne les milices, Bashar se repose sur deux catégories différentes. La première est celle des Shabiha, ces gangs mafieux dirigés par des proches du clan au pouvoir. La seconde réside dans les comités populaires formés en particulier par les minorités pour se protéger des bandes rebelles. L'opposition ne fait pas la différence entre les deux groupes et appelle ces milices du nom de Shahiba. Le terme viendrait de la voiture emblématique des mafieux, la Mercedes Shabah, ou Fantôme. Les Shabiha sont des milices extrêmement décentralisées Il n'y a cependant pas que des Alaouites puisque des organisations criminelles sunnites, comme à Alep, soutiennent aussi le régime, soit pour l'argent, soit pour éviter la prison. Les milices des comités populaires sont plus nombreuses que les authentiques Shabiha.

    Dans le premier quart de l'année 2012, les troupes d'Assad nettoient tous les centres urbains majeurs et restent pour contrôler le terrain, même si la stratégie ne s'étend pas à tout le pays. Après les nettoyages de Damas, Homs et Idlib, le régime stoppe la manoeuvre et se concentre sur le maintien dans les capitales provinciales. Le choix de déplacer la population dans les villes renforce l'insurrection en durcissant les séparations confessionnelles. En vidant Homs de ses habitants, l'armée syrienne a renforcé le nombre de réfugiés à Damas et lancé la contestation dans la ville. Dans le nord du pays, l'artillerie est utilisée pour matraquer les villes, faute de troupes suffisantes pour procéder au râtissage de tous les secteurs. Les rebelles sont pris au piège : ils ne peuvent augmenter l'échelle du combat à Alep ou Idlib par crainte de voir l'armée pulvériser les villes. Dans la zone côtière alaouite, le régime a procédé dès 2011 à l'expulsion des communautés sunnites. A l'automne 2012, des bulldozers sont employés pour raser des faubourgs de Damas, les milices achevant le travail de dépopulation en expulsant, voire en massacrant.

    Fin mai 2011, les miliciens abattent 108 personnes du village sunnite de Taldou, dans la province de Homs, soutenus par l'artillerie de l'armée régulière. Fin août 2012, après trois jours de pilonnage, l'armée syrienne et les milices entrent dans le faubourg sunnite de Daraya à Damas et tuent plus de 300 personnes. Le lieu est un épicentre de la contestation et il est proche de la capitale et de l'aéroport militaire Mazzeh, d'où cette réaction très violente du régime. Quand les forces au sol ne sont pas disponibles sur les fronts ouverts par les rebelles, comme au nord d'Alep ou de Lattaquié au printemps 2012, ce sont les hélicoptères qui sont employés pour chasser les populations. Les hélicoptères d'attaque sont de plus en plus requis dans ce rôle en juin-juillet 2012. En août, durant la bataille d'Alep, ce sont les avions qui remplacent l'artillerie et bombardent des faubourgs derrière les positions rebelles. L'aviation est d'ailleurs plus employée pour ces frappes de terreur qu'en appui tactique, faute de précision ; c'est aussi un moyen de retourner la population contre les rebelles. L'aviation emploie même des barils d'essence modifiés au lieu des projectiles traditionnels, et cible les boulangeries. Ce qui force les rebelles à s'attaquer aux bases aériennes et à répliquer contre les appareils : 15 auront été abattus à la fin 2012. L'aviation syrienne connaît aussi des problèmes d'entretien et de ravitaillement en carburant. D'où l'emploi à partir de décembre 2012 des premiers missiles balistiques, contre des positions rebelles au nord du pays. Le 15 janvier 2013, un missile SCUD probablement tiré au jugé frappe l'université d'Alep, tuant 80 personnes. Quelques jours plus tard, un autre s'écrase sur Daraya. Jusqu'à la fin février 2013, ce sont pas moins de 40 missiles qui ont été tirés.

    La domination aérienne explique aussi, pour partie, le maintien du régime de Bashar el-Assad11. Née en 1948, la force aérienne syrienne a bénéficié ensuite du fait que Hafez el-Assad lui-même était un ancien officier pilote. Comme on l'a dit, dès avril 2012, l'aviation déploie ses hélicoptères dans les provinces d'Idlip et Alep pour engager les villages contrôlés par les rebelles. Le 12 juillet, les hélicoptères de combat mitraillent la population du village de Tremseh. Pour compenser le faible nombre de Mi-25 disponibles et réserver ceux-ci aux secteurs stratégiques, l'aviation syrienne engage ses jets dès le mois d'août 2012. En outre, la DCA rebelle s'est améliorée et force à opérer à plus haute altitude. A l'été, elle compte déjà de 15 à 25 ZSU-23, 2 à 5 canons tractés de 57 mm, et de 15 à 30 SA-7, avec peut-être aussi des SA-16 et 24. En octobre, ce sont déjà au moins 5 hélicoptères et 6 avions qui ont été descendus. Les rebelles s'attaquent également aux bases aériennes : Abu ad Duhur au sud d'Alep, Minakh au nord d'Alep (où stationnent plus de 40 Mi-8, al-Qusayr près de Homs, etc. 4 des destructions d'appareils interviennent d'ailleurs près des bases aériennes. Les hélicoptères Mi-8 et Mi-17 commencent alors à larguer des bombes artisanales, y compris sur les civils.

    A l'été 2012, l'armée de l'air syrienne aligne 200 appareils, 50 hélicoptères et 150 avions. Mais les problèmes de maintenance et les défections limitent encore le total. Les appareils ne sont pas vraiment conçus pour la contre-insurrection, d'où l'emploi de L-39 dans ce rôle. Fin novembre 2012, les premiers Su-17 et Su-22 apparaissent dans le ciel, preuve que le régime fait flèche de tout bois pour soutenir le conflit. La défense anti-aérienne, relativement puissante, se concentre sur le corridor Damas-Homs-Alep : 650 sites statiques, 300 équipements mobiles, dont des SA-11, 17 et 22. Un F-4E turc en fait probablement les frais le 22 juin 2012, prouvant l'efficacité du système antiaérien syrien. Fin octobre 2012, l'armée n'a pas hésité à détruire ses propres lanceurs mobiles dans la province d'Idlib de peur qu'ils soient capturés par les rebelles.

    Après avoir attaqué les bases aériennes, ceux-ci changent à leur tour de tactique. Au lieu de s'en prendre aux villes ou aux villages, ils se dispersent pour éviter les frappes aériennes et le mécontentement de la population. Puis ils puisent dans les stocks des bases aériennes pour renforcer leur DCA en canons et en MANPADS. Ils mettent la main sur 40 lanceurs durant les offensives de l'automne 2012 et abattent pas moins de 2 hélicoptères et 1 chasseur au cours de la première semaine de décembre 2012, dans la province d'Alep. Ils continuent de maintenir la pression sur les bases aériennes. En janvier 2013, ils prennent celle de Taftanaz, au nord de la Syrie, assiégée depuis des mois, et mettent ainsi hors de combat 20 hélicoptères.

    Depuis le début du conflit, l'armée syrienne se maintient à 60 brigades de manoeuvre12. Mais ces brigades n'ont pas été engagées en entier et seulement un tiers environ de l'armée a participé aux opérations. La 4ème division blindée et la Garde Républicaine ont opéré à plein effectif. Les forces spéciales, qui ont connu des défections, sont probablement aux deux tiers de leur capacité, soit 12 000 hommes – contre 16 000 pour les formations précédentes. Les divisions régulières ont souvent fourni une brigade, qui n'est pas restée très éloignée de sa base d'opérations. Soit 27 000 hommes environ sur les 9 divisions. Ce qui veut dire que le régime peut compter sur un corps de bataille solide de 65 à 75 000 hommes. Les défecteurs ont peut-être représenté 20 à 30% de l'effectif total de l'armée. Les services de sécurité ont prévenu les défections et la 4ème division blindée, par exemple, pourtant unité d'élite, a dû fusiller 10 soldats qui menaçaient de le faire. Les éléments peu sûrs sont emprisonnés ou maintenus dans les casernes. Les unités d'élite fréquemment engagées sont surmenées, ce qui a aussi conduit Assad à changer de stratégie. Les pertes commencent à augmenter sérieusement à partir de la mi-2012. De 500 soldats tués en novembre 2011, on passe à 2 300 morts en juin 2012. Les statistiques ne sont plus communiquées par le régime en juillet. En novembre, certains estiment les pertes à 7 000 morts et 30 000 blessés.




    Pour compenser ses pertes, le régime recrute dès l'automne 2012 dans les cités alaouites, fait appel aux réservistes, encadrés par des étrangers, Iraniens ou membres du Hezbollah. La décentralisation des opérations et l'attrition de l'armée entraînent une fusion de plus en plus grande entre celle-ci et les milices. Les services de sécurité, qui compteraient selon certains jusqu'à 200 000 hommes, n'ont pas attendu cette phase pour opérer sur le terrain de la même manière que les milices. Selon les rebelles, 10 000 miliciens sont venus renforcer les défenses de Homs début 2013. Les Iraniens encadreraient l'Armée Populaire depuis août 2012. Bashar institutionnalise le processus début 2013 en regroupant les milices dans les Forces de Défense Nationale. Les miliciens pro-régime commencent à pratiquer des enlèvements.

    Bashar el-Assad a dû répartir ses maigres forces géographiquement parlant. Depuis le début du conflit, il a privilégié Damas, Homs et le Sud plutôt que le nord ou l'est du pays. On ne sait parfois pas grand chose pour certains secteurs. La 11ème division blindée est censée être active près d'Hama mais on y voit surtout opérer une brigade de la 3ème division blindée et le 47ème régiment des forces spéciales. Près de Tartous et de Lattaquié, l'armée régulière n'est pas beaucoup présente, peut-être en raison de l'importance de la communauté alaouite et chrétienne, et parce que les organes de sécurité jugulent l'opposition. Les médias reflètent d'ailleurs ces questions géographiques en constatant un recul de l'armée au printemps 2012, là où il ne faut peut être voir qu'une disparité de l'engagement.

    C'est dans l'est que les forces régulières sont les moins présentes. La 17ème division de réserve y a opéré en 2012. La 93ème brigade de cette division est venu d'Idlib. Le 54ème régiment de forces spéciales arrive au nord-est après avoir participé au siège de Homs en février 2012. Dès l'été, le régime abandonne les régions kurdes et la 17ème division est refoulée à la fin de l'année. Au nord, dans les provinces d'Idlib et d'Alep, le régiment de forces spéciales présent en 2011 est renforcé début 2012 par 3 autres régiments, une brigade blindée, et un détachement de la 4ème division blindée. La 76ème brigade blindée et le 41ème régiment de forces spéciales arrivent dans la province d'Idlib fin février 2012. Deux autres régiments de forces spéciales, le 35ème de la 15ème division et le 556ème de la 14ème division, également vétérans du siège de Homs, arrivent ensuite à Idlib. Début mars 2012, les éléments de la 4ème division blindée, de la 76ème brigade blindée et du 35ème régiment de forces spéciales nettoient la ville d'Idlib, chassant les rebelles dans les environs. Mais le régime, faute de troupes, ne peut poursuivre et n'est pas en mesure de répliquer à l'ouverture d'autres fronts au nord et à l'ouest. Quand les forces du régime sortent d'Alep en juillet 2012 pour pousser au nord, les rebelles les reconduisent dans la ville dès le mois d'août.

    L'armée syrienne établit des postes pour contrôler les lignes de communication et disloquer les formations rebelles. Les troupes restent en garnison, évitent les embuscades et les défections par le contact avec la population. Mais les rebelles peuvent aussi concentrer des unités allant jusqu'à la brigade contre des postes isolés : pas moins de 17 sont tombés au nord jusqu'en mai 2012. En janvier 2013, l'armée n'a plus que 7 postes au nord des capitales provinciales. Pour ravitailler ses unités, l'armée syrienne emploie des Il-76 puis, devant la réaction de la DCA des rebelles, ses hélicoptères.



    La garnison de Homs reste importante. Dans la province de Deraa, la moitié des formations du 1er corps sont encore présentes. La 9ème division blindée a envoyé sa 52ème brigade mécanisée combler les trous de la 15ème division de forces spéciales. La 7ème division mécanisée a envoyé des éléments renforcer les brigades d'infanterie indépendantes sur le Golan. Il faut dire que le 1er corps est moins fiable, les désertions y ont été nombreuses. Ce n'est que lors de la bataille de Damas, à partir de juillet 2012, que des unités renforcent la capitale.

    A Damas, la Garde Républicaine et la 4ème division blindée ont affronté les rebelles dès le début de l'insurrection. Les manifestations dans les faubourgs entre mars et mai 2011 ont été dispersées par le 555ème régiment de forces spéciales, les 104ème, 105ème et 106ème brigades de la Garde Républicaine. Malgré des opérations à l'extérieur, l'essentiel de la 4ème division blindée et de la Garde Républicaine sont à Damas. L'offensive rebelle de juillet 2012 a réussi à tenir sur la durée malgré l'ampleur de la contre-attaque, l'emploi de l'artillerie et des hélicoptères.



    Plutôt que de se replier dans un réduit côtier, il est fort probable que Bachar el-Assad cherche à conserver Damas, Homs et Hamas. La politique de terre brûlée à achever de faire basculer l'insurrection dans la guerre civile, marquée par des affrontements de plus en plus sectaires.


    Bibliographie :


    Lt Col S. Edward BOXX, « Observations on the Air War in Syria », in Air & Space Power Journal, Mars-avril 2013, p.147-168.

    Anthony H. CORDESMAN, If Its Syria: Syrian Military Forces and Capabilities, Center for Strategic and International Studies, 15 avril 2003.

    Joseph HOLLIDAY, The Syrian Army. Doctrinal Order of Battle, The Institute for the Study of War, février 2013.

    Joseph HOLLIDAY, The Assad Regime. From Counterinsurgency to Civil War, MIDDLE EAST SECURITY REPORT 8, Institute for the Study of War, mars 2013.

    Kenneth POLLACK, Arabs at War. Military Effectiveness, 1948-1991, University of Nebraska Press, 2002.

    Eyal ZISSER, « The Syrian Army: Between the Domestic and the External Fronts », in Middle East Review of International Affairs Journal, Vol. 5, No. 1 (Mars 2001), p.1-12.


    2« Syria », in Kenneth POLLACK, Arabs at War. Military Effectiveness, 1948-1991, University of Nebraska Press, 2002, p.447-552.
    3Eyal ZISSER, « The Syrian Army: Between the Domestic and the External Fronts », in Middle East Review of International Affairs Journal, Vol. 5, No. 1 (Mars 2001), p.1-12.
    4Eyal ZISSER, « The Syrian Army: Between the Domestic and the External Fronts », in Middle East Review of International Affairs Journal, Vol. 5, No. 1 (Mars 2001), p.1-12.
    5« Syria », in Kenneth POLLACK, Arabs at War. Military Effectiveness, 1948-1991, University of Nebraska Press, 2002, p.447-552.
    6Eyal ZISSER, « The Syrian Army: Between the Domestic and the External Fronts », in Middle East Review of International Affairs Journal, Vol. 5, No. 1 (Mars 2001), p.1-12.
    7Eyal ZISSER, « The Syrian Army: Between the Domestic and the External Fronts », in Middle East Review of International Affairs Journal, Vol. 5, No. 1 (Mars 2001), p.1-12.
    8Anthony H. CORDESMAN, If Its Syria: Syrian Military Forces and Capabilities, Center for Strategic and International Studies, 15 avril 2003.
    9Joseph HOLLIDAY, The Syrian Army. Doctrinal Order of Battle, The Institute for the Study of War, février 2013.
    10Joseph HOLLIDAY, The Assad Regime. From Counterinsurgency to Civil War, MIDDLE EAST SECURITY REPORT 8, Institute for the Study of War, mars 2013.
    11Lt Col S. Edward BOXX, « Observations on the Air War in Syria », in Air & Space Power Journal, Mars-avril 2013, p.147-168.
    12Joseph HOLLIDAY, The Assad Regime. From Counterinsurgency to Civil War, MIDDLE EAST SECURITY REPORT 8, Institute for the Study of War, mars 2013.

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    On ne présente plus Eric Hammel, journaliste de formation, devenu écrivain d'histoire militaire, et qui produit des récits des grandes campagnes américaines de la Seconde Guerre mondiale, de la guerre de Corée ou de la guerre du Viêtnam, essentiellement. J'avais d'ailleurs fiché ici-même son ouvrage consacré à la reconquête de Hué vue par les Marines.

    En 2007, Eric Hammel publie chez Zenith Press ce volume en forme d'album illustré sur les combats de Hué. Pour ainsi dire, c'est purement et simplement, comme il le dit lui-même dans la préface, le complément iconographique de Fire in the Streets.

    Les 6 cartes de localisation sont placées en tête d'ouvrage. Le plan du livre est classique. Dans un premier chapitre, Eric Hammel revient sur l'expérience des Marines en termes de combat urbain -à partir de la Seconde Guerre mondiale toutefois, car il n'évoque pas les expériences précédentes. Il semble sous-estimer la dureté des combats à Séoul, en 1950, où il y eut de vrais combats de rues : c'est d'ailleurs l'expérience la plus récente avant Hué, probablement, et qui n'est pas transmise pendant longtemps -syndrôme classique du retour d'expérience sur le combat urbain. Le deuxième chapitre explique le plan nord-viêtnamien et la tâche dévolue aux régiments qui assaillent la ville. Dans le troisième chapitre, il dépeint l'assaut initial sur Hué. Des photographies aérienne avec les bâtiments ou points importants surlignés ou encadrés en jaune permettent de se repérer facilement. La double page de photographies viêtcong ou nord-viêtnamiennes (p.36-37), en revanche, est assez pauvre : les photos ne sont même pas légendées, et le commentaire est a minima.

    Comme dans Fire in the Streets, Hammel s'attache surtout, en fait, à décrire la reconquête de la partie sud -moderne- de Hué par les Marines à partir du 31 janvier. Le premier jour est marqué par une grave sous-estimation de la menace ennemie. Une fois celle-ci prise véritablement au sérieux, les Marines vont d'abord consolider leurs têtes de pont au sud de Hué les 1er-2 février avant de passer au nettoyage des 6 pâtés de maisons importants entre les 3 et 6 février 1968. C'est le temps qu'il faut au 2/5 et au 1/1 Marines pour briser les reins du 4ème régiment nord-viêtnamien dans le secteur. Hammel propose un récit au jour le jour des combats, mais les photographies aériennes sont déjà moins nombreuses pour suivre correctement la progression américaine. Il passe ensuite à la description du nettoyage au sud, entre le 7 février et le 8 mars. Le 804ème bataillon nord-viêtnamien, en effet, n'a pas été engagé ou presque dans les premiers combats et continue à se battre même après la destruction du 4ème régiment. C'est pourquoi les accrochages continuent alors que le combat s'est déplacé dans la partie nord de Hué, dans et autour de la Citadelle.

    Ce n'est donc qu'aux deux-tiers du livre qu'Hammel en vient aux affrontements dans le vieux Hué, autour de la Citadelle, qui sont au départ assumé complètement par l'armée sud-viêtnamienne, l'ARVN. Du 31 janvier au 9 février, les Sud-Viêtnamiens conservent également des têtes de pont (notamment le QG de la 1st Infantry Division) et acheminent des renforts (unités de cette division et bataillon aéroportés, dans un premier temps) pour repousser les Nord-Viêtnamiens. Entre les 10 et 12 février, ce sont finalement un bataillon de Marines américains (1/5th Marines) et plusieurs batailles de Marines sud-viêtnamiens réunis dans un Battle Group qui gagnent le nord de Hué. Jusqu'au 20 février, les Marines américains, qui ont déjà dû réapprendre le combat urbain dans la partie sud de la ville, se heurtent à un ennemi déterminé et bien retranché. La bataille est terrible. Enfin, le 24 février, ce sont les Sud-Viêtnamiens qui investissent le Palais Impérial et jettent à bas le drapeau viêtcong hissé le 31 janvier sur le mât de la Citadelle. La bataille est terminée le 2 mars 1968, mais les combats continuent encore autour de la ville pendant plusieurs semaines. Hué est réduite en ruines et ne sera pas entièrement reconstruire lors de la chute du Sud-Viêtnam en 1975. En outre, les communistes laissent derrière probablement plus de 2 000 personnes exécutées au début de leur mainmise sur la ville et juste avant leur défaite.

    Au final, le propos laisse un peu la même impression que Fire in the Streets. Si Hammel décrit avec précision, à grand renfort de témoignages, la bataille menée par les Marines américains dans la ville de Hué (au nord et au sud), il peine à s'élever au-dessus de la simple description, sauf au regard du combat urbain, où il y a des lignes intéressantes. Surtout, à l'image de bon nombre d'auteurs américains mais désormais à rebours de l'historiographie récente de la guerre du Viêtnam, Eric Hammel ne cherche pas vraiment à s'intéresser à l'armée sud-viêtnamienne qui assume pourtant au moins la moitié des combats, au même titre que les Marines. En témoignent les photos où l'on voit rarement les hommes de l'ARVN, sauf pour les moments symboliques comme la descente du drapeau viêtcong le 24 février et la levée des couleurs du Sud-Viêtnam. Ne parlons pas de l'adversaire communiste qui ne bénéficie, lui, quasiment d'aucune attention. Un travail iconographiquement intéressant mais singulièrement limité, donc, en termes d'approche.



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    Antony Beevor, ancien officier de l'armée britannique, est un historien spécialisé sur les conflits du XXème siècle, la Seconde Guerre mondiale en particulier. Il a été l'élève du grand historien John Keegan, disparu l'an passé. Il est connu en particulier pour les quelques ouvrages qu'il a consacrés au front de l'est, son Stalingrad et son Berlin. Je les ai pour ma part lus il y a longtemps, mais je m'en souviens comme d'une lecture qui avait suscité mon intérêt pour le sujet. Ceci étant dit, pour aussi vivant qu'il soit, le récit de Beevor n'est pas sans poser problèmes quant à la présentation et à l'interprétation des faits, notamment en ce qui concerne les violences commises par l'Armée Rouge en Allemagne en 1945, par exemple. L'historien avait le mérite d'en parler, car le sujet reste encore aujourd'hui difficile à aborder, surtout en Russie, mais je ne suis pas persuadé qu'il apportait les bonnes réponses, à l'époque (je vais relire d'ailleurs les deux ouvrages en question).

    Ce pavé consacré au débarquement en Normandie et à la bataille consécutive, jusqu'à la libération de Paris, ne déroge pas trop au style d'Antony Beevor. C'est une longue description des événements depuis le 6 juin jusqu'au 25 août 1944. Le tout est précis et vivant par l'inclusion de nombreux témoignages, du côté allié ou du côté allemand. Les cartes, nombreuses et placées au fil du texte, permettent de suivre le déroulement des opérations. Le but est clairement de fournir au grand public une narration abordable de la campagne de Normandie, et l'objectif semble, de ce point de vue, atteint.

    Pourtant, on ressort un peu désabusé de cette lecture. D'abord, les coquilles sont nombreuses dans le lexique militaire, sans que l'on puisse savoir si elles relèvent de la traduction (ça semble être le cas pour beaucoup) ou du texte original lui-même. Ensuite, Beevor se cantonne strictement à la narration sans proposer de questionnement véritable ou d'interprétation, sauf pour quelques cas très précis (sur 800 pages...), comme le problème du "battle fatigue" et du traitement des chocs post-traumatiques au combat. Il y a un très bon passage sur l'épisode des crimes de guerre commis par la Hitlerjugend contre les Canadiens (ou comment justifier des massacres en prétendant que l'adversaire a commencé et fait pareil, ce qui est au départ manifestement faux). Autre idée intéressante et un peu développée : celle selon laquelle les Alliés ont bien préparé le débarquement, mais pas la bataille de Normandie. Enfin, Beevor montre bien les conséquences terribles de la bataille sur la Normandie et la population française, qui ne sont pas épargnées et qui sauvent, par leur "martyr", le reste de la France des mêmes affres.

    Il n'y a pas véritablement de problématique, ni même "d'historique", pour ainsi dire, de la conception de l'opération Overlord, Antony Beevor se contentant de démarrer son récit début juin 1944, avec parfois quelques petits retours en arrière -mais il fait pâle figure, côté allié en tout cas, avec l'ouvrage de l'historien français O. Wieviorka sur le débarquement en Normandie. Certains jugements, comme ceux portés sur les officiers généraux alliés, comme Montgomery ou Eisenhower, semblent un peu à l'emporte-pièces, insuffisamment étayés, comme si l'historien laissent le pathos dominer l'écriture. Il compare fréquemment la Normandie au front de l'est pour l'intensité des combats, mais la comparaison n'est pas suffisamment poussée pour être définitivement convaincante. C'est dommage car cela gâche un peu le fil d'un récit qui se lit bien.

    Au final, c'est donc plutôt un livre destiné à des personnes qui ont quelque bases, souhaitant en savoir plus sur le débarquement et la campagne de Normandie. Les connaisseurs ou spécialistes n'y apprendront sans doute pas grand chose de neuf et pourront être un peu déçus, comme moi, du propos globalement descriptif. Ceci étant dit, c'est un pavé de vulgarisation qui a aussi son utilité, il ne faut pas le bouder.





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